[69] Il y a encore à Pontorson trois maisons ayant appartenu aux Montgommery et parfaitement conservées. L'une est aujourd'hui un hôtel, les autres des habitations particulières.

Puis, en 1636, les bandes populaires, dites Nu-pieds, l'envahirent. La révolte qui, de Bayeux, avait gagné le Cotentin et l'Avranchin entiers, expira ici, mais non avant de s'être livrée à des excès qui amenèrent d'affreuses représailles.

Un siècle après, un violent incendie détruisait Pontorson presque en entier.

Avranches.—Hôtel de ville.

De nos jours, la petite cité s'occupe de tirer le meilleur parti possible de sa situation et s'enorgueillit, à juste titre, de son église, la plus intéressante, peut-être, de tout le pays d'Avranches. Elle possède, entre autres choses curieuses, des sculptures sur pierre d'une exécution à la fois très naïve et très gracieuse, malheureusement ces sculptures ont été mutilées au temps des guerres de religion, toutes les statuettes ont la tête enlevée, moins 13 qui représentent Jésus-Christ et les apôtres.

Voisine de Pontorson, se trouve une vieille châtellenie dont le titre, francisé, est devenu l'un des noms les plus illustres de notre histoire, car de Guarplic, Glesquin, Glaquin, ainsi que de plusieurs autres variantes, a été formé le nom de Du Guesclin!...

MONT SAINT-MICHEL

CHAPITRE XLVII

LE MONT SAINT-MICHEL

Après les grands aspects des côtes rocheuses, rien n'est comparable aux lignes fuyantes et désolées des sables de la baie du Mont Saint-Michel; rien n'est mieux fait pour pénétrer l'esprit de la vérité des révolutions physiques, si souvent démontrées par la science, et qu'un désir inassouvi de calme paisible porte à mettre en doute.

Chaque pas, ici, produit une surprise nouvelle.


Le reflux vient d'emporter aux bornes d'un horizon lointain les vagues menaçantes.

La grève s'abaisse, toute fatiguée encore de la pression de la mer; mais le Mont, mais Tombelaine, mais les promontoires de Cancale, de Granville, la colline d'Avranches savent résister aux secousses des lames obstinées.

Sur toute l'étendue de l'estuaire, une couleur blanche, cendrée répand sa note attristante; mais les contours des rivages s'accusent par les nuances vivaces de leur riche verdure.

Une sensation d'impuissance absolue contre la force fougueuse qui a frayé ce lit démesuré pénètre le cœur et l'esprit; mais la radieuse symphonie des flèches de l'abbaye couronnant le Mont prouve à l'âme qu'elle n'a pas perdu tout ascendant sur la matière, que, partout, elle vaincra encore, si elle s'appuie sur une volonté vraie, sur un labeur incessant.


La toile animée change son décor.

Le flux, impatient, arrive par bonds emportés. Il refoule devant lui les pauvres petits ruisseaux qui, à marée basse, se jouent sur le sable. Il arrive, non point brillant et clair, mais saturé des débris du sol mobile que son approche a bouleversé. Un bruit menaçant le précède....


Involontairement, on se souvient des vers écrits par Brizeux, pendant son voyage à cette pointe extrême de la Cornouailles qui regarde l'île de Sein:

«.... L'effroi de l'Armorique,»

et en vue de la Baie des Trépassés dont le

«.... Sable pâle est fait des ossements broyés,
«Et le bruit de ses bords est le cri des noyés!»

Ce souvenir se présente d'autant plus net à la pensée que, malgré le scepticisme de certains savants, peut-être bien prompts dans leurs affirmations, les traditions locales sont unanimes à garder la mémoire de drames effrayants accomplis au milieu des grèves.

Le sable, presque blanc ou gris, est fin, doux, onctueux au toucher. Le voyageur imprudent ne s'aperçoit pas de la facilité avec laquelle il cède sous son pied et se désagrège au contact de l'eau.

Seulement, peu à peu, la marche devient fatigante, et, quand on veut reculer, il n'est plus temps!....

On appelle enlisement ce genre de mort trop souvent renouvelé parmi les langues ou sables, qui cachent des gouffres insondables, puisque, disent les légendes, des navires y auraient disparu entièrement, de la carène à la pointe des mâts....


La baie du Mont Saint-Michel, c'est Protée variant sa physionomie sous l'empire de son caprice.

Parfois, l'action de la lumière se combinant avec l'action de l'humidité, le désert sablonneux, imprégné de sel, devient le théâtre des phénomènes les plus curieux de mirage.

Collines, arbres, rivières, barques paraissent se décupler; des monuments aériens font étinceler leurs coupoles dorées, puis, subitement, croulent au plus léger choc.

Parfois, encore, d'épais brouillards meuvent leurs flocons sombres dans un lent tourbillonnement où s'effacent rivages, sables, filets d'eau, flots écumeux.... Ils ensevelissent tout, sauf le sommet du Mont qui, pareil à un majestueux navire, plonge sa base dans la masse livide et va, de sa cime la plus aiguë, chercher l'éclatant rayon de soleil voilé par la brume!....


Les marées, sur cette nappe friable, atteignent une amplitude démesurée. On y a constaté, dit M. Elisée Reclus, «une élévation verticale de 15 mètres. Cette hauteur du flot n'est dépassée, dans le monde entier, que par celle des courants de marée qui pénètrent dans la baie de la Severn, en Angleterre, et dans la baie de Fundy (Amérique) entre la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick.»

Cette élévation est due aux obstacles rencontrés par les vagues qui, successivement, depuis la pointe de la Hague jusqu'à la côte bretonne, se déchirent contre les pointes granitiques du rivage du Cotentin, des récifs de l'archipel anglais et, trouvant enfin un libre passage, s'y engouffrent avec furie.

Le Mont Saint-Michel en 1693.

Souvent, on a comparé le mugissement de la marée montante au bruit des chariots d'une nombreuse artillerie défilant au galop. C'est moins et plus que cela, le bruit ne ressemble à aucun autre: Voix troublante, elle emplit l'espace, éveillant un écho, là même où nul écho ne semblait pouvoir retentir!...


Ici, mieux encore que sur le littoral déjà parcouru, on comprend la portée des patientes observations tendant à prouver l'envahissement continu de la mer.

Certes, nous sommes loin de ceux qui, sans grand effort, acceptent les croyances populaires; mais nous nous rangeons parmi ceux qui cherchent le grain de vérité enfoui sous les exagérations de l'ignorance.

Rien de facile comme d'appeler fabuleuses les traditions qui gardent le souvenir de villes nombreuses disparues; rien de plus ardu que d'en démontrer la fausseté.... Et voici des faits tout récents, venant prouver à quel point l'histoire de demain peut être la fidèle copie des légendes d'autrefois...


Après M. Chèvremont, un savant consciencieux, M. Quenault, pousse le cri d'alarme.

«Cette année, écrivait-il en 1882, deux grandes marées, celles de mars et d'août, poussées par une tempête, ont augmenté le domaine de la mer aux dépens de notre rivage (la côte voisine de Coutances) d'une largeur d'environ dix mètres. Depuis vingt ans, la mer n'avait pas été aussi haute; les dunes sont coupées à pic dans toutes les communes du littoral. La mer a été terrible dans la dernière marée; elle a disloqué complètement une chaussée.»

Le Mont Saint-Michel et la fontaine Saint-Aubert.

Il y a donc près de trente ans que M. Quenault poursuit ses investigations, et chaque étude nouvelle lui donne raison.

Comment les parties friables d'un terrain pourraient-elles subir, sans se désagréger, la morsure acharnée des flots? Le granit lui-même s'y effrite.


Passons à travers le dédale de l'archipel normand, voyons les courants se replier en serpents agiles autour de chaque îlot.

Recueillons les souvenirs des vieillards: plus d'un a vu le temps où la mer était moins proche du rivage.

Franchissons le canal si justement appelé, à cause de ses dangers, Passage de la Déroute; il sépare Guernesey de Jersey. Notons les noms, comparons l'histoire, les titres anglais, à l'histoire, aux titres français et rendons-nous à l'évidence.

Le Mont Saint-Michel, face côté Nord.

Oui, sous les flots, des pays entiers ont disparu, et ce sont leurs débris qui rendent fertilisants les sables, pareils à des cendres deux fois brûlées, dont la surface occupe les 250 kilomètres carrés de la baie du Mont Saint-Michel[70].

[70] M. Pégot-Ogier, dans un travail extrêmement remarquable sur les îles de la Manche, écrit:

«Durant le septième siècle de notre ère, une succession anormale de violentes tempêtes avait élargi les détroits, rongé les côtes, creusé les golfes, délité les terres, lorsqu'en 709 les grandes marées d'équinoxe, accrues par des tempêtes d'ouest formidables, séparèrent Jersey du continent. Ainsi furent engloutis, avec leurs habitants, les villages, les couvents, les hameaux, une ville peut-être, et la forêt du Scissiacum. L'immense plaine disparut sous les flots de l'Océan, qui creusa la baie de Saint-Michel. Les Minquiers, les Ecrehous, les Beuftins, Pater-Noster et quelques rochers surnagèrent au milieu des bancs et des bas-fonds, comme pour constater le désastre; dès lors, l'archipel des îles de la Manche était formé.»

Et un autre écrivain, M. Canivet, ajoute:

«Guernesey avait été détachée auparavant, probablement à l'époque du bouleversement qui avait isolé la Grande-Bretagne du continent, en même temps que Serk, Herm, les Casquets et Aurigny, quoique celle-ci soit de beaucoup, la plus voisine de nos côtes. Voilà les faits aujourd'hui constatés avec une précision parfaite. Quant à Jersey, l'évêque saint Germain d'Auxerre s'y rendait à pied sec, au commencement du cinquième siècle, et réclamait tout au plus une planche pour franchir un ruisseau ou les passages peu sûrs de quelques marécages.»

Oui, dirons-nous, à notre tour, ces faits sont certains. L'archipel normand est formé de terres arrachées à la patrie française. La mer, qui les sépara du Cotentin, les respectera-t-elle toujours?


Nous ne pouvons donc compter, pour échapper aux catastrophes prévues par la science, que sur la solidité du granit formant la majeure partie de nos rivages du nord-ouest.

Mais il ne faut pas, non plus, oublier que les phénomènes naturels ont, tour à tour, des périodes de progression et d'arrêt. Si la mer envahit certaines plages, elle se retire de quelques autres.

A la science moderne de pénétrer les lois qui régissent ces oscillations, ces dépressions. Quand elles seront bien connues, le génie humain pourra leur poser des bornes.... sauf à les voir renverser par la volonté devant qui tout s'incline: celle de Dieu.


Les difficultés qui, jadis, rendaient sérieux un voyage au Mont Saint-Michel ont disparu. Une digue a été construite, elle permet d'accéder en tout temps au pied de l'antique forteresse, et le village de Moidrey, point terminal de ce travail, en a acquis une certaine importance.

Mais des réclamations se sont élevées, on craint que la mer batte, maintenant, avec trop de violence les vieilles murailles d'enceinte. C'est peut-être une crainte vaine. En tout cas que l'on se rassure: un semblable monument est un trésor inestimable sur lequel on veille sans cesse.


Le roc servant de base au vieux monastère émerge des sables sur une superficie de neuf cents mètres et s'élève à une hauteur de quarante-cinq mètres; son escarpement est considérable.

Malgré ces difficultés ou, plutôt, ces obstacles, en apparence insurmontables, un petit bourg a couvert les flancs du rocher et, depuis le tiers environ de sa hauteur jusqu'au sommet, de magnifiques constructions se sont dressées, nobles, imposantes, bravant l'action du temps et des éléments[71].

[71] L'élévation totale du roc et de l'abbaye est de 122 mètres.

L'origine de l'abbaye remonte à l'année 709. Saint Aubert, évêque d'Avranches, en fut le fondateur.

Dom Jean Huynes, religieux du Mont, écrit, dans son Histoire générale du monastère, que saint Aubert, ayant reçu, en songe, de l'archange saint Michel, l'ordre de bâtir une chapelle sur le Mont de Tombe[72], il obéit et fit construire:

«Non point superbement ou avec beaucoup d'artifice, mais simplement en forme de grotte, capable de contenir cent personnes, désirant qu'elle fût semblable à celle que le glorieux saint Michel avait lui-même creusée dans le roc du mont Gargan[73], et nous voulant montrer, par là, que ce n'est point tant aux temples extérieurs que Dieu requiert de la somptuosité et magnificence comme en nos cœurs...»

[72] Ce mot, disent de savants auteurs, viendrait de Tumba ou plutôt de Tumulus, signifiant lieu élevé... Le rocher voisin du Mont Saint-Michel a conservé ce nom, il s'appelle encore: Tombelaine.

[73] Mont situé dans la Pouille (royaume de Naples), célèbre par la même tradition d'une apparition de l'archange saint Michel.

Douze clercs ou chanoines furent établis dans un couvent fondé en même temps que la chapelle.

La renommée ne tarda guère à s'emparer et du récit du songe mystérieux et de l'accomplissement des ordres reçus par le saint évêque.

Remparts du Mont Saint-Michel.

N'y avait-il pas un véritable sujet d'émerveillement dans la rapidité avec laquelle se développait la prospérité de la pieuse colonie établie sur un roc sauvage, dont la situation faisait appeler le monastère: Saint-Michel au péril de la mer?

«Non, pourtant, écrit dom Jean Huynes, que la mer périsse autour; mais d'autant que, par son flux et son reflux, effaçant, sur la grève, les chemins par lesquels on y arrive, elle les rend périlleux à ceux qui n'ont coutume d'y venir.»

Ainsi le savant religieux parle, en témoin oculaire, des dangers de la grève, dangers bien réels, puisqu'ils ont provoqué le surnom donné à l'abbaye.


Ce fut vers la fin du neuvième siècle que les pentes du Mont commencèrent à se couvrir d'habitations.

Tout l'Avranchin venait de subir une terrible invasion normande et des familles entières fuyaient devant les envahisseurs. Elles vinrent chercher un refuge sous les murs de l'abbaye. La petite ville, ou plutôt le bourg du Mont, se trouva fondé.


Il ne saurait entrer dans notre plan de refaire l'histoire de ce lieu célèbre. Trop de fois elle a été entreprise et brillamment conduite, nous ne voulons donc que rappeler les faits principaux ayant marqué au milieu des mille autres événements composant ses annales. Mais, après cette très rapide excursion à travers le passé, nous prierons un guide nouveau de nous apprendre la vérité sur les dates conservées par les constructions de l'abbaye.


L'Europe entière s'occupa presque tout de suite de l'œuvre de saint Aubert et, bientôt, les ducs de Normandie, les rois d'Angleterre, les rois de France s'intéressèrent à sa prospérité. Le duc Richard II y voulut célébrer ses noces avec Judith, sœur de Geoffroy Ier, duc de Bretagne. Elle serait longue la liste des illustres bienfaiteurs et visiteurs du Mont Saint-Michel.


A diverses reprises, lors des guerres si fréquentes au moyen âge, l'abbaye fut menacée.... En 1158, le danger ne put être écarté. Les habitants d'Avranches incendièrent les bâtiments conventuels et la ville.

Par un bonheur extraordinaire, l'église, qui venait d'être achevée, ne fut pas atteinte.

Un autre incendie, allumé par Guy de Thouars, qui n'avait pu s'emparer du Mont, dévora tout, sauf encore l'église.


Philippe-Auguste releva l'abbaye de ses ruines et songea à lui donner une défense efficace en élevant un château fort sur un rocher appelé: Tombelaine, situé à 3 kilomètres au nord du Mont.

Saint Louis continua l'œuvre de son aïeul et étendit les fortifications.

De même, Philippe le Bel répara les ravages produits, en l'année 1300, par la foudre qui, plus d'une fois, devait recommencer son œuvre destructive.


Après Azincourt, les Anglais essayèrent de s'emparer d'une situation qui leur aurait été fort avantageuse.

Pendant vingt-six années, de 1425 à 1449, le petit bourg du Mont subit de nombreux assauts. L'un des premiers eut lieu en 1423, et échoua contre la valeur du gouverneur militaire: Louis d'Estouteville qui, aidé par cent vingt gentilshommes, seulement, eut la gloire de repousser l'ennemi.

Armes du Mont Saint-Michel.—Entrée conduisant à l'église.

De nos jours, on peut voir encore deux des canons abandonnés par les assaillants. Ils furent appelés les Michelettes. L'un de ces canons reste chargé d'un énorme boulet en pierre.

Le roi Charles VII félicita vivement les vaillants défenseurs et voulut instituer un ordre qui rappelât ce fait d'armes; mais, pour une cause quelconque, ce projet ne put se réaliser: Louis XI le reprit.

Il est intéressant de lire le début des lettres patentes données par le roi à cette occasion.

«Nous, à la gloire et louange de Dieu, nostre Créateur tout-puissant, et révérence de la glorieuse Vierge Marie et à l'honneur et révérence de Monseigneur Sainct Michel, premier Chevalier, qui, pour la querelle de Dieu, victorieusement batailla contre l'ancien ennemi de l'humain lignaige et le trébucha du ciel, et qui son lieu et oratoire, appelé le Mont-Sainct-Michel, a toujours seurement gardé, préservé et deffendu sans estre subjugué, ny mis ès mains des anciens ennemis de nostre royaume; et en fin que tous bons, haults et nobles couraiges soient excitez et plus esmeus à toutes vertueuses œuvres, le premier jour d'aoust mil-quatre-cent-soixante-neuf, en nostre château d'Amboise, avons constitué, créé, ordonné et, par ces présentes, créons, constituons et ordonnons un Ordre de fraternité ou amiable compagnie de certain nombre de chevaliers, jusqu'à trente-six, lequel nous voulons être nommé l'Ordre de Sainct-Michel sous la forme ci-après descrite.»


Le politique Louis XI n'agissait jamais sans avoir mûrement pesé les conséquences de ses moindres actes. Il pouvait, certes, se sentir pressé d'une tendre dévotion envers le glorieux archange; mais, également, il voyait tout le profit à tirer des statuts, en apparence inoffensifs, de l'ordre nouveau, et il espérait bien y enchaîner quelques-uns des grands vassaux, trop puissants pour le libre exercice du pouvoir royal.


Le premier des chevaliers inscrits, par Louis, sur la liste, fut son frère Charles, l'infortuné duc de Guyenne.


La cérémonie d'installation eut lieu en grande pompe dans l'église de l'abbaye. Le collier de l'ordre se composait d'un ruban d'or, chargé de coquilles, soutenant l'image de saint Michel et portant, brodée, la célèbre devise: Immensi Tremor Oceani.


«L'habit des chevaliers, relate Dom Huynes, estait un manteau de toile d'argent et, à certaines circonstances, de damas blanc, long jusqu'à terre, bordé de coquilles semées en lacqs et la bordure fourrée d'ermines; le chaperon de velours cramoisy à longues cornettes, et celui du chef de l'Ordre estait d'escarlatte brune morée. Leur serment estait de garder, soustenir et deffendre de tout leur pouvoir les hautesses et droicts de la couronne et Majesté Royale et l'authorité du souverain de l'Ordre et de ses successeurs souverains.....»

C'était là que Louis attendait les nouveaux chevaliers; mais peu de ceux qu'il eût voulu circonvenir se laissèrent prendre au piège.

L'ordre de Saint-Michel n'en brilla pas moins, d'abord, d'un assez vif éclat, particulièrement sous François Ier. En 1578, Henri III lui adjoignit l'ordre du Saint-Esprit; mais les statuts ne tardèrent pas à être méconnus, quoique la disparition effective de l'ordre n'ait eu lieu qu'en 1830, après une courte période de renouveau sous la Restauration.


En 1666, le gouverneur du Mont rasa les fortifications et le prieuré élevés sur le rocher voisin de l'abbaye.

Entrée intérieure du Mont Saint-Michel.

Sous Louis XV, on fit de celle-ci une prison d'État! Dans les premières années, et jusque vers le milieu de notre siècle, on continua à donner à ce monument unique la triste destination de prison.

Mais le zèle de l'évêque de Coutances changea, enfin, la face des choses et, maintenant, la Commission des monuments historiques s'occupe de rendre à la vieille abbaye le cachet superbe que des mutilations et une incurie déplorable avaient si gravement compromis.


De tous les ouvrages concernant le Mont Saint-Michel que nous avons consultés, le plus méthodique et l'un des plus savants, quoique l'intérêt de la narration reste entier, est celui de M. Édouard Corroyer, architecte du gouvernement.

Son livre, trop modestement appelé: Description de l'abbaye du Mont Saint-Michel, a été écrit sur un plan nouveau. La préface contient ces lignes très vraies et qui visent une foule d'erreurs commises dans nombre de travaux précédents:

«L'architecture a ici une importance considérable. L'histoire du Mont Saint-Michel est écrite sur les murs de son abbaye et de ses remparts; toutes les grandes époques de son existence sont marquées par des édifices superbes, documents parlants, pour ainsi dire, qu'il suffit d'interroger pour qu'ils répondent péremptoirement et affirment leurs origines.»

La tâche si délicate une fois entreprise, M. Corroyer l'a menée à bien avec une sûreté rare de critique approfondie. Il serait impossible de trouver une meilleure autorité pour assigner une date à chaque partie de ces constructions dont l'ensemble domine de près de cent mètres le niveau de la mer, suite de chefs-d'œuvre qui conduisent le visiteur d'émerveillement en émerveillement jusqu'à l'enthousiasme sans limites.


L'abbaye primitive n'était pas fortifiée. Non seulement le rocher qui la supportait est inaccessible au nord et à l'ouest, mais la mer présentait une défense assez redoutable pour un asile voué entièrement à la prière.

Les incursions normandes ayant provoqué l'établissement d'une petite population sur cet étroit espace, il fallut songer à lui donner une plus réelle sécurité, en même temps qu'il était nécessaire de mettre les trésors de l'église à l'abri d'un audacieux coup de main.

Les modestes clôtures primitives cédèrent la place à de solides remparts, qui enveloppèrent tous les endroits accessibles; ceinture protectrice opposée, à la fois, aux terribles marées d'équinoxe et aux bandes de partisans de toutes nationalités, pillards impitoyables, effroi du pays entier. Elle subsiste encore, mais aucune de ses parties ne remonte au delà de la seconde moitié du treizième siècle, et de grands travaux seront, pendant longtemps, indispensables pour assurer leur conservation.

La Tour du Nord est la plus ancienne de toutes et la Tour de l'Arcade est la seule qui soit arrivée jusqu'à nos jours dans sa forme primitive.


Il faut lire ce que dit M. Corroyer de l'état d'abandon où périssait le noble édifice tout entier, quand, enfin!! la Commission des monuments historiques a pu en entreprendre la restauration.

Partout, les traces ignominieuses de l'étrange destination qui lui avait été assignée prouvaient l'urgence du secours.


La petite ville du Mont est entièrement renfermée dans l'enceinte fortifiée. On y pénètre par une porte ouvrant sur l'unique rue qui la compose, rue suivant les courbes du flanc de la colline et venant aboutir, par des suites de degrés à paliers, devant l'entrée de l'abbaye.

Rue du Mont Saint-Michel.

Aucune des habitations, au nombre d'une soixantaine, ne présente un réel intérêt, quoique leur groupement et les différences de niveau du sol produisent des effets imprévus de pittoresque.

Mais on ne peut manquer d'aller voir les débris de la demeure que fit construire Duguesclin pour sa première femme, Tiphaine Raguenel. Ils se réduisent à un portail à trois arcades qui tirent leur importance de la mémoire glorieuse du grand connétable.

Une seconde enceinte couvrait les approches de l'abbaye. Son entrée, placée à l'ouest, est appelée Porte de la Ville ou du Roi. Robert Jolivet, abbé du Mont, l'éleva dans les premières années du quinzième siècle en même temps que la majeure partie des défenses nouvelles de la ville.

Cette belle porte franchie, on éprouve un instant de perplexité. Tant de sujets sollicitent l'attention! Mais le choix ne saurait être douteux. Pèlerins, artistes ou simples voyageurs se dirigent vers l'église, le bâtiment le plus ancien du Mont et celui qui résume son histoire entière.


«Richard II, duc de Normandie, écrit M. Corroyer, chargea Hildebert II, quatrième abbé du Mont, du détail des travaux. C'est à Hildebert qu'il faut attribuer les vastes substructions de l'église romane, qui, principalement du côté occidental, ont des proportions gigantesques

«Cette partie du Mont Saint-Michel est des plus intéressantes à étudier; elle démontre la grandeur et la hardiesse de l'œuvre de l'architecte Hildebert. Au lieu de saper la crête de la montagne, et, surtout, pour ne rien enlever à la majesté du piédestal, il forma un vaste plateau, dont le centre affleure l'extrémité du rocher, dont les côtés reposent sur des murs et des piles, reliés par des voûtes, et forment un soubassement d'une solidité parfaite.

«Cette immense construction est admirable de tous points; d'abord par la grandeur de la conception, et ensuite par les efforts qu'il a fallu faire pour la réaliser au milieu d'obstacles de toute nature, résultant de la situation même, de la difficulté d'approvisionnement des matériaux et des moyens restreints pour les mettre en œuvre.»

Commencée en 1020, l'église ne fut terminée qu'en 1135, sous le gouvernement de Bernard du Bec, treizième abbé du Mont. Trois siècles après, il devint nécessaire de reconstruire le chœur, attendu que «l'an mil quatre cent vingt et un, veille de la Saint-Martin, Jean Gonault (gouvernant le monastère pendant une absence de l'abbé) vit tout le haut de l'église, jusqu'aux chaires du chœur, tomber par terre, sans néanmoins, Dieu mercy, que personne fût blessé.» (Dom Jean Huynes.)


En 1450, Guillaume d'Estouteville commençait le chœur tel qu'il existe encore aujourd'hui.

Voilà pourquoi l'église ne présente pas une complète unité de style. La nef, plus ancienne, d'apparence plus robuste, s'il est possible d'employer une telle comparaison, rehausse encore la richesse, l'élégance, la grâce du chœur où les maîtres ne peuvent reprendre qu'une tendance trop grande au raffinement.

Nous ne blâmerons pas la critique, mais nous ne croyons pas qu'il faille se montrer sévère pour une œuvre d'exécution exquise en ses moindres détails, et en face de laquelle le mot perfection vient si naturellement du cœur aux lèvres!...


Combien devait être imposante et belle, aux jours prospères de l'abbaye, cette église dont la vue, malgré des traces d'occupation indigne, émeut encore si profondément!


Alors que les verrières laissaient filtrer un jour harmonieusement coloré; que les sculptures de granit s'alliaient aux sculptures de chêne, les fresques des murs avec les ornementations des chapelles; quand les voix unies des religieux répondaient à la voix de la mer montante... quand une foule de chevaliers et de châtelaines, en riches costumes, s'agenouillaient sur les dalles... Jamais scène fut-elle mieux faite pour inonder l'âme de sensations poétiques?...


Par malheur, ces scènes ne renaîtront jamais et il faut souffrir, aujourd'hui, la plus étrange alliance entre les merveilles conservées et les travaux qui, fréquemment, vont à rencontre de ce que l'art véritable serait en droit d'exiger.

Entrée du Mont Saint-Michel.

Nous n'osons espérer que la restauration entreprise sera, de tout point, intelligente, car, avec M. Corroyer, nous déplorerons que l'art moderne n'ait pas cherché, au moins pour la statue du saint patron de l'abbaye, une source d'inspiration dans l'imagerie et la statuaire du moyen âge.

On nous montre une image chrétienne, dit le savant architecte, et on l'affuble soit de vêtements grotesques, soit d'un costume théâtral, imité des Romains, costume païen par conséquent. Et il termine en ajoutant que si l'on n'a pas encore trouvé un vêtement digne d'une aussi grande figure, on devrait restituer au séculaire patron de la France son véritable costume national: l'armure française au moyen âge.

Entrée de l'abbaye.—Le Châtelet.

L'observation n'est pas inutile devant la statue dont nous reproduisons le dessin. Le grand nom de Raphaël[74] ne suffit pas à la faire trouver acceptable, et nous souhaiterions fort la voir remplacer par une copie de la belle figure ornant l'Office de saint Michel dans le Livre d'heures de Pierre II, duc de Bretagne[75].

[74] Elle est une imitation du tableau de Raphaël.

[75] Manuscrit sur vélin conservé à la Bibliothèque nationale. M. Corroyer nous a fait connaître le frontispice si remarquable dont il est question ici.

Mais, c'est peut-être beaucoup demander.... Contentons-nous de parcourir les chapelles, d'admirer leurs nervures et leurs pendentifs; de suivre la courbe, en forme de fer à cheval, des collatéraux, puis de nous rendre à la crypte.

La configuration du sol et les énormes fondations, nécessitées par les bâtiments extérieurs, ont permis de ménager cette église souterraine qui, sauf le nombre des chapelles, reproduit les dispositions du chœur.

Le bois.

On n'y pénètre pas sans respect, les beaux piliers ronds gardant un reflet de grandeur, de noblesse bien en harmonie avec le reste de l'édifice.

Les murs nord et sud de la crypte contiennent les citernes qui alimentaient l'abbaye.

Si, de l'église souterraine, on veut se rendre au logis abbatial, il faut franchir un pont fortifié, encore pourvu de ses mâchicoulis.

De même, on pourrait aussi passer, après une longue ascension, des ténèbres de cette église aux rayonnements du clocher le plus élevé: des degrés ayant été ménagés dans l'épaisseur de l'un des contreforts méridionaux, degrés qui, après avoir conduit dans l'église supérieure, se continuent au-dessus des chapelles et aboutissent à l'escalier de dentelle....

Salle des chevaliers.

Nous retrouverons bientôt ce fragile escalier, car nous le suivrons pour aller embrasser du regard le panorama du Mont et de ses abords.


L'abbaye dut beaucoup à Robert de Torigni qui, dans son gouvernement de trente-deux années (1154 à 1186), s'occupa sans relâche d'entretenir les constructions, d'y en ajouter de nouvelles et d'augmenter la valeur de la bibliothèque, dernière sollicitude souvent imitée, l'abbaye devant, plus tard, mériter le surnom glorieux de Cité des Livres.

Lorsque Philippe Auguste voulut relever le monastère des ruines causées par Guy de Thouars, il trouva dans l'abbé Jourdain un zélé et ardent collaborateur. C'est de 1203 à 1228[76] que s'élevèrent les constructions du nord, si justement appelées la Merveille.

[76] M. Corroyer établit très nettement cette date jusqu'à lui controversée.

Elles se composent de plusieurs étages: au rez-de-chaussée, ou étage inférieur, se trouvent l'aumônerie, ou salle des aumônes, et le cellier, immense salle de 70 mètres de longueur sur 12 de largeur, qui portent toutes deux le nom de Montgommery ou Montgommeries; ce nom rappelle la tentative malheureuse du fameux partisan huguenot qui, en 1591, espérait enlever la place par surprise.

Le récit donné par dom Jean Huynes de cette tentative est des plus dramatiques, et rappelle la hardie expédition de Bois-Rosé à Fécamp. Mais Montgommery n'obtint pas le même succès.

Réfectoire des religieux.

Le soldat faisant partie de la garnison du Mont, qu'il croyait avoir gagné, avertit le gouverneur militaire. Une contre-embûche fut dressée. Quatre-vingt-dix-huit soldats furent successivement hissés jusque dans la salle, où ils trouvèrent la mort.


Au-dessus des Montgommery se trouve le Réfectoire. Moins célèbre que la Salle des Chevaliers, sa voisine, il n'est pas moins beau. Ses piliers ronds, se dressant sur une base octogonale, séparent la construction en une double nef, aux voûtes ogivales, de proportions très heureuses, éclairée par neuf grandes fenêtres. L'effet d'ensemble est imposant. Le réfectoire date de 1215.

La Salle des Chevaliers, terminée vers 1220, ne compte pas moins de quatre nefs formées par deux rangs de huit belles colonnes à chapiteaux richement sculptés. L'ogive des voûtes est ornée de clefs délicates.

Deux vastes cheminées élèvent leurs manteaux jusqu'au plafond, où l'architecte a su fort heureusement dissimuler les larges conduits de fumée.

Cette admirable salle doit son nom à la cérémonie d'installation de l'Ordre royal de Saint-Michel. On a conjecturé qu'elle était, auparavant, la salle des assemblées générales ou celle du chapitre de l'abbaye. M. Viollet-le-Duc croyait qu'elle avait servi, au treizième siècle, de dortoir à la garnison du Mont.


Le troisième étage date de 1225. Il formait le Dortoir des religieux. Une rangée de petites fenêtres, style mauresque, l'éclairent; deux autres fenêtres, ouvrant sur la baie, celles-ci larges, hautes, y font pénétrer l'air et la lumière.

Le Cloître.

Si intéressante que soit cette salle, on a hâte de passer dans le Cloître ou Aire de Plomb, «l'un des plus curieux et des plus complets parmi ceux que nous possédons en France[77]».

[77] Viollet-le-Duc.

Terminé en 1228, par Raoul de Villedieu, le cloître est entouré de galeries en arcades ogivales doubles, soutenues par de ravissantes colonnettes, qu'accompagnent de délicates sculptures remplissant l'intervalle des ogives, et une frise pour laquelle le mot admirable est trop faible.

Originairement, le cloître était peint, et ce devait être, pour les religieux, le plus enviable lieu de repos....

Chef-d'œuvre, il termine la série de chefs-d'œuvre si justement nommée la Merveille.


Mais comment, dans une description forcément trop sommaire, espérer faire passer une ombre de la beauté dont est empreinte l'abbaye?

Ce qu'il faut, c'est voir: puis, quand on a vu, quand on a réussi, ensuite, à fixer dans sa pensée ce démesuré souvenir, il faut recommencer le pèlerinage....