«Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu'il le fût. Il eût été inutile à notre Seigneur Jésus-Christ, pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi: mais qu'il est bien venu avec l'éclat de son ordre!
»Il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ, comme si cette bassesse était du même ordre duquel est la grandeur qu'il venait faire paraître. Qu'on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur abandon, dans sa secrète résurrection, et dans le reste; on la verra si grande, qu'on n'aura pas sujet de se scandaliser d'une bassesse qui n'y est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme s'il n'y en avait pas de spirituelles; et d'autres qui n'admirent que les spirituelles, comme s'il n'y en avait pas d'infiniment plus hautes dans la Sagesse.
»Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela, et soi; et les corps, rien.»
—«L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui l'univers n'en sait rien.
»Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la morale.»
«Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité, mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage en possédant des terres. Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point; par la pensée, je le comprends.»
—Le passage que vous me citez, mon ami, est le plus connu.
—Je le citerai quand même, citoyen. Je suis parfaitement décidé à citer même les stances de Polyeucte, si elles résident sur le chemin de nos conversations. Nous ne courons pas après l'inédit; nous ne courons pas après l'inconnu; nous ne courons pas après l'extraordinaire: nous cherchons le juste et le convenable, et beaucoup de juste et beaucoup de convenable fut dit avant nous mieux que nous ne le saurions dire.
—Ce n'est pas moi, mon ami, qui vous en ferai un reproche. Moi non plus je ne cours pas après le bizarre comme tel. Mais quand le bizarre est juste, vrai, convenable, harmonieux, j'accueille le bizarre et même je le recherche; et quand c'est le connu, le banal qui est juste, vrai, convenable, harmonieux, j'accueille ce banal que je n'ai pas eu à chercher. Je vous disais seulement que le passage que vous m'avez cité est le plus connu. La vigueur, la justesse, la nouveauté, la fraîcheur de la métaphore l'a installé dans la mémoire des hommes et les bons examinateurs l'ont souvent donné à développer au baccalauréat: Développer cette pensée de Pascal: L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Alors il fallait redire en six pages de mauvais français tout ce que le grand Biaise avait si bien dit en douze lignes. Cet exercice conférait l'entrée à l'apprentissage des arts libéraux. Du baccalauréat il remontait à la licence, dispensait ainsi du service militaire pour deux années, conférait l'entrée universitaire et le droit officiel d'enseigner. Je ne suis pas assuré qu'il ne soit remonté plus haut encore, jusqu'à l'auguste agrégation, où les bons se distinguent décidément des mauvais. Provisoirement écartés de ces grandeurs, mon ami, nous n'avons pas à développer cette pensée de Pascal. Nous remarquerons seulement qu'elle ne porte que sur la distance du premier au deuxième ordre, sur la distance des corps aux esprits, et qu'enfin cet écart intéresse beaucoup moins Pascal que la dernière distance du deuxième au troisième ordre, que la distance des esprits à la charité. Au point que dans le morceau que j'ai commencé à vous lire, et que je vais continuer, morceau plus long, sans métaphore, plus important, la distance infinie des corps aux esprits figure seulement la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle. Et croyez bien que si Pascal avait connu que l'usage de la métaphore déplacerait plus tard dans la mémoire des hommes l'importance qu'il voulait donner respectivement à ces deux distances, il aurait sans doute négligé la métaphore, car il n'était pas homme à préférer la plus belle des comparaisons à la plus infime raison.
Je continue:
«Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité; cela est d'un ordre infiniment plus élevé.
»De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée: cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité: cela est impossible, et d'un autre ordre, surnaturel.»
—J'entends tout cela comme il convient, docteur. Il est vrai que la solidarité socialiste soit en laïcité comme la charité chrétienne est en chrétienté, non moins profonde, non moins intérieure, s'il est permis de parler ainsi, non moins entière, non moins première, non moins différente en genre, et non moins située en un ordre propre. Ainsi la science, l'histoire des hommes et des sociétés peut conduire et conduit souvent au sentiment de la solidarité, mais elle n'est pas le sentiment de la solidarité même et ne peut remplacer le sentiment de la solidarité.
—Nous en causerons, mon ami, quand nous causerons de l'enseignement: car la fréquente et heureuse introduction de la science à la solidarité, mais parfois l'incommunication de la connaissance à l'action, cette contrariété réside au cœur de l'enseignement et se manifeste surtout au cœur de l'enseignement. Pascal avait vivement et profondément senti quel saut il faut faire, au moins en théorie, à qui veut passer du deuxième ordre au troisième, aller de la connaissance à l'action, de la science à la religion, de la géométrie à la charité, qui est la sainteté humaine. Il avait ressenti d'autant plus proprement quel était l'écart intermédiaire qu'il avait été lui-même, et qu'il était demeuré quand même un géomètre, ayant abandonné bien plutôt la matière que la méthode et que le sens de son ancienne géométrie. Et c'est ici que nous nous retrouvons. Comme il demeura ce que nous nommons un mathématicien dans l'exercice rigoureusement exact de la charité, ainsi et sans doute involontairement il demeurait un arithméticien dans l'administration de son estomac. Toujours la même quantité de nourriture, que l'estomac en voulût plus ou moins, qu'il en voulût ou qu'il n'en voulût pas. Évidemment il considérait son estomac comme une simple machine, et non pas comme un organe, c'est-à-dire qu'il ne le considérait pas comme une machine vivante, pièce d'un vivant, d'une plus grande machine vivante. A conférer avec l'anatomie et la physiologie cartésiennes, simplistes. Et il voulait régir son estomac par les lois mécaniques mathématiques, arithmétiques, par quoi les mécaniciens régissent les machines inanimées, inorganiques. C'est qu'il ne s'était évadé de la mathématique universelle que par la contemplation de la sainteté, par le sens de la charité. Au lieu que nous, qui nous sommes évadés de la mathématique et de la mécanique universelles par la considération de la morale, par la volonté de l'action, par le sens de la solidarité, outre cela nous nous sommes évadés de la mécanique universelle, ou plutôt l'humanité moderne s'est évadée de la mécanique universelle par le progrès de la physique même et, un peu plus, de la chimie, et surtout par l'institution et par le progrès des sciences naturelles indépendantes, par la liberté de l'histoire naturelle et de l'histoire humaine. Et c'est pour cela que nous n'aurions pas l'idée à présent de nous traiter l'estomac comme on traite, ou plutôt comme on n'oserait pas traiter une chaudière de machine à vapeur.
—Concluons, docteur.
—Non, mon ami, ne concluons pas. Que serait-ce, conclure, sinon se flatter d'enfermer et de faire tenir en deux ou trois formules courtes, gauches, inexactes, fausses, tous les événements de la vie intérieure que nous avons si longuement et si soigneusement tâché d'élucider un peu. Ne nous permettons pas de faire un de ces résumés qui sont commodes à lire quand on prépare un examen. Nous ne parlons pas pour les gens pressés, pour les citoyens affairés, qui lisent volontiers les tables des matières. Nous parlons pour ceux qui veulent bien nous lire patiemment.
—Laissons cela, docteur, pour quand je vous conterai l'institution de ces cahiers.
—J'admets que l'on essaye de ramasser en formules, qui sont simples, tous les événements simples, qui sont assez nombreux, et tous les devoirs simples, qui sont beaucoup plus nombreux. J'admets en particulier que l'on essaye d'établir des formules pour la pratique, pour la morale. Mais comment formuler toutes les nuances que nous avons tâché de respecter; comment formuler toutes les complexités, tous les rebroussements, toutes les surprises, tous les retournements, toutes les sous-jacences et tous les souterrainements que nous avons tâché de respecter. Tout au plus pourrions-nous dire, tout à fait en gros, qu'il est proprement chrétien de soigner son corps de son mieux, mais que l'attrait du Paradis séduit beaucoup de chrétiens, parmi les meilleurs. Ainsi le christianisme serait caractérisé à cet égard par une résistance officielle exacte opposée à la maladie et à la mort, mais l'application du christianisme serait compromise au point de nous présenter souvent une incontestable complicité avec la maladie et avec la mort.
—Mes conclusions, docteur, si vous me permettez d'employer ce mot, seraient, si vous le voulez bien, beaucoup moins favorables au christianisme. Il me semble que nous avons négligé une importante considération. Laissons les attraits plus ou moins involontaires qui peuvent séduire le chrétien de la terre et l'effet plus ou moins inconscient de ces attraits sur la maladie et sur la mort des chrétiens. Il me semble que nous avons encore à faire une importante considération. Il me semble qu'outre cela le christianisme encore démunit le chrétien devant la maladie et devant la mort. Permettez-moi, docteur, de vous rappeler ce que nos bons professeurs de philosophie nommaient l'influence du moral sur le physique.
—Je me rappelle parfaitement, citoyen: il y avait aussi l'influence du physique sur le moral. Cela nous fournissait de belles antithèses.
—Pour cette fois, docteur, l'antithèse correspondait à une réelle contrariété. Il ne me semble pas que je m'avance inconsidérément, si je prétends que les dispositions morales d'un malade influent considérablement sur sa maladie et sur son retour à la bonne santé. La tristesse, l'ennui, la gêne, le désespoir collaborent à la périclitation comme la joie et le bonheur travaillent au rétablissement. Je crois l'avoir senti moi-même au temps que j'étais en danger. Il me semble que je le sens très bien à présent que je suis en convalescence. Et il me semble que c'est ici que les chrétiens sont désarmés, profondément faibles. Ceux qui ont parmi eux l'imagination un peu efficace doivent se représenter la béatitude avec un élancement tel que, même avertis, même le voulant, même y tâchant, ils doivent n'avoir pas ce goût profond de la vie et de la santé qui est sans doute un élément capital de la longévité.
—Oui, vous avez raison. Un bon chrétien doit manquer d'un certain attachement profond à la vie, animal, et je dirais presque d'un enracinement végétal. D'où sans doute une certaine hésitation dans la défense la mieux intentionnée, une certaine incertitude, inexactitude et maladresse à la vie. D'ailleurs il ne me serait pas difficile de trouver dans le christianisme un remède à cela. Il est dit qu'il y aura peu d'élus, et si les chrétiens n'étaient pas présomptueux la peur de comparoir les inciterait à reculer au plus loin qu'ils pourraient l'heure de la mort. Mais beaucoup de chrétiens sont présomptueux. D'ailleurs une certaine épouvante, en même temps qu'elle veut échapper à la mort, peut affaiblir le malade jusqu'à le livrer inerte, au lieu qu'une certaine sécurité, en même temps qu'elle désire la mort, peut réconforter le malade et contribuer à son rétablissement. Vous voyez comme tout cela est toujours compliqué. Il y a toujours des croisements et des bifurcations.
—Il y a toujours des croisements et des bifurcations dans nos passions et dans nos sentiments. Mais il me paraît incontestable que le christianisme est en particulier compliqué. Il embrasse tant de contradictions intérieures ou introduites qu'il peut de soi donner réponse à tout. Il embrasse presque tous les excès, et ainsi les excès qui donnent réponse aux excès contraires, et il enveloppe aussi les tempéraments, qui donnent réponse à tous les excès, et il embrassait les excès, qui donnent réponse même à l'excès du tempérament. Il paraît à première vue aussi compliqué, aussi riche que la vie. Et c'est pour cela qu'il paraît souvent se suffire à lui-même. Il ne paraît se suffire à lui-même, citoyen, que par l'insuffisance de son exigence. Beaucoup d'hommes se sont imaginé qu'il était toute une vie. Mais à peine est-il tout un monde. Et il n'est qu'un semblant de la vie, une image grossière, une étrange combinaison d'infini déraisonnable et de vie assez malade. J'irai jusqu'à dire qu'il est une contrefaçon, une malfaçon de la vie. Sous prétexte que ce qui n'est pas vivant est en général beaucoup moins complexe que ce qui est vivant, nous sommes en général beaucoup trop portés à nous imaginer que la complexité—ou même que la contradiction intérieure—garantit la vie. Non: elle y est nécessaire, au moins à la vie ainsi que nous la connaissons. Mais elle n'y est pas suffisante.
—Remarquez, mon ami, que ces chrétiens à qui vous reprochez d'avoir aimé la maladie et la mort n'aimaient la maladie humaine et la mort, n'aimaient le martyre—souffrance, maladie et mort pour le témoignage—que pour s'introduire à la vie éternelle et ainsi à l'éternelle santé.
—N'ayez pas peur, citoyen: citez le Polyeucte.
—Je le citerai:
—Remarquez, docteur, car il est temps de le dire, que ces chrétiens à qui je reproche d'avoir aimé ou bien reçu la maladie et la mort humaine admettaient aussi, admettaient surtout qu'il y eût une souffrance éternelle, et une maladie éternelle, et une mort éternelle contemporaine, ou, pour parler exactement coéternelle à tout leur bonheur, à leur vie éternelle, à leur béatitude et à leur santé.
—Cela, mon ami, est un article de leur foi.
—Je m'attaquerai donc à la foi chrétienne. Ce qui nous est le plus étranger en elle, et je dirai le mot, ce qui nous est le plus odieux, ce qui est barbare, ce à quoi nous ne consentirons jamais, ce qui a hanté les chrétiens les meilleurs, ce pour quoi les chrétiens les meilleurs se sont évadés, ou silencieusement détournés, mon maître, c'est cela: cette étrange combinaison de la vie et de la mort que nous nommons la damnation, cet étrange renforcement de la présence par l'absence et renforcement de tout par l'éternité. Ne consentira jamais à cela tout homme qui a reçu en partage, ou qui s'est donné l'humanité. Ne consentira jamais à cela quiconque a reçu en partage ou s'est donné un sens profond et sincère du collectivisme. Ne consentira pas tout citoyen qui aura la simple solidarité. Comme nous sommes solidaires des damnés de la terre:
tout à fait ainsi, et sans nous laisser conduire aux seuls mots, mais en nous modelant sur la réalité, nous sommes solidaires des damnés éternels. Nous n'admettons pas qu'il y ait des hommes qui soient traités inhumainement. Nous n'admettons pas qu'il y ait des citoyens qui soient traités inciviquement. Nous n'admettons pas qu'il y ait des hommes qui soient repoussés du seuil d'aucune cité. Là est le profond mouvement dont nous sommes animés, ce grand mouvement d'universalité qui anime la morale kantienne et qui nous anime en nos revendications. Nous n'admettons pas qu'il y ait une seule exception, que l'on ferme la porte au nez à personne. Ciel ou terre, nous n'admettons pas qu'il y ait des morceaux de la cité qui ne résident pas au dedans de la cité. Certitudes, probabilités ou rêves, réalités ou rêves, ceux de nous qui rêvent, nous sommes aussi parfaitement collectivistes en nos rêves et en nos désirs que nous le sommes et dans nos actions et dans nos enseignements. Jamais nous ne consentirons à un exil prolongé de quelque misérable. A plus forte raison ne consentirons-nous pas à un exil éternel en bloc. Ce ne sont pas seulement les événements individuels, particuliers, nationaux, internationaux, politiques et sociaux qui ont opposé la révolution socialiste à la réaction d'Église. Mais ces événements sont l'expression et presque je dirais que cette opposition est le symbole d'une contrariété foncière invincible. L'imagination d'un exil est celle qui répugne le plus à tout socialisme. Jamais nous ne dirons oui à la supposition, à la proposition de cette mort vivante. Une éternité de mort vivante est une imagination perverse, inverse. Nous avons bien assez de la vie humaine et de la mort humaine.
—Pour la mort vivante les anciens avaient commencé, non seulement ceux que vous n'aimez pas, les barbares, mais ceux que vous leur préférez. Pour que la cité de Thèbes résistât aux ravages de l'anarchie—déjà—le roi Créon avait jugé indispensable que la fraternelle et coupable Antigone fût enfermée vivante dans un cachot naturel,
Avez-vous un Sophocle, mon ami?
—Sans doute, que j'en ai un, docteur.
Nous cherchâmes longtemps le Sophocle que je croyais avoir. Il n'y en avait pas.
—Je vous demande pardon, docteur, d'avoir été ainsi présomptueux. Je croyais bien avoir un Sophocle. Je me rappelle celui que j'avais au collège, un vieux bouquin mince cartonné en papier marbré, une vieille et mauvaise édition que je lus passionnément. Depuis j'ai un souvenir si présent du texte grec, une représentation si nette que je croyais avoir le texte même sur quelque planche de ma bibliothèque.
—Vos souvenirs si présents ne vous permettraient seulement pas de me faire de mémoire une citation correcte.
—Il est vrai.
—Un bon souvenir ne vaut pas un bon texte. Quand vous irez à Paris vous achèterez pour quelques sous une petite édition classique nouvelle.
—Je n'y manquerai pas. Ne confondons pas, docteur: avoir une représentation fidèle d'une statue ou d'un texte, avec: pouvoir les reproduire. Ce sont là deux opérations distinctes. Les identifier supposerait que la représentation d'une statue est une petite statue et que la représentation d'un texte est un petit texte. Beaucoup d'anciens se le sont représenté communément. Mais nous avons renoncé à ces psychologies un peu enfantines. Souvent je préfère la représentation que j'ai à l'objet lui-même, ce qui revient à dire que je préfère la représentation que j'ai dans ma mémoire, l'image où tous mes souvenirs ont travaillé, à la nouvelle présentation que j'aurais. Mais si vous préférez les textes, j'achèterai un petit Sophocle. La première fois que j'irai à Paris, j'irai en acheter un à la Société nouvelle de librairie et d'édition, 17, rue Cujas.
—Pourquoi là, mon ami?
—Pour beaucoup de raisons que je vous donnerai plus tard, docteur, mais surtout parce que cette maison est, à ma connaissance, la première et la seule coopérative de production et de consommation qui travaille à l'industrie et au commerce du livre. En attendant que nous ayons le texte original, contentons-nous, docteur, de ce que nous avons: Antigone mise à la scène française par Paul Meurice et Auguste Vacquerie, et nous avons encore la musique de Saint-Saëns, partition chant et piano. Je crains que les vers ne vous paraissent bien mauvais.
—Je m'en contenterai d'autant plus volontiers pour aujourd'hui que cette adaptation assez fidèle nous fut heureusement représentée aux Français. Écoutons ce Créon:
Mouvement d'effroi du Chœur.
Créon continue:
Antigone se lamente:
Antigone se lamente et sa lamentation me paraît apparentée à la lamentation chrétienne:
La condamnation prononcée, annoncée par Créon me paraît comme une indication des futures damnations:
Antigone se lamente, et l'expression de sa lamentation même est à la fois païenne avec des indications chrétiennes:
Et le chœur lui rappelle fort opportunément que ce genre de supplice, que vous ne m'empêcherez pas de considérer comme une esquisse de l'enfer, avait souvent été infligé à de grands personnages:
Le chœur donne les exemples:
Que nous pouvons lire à volonté, car il y a une variante:
Après une réflexion salutaire sur la force du Destin, le chœur bien renseigné donne un nouvel exemple:
Nouvelle réflexion salutaire et nouvel et dernier exemple:
Antigone sort.
Mon ami ces vers lyriques de messieurs Paul Meurice et Auguste Vacquerie ne valent pas les stances de Pierre Corneille. Vous connaissez les causes de cette imparité. Messieurs Paul Meurice et Auguste Vacquerie ne sont ou n'étaient pas des poètes comparables à l'ancien Pierre Corneille. D'ailleurs il est plus difficile de traduire en poète que de donner, de produire, soi-même en poète. Je vous assure que ces plaintes et ces consolations, s'il est permis de les nommer ainsi, étaient redoutables quand elles étaient chantées à la scène, et qu'elles étaient accompagnées.
—Je les entendis, docteur, au temps que j'étais jeune. Les lamentations harmonieuses d'Antigone et les lâches consolations harmonieuses du chœur me paraissaient redoutables, mais nullement épouvantables comme les imaginations de l'enfer chrétien. Jamais les païens, qui aimaient la vie et la beauté, n'ont pu ni voulu réussir à de telles épouvantes. Il faut qu'il y ait au fond du sentiment chrétien une épouvantable complicité, une hideuse complaisance à la maladie et à la mort. Vous ne m'en ferez pas dédire.
—Les lamentations antiques et les consolations du chœur vous paraissaient harmonieuses représentées sur la scène aux Français. Nul doute qu'elles ne fussent harmonieuses représentées devant les Athéniens. Mais j'ai peur que dès ce temps-là, mon ami, la maladie et la souffrance, la mort et l'exil ne fussent pas harmonieux aux misérables qui les enduraient dans la réalité. Il y a loin de la douleur tragique aux laideurs de la réalité. Vous n'avez pas oublié toutes les horreurs de l'histoire ancienne, les horreurs barbares, que les Hellènes ont connues, et, aussi, les horreurs helléniques, les haines et les guerres civiles parmi les cités et dans les cités, les massacres et les ravages, puis la haine et la guerre des pauvres et des riches, les tyrannies, les oligarchies et les démagogies, et, déjà, la triste résignation dure d'Hésiode. Non, mon ami, je ne suis pas fasciné par la mémoire de mes versions grecques au point d'avoir oublié cela.
—Moi non plus, docteur, et je ne voulais pas instituer une cité antique harmonieuse et factice. Mais vous n'allez pas non plus m'instituer une cité antique identique au moyen âge de la chrétienté. Sans faire aucune espèce de métaphysique, je suis bien forcé d'accepter qu'il y a eu un génie antique et un génie chrétien et que le génie chrétien est à beaucoup d'égards différent du génie antique. Cela étant admis, je prétends, et je maintiens, et je maintiendrai toujours que le génie chrétien est beaucoup plus favorable à toute maladie. Quand nous disons que l'Église catholique est opposée au socialisme—et c'est cela qui rend si délicate la situation des socialistes chrétiens sincères, très peu nombreux en France—nous n'entendons pas seulement par là qu'elle veut tenir des militants exilés des biens de ce monde: nous entendons plus profondément qu'elle veut tenir d'anciens militants exilés des biens éternels, qu'elle admet côte à côte une Église triomphante et un Enfer, une résidence de béatitude et une résidence de maladie et de mort. Là est vraiment le non possumus. Imaginé ou non pour épouvanter les pécheurs, l'enfer a plus encore épouvanté les chrétiens les meilleurs.
—Vous me l'avez déjà dit.
—Je vous demande pardon. Mais cette épouvante me tient au cœur.
—Elle vous empêche de réserver que nous ne croyons pas aux propositions de la foi catholique parce que ce n'est pas vrai.
—J'essayais de comparer seulement, docteur, l'idée que nous avons de ce que nous voulons à l'égard de la maladie et de la mort à l'idée que les chrétiens ont de ce qu'ils croient aux mêmes égards. Leur épouvante me tient à l'âme. Il n'y a pas seulement, des catholiques à nous, la distance d'une imagination vaine à une sincère critique universelle; cela ne serait rien en comparaison de ce qu'il y a: mais vraiment il y a l'inconciliabilité d'une imagination perverse à une raison modeste amie de la santé. J'ai pensé beaucoup à cela pendant plusieurs années que mes amis Marcel et Pierre Baudouin travaillaient à un drame en trois pièces qu'ils finirent d'écrire en juin 1897 et que les imprimeurs finirent d'imprimer en décembre de la même année.
—Au revoir, mon ami, me dit le docteur, et portez-vous bien. Je reviendrai vous voir encore une fois, car je sais les honneurs que les gens bien portants doivent aux convalescents. Puis c'est vous qui reviendrez chez moi.
—Car je sais les honneurs que les simples citoyens doivent aux moralistes. Revenez vite, monsieur l'honorable, revenez bientôt.
—Je ne saurais, car j'ai beaucoup de commissions à faire à Paris.
—Hâtez-vous, monsieur le commissionnaire, hâtez-vous, car j'attends mon cousin.
—Qui donc ce cousin?
—Et quand mon cousin est là, docteur, on ne peut plus causer tranquille. Mon cousin n'aimera pas beaucoup les lenteurs et les longueurs de nos dialectiques attentives. C'est un garçon impatient.
—Mais qui donc, ce cousin?
—Je vous dis qu'il est impatient comme vous. Sachez donc, ô docteur, que j'ai en province un cousin que je nomme respectueusement et familièrement mon grand cousin, et qui moins respectueusement, et plus familièrement, me nomme réciproquement son petit cousin. Cet intitulé tient à ce qu'il est plus vieux que moi et qu'ainsi quand j'étais petit lui au contraire il était grand. Et nous avons continué à nous intituler ainsi d'autant plus commodément qu'il est grand et fort, haut en épaules, tandis que je suis petit et bas. Il est de son métier ouvrier fumiste.
—Ouvrier fumiste?
—Ouvrier fumiste. Comme le nom l'indique, il travaille à tous les appareils qui produisent de la fumée, aux cheminées, poêles, fourneaux et calorifères. Il ne vient nullement à Paris, comme un lecteur astucieux pourrait l'en soupçonner faussement, pour introduire quelque variété en nos débats. Car nous n'avons que faire de nous varier, docteur?—Nous ne causons pas pour nous varier, mais nous cherchons la vérité. Il accourt à Paris pour l'Exposition.
—Naturellement, puisqu'il vient de la province.
Il accourt à Paris pour l'Exposition. Universelle. C'est-à-dire interprovinciale, internationale, et aussi intermétropolitaine. On lui a dit qu'il y avait à l'Exposition des cheminées monumentales, sans compter la tour Eiffel, des tuyaux de poêle extraordinaires, des fourneaux compliqués, des chaufferettes agencées pour la plus grande gloire de l'industrie nationale et des calorifères bien faits pour témoigner de la grandeur de l'esprit humain. Comme homme, comme Français, comme fumiste, mon cousin accourt à l'Exposition, déjà glorieux de la gloire commune et de la gloire professionnelle. Mon grand cousin est un garçon qui aime à voir par lui-même. Il devait arriver cette semaine.
—Cette semaine? L'Exposition n'ouvre que le 14 avril.
—Justement. Mon cousin prétend que pour bien voir ces machines-là il faut les voir avant qu'elles aient commencé. Une idée à lui.
—Comment serait-il entré?
—Il est des accommodements. Quelque camarade en fumisterie lui aurait prêté sa carte d'exposant. Mon cousin comptait venir cette semaine. Il escomptait l'adoucissement habituel de la température en cette saison. Quand la température est plus douce, la fumisterie est moins urgente. Mais l'adoucissement escompté n'est pas venu. Mon cousin nous arrivera dès qu'il pourra quitter pour quelque temps son travail.
—Quel est son caractère?
—Je ne sais pas si vous lui plairez.
—Je ne sais pas non plus s'il me plaira.
—C'est un grand bon garçon malin. Ancien élève des Frères des Écoles chrétiennes, il a pour les chers Frères un peu de reconnaissance et beaucoup de mauvaises paroles. Il a eu son certificat d'études. Il a beaucoup lu de mauvais romans, de feuilletons, qui n'ont pour ainsi dire pas laissé trace en son imagination. Il a une belle écriture douce qui ne lui ressemble pas. Il calcule parfaitement, et c'est lui qui fait les comptes de son patron. Une bonne instruction primaire. Bon ouvrier, comme ouvrier. Habile de ses mains. Comme il travaille dans une toute petite maison de province—le patron, deux compagnons, un ou deux goujats—il fait un peu de tous les métiers: maçon, carreleur, plâtrier, marbrier, serrurier, tôlier, et non pas seulement pur fumiste. Audacieux, et téméraire même: ainsi le veut le métier. Les fumistes sont encore plus téméraires que les couvreurs, puisque les cheminées sont plus hautes que les toits. D'ailleurs ce qui nous semble témérité chez eux est une espèce particulière de sérénité, une accoutumance à demeurer dans les hauteurs. Il aime à causer. Vous parlez à lui, vous allez, vous allez, vous parlez devant lui. Enfin à un mot, à un geste, vous vous apercevez qu'il vous faisait poser, qu'il vous faisait marcher, qu'il faisait la bête, qu'il savait parfaitement ce qu'il vous a fait dire. C'est une espèce d'humeur qui m'a semblé très fréquente parmi les ouvriers, au moins en cette province, en particulier parmi les ouvriers du bâtiment. Les ouvriers du bâtiment sont naturellement des faiseurs de palabres, des organisateurs de conférences. La place publique et la rue leur est naturelle. Beaucoup de blague, souvent de bonne blague, surtout de blague à froid. Tous les jours il achète sa Petite République, chez la marchande de journaux, qui lui garde aussi les romans populaires paraissant en livraisons. Il doit acheter aussi l'Histoire Socialiste, parce qu'elle est socialiste, parce qu'il aime l'histoire, parce qu'elle paraît en livraisons identiques, parce que l'éditeur est le même, c'est encore du Rouff. Mon cousin lit tout cela en mangeant, à déjeuner, lit la Petite République et croit assez que c'est arrivé, lit ses livraisons et sait parfaitement que ce n'est pas arrivé, lit son Histoire et croit tout à fait que cela est arrivé. Mon cousin est un socialiste classé. Il vient me demander compte.
—Vous demander compte?
—Me demander compte. Mon cousin est, vous le pensez bien, membre—et membre très actif—du Groupe d'études sociales d'Orléans, adhérent au Parti ouvrier français. Un vote régulier du groupe, auquel mon cousin avait pris part, m'avait institué délégué de ce groupe au futur ancien Congrès général des Organisations Socialistes Françaises. Heureusement que le Conseil national veillait. Survint le bon guesdiste, le fidèle dûment recommandé. Le groupe eut une seconde réunion, beaucoup plus régulière que la première, procéda ensuite à un second vote, beaucoup plus régulier que le premier. La minorité me demeura fidèle. Mais la majorité me renia. Mon cousin, ayant été de la minorité, prétend que je fus moralement son délégué au Congrès.
—Je ne sais pas bien ce que c'est qu'un délégué moral.
—Moi non plus. Mais mon cousin est entêté. Il nous dira ce qu'il veut dire.
—Et de combien était cette minorité fidèle?
—Quoique absent, j'obtins quatre voix.
—Avouez que c'est bien peu. La majorité infidèle était sans doute au moins égale à cinq voix?
—Égale à cinq voix, docteur, elle eût été valable. Mais elle était beaucoup plus considérable: elle montait jusqu'à six voix—sur dix votants. Il n'y eut aucune abstention.—Au revoir.
Le docteur en allé revint sur ses pas:
—J'allais vous laisser le livre que j'avais apporté. Je n'y pensais plus. Il faut que je le rende avant les vacances de Pâques à la bibliothèque où je l'ai emprunté. Ce sont les Provinciales. Quand votre cousin vous demandera compte, vous pourrez lui faire quelques citations intéressantes:
«Et si la curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont dans Jansénius, son livre n'est pas si rare, ni si gros, que je ne le pusse lire tout entier pour m'en éclaircir, sans en consulter la Sorbonne.»
—Ne croyez pas, docteur, que mon grand cousin ni ses camarades entendent ces allusions.
—S'il est ainsi que vous me l'avez dit, je suis assuré qu'il entendra au moins ce qui suit:
«Il n'y eut jamais de jugement moins juridique, et tous les statuts de la Faculté de théologie y furent violés. On donna pour commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et l'on n'eut égard ni à ses récusations ni à ses défenses; on lui refusa même de venir en personne dire ses raisons. Quoique par les statuts les moines ne doivent pas se trouver dans les assemblées au nombre de plus de huit, il s'y en trouva toujours plus de quarante, et pour empêcher ceux de M. Arnauld [c'est-à-dire les amis, les partisans d'Arnauld] de dire tout ce qu'ils avaient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devrait dire son avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table une clepsydre, c'est-à-dire une horloge de sable, qui était la mesure de ce temps; invention non moins odieuse en de pareilles occasions que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du cardinal Palavicin, ayant été proposée au concile de Trente par quelques-uns, fut rejetée par tout le concile. Enfin, dans le dessein d'ôter entièrement la liberté des suffrages, le chancelier Séguier, malgré son grand âge et ses incommodités, eut ordre d'assister à toutes ces assemblées.
Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs, voyant une procédure si irrégulière, résolurent de s'absenter, et aimèrent mieux sortir de la Faculté que de souscrire à la censure. M. de Lannoy même, si fameux par sa grande érudition, quoiqu'il fît profession publique d'être sur la grâce d'un autre sentiment que saint Augustin, sortit aussi comme les autres, et écrivit contre la censure une lettre où il se plaignait avec beaucoup de force du renversement de tous les privilèges de la Faculté.»
Allons, au revoir, au revoir. Ce que je vous ai lu n'est pas du Pascal. C'est un exposé que Racine a fait dans une Histoire de Port-Royal qu'il a laissée en manuscrit, et qu'on a placée depuis dans ses œuvres. M. Havet nous a donné cet exposé au commencement des remarques sur la première provinciale. Quand le gouvernement et le pape étaient d'accord, on ne tenait pas compte de la règle faite contre les moines.
5 mai 1900,
Le samedi saint, comme je l'avais annoncé à la troisième page de la couverture du septième cahier, j'administrai, de une heure à quatre heures et demie, au siège de ces cahiers, chez mon ami Tharaud, 19, rue des Fossés-Saint-Jacques, solitaire. Les Parisiens étaient partis pour la province. Et les provinciaux n'étaient pas venus à Paris. Un coup de sonnette. Mon ami René Lardenois.
—Bonjour. Je viens te dire bonjour entre deux trains. Je suis arrivé à onze heures cinquante-neuf en gare d'Orléans, ce matin. Ou du moins je devais arriver à onze heures cinquante-neuf. Mais les trains ont souvent un peu de retard, à cause des vacances.
—Tu es toujours à Bayonne?
—J'ai tant roulé que je ne regardais plus même l'heure aux cadrans intérieurs des gares. Je confondais le jour et la nuit, ce qui est la dernière des perversités.—Oui, toujours, au Lycée de Bayonne. J'avais demandé le Nord-Est. Mes parents demeurent à Belval. C'est la dernière station avant Mézières. Une simple halte. A défaut du Nord-Est, j'avais au moins demandé le Nord. A défaut du Nord, j'avais au moins demandé l'Est. On m'a nommé à Bayonne. Un bon lycée. Je repars ce soir à huit heures quarante-cinq, par la gare du Nord. Je serai chez moi demain matin à huit heures, dimanche de Pâques. Mais il y aura du retard, à cause des fêtes. Ainsi j'ai un quart d'heure à passer avec toi, montre en main. J'ai un tas de courses à faire dans Paris, et les rues sont toujours aussi impraticables. J'avais un quart d'heure. Il me reste encore dix minutes.
Et il posa sa montre sur la table.
—En dix minutes on ne peut rien dire. Ce n'est pas la peine de commencer. Nous parlerons de tes cahiers quand nous aurons le temps.
—Nous parlerons de ta province et de ta classe quand nous aurons le temps.
—Aux grandes vacances, au commencement d'août, je passerai plusieurs jours à Paris.
—L'Exposition?
—Naturellement. Ne suis-je pas provincial? Et puis vous, les Parisiens, vous raillez, pour avoir l'air spirituels, mais vous y allez tout de même. Seulement, comme vous êtes lâches, vous faites semblant d'y aller pour piloter vos cousins. Vous êtes bien contents, d'avoir des cousins. A peine le tien, le fumiste Orléanais, nous avait-il annoncé sa venue éventuelle que déjà M. Serge Basset, du Matin, avait sur le dos, depuis trois jours, son cousin Bernard, notable commerçant de Quimper-Corentin, si nous le voulons, en tout cas un cousin plus sérieux que le tien, et plus rapide.
—Que veux-tu, mon ami, le sien est un cousin quotidien et le mien n'est qu'un modeste cousin bimensuel, à peu près bimensuel.
—Parlons des copains.
—Quand es-tu parti?
—Les vacances commençaient mercredi soir. Mais j'avais jeudi matin une répétition que je ne pouvais pas, et que je ne voulais pas remettre.
—Tu donnes des leçons?
—Non, je les vends.
—C'est ce que je voulais dire.
—Parlons proprement.
—Ce mot que tu as dit—et par manière de plaisanterie je faisais le dégoûté en souriant—me paraît peu compatible avec la dignité des professions libérales.
—Mettons que je suis fort obligeant, fort officieux; et sans que je me connaisse fort bien en lettres françaises, en lettres latines et en lettres grecques, je laisse les parents de mes élèves apporter chez moi de tous côtés ceux qui sont timides en grec, en latin, et en français, et qui cependant, pour des raisons purement désintéressées, désirent, comme on dit, subir heureusement la première partie des épreuves du baccalauréat classique
—et j'en donne à mes amis pour de l'argent.
—Tu possèdes bien tes auteurs.
—Ce n'est pas étonnant: je m'en nourris.
—Alors?
—Alors, j'ai donné ma leçon jeudi matin. Puis j'ai fait le voyage en plusieurs fois. Jeudi je suis allé de Bayonne à Bordeaux, vendredi de Bordeaux à Tours, aujourd'hui samedi de Tours à la rue des Fossés-Saint-Jacques. Cette nuit, en pleine nuit, j'aurai encore plus de trois heures et demie à passer à Laon. Total: quatre jours au moins. Autant pour le retour, le nostos, hélas! non convoité. Total général: huit à neuf jours. Nous rentrons de mardi matin en huit...
—Le mardi de la Quasimodo?
—C'est cela. Il faut que je sois rentré de la veille au soir, si je ne veux pas dormir en classe. Il faut donc que dès jeudi soir je pense au départ et que vendredi matin je quitte mes parents, comme le conscrit: