Silvie.
Tircis.
Silvie.
Tous deux.
Silvie.
Tircis.
Duo.
L'auteur de ces paroles, & celui qui les avoit mises en musique, eurent sujet d'être contens des applaudissemens de la compagnie. On sortit de cet endroit pour se rendre dans le salon, où l'on s'entretint très-long-temps, en se chauffant, sur les beautés de ce petit opéra. Le jour commençoit à paroître, & le seigneur de la Maison-brillante, qui n'avoit pas discontinué de faire les honneurs de chez lui, & à qui la fatigue d'avoir veillé la nuit avoit ouvert l'appétit du matin, jugea bien que toute l'assemblée devoit être dans le même besoin. Il donna ordre qu'on mît le couvert; & quoique le repas fût aussi magnifique que celui du soupé, les plaisirs de la table ne furent pas ceux qui occupèrent le plus; chacun paroisse ravi d'être auprès de ses inclinations. MM. de Livry étoient à côté de mesdemoiselles de Kernosy; le baron faisoit sa cour à madame la vicomtesse; le comte de Tourmeil, indifférent pour tous les mets délicieux qui étoient devant lui, ne pensoit qu'à entretenir madame de Briance, de l'autre côté, madame de Salgue se félicitoit de voir que Tadillac ne rendoit ses hommages qu'à madame la vicomtesse. La baronne seule, dévorée par sa jalousie, ne pouvoit souffrir qu'une autre personne qu'elle eût su gagner, par ses charmes, le cœur du seigneur de la maison. La compagnie étoit si comblée de joie, qu'on auroit insensiblement gagné l'heure de midi à table, si les domestiques de madame la vicomtesse n'etoient venus avertir que les carrosses étoient prêts. Le grand jour qu'il faisoit alors, ayant dissipé les enchantemens de la nuit passée, donna lieu de reconnoître que la maison où l'on étoit appartenoit à un gentilhomme voisin de madame la vicomtesse, qui, depuis trois ou quatre ans, en avoit fait un gros pavillon à la moderne.
Ce gentilhomme n'y venoit jamais que dans la belle saison. Son absence facilita les moyens au baron de gagner le concierge, & de le faire consentir, moyennant une honnête récompense, qu'il y célébrât cette fête, dont l'invention plut si fort aux dames, qu'elles lui en donnèrent mille louanges. Depuis ce temps-là madame la vicomtesse ne pouvoit plus vivre sans lui; elle étoit enchantée de ses manières nobles & magnifiques; & le seigneur de la Maison-brillante, avec toutes ses qualités avantageuses, n'avoit point altéré la passion que cette dame sentoit pour Tadillac. Il n'y a pas lieu de s'en étonner; ce seigneur de la Maison-brillante l'avoit laissée dans l'erreur où elle étoit de le croire sincèrement le maître de la troupe de comédiens.
On n'arriva qu'après midi au château de Kernosy; les gens de la vicomtesse ne furent point en peine de son absence; Saint-Urbain avoit eu soin de les avertir qu'on ne reviendroit que le matin; ils dirent au baron en entrant, qu'un courrier étoit arrivé en poste pour lui rendre une lettre en main propre; qu'il paroissoit très-pressé de lui parler. Le baron fit comme si cette nouvelle l'eût fort surpris, parce qu'on lui parloit en présence de la vicomtesse, qui prit part à ce qu'on lui disoit, & lui ordonna de venir à son réveil l'instruire des nouvelles que ce courrier lui apportoit; elle alloit prendre quelques heures de repos, pour se remettre des fatigues de la nuit passée.
Avant d'entrer dans sa chambre, elle lui conseilla aussi d'aller se reposer, & d'avertir ses gens qu'ils ne manquassent pas de faire monter ce courrier quand il viendront le demander. Les dames, à l'exemple de madame la vicomtesse, se mirent au lit. MM. de Livry, & le comte de Tourmeil qui étoit arrivé avec les comédiens, dont il paroissoit être le chef, passèrent le reste de la journée à se divertir entre eux. Le baron de Tadillac ne put être de la compagnie; car le prétendu courrier revint justement dans le moment qu'ils entroient dans leur appartement. Les domestiques le firent monter, suivant l'ordre qu'ils en avoient reçu, & Tadillac le retint long-temps exprès, pour empêcher que personne ne se défiât de la supposition de cet homme.
Le baron alla chez la vicomtesse aussi-tôt qu'elle fut éveillée. Son air triste la fit frémir; elle voulut savoir le sujet de cet abattement qui paroissoit sur son visage; & pour toute réponse, elle n'entendit que de profonds soupirs; enfin le baron lui dit qu'il étoit bien malheureux, qu'on l'arrachoit d'auprès de sa personne. Eh! pourquoi, reprit la vicomtesse tout étonnée. Voyez, madame, s'il vous plaît, la lettre que j'ai reçue, dit le baron; c'étoit celle que Tourmeil avoit écrite. L'ayant lue, elle tâcha de le consoler par un discours qui effectivement partoit du cœur. Votre oncle est bien pressant, dit-elle; je vois qu'il vous offre un parti considérable, & qu'il prétend que vous alliez, sans perdre un moment, tenir la parole qu'il a donnée pour vous; mais vous pourriez trouver ailleurs une fortune aussi considérable. Je..... Comme elle alloit continuer, madame de Sugarde entra; le baron fut obligé de se retirer, & ne se trouva point le soir à la comédie.
Madame la vicomtesse y passa le temps à faire des réflexions sur l'absence de Tadillac; enfin craignant qu'il ne prît son parti, & qu'il n'obéît à son tuteur, elle sortit seule, & alla se mettre sur un petit lit de repos qui étoit dans son cabinet; son inquiétude l'avoit abattue, & son esprit ne fut tranquille qu'après l'arrivée du baron qu'elle avoit fait appeler. Vous allez voir, dit-elle des qu'il fut entré, à quel point je suis touchée d'un véritable mérite.
Je ne saurois souffrir qu'un homme tel que vous cherche ailleurs une fortune qu'il dépend de moi de rendre aussi agréable que celle qui se présente de la part de votre oncle. Je vous déclare que je consens de vous épouser, & que rien désormais ne pourra nous séparer, si vous m'aimez autant que je m'en suis flattée. Le baron l'interrrompit en se jetant à ses genoux, & lui dit quantité de choses que la vicomtesse prit pour un excès de sa passion. Saint-Urbain vint dans ce moment avertir qu'on avoit servi le souper. Ils sortirent ensemble du cabinet de la vicomtesse; le baron lui donna la main pour descendre, & entra dans la salle la tenant encore, avec une gaîté qui fut d'un bon augure aux deux aimables sœurs & à leurs amans.
La soirée ne fut pas longue; chacun se sépara en sortant de table, parce que les divertissemens de la nuit précédente causoient une nécessité indispensable de prendre du repos. Le baron, après avoir fait sa cour à madame la vicomtesse, qu'il venoit de conduire dans son appartement, passa chez madame de Briance, où il savoit que le comte de Tourmeil, MM. de Livry & mesdemoiselles de Kernosy étoient. Il y rendit compte du bon succès de sa lettre; on l'en félicita, & il en reçut les complimens de si bonne grace, qu'on vit bien qu'il étoit content. Ce n'étoit pas sans sujet; il savoit qu'en épousant madame la vicomtesse, comme il l'avoit toujours désiré, il assuroit, par ce mariage, sa fortune & son bonheur.
Vos souhaits sont accomplis, lui dit le chevalier; que deviendrons-nous à présent? Rien ne flatte encore nos espérances. Vous êtes bien prompt, lui répondit le baron; à peine ai-je eu un moment pour remercier madame la vicomtesse; demain je travaillerai pour vous: j'espère que M. le comte de Livry sera content, & que mademoiselle de Saint-Urbain ne deviendra jamais l'épouse de M. de Fatville. J'ose même me flatter que si l'occasion se présente de faire connoître M. le comte de Tourmeil à madame la vicomtesse, elle sera ravie d'apprendre sa passion pour madame de Briance, & qu'elle se servira de tout son crédit pour avancer leur mariage.
Le lendemain, le baron, qui désiroit sincèrement de contribuer au bonheur de ses deux cousins, alla du matin rendre visite à madame la vicomtesse, afin de l'entretenir en particulier. Il lui proposa l'alliance de MM. de Livry pour les deux nièces. La vicomtesse accepta la proposition de donner Kernosy au comte de Livry; mais, dit-elle au baron, puisque je vous accorde une partie de ce que vous demandez, faites-moi le plaisir de parler à Saint-Urbain, & de la disposer à m'obéir; j'ai des raisons qui m'obligent à vouloir absolument son mariage avec M. de Fatville: si je pouvois m'en dispenser, je le ferois pour vous plaire. Allons donc lui annoncer que MM. de Fatville & leur oncle arrivent ici aujourd'hui.
La commission que le baron venoit de recevoir, contre son attente, l'embarrassa; il ne crut pas à propos de découvrir au chevalier la vérité du fait, ni de désoler Saint-Urbain, en lui apprenant l'intention de sa tante; il lui dit seulement que MM. de Fatville devoient arriver le soir. Cette aimable personne, extrêmement affligée d'entendre une nouvelle si terrible, feignit de se trouver mal, & alla se mettre au lit, afin de n'être pas obligée de paroître. Madame de Briance lui tint compagnie; Kernosy ne vouloit point la quitter: mais madame la vicomtesse voulut absolument qu'elle vînt faire les honneurs de la maison.
Fatville le conseiller & son oncle arrivèrent sur le soir; un peu après, le frère de Fatville vint en litière, parce qu'il n'étoit pas encore assez bien guéri de sa chûte pour se tenir à cheval, & entra dans la salle de la comédie, où l'on étoit alors. La vicomtesse le reçut agréablement, & lui dit qu'aussi-tôt que la pièce seroit finie, elle le présenteroit à sa nièce, qui s'étoit trouvée mal. Le chevalier de Livry sentit des mouvemens de colère à la vue de son rival, & sa prudence n'auroit pu les retenir, si elle n'avoit été secondée de celle de son frère & des conseils que Tourmeil lui avoit donnés.
Après la comédie, la vicomtesse mena Fatville & la compagnie dans la chambre de Saint-Urbain. Cette visite inopinée embarrassa beaucoup la nièce. Mais quel que fût son embarras, celui qu'on remarqua sur le visage du frère aîné de Fatville étoit bien plus grand: il ne put dire deux paroles de suite, & ne cessa point de regarder Tourmeil qu'il trouva dans la chambre. Madame de Briance qui étoit auprès de lui, dit à la vicomtesse qu'elle l'avoit envoyé chercher pour apprendre quelques morceaux de leur petit opéra. Ce discours augmenta le soupçon de Fatville; il le regarda encore fixément. Tourmeil, ne voulant pas être connu, sortit aussi-tôt; mais le provincial n'en parut pas plus tranquille.
La vicomtesse ne pouvant comprendre quelle étoit la cause de cette agitation d'esprit qui régnoit de part & d'autre, emmena MM. de Fatville, & laissa Saint-Urbain en liberté avec madame de Briance. Après leur sortie, elles raisonnèrent touchant l'émotion qui avoit paru sur le visage du provincial à la vue de Tourmeil, & n'y trouvant rien de vraisemblable, elles conclurent qu'il ajoutoit à beaucoup d'autres défauts, celui d'être jaloux sans sujet.
Cependant le chevalier étoit au désespoir; il ne trouvoit point Saint-Urbain assez résolue pour désobéir à sa tante. Ah! mon frère, disoit-il à Tourmeil, car il l'appeloit souvent de ce nom, que je suis malheureux! que j'envie votre destinée! vous êtes tendrement aimé, & rien ne s'oppose à vos espérances. Vous êtes aimé de même, répondit Tourmeil; & quand on est aimé, c'est offenser l'amour que se plaindre avec tant de violence. Vous n'aimez point, si vous n'espérez rien. L'espoir est inséparable de l'amour; & dans le même temps que l'on croit aimer sans ce secours flatteur, on mourroit de douleur, si l'espérance n'étoit cachée au fond du cœur qui croit l'avoir perdue.
Tourmeil essaya inutilement de consoler le chevalier; ce fut beaucoup de le résoudre à retourner dans la chambre de la vicomtesse; il y alla enfin, & regarda en entrant son rival avec une jalousie terrible, dont il n'auroit pu être le maître, s'il n'avoit senti à son côté son ami, qui ne voulut point l'abandonner dans cette occasion.
Tourmeil, moins prévenu que le chevalier, considéra le provincial avec plus d'attention qu'il n'avoit fait dans la chambre de Saint-Urbain, & après l'avoir entendu parler plusieurs fois: C'est lui-même, dit-il au chevalier; oui, c'est lui-même. Le chevalier lui demanda l'explication de ces paroles. Sortons, lui dit Tourmeil, en baissant la voix, je vais relever vos espérances.
La vicomtesse proposoit alors à MM. de Fatville de signer, après le souper; les articles qu'elle avoit dressés avec leur oncle. Kernosy, que cette proposition affligea, sortit de la chambre, pour avertir sa sœur du dessein de leur tante.
Cependant Tourmeil ayant appris au chevalier le secret qui devoit contribuer à le rendre heureux, fit avertir le baron de le venir trouver. La vicomtesse, qui remarquoit un grand mouvement dans toute la compagnie, craignant que Saint-Urbain, peu disposée à suivre ses volontés, ne songeât à lui échapper, pour aller dans un couvent, ou chez quelqu'une de ses parentes, donna secrètement ses ordres pour faire fermer les portes du château; mais on lui en apporta les clefs avec moins de discrétion: un valet étourdi les lui donna devant MM. de Fatville.
La présence de Tourmeil & du chevalier de Livry, le murmure qui se répandoit dans le château, la vue de ces clefs qu'on venoit d'apporter; tout sembloit annoncer à Fatville l'aîné l'impossibilité de son mariage. L'appréhension de quelque malheur troubla son esprit de telle sorte, que se jetant tout à coup aux pieds de la vicomtesse: Ah! madame, lui dit-il, voulez-vous me perdre? On m'a reconnu; je n'en saurois douter. M. de Tourmeil & le chevalier de Livry sont ici; faites ma paix. J'accepte toutes les conditions qu'ils voudront m'imposer. De quoi donc est-il question? dit la vicomtesse, surprise des paroles & de l'action du provincial; quelle querelle avez-vous avec le chevalier de Livry? & où avez-vous vu ici ce M. de Tourmeil dont vous parlez? Ah! mon neveu, s'écria l'oncle de Fatville, vous vous perdez vous-même par votre frayeur; sans elle madame la vicomtesse ignoreroit absolument la malheureuse aventure qui vous est arrivée. Oui, dit le chevalier en entrant, madame ne la savoit point, mais je venois l'en instruire.
Fatville, que vous voyez, madame, continua-t-il en remarquant qu'on l'écoutoit avec attention, est complice de cet assassinat dans Rennes, qui suivit la querelle que j'avois eue avec un gentilhomme de la province: j'y fus blessé, & M. de Tourmeil, le plus cher de mes amis, pensa y perdre la vie, en défendant généreusement la mienne. Ce fut de la main de ce lâche que Tourmeil reçut un coup par derrière. Nous avions ignoré son nom, parce que celui des assassins qui fut pris ne le savoit pas lui-même; il déposa seulement que celui qui avoit blessé Tourmeil, étoit un ami du provincial avec qui j'avois eu querelle.
L'oncle de Fatville, qui avoit de l'esprit, jugeant bien, par la confusion où il vit son neveu, qu'il n'étoit pas en état de répondre, dit au chevalier de Livry toutes les raisons qu'un honnête homme peut donner pour défendre une mauvaise cause, & pour tâcher de terminer l'affaire à l'amiable. Voilà, dit alors Fatville le conseiller, voilà sans doute ce que les maudits lutins étoient venus prédire. Cette sottise ne seroit pas tombée à terre, & l'on s'en seroit diverti, si l'on n'avoit pas été trop occupé d'ailleurs.
La vicomtesse, qui se piquoit de grandeur d'ame, parut indignée de la mauvaise action de Fatville, & pourtant, à la considération de son oncle, elle pria le chevalier de pardonner à ce malheureux gentilhomme. Le chevalier, qui étoit véritablement généreux, accorda de bonne grâce à la vicomtesse tout ce qu'elle lui demandoit; elle en fut touchée. Mais, reprit l'effrayé Fatville, je ne pourrai jouir de la grace que M. le chevalier de Livry veut bien me faire, si M. de Tourmeil n'est pas aussi généreux que lui. Le chevalier, qui vit bien qu'il n'y avoit plus moyen de cacher le comte de Tourmeil à la vicomtesse, la pria de passer dans son cabinet; le baron les y suivit: ils lui apprirent en peu de mots les divers intérêts qui avoient obligé Tourmeil à déguiser sa véritable condition pour quelques jours. La vicomtesse taupa au mystère, en faveur de l'air de roman qu'elle trouva dans cette aventure; & le baron la trouvant de bonne humeur, lui dit: Madame, il n'y a pas d'apparence que vous eussiez donné mademoiselle de Saint-Urbain à Fatville, sans avoir des raisons pressentes. J'approuve fort que le chevalier ait pardonné à ce perfide, puisque vous l'en avez prié; mais, madame, servez-vous plus utilement du pardon que Tourmeil va sans doute lui accorder aussi à votre prière.
La vicomtesse trouva que le baron de Tadillac avoit raison; elle se voyoit dans l'obligation de quelque reconnoissance envers le chevalier, qui venoit d'accorder de si bonne grace à sa prière le pardon de Fatville; & comme elle n'admettoit pas à son roman le peu de soin que les héroïnes ont de leurs intérêts, sa résolution fut, suivant l'avis de Tadillac, de profiter en cette occasion de vingt mille liv. qu'elle devoit à M. de Fatville. Après tout, Fatville étoit encore trop heureux de sortir d'affaire à si bon marché; il avoit donné sa parole à madame la vicomtesse qu'il lui remettroit cette dette ayant d'épouser mademoiselle sa nièce, & son oncle avoit même offert une somme aussi considérable, en proposant l'accommodement avec MM. de Tourmeil & le chevalier de Livry.
La résolution prise, le chevalier sortit, & le baron resta seul avec la vicomtesse; ne voulant pas laisser refroidir la bonne volonté où il la voyoit, il lui proposa, sans autre cérémonie, de donner mademoiselle de Saint-Urbain au chevalier de Livry, qui avoit beaucoup de bien, de mérite & de naissance, & qui lui appartenoit déjà, ayant accordé mademoiselle de Kernosy à son frère. J'ouvre enfin les yeux, dit alors la vicomtesse, vos deux cousins sont amoureux ici; mais puisque, par leur moyen, je trouve le même avantage que je trouvois en donnant ma nièce à M. de Fatville, & de plus que je juge facilement que vous désirez cette alliance, je l'accepte avec plaisir. Le consentement de la vicomtesse charma le baron; il la pria d'assurer, dès ce soir, le bonheur de tant d'aimables personnes, & le sien, en lui permettant de déclarer la fortune qu'elle lui réservoit. La vicomtesse, que le discours du baron attendrit, fit appeler madame de Briance & MM. de Livry, pour leur apprendre qu'elle avoit accepté la proposition que le baron lui avoit faite pour eux. Jamais joie plus parfaite ne succéda à une plus affreuse tristesse.
Les amans heureux accoururent annoncer leur bonheur à mesdemoiselles de Kernosy. Madame de Briance étoit ravie de voir ses frères, par cette alliance, encore plus parfaitement unis avec elle, & les Fatville étoient satisfaits de la générosité de leurs ennemis. Madame de Salgue, exempte de jalousie, & touchée de l'amour & des charmes du baron, fut la première à témoigner à la vicomtesse la joie qu'elle avoit de son mariage. La baronne de Sugarde étoit seule mécontente; plus d'espérance au chevalier de Livry. Cette réflexion ne pouvoit que lui causer du chagrin; mais le temps n'étoit pas propre à faire paroître ses sentimens.
La nuit se passa sans qu'il fût possible au dieu du sommeil de régner un moment sur un peuple aussi dévoué à la joie; le trouble agréable que l'amour heureux porte dans les cœurs, les agite autant que la plus cruelle tristesse. Tout le monde, au lieu de se coucher, s'employa vigoureusement à terminer l'affaire de Fatville, avant que la nuit se passât. Tourmeil lui pardonna à des conditions avantageuses pour la vicomtesse; mais, à son égard, il ne connut que le plaisir d'accorder un généreux pardon à son ennemi, comme le chevalier de Livry avoit fait.
Dès qu'il fut jour, les Fatville partirent du château, & les amans, satisfaits de leur destinée, ne songèrent qu'à choisir le jour de leur hymen; il ne fut reculé que de trois jours, encore trouvèrent-ils le temps trop long, au gré de leur impatience. La magnificence y régna moins que la joie & l'amour. Le comte de Livry épousa mademoiselle de Kernosy; le chevalier, mademoiselle de Saint-Urbain; le baron de Tadillac, madame la vicomtesse.
Tourmeil ne fut heureux, en épousant madame de Briance, que quelques mois après ses amis, des raisons de famille retardant leur mariage. Il soupira, & se plaignit douloureusement d'être seul dans un jour destiné à la félicité. Vous avez une fortune à laquelle vous ne faites pas réflexion, lui disoit le baron le jour de leurs noces: vous êtes, dites-vous, le plus infortuné des amans? Je suis sûr que vous êtes aujourd'hui le plus amoureux.
Tourmeil goûtoit fort peu cette espèce de consolation; mais l'amour ne retarda son bonheur que pour le rendre encore plus parfait; il épousa madame de Briance, & fut véritablement heureux avec elle. Il semble même que leur hymen rendit leur amour plus ardent & plus tendre.
Ils passèrent encore quelques mois ensemble au château de Kernosy; après ce temps-là, Tourmeil & MM. de Livry emmenèrent leurs belles épouses; & le baron se seroit peut être ennuyé de rester seul avec la sienne, si le voisinage de la charmante madame de Salgue ne l'en eût dédommagé.
Fin de la seconde & dernière partie.
| Le Diable Amoureux, nouvelle espagnole | Jeune homme vous venez d'entendre beaucoup de bruit, pourquoi vous êtes vous tiré de la mêlée? |
| Peau d'Ours | Prens courage, ma fille, j'ai éprouvé ta patience assez long-temps, la récompense viendra. |
Note de Transcription: