Nous avons prié M. le ministre de l'instruction publique d'intervenir et il a saisi aussitôt de la question M. le ministre des travaux publics. Celui-ci a répondu:
Sollicitées déjà l'an dernier [5] d'accorder cette faveur aux mêmes congressistes, les Compagnies ont répondu par un refus basé sur la prolongation de la validité des billets d'aller et retour qui est exceptionnellement consentie à l'occasion des vacances de Pâques. La situation étant exactement semblable cette année, une nouvelle démarche aboutirait vraisemblablement à un nouvel échec; vous reconnaîtrez avec moi qu'il est préférable de ne pas s'y exposer.
Pour le ministre, le conseiller d'État,
directeur des chemins de fer,
Signé: Lethier
Hein: est-il bon, ce conseiller des chemins de fer, qui ne veut pas vous exposer. Je ne sais pas ce qui advint l'année suivante.
—A présent, messieurs, que nous avons fini mes corrections, au revoir, je me sauve.
Il était déjà au premier passé, quand je le rappelai:
—Tu oublies ta montre.
Elle reposait sous le Descartes.
—Prends-la: il ne faut jamais exagérer l'exactitude.
—Je devais rester un quart d'heure. Je suis resté cinquante-six minutes. Je vais manquer la moitié de mes commissions.
—Tu prendras le Montrouge-Gare de l'Est pour aller plus vite. Il est à moitié à traction mécanique.
—Ah! On attelle un cheval et un moteur?
—Non je veux dire qu'il y a encore des voitures où on attelle trois chevaux, et qu'il y en a déjà, d'affreusement peintes, où on attelle un moteur.
—Au revoir. C'est le progrès. Au revoir. Adieu.
NOTE:
[5] Ni le ministre de l'instruction publique, ni celui des travaux publics n'avaient fait l'an dernier de démarches en notre faveur.
16 novembre 1900,
Si je voulais comme on le fait communément lancer la deuxième série de ces cahiers, je commencerais par annoncer que j'ai pris l'interview la plus considérable du monde,—et cela serait vrai, puisque j'ai en mains la sténographie du congrès socialiste international récemment tenu à Paris, puisque je suis le seul éditeur, officiel ou non, qui ait en mains et puisse et veuille donner cette sténographie. Mais pas plus que l'année dernière nous ne parlerons cette année un langage nouveau.
La deuxième série de ces cahiers comportera vingt cahiers sans doute, espacés à peu près de quinzaine en quinzaine au long de cette année scolaire. De plus en plus, et très opportunément, l'année scolaire devient l'année ouvrière, au moins pour le travail intellectuel. Comme il convient nous travaillerons à nos cahiers pendant que la plupart de nos abonnés travailleront de leurs métiers. Puis dans le temps que nos abonnés se reposeront de leur travail nous nous reposerons de ce travail aussi. Le premier cahier de la deuxième série passera sans doute une quinzaine après ce douzième et dernier cahier de la première série. Le vingtième et dernier cahier de la deuxième série passera sans doute en fin juin, non seulement avant le commencement des vacances, mais avant le commencement des examens et des concours, parce que les examens et les concours sont aussi, en un sens, une vacance du travail sérieux. Pour situer vingt cahiers en huit mois, de novembre à juin, nous aurons même à les serrer un peu.—Ces cahiers auront de quatre-vingts à cent vingt pages.
Dans ces cahiers nous continuerons à dire entièrement la vérité.
Nous dirons entièrement vrai. Nous continuerons à donner des documents et des renseignements impartialement choisis de ce que nous aurons vu et de ce que nous saurons qui intéresse la révolution sociale au sens où nous la préparons quand nous préparons la naissance et la vie de la cité harmonieuse. Les hommes et surtout les événements ont d'eux-mêmes à peu près déterminé une période écoulée de l'action socialiste en France,—incluse du premier congrès national au deuxième. La Société nouvelle de librairie et d'édition, 17, rue Cujas, Paris, nous a donné le compte rendu sténographique officiel de ce premier congrès. La même Société nous prépare et va nous donner le compte rendu sténographique officiel de ce deuxième congrès. Mais les congrès ne sont que les manifestations cérémonielles de mouvements profonds et durables. Et s'il est indispensable de garder les traces des manifestations, il n'est pas moins indispensable que les mouvements profonds et durables soient conservés pour l'historien. Sous ce titre courant: du premier congrès au deuxième ces cahiers publieront, les documents et les renseignements que nous pensons que l'historien doit avoir de l'action socialiste incluse entre les deux premiers congrès nationaux. Nous ferons en particulier tout ce que nous pourrons pour publier en cahiers les comptes rendus des séances tenues par le singulier comité général que nos lecteurs n'ont pas oublié.
Cependant que nous réunirons et que nous publierons les documents et les renseignements que nous pensons que l'historien doit avoir de la précédente période, la présente période marchera. Et ici nous serions fort embarrassés, forcés que nous serions de vivre à la fois dans deux périodes, comme historien de la précédente et comme citoyen de la contemporaine, si dès le commencement de l'année dernière Hubert Lagardelle n'avait fondé le Mouvement Socialiste à seule fin de produire au lecteur les renseignements qu'il peut demander sur l'action socialiste pendant qu'elle se fait, pendant qu'elle se meut. Laissant donc à nos camarades et à nos amis le soin de produire au mieux ces renseignements d'action pour ainsi dire contemporains, nous serons d'autant plus libres pour publier nos documents et nos renseignements d'histoire sur l'action faite un peu après qu'elle est faite.
Quand nous aurons publié les documents et les renseignements qui nous conduiront par les voies de l'histoire du premier congrès au deuxième, alors, mais alors seulement, à son heure historique et seulement à cette heure, sans souci de la réclame et sans aucun zèle de la concurrence, nous publierons ce compte rendu sténographique du congrès socialiste international que seuls nous avons, que seuls nous pouvons publier. Il m'est particulièrement pénible de le déclarer, mais il est indispensable que je le déclare: tout compte rendu analytique ou synthétique, officiel ou officieux, quand même un nouveau comité général, et quand même un nouveau congrès l'investirait et le sanctionnerait,—aucun nouveau compte rendu ne peut fournir du congrès international un texte historique. Si puissants que soient les comités et les congrès ils ne peuvent pas décréter ou voter qu'un texte fabriqué sera désormais le texte historique. Cette impuissance leur est commune avec les conseils de guerre. Et de même que nous aurons fait le pont du premier congrès national au deuxième, ainsi nous ferons un plan d'accès au congrès international. Sous ce titre courant: la préparation du conseil international, nous publierons en introduction le recensement des documents préparatoires, depuis le congrès de Londres.
Quand le printemps sera venu, il est probable que les organisations socialistes nationalement constituées et les fédérations départementales et régionales tiendront leur troisième congrès. Que ce congrès soit, comme l'espèrent Jaurès et plusieurs citoyens, un congrès constituant, ou qu'il soit, comme les deux premiers, un congrès parlementaire, il marquera sans doute la fin d'une période encore dans l'histoire de l'action socialiste. Sous ce titre courant: du deuxième congrès au troisième ces cahiers publieront aussitôt après les documents et les renseignements de la période ainsi déterminée. En particulier, de même que nous avons publié les réponses données par les militants socialistes à la consultation internationale ouverte à la Petite République sur l'affaire Dreyfus et le cas Millerand, ainsi nous publierons les réponses utilement sérieuses données par les militants socialistes à la consultation nationale ouverte aux Congrès sur les meilleurs moyens de constituer le parti socialiste français.
Enfin sous ce titre le ministère de Millerand nous publierons autant que nous le pourrons le recensement textuel des arrêtés ministériels signés, des décrets présidentiels contresignés, et des lois votées dans les questions ouvrières par M. Millerand ou sur sa proposition ou avec sa collaboration.
Nous nous réservons de publier tous documents et renseignements qu'il y aurait lieu sur les sujets particuliers qui n'entreraient pas en ces grandes rubriques.
Des commentaires distincts et libres accompagneront cette année encore nos documents et nos renseignements.
Parmi les documents contemporains, c'est-à-dire parmi ceux de la période où nous paraissons, nous ne publierons que ceux qui sont à la fois d'un usage évidemment immédiat et utiles à conserver. En particulier nous continuerons impartialement à publier tous les renseignements que l'on nous demandera sur les formes accessibles d'action bonne évidemment, que ces formes soient officiellement ou ne soient pas classées parmi les formes reconnues de l'action socialiste.
Par un arrangement nouveau et pour faciliter le travail de nos abonnés, toutes les fois que les documents et les renseignements formeront corps, au lieu de les éparpiller en plusieurs cahiers, nous les laisserons d'ensemble, et au besoin nous les garderons isolés de toute contamination. Et alors le cahier sera pour le travail un recueil et un véritable volume indépendant. Et il ne sera plus en ce sens un cahier que pour l'administration. Nous pouvons par exemple espérer que nous aurons un cahier qui sera tout entier de la consultation nationale, des cahiers qui seront tout entiers du congrès socialiste international.
Pareillement toutes les fois que des collaborateurs libres nous feront l'amitié de nous apporter des cahiers, nous ferons tout ce que nous pourrons pour que l'auteur soit vraiment libre dans son cahier libre. Tout le cahier, texte et couverture, lui appartiendra.
La liberté typographique de l'écrivain représentera la liberté morale de l'auteur. Et le cahier sera pour le travail et pour l'action vraiment un livre indépendant et libre. Et en ce sens il ne sera plus un cahier que pour l'administration. Il n'y aura jamais parmi nous aucune relation d'auteur à directeur, d'employé à employeur, aucune subordination, mais corrélation d'homme libre à homme libre, d'auteur à gérant sans intermission commerciale d'autorité bourgeoise. L'auteur écrira sous sa responsabilité personnelle sincèrement et librement, vraiment. Il n'engagera pas le prochain. Le prochain ne l'engagera pas. Il n'engagera pas l'administration des cahiers. L'administration des cahiers ne l'engagera pas. Il ne sera tenu qu'à user de sa liberté.
C'est dans ces conditions que nous avons demandé au citoyen Francis de Pressensé des cahiers de politique et d'action internationale. Non seulement il nous a promis que dans le courant de l'année il nous en donnerait deux ou trois, mais il nous a promis qu'il aurait prêt pour cet automne un cahier d'ensemble sur la politique internationale du socialisme, sujet auquel il pensait lui-même.
C'est aussi à ces conditions que nous avons demandé à Hubert Lagardelle des cahiers de théorie et d'action socialiste. Il nous donnera dans un mois tout un cahier intitulé: les intellectuels devant le socialisme—le problème de la petite bourgeoisie. Deux mois plus tard il nous donnera tout un cahier au moins sur le socialisme municipal en France. Les cahiers de Lagardelle entreront en brochures en série dans la bibliothèque du Mouvement Socialiste.
Aux mêmes conditions nous demanderons, quand il y aura lieu, des cahiers à plusieurs citoyens.
Pareillement enfin quand nous donnerons des travaux de science ou des œuvres d'art—inclassables ou classées drames, romans ou poèmes—le cahier sera vraiment pour le travail et pour la beauté une œuvre indépendante, pure et libre. Libre de nous. Et en ce sens il ne sera plus un cahier que pour l'administration. Car étant assurés que nous devons commencer la révolution sociale par la révolution de nous-mêmes, par la révolution sociale morale de nous-mêmes, c'est pour nos cahiers d'abord que nous avons remplacé le gouvernement des auteurs par l'administration, la saine et libre et vraiment socialiste administration de leurs œuvres. Si donc j'avais encore à publier la lumière de Jérôme et Jean Tharaud, au lieu de la couper en trois morceaux comme je le fis, je la donnerais toute pareille à l'admirable tirage à part que nous en avons fait. Quand au printemps nous publierons des mêmes Tharaud Orphée en Frioul nous en ferons un très beau livre entièrement libre aux mains des auteurs.
A ces conditions nous publierons avant le premier cahier de Lagardelle un roman, si nous pouvons le nommer ainsi, la première œuvre publiée de René Salomé: vers l'action sera le deuxième cahier de la deuxième série.
A ces conditions nous publierons bientôt un drame satirique: le Bacchus de notre ami Lionel Landry. Notre ami est récemment parti pour la Chine. Il a obtenu dans le corps expéditionnaire français un poste évidemment inoffensif. Par son métier même il est qualifié pour nous envoyer des courriers. Il nous enverra des courriers de Chine. Un court billet qu'il m'envoie du bateau me promet un courrier sur le transport des troupes expéditionnaires. Ce premier courrier pourra passer en janvier.
Notre ami Henri Genevray, heureusement retourné parmi nous après deux ans de voyage intercontinental, nous donnera des cahiers de voyage. Il commencera par nous donner un cahier d'ensemble sur l'expansion coloniale devant le socialisme.
Léon Deshairs nous donnera cette année au moins un cahier d'art.
Enfin et surtout je dois annoncer mystérieusement qu'une excellente compagnie formée d'aînés que nous avons—pour dire le très beau mot une équipe de bons ouvriers littéraires—se prépare à entrer encore dans ces cahiers.
Mais l'œuvre que nous publierons avec une singulière cordialité sera de M. Antonin Lavergne un long roman: Jean Coste, ou l'instituteur de village. L'auteur est lui-même un ancien instituteur, un primaire de culture et de métier. Il est devenu professeur d'école normale primaire. Il pouvait comme tout le monde faire sa petite cosmosociographie. Mais cet honnête homme a fait le roman, l'histoire de ce qu'il sait. Jean Coste passera sans doute en trois cahiers.
Nous envoyons ferme ces cahiers à tous nos anciens abonnés. Leur abonnement, ayant commencé du premier janvier dernier, est valable jusqu'au 31 décembre prochain. Nous prions seulement ceux d'entre eux qui ne nous ont pas encore acquitté leur abonnement de vouloir bien considérer que depuis le commencement nous payons nos imprimeurs ordinaires. Ce serait une erreur de s'imaginer que l'on ne doit pas nous payer parce que nous sommes socialistes. Nous sommes assurés que la plupart de nos camarades les ouvriers compositeurs, les correcteurs et les imprimeurs sont socialistes aussi. Mais c'est justement parce qu'ils sont socialistes que l'imprimerie de Suresnes les paie comptant au tarif syndical. Pour aujourd'hui nous prions ceux de nos anciens abonnés qui n'ont pas pensé encore à le faire de vouloir bien nous apporter ou nous envoyer en un mandat le montant de leur abonnement.—Nous prions instamment ceux de nos anciens abonnés qui auraient déménagé pendant les vacances de vouloir bien nous donner sans aucun retard leur nouvelle adresse, pour que nos fiches et le répertoire soient rectifiés avant le commencement de la deuxième série.
Nos anciens abonnés savent que nous avons régulièrement envoyé les cahiers de la première série à plus de trois cents abonnés gratuits, pour la plupart instituteurs, dont les noms et adresses nous avaient été communiqués par l'administration des Journaux pour tous, 19, rue Cujas, Paris. Huit mois d'exercice patient et de correspondance active ont permis à cette administration de nous communiquer plus de cinq cents nouveaux noms. Nous les avons acceptés. Si lourd que soit financièrement pour nous un tel service, nous enverrons donc régulièrement les cahiers de la deuxième série à plus de huit cents abonnés gratuits, pour la plupart instituteurs, choisis pertinemment.
Nous prions instamment nos amis non seulement de vouloir bien eux-mêmes s'abonner, mais de vouloir bien aussi nous présenter et honnêtement nous procurer le plus d'abonnés qu'ils pourront. Nous savons de certain que beaucoup de personnes s'imaginent innocemment qu'elles ont assez fait pour ces cahiers quand elles les ont lus par communication. Nous nous permettons d'attirer leur attention sur ce qu'il y aurait de parasitaire à user indirectement de cette publication sans participer aux frais de son établissement.
Nous envoyons éventuellement ces cahiers à plus de deux mille huit cents personnes automatiquement choisies parmi celles qui peuvent s'y intéresser.
Nous les envoyons d'abord éventuellement aux abonnés du Mouvement Socialiste. La direction de cette revue amie a bien voulu nous faire communiquer la liste administrative de ses abonnés. Nous espérons qu'ayant par le Mouvement connaissance pragmatique de l'action socialiste internationale pendant qu'elle se meut ils demanderont à nos cahiers cette indispensable connaissance historique de l'action que l'on ne peut donner qu'un peu après que se sont dessinés les temps de repos.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à tous les abonnés du bulletin de l'Union pour l'action morale. L'administration de cette revue a bien voulu nous communiquer la liste de ses abonnés. Nous leur envoyons éventuellement nos cahiers. Nous sommes en effet de ceux qui ne peuvent nullement distinguer la révolution sociale de la révolution morale, en ce double sens que d'un côté nous ne croyons pas que l'on puisse opérer profondément, sincèrement, sérieusement la révolution morale de l'humanité sans opérer toute la révolution de son habitat social, et qu'inversement nous croyons que toute révolution formelle serait vaine si elle ne comportait pas le labourage et la profonde éversion des consciences.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à tous les correspondants de la Ligue française pour la défense des droits de l'homme et du citoyen. L'administration de cette ligue a bien voulu nous communiquer son dernier bulletin. Nous y avons trouvé imprimés les noms des républicains actifs qui ont constitué à Paris et surtout en province des sections de la ligue. Nous pensons que nous avons obtenu ainsi une liste sérieuse d'anciens dreyfusards. Or il n'échappera pas à nos lecteurs que nous sommes les seuls dans une certaine région qui ayons exactement gardé la juste rigueur méthodique de l'ancienne action dreyfusiste. Alors que les différents États Majors dreyfusistes, comme la plupart des États Majors, délaissaient la considération des droits pour la contemplation des avantages, nous avons seuls dans une certaine région,—et nous n'en sommes aucunement heureux,—continué nous-mêmes à respecter rigoureusement la méthode que nous avions demandé que l'on respectât. Nous pensons aussi que nous réussirons à démontrer à ces nouveaux abonnés que la révolution sociale, au sens où nous la préparons, peut seule donner à tous les hommes le véritable exercice de tous les droits humains, peut seule instituer une cité humaine où tous les hommes soient accueillis comme des citoyens véritables.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à beaucoup d'universitaires, professeurs de l'enseignement supérieur et de l'enseignement secondaire, instituteurs et professeurs de l'enseignement primaire et de l'enseignement primaire supérieur, soit qu'ils fussent abonnés déjà au bulletin de l'Union pour l'action morale, soit que nous ayons demandé leur nom à l'annuaire. Nous espérons que leur enseignement pourra se nourrir des documents et des renseignements, des commentaires, des travaux et des œuvres qu'ils auront dans ces cahiers. Nous espérons qu'ils n'hésiteront pas à nous avouer pour un des leurs, à voir dans ces cahiers le travail d'enseignement que nous y mettons avant tout.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers aux secrétaires et aux délégués des groupes socialistes qui aux récents congrès constituaient à peu près un parti opposé au parti de la domination autoritaire. Nous regrettons que le secrétariat du Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire nous ait refusé communication de ses listes. Nous regrettons toujours tout ce qui sera du huis clos. Nous n'avons pu avoir une liste sérieuse des principaux syndicalistes. Nous envoyons éventuellement nos cahiers aux citoyens secrétaires et délégués des groupes adhérents à la Fédération Socialiste Révolutionnaire, et aux Fédérations départementales et régionales. Nous les envoyons éventuellement aux Coopératives socialistes.
Autant que nous l'avons pu nous envoyons éventuellement nos cahiers aux universités populaires, aux sociétés sérieuses d'enseignement laïque et de culture postscolaire. A ces institutions surtout conviennent les principaux éléments dont nos cahiers sont formés. Si la libre pensée n'impliquait pas une audience impartiale et attentive infatigablement accordée à l'impartiale proposition des documents et des renseignements, des commentaires, des travaux et des œuvres, elle ne serait plus qu'une lamentable contrefaçon de la pensée dogmatique, de la serve pensée.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à plusieurs visiteurs des pauvres. Nous savons qu'une charité intelligente et constante ne tarde pas à s'apercevoir que la société présente est mécaniquement organisée pour faire des pauvres et de la pauvreté.
Quand nous aurons fini de publier la deuxième série de nos cahiers, nous publierons un index, devenu indispensable, de ces deux séries.
21 décembre 1900
En janvier 1898 mon ami l'éminent historien Pierre Deloire publiait dans la Revue Socialiste, sous la rubrique ordinaire littérature et philosophie, un article que je lui demande la permission de reproduire en entier:
M. Henry Bérenger a ouvert dans la Revue Bleue une très intéressante enquête sur les responsabilités de la Presse contemporaine.
Parmi les réponses qu'il a reçues, celle de M. Lucien Marc, directeur de l'Illustration, est à citer la première, parce qu'elle pose, en fait, la question, dans le détail.
Envisageons la presse au point de vue industriel. Sa matière première est le papier blanc, qu'elle transforme en feuilles imprimées. Souvent, les frais de la transformation dépassent le prix de vente du produit fabriqué, et le bénéfice ne vient que des sous-produits, ainsi qu'il arrive pour beaucoup d'industries.
En journalisme, le sous-produit, c'est la publicité.
...Contrairement à l'opinion courante, ce ne sont pas les journaux à bon marché qui ont le plus besoin des annonces pour équilibrer leur budget. Le Petit Journal, le Petit Parisien, journaux à un sou, gagnent sur leur papier. Par contre, voici le compte d'exploitation du Figaro pour l'exercice 1896:
| RECETTES | ||
| Abonnements et vente au numéro | 2.695.045 32 | |
| Annonces et réclames | 1.707.566 81 | |
| Recettes diverses | 140.856 43 | |
| Total des recettes | 4.543.468 56 | |
| DÉPENSES | ||
| Fabrication du journal: rédaction, papier, impression, affranchissement, etc. | 2.503.526 22 | |
| Frais généraux | 547.298 37 | |
| Total des dépenses | 3.050.824 59 | |
| Bénéfice | 1.492.643 97 | |
| ‗‗‗‗‗‗‗‗‗‗‗ | ||
Ainsi, le Figaro, journal à trois sous, ne réalise même pas, sur la vente et l'abonnement, de quoi subvenir à la moitié de ses frais généraux. Le surplus, et la totalité du bénéfice net, sont fournis par la publicité.
Si, au lieu des comptes du Figaro, nous examinions ceux du Times, journal à trente centimes, nous verrions s'accentuer le phénomène de la perte sur le papier, compensée par le produit des annonces. Que serait-ce si, du Times, nous passions au New-York Herald et à ses numéros du dimanche qui, pour cinq sous, donnent soixante-quatre pages de grand format dont chacune contient autant de matières que les quatre pages d'un journal parisien!
Voilà donc en France, en Angleterre, aux États-Unis, trois journaux en pleine prospérité, ne vivant que de la publicité. Il n'y a pas là, comme on le croit, un mal résultant du bas prix des journaux.
Nous sommes forcés de constater qu'ici le raisonnement de M. Lucien Marc n'est pas juste: car si un journal donné perd sur son papier, s'il vend son papier à perte, c'est évidemment qu'il vend ce papier à un prix trop bas; peu importe que ce prix soit plus élevé que le prix des autres journaux. Le mal vient donc bien pour une grande part, comme les socialistes l'ont signalé, de ce que la presse, elle aussi, est soumise au régime de la concurrence bourgeoise: «La façon mercantile d'envisager les choses, a répondu M. Georges Renard, devait triompher, là comme ailleurs, dans une société où tout se vend et s'achète, où tout, depuis le bras jusqu'au cerveau de l'homme, est devenu marchandise.»
Le mal vient, pour une grande part aussi, et l'Union pour l'action morale l'a signalé plus vigoureusement que la plupart des autres consultés, de ce que la conscience publique est faussée parce que beaucoup de consciences individuelles sont faussées[6]: «La source du mal est plus loin que là où la main de l'État peut atteindre; elle est dans les consciences. Espérons que celles-ci se reprendront et que le remède sortira de l'excès même du mal... Dans le monde des travailleurs, on voit poindre pour le journal un dédain et même un mépris de bon augure. Récemment, les membres ouvriers de la commission consultative de la Bourse du Travail ont fait fermer la salle de lecture des journaux quotidiens, parce qu'il en résultait, pour les lecteurs, plus de trouble que de profit. En Angleterre, c'est le sérieux de la population ouvrière qui a le plus contribué à moraliser la presse [7]. En France aussi, on finira par comprendre qu'il vaut mieux être travailleur que parleur; et l'éducation réelle que tout le monde désire aura pour effet de faire dédaigner tout journal, à moins qu'il ne soit un journal positif, un journal qui incite à l'action vraie.»
Nous croyons que c'est à nous, socialistes, qu'il revient de fonder un tel journal. M. Anatole Leroy-Beaulieu représente que «le socialisme, à l'affût des causes de destruction, se réjouit, avec une cynique logique, de cette corruption qui nous attriste et nous indigne, se félicitant de tout ce qui détruit la cohésion de la société française, s'applaudissant de tout ce qui énerve les âmes, brise les énergies et prépare la dissolution prochaine de la patrie.» A ces paroles ignorantes ou menteuses, opposons la réalité des vouloirs socialistes:
M. Georges Renard propose, entre autres, le remède suivant:
«1º Fonder des journaux qui ne seraient plus aux mains d'un financier ou d'actionnaires anonymes, mais qui, soutenus par les cotisations régulières d'un parti ou d'un groupe d'hommes se connaissant et professant les mêmes opinions, seraient la propriété et l'expression de ce parti ou de ce groupe. En bannir soigneusement toute affaire, toute réclame, tout article payé[8]. Il ne serait pas impossible que ces journaux honnêtes, s'ils étaient bien rédigés, réussissent, conquissent de l'autorité et réagissent par leur autorité sur les autres.»
Nous savons en effet que la cité socialiste ne se fera pas sans éléments et que c'est nous qui devons, dès à présent, lui préparer des citoyens. Pour cela voici quel nous imaginons que serait, dans la société bourgeoise, un journal socialiste.
Ce journal agirait envers les bourgeois inconvertissables exactement selon les règles de la morale bourgeoise. Il agirait envers les socialistes et les bourgeois convertissables selon les enseignements de la morale socialiste [9]. Par exemple on le vendrait aux bourgeois inconvertissables exactement comme un journal bourgeois; et on le donnerait aux socialistes et aux bourgeois convertissables, car un journal est un moyen d'enseignement, et on doit donner l'enseignement.
Ce journal serait nourri par les socialistes; ceux-ci prendraient sur leur salaire, socialiste ou bourgeois, pour assurer le salaire socialiste des socialistes qui travailleraient au journal.
Tous les ouvriers qui travailleraient au journal, ouvriers intellectuels et ouvriers manuels, ouvriers écrivains et ouvriers compositeurs d'imprimerie, ouvriers directeurs et ouvriers protes recevraient un salaire socialiste, c'est-à-dire entre eux un salaire égal, puisqu'ils travailleraient tous de leur mieux pour le bien du journal.
Ce journal serait exactement socialiste en son texte: on n'y verrait aucune réclame commerciale.
Ce journal serait un: on n'y verrait pas, dans le même numéro, en première page un article exact contre les courses et en quatrième page les résultats complets et les pronostics des mêmes courses; on n'y verrait pas en première page des articles exacts contre les théâtres de passe et en quatrième page, fidèlement insérées, les communications de ces mêmes théâtres.
Ce journal ne serait pas rédigé par des journalistes professionnels, mais par les hommes de chaque métier; les moissonneurs y parleraient du blé, les maçons de la bâtisse; les professeurs y parleraient de l'enseignement et les philosophes de la philosophie; on ne serait pas journaliste, on serait, comme on disait, un honnête homme qui aurait un métier et qui, au besoin, écrirait de ce métier dans le journal.
Ce journal serait exactement sincère, il n'embellirait jamais les faits, il n'embellirait jamais les espérances même.
Enfin et surtout ce journal serait un journal de famille, s'adressant d'abord aux femmes et aux enfants, sans qui toute œuvre est vaine; et il garderait envers tous ses lecteurs la très grande révérence, car elle est due aussi aux grands enfants.
Quand Pierre Deloire écrivit cet article, on peut dire que l'affaire Dreyfus devenait sérieuse. L'article paraissait le 15. L'avant-veille, 13, après qu'un conseil de guerre eut acquitté Esterhazy, Zola envoyait sa lettre au Président de la République:
Et c'est un crime encore que de s'être appuyé sur la presse immonde, que de s'être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment dans la défaite du droit et de la simple probité. C'est un crime d'avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu'on ourdit soi-même l'impudent complot d'imposer l'erreur, devant le monde entier. C'est un crime d'égarer l'opinion, d'utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu'on a pervertie, jusqu'à la faire délirer. C'est un crime d'empoisonner les petits et les humbles, d'exaspérer les passions de réaction et d'intolérance en s'abritant derrière l'odieux antisémitisme, dont la grande France libérale mourra, si elle n'en est pas guérie.
Tout le monde alors découvrait à quel redoutable danger la presse immonde exposait en France la justice, la vérité, l'humanité, la santé sociale. Et cependant l'article de Pierre Deloire n'était pas un article de circonstance. Il n'était pas non plus l'aération d'un rêve individuel. Ni la manifestation d'un rêve collectif. Il était l'exposé délibéré d'un plan d'action.
Depuis le premier mai 1897 quelques jeunes gens mettaient en commun tout ce qu'ils pouvaient pour fonder un journal propre, plus tard, quand ils seraient devenus des hommes. J'étais parmi eux. Ils étaient venus au socialisme sincèrement et par une révolution profonde intérieure. Je donnerai quand j'en aurai le temps l'histoire de cette révolution. Ou plutôt je donnerai les longues histoires de toutes ces révolutions, car chaque homme libre a sa révolution sociale et ces tout jeunes gens étaient déjà libres. Puis quand j'en aurai le temps je donnerai la longue histoire de tous les apprentissages qui suivirent toutes les révolutions, car je sais que les longues histoires sont les seules qui soient vraies à peu près. Et aujourd'hui je ne donnerais pas la brève histoire de l'apprentissage commun. Mais je suis forcé de parler pour ma maison.
A l'heure où commence mon histoire, ces jeunes gens étaient donc venus sincèrement au socialisme et profondément. Ils ne savaient pas bien ce que c'était que le socialisme. Ils ne pensaient pas que ce fût un domaine à partager entre plusieurs gros propriétaires. Ils s'imaginaient que le socialisme était l'ensemble de ce qui prépare la révolution sociale et pensaient que cette révolution sociale tendait à faire le bonheur de l'humanité. Le même historien Pierre Deloire, négligeant un peu ses travaux professionnels, avait rédigé non pas un catéchisme ou un manuel—car personne alors n'eût oser parler de catéchisme ou de manuel socialiste,—mais un raccourci commode. Il publia ce raccourci dans la même Revue Socialiste, le 15 août 1897. Si imparfait que ce raccourci me paraisse à présent, il convient que je le reproduise en entier:
DE LA CITÉ SOCIALISTE
Dans la cité socialiste les biens sociaux seront bien administrés.
Les socialistes veulent remplacer autant que possible le gouvernement des hommes en société par l'administration sociale des choses, des biens: En effet, les hommes étant variés indéfiniment, ce qui est bon d'ailleurs, on ne peut pas organiser le gouvernement des hommes selon une exacte méthode scientifique; tandis que, les biens n'étant pas indéfiniment variés, on peut organiser selon une exacte méthode scientifique l'administration des biens. Or la plupart des difficultés, des souffrances qui paraissent tenir au mauvais gouvernement des hommes tiennent à la mauvaise administration des biens.
Pour bien organiser l'administration des biens, les socialistes veulent socialiser le travail social, c'est-à-dire l'ensemble du travail qui est nécessaire pour que la cité continue à vivre.
A cette fin, ils veulent socialiser la matière qui est nécessaire au travail social, c'est-à-dire les moyens sociaux de production: la terre en ce qu'elle peut servir à la culture sociale; le sous-sol, mines et carrières; l'outillage industriel, machines, ateliers, magasins, l'outillage commercial, magasins, voies et moyens de communication. Les moyens de production seront socialisés, c'est-à-dire qu'ils seront rendus à la cité, à l'ensemble des citoyens.
Le travail social sera socialisé, c'est-à-dire qu'il sera fait par l'ensemble des citoyens. Les parts individuelles du travail social, c'est-à-dire les parts du travail social qui seront données à la cité par chacun des citoyens, seront, non pas sans doute identiques entre elles, car cela ne se pourrait pas, mais, autant que possible, égales entre elles, en ce sens que les différences qu'elles auront encore ne seront commandées que par les différents besoins de la cité et par les différentes aptitudes individuelles des citoyens comme travailleurs, et en ce sens que ces inévitables différences de qualité, d'intensité, de durée, seront, autant que possible, compensées par d'autres différences de qualité, d'intensité, de durée, de manière que les parts individuelles du travail social soient, autant que possible, égales en quantité.
En échange la cité assurera aux citoyens une éducation vraiment humaine, et l'assistance exacte en cas de maladie ou d'infirmité, enfin l'assistance entière pendant la vieillesse.
L'éducation sera égale pour tous les enfants, non pas, bien entendu, en ce sens que les éducations individuelles seraient identiques entre elles, mais en ce sens que les différences des éducations individuelles ne seront commandées que par les différentes ressources de la cité et par les différentes aptitudes individuelles des citoyens comme élèves.
Les moyens de consommation seront laissés à la libre disposition des citoyens en quantités autant que possible égales entre elles.
Les avantages de ce régime sont à considérer à l'égard de la cité et à l'égard des citoyens.
A l'égard de la cité, ce régime épargnera le travail humain, dont le gaspillage est immoral. Cette épargne sera réalisée par plusieurs causes, dont les trois suivantes:
La concurrence sera supprimée. Or elle est mauvaise. Il semble à première vue qu'elle a de bons effets dans la société présente, mais ces bons effets ne sont que des commencements de réparation aux maux qu'elle a conmencé par causer elle-même. Nous ne reconnaissons pas toujours comme elle est mauvaise parce que notre éducation, mauvaise aussi, nous a dressés à travailler par un sentiment de vaine émulation, mauvais, étranger au travail même et à la fin propre du travail. La concurrence est mauvaise en son principe: il est mauvais que les hommes travaillent les uns contre les autres; les hommes doivent travailler les uns avec les autres; ils doivent travailler à faire de leur mieux leur travail, et non pas à se servir de leur travail pour vaincre d'autres travailleurs. La concurrence est cause que les travailleurs ne sont point payés selon ce qu'ils ont fait, ce qui serait juste au sens étroit de ce mot, ni payés d'un paiement normal, ce qui serait juste au sens large, ou harmonieux, mais surtout selon ce que leurs concurrents n'ont pas fait. La concurrence a souvent cet excès que, lorsque l'un des concurrents a reconnu qu'il ne peut pas travailler mieux que ses concurrents, il tâche que ceux-ci travaillent plus mal, pour être sûr de les vaincre quand même, d'où les manœuvres frauduleuses. La concurrence est souvent faussée par la réclame, qui tend à donner l'avantage au travail plus connu sur le travail mieux fait, et par la falsification, qui tend à donner l'avantage au travail mieux paraissant sur le travail mieux fait. Enfin la concurrence internationale est cause de la guerre, de la paix armée, des maux qui suivent, comme la concurrence interindividuelle est cause des procès, de véritables guerres privées, de la plupart des haines publiques et privées, des maux qui suivent.
L'oisiveté sera supprimée. Pour calculer l'épargne de travail social ainsi réalisée, il ne faut pas comparer seulement dans la société présente le nombre des oisifs au nombre total des citoyens; il faut ajouter au nombre des oisifs le nombre de tous les citoyens qui travaillent dans la société présente à pourvoir au luxe individuel des oisifs.
La production sera centralisée autant qu'il est possible; or, si la centralisation est mauvaise pour la vie intérieure des hommes et pour le travail supérieur de l'humanité, surtout pour l'art et pour la philosophie, elle est bonne pour la production sociale, parce qu'elle permet aux citoyens de faire mieux et plus vite le travail social de production, et, justement ainsi, d'être mieux et plus tôt libres pour leur vie intérieure et pour le travail supérieur de l'humanité. La cité socialiste organisera la culture intensive, l'industrie intensive, centralisera le commerce, de manière à tirer de la matière qui est proposée à l'activité humaine le plus des meilleurs moyens de consommation.
A l'égard des citoyens, le régime socialiste aura sur la société présente au moins deux avantages:
Il établira entre et pour tous les citoyens une fraternité, une solidarité réelle et vivante; une justice, une égalité réelle et vivante; une liberté réelle,—au lieu d'une fraternité fictive; d'une justice fictive; d'une liberté fictive.
Il amortira autant que possible les à-coups individuels. Dans la société présente on laisse les malheurs individuels tomber de tout leur poids sur ceux des citoyens qui se trouvent au droit, et qui souvent en sont écrasés. Et comme il y a, malgré tout, en fait, des solidarités individuelles indéfinies, ces malheurs ont des répercussions indéfinies, incalculables. Si bien que le progrès même est, en fin de compte, onéreux. Par exemple quand on invente une machine qui supprime la moitié du travail dans un métier, les consommateurs, en général, en tirent un certain bénéfice parce que les prix baissent, mais la moitié des producteurs sont mis à pied, et ces malheurs individuels ont le plus souvent de telles et si lointaines répercussions que l'ensemble du mal ainsi causé aux citoyens est pire que n'est avantageux le bénéfice donné aux consommateurs. Dans la cité socialiste, au contraire, il suffira, quand on fera pour un métier de telles inventions, de réduire sans à-coup le nombre des travailleurs intéressés, soit en faisant moins d'apprentis de ce métier-là, soit en donnant à certains de ces travailleurs le temps d'apprendre un nouveau métier; en attendant d'ailleurs, que les mesures prises aient leur plein effet, on en sera quitte pour diminuer le nombre des heures où travailleront les ouvriers de ce métier, ce qui ne sera pour personne un malheur dans la cité.
Ainsi constituée, la cité socialiste sera parfaite en ce qu'elle sera socialiste. En ce qu'elle sera une cité humaine il se pourra qu'elle soit imparfaite encore. Mais elle sera la moins imparfaite possible des cités humaines possibles, en ce sens que toutes les difficultés, toutes les souffrances y seront au pis-aller égales à ce qu'il faut qu'elles soient dans toute société individualiste. Soient les difficultés, par exemple, qui tiennent au choix du métier et à la paresse:
Comment pourrez-vous, nous dira-t-on, assurer dans la cité socialiste le service des métiers les plus pénibles, ou les plus ennuyeux, en un mot des métiers sacrifiés?
Remarquons d'abord qu'à mesure que le machinisme ira croissant les métiers se rassembleront de plus en plus et qu'il y aura de moins en moins des métiers sacrifiés. Remarquons ensuite que dans la cité socialiste on pourra toujours compenser par des avantages de durée ce que les métiers sacrifiés auraient encore de pénible ou d'ennuyeux. Et enfin, si, malgré cette compensation, les travailleurs volontaires désertaient certains métiers, il suffira, pour assurer le service de ces métiers, d'en faire un service commandé, obligatoire, universel et personnel.—Mais, dira-t-on, c'est là de la contrainte!—Sans doute, c'est là de la contrainte, mais c'est une contrainte juste et officielle. Tandis que dans la société présente sévit une contrainte universelle, d'autant plus redoutable qu'elle est à la fois injuste et sournoise: injuste en ce qu'elle ne s'exerce pas également sur tous les citoyens; sournoise, car on ne veut pas avouer que l'on contraint certains citoyens à faire certains métiers, mais on est bien content que la misère générale soit telle qu'il y ait des citoyens qui tombent si bas que de remonter jusqu'à ces métiers-là justement leur paraisse un bonheur. Et c'est sur cela que repose toute la société présente. Pour ne pas vouloir faire de certains métiers, de certaines fonctions sociales, de certains services, des services commandés, on gaspille de la souffrance humaine: au lieu de faire descendre les travailleurs, s'il y a lieu, des métiers moyens aux métiers sacrifiés, on les laisse tomber, sans vouloir avoir l'air de s'en apercevoir, beaucoup plus bas, assez bas pour qu'ils aient encore bien de la chance, comme on dit, de remonter jusqu'à ces métiers-là.
Et que ferez-vous, nous dira-t-on, des paresseux? Remarquons d'abord qu'il y aura beaucoup moins de paresseux quand tous les citoyens auront reçu l'éducation normale. Remarquons ensuite qu'il y aura beaucoup moins de paresseux dans une cité où la plupart des métiers seront sans cesse ouverts à tous, parce qu'il y aura beaucoup moins de fausses vocations, parce qu'il n'y aura point de vocations forcées, parce que les vies mal engagées ne le seront point sans retour possible. Enfin si, dans une cité où trois ou quatre heures au plus d'un travail facile suffiront pour assurer la vie quotidienne, si, dans une telle cité, il se trouve encore des paresseux qui refusent toute espèce de travail, ces malades ne mourront pas de faim dans une cité qui sera aussi riche en moyens de consommation, mais on les réduira au strict nécessaire.—Ils seront donc, dira-t-on, entretenus aux frais de la cité?—Sans doute, mais que fait la société présente, sinon de les entretenir aussi, et très cher, dans ses asiles, ses hôpitaux, ses prisons, ses colonies de relégation, ou dans ses plus somptueux hôtels, parasites mendiants ou parasites luxueux, ou bien ouvriers des mauvais métiers.
Selon cette méthode d'analyse exacte et de comparaison, toujours on verra que ce sont justement les pis-allers de la cité socialiste, supposés, qui sont la règle habituelle, réelle, de la société présente.