[46] Ce nom est un souvenir des passages à gué, autrefois pratiqués dans la baie. Deux gués existaient: le grand et le petit. Ils offraient plus d'un danger.
La persévérance eut raison de tous les obstacles. Plusieurs millions y passèrent, mais les portes se trouvèrent, enfin, établies pour le plus grand bien de la navigation du golfe de la Vire.
Nous sommes arrivés à la limite maritime des départements du Calvados et de la Manche, limite formée par la baie qui tire son nom du banc des Grands Veys.
Cette baie présente une assez vaste étendue, allant en réalité de l'embouchure de la Vire à l'embouchure de la Taute. Ces deux rivières sont, en outre, réunies par un canal, d'environ douze kilomètres, portant leurs noms, ce qui facilite beaucoup la navigation et le commerce.
Toute la grève de la baie se trouve recouverte à marée haute, et plusieurs autres petits cours d'eau y serpentent à marée basse.
Le sol reste, comme nous l'avons déjà remarqué, très exposé aux infiltrations produites par de nombreuses sources. Les plages n'y sont pas toujours d'une sécurité absolue; mais nous aurons bientôt à explorer des sables mille fois plus dangereux encore, lorsque nous mettrons le pied sur la terrible côte du Mont Saint-Michel.
Donnons un dernier regard au flot qui moutonne autour des écueils, jetant une frange brillante sur l'azur de la mer, puis entrons dans le département de la Manche.
Les sables qui encombrent les bouches de la Vire et de la Taute règnent sur la plus grande partie du rivage oriental du département de la Manche.
Ils cèdent, vers le nord, la place à des roches dures, très élevées; puis, insensiblement, ils reparaissent sur la côte occidentale pour s'étaler bientôt en grèves immenses et trop souvent mobiles.
Un travail de M. Alexandre Chèvremont (travail couronné en 1879 par l'Académie des sciences) conclut à l'affaissement de nos rivages, à l'empiètement de la mer.
Le fait est vrai, au moins, pour la côte nord bretonne et la côte ouest du Cotentin.
Des traditions, que l'aspect du pays est bien fait pour accréditer, montrent les îles anglaises de Jersey, Guernesey, Aurigny, ainsi que le groupe français des îles Chausey, réunis au continent.
Tout le dédale d'écueils qui va du cap Blanchard, en face d'Aurigny, jusqu'aux Sept-Iles, en face de Tréguier, dans les Côtes-du-Nord, serait le squelette d'une terre disparue. Ces profonds enfoncements de la baie du Mont Saint-Michel et de la baie de Saint-Brieuc seraient le témoignage des colères de l'Océan.
Peu à peu, ou par des tempêtes violentes, les flots ont miné tout ce qui n'était pas formé de rochers les plus durs, et la nappe houleuse recouvre des forêts épaisses, des terres émiettées, des blocs désagrégés.
Un voyage le long des trois cent trente kilomètres de la ligne marine du département de la Manche n'est pas fait pour démentir le savant travail de M. Chèvremont.
Partout il faut lutter contre la vague; néanmoins, plusieurs excellentes rades naturelles et le port de Cherbourg, ainsi que de nombreux petits ports caboteurs, secondent l'activité de la population, car la configuration même de cette région de la Normandie devait porter, presque exclusivement, vers la mer l'attention des habitants.
Formé de l'Avranchin et du Cotentin, le département s'avance, semblable à une longue presqu'île, dans la direction des côtes anglaises. Sa pointe extrême n'est guère qu'à 80 kilomètres de la Grande-Bretagne, Cherbourg, notre seul port militaire sur la Manche, n'en est pas à plus de 100 kilomètres.
Il a donné beaucoup d'intrépides marins et les noms de plusieurs de ses enfants sont célèbres.
La côte tout entière fournit maint sujet d'études intéressantes; cependant nous ne nous arrêterons pas, désormais, ainsi que nous venons de le faire, à chaque station de bains de mer.
Cette méthode avait sa raison d'être en Calvados.
Nous ne nous serions pas rendu compte de la physionomie de ces beaux rivages, si nous n'avions, en quelque sorte, assisté à leur transformation.
Mais, à présent, un port de guerre, creusé de main d'homme, et un édifice unique au monde nous attirent. Il faut bien négliger tout ce qui n'offre pas un réel intérêt, soit au point de vue historique, soit au point de vue de l'importance commerciale.
Nous voici à Carentan, antique place de guerre, fortifiée par la reine Blanche de Castille, régente du royaume pendant la minorité de saint Louis.
Cette petite ville, aujourd'hui si paisible, a subi plusieurs sièges meurtriers et des pillages affreux. Son château forme un spécimen très intéressant de l'architecture militaire au douzième et au quatorzième siècles. Par malheur, le donjon a dû être démoli vers l'année 1800 et les vieilles murailles ont suivi le donjon. Mais Carentan n'a pas, pour cela, perdu toute importance. Situé à deux kilomètres de son enceinte, se trouve le fort des Ponts d'Ouve.
Il est construit en plein pays de marais presque mouvants, et sa position est si avantageuse qu'il peut défendre une grande partie du Cotentin.
On ne saurait, non plus, ne pas visiter la belle église, monument historique, possédant une tour élégante, une superbe flèche, de très gracieuses tourelles, des clochetons et une balustrade présentant des détails de sculpture ravissants.
Carentan s'élève au bord d'une petite rivière appelée tantôt Douve, tantôt Ouve, dont l'embouchure se lie à celle de la Taute. C'est aussi dans le port de la ville que vient aboutir le canal de Vire-et-Taute. Il en résulte une réelle activité industrielle et commerciale.
Carentan exporte des eaux-de-vie, des bestiaux, du cidre, et son cabotage donne au port beaucoup d'animation. Sa pêche côtière est des plus productives, des plus suivies.
Notre seconde station rappellera, hélas! une défaite navale.
Jacques II Stuart, roi d'Angleterre, détrôné par son gendre, Guillaume Ier d'Orange, vint chercher asile près de Louis XIV, qui, non content d'accueillir le monarque malheureux, lui accorda des secours pour tenter une expédition contre l'usurpateur.
Une flotte de soixante-cinq vaisseaux devait protéger le débarquement d'une armée de vingt mille hommes. Mais, au dernier moment, une partie de ces navires manquèrent, et Tourville, l'illustre chef d'escadre, ne put en réunir que quarante-quatre, avec lesquels il sortit de Brest, car l'ordre venait de lui parvenir de chercher l'ennemi, sans tenir compte de sa force.
Cet ordre, joint aux informations que croyait posséder le roi Jacques, devait causer un désastre. Les flottes combinées des Anglais et des Hollandais venaient de se joindre. Tourville les rencontra, le 29 mai 1692, à l'extrémité de la pointe du Cotentin, formant, maintenant, la majeure partie du département de la Manche.
Il se trouvait avoir juste moitié moins de vaisseaux; mais l'ordre d'attaquer étant formel, il dut braver le nombre, le vent, la mer....
De dix heures du matin jusqu'à dix heures du soir, le combat dura sans qu'un seul des navires français amenât son pavillon. Plusieurs, pourtant, et principalement le Soleil-Royal, monté par Tourville, se virent obligés de lutter contre quatre vaisseaux à la fois, sans préjudice des brûlots qu'il leur fallait écarter!!!
Cependant, force fut de chercher des ports d'abri et de se disperser. Parmi les bâtiments qui accompagnèrent Tourville, quelques-uns, plus maltraités, ne purent se dérober assez vite à la poursuite. Treize d'entre eux furent brûlés dans les rades ouvertes de la Hougue et de Cherbourg, ces derniers sous les yeux du roi Jacques, impuissant à les défendre, et qui vit, ainsi, se dissiper sa dernière espérance....
De ce combat, si glorieux pour la valeur française, il faut retenir le dernier épisode non moins touchant.
Vingt-deux des navires chassés avaient pu arriver à la hauteur de Saint-Malo. Mais les passes de la rade étaient alors d'un accès très difficile. Les autorités décidèrent d'envoyer des barques pour sauver les équipages, puis, ensuite, de faire mettre le feu aux carènes, afin d'empêcher l'ennemi de capturer ces débris.
Un simple pilote, embarqué par Tourville pour les besoins de sa flotte, Hervé Riel, originaire du Croisic, s'éleva contre la dernière partie de cette résolution, demandant avec instance à être chargé du sauvetage des bâtiments, et se portant fort de les guider tous à travers les périls de l'entrée de la rade.
On hésitait. Riel redoubla de prières et parvint à vaincre les préventions qui, bien justement, l'accueillaient; puis, indomptable de courage, d'audace mêlée de prudence, il sut terminer heureusement son extraordinaire entreprise.
Enthousiasmés, les Malouins voulurent voter une magnifique récompense à ce merveilleux pilote. Mais, aussi modeste après la réussite qu'il s'était montré hardi pour en obtenir la responsabilité, il demanda... son congé!!!
Quel plus bel exemple de générosité, de patriotisme vrais?
Hervé Riel, le héros obscur dont le nom est à peine cité dans quelques chroniques rarement feuilletées, mérite plus qu'un chaleureux souvenir, qu'un mot reconnaissant....
Il y a neuf ans, nous publiions le récit de son héroïque action dans un travail sur la Bretagne intitulé: Les Pays oubliés[47].
[47] Publié par la Revue du Monde catholique.
Au mois d'août 1882, nous retrouvions son nom dans un article signé: James Darmesteter, publié par le journal le Parlement.
Avec surprise, mais aussi avec une joie profonde, nous apprenions qu'un Anglais, le poète Robert Browning (mari de cette admirable femme: Elisabeth Browning, poète comme lui), a consacré à Hervé Riel une superbe pièce de vers dont le prix fut versé dans la caisse de secours organisée à Londres après nos désastres de 1870.
Sincère ami de la France, Browning a exalté Riel, l'humble pilote, le vrai Français qui ne voulut pas laisser tomber aux mains ennemies les navires, débris d'un combat si glorieux, quoique malheureux.
Le cœur tressaille quand, ainsi, sont remises en pleine lumière les gloires nationales, et nous voudrions voir proclamer bien haut les noms signalés à la gratitude de la France par des actes faits pour ranimer son courage!
La Hogue, La Hougue ou, plutôt, Saint-Vaast-de-la-Hougue, est une petite ville assez peuplée, possédant un port sûr, commode, pouvant recevoir de grands navires, et une très belle rade, protégée par une jetée, de l'extrémité de laquelle le panorama découvert se présente imposant.
L'île de Tatihou commande la rade, avec sa haute tour du guet, construite en 1694, sans doute pour empêcher un nouveau désastre comme celui qui venait de se produire. Une autre tour, également belle et élevée, fut bâtie à la même époque sur l'île de La Hougue.
Enfin, les îles Saint-Marcouf complètent la défense de la baie. Elles sont fortifiées et toujours occupées par une garnison, car elles offrent un point de relâche des plus commodes entre Cherbourg et le Havre.
Ces deux petites îles, rocheuses et escarpées, gisent à environ huit kilomètres de la côte, commandant l'entrée de la baie des Veys, entre Grand-Camp et La Hougue.
Les Anglais, savants appréciateurs des positions stratégiques, s'en emparèrent en 1795. Le fort construit sur l'une d'elles fut occupé par un de leurs détachements, sous les ordres du commandant Rice.
Des récits authentiques parlent de débarquements opérés, pendant la nuit, à la pointe de la Percée, sur le territoire de Louvières. En cet endroit, la falaise s'élève à une hauteur verticale de quarante mètres.
On suppléait aux difficultés par un système de cordages et de poulies. Les débarquements avaient lieu sous la protection d'une croisière de navires anglais commandés par la frégate Diamond, ayant à son bord le commodore Sydney-Smith.
Lors de la paix avec l'Angleterre, les îles Saint-Marcouf revinrent à la France. Depuis cette époque, la garnison de Saint-Lô fournit, chaque mois, les détachements nécessaires à la sûreté du fort, où commande un capitaine.
Toutes les industries nécessaires à la navigation sont prospères à Saint-Vaast. Les seuls parcs huîtriers occupent plusieurs hectares.
On construit des navires, on arme pour la pêche de la morue et du hareng.... En un mot, les habitants savent tirer parti de l'heureuse position de leur ville.
Saint-Vaast est situé dans le canton de Quettehou, renommé pour ses bains de mer, et se trouve voisin d'un autre petit port, d'origine très ancienne: Barfleur.
Jadis extrêmement florissante, cette dernière ville a beaucoup souffert des guerres diverses soutenues par la France contre l'Angleterre. Elle n'a plus rien de son antique splendeur, mais sa position lui a valu l'établissement d'un beau phare de première classe sur le cap dit: de Gatteville.
Barfleur se console, par le travail, de sa déchéance. Ses huîtrières, entre autres, sont vastes et renommées.
Plusieurs historiens relatent que Guillaume prépara ici sa fameuse expédition. Quoi qu'il en ait été, Barfleur reçut souvent la visite des nouveaux rois d'Angleterre.
Le troisième fils de Guillaume le Conquérant, Henri, surnommé Beauclerc, à cause de son goût pour les lettres, avait réussi à succéder à son frère Guillaume le Roux, au détriment de leur aîné commun: Robert Courte-Heuse[48], duc de Normandie.
[48] Courte-cuisse, ou, encore, court-haut-de-chausse.
Plusieurs fois, il vint à Barfleur, et c'est de ce port qu'il aimait à s'embarquer pour regagner ses États insulaires.
En 1120, une flotte superbe l'y reçut: ses deux fils l'accompagnaient. On partit joyeux, car le roi venait de gagner de grandes victoires en Normandie....
Un des vaisseaux: la Blanche-Nef, portait les jeunes princes, fils de Henri, ses nièces et plusieurs chevaliers avec leurs femmes.
Quelques instants plus tard, la Blanche-Nef touchait un écueil, s'entr'ouvrait et s'abîmait avec ses passagers... Le malheureux roi pleurait ses enfants!.. Un seul homme échappa au désastre, c'était un boucher de Rouen.
La cruelle défaite de Crécy devint le signal de la décadence de Barfleur.
Sous le règne glorieux de Philippe II, Auguste, la Normandie était redevenue province française. Mais la guerre entre les souverains français et les souverains anglais se renouvelait fréquemment.
Edouard III en suscita une terrible, par sa prétention à régner à la place de Philippe VI de Valois. Lorsqu'il eut gagné la victoire de Crécy, l'instant lui parut favorable pour désoler les ports normands. Barfleur fut une des principales victimes. Jamais la pauvre ville ne s'est tout à fait remise de cette ruine absolue.
Oublions ces mauvais souvenirs, en allant contempler, du haut du phare de Gatteville, la belle perspective étendue sous nos yeux.
La mer, calme, se joue doucement sur le rivage, le ciel est bleu..... Nous pouvons sans crainte continuer notre route vers Cherbourg, le grand-port militaire de la Manche.
Tous les documents du moyen âge reculent la fondation de Cherbourg à l'époque où le conquérant des Gaules s'occupait activement du soin d'assurer la sécurité de ses légions.
Cæsaris Burgus, portent les chartes; des médailles à l'effigie de Jules César ont semblé confirmer cette étymologie.
Mais l'importance du Bourg de César fut longtemps très secondaire, puisqu'il n'est pas mentionné avant le onzième siècle. Cependant, il devait compter au nombre des places fortes du Pays de Constantia[49], puisque Guillaume Ier fit réparer son château et dota la petite ville, bâtie sous la protection de ses murailles, d'un hôpital ainsi que d'une église.
[49] Sauf les arrondissements d'Avranches et de Mortain, le département, au temps des derniers empereurs, était connu, en l'honneur de l'empereur Constance Chlore, fondateur de Coutances, sous le nom de Pagus Constantinensis, d'où, par contraction, l'appellation de Cotentin.
Cette libéralité était, peut-être, la conséquence du souvenir de la bravoure déployée par un comte de Cherbourg, lors de la sanglante bataille d'Hastings.
En 1145, la petite-fille du conquérant, Mathilde, impératrice d'Allemagne et reine d'Angleterre, revenait en Normandie, quand un violent orage fondit sur la flotte royale. Les pilotes, eux-mêmes, tremblaient et n'espéraient pas pouvoir conjurer le danger.
Domptant sa terreur, la reine s'écrie:
«Vierge Marie, sauve-nous! dit-elle, je ferai construire une chapelle en ton honneur, et, dès que nous apercevrons la terre, je chanterai l'un de tes plus beaux cantiques.»
Soudain, les flots s'apaisent, le vent, si violent, se change en une brise favorable, qui pousse vers le rivage les navires désemparés.
Émerveillés, les pilotes s'écrient bientôt:
Et la voix suave de Mathilde, dominant les voix des personnes de sa suite, module le cantique promis.
La flotte aborda à Cherbourg. L'anse où elle toucha fait partie du port et a gardé le nom de: Chantereyne. Sans retard, la souveraine fit commencer la construction promise, qu'elle appela Notre-Dame-du-Vœu. Non contente de cette première libéralité, Mathilde y ajouta une abbaye, dont les bâtiments, qui subsistent encore, ont été transformés en hôpital maritime.
La bienveillance de Guillaume et de sa petite-fille ne devait pas rencontrer beaucoup d'imitateurs. Les guerres continuelles éclatant, pendant une si longue période de siècles, entre l'Angleterre et la France, ruinèrent plusieurs fois Cherbourg et l'empêchèrent, ainsi, de prendre aucune importance.
Devenue possession du roi de Navarre, Charles le Mauvais, puis rendue à Charles V, roi de France, la ville retomba, par trahison, après la cruelle défaite d'Azincourt, aux mains anglaises, sous le joug desquelles il lui fallut rester jusqu'en 1450, époque où Charles VII la délivra.
Une étrange faute, commise par Louis XIV, devait retarder pour longtemps encore le développement de la cité. Malgré les conseils de Vauban, qui était parvenu à faire commencer des fortifications protectrices et avait tracé un plan de port militaire, Cherbourg, non seulement fut abandonné, mais on poussa l'aveuglement jusqu'à détruire les nouveaux travaux. Or comme, pour ces travaux, les vieilles murailles avaient dû tomber, port et ville se trouvèrent sans défense efficace!...
Le général anglais Bligh profita de cette incurie. Il vint, en 1758, rançonner Cherbourg de la manière la plus odieuse, anéantissant tout: navires, travaux maritimes, et ne négligeant pas de se faire allouer une grosse somme pour ces exploits!...
Enfin, la longue période d'attente se termina. Le plan de Vauban fut repris.
L'illustre maréchal l'avait, lui-même, qualifié «d'audacieux». Deux hommes se chargèrent de le réaliser: Dumouriez, que l'on ne s'attendait pas à trouver en telle affaire, et le capitaine de vaisseau La Bretonnière. Ce dernier se livra à une longue étude de la côte tout entière. Aucune difficulté ne le rebuta et, grâce à lui, la rade de la Hougue fut négligée.
Pourtant, à Cherbourg, on devait compter avec un ennemi infatigable: la mer. Il s'agissait de former de toutes pièces une rade, ainsi qu'un port, sur une côte encombrée de récifs et battue avec violence par les vagues.
C'eût été, peut-être, le cas de se souvenir, selon la belle expression de M. Chèvremont: «que tout travail public ou privé, entrepris sur les côtes occidentales de la France, doit être fait non en vue des besoins de quelques générations, mais en vue des siècles futurs.»
Nous n'avons ni la compétence ni l'autorité nécessaires pour trancher une semblable question, mais il nous sera permis de dire que, très vraisemblablement, la position territoriale de Cherbourg influa plus que n'importe quelle autre raison en sa faveur.
Des travaux cyclopéens commencèrent.
Avant tout, il fallait songer à fermer, contre le flot venant du large, l'emplacement du futur port. Un ingénieur, M. de Cessart, crut avoir trouvé le meilleur moyen d'arriver vite et sûrement à la solution du problème.
On fabrique, de nos jours, d'immenses blocs de béton que l'on coule à l'aide de très simples appareils. Ces blocs, formés par la réunion de ciments à prise instantanée et à prise lente, durcissant au contact de l'eau, ne tardent pas à faire, en quelque sorte, partie inhérente du sol sur lequel ils reposent. Leur résistance, loin de diminuer avec le temps, va toujours croissant. C'est encore le rempart le plus efficace à opposer aux efforts de la mer.
Les premiers de ces blocs sont dus à M. Poirel qui, en 1855, les employa à Alger. Depuis, cette invention est arrivée à des résultats prodigieux; ainsi, à Port-Saïd, les ingénieurs de la Compagnie du Canal de Suez ont construit des blocs de 40.000 kilos avec le sable du désert.
Mais M. de Cessart inventa autre chose. D'après ses ordres et sous sa surveillance, on se mit à construire d'énormes cônes en bois, cerclés de fer et cimentés, que l'on remplissait de pierres.
On a peine à comprendre l'enthousiasme dont ce travail fut l'objet. Il ne devait pourtant pas manquer d'ingénieurs doués d'assez de jugement pour en faire observer les défauts, car le simple bon sens suggérait la réflexion que les bois des cônes allaient être livrés à deux causes immédiates de destruction: gonflement et, par suite, désagrègement; attaques des animalcules dont fourmille la mer.
Personne, néanmoins, n'y songea, ou bien les craintes furent étouffées, puisque le roi Louis XVI vint, en personne, féliciter l'ingénieur. Il assista à l'immersion de l'un des cônes et la relation du voyage dit que «Sa Majesté voulut rester pendant quelques instants au sommet de l'une des parties de la digue future.»
On ne tarda guère à rabattre de la confiance mise en la méthode de M. de Cessart. Bientôt, on dut se résigner à couler tout bonnement des blocs de pierre sur la limite extrême de l'emplacement assigné à la digue. C'était encore bien insuffisant; mais on suivit ce seul procédé pendant une longue suite d'années.
Arrive le premier Empire. Le génie guerrier de Napoléon s'attache à la réalisation d'un plan qui devait contribuer, en une si large mesure, à seconder ses projets. Cherbourg lui doit sa véritable existence, et tous les développements, les améliorations dont il a été doté, sont la conséquence naturelle de la sollicitude de l'empereur.
La ville acquittait donc une simple dette de reconnaissance, quand elle éleva, au conquérant déchu, la statue symbolique dont le bras étendu semble, à la fois, désigner l'ennemie naturelle: la mer, et l'amie.... possible: l'Angleterre.
Seulement, partout où passe Napoléon, sa volonté tyrannique s'impose sans souci des obstacles. Il décrète l'achèvement de la digue tout comme il eût décrété la mobilisation d'un corps d'armée, laissant un maximum de deux années aux ingénieurs pour compléter leur œuvre...
Obéissants, les praticiens poussent activement les travailleurs. Au jour désigné, la digue est livrée et, ainsi que l'avait ordonné l'empereur, une batterie s'élève à son centre.
Le triomphe fut de courte durée. Au mois de février 1808, la mer, bouleversée par une épouvantable tempête, se rue contre cet écueil nouveau.... En une nuit, elle disperse sans peine les constructions de la batterie, et trois cents hommes, tant ouvriers que soldats, trouvent la mort dans la tourmente, emportés qu'il sont au loin par les flots tumultueux!
Que ne peuvent la ténacité, l'industrie, la patience, le labeur humains?
Une rade de mille hectares d'étendue, un port admirable ont été créés à Cherbourg et forcent l'admiration des plus indifférents.
Toutefois, ces merveilles ne s'obtinrent pas sans traverses nouvelles (le port militaire date de 1803), et c'est, en réalité, presque de nos jours (1858) qu'elles ont été terminées.
Nous disons «terminées» quant à l'ensemble, car on comprend bien le soin, la vigilance dont restent l'objet ces travaux destinés à lutter contre le plus indomptable des ennemis, et l'on se souvient aussi que, tout dernièrement, on y a apporté de grandes améliorations.
Rade et port n'existent que grâce à la digue, jetée artificielle de près de quatre mille mètres[50], établie en talus fortement incliné, sur une base de deux cents mètres de largeur, avec un sommet de soixante mètres.
[50] Trois mille sept cent quatre-vingts mètres.
Ce n'était pas assez. La jetée, proprement dite, de la digue ne dépasse point le niveau de la marée basse, et on devait modérer l'effet du flot venant, à marée haute, s'engouffrer dans la rade.
La muraille fut alors décidée. Elle forme la seconde partie de la construction maritime et s'élève, enracinée sur la partie supérieure de la jetée, à neuf mètres vingt-huit centimètres au-dessus de la basse mer. Un parapet de un mètre soixante-six centimètres de hauteur la termine.
Ce chef-d'œuvre des constructeurs modernes, a été combiné de telle sorte que toutes les parties en sont soudées, exactement comme se présentent les parties minuscules d'un bloc de pierre. On croirait voir un gigantesque monolithe naturel, taillé par la main de l'homme. La gloire en revient à M. Reibell, qui termina la digue et construisit la muraille.
Et combien on a dû dépenser de patiente énergie pour arriver à triompher de la mer!... La mer qui peut se jouer des plus redoutables barrières....
Deux nouvelles digues ont été créées depuis, l'une de 980 mètres, et l'autre de 1100 mètres; elles partent toutes les deux de la terre ferme et se dirigent vers l'ancienne digue de manière à ne plus laisser que deux passes pour entrer dans la rade.
Le mouvement de la ville entière se concentre sur le port militaire, quoiqu'elle possède aussi un port marchand.
Ce dernier est situé à l'embouchure d'un humble petit fleuve: La Divette, et d'un gros ruisseau: Le Trottebec. Afin de permettre aux navires d'y flotter constamment, une grande écluse retient l'eau nécessaire. On n'a pas manqué de rendre le chenal plus accessible et les bassins plus profonds. Là, encore, des digues en granit et des murs protecteurs ferment le passage aux envahissements intempestifs de la mer.
Sans une telle prévoyance, ce quartier dit: Les Mielles, ne tarderait guère à être ravagé par les flots.
Rien dans le port de commerce, non plus que dans le port militaire, n'est dû à la bonne configuration naturelle des lieux. Partout il a fallu, au contraire, vaincre des obstacles en apparence insurmontables, et, cependant, les marins y trouvent des aménagements excellents: cales à radouber les navires, bassins profonds bien dragués, quais commodes, chantiers de construction....
Un tirant d'eau de 5m.70 est assuré; on travaille à l'augmenter encore, ainsi que la profondeur du bassin à flot.
Toutefois, le commerce international, gêné par les indispensables servitudes militaires, ne peut y prendre un très grand développement, quoique les produits agricoles du pays forment l'objet de transactions assez actives.
Une partie de sa prospérité vient encore de l'escale que les steamers français ou étrangers sont dans l'habitude d'y faire maintenant.
Mais il existe une chose dont nos armateurs et nos compagnies maritimes feraient bien de se préoccuper davantage.
Les relations avec l'Angleterre s'accroissent constamment; néanmoins, presque toutes les lignes de paquebots sont aux mains de nos voisins.
Avec une apathie fâcheuse, nous assistons à cette conquête.... pacifique, soit! mais, en somme, aussi préjudiciable à nos intérêts qu'à notre légitime influence.
Possédant tous les éléments de prospérité, nous nous laissons devancer sur le champ commercial du monde entier....
Cela est triste et ne fait honneur ni à notre sagacité ni, certainement, à notre patriotisme.
Le port militaire de Cherbourg se compose de trois parties distinctes.
Un avant-port, creusé de 1803 à 1813, et de l'emplacement duquel furent retirées des roches jaugeant un ensemble de plus d'un million de mètres cubes; ces roches servirent à la continuation de la digue.
Le bassin à flot, creusé de 1813 à 1829, a fourni environ le même cube de matériaux, également utilisés.
Enfin, l'arrière-bassin complète ces travaux. Il avait été mentionné dans le décret de 1803, mais les événements politiques ne permirent pas de l'entreprendre avant 1836.
Vingt-deux longues années furent employées à cette belle œuvre, dont l'inauguration eut lieu, le 7 août 1858, par Napoléon III, en présence de la reine d'Angleterre et du prince Albert.
Sept forts protègent les passes de la rade; deux autres forts défendent l'accès du port militaire: Voilà pour la conservation des travaux de géants exécutés à Cherbourg.
En ce qui touche la navigation proprement dite, il n'a pas fallu élever moins de six phares, dont les couleurs diverses: blanche, verte, rouge, et la lueur tantôt fixe, tantôt à éclats, marquent la route avec certitude.
L'extrême importance de Cherbourg, au point de vue militaire, a dû, nécessairement, faire converger sur les dépendances du port de guerre toute la sollicitude administrative.
Les forts, les batteries sont constamment en état. L'Arsenal est superbe. Considérablement agrandi, ou plutôt rebâti, on l'a pourvu de tout ce qui convient à sa destination. Il peut suffire à l'armement complet des plus grands vaisseaux.
Une des vives attractions de l'Arsenal, pour qui n'est pas familiarisé avec les choses de la mer, c'est l'aspect de l'immense drague cuirassée: Le Tonnerre. Le bruit qu'elle fait en accomplissant sa besogne, justifie amplement son nom.
C'est encore la vue des vieux vaisseaux transformés en pontons.
On appelle ainsi, d'ordinaire, des chalands, avec pont, très solides et assez élevés sur l'eau, quoique de faible tirant. Ils servent à des travaux difficiles et exigeant une certaine force de résistance, par exemple à renflouer un navire, c'est-à-dire à le remettre à flot, quand un accident l'a jeté sur un écueil ou sur la côte, ou, encore, à le retirer de la mer, s'il a coulé bas.
Mais on trouve, parfois, avantage à se servir de vaisseaux rayés du cadre de la flotte. Quoique ne pouvant plus tenir leur rang, ils sont excellents pour une telle destination. On les y approprie en rasant leur mâture et en faisant les changements nécessaires dans leur installation intérieure.
Ce même nom de pontons est donné à des bâtiments déclassés où l'on interne des prisonniers de guerre.
Nos marins n'ont pas perdu le souvenir de ce que furent, pour leurs devanciers, les pontons anglais et espagnols!!
Hâtons-nous d'échapper à ces fâcheuses réminiscences, en parcourant les chantiers de construction.
Les chantiers sont toujours fort animés, car les modèles les plus divers de navires y sont construits.
On y trouve toujours, en outre des travaux courants, des cuirassés destinés à faire partie d'une escadre et plusieurs des constructions navales cherbourgeoises sont célèbres: telles le Furieux, le Vauban. C'est encore de Cherbourg que sortent le croiseur à barbettes: le Dubourdieux; le croiseur à bastingages: le Roland; l'aviso: le Météore; l'aviso à roues: la Mésange[51]. Une liste complète serait longue et, en somme, un peu fastidieuse.
[51] Ce vaisseau a été lancé dernièrement.
Les yeux restent stupéfaits devant les proportions données aux vaisseaux cuirassés. Non seulement la vieille langue maritime est à peu près transformée; mais, encore, les types ou gabarits modernes s'éloignent de plus en plus des modèles anciens. On a quelque peine à se reconnaître au milieu de ces nouveaux venus.
Il n'en faut pas moins essayer de se rendre compte de ce que nous voyons. Pour les vaisseaux cuirassés, cela est encore assez simple. On comprend de suite qu'une armure protectrice recouvre la carène et les murailles, afin de les mettre, dans une certaine mesure, à l'abri des boulets, soit d'une flotte ennemie, soit des forts chargés de défendre l'accès d'une baie. Les différences essentielles résident donc dans l'aménagement intérieur, dans l'installation des hélices et des machines à vapeur, qui ont absolument changé les conditions de la voilure.
Pour les noms d'avisos et de croiseurs, ils s'appliquent, avec des modifications plus grandes, à des navires chargés de services spéciaux. En thèse générale, un aviso est un léger bâtiment de guerre, bon voilier, destiné à porter des ordres. Aussi une corvette ou un brick peuvent-ils le remplacer. Voilà pourquoi, dans de vieilles relations maritimes, on trouve ces mots corvette-aviso, brick-aviso. A présent, la dernière qualification est seule conservée.
Nous avons vu, au Havre, des navires à vapeur construits d'après les deux systèmes à roues et à hélice. On a compris, sur-le-champ, le type adopté pour l'aviso: la Mésange.
Le nom de croiseur correspond, lui aussi, à des transformations reconnues nécessaires. Il en existe, nous venons de le voir, à barbettes et à bastingages.
Le premier de ces termes signifie que l'artillerie du vaisseau n'est point renfermée dans des batteries, mais placée sur le pont même, de manière à faire porter ses coups par-dessus les plats-bords.
Autrefois, les bastingages étaient des filets, doublés en toile peinte, régnant autour d'un bâtiment et se recouvrant, selon les nécessités du jour, par une seconde toile peinte. Leur installation permettait d'y placer les hamacs des matelots, qui, ainsi, n'encombraient pas, pendant le jour, l'enceinte intérieure du navire et subissaient une aération nécessaire.
Aujourd'hui, la plupart des bastingages sont en bois et toile, mais construits de façon à ne pas gêner les manœuvres. Lors d'un combat naval, cette muraille, si légère qu'elle puisse être, devient une protection pour l'équipage, moins exposé à souffrir de tout ce qui n'est pas projectile d'une grosse artillerie.
Remarquons, en passant, la tendance de plus en plus prononcée à donner à nos vaisseaux des noms ou lugubres ou terribles. Nous avons une Dévastation, un Furieux, un Tonnant, un Fulminant. Il existe une Vipère, un Scorpion....
Tous ces vocables, d'ailleurs, sont bien appropriés au rôle que peuvent jouer les canonnières, les torpilleurs, les cuirassés à éperon.
Le Fulminant est de ce dernier type. Monstre en fer, se mouvant sans l'aide d'aucune voilure et entre deux eaux, comme un énorme crocodile, il ne laisse guère apercevoir que sa tour, agencée sur plate-forme à pivot, et abritant deux canons de dimensions gigantesques. Vienne l'ennemi, la tour s'ébranle, les canons, en un instant, peuvent menacer n'importe quel point de l'horizon!
Il fait plus encore, un éperon d'acier est fixé sur son avant. Au choc du terrible engin, les cuirasses cèdent, les murailles en bois qu'elles protègent s'entr'ouvrent, le navire frappé coulera....
A la mer, maintenant, comme à terre, la victoire n'est plus au courage, à l'énergie, à l'adresse, elle appartient aux gros bataillons; elle se fait acheter non en gloire, mais à coups de millions.
Les vieux marins déplorent cet état de choses. Adieu aux héroïques combats navals des Jean Bart, des Duquesne, des Tourville, des Duguay-Trouin! Tout, ou à peu près, devient question de construction et d'artillerie.
Eh bien! sans s'arrêter aux critiques inutiles, nous devons, non pas seulement suivre le courant, mais le devancer, le maîtriser, et continuer à rendre notre flotte assez forte, assez bien équilibrée pour que nulle autre ne puisse lui disputer la suprématie.