[63] Du golfe des îles Normandes.

Nez de Jobourg.

Entre les falaises de ce point du littoral, le Nez de Jobourg est célèbre.

Son aspect ne dément pas le nom humoristique sous lequel il est connu. Le village possède encore, sur son territoire, l'enceinte apparente d'un camp romain, et surtout des grottes réellement belles, ce qui leur a valu l'honneur de devenir le théâtre des contes légendaires répétés aux veillées.

Les sables se montrent plus abondants lorsque l'on approche de Vauville, commune riche en pierres druidiques, classées parmi les monuments historiques.

La baie qui s'étend de Beaumont-Hague à Heauville garde le nom de Vauville. La terminaison de la plupart de ces appellations est bien faite pour jeter un peu de confusion dans les souvenirs des voyageurs.

Guernesey, possession anglaise, fait presque face à la baie.


Nous entrons à Diélette, hameau bâti sur le tout petit fleuve du même nom, ce qui assure à son port, creusé depuis un siècle, le trafic du canton voisin. Le granit, les produits agricoles, d'excellent minerai de fer, la pêche des huîtres y entretiennent l'activité maritime.

Deux phares à feu fixe, l'un blanc, l'autre rouge éclairent le chenal et le port.

Diélette est une dépendance de Flamanville, commune très intéressante à explorer. Elle possède un magnifique château, bâti au dix-septième siècle, dont on vante, avec raison, la cour d'honneur et les escaliers. Le beau granit du pays a été seul employé dans la construction.

Le granit, encore, forme les parois du Trou-Baligan, caverne immense, digne d'abriter toutes les fées et tous les nains, héros des contes populaires.


Le Dolmen de la Pierre-au-Roy touche un mât à signaux: l'emblème du passé côtoie l'emblème civilisateur du présent....


Nous passons rapidement d'une anse à une autre. Presque toutes sont défendues par des écueils et elles restent absolument à sec au moment du reflux.

Beaucoup n'en sont pas moins devenues de laborieux petits ports dont la prospérité augmente chaque année.


Carteret en fait foi. Ne se souciât-on pas de son commerce, que l'on s'y arrêterait bien volontiers pour parcourir ses falaises aux aspects imprévus, et son château.

Une famille seigneuriale porta le nom de Carteret et posséda des fiefs dans l'île de Jersey. Une branche de cette famille adopta la nationalité anglaise et l'un de ses membres, Georges de Carteret, avait, en 1651, le gouvernement du château Elisabeth, la dernière des forteresses de l'île qui se soumit à Cromwell. Deux fois, le gouverneur y donna asile à Charles II, fugitif.

En reconnaissance de l'hospitalité reçue, le monarque offrit au Bailli et aux Jurés de Jersey une superbe Masse en argent, portant, gravée, l'attestation de son séjour. La Masse paraît dans toutes les cérémonies de la Cour de Justice.


On retrouve, ainsi, une foule de traits qui témoignent de l'antique union de l'île avec la France, et des relations constantes qu'elle y entretient.

Iles Chausey.

Port-Bail, comme Carteret, fait partie du canton de Barneville, mais il est en train de devenir plus important que son chef-lieu. Ses industrieux pêcheurs et ses hardis caboteurs ne se laissent rebuter par aucune difficulté. Leur énergie se traduit en prospérité pour le pays, prospérité qui ne saurait manquer de suivre une période ascendante.

Tout en continuant de nous plier aux dentelures du rivage, nous ne pouvons nous empêcher de faire un retour vers une époque lointaine de notre histoire nationale. Philippe Auguste venait de reconquérir la Normandie sur Jean Sans Terre.... Il n'avait qu'à étendre la main pour réunir à sa couronne les îles voisines: Aurigny, Guernesey, Jersey, Serk, Herm, en un mot l'archipel normand: cela n'eut pas lieu.

Oubli, négligence ou hésitation, le résultat n'en fut pas moins malheureux. Ces îles, évidemment, sont des parties détachées du Cotentin....

De plus, les mœurs, les coutumes, le langage y étaient identiques aux mœurs, aux coutumes, au langage du reste de la province normande.

Mais les regrets sont superflus. Nous devons nous résigner à voir, sans les posséder, dans les eaux françaises, ces charmants joyaux maritimes.

Il nous faut nous contenter des Iles Chausey, immenses bancs de granit, au nombre d'une cinquantaine, exploités en carrières de pierres à bâtir.

Leur gisement s'étend sur plus de douze kilomètres. Un beau phare à feu fixe, avec éclats rouges, est situé sur le plus grand de ces îlots.


A peu de distance de l'embouchure de l'Ay, petit cours d'eau qui vient tomber dans la Manche, en face de Jersey, on trouve les restes de la riche abbaye bénédictine de Lessay. L'église date du onzième siècle; son magnifique portail, sa belle tour, ainsi que ses cloîtres, subsistent assez bien conservés.


Pour nous rendre à Coutances, nous traverserons le canal du même nom formé par la Soulle, rivière qui, au pont de la Roque, se jette dans le petit fleuve appelé la Sienne.

Près Osmonville.

COUTANCES

CHAPITRE XLV

COUTANCES.—LE COMTE DE TOURVILLE.—LES HAUTEVILLE

Une énorme tour, accostée de flèches pyramidales, se découpe sur le bleu du ciel. C'est le couronnement de la cathédrale de Coutances qui, par sa situation, domine tous les environs et sert de point de reconnaissance aux navigateurs.

L'origine de la ville est controversée, mais les historiens s'accordent pour la faire remonter aux premiers siècles de notre histoire nationale.

Elle aurait été l'une des principales villes des Unelli et, plus tard, aurait pris le nom de l'empereur Constance Chlore, qui se serait beaucoup occupé d'elle.

Une chose est très certaine: on la trouve nettement désignée vers la fin du quatrième siècle, et, peu de temps après, son église avait le rang d'évêché. La suprématie épiscopale lui a été conservée, mais l'autorité administrative est échue à Saint-Lô, placé plus au centre du département.


On ne voit pas que Coutances ait joué un grand rôle jusqu'à ce que la guerre de Cent ans éclatât. Cela dut tenir aux ravages exercés par les Normands dans la pauvre cité. Plus tard Talbot, ce même Talbot que plusieurs historiens français (!!) appellent «grand», terrorisa Coutances par tous les horribles excès déjà commis à Harfleur, à Honfleur et dans un grand nombre de villes normandes.

Le mal en arriva à un point si insupportable que la population entière se souleva enfin et chassa honteusement l'étranger.

Toutefois, le joug anglais ne fut entièrement brisé que par le connétable de Richemont, en 1449; mais les vicissitudes de Coutances ne furent point, pour cela, terminées.

Louis XI punit d'une manière cruelle sa participation à la Ligue du Bien Public, et les guerres de religion devinrent le signal de scènes affreuses.

A peine commençait-elle à oublier ces tristes souvenirs que la révolte des Nu-Pieds éclata.

Louis XIII avait établi une taxe excessive sur les cuirs. Les cordonniers de Bayeux, en grand nombre dans cette ville, jugèrent qu'il leur était impossible de subir un semblable impôt.

Ils se rebellèrent et prirent le surnom de Nu-pieds. On crut vaincre sûrement les meneurs en pendant, rouant et jetant leurs chefs aux galères. On se trompa.

Loin de rester circonscrite dans le pays Bessin, la ligue populaire devint traînée de poudre. Elle se ramifia un peu partout, en Normandie, mais le Cotentin et l'Avranchin devinrent ses principaux foyers de résistance.

Les maux qui en furent la suite sont incalculables et tous les historiens s'accordent à dire que la répression coûta autant, sinon davantage, à la province, que lui avait coûté la révolte.


Enfin, Coutances subit le contre-coup de la révocation de l'Édit de Nantes; mais, depuis lors, le calme de son existence n'a guère été troublé.

Un moment, pourtant, elle put prétendre à un surcroît d'activité. L'Assemblée Constituante la désigna pour chef-lieu du département nouveau.

Napoléon rapporta le décret et Coutances ne garda que la juridiction criminelle. Seulement, quand eut lieu la révision des sièges épiscopaux, l'ancienneté de son église plaida en sa faveur et elle bénéficia de la suppression de l'évêché d'Avranches.


Si blasés que soient nos yeux par les singuliers mélanges architectoniques dont nous sommes accablés depuis une trentaine d'années, les plus indifférents ne peuvent, sans admiration, contempler la cathédrale, imposante par la masse de ses bâtiments, élégante et simple, quoique riche, par les détails dont le plus pur style ogival a relevé son ensemble.

Sa fondation remonte au treizième siècle; elle domine non seulement la ville, mais les environs, sur un horizon très étendu, car sa hauteur totale n'est pas moindre de cent trente-quatre mètres, et le monticule qui la soutient est lui-même fort élevé.

Deux beaux portails latéraux complètent l'effet produit par la grosse tour, les tourelles et les flèches purement dentelées.

A l'intérieur, des verrières bien conservées s'harmonisent avec des autels portant le cachet d'une ancienneté vénérable. La plus belle des chapelles est dédiée à la Vierge qui, sous le vocable de Notre-Dame, est patronne de la cathédrale.

Cathédrale de Coutances.

Après ce magnifique monument, on a encore à voir Saint-Pierre et l'aqueduc dit des Piliers, ouvrage attribué aux Romains, mais qui fut presque entièrement reconstruit au douzième ou au treizième siècle. Des seize arches qui le composaient, cinq seulement ont pu résister au temps.


Malgré son aspect un peu morne, Coutances fait un assez profitable commerce des produits agricoles et manufacturiers de l'arrondissement. Les transactions sont grandement aidées par le canal de Soulle, qui la met en communication avec le havre de Régneville et le petit port du même nom, de plus en plus fréquenté.

Un château-fort protégeait autrefois Régneville. Maintenant, la population s'adonne à peu près tout entière à la pêche du littoral, à l'élevage fructueux des huîtres et au cabotage, qui tend à prendre une sérieuse importance.


Riche en souvenirs historiques, l'arrondissement de Coutances compte, parmi ses enfants, un grand nombre d'hommes célèbres à divers titres.

Le très ancien petit bourg de Hambye, capitale, au temps de liberté de la Gaule, d'une peuplade, se retrouve intimement lié aux légendes jersiaises.

Il conserve avec soin les restes imposants de sa forteresse et les belles ruines d'une abbaye datant du douzième siècle.

Sous les voûtes croulantes de l'église repose le cercueil de Louis d'Estouteville, l'héroïque capitaine dont les annales du Mont Saint-Michel ont gardé la glorieuse mémoire.


Le château féodal de Saint-Denis-le-Gast vit naître Saint-Evremond.


Tourville, le vaillant vaincu du combat de la Hougue, naquit, en 1642, au château portant le nom de sa famille, fort ancienne et puissante.

M. Léon Guérin, un de ses biographes, a écrit de lui:

«Il y a en quelque sorte deux marins dans Tourville: L'un, tout de premier mouvement, tout d'inspiration, tout de feu, qui s'élance et triomphe à l'abordage, comme Jean Bart; l'autre méditatif, prudent, calculateur, rangeant le plus de chances possibles de son côté avant de rien hasarder, comme Duquesne.

«Aussi sa vie militaire se divise-t-elle en deux parts, qui offrent, sous deux aspects différents, chacune leur genre de beauté, chacune leurs enseignements. Dans la première, c'est la fougue de la plus valeureuse jeunesse; dans la seconde, c'est la sagesse et l'expérience de l'âge mûr, acquises avant le temps.»

On ne pouvait mieux définir le génie de Tourville, qui parut toujours aussi grand, soit que le succès répondit à son courage, soit que le hasard le trahit.

Il avait dix-sept ans lors de sa première campagne contre les pirates barbaresques et il y accomplit de tels prodiges de hardiesse, d'intrépidité, de vivacité d'esprit que sa renommée fut aussitôt établie. Six années entières, passées en croisières brillantes sur la Méditerranée, entoura son nom d'un si grand éclat, que Louis XIV n'hésita pas à donner au jeune comte le grade de capitaine de vaisseau.

Sous les ordres du vice-amiral d'Estrées, il se trouva, en 1672, face à face avec le redoutable amiral hollandais Ruyter, et sut l'empêcher de capturer son vaisseau le Sans-Pareil[64].

[64] Le Musée de Marine conserve un modèle du Sans-Pareil, mais postérieur au temps de Tourville. Il a également un modèle du Royal-Louis ou Soleil-Royal (modèle du temps de Louis XIV), vaisseau monté par Tourville à la Hougue. Ou est en train d'en rétablir les plans d'après des données manuscrites trouvées au Musée.

Partout, il se signale à l'attention. Duquesne le regardait comme l'un des plus habiles, des plus vaillants marins qu'il connût. Tourville méritait l'éloge; sa vie entière est remplie de faits éclatants. Il ose, en 1685, alors que, de nouveau, son vaisseau était sous les ordres de d'Estrées, proposer et exécuter la périlleuse aventure d'aller, avec une seule chaloupe, explorer le port de Tripoli. Pendant toute une nuit, il sonde la rade, trouve la place favorable pour que la flotte française vienne s'y embosser, et, par cet excès d'audace, provoque la soumission des pirates tripolitains.

Sa lutte contre le vice-amiral espagnol Papachin, dont nous avons dit un mot à propos du Salut entre bâtiments, fut homérique.

Papachin se croyant de beaucoup plus fort que Tourville, refusait de saluer le pavillon français. Mais, à la fin, vaincu, désemparé, près de couler bas, il s'estima trop heureux d'obéir.


Nous n'avons pas à suivre Tourville dans chacun des combats où sa valeur sembla dompter les chances les plus contraires. Si une seule fois la victoire lui échappe, ce n'est pas sa prévoyance qu'il faut accuser.

M. Léon Guérin donne, avec une concision plus frappante que n'importe quelle longue explication, les causes du funeste combat de la Hougue.

«Tourville, dit-il, voulait attendre d'avoir les forces nécessaires pour lutter contre les quatre-vingt-seize vaisseaux et les vingt-trois frégates ainsi que les brûlots de la flotte anglo-hollandaise.

«Mais le ministre Pontchartrain (le père), triste successeur de Colbert et de Seignelay, eut la témérité de lui écrire:

«Ce n'est point à vous à discuter les ordres du roi, c'est à vous de les exécuter et d'entrer dans la Manche[65]. Mandez-moi si vous le voulez faire, sinon le roi commettra à votre place quelqu'un plus obéissant et moins circonspect que vous».

[65] Tourville était alors à Brest.

«Tourville, l'indignation et le désespoir au cœur, assembla aussitôt ses capitaines, et leur fit la lecture de cette insolente épître.

«Il ne s'agit point de délibérer, leur dit-il ensuite, mais d'agir. Si on nous accuse de circonspection, du moins que l'on ne nous taxe pas de lâcheté.» Et il les renvoya de suite en leur donnant l'ordre d'appareiller, quoiqu'il n'eut que trente-neuf vaisseaux et sept brûlots à sa disposition.

Comme si ce n'eût pas été assez de la lettre de Pontchartrain, Louis XIV avait envoyé, signées de sa main, des instructions pour chercher les ennemis «et les combattre forts ou faibles partout où on les rencontrerait.» Le roi ajoutait s'en remettre à Tourville pour, «s'il y avait du désavantage, sauver l'armée le mieux qu'il pourrait!!!»


Le désastre de la Hougue répondit à ces incroyables paroles[66].

[66] Pour ne rien laisser dans l'ombre, nous devons ajouter que Louis XIV, ayant eu avis de la réunion des Anglais et des Hollandais, envoya un contre-ordre à Tourville. Par suite de plusieurs malheureuses circonstances, ce contre-ordre, sauveur de notre flotte, n'arriva pas.

Et, pourtant, Tourville ne fut pas vaincu au vrai sens du mot.

Pas un de ses lieutenants n'amena pavillon, mais l'état de la mer donna à l'ennemi, le lendemain, la supériorité contre des vaisseaux désemparés[67]....

[67] M. l'amiral Paris a calculé le poids des boulets des deux flottes. Les ennemis lançaient le double de fer, et leurs brûlots avaient beau jeu sur des navires désemparés.

Nous savons ce qu'il advint de treize de nos bâtiments, mais si, à cette époque, Cherbourg n'avait été un port sans défense, sans profondeur, sans étendue, notre flotte y eut trouvé le salut.

Au sujet de ce triste lendemain, M. Léon Guérin rectifie encore une erreur trop accréditée. Certes, la perte de treize bâtiments était grande, mais elle affaiblit les cadres de notre marine sans l'anéantir, à loin près, ainsi que, souvent, on l'a répété. Et la meilleure preuve en est que, quelques mois après, Tourville recevait le commandement d'une escadre de quatre-vingt-dix-huit vaisseaux de ligne.

Louis XIV avait déjà reconnu la faute où son ministre et lui étaient tombés. Le 27 mars 1693, il élevait Tourville à la dignité de maréchal de France.

Le 28 juin de la même année, le nouveau maréchal vengeait avec usure son chagrin, et faisait éprouver aux vice-amiraux anglo-hollandais une défaite si épouvantable que le commerce des alliés en fut, pour longtemps, ébranlé.

Pendant huit ans, encore, l'illustre marin servit brillamment son pays. Quand il mourut, le 28 mai 1701, la flotte entière le pleura, car les matelots l'aimaient autant qu'ils l'admiraient[68].

[68] L'art des évolutions était arrivé à un degré de perfection admirable; on en possède une trace dans l'œuvre du P. Hoste qui fut aumônier, pendant quinze ans, sous Duquesne et Tourville. (Amiral Pâris.)

Son fils unique ne lui survécut que peu de temps, mais le nom de Tourville restait gravé au livre immortel des gloires incontestées de la France.


Un autre nom surgit, entouré, celui-ci, du nimbe à demi fabuleux de l'épopée.

Elle semble empruntée aux romans de chevalerie, l'histoire de ces Hauteville, petits hobereaux normands qui, se souvenant des exploits des Harold et des Rollon partent, suivis de trois cents soldats, à la délivrance des empires, à la conquête des royaumes.

Le père de ces hardis guerriers, Tancrède de Hauteville, avait glorieusement servi le duc normand, Richard II.

Vieux et fatigué, il se retire dans son fief de Hauteville, près Coutances, où l'attendent douze fils courageux, intrépides, hardis comme lui.

Tancrède.

Ils ne resteront pas longtemps au manoir paternel, les aventureux jeunes hommes, car ils connaissent l'histoire de la délivrance du prince de Salerme par quarante pèlerins normands, et ils viennent d'apprendre que cinq autres compatriotes, cinq frères, ont su se faire une belle place dans l'Italie méridionale.


Pourquoi ne partiraient-ils pas à leur tour? Ils ont l'audace et la force, en la personne de Guillaume Bras-de-fer, de Drogon, d'Onfroi, de Geofroy, de Mauger, d'un autre Guillaume, d'Alverède, de Humbert et de Tancrède. Ils ont l'habileté et la finesse en la personne de Robert que ses talents ont fait surnommer Guiscard ou l'Avisé: ils ont la prudence et la fermeté en Roger, le plus jeune de la famille.

Oui, il faut partir, après avoir, toutefois, assuré le sort du nom du père dans la patrie commune. Serlon, un des fils ainés, restera au manoir.

Loin de s'opposer à ces projets, le vieux Tancrède les fortifiait. Pressentait-il la gloire future de sa maison?


La fortune, une fortune inouïe couronne les entreprises des frères alliés. Guillaume Bras-de-fer, parti, d'abord, avec Drogon et Humfroi, se signale par la conquête de la Calabre et de la Pouille; mais il était réservé à Robert de fonder sûrement la principauté nouvelle. D'une bravoure indomptable, ce dernier décide du sort de plusieurs batailles et sa prudence sait en assurer les fruits.

Comte de Pouille, puis duc de Calabre, il traite avec les papes, maintient ses droits et repousse successivement l'empereur d'Allemagne et l'empereur grec, qui sont obligés de le reconnaître comme légitime souverain.


La vie de Roger, le dernier des fils de Tancrède de Hauteville, est plus accidentée encore. Après avoir servi fidèlement Robert pendant la soumission de la Calabre, il entreprend d'enlever la Sicile aux Sarrasins.

Vingt-huit ans de luttes acharnées, traversées par des revers terribles, n'abattent pas sa volonté. L'île devient sienne et le titre de Grand Comte lui est décerné, non point seulement par lui-même, mais par l'histoire.


Son fils aîné, Roger II, achève l'œuvre si bien commencée. Il réunit Naples et Palerme sous son sceptre.... L'union devait durer jusqu'à nos jours, comme se conserva le titre de Roi des Deux-Siciles.


Une dernière gloire était réservée aux Hauteville.


Un neveu de Robert Guischard, un petit-fils du vieux chevalier mort près de Coutances, et portant également le nom de Tancrède, se met, en 1095, à la tête des Normands de Sicile qui vont prendre part à la première croisade.

Il sait se distinguer parmi tant de valeureux chevaliers, conquiert le pays de Galilée, et prend le titre de prince de Tibériade! Plus tard, on lui confie le gouvernement d'Antioche et d'Édesse....


Enthousiasmé, Raoul (de Caen) qui a suivi en Palestine le prince normand, se donne la tâche d'écrire la relation de ses exploits, et, cinq cents ans après l'achèvement de ce curieux travail, Torquato Tasso, subissant l'enthousiasme de Raoul, fera de Tancrède l'un des principaux héros de sa Jérusalem délivrée, plaçant le nom de Hauteville dans les régions merveilleuses où jamais l'oubli ne saurait l'atteindre ni l'obscurcir.


Ainsi se réalise, en sa naïve simplicité, la définition donnée par les vieux chroniqueurs de l'appellation du fief appartenant au serviteur de Richard II de Normandie.

«Le château de Hauteville, près Coutances, fut ainsi nommé, moins à cause de la hauteur du lieu qu'il occupe, que de celle qui attendait la postérité de son noble maître.»


On aimerait à parcourir au moins les ruines du donjon natal de ces fiers conquérants, mais Hauteville ou Hautteville-la-Guichard n'en a rien conservé. Peut-être, toutefois, une trace de la gloire de ses anciens seigneurs se ravive-t-elle dans son nom: Guichard ne serait-il pas la corruption du surnom de Robert, duc de Pouille et de Calabre: Guiscard ou l'Avisé?


Coutances peut se replier dans son calme heureux et prospère.

Si l'histoire ne garde pas grand souvenir de son existence, comme cité, elle peut s'estimer suffisamment ennoblie, quand elle unit son blason au blason des Tourville et des Hauteville.

Robert Guiscard.

GRANVILLE

CHAPITRE XLVI

GRANVILLE.—AVRANCHES.—PONTORSON

De nouveau, les sables recommencent à envahir le rivage. Ils vont ainsi, augmentant toujours en étendue, jusqu'à l'immense estuaire de 250 kilomètres carrés, désigné sous le nom de baie du Mont Saint-Michel.

Des pointes granitiques percent cette lourde enveloppe. L'une d'elles, située à l'embouchure d'un petit cours d'eau: le Boscq, s'avance vers le nord de la baie.

Plan de Granville en 1693.

Sous l'action incessante du flot, la base de cette presqu'île a fini par se creuser en grottes dont les parois, révolues de mousse marine, semblent laisser ruisseler une pluie de sang.

Le promontoire lui-même a dû subir de nombreux chocs et, sans doute, sa forme actuelle est l'œuvre de la mer. Il se développe en croissant, dont l'extrémité nord se hérisse des crêtes aiguës du Rocher-Fourchu, et l'extrémité sud des roches dites le Corps-de-Garde.


Ce fut sur ce cap, fortifié naturellement, que Grannon, seigneur normand, bâtit une chapelle, origine d'un hameau de pêcheurs, plus tard devenu cité.

Au treizième siècle, un seigneur de Granville est mentionné; mais l'importance de la ville ne date que du milieu du quinzième siècle, où elle devint une place forte ardemment disputée pendant les guerres sans cesse renaissantes entre les Français et les Anglais.

Eglise de Granville.

Les fortifications ont été reconstruites au dix-huitième siècle et améliorées encore depuis. Mais ce qui nous intéressera beaucoup plus, c'est la prospérité continuellement ascendante du commerce granvillais.


Prospérité due à la pêche et aux transactions maritimes, renaissance de la florissante époque (1786) où l'on comptait, à Granville, plus de six mille marins, soumis aux devoirs de l'inscription.

La guerre civile, d'abord, puis les campagnes sans fin de Napoléon Ier portèrent un terrible coup à la laborieuse ville. Mais elle a su vite reprendre son essor.

Granville ne cesse de concentrer ses efforts pour que la navigation trouve chez elle toutes les facilités possibles afin d'attirer le mouvement commercial qui est une de ses grandes ressources.

L'entrée du chenal a été rendue plus commode, le bassin à flot peut contenir plus de cent navires, n'importe quel en soit le tonnage: De grandes frégates y recevraient asile. Un nouveau môle, c'est-à-dire une jetée disposée de manière à assurer la sécurité de la rade, a été construit tout en granit; les quais ont été prolongés. En un mot, Granville estime, avec raison, qu'elle ne saurait trop faire pour assurer sa prospérité maritime.

Paysanne des environs de Granville.

On se trouve, ici, en plein pays de pêche. Les armements pour les bancs de morue de Terre-Neuve et d'Islande sont toujours très actifs, ainsi que les industries, conséquences, non seulement de cette pêche, mais de toutes les autres.


C'est un bien charmant tableau que celui dont on peut jouir de la pointe du promontoire. Les navires entrent et sortent pressés, les bateaux pêcheurs forment de petites flottilles; les paquebots, en relations quotidiennes avec Jersey et Guernesey, portent presque toujours de nombreux voyageurs; les canots de plaisance bercent doucement sur les vagues des passagers souvent intimidés de leur propre audace—et, formant cadre au panorama,—l'imposante baie du mont Saint-Michel se déploie, large, sereine, fière du splendide édifice qui lui a donné son nom.

Les heures semblent trop courtes; on revient avec un empressement toujours nouveau à cette place d'où l'œil se repose, enchanté, sur mille objets pleins d'intérêt.

Après une telle promenade, l'intérieur de la cité, divisée en ville haute, close de murailles, et en ville basse, blottie autour du port, semble triste.

Les vieilles maisons, en granit noirci par l'air et le vent chargés d'exhalaisons marines, présentent leurs façades sombres, comme rébarbatives.

Mais, à travers les rues tortueuses et rocailleuses, circule une aimable population. Les femmes, surtout, se distinguent par leur beauté au type méridional. Quelques savants, M. de Quatrefages, en tête, les regardent comme filles d'une colonie basque, établie à Granville au moyen âge.

M. Baude, d'accord en cela avec les traditions, les fait descendre de Siciliennes, devenues compagnes des soldats des sires de Hauteville.

N'importe leur origine, elles contribuent à donner un cachet à part aux promenades dans Granville qui, sans cette division, sembleraient singulièrement fatigantes.


Les îles Chausey gisent en face du port, à environ douze kilomètres. Elles ne donnent que du granit, très beau à la vérité, et de prodigieuses quantités de lapins. C'est à se demander comment la gent rongeuse peut pulluler ainsi au milieu d'entassements énormes de rochers nus, arides... la mer, sans doute, pourvoit à la difficulté.


En continuant à suivre le rivage, on trouve un petit cours d'eau: la Sée, qui, en compagnie de la Sélune, vient former un golfe minuscule dans le grand golfe renfermé entre la pointe de Cancale et celle de Granville.

La Sée serpente à travers des marais et des grèves constamment fouillées par les infiltrations d'eaux douces et salées. Les plages mouvantes commencent; il devient nécessaire de ne point courir la côte sans guide exercé.

Mais on ne ferait guère attention à l'humble fleuve, s'il n'avait l'honneur de porter sur sa rive gauche l'une des plus charmantes petites villes que l'on puisse désirer visiter.

Avranches s'étage en amphithéâtre sur une colline élevée, qui la place comme en sentinelle au centre d'un vaste horizon.

Elle fut la capitale des Abrincatui, vaillante peuplade gauloise qui voulut résister à César, mais dut subir la vengeance du conquérant. En raison de sa situation, excellente pour une place de guerre, un préfet de légion y résida.


Avranches fut érigée en évêché dès les premières années du sixième siècle, en faveur de saint Léonicien. Plusieurs de ses prélats ont eu un rôle historique: saint Nepos, saint Sever, saint Aubert, ce dernier a fondé l'abbaye du Mont Saint-Michel.

Charlemagne résolut de préserver la ville des incursions des Normands; mais ses successeurs négligèrent d'imiter un si utile exemple et Avranches fut ravagée plusieurs fois.

Avec le reste de la Neustrie, elle passa sous la domination du duc Guillaume Longue-Epée, qui lui donna le rang de Comté.

Les chroniques attribuent à l'un de ses comtes, Hugues, dit le Loup, la véritable fondation des sociétés littéraires et scientifiques, gloire future d'Avranches.

Ainsi que les autres cités normandes, elle fut, tour à tour, prise, reprise, détruite et relevée de ses ruines. Enlevée, en 1203, à Jean Sans-Terre, roi d'Angleterre, elle fut rasée. Saint Louis la rebâtit et entreprit de la fortifier de nouveau. Enfin, en 1450, elle fut réunie à la patrie française.


Ces diverses péripéties ont enlevé à Avranches les monuments qui l'enrichissaient. De sa vieille cathédrale, il ne reste qu'une pierre, mais la valeur historique de ce débris est grande. Henri II, roi d'Angleterre, y appuya ses genoux, quand, en 1172, il se prosterna devant les légats du pape, tout prêt à subir la fustigation, en réparation du meurtre de Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry. Il faut lire dans Augustin Thierry le récit de cette scène entière. Une inscription en rapporte le souvenir.

Mais si Avranches n'a plus de monuments, elle a gardé son admirable position, son aspect souriant, gai, heureux.

Quelques débris de ses vieux remparts apparaissent, çà et là, sans parvenir à l'assombrir. Ils deviennent, au contraire, un attrait de plus.


On ne se fatigue point de parcourir la ville. Presque toutes ses places sont remarquables. Sur celle dite: d'Estoudeville on trouve les ruines intéressantes d'un antique château-fort. De la place Daniel-Huet, ainsi nommée en l'honneur du savant évêque qui, pendant dix ans, fut la gloire d'Avranches, on contemple la baie du Mont Saint-Michel tout entière.


Par un beau jour de soleil, c'est un spectacle éblouissant. Par un jour de tempête, le tableau devient plus saisissant encore; les nuages plombés, la mer bondissante, les sables bouleversés, semblent vouloir s'acharner sur le roc qui, depuis onze siècles, porte la merveilleuse abbaye fondée par saint Aubert, et la portera, il faut l'espérer, pendant de longs siècles encore.


Difficilement, on s'arrache à cette vue; mais, chose qu'il serait injuste d'oublier, on prend intérêt à parcourir les jolis boulevards, plantés de tilleuls, entourant Avranches d'une verte et agréable couronne. On reste longtemps, bien longtemps, dans les allées du Jardin botanique, admirable site plein de poésie.

La Bibliothèque et ses manuscrits, précieuses épaves, pour la plupart, de l'abbaye du Mont Saint-Michel, exigerait des stations répétées, si l'on voulait feuilleter ses principaux trésors.


Enfin, on va plus d'une fois revoir la Nafrée, promenade dont beaucoup de grandes villes s'enorgueilliraient avec raison.

Et, pour enrichir par un souvenir sans rival possible le long voyage qui nous a amenés ici, nous prenons la route de la grève fertile en naufrages: la grève du Mont Saint-Michel au péril de la mer!


Cependant, nous n'y arriverons pas sans faire un détour, car notre itinéraire s'arrête à la frontière Bretonne et Pontorson est encore ville normande.

Mais, le moyen, en quittant l'abbaye du Mont, de prendre intérêt à la petite cité? Elle mérite, néanmoins, de ne point être oubliée, c'est pourquoi nous nous y rendrons d'abord.


Pontorson a une origine très ancienne et joua longtemps, au moyen âge, un rôle important.

Cette petite ville est bâtie à l'embouchure du Couësnon, fleuve insignifiant, quant à l'étendue de son cours, atteignant environ soixante kilomètres; mais ce mince cours d'eau a vu, plus d'une fois, la fortune d'un pays se décider sur ses bords.

Il limite, ici, la frontière bretonne, et un vieux proverbe accuse le Couësnon d'avoir fait trop belle la part de la Normandie.

Un jour Coësnon,
En sa folie,
A mis le Mont
En Normandie.

Peut-être ce proverbe a-t-il raison. Le petit fleuve qui vient se perdre dans les sables de la baie du Mont Saint-Michel, a eu, jusque de nos jours, une renommée bien justifiée de caprice. Tantôt il était un faible ruisseau, tantôt un torrent coulant entre des rives mobiles qu'il refoulait ou acceptait, parfois, d'un jour à l'autre. Les vieilles chroniques sont remplies de détails à ce sujet, et, maintes fois, ce fut le prétexte de querelles entre les ducs normands et les ducs bretons.

Aujourd'hui, le Couësnon a été endigué et son cours régularisé, il ne pourrait plus favoriser un département au grand dommage de l'autre.... en admettant qu'il l'ait jamais fait.

Le premier château-fort construit à Pontorson date du règne de Robert, père de Guillaume le Conquérant; le duc voulait se garder du côté de la Bretagne.

Cette forteresse fut rebâtie en 1135 et en 1171; elle passa, plus tard, sous le commandement de du Guesclin, que Charles V avait voulu récompenser de ses services. Le roi opposait ainsi un fort boulevard aux incursions anglaises.

Quatre faits historiques se dégagent des annales de la ville.

Bertrand du Guesclin et Olivier de Clisson se donnèrent, un jour, rendez-vous sur le pont de la petite cité. Ils voulaient se jurer solennellement une confraternité d'armes que tous deux désiraient et qu'ils tinrent fidèlement. On sait qu'après la mort du connétable, ce fut son ami Clisson que le roi appela à le remplacer.

Le second fait garde la mémoire de l'héroïsme de Julienne du Guesclin, sœur de l'immortel guerrier.

Une nuit, les Anglais, sachant que leur ennemi était absent de Pontorson, vinrent assiéger le château, s'en fiant, pour réussir, à des intelligences qu'ils avaient su se ménager dans la place.

Par bonheur, Julienne veillait. Intrépide, elle ne se contenta pas de donner l'alarme, mais renversa, de ses propres mains, les échelles des assaillants, qui furent repoussés.

Plus tard, Pontorson devient une des places fortes du calvinisme; les fameux Montgommery la gouvernèrent[69].