[37] C'est une erreur de donner 24 kilomètres de longueur au rocher le Calvados. Le banc d'écueils possédant semblable dimension est attenant aux falaises et reste découvert à chaque marée. Mais le roc du Calvados, proprement dit, est situé à un kilomètre de la côte. Il gît sur environ mille mètres de longueur et cinq cents mètres de largeur. Le mouillage appelé: Fosse d'Espagne, sans doute en souvenir du désastre de l'Armada, s'étend entre lui, Saint-Côme-Fresné et Asnelles.

Saint-Aubin.

Les débris de l'Invincible Armada furent poursuivis et coulés par l'amiral anglais François Drake, célèbre navigateur qui se rendit si redoutable aux colonies espagnoles de l'époque.


De tous les exploits de Drake, nous ne voulons retenir qu'un fait, ayant eu grande influence sur le bien-être de l'humanité. On s'accorde à lui attribuer l'importation, en Europe, de la pomme de terre, qu'il aurait découverte à Santa-Fé du Mexique.

Courseulles.

Remarquons, en passant, combien il faut de temps pour qu'une chose même excellente, ou précieuse, soit estimée à sa juste valeur. Nous ne cultivons sérieusement, nous Français, la pomme de terre que depuis la fin du dix-huitième siècle, et il a été nécessaire que le roi Louis XVI couvrît d'une protection obstinée les efforts philanthropiques du savant baron Augustin Parmentier.


La jolie plage de Saint-Aubin a donné bon nombre de médailles romaines aux antiquaires.


Bernières possède une église dont la tour, haute de 67 mètres, est de la construction la plus élégante. Elle date du treizième siècle.

Nous voici à Courseulles, le pays aux parcs marins, garnis d'huîtres renommées; elles y prennent un embonpoint remarquable et un goût délicieux. De plus, les habitants font, en grand, la pêche du hareng, du maquereau, de la morue; ils possèdent un entrepôt de sel, leur navigation de cabotage est très active; les bains de mer y sont très fréquentés. Avec de pareils éléments de prospérité, on comprend que Courseulles respire l'aisance et soit fort bien peuplé.

Un assez beau château, style Louis XIII, domine la partie la plus élevée de ce riche bourg et achève de lui donner un grand air. A différentes reprises, on a découvert des débris datant de l'époque où l'art gaulois se modifia au contact de l'art romain. Une grande quantité de médailles ont aussi été remises au jour.

Arromanches.—Vue générale.

Un feu fixe a été établi à la tête de la jetée, d'où l'on aperçoit l'embouchure du petit fleuve la Seulles, qui a donné son nom à la localité, et les rochers de hauts-fonds régnant sur le reste de la côte.

Ils ont une longueur d'environ vingt-quatre kilomètres. A marée basse, leurs crêtes noires, devenues abordables, laissent à sec tout un monde de petits ou gros poissons, prisonniers dans leurs cavités; de coquillages, de crevettes, de homards. Mais il faut se hâter de faire la récolte, car la mer revient vite, et elle est trop souvent fatale aux barques engagées parmi ces défilés aux arêtes aiguës.

La ligne de récifs franchie, elle s'étale, paisible, sur les grèves sablonneuses et, rarement, s'y montre très formidable.

Aux longues marées d'équinoxe, l'écueil le Calvados est presque tout entier découvert. Mieux vaut, cependant, ne jamais se confier à sa seule prudence pour l'explorer. Ce n'est pas trop de s'en rapporter aux vaillants pêcheurs du pays.


Ver-sur-Mer, entre Graye et Meuvaines, possède un feu fixe de troisième ordre établi sur la pointe extrême de son territoire. Les archéologues y ont découvert beaucoup d'antiquités romaines; ils y admirent la nef et la tour de l'église (treizième siècle); une belle grange aux dîmes, datant du quatorzième siècle, ainsi que diverses parties d'une ferme. L'origine de ces dernières constructions pourrait bien se rattacher à un manoir féodal.

Asnelle-la-Belle-Plage.

C'est à Ver que s'embarqua, le 20 août 1793, l'abbé Edgeworth de Firmont, confesseur de Louis XVI.


Un petit village, Asnelles, se présente, fier de la ceinture de sable jaune si doux que la mer lui a faite. Les baigneurs ont ratifié la bonne opinion des villageois en adjoignant au nom de la localité un compliment. Asnelles est devenu: la Belle-Plage; épithète vraiment glorieuse, quand on pense à toutes ces charmantes grèves déjà parcourues; mais, chose rare, elle est méritée.


Arromanches, distant à peine d'une demi-lieue, en prend quelque jalousie. C'est à tort. Les bains de mer de ce petit port sont toujours fréquentés, et l'on y accourrait ne fût-ce que pour visiter ses belles falaises. Car le sol commence à changer de base; le roc dispute la place aux dunes de sable, et, tout à l'heure, nous allons voir un bien curieux spécimen de ces transformations.


Il se trouve en face de Longues, bourg visité par des familles désireuses d'échapper aux élégances des plages mondaines. On s'installe vite et l'on va faire un pèlerinage aux ruines de l'antique abbaye de Sainte-Marie, dont la fondation remonte à 1168. Les archéologues en font beaucoup d'éloges, mérités, du reste, par les beaux débris de la chapelle.

Arromanches.—La Plage.

Puis on visite des carrières de pierre de taille, de marbre.... et l'on arrive à une grotte toute couverte de congélations ou dépôts accumulés par les eaux, dans lesquels l'imagination peut voir mille figures bizarres. Enfin, l'on se prépare à saluer la Demoiselle de Fontenailles, reine de toute cette partie de la côte.

Il se dresse isolé, le superbe monolithe; ses flancs sont taillés comme en degrés, battu qu'il est sans relâche par le flot destructeur des falaises et des écueils voisins.

«Il existait, autrefois, trois roches à peu près semblables désignées sous le nom de Sœurs ou Demoiselles de Fontenailles. On ne sait à quelle époque s'est écroulée la première. La seconde existait encore en 1834; elle tomba peu de temps après, car une seule demoiselle figure sur un tableau de Gudin, composé en 1858 et conservé au musée de Caen. Les bases des deux roches, aujourd'hui détruites, sont encore visibles, à l'est et au nord-est de la roche actuelle, avec laquelle elles formaient un triangle.

La Demoiselle de Fontenailles.

«Ces trois roches faisaient, en 1745, partie intégrante de la côte, ainsi qu'il résulte de documents du temps. L'action de la mer, en rongeant peu à peu les falaises, les en a détachées et a continué à miner leur base, jusqu'à ce qu'elles s'écroulassent d'elles-mêmes.

«Des travaux de consolidation, entrepris en 1880, retarderont sans doute la ruine de celle qui subsiste encore aujourd'hui. Un poteau indicateur, placé au pied de la falaise, porte l'inscription suivante:

«Le 27 août 1880, la Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres de Bayeux a constaté que la roche dite: Demoiselle de Fontenailles, la seule aujourd'hui des trois semblables roches, ayant, en 1715, fait partie de la terre ferme, est située à 60 mètres du pied de la falaise.»

«Cette inscription a pour but de constater, d'une manière certaine, l'envahissement de la mer sur les côtes de cette partie du Calvados; elle montre que, durant les cent dernières années, la mer s'est avancée d'environ 60 mètres, soit un peu plus d'un mètre en deux ans.

«La Demoiselle de Fontenailles a une forme singulière. Au-dessus d'une base de 5 mètres environ de hauteur, s'élève une roche de calcaire jaunâtre (comme la partie correspondante des falaises); cette roche, renflée au milieu, et amincie à ses deux extrémités, présente, vue de l'ouest, l'aspect d'une tête à profil grec, coiffée d'une sorte de casque pointu, avec un large couvre-nuque. Sur les autres faces, le profil de la roche est fort irrégulier. La hauteur totale du monolithe peut être évaluée à 30 mètres[38]

[38] Nous devons ces curieux détails à l'obligeance de M. Charles Garnier, avocat à Bayeux. Le dessin est également son œuvre. Nous lui devons encore le plan des Fosses du Soucy, la description qui s'y rattache, les vues de Portet de Grand-Camp, ainsi que plusieurs autres détails sur le pays Bessin. Nous sommes heureux de lui adresser, ici, nos meilleurs et reconnaissants remerciements.


Le village voisin s'appelle également Fontenailles ou, plutôt, son nom a servi à désigner la roche pittoresque. Dans sa vieille église, aujourd'hui fermée, était jadis une des plus anciennes cloches connues. Coulée en bronze, elle porte la date authentique de 1202. On la conserve au musée de Bayeux.


Si l'on dispose d'un peu de temps, quelque vieillard complaisant ne se refusera pas à raconter la légende des anciens seigneurs du pays, et, avec un sérieux mêlé de bonhomie narquoise, ajoutera que la roche de la grève «renferme» la dépouille d'une des filles du dernier châtelain! Il en était ainsi encore pour les monolithes dont les chercheurs de pittoresque regrettent la perte.

Figureront, pour compléter le récit, des fiançailles tragiques, des colères terribles, des trahisons, des vengeances affreuses.... Bref, l'accompagnement obligé de toute sombre légende qui se respecte!


Revenons et, poursuivant notre route, entrons dans Port-en-Bessin, bourg d'une très antique origine, comptant environ douze cents habitants. Les ruines gallo-romaines que l'on y a trouvées indiquent l'importance de sa position.

Port est situé au point terminal des ruisseaux arrosant la vallée tout entière. La Dromine avec l'Aure, dont elle est un affluent, après s'être perdues, comme nous le verrons, dans les Fosses du Soucy, reparaissent bientôt, réunie à plusieurs autres petites sources souterraines et aux eaux pluviales filtrant si facilement dans le sol perméable de la vallée. Partout, ici, les falaises, les grèves laissent jaillir ces eaux. Elles avaient nécessité la construction d'un pont justement admiré par les ingénieurs, qui savent apprécier les difficultés surmontées, et par les voyageurs, qui louaient le bel aspect des sept arches en plein cintre. Mais les travaux actuels ont, par malheur, fait disparaître ce vieux monument de l'industrie de nos pères.


Port-en-Bessin prit part à la conquête de l'Angleterre. C'est dans ses chantiers que l'évêque de Bayeux, Eudes, frère de Guillaume, fit construire quarante navires, qu'il envoya rejoindre la flotte rassemblée par les ordres du belliqueux duc normand.

Port-en-Bessin.

Un des successeurs d'Eudes, Louis de Harcourt, améliora beaucoup le port et le dota d'un bassin soigneusement muni de parapets et de vannes. Le pont soutenait les vannes destinées à établir ou à fermer la communication entre le port et une vaste retenue contenant les eaux de la vallée, chargées de pourvoir, lors du reflux, au bon entretien du bassin. Les derniers vestiges de ces travaux sont maintenant effacés.


Aujourd'hui, le port a beaucoup de mouvement. Depuis une vingtaine d'années, on s'est occupé de l'améliorer et il le sera encore: il possède un bel avant-port et un second bassin a été construit récemment. La pêche côtière, le cabotage, la construction des barques et des petits navires, telles sont les principales sources de l'aisance des habitants. Les bains de mer attirent aussi quelques voyageurs. Enfin, il n'y a que justice à mentionner une très belle église romane, commencée en 1879 et qui promet de devenir un monument dans la meilleure acception du mot.

Les rivages sont très pittoresques, les sites variés, l'air pur, et l'on peut faire une excursion pleine d'intérêt à la vieille ville de Bayeux, autrefois capitale du pays Bessin.


Une distance de neuf kilomètres seulement la sépare de Port. Sur la route, une merveille naturelle se présente, et Bayeux conserve une merveille artistique, toutes deux se rattachant au sujet qui nous occupe. Le détour que nous allons faire se trouve donc des mieux justifié.

Les Côtes du pays Bessin.

CHAPITRE XXXVI

LES FOSSES DU SOUCY.—BAYEUX.—LA TAPISSERIE DE LA REINE MATHILDE

Tout le territoire du pays Bessin est arrosé de petits fleuves, de petites rivières, de ruisseaux contribuant à la fertilité de ses campagnes. Mais il en résulte un danger pour les côtes qui, lentement fouillées par le passage des eaux douces, reçoivent encore le choc incessant des flots de la mer.

Trop souvent, de grandes portions de falaises s'écroulent, ainsi que nous l'avons déjà constaté plus d'une fois sur le littoral normand.

Un curieux phénomène, produit par cette action naturelle de l'eau sur la terre, se rencontre à trois kilomètres de Port-en-Bessin. On l'appelle les Fosses du Soucy.

Un peu en avant de ce point, deux rivières se rencontrent: la Dromme et l'Aure supérieure, cette dernière ainsi qualifiée pour la distinguer d'un autre cours d'eau portant le même nom et qui est affluent de la Vire.

La Dromme n'a que soixante kilomètres de longueur et l'Aure supérieure quarante kilomètres, mais elles traversent les plus riches, les plus charmantes vallées, avant de venir confondre leurs eaux et de les rouler ainsi vers la mer.

Seulement... sur leur passage se trouvent les Fosses, au nombre de quatre, toutes situées sur la commune de Maisons, dans la vallée que traverse l'Aure.

Cette jolie rivière prend sa source à Livry, passe à Bayeux et continue à couler vers le nord, mais les collines bordant sa rive droite se réunissent bientôt en plateau et viennent fermer sa route. Les eaux, obligées à de nombreux méandres, se divisent en deux bras. Il en est de même pour la Dromme qui, coulant parallèlement à l'Aure, se dédouble près de l'église de Maisons. Ces divers bras finissent par se confondre à des distances variant de 200 à 400 mètres. Ils enserrent de vastes prairies qui prolongent une sorte de col existant entre le mont d'Escures, élevé de 72 mètres, et le mont Cauvin, haut de 63 mètres, La partie la plus basse du col domine de 16 mètres les prairies. La pente en est escarpée; les Fosses touchent à ses premières assises.

«La rivière y rencontre un terrain spongieux et marneux, crevassé d'innombrables fissures, qu'un épais limon cache aux regards. Ces fissures règnent tout le long du coteau sur une largeur totale de 700 mètres et dans toute la partie correspondante de la vallée, ce qui cause la diminution progressive des eaux.»

Celles-ci, poursuivant leur route capricieuse, coulent tantôt au nord, tantôt à l'ouest, tantôt au sud-est. Un des courants du bras oriental vient s'engloutir dans la Fosse Tourneresse, entonnoir creusé autour d'un îlot boisé et dont les parois sont criblées de fentes nommées bétories. Le nom du gouffre vient de cette circonstance que l'eau y glisse, en tournoyant, avant de disparaître complètement.

Le second courant est absorbé, peu à peu, par le terrain marneux situé au pied des collines; il finit, également, par se perdre dans le dédale couvert d'herbes et de broussailles de la Fosse Grippesulais.

Les eaux de ces réservoirs naturels suivent des canaux souterrains et viennent former, sur le rivage de Port-en-Bessin, de nombreuses sources potables appelées: Droues, par les habitants. Le bras occidental fait mouvoir le Moulin de la Fosse, et entoure une petite île marécageuse, extrêmement basse, qui, en hiver, ou lorsque la rivière grossit à la suite de pluies prolongées, se trouve recouverte, mais absorbe avec facilité la majeure partie du courant; aussi l'appelle-t-on: Grande Fosse, nom mérité, car elle a plus de 100 mètres de longueur.

Dès lors, la rivière, affaiblie, coule plus lentement, puis, rencontrant la Petite Fosse, nouvel entonnoir bordé d'arbres, de ronces et tapissé d'herbes aquatiques, elle semble s'y vaporiser, tellement la chute, soudaine, se fait calme, sans même soulever un flocon d'écume, ni produire aucun bouillonnement.

Moins d'un kilomètre plus loin, elle reparaît, large de douze mètres, s'épanche quelques instants, et s'engouffre encore sous une longueur de 238 mètres; mais, enfin en possession d'un lit plus résistant, elle reprend sa place au soleil et forme l'Aure inférieure, qui va se jeter dans la Vire à Isigny.

PLAN DES FOSSES DU SOUCY

L'absorption ne se présente pas toujours avec cette régularité. Pendant les hivers pluvieux, l'Aure débordant, impétueuse, envahit la vallée et inonde toutes les prairies de Maisons à Isigny.


«Le paysage entourant les Fosses du Soucy est charmant. Ses pâturages, bordés de beaux arbres, sont couverts de bestiaux; du côté du sud, le terrain s'élève en pente douce et les clôtures plantées, séparant les propriétés, lui donnent l'aspect d'une forêt continue.

«Du côté du nord, l'escarpement des Fosses est tout boisé. Si le sommet du coteau est moins verdoyant, si le mont Cauvin est nu, le mont d'Escures, couronné par un joli bois, domine le pays entier. La vallée de l'Aure inférieure n'est qu'une suite de belles et riches prairies, bien plantées, nourrissant les bestiaux magnifiques, source par excellence du célèbre beurre d'Isigny.»


Même après les aspects curieux de la côte, il faut voir les Fosses: on ne regrettera pas la petite promenade pédestre qu'elles nécessitent.


A propos de ce phénomène, M. Garnier nous a envoyé un nouveau et bien intéressant renseignement. Voici sa note:

«Le 17 avril dernier (1883), j'ai revu les Fosses du Soucy en compagnie d'un ami. Depuis trois semaines, environ, la sécheresse était absolue. Rien de particulier ne signalait les Fosses Tourneresse et Grippesulais. Leurs eaux avaient, simplement, un niveau très bas; mais la Petite Fosse était entièrement à sec. Si bien à sec que nous avons pu, mon ami et moi, nous promener sur le terrain de vase consolidée qui en formait le fond.

«Nous sommes remontés, ainsi, dans le lit même du ruisseau qui porte, d'ordinaire, les eaux à la Petite Fosse. Arrivés dans la Grande Fosse, nous l'avons trouvée également sèche. Son bras Nord ne contenait pas le moindre filet d'eau; mais, à peu près vers le milieu du bras Sud, nous avons retrouvé le ruisseau et contemplé cette Fosse sous un aspect des plus curieux, telle que jamais je ne l'avais vue. A cet endroit (au milieu du bras Sud), existe un trou de 40 centimètres de diamètre environ. Les eaux s'y engouffrent comme dans une bouche d'égout. Ordinairement, la nappe de la rivière recouvre ce trou, et le surplus coule jusqu'à la Petite Fosse; mais, ce jour-là, il suffisait à recevoir toute l'eau, et ce que j'y ai trouvé d'étrange, c'est qu'en cet endroit l'eau ne disparaît pas par absorption, comme dans les autres Fosses, mais par un véritable engloutissement.

«J'ai pensé que ce détail nouveau intéresserait d'autant plus qu'il modifie, un peu, les renseignements déjà donnés. Ce spectacle, d'ailleurs, doit être fort rare; je n'avais, pour ma part, jamais vu les Fosses ainsi à sec. Mais il est certain que, même au temps où elles sont pleines, une partie des eaux tombe dans le gouffre voilé sous la nappe de la rivière.»

Bayeux.—Vieille maison.

Bayeux est une ville d'origine très antique. Elle avait une grande réputation parmi nos ancêtres. Les Gaulois et les Druides, disent les traditions, y possédaient un collège renommé.

La pauvre cité eut beaucoup à souffrir des invasions sans nombre qui se succédèrent pendant tant de siècles. Les Gaulois y luttèrent contre les Romains, d'abord; plus tard, contre les Francs, puis ceux-ci durent défendre le territoire contre les Normands, qui, enfin, restèrent maîtres du pays. Ce ne fut pas encore fini pour Bayeux.

Bayeux.—Rétable du règne de Louis XIII dans la cathédrale.

Après la conquête de l'Angleterre, les rivalités commencèrent entre la couronne française et la couronne anglaise. Il n'est donc pas surprenant que, de tant de maux, une ruine complète fût la suite. On chercherait vainement les vieilles murailles et la citadelle. Toutefois, il reste assez d'autres édifices de mérite pour que l'on ne regrette pas du tout ces spécimens de l'art de la guerre.

Armes de Bayeux.

Beaucoup de maisons du quinzième siècle fixent d'abord l'attention. Il en est, parmi elles, que l'on contemple avec un véritable plaisir. Sous ce rapport, la rue Saint-Nicolas satisfait pleinement les artistes. Elle renferme de nobles hôtels, tous du plus beau style et de la plus majestueuse apparence, entre autres l'hôtel de La Tour du Pin. Viennent ensuite, dans plusieurs autres rues, la Maison du Gouverneur, le Manoir de la Caillerie, la Maison Saint-Manvieu et une grande maison en bois, toute brodée de magnifiques sculptures, de statues de saints, de corniches. Cette dernière habitation, si remarquable, se trouve rue Saint-Malo.


La cathédrale, magnifique monument historique, possède un chœur admirable dont, autrefois, une centaine de superbes stalles, en bois sculpté, rehaussaient l'harmonie.

Une partie de ce riche trésor lui a été enlevée, mais elle possède encore son magnifique retable, de l'époque de Louis XIII. Deux belles tours surmontent l'édifice, qui repose sur une très curieuse crypte bâtie, croit-on, au onzième siècle.

Il faut encore voir la superbe Salle du chapitre, sa mosaïque et les derniers débris du Trésor.

Dans l'église Saint-Exupère, des travaux de réparation firent découvrir plusieurs tombeaux taillés, chacun au milieu d'un bloc de pierre. Ce sont des sarcophages en forme de cercueils.

Les voyageurs que l'architecture intéresse visitent la chapelle du séminaire, rangée, elle aussi, parmi les monuments historiques, la jolie tour de l'église Saint-Patrice, l'évêché....


Mais n'oublions pas que nous sommes venus à Bayeux pour admirer une œuvre universellement renommée, et qui, à son mérite, ajoute ce don précieux d'être unique au monde.

Il s'agit de la Tapisserie de la Reine Mathilde, travail extraordinaire, reproduisant, sur une toile de lin haute de cinquante centimètres et longue de soixante-dix mètres, l'histoire des guerres entre Bretons et Normands et la conquête de l'Angleterre, conquête due à l'époux de Mathilde, Guillaume, souverain de la Normandie.

BAYEUX.—LA CATHÉDRALE.

Cette tapisserie est divisée en cinquante-cinq tableaux, dans lesquels revivent toutes les phases du grand événement historique dont le résultat allait changer la face de l'Europe. Rien n'y a été oublié. En contemplant ce travail splendide, on vit, pendant quelques instants, de l'existence même des compagnons de Guillaume[39].

[39] Cette tapisserie est notre seul document sur les navires de cette époque dans la Manche.

Chevaliers, écuyers, hommes d'armes, marins, pilotes, paysans, bourgeois sont là, devant nous, agissant, parlant, pour ainsi dire, et nous initiant à leurs mœurs. L'historien, le savant, le romancier, le marin, le simple curieux, sont intéressés et voudraient bien que la tapisserie pût se déployer sur une ligne droite. L'aspect en serait plus saisissant encore.

On ne peut s'arracher aux idées éveillées par la vue d'un monde oublié, renaissant si pleinement à nos yeux.

En tête de presque tous les panneaux, est inscrite une légende latine explicative.

L'artiste, ou les artistes, ont pris soin de relater dans leur œuvre l'origine même de la conquête.

On assiste à la mort du roi Édouard le Confesseur; à l'apparition d'une étoile qui, en Angleterre, comme autrefois en Orient, prédit à des mages les grands événements prochains; on voit Harold se disposant à repousser l'invasion des Normands....

Mais, où l'intérêt redouble, c'est devant les tableaux consacrés aux préparatifs de l'expédition. Voici les bûcherons abattant les arbres destinés à la construction des navires; voici les charpentiers et les calfats, assemblant, jointoyant chaque pièce; les voiliers et les cordiers qui ajustent les engins de manœuvres.

Les embarcations, d'ailleurs, sont dignes de recevoir un souverain, sa cour et ses chevaliers. Leur proue, richement ornée, porte soit des chevaux marins, soit le dragon des farouches hommes du Nord, dont les descendants vont renouveler les exploits de leurs ancêtres.

Certainement, il ne faut pas chercher dans la célèbre tapisserie la régularité du dessin, l'exactitude de la perspective, la finesse d'exécution.

Les monuments y sont représentés avec de moindres proportions que les gens. Tel personnage, à tête minuscule, va coiffer un casque où il pourrait se perdre tout entier; les figures d'animaux rappellent les naïfs ouvrages des sabotiers de la forêt Noire.... Le plaisir et l'intérêt n'en subsistent pas moins; on n'en fait pas moins profit des renseignements ainsi conservés sur cette époque lointaine.

Nous savons bien qu'une discussion fort érudite détruit la légende attribuant ce travail à Mathilde. Il a été plus ou moins prouvé que la tapisserie de Bayeux ne pouvait remonter au delà de la fin du treizième siècle. Tout cela est possible, mais les artistes qui la créèrent avaient bien gardé les traditions de l'époque de la conquête.

Ainsi, il était arrivé que plusieurs parties du travail, notamment ce qui concerne les navires, avaient été suspectées de fantaisie. Un événement imprévu a justifié cette œuvre de colossale patience.

Il y a quelques années au plus, on a découvert, enfoncée dans une crique norvégienne, une de ces barques familières aux Rois de mer, qui s'en servaient pour leurs expéditions, si funestes à notre pays, jusqu'à ce que la faiblesse du roi Charles III, le Simple, leur abandonnât la possession de la riche Neustrie, maintenant Normandie.

La barque trouvée ressemblait exactement aux barques représentées sur la tapisserie[40].

[40] Le modèle de cette barque est au Musée de Marine.


Notre excursion à Bayeux rentrait donc bien dans le cadre que nous nous étions tracé. Nous sommes venus assister au départ de l'expédition navale, entreprise en vue de la conquête de l'Angleterre, et, grâce à la tapisserie merveilleuse, notre but a été pleinement atteint.


Cependant, nous serions inexcusables si nous quittions la ville sans donner un regard aux autres objets de mérite renfermés à la bibliothèque. Nous y trouvons le sceau de Lothaire Ier, roi de France et empereur d'Allemagne; le sceau de Guillaume le Conquérant, dont le nom revient constamment à la mémoire, lorsque l'on parcourt le vieux duché normand. On voit encore une cloche très curieuse: celle de l'église de Fontenailles, une des plus anciennes connues et portant la date authentique de 1202; enfin des bas-reliefs, des médailles fort belles, des antiquités de plusieurs époques.


Nous saluerons également d'un souvenir les grands hommes nés à Bayeux: Alain Chartier, le fameux poète (1386-1458), surnommé le Père de l'éloquence française; Jean Chartier, son frère, religieux de la célèbre abbaye de Saint-Denis, auquel on doit une Histoire de Charles VII et la publication des Grandes Chroniques de France; le maréchal de France, duc de Coigny, qui remporta, en 1734, les victoires de Parme et de Guastalla.

On ne peut, davantage, oublier l'activité déployée par les habitants. Les admirables dentelles de Bayeux reprendront, il faut l'espérer, le rang qu'elles méritent si bien.

Fragment de la tapisserie de Bayeux, d'après M. de Caumont.

L'industrie des blondes, des tulles, de la toile y est encore assez prospère; celle de la porcelaine progresse beaucoup.

Mais où la ville triomphe, c'est en tout ce qui concerne les produits agricoles: chevaux, bétail, volaille, beurre, blé....

Ainsi que la vallée d'Auge[41] la vallée d'Aure pourrait, sans exagération, porter le nom de Pays de Cocagne.

[41] Nous avons visité une partie de la riche vallée du pays d'Auge, en allant de Trouville à Cabourg; et l'on appelle: vallée d'Aure, le territoire arrosé par les rivières portant ce nom. L'Aure supérieure passe à Bayeux et l'Aure inférieure à Isigny.


CHAPITRE XXXVII

DE SAINTE-HONORINE A LA BAIE DES VEYS

Quittant Bayeux, nous reprenons notre exploration du littoral et, tout près de Port-en-Bessin, nous nous arrêtons à Sainte-Honorine-des-Pertes, non pas que la localité soit très importante, mais on y visite avec plaisir une vieille chapelle, dite de Saint-Siméon, élevée non loin de la mer, ainsi qu'une source pétrifiante. Chapelle et fontaine sont le but d'un pèlerinage fréquenté.

A différentes reprises, les eaux de cette source ont produit des blocs de travertin[42] véritablement considérables. Au reste, les couches calcaires abondent sur les rivages normands, et nous nous souvenons que les roches si curieuses d'Orcher sont dues à la même cause.

[42] Pierre grisâtre formée par le dépôt de chaux dont les sources pétrifiantes sont saturées.


Traversant cette commune, ainsi que le territoire de Saint-Laurent-sur-Mer et de Colleville-sur-Mer on trouve:

La Voie du Roi Guillaume,

sorte de petit chemin creux, rocailleux, à moitié couvert par les haies, dont les branches s'enchevêtrent au-dessus de lui.

Ce sentier court, dans la direction de l'ouest à l'est, à égale distance à peu près de la mer et de la route d'Isigny à Arromanches. Il est connu dans le pays sous le nom de Voie du Roi Guillaume.

La tradition rapporte qu'il vit passer le futur Conquérant, en 1047, lors de sa fuite précipitée de Valognes à Falaise.

Un pauvre fou, natif de Bayeux, était venu le prévenir que les barons normands voulaient s'emparer de lui pour le mettre à mort.

Guillaume, effrayé, monte à cheval au milieu de la nuit, passe à gué la baie des Veys, de Sainte-Marie-du-Mont à Saint-Clément, s'arrête dans l'église de Saint-Clément, puis se décide à poursuivre jusqu'à Ryes[43].

[43] A huit kilomètres de Bayeux.

Hubert de Ryes le reçut fort bien, lui donna ses trois fils pour escorte et dépista, par de fausses indications, les chevaliers normands lancés à sa poursuite.

M. de Caumont, dans sa statistique ripuaire (Annuaire de Normandie, 1859), donne les vers si intéressants composés par Robert Wace sur cet épisode.

Quant à la Voie du Roi Guillaume, que l'on devrait plutôt appeler Voie du duc, puisque dix-neuf années séparaient encore le souverain normand de l'heure de la conquête, elle doit remonter à une très ancienne origine, et elle parcourt bien l'itinéraire suivi par le prince.

Évidemment, personne ne peut assurer que Guillaume y ait passé, la tradition n'en reste pas moins curieuse. De plus, l'aspect des lieux se prête merveilleusement à la scène émouvante racontée par Robert Wace[44].

[44] Note due à M. Charles Garnier.


Les dix étages de la superbe tour romane de Colleville-sur-Mer complètent majestueusement une église très remarquable, mise, avec justice, sous la protection de la Commission des monuments historiques.

Les preuves de l'occupation romaine sont nombreuses dans cette localité, comme, du reste, sur tout le littoral nord-ouest de la France[45].

[45] Il ne faut pas confondre Colleville-sur-Mer avec Colleville-sur-Orne, voisine d'Ouistreham. La première de ces communes est située entre Sainte-Honorine-des-Pertes et Saint-Laurent-sur-Mer.


Nous allons faire encore une petite excursion plus avant dans les terres. Il est impossible, en effet, de passer si près du bourg de Formigny, sans aller saluer le champ où se livra la bataille du 5 avril 1450.

Ce jour-là, Arthur de Richemont, connétable de France, plus tard duc de Bretagne sous le nom d'Arthur III, eut l'honneur d'achever son œuvre. Infatigable combattant des Anglais, qui, depuis tant d'années, se croyaient maîtres absolus en France, il couronna la série de ses exploits par l'éclatante victoire de Formigny. Désormais la vieille Neustrie, devenue, sous Charles III le Simple, la proie des Normands, faisait retour à la patrie française.

Trente-six ans plus tard, en 1486, le comte Jean de Clermont, lieutenant général du roi Charles VII, voulut perpétuer, par la construction d'une chapelle, la mémoire de ce glorieux fait d'armes.

Malgré sa vétusté, le petit édifice restait un souvenir précieux, aussi la restauration en a-t-elle été faite avec soin.

Un second monument consacre la date du 5 avril 1450. C'est une borne érigée, en 1854, par M. de Caumont, l'infatigable et zélé archéologue normand.

Le bourg possède encore un monument digne d'attirer l'attention: son église paroissiale, dont une des portes conserve avec fierté une fort belle statue équestre de saint Martin.


Nous dépassons Vierville et sa jolie église, puis Saint-Pierre-du-Mont et ses beaux châteaux.

Grand-Camp.—Vue générale.

Voici Grand-Camp, industrieux petit port de pêche côtière, éclairé par un phare de quatrième ordre. Voici Maisy, avec sa haute et belle tour. Les environs sont parsemés de débris romains et les écueils défendant la côte, écueils dits: Roches de Maisy, n'ont pu, autrefois, empêcher les terribles incursions des farouches Northmen.

Les traditions rapportent que, là même, leurs navires abordèrent pour la première fois. Personne n'a oublié comment se terminèrent ces envahissements successifs, et la nécessité où se trouva le malheureux roi Charles III d'accepter les conditions posées par Rollon, chef des Hommes du Nord.

Le traité de Saint-Clair-sur-Epte, signé en 911, abandonna au conquérant la province de Neustrie, qui fut érigée en duché et prit le nom de sa population nouvelle.


Les gens du pays s'inquiètent peu de ces vieux souvenirs. Ils ne semblent pas davantage se rappeler que la prospérité de leurs rivages date à peine de trente ans. Cela est vrai, pourtant.

Les nombreuses stations de bains que nous venons de parcourir, la superbe ligne de côtes qui, sur une longueur de cent vingt kilomètres, va de Honfleur à l'embouchure de la Vire, n'étaient ni visitées ni appréciées comme elles le sont de nos jours. C'est, maintenant, une source de richesse, chaque année plus abondante, pour le département du Calvados.


Il nous reste à parcourir Isigny, la petite ville que son beurre a rendue célèbre.

Elle est située au fond d'un golfe de huit kilomètres, à l'embouchure de la Vire et de l'Aure inférieure; cette dernière rivière la traverse. Son port possède deux phares, et l'on se rendra compte de son commerce quand on saura qu'il se chiffre chaque année, pour le beurre seulement, par une somme de deux millions au moins. Ajoutons-y le produit de ses cidres, de ses poteries, de ses volailles, de ses bois, de son bétail, de ses grains, de ses colzas....

Nous n'en finirions pas d'énumérer toutes les branches d'industrie de cette belle vallée d'Aure, digne rivale, par sa fécondité, de la plantureuse vallée d'Auge, à laquelle, déjà, nous l'avons comparée.

La mairie d'Isigny a été établie dans un vaste château, bâti vers le milieu du dix-huitième siècle. Elle a vraiment très bon air, avec sa grande cour ouvrant, à la fois, sur le port et sur la principale rue de la ville.

L'église, également, mérite une visite spéciale pour les belles sculptures des chapiteaux de ses colonnes.

Une curiosité, ou plutôt un chef-d'œuvre de ténacité et de travail patient, avoisine Isigny. C'est le pont du Vey[46] construit sur la Vire. Il se complète par des portes de flot qui, maintes fois, furent au moment d'être abandonnées; car la baie dite: des Veys reste fort envasée et les vagues du large viennent y battre avec violence.