Ancien vaisseau de ligne, le perroquet de fougue sur le mât.

On a dit de la France qu'elle était assez riche pour payer sa gloire. Il est encore plus vrai de dire qu'elle peut être assez riche, assez résolue, pour se faire respecter.


Cherbourg étant l'un des ports d'attache des vaisseaux cuirassés, il est rare que la rade n'offre pas le spectacle d'une de ces prodigieuses masses flottantes qui, par leurs proportions, ressemblent à des îlots. Près d'eux, les frégates même paraissent s'abîmer dans les flots, et les chaloupes ne sont plus que des points imperceptibles.

Ils sont dignes, au reste, du paysage entourant la rade, paysage vraiment imposant avec ses belles montagnes qui, du côté de l'est, se profilent jusqu'à la pointe de Gatteville-Barfleur, et, du côté de l'ouest, jusqu'au cap de la Hague ou de la Hogue[52].

[52] Il ne faut pas confondre ce cap avec la rade de la Hougue, que nous avons déjà visitée: cette dernière se trouvant entre Carentan et Barfleur.

C'est, justement, dans la profonde échancrure existant au milieu de la ligne maritime contenue entre les deux pointes, que Cherbourg a été fondé.

Creusé en plein roc, le fond du port a fourni une grande partie des matériaux de la digue qui, elle-même, ferme artificiellement les mille hectares de la rade.

Les grands cuirassés peuvent occuper jusqu'à près du tiers de cette surface, et l'on améliorera encore les endroits rendus inaccessibles par des rochers sous-marins.

Ancien vaisseau à trois ponts en panne

Ici, nous pouvons facilement comprendre la signification de ces mots usuels de la marine militaire: vaisseau, frégate, corvette; en même temps, quelques-unes des belles manœuvres nous deviendront familières.


Dans l'ancienne marine de guerre, le mot: Vaisseau, correspondait à une construction navale ayant une ou plusieurs batteries d'artillerie couvertes et munies de quatre-vingts à cent vingt canons.

Ce dernier type était connu sous le nom de Vaisseau à trois ponts ou, généralement, un trois-ponts, ou, encore, Vaisseau de premier rang.

Celui de second rang n'avait plus que cent canons, celui de troisième quatre-vingt-dix, et celui de quatrième rang quatre-vingts canons.

Il arrivait parfois, il peut toujours arriver, que des défectuosités de construction rendent un vaisseau impropre à un bon service, dans la classe où on l'a rangé.

Ancien vaisseau de 74 courant vent largue.

Il n'est point, pour cela, hors d'usage. Une de ses batteries étant jugée superflue, on la rase, et l'ensemble du bâtiment gagnant en légèreté, la marche ainsi que la facilité des manœuvres acquièrent des qualités réelles. Voilà pourquoi les mots de: vaisseau-rasé ne veulent pas toujours dire: vaisseau hors d'usage, mais bien: vaisseau transformé.

Les anciens bâtiments n'avaient généralement pas les dimensions données à nos vaisseaux, même avant l'adoption du type cuirassé. Beaucoup étaient extrêmement petits. Plusieurs n'avaient que cinquante pièces d'artillerie, d'autres en portaient soixante-quatorze. On les range dans les classes modernes desquelles ils se rapprochent le plus.

C'est ainsi que nous voyons un vaisseau de 74 dans la gravure précédente. Il court vent largue; autrement dit, ses voiles se trouvant frappées par un vent favorable, on leur laisse la facilité d'y donner prise en relâchant les cordages qui les maintiennent aux mâts.


De plus, nous voyons la fumée des pièces qui viennent d'exécuter le Salut. Il y a, pour un vaisseau, plusieurs occasions de Saluer. Par exemple, en croisant des bâtiments de nations amies, en arrivant devant un fort, ou en recevant la visite d'un personnage important. Suivant les pays, le nombre de coups de canon varie. Généralement, il est échelonné de 3 à 21 coups.

Mais il est des cas où le simple Salut devient une Salve. Alors, toutes les pièces d'artillerie tirent ensemble une, deux ou trois fois. Dans les grandes revues d'apparat, cette sorte de simulacre de combat est d'un effet prodigieux.

Ancienne frégate au plus près du vent.

Les bâtiments de commerce étant dépourvus d'artillerie, saluent en amenant[53] leurs voiles les plus élevées, ou en faisant flotter plus largement l'une même de ces voiles.

[53] Synonyme de: descendre.

Quelques-uns, autrefois, faisaient davantage: ils amenaient et hissaient successivement leur pavillon. Mais on a condamné avec force une telle pratique.

Le drapeau d'un pays ne saurait être employé ainsi. Sa seule place est la place d'honneur; il y doit flotter constamment, et, s'il en descend, il faut que ce soit par suite d'un accident imprévu ou après un combat dans lequel la victoire aura trahi le courage....

On ne trouverait plus, croyons-nous, de capitaine marchand disposé à donner une semblable marque de soumission absolue.


Combien de fois la question du Salut n'engendra-t-elle point de querelles!


L'excellent dictionnaire de marine Bonnefoux et Pâris donne, à ce sujet, de curieux renseignements.

«Autrefois, lisons-nous, et jusqu'au dix-huitième siècle, le Salut, à bord, consistait, non seulement, comme aujourd'hui, en un certain nombre de coups de canon, mais aussi dans l'obligation d'amener, dans certains cas, ou de ferler[54] son pavillon, d'amener les voiles hautes et de prendre le dessous du vent[55].

[54] Synonyme de: relever, plier le long d'un mât, d'un cordage.

[55] Se mettre sous la ligne de vent d'un autre bâtiment et, par conséquent, sous sa dépendance.

«Ces obligations dénotaient, alors, une grande soumission; elles étaient imposées aux plus faibles sans admettre de réciprocité, et quelques nations voulant l'exiger des bâtiments de guerre d'autres nations, il en résulta plus d'une fois, des refus, rixes, batailles.

«C'est ainsi qu'en 1688 les amiraux français et espagnol Tourville et Papachin se livrèrent un rude combat, par la seule raison que Papachin avait refusé le Salut exigé.

«Aujourd'hui, le Salut n'est plus un signe de domination ou de soumission, mais, simplement, un échange de courtoisie et de bons procédés qui, toutefois, présente tant de cas d'application, qu'il demande du tact, du discernement et, souvent, un sentiment élevé des convenances.

«Entre étrangers, c'est le pavillon ou l'État, représenté par le pavillon, que l'on Salue. Celui qui arrive, Salue le premier d'un certain nombre de coups de canon, et, quelle que soit la force relative du bâtiment ou du fort qui Salue, il doit y être répondu par un nombre égal.

«Entre nationaux, c'est, ordinairement, le grade des commandants des bâtiments ou la dignité des personnes qui s'y trouvent, que l'on Salue, et l'inférieur, qui arrive, doit, s'il y a lieu, Saluer le premier. Le nombre de coups de canon qu'il tire, alors, et celui qui est rendu, sont réglés par une disposition ministérielle.»


Nous comprenons, maintenant, l'importance de cette manœuvre, en apparence si simple et presque insignifiante.

Un second dessin nous montre un vaisseau placé en panne.

Son attitude peut correspondre à plus d'un incident. Tout d'abord, si le vent poussait vers un point où l'on ne voudrait pas jeter l'ancre. Un homme tombe à la mer; si le navire conservait son allure, il n'y aurait nulle espérance de sauver le naufragé; mais en neutralisant autant que possible l'effet de la voilure, on gagne du temps et les canots, mis à flot, opèrent le sauvetage.

On met en panne de plusieurs façons différentes; mais toutes arrivent à ce résultat de disposer les voiles en un sens gênant pour les mouvements de la quille et opposé, par conséquent, autant que possible, à la marche en avant ou en arrière. Le gouvernail aide à la manœuvre.


Nous ne pouvons entrer dans des développements qui réclameraient l'emploi de termes techniques nombreux. Toutefois remarquons, en nous souvenant de l'étude faite, au Havre, sur les bâtiments de commerce, que les voiles de hune, le petit foc et la brigantine jouent le rôle principal dans la manœuvre de mettre en panne.


Les frégates modernes portent de 40 à 60 canons; leur rang est gradué de dix en dix pièces d'artillerie, celles de 40 appartiennent au troisième rang, et ainsi de suite. Toutes n'ont qu'une batterie couverte: c'est ce qui les distingue des vaisseaux.

Elles en diffèrent encore, d'ailleurs, par leur aspect plus élancé, plus léger, par la rapidité de leurs allures. Rien de plus gracieux qu'une frégate sous voiles....

Les flots semblent s'ouvrir sans effort sous sa carène et le vent paraît lui obéir....

En temps de guerre, ce sont les meilleurs bâtiments de croisière.


La frégate représentée par le dessin marche à l'allure du plus près, ce qui signifie qu'elle veut promptement gagner ou avancer dans la direction d'où souffle le vent.

Elle Salue à la voix, c'est-à-dire que l'on répète, à son bord, le cri indiqué par le commandant, d'après les règlements. Nous venons de voir les différents cas exigeant le Salut.

Lorsqu'il s'agit de Saluer à la voix, les hommes de l'équipage vont se poster du côté où passe, soit le bâtiment, soit le personnage auquel il faut faire honneur.

Puis, tous les matelots étant montés dans les haubans[56] et sur les vergues[57], profèrent, à leur tour, le cri ordonné.

[56] Haubans, cordages importants servant à soutenir et à assujettir les mâts.

[57] Vergues, pièces de bois croisant sur les mâts et supportant les voiles.


Les grandes solennités maritimes rassemblent souvent les différents genres de Salut simultanément exécutés.

Pavoisés et brillants sous leurs fraîches peintures, les vaisseaux font feu de leur robuste artillerie, pendant qu'en tenue de parade l'équipage lance aux échos ses formidables hourras.

Gardes côtes cuirassés.

Rien, à notre avis, ne surpasse ces solennités: la mer encadrant le tableau d'une poésie pénétrante et l'ensemble d'une flotte ayant des aspects mobiles du plus piquant imprévu.


La corvette prend rang après la frégate. Pontée bas, élancée et possédant une excellente voilure, elle est un admirable éclaireur; mais, de nos jours, on lui donne de beaucoup plus grandes dimensions qu'elle n'en avait, même vers la fin du dix-huitième siècle.

Ainsi, nos corvettes de premier rang portent 30 canons et ont une batterie couverte; elles correspondent aux frégates de guerre du temps de Louis XVI.

Les corvettes de second rang portent de 20 à 24 canons, établis en «batterie barbette,» comme nous l'avons vu précédemment.

Vaisseaux, frégates et corvettes sont pourvus de trois mâts. Dans ce nombre de mâts, le beaupré ne compte jamais[58].

[58] Nous l'avons déjà expliqué à l'article: Havre.

Vient ensuite, toujours par rang de force, le brick ou brig de guerre, sensiblement plus petit et n'ayant que deux mâts.

La marine militaire classe les bricks selon l'importance de leur artillerie. Il y a des bricks-avisos qui, dans une escadre, jouent le rôle d'un véritable bateau-poste; d'autres sont employés au service côtier.

Frégate cuirassée.

Parmi les bâtiments destinés à protéger nos rivages, il faut encore citer les gardes-côtes cuirassés. Ce nom indique suffisamment le but que l'on a voulu atteindre; trop longtemps les navires gardes-côtes ayant été laissés dans un état d'impuissance absolue, quant aux services que l'on réclamait d'eux.


Enfin, les canonnières font partie de toute cette catégorie d'engins guerriers nouveaux: monitors, batteries flottantes.... car leurs proportions et leur armement sont bien faits pour bouleverser les vieilles classifications.


CHAPITRE XLI

ARMEMENT ET LANCEMENT D'UN VAISSEAU

Port militaire avant tout, Cherbourg, nécessairement, doit abriter une nombreuse population n'ayant pour objectif que la marine de guerre ou ce qui y confine.

Le tiers des habitants, a-t-on dit, vit des travaux du port.

Cela doit être. Il faut beaucoup de bras pour suffire aux besoins de l'arsenal, des chantiers de construction, de la manutention, des corderies.... en un mot, de cette immense entreprise qui s'appelle l'armement d'un vaisseau.

Tout y est prévu, puisque le vaisseau représente une forteresse flottante qui, à un moment donné, peut se trouver réduite à ses seules ressources.

Le vaisseau se tiendra en garde non seulement contre les caprices de la mer, mais l'existence tranquille de chaque jour de paix, comme les nécessités de chaque minute de la terrible phase d'un combat naval doivent y être assurées.

Ancien uniforme d'infanterie de marine et Armes de Cherbourg.

Ce n'est pas tout encore, il devient le gardien de l'honneur de la patrie. Le pavillon déployé dans sa mâture lui rappelle que, par une extension touchante, son pont représente une fraction du sol natal qu'il est chargé de faire respecter et ne peut céder avant d'avoir franchi la limite de l'impossible....

De là, le profond sentiment de dignité dont se pénètrent les officiers et les marins de la flotte.

Le temps n'est pas encore très éloigné où les équipages du commerce avaient à peine le droit de revendiquer devant eux l'humble qualité de matelots. C'était pis, même, quand il s'agissait de l'armée de terre ou de l'infanterie de marine.

Heureusement, les rivalités ou n'existent plus ou s'effacent avec rapidité.

La marine militaire, on l'a compris, c'est le droit dans sa force fière, puissante, protégeant, servant les nobles causes.

L'infanterie, qui lui doit son nom, c'est l'auxiliaire indispensable de nos escadres, la vaillante gardienne de nos colonies.

La marine marchande c'est le travail, l'activité de la nation, contribuant à la conquête de sa fortune, au développement de son génie.


Nous serons peut-être dans le vrai, si nous avançons que l'introduction de la vapeur à bord des bâtiments de guerre a beaucoup aidé à ce résultat.

Le système naval tout entier se transforme constamment.

Jadis si difficile à acquérir, l'expérience nautique se montre moins hérissée d'obstacles. Non pas que nos officiers soient inférieurs à leurs prédécesseurs, mais l'occasion est souvent rare, pour eux, de mettre à profit leurs patientes études.

Les périlleuses traversées exigeant, autrefois, plusieurs mois, s'accomplissent maintenant en quelques semaines, et celles qui réclamaient de longues semaines, s'effectuent en quelques jours.

La navigation mixte simplifie l'étude des manœuvres de voilures et l'on compte à présent, affirment les pessimistes, «nos vieux loups de mer».

Lamentations bien exagérées, ce nous semble. Mais, si nous devions rechercher la vraie source de la pénurie d'excellents et solides équipages, il faudrait entrer dans des développements et des considérations que notre travail ne saurait admettre.

Répétons, seulement, combien il importe qu'une protection efficace remédie aux maux dont souffrent nos pêcheurs. La pêche, on ne saurait trop le redire, est la pépinière de notre marine de guerre; tout ce qui se fera pour elle, sera, par contre-coup, fait pour notre flotte: ne l'oublions jamais....


Un des plus grandioses événements auxquels on puisse assister dans un port militaire, c'est le lancement d'un vaisseau.

CHERBOURG.—VUE GÉNÉRALE DE LA RADE ET DE LA VILLE

Le Havre construit des steamers immenses, cependant la mise à l'eau d'un cuirassé émeut encore davantage. Si l'on n'a pas vu le chantier où repose un de ces géants, on ne saurait se faire la moindre idée des audaces auxquelles sont arrivés nos ingénieurs.

La cale immense qui le contient est absolument bondée, du sol à la toiture, par la masse de la coque, quoique les poutres d'étais soient enlevées.

Il ne se trouve plus maintenu que par les coittes, énormes pièces de bois placées de chaque côté. Ce soutien l'empêchera de pencher avant qu'il ait atteint l'eau du bassin, sa future résidence, en attendant le moment où, l'armement se trouvant complété, sa carrière maritime commencera.


Le ber est tout prêt. Ce lit des madriers et de cordages va permettre au nouveau vaisseau de glisser doucement sur le plan incliné de la cale.


L'art moderne a perfectionné le lancement comme il a révolutionné les règles de la construction ancienne.

C'était, jadis, une opération redoutable, celle de mettre un navire à la mer. Au dernier moment, un homme devait aller, sous la quille, frapper à coups de hache les étais la soutenant encore.

Il lui fallait se maintenir sur un plancher déclive, avoir le regard assez juste pour frapper là seulement où c'était nécessaire; le bras assez fort pour ne pas se reprendre trop longtemps, et le pied assez agile pour éviter le choc fatal de la masse entière brusquement ébranlée.

Plus d'une fois, la mort fut la récompense de tant d'audace, mais il arriva aussi que des condamnés, ayant subi victorieusement cette redoutable épreuve, obtinrent la grâce méritée par leur courage.


De nos jours, les accidents sont rares, justement en raison de la simplification de la manœuvre.

C'est au moment où la marée montante a rempli le bassin confinant le chantier, que le vaisseau, tout enguirlandé et pavoisé, est admis à prendre possession de son nouveau domaine.

Le glissement d'un semblable poids sur les poutres du bord détermine une élévation de température, qui se traduit par des étincelles, prélude d'incendie. Mais on a obvié à ce danger.

L'eau ruisselle de toutes parts, inondant les madriers et les rendant d'autant plus glissants. Sans cesse renouvelée, elle ne peut se vaporiser complètement.

Enfin une sorte de détonation retentit: la mer a reçu son hôte et, comme si elle reconnaissait en lui un futur dominateur, elle gonfle ses vagues autour de la carène, l'inondant de son écume en signe de protestation....

Pourtant, il lui faut se soumettre, quitte, plus tard, à prendre une cruelle revanche....


Le lancement est toujours l'occasion d'une véritable affluence d'étrangers dans la ville. Aussi, est-ce le moment le plus favorable pour passer une rapide revue des différents costumes maritimes.

Anciens uniformes de douaniers.

Voici un yachtman anglais. Il est venu se rendre compte des progrès de la science nautique chez ses voisins. Quelquefois même, en dépit de la simplicité de ses allures, il est le propriétaire richissime du beau yacht entré au port depuis la veille.

Voici nos alertes petits marins, discutant avec feu les qualités du nouveau vaisseau, qu'ils seront, peut-être, appelés à monter.

Les flammes, les guidons, les pavillons flottent aux mâts.

Les hommes circulent en simple tricot de travail ou en grande tenue.

Des soldats d'infanterie de marine viennent voir la prison flottante sur laquelle ils seront transportés aux colonies lointaines.... et sur laquelle peu, hélas! reviendront au port!


Ainsi que pour les douaniers et les canonniers gardes-côtes, l'uniforme de ces excellents soldats a été considérablement modifié; sauf la couleur du drap, il ressemble à celui de notre infanterie de ligne.

Les panaches, les lourds shakos, les sabres traînants, les immenses fusils, les habits sanglés du temps de Napoléon Ier ont, Dieu merci! disparu; et les troupes y gagnent une plus grande agilité, une moindre déperdition de forces.

Fendant les groupes, passent graves, imposants, les officiers. Leur bel uniforme a, lui aussi, subi d'heureuses modifications et fait, le plus avantageusement du monde, ressortir les mâles physionomies, les regards énergiques, les nobles allures.

A la fois riche et seyant, sévère et gracieux, on comprend qu'il soit estimé très haut par nos marins et ne puisse supporter, à leurs yeux, aucune comparaison...

Cherbourg.—Bains de mer.

CHAPITRE XLII

UNE DATE CHERBOURGEOISE.—LES ENVIRONS DE LA VILLE.—NOTES BIOGRAPHIQUES

Cherbourg, qui a élevé une statue au véritable créateur de son port, reçut sa dépouille quand, la tradition napoléonienne suffisamment embellie, on obtint de l'Angleterre la restitution du cercueil du prisonnier de Sainte-Hélène.


La Belle-Poule, sous les ordres du prince de Joinville, vint stationner en rade, où le transbordement eut lieu.

La gravure du tableau de M. Morel-Fatio montre assez ce que fut cette cérémonie. Elle pourrait fournir l'occasion de plus d'une remarque philosophique, si on la rapprochait de la fête d'inauguration de l'obélisque érigé (1817) en l'honneur du duc de Berry, et de l'éclat rayonnant de la fête où, en 1858, Napoléon III se montrait aux côtés de la souveraine de la Grande-Bretagne....

Mais les méditations de ce genre menant rarement à une conclusion satisfaisante, nous préférons terminer par une ascension à la montagne du Roule, notre séjour ici.

Du sommet, on jouit de l'un des plus admirables points de vue avoisinant Cherbourg. La ville, le port, la rade, encadrés par un vaste horizon, se découvrent dans leurs moindres détails.

Une citadelle couronne le plateau élevé de cent dix mètres; elle fait partie du puissant système de fortifications protégeant l'unique refuge, sur la Manche, de nos flottes de guerre.

Voisines de la citadelle, s'émiettent les ruines d'un antique petit ermitage, qui, jadis, dominait triomphant, une grotte appelée des: Fées, située au pied de la montagne.

Ce nom, appliqué à la grotte, n'étonne pas lorsque l'on a pris la peine de parcourir la campagne cherbourgeoise.

Les monuments druidiques y sont nombreux, et le peuple n'a jamais hésité à attribuer à des causes surnaturelles ces témoignages de l'industrie des premiers habitants de notre pays.

On ne peut, toutefois, quitter Cherbourg sans aller saluer le buste en bronze érigé au comte de Briqueville. Né en 1785, à Bretteville, banlieue du port, il fit vaillamment la campagne de France et, sous les murs de Paris, après avoir taillé en pièces un corps de cavalerie prussienne, résista jusqu'à ce qu'il eut reçu une grave blessure.

Le colonel de Briqueville s'était déjà illustré à Ligny. Si ses conseils avaient été écoutés, nous n'eussions point eu à inscrire le nom de Waterloo parmi nos désastres.... Le sort de la France s'en fût amélioré.

Rentré dans la vie privée après la signature de la paix, le brillant soldat mourut en 1844.

L'abbé de Beauvais qui, dans l'oraison funèbre de Louis XV, prononça la phrase fameuse «Le silence du peuple est la leçon des rois» était né à Cherbourg.

Madame de Mirbel, la célèbre miniaturiste, naquit aussi dans cette ville. On sait les qualités de modelé et de couleur par lesquels ses travaux se distinguent. Elle eut l'inspiration d'abandonner le pointillé, en usage pour la miniature. Ce genre de peinture lui doit donc d'avoir été complètement transformé et d'avoir été, par elle, élevé très haut dans le domaine de l'art.

L'arrivée à terre.

CHAPITRE XLIII

QUELQUES MOTS D'HOMMAGE A NOTRE MARINE MILITAIRE

Ce chapitre additionnel, si court que nous le voulions faire, paraîtra, craignons-nous, inutile, car on oublie vite dans notre cher pays, et la critique y fait, en général, un chemin plus rapide que la louange.

Ce n'est pas une raison suffisante pour nous empêcher de dire notre pensée.

Très librement, nous avons exprimé les vœux que nous formons au sujet de la situation de notre marine marchande et de notre population côtière.

Avec la même franchise, nous demandons pour notre marine militaire un redoublement de sollicitude. Les services qu'elle est appelée à rendre sont incalculables, ceux qu'elle a rendus sont immenses.

Nous n'avons pas la prétention de chercher à les énumérer tous: les bornes de notre cadre seraient, d'ailleurs, trop limitées.

Nous ne voulons pas davantage raviver de cruels souvenirs, et retracer le rôle de nos marins ainsi que de leurs officiers pendant la période de la guerre franco-allemande.

Si le courage, le dévouement absolu avaient pu nous sauver, la marine militaire eût eu droit à des honneurs exceptionnels.

Cela, personne ne le conteste; une chose dont on se préoccupe moins, c'est du rôle de nos marins dans la conservation et l'extension des colonies françaises.

Combien de fois avons-nous entendu critiquer ce rôle! Alors nous redisions avec reconnaissance les noms de tous ceux qui, sans se lasser jamais, travaillent à consolider, à étendre notre prospérité coloniale. Après la liste des explorateurs, il n'en est pas de plus longue et nous voudrions pouvoir la dresser complète. Elle serait instructive.

Mais cette joie nous étant refusée, nous ne prendrons que trois faits parmi ceux dont ces dernières années ont retenti:

A M. le contre-amiral Serres, l'honneur de nous avoir gardé Taïti malgré des obstacles nombreux.

A M. le commandant Rivière,[59] la gloire de n'avoir pas désespéré, à Hanoï, de la mère patrie, et d'avoir tenu hautement, fermement, son drapeau menacé.

[59] Au moment où allait paraître la première édition de ce livre, arrivait la cruelle nouvelle de la mort du commandant Rivière, l'intrépide défenseur d'Hanoï (Tonkin). La Société des Gens de lettres, dont il faisait partie, s'est honorée en ouvrant une souscription pour élever un monument au littérateur distingué, à l'héroïque marin.

A M. le lieutenant Savorgnan de Brazza, la gloire aussi, gloire incontestable, d'accomplir des conquêtes pacifiques, de faire aimer le nom français, de faire désirer la protection de la France.


Ainsi, partout, l'action de notre marine militaire se manifeste, bienfaisante, à nos intérêts mieux compris.

Ayons pour elle la sollicitude dont, ailleurs, on entoure ses rivales, nous verrons bientôt les meilleurs résultats se produire.

Non pas, établissons-le clairement, que nous poussions, quand même, aux immenses dépenses nécessitées par l'entretien et l'accroissement de notre flotte de guerre.

Il est toujours triste de voir les forces d'un pays mises au service de la plus effrayante des calamités: la guerre.

Notre désir ardent serait de penser qu'un moment viendra où les peuples apprécieront les seuls bienfaits de la paix.

En attendant, il faut protéger la sécurité, la dignité de la patrie. Car elle est bien éloignée (nous ne pouvons nous résigner à dire chimérique), l'ère de la paix universelle!

Vienne un choc nouveau, nous retrouverons intrépides, prêts à affronter tous les dangers, nos vaillants marins.

Malheureusement, l'expérience du passé nous le rappelle, la bravoure n'est pas tout, il lui faut les moyens de résister à l'écrasement par la force brutale.

Voilà pourquoi, sans autrement admirer les dernières conceptions du génie naval, nous applaudissons à leur mise sur chantier.

Il est loin le temps où le sort d'une journée pouvait dépendre du courage des combattants. S'il en était encore ainsi, nous serions pleinement rassurés.

Les preuves du contraire abondant, la prudence exige que nous nous mettions à l'abri des surprises, car il ne suffit pas de construire des forteresses flottantes, nos ports doivent suivre une pareille progression.

Souvenons-nous de l'étonnement provoqué par l'échouage de la Dévastation, à l'instant où elle sortait des passes de Lorient....

L'accident fut, relativement, peu de chose; mais admettons qu'il eût eu lieu à la suite d'un combat, c'est-à-dire que la Dévastation, obligée au repos, se soit hâtée de venir à Lorient chercher un refuge: L'ennemi ne pouvait-il profiter de sa fâcheuse situation pour la détruire?...

Le Solférino, navire de l'État.

Supposition gratuite, nous le reconnaissons; toutefois ne donne-t-elle pas lieu de réfléchir à sa possibilité?

Les anciens ports, malgré des travaux considérables, réclament impérieusement une amélioration prompte, généreuse.

Il ne s'agit pas, dans un cas aussi grave, d'invoquer l'éloignement relatif du danger; il faut y parer, l'amoindrir jusqu'aux dernières limites.

Nous avons tout pour nous: Officiers instruits, marins solides, bonne situation côtière; sachons tirer parti de nos richesses.


Voulons, répéterons-nous à satiété....

Les obstacles ne sont pas plus formidables pour nous qu'ils ne l'ont été pour nos rivaux, bien au contraire.

Voulons, oui, voulons, ne marchandons pas à l'une de nos égides les moyens de se rendre invincible....

Le patriotisme, l'abnégation, la vaillance de nos marins fera le reste.

Jamais ils n'ont manqué à leur noble tâche[60]...!

[60] Nous les avons vus encore à l'œuvre sous le commandement de l'illustre amiral Courbet qui, à Son-Tay (Tonkin), a vengé le commandant Rivière et s'apprêtait à poursuivre une vigoureuse campagne, continuée par la prise de Bac-Ninh.

LE SUFFREN

CHAPITRE XLIV

LA COTE, DE CHERBOURG A COUTANCES

De même que les moindres replis de la côte, la campagne entière serait à explorer. Très accidentée, elle forme une suite de collines, de vallons parsemés de superbes ruines, de monuments druidiques, de splendides châteaux anciens et modernes.

Château de Martinvast.

Parmi ces derniers, le château de Martinvast tient une belle place. Il se présente entouré d'un parc remarquable, rempli de vieux arbres, de plantes exotiques et coupé de vastes pelouses, au milieu desquelles se tient encore debout un donjon, seul débris d'une antique forteresse.

L'église du village date du onzième siècle, elle est de style roman.

Non loin, on trouve un dolmen classé parmi les monuments historiques. Le bloc formant table, selon l'étymologie du mot[61], n'a pas moins de 4 mètres de longueur, sur 2m.50 de largeur et 1m.50 d'épaisseur. Les trois blocs qui le soutiennent ont 1m.55 d'élévation.

[61] Dol, table; men, pierre.—Men, pierre; hir, longue.

Certes, ce dolmen est remarquable, mais combien il perd de sa majesté lorsqu'on se souvient des géants celtiques, disséminés à la surface entière de la vieille péninsule bretonne, et que l'on a pu contempler l'extraordinaire dolmen placé sur la rive droite de l'embouchure de l'Aven. Celui-là se compose d'une plate-forme de quinze mètres de longueur sur neuf de largeur!

Château de Tourlaville.

Le reste du monument est dans les mêmes proportions.

Néanmoins, telles que sont les pierres druidiques de la Manche, elles excitent la curiosité et l'intérêt. Les travaux nécessités par l'établissement de la voie ferrée sont un autre sujet d'admiration.

L'allée couverte de Tourlaville, appelée les Roches Pouquelées, corruption probable du mot breton: Poull-piket[62] mériterait bien que l'on se dérangeât pour la parcourir, même si le beau château du seizième siècle, son voisin, n'était intelligemment réparé.

[62] Les poulpikets et les korigans, nains gardiens de trésors cachés, héros de milliers de légendes bretonnes.

Les seigneurs de ce château et de la très vieille tour, seule ruine d'un donjon, ont joué autrefois un grand rôle dans les chroniques du pays, mais un rôle, en général, sanglant et souvent criminel.

Château de Nacqueville.

Le fort de Querqueville défend Cherbourg et son phare éclaire la rade. Une tradition veut que l'église soit bâtie sur les ruines d'un temple romain.

Ce qui reste hors de doute, c'est l'ancienneté d'une grande partie des constructions, maintenant protégées par la commission des monuments historiques.

Le château de Nacqueville est encore très curieux; mais nous devons reprendre le bord de la côte pour ne le plus guère quitter. Il a tout ce qu'il faut pour nous dédommager des jolies excursions sacrifiées.

Les falaises, schisteuses ou granitiques, se présentent extrêmement découpées. Les caresses et les colères du flot y sont, en quelque sorte, écrites sur chaque pierre.

Une baie succède à une anse, un écueil abrupt à une croupe arrondie.


L'extrémité nord-ouest du département se termine en un cap, dit de la Hague, séparé de l'île anglaise d'Aurigny, par le Raz ou canal de Blanchart, qui, selon la belle expression de M. Élisée Reclus, «est le premier de ces terribles défilés marins[63], où le flot de marée et le jusant, resserrés entre des chaînes d'écueils et de bas fonds, coulent comme des fleuves avec une effrayante rapidité.»