Ce ministre, dont les idées étoient grandes et élevées, n'approuva point le projet de Levau, qu'il trouva mesquin, et peu digne d'un monarque dont la gloire et la magnificence jetoient déjà un si vif éclat. Il crut donc devoir, sans le rejeter tout-à-fait, ouvrir un concours pour cette importante entreprise: c'étoit la première fois qu'on suivoit en France une marche aussi solennelle dans l'érection d'un monument public. Le modèle en bois de Levau fut exposé et livré à la critique, qui le condamna d'une voix unanime; et l'on vit paroître en même temps plusieurs autres projets conçus par les plus habiles architectes. Parmi ces nouveaux dessins, on en remarqua un dont personne ne connoissoit l'auteur, et qui, comme l'assure Perrault, fut généralement trouvé beau et magnifique: il étoit de Claude Perrault, médecin; et c'est, à quelques changements près, celui qui, long-temps après, a été exécuté.

Ce projet, que favorisoit l'approbation générale, avoit aussi frappé Colbert; mais il retomba dans ses irrésolutions lorsqu'il entendit soutenir aux gens de l'art qu'un tel plan n'étoit qu'un beau dessin fait uniquement pour éblouir les yeux; qu'au fond il étoit inexécutable, et ne pouvoit même soutenir l'examen. Alors le surintendant résolut de prendre l'avis des plus fameux architectes de l'Italie; et, par une bizarrerie qu'on ne peut guère expliquer, ce fut le dessin de Levau et non celui de l'anonyme qu'il leur envoya. Pour toute réponse, ils lui firent parvenir des projets de leur façon, dont aucun ne parut même supportable.

À cette époque, le chevalier Bernin jouissoit à Rome, comme sculpteur et comme architecte, de la plus haute réputation; il étoit le seul qu'on n'eût pas consulté. Colbert, las de tant de tentatives infructueuses, et éloigné par tous ceux qui l'environnoient du seul projet qui auroit pu le séduire, résolut d'appeler en France cet artiste célèbre, et de lui demander un plan pour un monument qu'il vouloit rendre le plus grand et le plus magnifique de l'Europe.

Le Bernin vint à Paris, et les honneurs qu'on lui rendit, tant sur sa route qu'à son arrivée dans cette capitale, furent tels, qu'ils parurent excessifs, et qu'ils l'étoient en effet. La réception d'un prince du sang n'eût pas eu plus d'appareil[345]. Cet artiste conçut un très-beau projet, un projet général, qui embrassoit le présent et l'avenir. Ses idées et ses dessins tendoient, d'un côté, à lier le Louvre aux Tuileries; et, de l'autre, par une magnifique percée, ils étendoient la place du Louvre jusqu'au Pont-Neuf. Un dessinateur nommé Mathias, qu'il avoit amené de Rome, le secondoit dans ses travaux: c'étoit lui qui prenoit les mesures, qui copioit une partie des dessins, etc. Ce Mathias s'aperçut facilement et prouva que Levau s'étoit trompé dans les alignements qu'il avoit pris: il le dit hautement, ce qui aigrit encore la cabale des artistes français contre l'architecte italien.

Cette cabale avoit pris naissance au moment même de son arrivée en France. Les honneurs prodigieux qu'on lui rendoit excitèrent d'abord la jalousie de ses rivaux; et cette jalousie se changea en haine lorsqu'on le vit à Paris louer sans cesse et avec emphase tout ce qu'avoit produit l'Italie; ce qui étoit, en quelque sorte, déclarer le peu d'estime qu'il faisoit des artistes françois: car, quoiqu'il se conduisit envers eux avec beaucoup de prudence et de politique, donnant des éloges à tout ce qui lui paroissoit en mériter, se taisant sur les choses où il croyoit trouver des défauts, cependant il étoit loin de parler des productions françoises avec le même enthousiasme; et ces différences étoient facilement saisies par l'amour-propre, si prompt à s'alarmer. Levau, premier architecte, ne voyoit point sans douleur cette préférence humiliante pour lui qu'on accordoit à un étranger. Le peintre Lebrun, qui étoit au premier rang dans la faveur du monarque, s'effrayoit de l'idée de la partager avec un homme dont le mérite passoit alors pour très-grand, qu'on avoit reçu avec tant de distinction, et qu'on parloit de fixer pour toujours à Paris. Mais celui qui intrigua le plus fortement contre lui fut Charles Perrault, secrétaire du conseil les bâtiments: il avoit la confiance du ministre, et l'on peut juger qu'il désiroit avec ardeur de faire adjuger l'entreprise du Louvre à son frère. Le Bernin avoit d'ailleurs dans son ton et dans ses manières une sorte d'exagération qui ne laissoit pas de prêter au ridicule dans une cour telle que celle de France, où l'on n'étoit point accoutumé aux bizarreries de la conversation et de la pantomime italienne[346]. Ces trois hommes se liguèrent contre lui, l'abreuvèrent d'amertume et de dégoûts, raillèrent sa personne, critiquèrent son projet, et le déterminèrent enfin à demander sa retraite. Après huit mois de séjour en France, il retourna en Italie, comblé d'honneurs et de pensions. Mais quoique son projet eût été adopté, et que le roi lui-même eût posé la première pierre de la façade avec beaucoup de solennité[347], il n'en fut plus question dès que le Bernin fut hors de France, et l'on revint à ceux qui avoient été présentés au concours.

Cependant, bien que la jalousie et l'animosité se fussent mêlées aux critiques que l'on avoit faites des plans de cet habile architecte, on ne peut s'empêcher de convenir que ces critiques étoient fondées sous bien des rapports, et que le dessin du cavalier Bernin, encore qu'il eût de la grandeur et de la majesté, offroit de très-grands défauts: «Le projet du Bernin pour la façade du Louvre est mal conçu, dit l'auteur de la vie des grands architectes[348]. Un génie aussi vif et aussi prompt n'étoit pas susceptible d'étudier les détails; il ne s'étoit appliqué qu'à faire de grandes salles de comédies et de festins, sans se mettre en peine des commodités et des distributions de logements nécessaires. Son ordonnance offre plusieurs défauts: l'ordre est gigantesque, les croisées sont petites, les colonnes sont inégalement espacées, l'entablement est pesant, et la balustrade a peu de rapport avec lui. On ne peut approuver les proportions des trois portes en plein cintre servant d'entrée au palais. Quelle monotonie dans les petits frontons circulaires qui couronnent les croisées du premier étage, et les triangulaires qu'on voit sur celles du second! Enfin une distance immense sépare ces deux rangs d'ouvertures[349].» Mais la principale de toutes les objections qu'on fit alors au Bernin fut que les constructions de l'intérieur de la cour masquoient, et par conséquent détruisoient en quelque sorte les élévations de Pierre Lescot, qui par là étoient réduites à n'être plus que des murs de refend, tandis que la première condition du programme avoit été de respecter l'ancien, et d'y coordonner les nouvelles constructions.

À peine l'artiste étranger fut-il parti, que Perrault travailla avec plus d'ardeur que jamais à produire son frère. On en revint d'abord aux projets de Levau. Louis XIV, qui n'osoit donner un désagrément à son premier architecte, ne pouvoit cependant se résoudre à les adopter, parce qu'ils lui sembloient, comme à son ministre, trop au-dessous de ce qu'il avoit conçu. On imagina donc de réunir ensemble, pour donner un nouveau plan, Levau, Lebrun et Claude Perrault: de cette manière, l'amour-propre de l'artiste se trouva ménagé, et l'on put mettre son projet de côté sans l'exclure lui-même. Il paroît que, dans cette réunion, Levau inventa un nouveau dessin, et que Perrault se borna à rectifier celui qu'il avoit déjà présenté. Lorsqu'il fut question de choisir, Colbert mit sous les yeux de Louis XIV les deux projets de la commission, et vanta, en homme habile, celui de Levau, par la raison qu'il devoit entraîner moins de dépense. C'étoit en quelque sorte forcer le roi à adopter le second. Ce fut ainsi que se terminèrent, à l'avantage de Perrault, ces intrigues et ces longs débats[350].

Il convient maintenant d'examiner ce fameux projet et l'édifice qui en est résulté.

La façade orientale ou colonnade consiste en trois avant-corps, unis entre eux par deux péristyles. Elle a quatre-vingt-sept toises et demie de longueur. Sa principale porte est dans l'avant-corps du milieu. Les péristyles sont composés de colonnes accouplées, d'ordre corinthien, et placées au premier étage[351]. L'intérieur des péristyles et les soffites sont extrêmement décorés de feuillages et d'entrelas, exécutés avec une grande délicatesse. La cymaise du fronton est formée de deux pièces seulement, qui ont chacune cinquante-quatre pieds de longueur, quoiqu'elles n'aient que dix-huit pouces d'épaisseur. On regarda alors comme un prodige l'élévation de ces masses énormes à une si grande hauteur, et la machine qui fut employée à cette opération se trouve gravée dans les œuvres de Perrault.

La première pierre des constructions projetées par Bernin avoit été posée en 1665. La colonnade exécutée sur les dessins de Perrault fut achevée en 1670. Quoique l'envie ait voulu dans le temps lui en contester l'invention, et ensuite en rabaisser le mérite; bien que la critique y puisse trouver quelques défauts, et même des défauts assez graves[352], il n'en est pas moins vrai que ce morceau doit être considéré comme un des plus beaux qu'ait produits l'architecture moderne, et qu'il offrira toujours l'aspect du plus magnifique des palais. L'ordre corinthien qui en compose la colonnade est d'une admirable proportion. On ne peut se lasser d'y louer la beauté des profils, l'élégance et la pureté des détails, le choix et la belle exécution des ornements: c'est un ouvrage vraiment classique en France, et auquel on n'y peut rien comparer.

Perrault avoit conçu, comme le Bernin, un projet universel, qui embrassoit non-seulement l'achèvement du Louvre, mais encore sa réunion avec les Tuileries. L'érection de la colonnade devoit surtout amener de grands changements dans la cour de ce palais et dans les façades extérieures. Bientôt après fut entreprise celle qui donne sur la rivière[353], et qui se compose d'un soubassement semblable à celui de la colonnade, soubassement sur lequel s'élève, entre les croisées tant du premier étage que de l'attique, une ordonnance unique de pilastres corinthiens. Cette décoration est parfaitement d'accord avec celle du frontispice, tant par l'ordre que par l'entablement et les détails; et l'on conçoit qu'une telle uniformité devenoit surtout indispensable de ce côté, où les deux façades extérieures se découvrent d'un seul et même coup d'œil.

Il n'en est pas ainsi des deux autres; et il paroît que la difficulté de leur procurer un emplacement assez vaste pour qu'elles pussent être vues ainsi en rapport l'une avec l'autre, est la cause qui, de tout temps, a fait négliger l'uniformité et la symétrie dans leur décoration. Bernin est le seul dont les projets aient visé à cet accord universel, et l'on voit Perrault uniquement occupé de raccorder avec l'angle de sa colonnade la face du Louvre qui donne sur la rue du Coq. Levau, comme nous l'avons dit, avoit commencé ce côté: ce dernier architecte l'acheva sur les mêmes plans; la décoration du pavillon du milieu est de lui, et on lui attribue aussi l'attique, avec l'entablement qui s'étend depuis le massif de la colonnade jusqu'à ce pavillon central dont nous venons de parler[354].

Examinons maintenant les constructions des dernières façades intérieures dans leurs rapports avec les parties élevées depuis François Ier jusqu'à Louis XIII.

Il est à croire que Perrault n'arriva que par degrés à un plan général du Louvre et de sa réunion avec les Tuileries. Le projet de la colonnade paroît avoir été conçu isolément et sans un rapport bien déterminé avec l'intérieur de la cour.

Le projet de Lescot avoit été étendu; comme nous l'avons vu, sous Louis XIII, par Lemercier. Déjà les deux étages du rez-de-chaussée et du premier étoient plus ou moins avancés dans tout le pourtour du quadrangle. On tenoit à conserver ce qui avoit été fait; et Perrault, qui avoit été le plus ardent à faire valoir ce système pour faire rejeter les plans du Bernin, s'étoit par là même imposé l'obligation éclatante de ne point s'en départir.

Cependant quand il eut élevé sa colonnade, de manière que le dessous du soubassement se trouvât au niveau du premier étage de la cour, il s'aperçut facilement que les croisées de la nouvelle construction ne correspondoient point à celles des parties intérieures. Ce fut sans doute pour dissimuler, autant qu'il étoit possible, ce vice irrémédiable de symétrie, qu'il se détermina à supprimer les croisées dans son frontispice et à y pratiquer des niches. Il est certain du moins, et l'on en a dernièrement acquis la preuve, que cette colonnade fut destinée d'abord à recevoir des fenêtres: on en a trouvé les baies toutes construites et voûtées; et la bâtisse des niches qui les ont remplacées, formée de cloisons légères, a encore confirmé la vérité de cette première destination.

Mais l'élévation d'un péristyle conçu dans une si grande discordance avec le reste devenoit le principe d'une difficulté plus grande encore, laquelle consistoit dans le raccordement de l'extérieur avec l'intérieur. L'attique où les frontons de Pierre Lescot et leur toiture ne s'accordoient ni pour la hauteur, ni pour la forme, avec le couronnement plus exhaussé et en plate-forme de la colonnade. Quels moyens employer pour opérer un tel raccordement? Ce fut là l'objet d'une longue controverse. Charles Perrault, qui nous a conservé ces détails, ne nous fait pas trop connoître si son frère avoit prévu ces difficultés, ou s'il avoit jugé qu'elles détermineroient à prendre un parti nouveau pour l'intérieur de la cour. On ne peut guère supposer qu'il ait eu cette dernière pensée: car on le voit s'élever avec force contre le projet, qui prit alors naissance, de substituer un troisième ordre à l'attique de Pierre Lescot.

Il soutenoit qu'un second étage de la hauteur du premier étoit une disconvenance dans un palais de souverain, où l'habitation du prince doit être indiquée et caractérisée par un étage principal; que, par conséquent, un attique ou étage subalterne et peu important étoit de stricte étiquette, parce qu'on ne pouvoit y supposer logés que les officiers du palais, et qu'ainsi toute méprise devenoit impossible.

Cependant il y avoit, relativement à l'ensemble de ce monument, un problème de convenance plus difficile encore à résoudre. Pierre Lescot avoit employé l'ordre corinthien à son rez-de-chaussée, et ce qu'on appeloit alors le composite, c'est-à-dire un corinthien plus riche et plus léger à son premier étage. Comment trouver à placer au-dessus un nouvel ordre plus riche et plus léger encore que celui qui étoit regardé, en architecture, comme le dernier terme de ces deux caractères? Le dorique et l'ionique, plus courts et plus simples, n'auroient pu être placés qu'au-dessous. On proposa alors un ordre cariatide; et il paroît que les figures du pavillon de Lemercier firent naître cette idée. Cependant, quand on vint à réfléchir qu'il faudroit cent trente cariatides au pourtour de cette immense cour intérieure, la monotonie un peu bizarre qui devoit résulter de cette décoration en fit bientôt abandonner le projet.

C'est alors qu'on vit naître l'idée ridicule d'un ordre françois. Un prix fut proposé pour cette invention chimérique: le concours ne produisit que des chapiteaux corinthiens, modifiés dans leurs ornements. Mais comme le vrai caractère d'un ordre ne consiste pas dans son chapiteau, toutes ces prétendues inventions ne servirent qu'à faire connoître que les bornes de l'art avoient été posées pour jamais.

Cependant Perrault éleva un troisième ordre qu'il n'acheva point, mais dans la proportion corinthienne.

Ce pas une fois fait, et l'exemple ainsi donné, l'idée de l'attique fut presque totalement abandonnée. Sous le règne de Louis XV, on acheva, d'après le système de Perrault, toute la partie de la cour du Louvre, qui forme l'angle depuis le vestibule ou pavillon de la colonnade jusqu'à celui de la rue du Coq[355]. L'architecte moderne (M. Gabriel) n'ayant point trouvé de détails d'ornements du troisième ordre dessinés par son prédécesseur, fut dans la nécessité de les composer lui-même; et la vérité force à dire que toute cette partie de décoration, soit pour le goût, soit pour l'exécution, est loin de répondre au beau caractère de la sculpture faite du temps de Pierre Lescot.

Les choses en étoient là depuis près de quarante ans, et quoiqu'on eût renoncé dans les constructions modernes aux frontons employés dans celles du Vieux Louvre, l'intérieur de ce monument offroit toujours un procès à décider entre les deux systèmes. Il y avoit, comme l'observe Blondel, sept douzièmes d'attique contre quatre douzièmes du troisième ordre, et chaque système avoit pour et contre soi de bonnes et fortes raisons. C'est alors que la résolution fut prise de terminer ce vaste édifice; et cette grande entreprise vient d'être enfin heureusement achevée[356].

Le Louvre avoit été une prison d'état jusqu'à Louis XI. Les travaux continuels qu'on y fit sous François Ier et Henri II avoient empêché ces deux souverains de l'habiter. La mort tragique du dernier de ces princes ayant rendu le château des Tournelles insupportable à Catherine de Médicis, elle vint demeurer au Louvre avec le jeune roi; et ce fut dans ce palais que fut conçue et préparée la nuit de la Saint-Barthélemi.

En 1591, Charles, duc de Mayenne, fit pendre dans une des salles basses de ce palais quatre des principaux chefs de la Ligue, pour venger la mort du président Brisson et des conseillers Larcher et Tardif, que ces factieux avoient indignement fait périr du même supplice. Ce fut aussi dans la grande salle du Louvre que se tinrent les états de la Ligue, convoqués par ce même duc de Mayenne.

Henri IV, frappé par Ravaillac, fut rapporté dans cette même salle, dite alors salle des Gardes, où il expira sans avoir pu proférer une seule parole.

Le maréchal d'Ancre fut tué sur le pont du Louvre, pont qui n'existe plus depuis qu'on a comblé les fossés qui entouroient cet édifice.

Louis XIII n'habita ce palais que pendant des intervalles assez courts. Il occupoit le plus souvent les châteaux voisins de la capitale, Fontainebleau, Saint-Germain, etc. Sous son règne, il ne s'y passa rien d'important.

Louis XIV abandonna également le Louvre pour Versailles, qu'il avoit fait bâtir, et qui devint dès lors sa demeure habituelle, le lieu où se déployoit toute la majesté de son trône, toute la magnificence de sa cour. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, ce beau monument, cessant d'être habité par nos rois, devint l'asile des artistes, des savants, et le dépôt des chefs d'œuvre de l'industrie ou du génie. Les cinq académies s'assembloient dans les principales salles du Louvre.

ACADÉMIES.

ACADÉMIE FRANÇAISE.

L'Académie françoise prit naissance vers l'an 1630. Ce ne fut d'abord qu'une société de neuf personnes, que l'amitié et le goût des belles-lettres avoient liées ensemble. Elles convinrent de s'assembler, un jour fixe de chaque semaine, chez M. Conrart, secrétaire du roi, qui demeuroit rue Saint-Denis. Le cardinal de Richelieu s'en déclara le protecteur, et lui obtint des lettres-patentes au mois de janvier 1635, par lesquelles le roi fixe à quarante le nombre de ses membres, sous le titre d'Académie française; elles furent vérifiées et enregistrées le 10 juillet 1637. Après la mort du cardinal, le chancelier Séguier ayant été élu protecteur de cette compagnie, les assemblées se tinrent en son hôtel; rue de Grenelle, à l'endroit où est aujourd'hui celui des Fermes. Louis XIV fit ensuite à l'Académie l'honneur d'accepter le titre de son protecteur; et, le 28 août 1673, il lui assigna, dans le Louvre, l'ancienne salle du conseil pour y tenir ses séances; ce qui a toujours continué depuis.

L'Académie française jeta dans le dix-septième siècle un grand éclat; et elle le dut à l'honneur qu'elle avoit alors de posséder dans son sein les beaux génies qui ont élevé si haut la gloire littéraire de la France, que, sous ce rapport, aucune autre nation moderne ne peut lui être comparée. Dans le dix-huitième siècle, elle fut une coterie de petits impies et de petits factieux, dirigée par des rhéteurs et des hommes médiocres, coterie qui dans tout autre temps n'eût été que ridicule, et à laquelle l'esprit de vertige qui entraînoit à leur perte les hautes classes de la société donna la plus dangereuse influence, et une importance que l'on a peine à concevoir aujourd'hui. Cette coterie triompha de voir éclore enfin la révolution qu'appeloient tous ses vœux, que favorisoient tous ses travaux; et l'on peut dire que la révolution se montra bien ingrate envers elle en la détruisant, et en proscrivant quelques-uns de ses membres, ce qu'elle fit cependant dans les moments de sa plus grande brutalité. L'Académie française se releva pour ramper misérablement sous le tyran de la France, qui ne reçut d'aucune autre compagnie de plus basses et plus dégoûtantes adulations. Dans le dix-neuvième siècle, elle est redevenue une réunion d'hommes de lettres à laquelle personne ne fait attention; et par mille raisons qu'il est inutile de présenter ici, il ne paroît pas qu'elle puisse désormais sortir de l'obscurité profonde dans laquelle elle est tombée aujourd'hui.

ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES.

L'Académie royale des inscriptions et belles lettres commença en 1663. Dans son origine, ce ne fut qu'un démembrement de l'Académie française, dont M. de Colbert choisit quatre à cinq membres pour composer les inscriptions qui devoient être gravées sur les monuments consacrés à la gloire du monarque et à l'ornement de la ville et des maisons royales; ils étoient aussi chargés d'inventer des types et des légendes pour les médailles, des devises pour les jetons, etc. Cette assemblée, qui fut appelée d'abord la Petite Académie, se tenoit dans la bibliothèque du surintendant, rue Vivienne: on l'appela ensuite Académie royale des inscriptions et médailles. Ce ne fut qu'en 1701 que parut le réglement qui fixa son existence: elle fut confirmée par des lettres-patentes du mois de février 1713, et le nombre de ses membres également porté à quarante; mais comme le nom qu'on lui avoit donné ne renfermoit pas toutes ses attributions, le roi, par de nouvelles lettres du 4 janvier 1716, en changea le titre en celui d'Académie des inscriptions et belles-lettres.

L'Académie des inscriptions a rendu de grands services à la science; elle possède encore aujourd'hui un grand nombre d'hommes distingués dans toutes les branches des connoissances humaines; et la suite non interrompue de ses mémoires prouve qu'une institution si utile et si honorable à la France est loin d'avoir dégénéré.

ACADÉMIE DES SCIENCES.

L'Académie des sciences s'assembla pour la première fois en 1666, par l'ordre du roi, mais sans aucun acte émané de l'autorité royale. Elle reçut une forme régulière en 1699, par le réglement que S. M. lui accorda. Ses séances se tinrent d'abord dans la Bibliothèque du roi; depuis elle obtint comme les autres un lieu d'assemblée dans le Louvre; et ses prérogatives furent confirmées par des lettres-patentes du mois de février 1713. Cette Académie a pour objet de s'occuper de tout ce qui peut favoriser les progrès des sciences exactes et naturelles, physique, chimie, mathématiques, médecine, etc., etc. Elle a offert de tout temps un grand nombre de savants hommes, qui ont sans cesse reculé les bornes de ces connoissances, purement matérielles, et dont la nature est de tendre sans cesse à un plus grand développement. Ceux quelle possède aujourd'hui tiennent en Europe le premier rang; et aucune autre société du même genre n'y peut être comparée à celle-ci.

ACADÉMIE ROYALE DE PEINTURE ET DE SCULPTURE.

L'Académie royale de peinture et de sculpture doit son origine aux contestations[357] qui s'élevèrent entre les maîtres peintres et sculpteurs de Paris, et ceux qui professoient les mêmes arts dans les maisons royales, sous le titre de privilégiés. Ceux-ci, à la tête desquels étoit le célèbre Lebrun, appuyés du crédit et de la protection du chancelier Séguier, formèrent le dessein d'établir une Académie indépendante, et y furent autorisés par un arrêt du conseil privé, du 20 janvier 1648: en conséquence ils dressèrent des statuts sur lesquels ils obtinrent des lettres-patentes. Le roi, à la sollicitation du cardinal Mazarin, protecteur de cette académie, lui en accorda de nouvelles en 1655, et lui permit de tenir ses séances dans la galerie du Collége royal. Elle ne put alors profiter de cette grâce; mais elle en fut amplement dédommagée par les glorieuses marques de faveur, par les priviléges et les revenus dont ce monarque la combla dès l'année 1663. Peu de temps après, elle obtint un logement au Vieux Louvre. Lebrun étoit le chef de l'école, au moment de la création de cette académie; et le système vicieux qu'il avoit adopté, système qui n'étoit fondé ni sur l'imitation naïve de la nature, ni sur l'étude approfondie de l'antique, étant devenue la base des études, cette école ne cessa point de dégénérer jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, où elle étoit enfin tombée au dernier degré de la barbarie et du mauvais goût. L'étude de l'antique, à laquelle revinrent alors quelques artistes plus habiles et d'un meilleur jugement que les autres, la releva tout à coup et avec une rapidité qui fit bien voir que les heureuses dispositions pour ce bel art ne manquoient point en France, et que ce système fatal en avoit seul arrêté les progrès. Depuis cette heureuse révolution, l'école françoise n'a cessé de marcher de succès en succès; elle est sans aucune comparaison la première de l'Europe; elle produit à chaque exposition des chefs-d'œuvre dans tous les genres de la peinture, et plusieurs de ses maîtres peuvent être mis en parallèle avec les plus renommés des plus beaux temps de l'art. Nos sculpteurs ont suivi la même marche et sont arrivés presque aux mêmes résultats. Nous n'osons dire toutefois qu'il y ait encore une égalité parfaite: l'école imite peut-être trop servilement l'antique, lorsqu'il faudroit seulement s'en inspirer; et cette imitation scrupuleuse en rend la comparaison plus redoutable encore, même pour ses meilleures productions.

ACADÉMIE ROYALE D'ARCHITECTURE.

L'académie royale d'architecture fut projetée par M. de Colbert en 1671: elle prit, dès ce temps, la même forme que les autres académies; mais elle n'étoit point encore autorisée par lettres-patentes, lors de l'avénement de Louis XV. Ce fut ce prince qui confirma l'existence de cette société par celles qu'il lui accorda au mois de février 1717. Elle tenoit également ses séances au Louvre.

Ce que nous avons dit de la peinture et de la sculpture peut également s'appliquer à l'architecture: il s'est fait dans cette dernière école une révolution non moins heureuse; et on la doit également à l'étude que ne cessent de faire nos architectes des monuments de l'antiquité. Ceux qu'ils élèvent aujourd'hui doivent être considérés comme le plus bel ornement de Paris, et pour la noble simplicité du style, le bon goût et la pureté des ornements, le sentiment des convenances et l'harmonie des proportions, sont infiniment préférables aux constructions du siècle dernier. Toutefois il est vrai de dire que cet art n'étoit point tombé aussi bas que les deux autres, parce qu'il est fondé sur des règles plus simples, plus positives, et sur des traditions qu'il est plus facile de conserver.

On doit probablement à l'établissement, dans le palais du Louvre, de ces célèbres compagnies, la conservation de quelques-unes des distributions intérieures qui y avoient été faites dans le principe, et les grandes et belles salles qui y existent encore, car dans les autres parties accordées pour logement aux artistes, aux hommes de lettres, et même à quelques personnes de la cour, toutes les anciennes constructions avoient été ou dénaturées ou détruites. On avoit divisé à l'infini les vastes galeries qui s'y prolongeoient de tous les côtés, pour en former une foule d'appartements; d'obscurs et étroits corridors conduisoient dans ces divisions inégales et irrégulières; et l'on peut dire que le désordre du dedans étoit plus grand encore que celui qui régnoit au dehors.

Parmi les pièces restées intactes dans le Vieux-Louvre, on remarquoit principalement, après la salle dite des Cent-Suisses, l'appartement des bains de la reine, lequel étoit de plein-pied avec cette salle, et décoré de belles peintures et de riches ornements. Il y avoit aussi, dans le pavillon qui joint la grande galerie à ce monument, des fresques estimées et de magnifiques décorations. Mais, quoique ce pavillon ait été construit en même temps que le Vieux-Louvre, il a une liaison si intime avec la galerie, que nous remettons à en parler lorsque nous décrirons le palais des Tuileries et ses dépendances.

LA CONGRÉGATION
DES PRÊTRES DE L'ORATOIRE DE N. S. J. C.

Cette congrégation doit son origine au cardinal Pierre de Bérulle, qui vivoit sous Henri IV et Louis XIII, et qui se rendit également illustre par son savoir et par ses vertus. Les malheurs des règnes précédents et la licence des guerres civiles avoient jeté la corruption dans tous les ordres de l'État; le clergé lui-même n'avoit pu s'en garantir, et l'intérêt de la religion demandoit une prompte réforme. L'objet que se proposa M. de Bérulle fut de s'associer quelques vertueux ecclésiastiques qui l'aidassent à former à la science et à la piété un certain nombre de jeunes élèves, de manière qu'ils pussent un jour remplir dignement le ministère des saints autels, instruire à leur tour la jeunesse dans les colléges ou les séminaires dont la direction leur seroit confiée, annoncer la parole de Dieu, offrir enfin sans cesse aux hommes l'exemple et la règle, cette règle qu'ils oublient si facilement si elle ne leur est remise à chaque instant sous les yeux. Cette congrégation, qu'il institua sur le modèle de celle que saint Philippe de Néri avoit fondée à Rome sous le nom de la Vallicelle, ne devoit avoir aucun caractère qui distinguât ses membres des autres prêtres réguliers, si ce n'est leur réunion et la vie commune et édifiante à laquelle ils se soumettoient volontairement: car il ne prétendit les astreindre à aucun vœu, et leur dépendance pouvoit cesser du moment qu'elle leur deviendroit trop pénible. C'est un corps, disoit Bossuet, où tout le monde obéit et personne ne commande, ce qui exprime parfaitement ce mélange heureusement tempéré de soumission et de liberté, qui étoit le premier principe de cette illustre société.

Un projet aussi utile, autorisé par M. de Gondi, alors évêque de Paris, ne pouvoit trouver d'obstacles; et les deux puissances se réunirent pour en faciliter l'exécution. M. de Bérulle avoit déjà rassemblé cinq prêtres aussi pieux que savants, presque tous docteurs de la faculté de théologie de Paris; et le 11 novembre 1611, il s'étoit logé avec eux au faubourg Saint-Jacques à l'hôtel du Petit-Bourbon, autrement nommé le Séjour de Valois, lequel occupoit l'endroit où est situé aujourd'hui le Val-de-Grâce. Dès le mois de décembre suivant, Marie de Médicis fit expédier des lettres-patentes[358] pour l'érection de cette congrégation, et la déclara de fondation royale dès le 2 janvier 1612. Cependant le fondateur, qui ne trouvoit la maison qu'il occupoit ni assez vaste ni assez commode pour s'y établir à demeure, cherchoit à se procurer un logement dans la ville: il fut d'abord question de lui donner l'hôtel de la Monnoie, qu'on vouloit transférer rue de Bussy; mais ce projet n'eut point d'exécution. Enfin, le 20 janvier 1616, il acheta, de Catherine-Henriette de Lorraine, duchesse de Guise, l'hôtel du Bouchage, situé rue du Coq, moyennant la somme de 90,000 livres.

Dès qu'il en fut devenu propriétaire, il y fit bâtir une petite chapelle; et l'on vit cet homme apostolique, dans l'ardeur d'un zèle qui sembleroit aujourd'hui presque incroyable, et probablement ridicule, y travailler lui-même, portant la hotte comme un manœuvre. Cependant le nombre de ses disciples grossissoit de jour en jour, et la proximité du Louvre attirant dans cette chapelle un grand concours de monde, elle se trouva bientôt trop petite: le fondateur se vit donc dans la nécessité de songer à en bâtir une plus grande. Plusieurs acquisitions que les prêtres de l'Oratoire firent dans les rues Saint-Honoré, du Coq et d'Autriche, autrement dite du Louvre, depuis 1619 jusqu'en 1621, lui en procurèrent les moyens; et la première pierre du nouvel édifice fut posée au nom du roi le 22 septembre 1621, par le duc de Montbazon, gouverneur de Paris. En 1623, un brevet lui donna la qualité d'Oratoire royal.

Ce monument fut commencé sur les dessins d'un architecte nommé Métezeau. Il en jeta les premiers fondements; mais on lui préféra dans la suite Jacques Lemercier, qui, dit-on, lui étoit fort inférieur. Celui-ci conduisit l'ouvrage depuis le chevet jusqu'à la croisée, où il s'arrêta. Les travaux ne furent repris que plusieurs années après, et achevés sur les mêmes dessins, à l'exception de la grande tribune et du portail, qui ne furent élevés qu'en 1745. L'architecte Caquier fut chargé de construire ces parties qui, après un siècle entier, terminèrent enfin cet édifice, lequel n'est cependant que d'une médiocre grandeur. C'est une remarque qu'on a pu déjà faire, et qui sera confirmée par la suite de cet ouvrage, que les édifices publics de Paris, sans même en excepter les palais des rois, n'ont presque jamais été le résultat d'un plan unique, exécuté par celui qui l'avoit conçu, mais le plus souvent ne furent achevés que difficilement et après de longs travaux sans cesse repris et interrompus; ce qui explique mieux que toute autre chose le mauvais goût de leur construction et l'incohérence de leurs diverses parties.

Cependant l'architecture de cette église n'est pas sans beautés. L'intérieur en est orné d'un ordre corinthien dont on estime la proportion, et l'on cite surtout le chœur qui en forme le chevet, pour la parfaite exécution de son plan elliptique. Le portail, quoique d'un style peu sévère, mérite aussi quelques éloges: il donne sur la rue Saint-Honoré, dont il ne suit point l'alignement, mais où il se présente dans une ligne diagonale qui fait qu'on peut l'apercevoir à une certaine distance, en entrant par la rue de la Ferronnerie. Le rez-de-chaussée en est élevé de plusieurs marches. Il se compose d'un avant-corps dorique, dont les colonnes sont isolées. L'architecture des deux arrière-corps est en pilastres du même ordre. Les deux petites portes carrées de ces arrière-corps sont surmontées de deux grands médaillons qui représentoient des sujets pieux, maintenant effacés; au-dessus de cet ordre dorique s'élève un ordre corinthien qui porte sur l'avant-corps; les deux entre-colonnements en étoient autrefois décorés de trophées en bas-relief. Le tout est terminé par un fronton d'une bonne proportion, et présente dans sa forme pyramidale un aspect assez imposant[359].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE L'ORATOIRE.

PEINTURES.

La Nativité, la Visitation, l'Annonciation, Saint-Joseph réveillé par un ange. Tous ces tableaux, qui jouissoient de beaucoup d'estime, étoient de Philippe de Champagne.

Près du chœur, saint Antoine, par Vouet; dans une chapelle sainte Geneviève recevant une médaille des mains de saint Germain, évêque d'Auxerre, par La Grenée aîné.

Dans une autre chapelle, saint Pierre-ès-Liens, par Châles.

Dans la bibliothèque, les portraits de M. Achille de Harlay-Sancy, évêque de Saint-Malo, et du père Mallebranche.

SCULPTURES.

Dans le retable du maître-autel, un bas-relief en bronze doré, représentant la sépulture de N. S., morceau que l'on croit de Girardon, et qui avoit été donné à cette église par madame de Montespan. On estimoit la décoration de ce maître-autel, dont la forme offroit le modèle d'un petit temple circulaire d'une très-belle exécution.

Dans la bibliothèque, le buste en marbre du général de la congrégation, P. de la Tour.

SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés: Le cardinal de Bérulle, fondateur de l'ordre, mort en 1629[360].

Antoine d'Aubray, comte d'Offemont, lieutenant civil et frère de la célèbre empoisonneuse marquise de Brinvilliers, mort en 1670.

Charles de Moy, marquis de Riberpré, lieutenant-général des armées du roi, mort en 16..

Claude de Nocé, seigneur de Fontenay, sous-gouverneur du duc d'Orléans, mort en 1704.

Dans une des chapelles à gauche de la nef, étoit la sépulture de la famille des Tubeuf.

Cette congrégation, bien que formée sur le modèle de celle de la Vallicelle, n'en dépendoit en aucune manière: elle possédoit soixante-treize maisons en France et étoit gouvernée par un général à vie, lequel résidoit dans la maison attenante à cette église. Célèbre par le grand nombre de sujets excellents qu'elle a produits, elle compte des noms honorables dans presque toutes les parties des sciences divines et humaines, dans la théologie, la controverse, l'histoire sainte et profane, les belles-lettres, l'éloquence. Plusieurs de ses membres n'ont pas moins fait d'honneur à leur siècle qu'à leur congrégation, et souvent la dignité épiscopale a été la récompense de leur piété et de leurs travaux. Parmi ces hommes recommandables, nous citerons principalement le père Mallebranche, l'un des plus profonds métaphysiciens qui aient jamais existé, et l'illustre Massillon, justement placé au nombre de nos plus grands écrivains et de nos prédicateurs les plus éloquents.

La bibliothèque, composée seulement de vingt-deux mille volumes, étoit une des plus curieuses de Paris, tant par le choix des livres et des éditions, que par les précieux manuscrits qu'elle possédoit[361].

L'ÉGLISE SAINT-HONORÉ.

Les fondations d'églises étoient encore regardées au treizième siècle comme une des œuvres les plus méritoires qu'il fût possible de faire pour opérer son salut; et de simples particuliers, poussés par ce louable motif, ne craignoient pas d'y consacrer la plus grande partie des biens qu'ils possédoient. C'est ainsi que fut fondée l'église Saint-Honoré. Renold Chereins ou Cherei, et Sibylle sa femme, en conçurent le projet dès l'an 1204. Ils possédoient près des murs de Paris et sur le chemin qui conduit à Clichy neuf arpents de terre dont ils consacrèrent le fonds et les revenus à cette pieuse entreprise[362]. Ayant obtenu en 1205 le consentement d'Eudes de Sully, évêque de Paris, et du curé de Saint-Germain-l'Auxerrois[363], ils y joignirent, la même année, un arpent qu'ils acquirent dans la censive de Saint-Martin-des-Champs, et de Saint-Denis-de-la-Chartre; et ce nouveau terrain fut employé à bâtir l'église, un cimetière et une maison pour le chapelain. En 1209, ils acquirent encore trois autres arpents[364]; et l'église étant finie, ils déclarèrent que leur intention étoit d'y placer des chanoines, et de fonder des prébendes pour lesquelles ils demandèrent le terme de sept années. L'évêque leur accorda encore leur demande, mais se réserva le droit de fixer le nombre de ces bénéfices. Par les mêmes lettres, datées du mois d'octobre 1208[365], il dispense de la résidence les premiers chanoines qui auront fondé eux-mêmes leurs prébendes. Il paroît par le même acte que la collation qui en fut laissée à Renold et à sa femme, tant qu'ils vivroient, devoit revenir après leur mort au doyen et au chapitre de Saint-Germain. En 1257, il y en avoit vingt et une de fondées; Renaud, évêque de Paris, les réduisit à douze[366]; et il fut convenu alors que la collation en appartiendroit alternativement à l'évêque et au chapitre, ainsi qu'il avoit été réglé par une sentence arbitrale de 1228[367]. La même convention portoit plusieurs autres réglements dont l'effet étoit de prévenir toutes les contestations qui jusque là s'étoient élevées au sujet de ces nominations. Le chantre étoit le seul dignitaire qu'il y eût dans cette collégiale, qui étoit une des filles de l'archevêché[368]; mais, outre les douze chanoines, il y avoit deux chapelains, quatre vicaires, quatre chantres, et six enfants de chœur. Les membres de ce chapitre, dont les canonicats passoient pour être les meilleurs de Paris, desservoient tour à tour la cure, qui ne s'étendoit pas au-delà du cloître.

En 1579, on jugea à propos d'augmenter l'église Saint-Honoré, ce que l'on fit en ajoutant un peu à sa longueur, tant devant le clocher[369] que derrière, mais sans rien changer à l'ancienne élévation. Cette réparation imparfaite et de mauvais goût, qui même ne l'agrandit point suffisamment, la fit paraître alors beaucoup trop basse, et l'on se plaignoit qu'elle n'eût point la majesté convenable à une aussi riche collégiale.