La distance est d'un peu plus de trente kilomètres.
Les avantages sont très réels, puisque l'embouchure du fleuve est évitée. Cependant, il va de soi que tout ne saurait se borner là, et que ce travail en appelle un autre, prolongé non pas seulement jusqu'à Rouen, mais jusqu'à Paris, sinon même au delà.
Cet espoir n'a rien de chimérique pour les ingénieurs. Il y a longtemps qu'un projet beaucoup plus grandiose encore sollicite leur attention. Déjà, on avait rêvé de faire de Paris un port de mer, en construisant des navires n'exigeant qu'un faible tirant d'eau.
Les Parisiens se souviennent du joli petit bâtiment l'Esther, appartenant au capitaine Le Barazer, et du Frigorifique, conception de M. Le Tellier. Ce dernier navire fit le voyage de la Plata et en rapporta des viandes conservées par le froid.
Mais la marine commerciale moderne ne s'accommode plus de dimensions aussi restreintes. Elle veut des moyens de transport équivalant à ses aspirations, et l'on est en train de rivaliser avec le Great-Eastern, de légendaire mémoire.
Certes, tous les steamers, non plus que les bâtiments de commerce, en général, ne seront point taillés sur un pareil gabarit; néanmoins, loin de se montrer disposé à réduire les proportions, on leur donnera plus d'ampleur. Le régime de la navigation fluviale doit donc pouvoir souffrir ces changements inévitables.
Un savant du plus haut mérite, un ingénieur des plus distingués, M. Bouquet de la Grye, répond à cette alternative en offrant de faire de Paris un véritable port maritime.
Preuves en mains, par le moyen du travail de l'auteur, nous assistons au couronnement d'une entreprise gigantesque et qui, pourtant, semble être presque simple. La Seine élargie, approfondie, supporte des navires d'un fort tonnage. Ils viennent, sans escale, s'amarrer dans de vastes bassins creusés à Argenteuil, à Saint-Ouen.... La marée remonte jusqu'à la Villette....
Rêve! disent les incrédules. Réalité possible! affirment ceux qui prennent la peine de se pénétrer du beau travail de M. Bouquet de la Grye et qui désirent vivement le voir mettre à exécution, car il en résulterait, nous le croyons, un grand bien non seulement pour le commerce de Paris, mais pour celui de la France entière.
Plus de cinq cents ans avant que l'on songeât aux avantages offerts par les bassins naturels du Havre, un duc de Normandie, Robert le Magnifique, fondait, en 1034, au sommet d'une colline élevée, située sur la rive gauche de l'embouchure de la Seine, un oratoire devenu immédiatement célèbre.
Notre-Dame-de-Grâce, tel était le nom donné par Robert à cette chapelle, et, certainement, il n'en pouvait guère trouver un meilleur pour la nombreuse population de marins au milieu de laquelle on l'élevait.
En effet, cette colline accusant nettement la rive gauche de l'embouchure de la Seine, comme les coteaux d'Ingouville et de Sainte-Adresse signalent la rive droite du même fleuve, elle devient un point de repère précieux pour les navigateurs. Les touristes y trouvent un splendide observatoire.
Mais si, tout de suite, nous nous rendions à Grâce, Honfleur perdrait de son prix à nos yeux; hâtons-nous donc de le visiter.
Malgré le voisinage du Havre, cette ville travaille activement et tire le meilleur parti possible de sa position. La population maritime s'y livre à la pêche côtière.
Il possède de vastes chantiers de bois du Nord et fait un commerce assez étendu de charbons anglais. Dernièrement, de grandes améliorations ont été apportées au service de la navigation et, en dépit des vases, des galets, Honfleur se trouve en possession d'un vaste avant-port et de bassins à flot.
Quelques débris semblent indiquer l'emplacement de la forteresse élevée par Henri IV. On trouve encore de vieilles maisons dans la rue Basse.
Toutefois, ce que l'on visite avec le plus d'intérêt, c'est la vieille et très curieuse église Sainte-Catherine. Sa tour, bâtie en bois comme l'église, en est séparée par une rue; des poutres, recouvertes d'ardoises, l'étayent de tous côtés. Des sculptures et des tableaux achèvent de rendre digne d'attention cet antique monument.
Un souvenir qu'il est impossible d'oublier quand on parcourt Honfleur, c'est la bravoure déployée par ses marins, chaque fois que les nécessités de la guerre les ont appelés à combattre l'ennemi.
Lors des terribles épreuves subie par la France, sous le règne de Charles VI, devenu fou, les habitants de Honfleur coulèrent bas la flotte anglaise, commandée par l'amiral Hugues Spencer.
En 1795, ils contribuaient à la prise du fameux commodore Sidney-Smith, et peut-être que, si on le leur avait laissé garder, l'habile marin ne se fût point échappé, et n'eût pu préparer le désastre subi, par notre armée d'Égypte, devant Saint-Jean-d'Acre, en 1799.
De patients chercheurs ont prétendu que, par l'examen de vieilles chroniques, on pouvait affirmer que les marins honfleurais abordèrent les premiers en Amérique.
Nous ne pouvons décider de cette prétention; mais, certainement, Honfleur suivait l'exemple de Dieppe, et engageait des navires dans les expéditions les plus aventureuses.
C'est de son port que le capitaine Denis partit pour Terre-Neuve, dont il prit possession au nom de la France.
Honfleur revendique l'honneur de compter parmi ses enfants le navigateur Binot Le Paulmier de Gonneville, premier explorateur des terres australes. Mais Harfleur résiste à cette prétention. Peut-être la synonymie d'appellation des deux villes a-t-elle causé quelque confusion pour les historiens.
Nulle incertitude, au contraire, en ce qui concerne le lieu de naissance de l'un des pères de la photographie moderne. Daguerre est bien Honfleurais.
L'entrée du port de Honfleur est protégée par deux phares: l'un, feu fixe rouge, de quatrième ordre, se trouve à l'extrémité de la nouvelle jetée; le second, feu blanc fixe, de premier ordre, se trouve sur la jetée de l'Hôpital.
Lorsqu'on arrive dans la ville par la route de Caen, une avenue de plus de trois kilomètres de longueur donne aux touristes l'ombrage de ses arbres séculaires, et l'impression n'en est que meilleure pour se disposer à gravir la colline de Grâce.
Autrefois, il est vrai, la côte était infiniment plus abrupte. De nos jours, on en a adouci la pente, on a même poussé la prévenance jusqu'à y installer des bancs de repos.
Mais admettons une fatigue plus grande encore, le dédommagement est bien merveilleux.
On croirait avoir gravi une hauteur prodigieuse, tellement l'horizon se déroule grandiose. La Seine, élargie, vient mêler ses eaux calmes aux flots plus tumultueux de la Manche.
Il est vrai que, les jours de vents d'ouest, le fleuve, imitant la mer, roule de grosses vagues, et qu'à l'époque du mascaret, ou barre, le spectacle devient saisissant. Les habitants du pays appellent simplement ce phénomène: le flot. En effet, c'est un véritable flot qui, de la mer, va rouler jusqu'à Rouen, et refoule en grondant les eaux de la Seine.
Deux bancs de sable appelés d'Amfard et le Rattier, futures îles formées par les dépôts fluviaux, divisent l'embouchure de la Seine. Puis c'est Honfleur lui-même, Tancarville, Harfleur, Le Havre, la Manche, incessamment sillonnée de navires...
C'est la verdure des campagnes, mêlant sa teinte fraîche au bleu du ciel, au vert glauque ou azuré des flots, à la blancheur de l'écume, toute diaprée des reflets du soleil...
C'est le murmure venant de la terre et se confondant avec le sourd bruissement qui frappe sans relâche le rivage.... C'est la pointe noirâtre des écueils, couverte ou surgissant tout à coup.... C'est, en un mot, comme une prière immortelle offerte à Dieu par les œuvres de sa main paternelle.
On ne quitte que bien à regret ce tableau admirable..... On ne peut jamais l'oublier.
Honfleur est en communication avec Le Havre, distant de 12 kilomètres environ, au moyen d'un bateau à vapeur qui fait plusieurs voyages par jour.
Il communique aussi avec l'Angleterre par Southampton.
Chaque petit village normand, situé sur un point quelconque de la côte, devient vite, à présent, une station de bains. Beaucoup d'entre ces bourgades, cependant, sont loin d'avoir une plage favorable; mais l'air pur, joint à la proximité de Paris, fait leur fortune.
Qui donc, autrefois, songeait à Vasouy, à Villerville?
Moins aristocratiques que Trouville et Deauville, on y rencontre, pourtant, des buts de promenades charmantes. Toute la campagne est riche, fertile, bien cultivée. Après le bain, il est agréable de longer ces champs si verts ou de se reposer à l'ombre des pommiers touffus.
Le château ou, plutôt, les ruines du château de Bonneville, reculées de sept kilomètres dans les terres, occupent à peu près le sommet d'un triangle dont les pointes s'étendent de Touques à pont-l'Évêque. Cette forteresse célèbre fut bâtie par Guillaume, duc de Normandie, qui allait devenir le maître de l'Angleterre.
Guillaume affectionnait beaucoup son bon château de Bonneville, et il y tenait volontiers sa cour. De même, il protégea Touques, où nous retrouverons des marques de sa munificence.
Avant d'entrer à Trouville, faisons une petite station à Touques, ce sera justice. On ne parlait point encore de la moderne ville de bains de mer que, depuis des siècles, sa voisine était en possession d'un commerce très florissant. Nous avons une preuve de son ancienne importance, par ses deux belles églises: Saint-Pierre et Saint-Thomas.
La première date du règne même du fameux Guillaume, et elle a conservé quelques parties de cette époque. Elle est rangée parmi les monuments historiques. Saint-Thomas date d'une centaine d'années plus tard.
Après ces vénérables édifices, témoignages de la munificence des souverains normands, on visite les vieilles halles en bois et le château de Montruit, superbe spécimen de l'architecture du seizième siècle.
Mais les jours de gloire de l'antique petite cité ont pris fin. Trouville s'est emparé de tout le commerce, de tout le mouvement de voyageurs, de tout le bruit de la mode.... et oublie qu'il doit, en quelque sorte, sa prospérité à un habitant de.... Touques.
Frappé de la belle position de l'humble station de pêcheurs, M. Desseaux se mit en tête d'en faire une ville véritable. Cette idée qui, plus tard, devait être le point de départ de tant de fortunes, ne fut pas heureuse pour l'inventeur de Trouville.
Quinze ans après, la renommée de la nouvelle plage de bains grandissait chaque jour, et elle n'a fait que s'accroître.
Cette renommée, d'ailleurs, est méritée. Tout se réunit en faveur de Trouville.
Les rues étroites de la vieille ville contrastent avec les quais spacieux, toujours animés par la présence d'un grand nombre de bateaux de pêche, de yachts de plaisance, de bâtiments de commerce.
La grève, immense, déploie un véritable luxe de sable fin et doux. Les galets n'y blessent point le pied des baigneurs, les vases et l'eau saumâtre n'affectent point leur odorat.
Un panorama ravissant se déroule devant leurs yeux, et le fond du tableau est formé par de charmantes collines couvertes d'une verdure touffue, parsemées de riches villas, de coquets chalets.
La mode a donc eu raison d'adopter Trouville. Mais une ombre ternit cette splendeur. La proximité de la ville avec Paris y amène, pendant l'été, une véritable foule, très élégante, qui veut, à la fois, profiter de l'air salubre et garder toutes les habitudes mondaines. On va au théâtre, aux courses....
Cela répand beaucoup d'argent chez les habitants; toutefois, les personnes souffrantes ou ayant besoin d'un véritable repos préfèrent une plage moins bruyante, et l'on en trouve lorsque l'on suit l'admirable côte qui va se déroulant de Trouville au delà de Cabourg.
Traversons la rivière qui a donné son nom à Touques. Nous voici dans la très élégante et très fréquentée Deauville, rivale de Trouville, plus aristocratique même que cette dernière.
Il y a trente ans, on ne songeait guère à la possibilité d'une semblable transformation. Les marais et les dunes occupaient en maîtres tout le terrain.
C'était le pays de la fièvre, peu habité, du reste.
Quand on voulait traverser le petit fleuve, on avait recours à un passeur, qui demandait cinq centimes pour prix de son labeur.
Aujourd'hui, on franchit la Touques sur un très beau pont, et, à la place des marécages, des sables arides, on trouve de magnifiques villas, des châteaux princiers.
Rien ne manque à la cité nouvelle qui possède une église, une mairie, un temple, des rues bien tracées.... Un hippodrome, très à la mode, voit chaque année des courses célèbres.
Nous qui aimons davantage la tranquillité, nous continuons vite notre route vers Dives.
D'abord assez plat, le sol ne tarde point à s'élever et, bientôt, les côtes se présentent rapides. Au sommet de la falaise, nous passons devant le hameau de Bénerville, dont l'humble chapelle, toute verdie de mousse, semble s'effondrer sous le poids de sa pauvre toiture.... Elle date du onzième siècle, cette église presque abandonnée, car le mouvement de la population se porte vers Deauville, d'un côté, et, de l'autre, vers le bourg, toujours grandissant, de Villers-sur-Mer.
De la hauteur où nous sommes parvenus, l'horizon est admirable.
Pourtant, nous ne nous arrêterons pas longtemps; car, plus loin, nous verrons mieux encore. Chaque tour de roue de notre voiture nous conduira, désormais, vers les plus charmants paysages.
La côte franchie, le chemin devient facile jusqu'à Villers, hameau en 1852, et aujourd'hui station de bains très appréciée.
Peut-être, sous les ducs de Normandie, Villers était-il important. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on retrouve, près du beau château moderne, une motte ancienne marquant l'emplacement d'une demeure féodale. Puis, aussi, l'église est remarquable. Sa nef date du onzième siècle et le chœur du treizième siècle. Une vieille tradition affirme, qu'autrefois, l'église se trouvait au centre de la paroisse qui, du côté de la terre, s'étend à plus de quatre grands kilomètres. La mer ayant beaucoup gagné sur la grève, trois cents mètres à peine, la séparent du monument et, sans doute, elle emportera encore plus d'un lambeau de la jolie plage.
La générosité des nombreux baigneurs venant chaque année passer la saison dans cette agréable station, a permis de restaurer avec soin l'intéressant édifice.
Ici, tout comme à Trouville, il y a beaucoup d'élégance. Les constructions nouvelles reculent de plus en plus les bornes de la petite ville. Ce ne sont que maisons et véritables châteaux bâtis avec un confortable, une richesse ne laissant rien à désirer.
La campagne y est extrêmement attrayante: ce sont de hautes collines boisées, des ravins rapides, couverts d'une herbe épaisse et animés par le bruit des ruisseaux; des fermes annonçant l'aisance, de magnifiques prairies avec leur population de bœufs et de vaches dignes, souvent, de figurer dans les concours.
Quant à la plage, elle est toute de beau sable, et sa ligne d'horizon ne lasse jamais l'admiration des baigneurs.
Lorsque, de Villers[30], on veut se diriger vers Dives, deux routes se présentent: celle qui permet l'emploi de la voiture, en faisant, à travers champs, un long détour aboutissant à Beuzeval; celle qui, accessible seulement aux piétons, passe sous les falaises d'Auberville, en côtoyant le banc de petites roches appelées les Vaches Noires.
[30] Où l'on arrive maintenant par un chemin de fer, prolongé sur Dives et Cabourg.
Cette dernière est de beaucoup la plus agréable. La fatigue qu'elle peut occasionner trouve une compensation dans les mille aspects de la grève et les découvertes marines qu'il arrive de faire.
Car les falaises sont en argile bleue d'Oxford et elles renferment beaucoup de richesses géologiques, sans compter que les roches offrent des trésors pour les pêcheurs patients. Les varechs soutiennent des moules presque microscopiques, mais si délicates! Les anfractuosités des pierres servent de retraite aux crabes, le flot montant y amène beaucoup de crevettes et les oiseaux de mer s'y rencontrent nombreux.
Pour toutes ces raisons, il ne faut pas hésiter, lorsque l'on est bon marcheur, à passer devant les Equerniats.... Tel est le nom pittoresque donné aux groupes de falaises par les gens du pays.
Nous n'ajoutons point, la chose se comprenant d'elle-même, que la route de la plage ne peut être suivie qu'à mer basse.
Toujours en longeant la côte, dont beaucoup de points atteignent une hauteur de cent mètres, on arrive à Houlgate-Beuzeval.
Ces deux localités se touchent et, pourtant, on les croirait placées à une grande distance l'une de l'autre.
Houlgate possède de vrais châteaux, des parcs, des villas, des lacs, des pelouses, un temple.... remplaçant de beaux herbages ou des dunes de médiocre valeur.
Aujourd'hui, une colonie anglaise y a élu domicile, apportant avec elle le goût du confortable et de l'élégance britannique dans sa pureté intégrale.
A Beuzeval, par contre, on se croit plus en famille, moins obligé de sacrifier à la mode, de faire parade d'une grande fortune.
Et, chose à considérer, le pays y est aussi agréable, puisque, nous le répétons, les deux localités se touchent.
Lorsque l'on a pris son bain, on peut se donner le plaisir de longues promenades à travers une campagne souriante, accidentée, bien ombragée et bien arrosée.
Tout ce coin de la Normandie est vraiment superbe.
Ne quittons pas Beuzeval sans rappeler que, lors des guerres du premier Empire, un pilote de ce village eut le bonheur de se signaler par un grand acte de courage et de sang-froid.
Deux frégates, appelées le Vésuve et la Confiance, sortaient du port du Havre; chassées par l'ennemi, elles s'efforçaient d'atteindre la petite rivière de Dives.
Mauger, le pilote beuzevalais, rappelons hautement son nom, Mauger n'hésita point à commander une manœuvre hardie qui força le succès. Le Vésuve fut sauvé par lui. La Confiance, moins bonne marcheuse, fut victime du feu de l'ennemi, mais l'équipage put gagner la grève de Houlgate.
Peut-être ce souvenir, et plusieurs autres du même genre, ajoutés à un fait historique d'une importance immense, dont nous nous occuperons tout à l'heure, ont-ils contribué à donner l'éveil sur les services que la rivière de Dives pourrait être appelée à rendre, dans la défense de cette partie du littoral français.
De nos jours, c'est par un bon chemin, conquis sur la mer, que l'on se rend de Beuzeval à la ville de Dives; mais les gens de la contrée se rappellent le temps où, pour accomplir ce trajet, il fallait attendre le bon plaisir du flot, si l'on ne préférait gravir péniblement le sommet de la côte.
Trop souvent même, quand on avait attendu, il fallait se résigner à la fatigue de l'ascension, parce que les vagues, dans leur effort, avaient enlevé ou fait écrouler une partie de la falaise.
Semblable accident se renouvelle encore assez fréquemment, malgré le minutieux entretien du chemin. C'est que les collines n'ont pas d'autre assise que l'argile. Des pluies prolongées aident l'action des flots, et il n'est pas rare d'assister, en un espace de temps très court, à la formation de galets considérables, dus à l'action de l'eau salée sur cette argile[31].
[31] Les superbes travaux du chemin de fer qui relie Dives à Trouville, mettent Beuzeval aussi à l'abri que possible des catastrophes causées par les grosses marées et les violents coups de mer.
Nous allions oublier, et c'eût été dommage, de mentionner l'un des plaisirs favoris des baigneurs et des habitants de la côte: La pêche à l'équille.
Le mot: pêche, n'est pas absolument exact, car, pour s'emparer du petit poisson, couleur d'argent, si exquis en friture, point n'est besoin de filets ni de barque.
Une fourche à branches aplaties et un panier suffisent.
L'équille, nommée lançon en Bretagne[32], ressemble beaucoup à une anguille, mais les plus longues ne dépassent guère vingt centimètres sur une grosseur de cinq à six centimètres. C'est alors un beau brin, disent les pêcheurs normands.
[32] L'équille fait partie de la classe des poissons apodes, c'est-à-dire des poissons qui ne possèdent pas de nageoires ventrales.
L'équille se cache dans le sable humide du rivage. A certains moments de fortes marées, on peut, disent toujours les bonnes gens du pays, la prendre d'assis, c'est-à-dire qu'elle est tellement abondante que les plus maladroits pêcheurs, ou chasseurs, comme on voudra, en capturent une grande quantité.
A ce jeu, il faut avoir les reins souples et une réelle vivacité de mouvements. On enfonce dans le sable la petite fourche dont on est muni, et on la relève, amenant à la surface, avec les tas de sablon mouillé, un ou plusieurs points brillants qu'il faut se dépêcher de saisir, car le museau pointu de l'équille rouvre, avec une rapidité surprenante, le chemin au pauvre petit poisson vers une retraite nouvelle.
De très loin, les cultivateurs viennent en partie de plaisir pêcher avec leur famille. Parents, enfants se portent des défis, et c'est un tableau des plus animés, des plus joyeux.
Les habiles y gagnent d'excellents changements à leur nourriture ordinaire; parfois leur garde-manger s'enrichit de conserves, l'équille supportant bien une salaison modérée.
Depuis quelques années, Dives, ville très ancienne, est reliée au grand réseau des chemins de fer de l'Ouest, par une ligne qui se raccorde à la station de Mézidon. Mais on n'a pas trouvé ce progrès suffisant, et, à travers le sol accidenté de la vallée d'Auge, il a été construit une ligne nouvelle partant de Deauville. L'établissement en a été coûteux; il a fallu établir beaucoup de viaducs et d'aqueducs, sans compter un pont, très difficile à édifier, à l'embouchure de la Dives, dont le lit est profond, presque mouvant.
On a triomphé certainement de ces difficultés, mais peut-être le port en souffrira-t-il...
Il est vrai que la nouvelle ligne ferrée rentre dans le plan stratégique des routes devant raccorder nos rivages entre eux.
En elle-même, l'idée est donc bonne; toutefois, il est permis de regretter que l'on ne cherche pas à tirer meilleur parti d'une excellente position maritime. Si on le voulait, le port de Dives acquerrait bien vite une réelle notoriété et développerait, dans de grandes proportions, la prospérité de la contrée.
Nous nous souvenons que plusieurs historiens, Augustin Thierry, notamment, ont désigné Saint-Valery-sur-Somme comme point d'embarquement de Guillaume, duc de Normandie, futur fondateur du royaume d'Angleterre. Mais des recherches patientes ont démontré, jusqu'à l'évidence, l'erreur d'une telle assertion.
C'est à Dives que furent faits les préparatifs de l'expédition. C'est de Dives que sortirent les vaisseaux du Conquérant[33].
[33] La ville a pris le nom de la rivière qui la baigne.
En souvenir de l'événement, une colonne en granit a été érigée (1861) sur le point culminant de la falaise de Caumont, regardant la rivière, et des tables de marbre, portant inscrits les noms des compagnons du duc normand, ont été placées dans l'église du bourg.
Les habitants disent: ville. L'aspect des lieux leur donne raison. On retrouve plus d'une trace de l'importance de Dives. Beaucoup de rues se dirigent au loin dans la campagne, témoignant que les maisons devaient être plus nombreuses. Les halles, fort anciennes (quatorzième et quinzième siècles), ne sont pas celles d'un village.
Encore bien moins l'église, vaste et bel édifice, dont quelques parties remontent au onzième siècle.
On a dit avec raison que ce monument vénérable prouverait, à lui seul, la prospérité dont, il y a huit siècles, jouissait la petite ville. Une simple bourgade n'avait pas besoin d'une église bâtie sur de pareilles proportions; mais les chevaliers de Guillaume devaient s'y sentir à l'aise.
On visite encore avec intérêt une maison bien conservée datant du dix-septième siècle, et une autre, plus vieille de cent ans, sinon davantage.
Cette dernière porte fièrement le nom d'Hostellerie de Guillaume le Conquérant. Une chronique prétend que la mer baignait alors les murailles du vieux logis. Cela se pourrait; la pointe de Cabourg n'existait pas encore. Elle ne s'est formée que peu à peu, sous l'effort des vagues, charriant d'immenses quantités de sable. L'embouchure de la rivière devait occuper une position plus à l'ouest de la gare actuelle du chemin de fer conduisant à Mézidon.
Une chose très certaine, c'est qu'il fallait trouver des ressources de toute sorte pour l'armée normande, composée de cinquante mille hommes. Plusieurs navires furent envoyés de Touques, à Dives, rejoindre l'expédition.
Aujourd'hui, la petite ville se consacre toute entière aux travaux de la paix. Elle possède une source de revenus importants dans la population, de plus en plus nombreuse, des baigneurs attirés par la beauté du pays.
Le samedi, un marché fort bien approvisionné réunit les petits propriétaires et les fermières qui y apportent de magnifiques volailles, du beurre excellent, du fromage délicieux.
C'est le pays du bon vivre.
Le 9 septembre, une foire célèbre commence et dure trois jours. Autrefois, on pouvait y admirer les riches costumes normands. Maintenant, les modes modernes envahissent les campagnes les plus reculées. C'est fâcheux pour le coup d'œil, mais, naturellement, les affaires n'en souffrent pas.
Pour nous, simples voyageurs, nous ne quitterons pas la ville sans gravir le Pavé. Ainsi s'appelait une vieille route pavée, remplacée par une voie empierrée, allant rejoindre celle qui, de Trouville par Touques, conduit à Varaville et à Caen.
L'excursion n'a rien de très pénible, quoique la côte soit des plus rapides. Le fût-elle davantage, on oublierait bien vite ce léger inconvénient devant la splendeur du tableau dont on jouit avidement.
A droite, la côte se recourbe en un immense fer à cheval, jusqu'à la jetée du Havre, montrant dans ses replis les jolies constructions blanches des stations de bains, des bouquets de bois touffus, la ligne brillante des ruisseaux, des rivières et du grand fleuve: la Seine.
L'ondulation du sol dentelle les rivages de la verdure gaie des prairies ou du sable aride des dunes.
A gauche, c'est la plage coquette de Cabourg, puis une courbe nouvelle, et la pointe dessinée par les terres de l'embouchure de l'Orne; sur la ligne d'horizon passent, nombreux, les navires et les barques; à nos pieds, c'est un profond ravin tout frais, tout vert, baigné par la Dives.
Sous l'éclat du soleil, l'ensemble est prestigieux; pourtant, à la nuit tombante, un charme plus séduisant ajoute à la magie de l'ensemble.... Les phares font briller leur lumière protectrice, tantôt fixe et blanche, tantôt mouvante et colorée. On croirait que les étoiles de la pointe de la Hève s'avancent vers les feux de la pointe d'Ouistreham et toutes ces lueurs, se mêlant aux lueurs des habitations, jettent sur les vagues d'étincelantes traînées, où les nuances de la palette divine sont avivées par le mouvement perpétuel du flot.
Quand on a gravi la côte de Grâce, à Honfleur, et le Pavé, à Dives, on peut, sans exagération, dire que l'on a contemplé les deux plus beaux horizons de cette partie du littoral français.
Cabourg, station de bains toute moderne, paraît, ensuite, un peu moins agréable; mais, rentrant ainsi dans les exigences de la vie ordinaire, on se trouve, inconsciemment, poussé à l'injustice.
Cabourg est devenu une véritable ville, élégante et simple à la fois, avec une admirable plage, de belles et fraîches avenues, un casino, des chalets gracieux.
Qu'il y a loin de ces richesses aux marécages de jadis, et comme la nouvelle église ressemble peu à l'antique chapelle, dédiée à saint Michel, dont se contentaient les pêcheurs habitant ces landes et ces terrains humides, si peu attrayants.
Chaque jour, cette station de bains prend plus d'extension, le chemin de fer rendant les communications très faciles.
Les transformations s'accomplissent vite sur ces belles plages normandes, devenues une sorte de banlieue de Paris, tellement l'habitude est prise d'y aller passer, dans la belle saison, un jour ou deux par semaine.
En voyant si pimpant le Home-Varaville, continuant en quelque sorte le champ de courses renommé de Cabourg, on a peine à se souvenir du pauvre poste de douaniers occupant encore, il y a bien peu de temps, cette station de bains, déjà très suivie.
Nous nous y sommes arrêté un moment, très volontiers, et notre halte nous a valu d'entendre une histoire qui mérite de ne pas rester confinée dans des traditions locales trop peu souvent fouillées.
A une petite distance du Home, et faisant partie de la commune de Merville, on trouve une vieille redoute, un fort, dont les gardiens devaient, autrefois, surveiller une assez vaste étendue de côte et particulièrement l'entrée de la rivière l'Orne.
Par malheur, on négligeait souvent de renouveler ces garnisons, et le moment vint où la redoute de Merville ne compta plus qu'un seul défenseur.
Mais, dans le cœur de cet unique soldat, un grand courage s'alliait à l'amour de la Patrie: il en devait donner une preuve merveilleuse.
C'était en 1762. Nous nous trouvions en guerre avec l'Angleterre et, chaque jour, des tentatives nouvelles avaient lieu contre nos ports. Une après-midi, Michel Cabieu, ainsi se nommait le gardien de la redoute, s'aperçoit que des navires ennemis se dirigent vers l'embouchure de l'Orne, avec l'intention évidente d'y préparer un débarquement de troupes.
Une anxiété généreuse étreint l'âme de Cabieu. Que peut-il faire? Périr ou être emmené prisonnier.... sans que sa propre perte soit utile à la Patrie. Le brave soldat ne se résigne point à une telle alternative. L'esprit, le sang-froid, unis au courage, lui inspirent un plan bien simple.
Il sait que la redoute est à demi-cachée par les dunes de sable. Facilement, il épie toutes les manœuvres de l'ennemi, sans que ce dernier soit à même de se rendre compte du plus ou moins de force de la garnison française.
Cabieu profite de cette situation. S'emparant d'un tambour, il se hâte de battre une charge furieuse, en même temps qu'il crie, parle, donne des ordres à des soldats imaginaires, fait rouler des cailloux le long des murailles. Le tout sans relâche et avec un entrain extraordinaire.
Les Anglais s'étonnent.... Auraient-ils été mal renseignés? Leur entreprise, si bien combinée, va-t-elle trouver un obstacle sérieux? Le tapage redoublant, la prudence l'emporte, les voiles sont déployées et les navires s'éloignent lentement......
Cabieu n'ose encore croire à son triomphe. Il continue à faire tout le bruit possible; mais quand, enfin, vaincu par la fatigue, il tombe épuisé, son regard suit avec joie, dans l'ombre du soir, la silhouette, de moins en moins distincte, des bâtiments ennemis.
Au matin, l'air frais le ranime, mais nul danger ne menace plus ce point du pays: la mer est libre....
Les habitants firent une ovation à Michel qui, désormais, fut connu sous la caractéristique appellation de: Général Cabieu.
Gaîment, il la porta jusqu'en 1804, époque de sa mort.
Elle était bien méritée.... A soi, tout seul, disperser une flotte!
Les annales de nos provinces sont pleines de ces traits généreux que l'indifférence oublie, mais qu'il est bon de présenter, parfois, à notre souvenir pour raviver en nous la grande image de la Patrie.
Les circonstances du beau fait d'armes de Cabieu se trouvent diversement relatées dans plusieurs documents authentiques; mais tous sont unanimes à louanger l'humble garde-côte.
Un Mémoire tiré du recueil de M. C. Hippeau, ancien professeur à la Faculté de Caen, Mémoire faisant partie des archives du château d'Harcourt, dit que.... «Cabieu, sergent garde-côte de la paroisse d'Ouistreham, se mit à la tête de trois ou quatre gardes-côtes qu'il rencontra et marcha vers les Anglais: ses compagnons l'abandonnèrent.»
Une autre pièce est le récit fait à l'Assemblée constituante, le 4 septembre 1790, par M. Cussy, député du Calvados; il contient ce passage significatif: «.... le seul tambour de sa compagnie l'avait suivi, mais ne tarda pas à le quitter....»
Un rapport rédigé par Oudot et lu à la Convention nationale le 25 thermidor an II (12 août 1794), dit expressément:
«Michel Cabieu se porte au-devant de l'ennemi....»
La seule différence dont nous devions tenir compte, c'est que la redoute défendue doit être celle d'Ouistreham. Toutes les relations s'accordant à la placer sur la rive gauche de l'Orne, tandis que la station de Merville est située sur la rive droite.