Voici d'ailleurs les événements les plus remarquables qui se passèrent à Paris jusqu'à la prison du roi Jean. On fonda de nouveaux colléges, et en plus grand nombre encore que sous les règnes précédents[292]. (1329) On vit s'élever plusieurs églises et monastères nouveaux: le Saint-Sépulcre, Saint-Julien-des-Ménestriers, l'église Saint-Yves, les Célestins. Une croisade nouvelle fut encore prêchée à Paris; et ce fut dans le Pré-aux-Clercs que l'archidiacre de Rouen y fit, au nom du pape, un appel au roi de France et à tous les habitants de cette ville. Philippe y prit la croix avec le patriarche de Jérusalem, sans que cette cérémonie eût la moindre suite: on étoit alors entièrement dégoûté de ces expéditions lointaines. Les juges clercs et les laïques renouvelèrent, sous ce prince, les contestations qui avoient pris naissance entre eux dès le règne de Philippe-Auguste, et qui s'étoient continuées sous saint Louis. Dans le jugement qui fut rendu à ce sujet, on vit que le roi, tout en penchant pour les accusateurs, craignoit de blesser le clergé, et n'osa prononcer contre lui; il n'y eut donc rien de décidé sur cette affaire, et les deux parties conservèrent l'une contre l'autre la même animosité. Quelque temps après les évêques se réunirent à Paris dans un concile, dans lequel il fut arrêté que tout juge laïque qui retiendroit un clerc en prison, malgré les demandes des juges ecclésiastiques, seroit excommunié; mais en même temps, et par ce sentiment de justice dont l'Église fut toujours animée, ils firent plusieurs réglements dont le but étoit d'établir, dans leurs diocèses, des réformes qu'ils crurent nécessaires pour justifier une décision qui tendoit à leur donner une si grande autorité.
(1333) Cette année, il s'éleva une dispute nouvelle entre l'université et l'évêque de Paris, à qui cette compagnie contestoit le droit de juger les clercs étudiant dans ses écoles. Elle l'accusoit de violer ses priviléges, qu'il devoit soutenir, étant lui-même docteur en droit. Il fallut encore que le pape se mêlât de cette affaire, et nommât des cardinaux pour en connoître. Tel étoit le crédit extraordinaire de l'université, que l'évêque ne put l'emporter sur elle, et que la paix ne fut rétablie qu'au moyen d'un jugement qui prononçoit entre les deux parties une sorte de compensation.
Célèbre tournoi à Paris en 1344, à l'occasion des noces de Philippe, second fils du roi. Ce fut au milieu de cette fête que furent arrêtés Olivier de Clisson et plusieurs autres seigneurs bretons qui venoient de signer un traité secret avec le roi d'Angleterre. Philippe les fait décapiter[293] sans aucune formalité, et cette exécution violente, bien qu'exercée sur des traîtres, est une des causes de tous les malheurs de ce règne et du suivant. L'ennemi acharné de Philippe, Édouard III, que l'on trouve mêlé à toutes les guerres intestines qui, sous ce règne, désolèrent la France, arme de nouveau et s'avance sans obstacle jusque sous les murs de Paris. Il en dévaste les environs, brûle Saint-Germain-en-Laye, Nanterre, Ruel, Saint-Cloud, Neuilly, la tour de Montjoie, et se retire dans le Beauvoisis, tandis que Philippe, trompé par de faux avis, l'attendoit dans les environs d'Antony à la tête de son armée. Cette même année, le roi perd la bataille de Créci; une peste générale dépeuple son royaume[294]. Dans des circonstances si fâcheuses, il demande à la ville un secours qu'elle lui accorde[295]; (1350) mais il meurt sans en rien recueillir, et laisse à son fils Jean un royaume désolé à l'intérieur par une maladie contagieuse, et menacé au dehors par un ennemi actif et ambitieux.
Nul prince, dit le président Hénault, n'a si souvent assemblé les États généraux et particuliers des provinces que le roi Jean. Il en assembla tous les ans jusqu'à la bataille de Poitiers. Une suspension d'armes convenue avec les Anglois étoit sur le point d'expirer. Les trois ordres furent convoqués à Paris pour y délibérer sur les subsides nécessaires dans une circonstance aussi importante. Peu de temps après le roi entra en campagne et donna la bataille de Poitiers (1356), où il perdit toute son armée et fut fait prisonnier avec les principaux seigneurs de son royaume. Après ce revers fameux, Paris devint le théâtre de troubles qui furent sur le point de renverser la monarchie: leur peinture formera la quatrième époque de ce précis historique, et nous reviendrons en même temps sur les principaux événements de ces derniers règnes, sur lesquels nous venons de passer si rapidement.
On a vu que, sous Louis IX, les mœurs étoient très-mauvaises, et que leur corruption fut plus forte que tous les réglements de ce saint roi. Il ne paroît pas qu'elles aient été moins corrompues sous ses successeurs. Les François étoient alors ignorants et passionnés; et la violence de leurs passions rendant leur piété superstitieuse, leur faisoit voir dans des pratiques de dévotion, toutes extérieures et souvent minutieuses, une expiation suffisante de tous les crimes qu'ils pouvoient commettre. Plus éclairés par la suite, leurs mœurs devinrent meilleures, parce qu'ils comprirent mieux le véritable esprit de la religion, et chez des peuples encore enfants, une telle révolution peut s'opérer promptement et facilement. Elle est plus difficile au milieu d'un peuple corrompu, comme nous le sommes maintenant, par l'excès d'un faux savoir, et par les raffinements d'une police que l'on considère follement comme le dernier degré de la civilisation.
Malgré tous les efforts que fit le grand monarque que nous venons de nommer, pour établir l'ordre et la police dans Paris, l'autorité royale y étoit encore trop contestée pour qu'ils pussent avoir des effets bien durables. On sait les désordres continuels auxquels s'y livroient les écoliers, et ceux plus grands encore qu'y commirent les derniers Pastoureaux. Sous Philippe-le-Bel, les violences qui s'y renouveloient chaque jour étoient telles, que le parlement se vit contraint de publier une ordonnance qui y défendoit le port d'armes, sous peine de prison. Le roi Jean, pendant les premiers temps de son règne, s'occupa aussi beaucoup de la police, et fit plusieurs réglements utiles, surtout relativement aux mendiants qui abondoient dans cette grande ville, et dont la plupart se livroient au brigandage lorsqu'on leur refusoit l'aumône. Il en publia aussi de relatifs à la propreté des rues[296].
On voit tous ces princes, jusqu'à Charles V, apporter la plus grande attention à tenir chacun dans son état. La cavalerie et les pleines armes étoient réservées à la noblesse; et les roturiers, même les plus distingués, n'étoient admis que dans l'infanterie. Le règne de ce dernier roi, qui fut l'époque la plus florissante de la chevalerie, maintint sévèrement cet antique usage; et jusqu'à Louis XII, on ne voit point qu'il ait été altéré. Sous ce monarque tous les gendarmes étoient gentilshommes, et beaucoup d'entre eux grands seigneurs: la confusion ne se mit dans les armées que sous Henri II.
On promulgua sous Philippe-le-Bel une loi somptuaire qui fixoit les dépenses de la table et des habits: elle régloit le souper à deux mets et un potage au lard, et le dîner à un seul mets et entremets. On ne servoit que trois plats sur la table de nos rois; leur meilleur vin étoit celui d'Orléans. Louis-le-Jeune en faisoit des largesses: Henri Ier en avoit toujours à la guerre, et lui attribuoit la vertu d'exciter aux grands exploits[297].
Il falloit être duc, comte ou baron, et avoir six mille livres de terre, pour donner à sa femme quatre robes par an. «Nulle demoiselle, si elle n'est châtelaine ou dame de deux mille livres de terre, n'en aura qu'une.» Le prix qu'on permettoit de mettre aux étoffes étoit depuis dix sous jusqu'à vingt, l'aune de Paris; et les dames de la première qualité avoient seules le droit de la payer jusqu'à trente sous. Enfin, pour mettre de la différence dans les états, il étoit ordonné que nulle bourgeoise n'auroit de char et ne se feroit conduire le soir avec un flambeau[298].
Les costumes varièrent beaucoup, depuis l'habit long que nous rapportâmes des croisades, jusqu'aux pantalons étroits qui devinrent à la mode sous François Ier. Nous offrirons dans la suite de cet ouvrage le tableau de ces variations, et celui de beaucoup d'autres usages curieux et singuliers qui y trouveront naturellement leur place.
Cette église royale et paroissiale est une des plus anciennes et des plus remarquables de Paris; et il n'en est aucune dont l'origine présente plus d'obscurité. Il est certain qu'elle existoit au septième siècle, puisque saint Landri, évêque de Paris, mort vers l'an 655 ou 656, y fut inhumé; mais c'est sans preuve suffisante que plusieurs historiens[299] ont avancé qu'elle avoit été fondée par Childebert et la reine Ultrogothe, qui l'élevèrent, disent-ils, en l'honneur de saint Vincent. Cette opinion n'est soutenue d'aucune autorité assez grave, et l'on ne peut à cet égard admettre comme des preuves suffisantes, ni les statues représentant un roi et une reine que l'on voit sous le porche ou vestibule de cette église, ni l'inscription qui porte: C'est Childebert, roi chrétien, et Ultrogothe sa femme, qui fondèrent cette église, ni l'usage où l'on a été long-temps d'y fêter saint Vincent comme premier titulaire. Ces représentations grossières d'un roi et d'une reine ne conviennent pas plus à Childebert et à Ultrogothe qu'à d'autres princes; d'ailleurs les figures et l'inscription, qui même n'a été gravée qu'après coup[300], n'ont pas cinq cents ans d'antiquité: car le portail sous lequel elles sont placées est d'une construction qui ne peut remonter plus haut que le siècle de Philippe-le-Bel. À l'égard du culte qu'on rendoit dans cette église à saint Vincent, l'abbé Lebeuf a si évidemment démontré qu'elle n'avoit jamais été sous l'invocation de ce saint diacre, que, malgré la tradition et l'usage, on en a supprimé le nom dans le Propre de cette paroisse, imprimé en 1745.
Nous pensons qu'au sujet de l'origine de cette église, l'opinion la plus solidement établie est celle de Jaillot[301], qui prétend qu'elle fut construite en entier par les ordres de Chilpéric Ier, pour y recevoir le corps de saint Germain, évêque de Paris. La preuve qu'il en donne est un testament de Bertichram ou Bertchram (que nous appelons Bertram ou Bertrand), évêque du Mans, dicté le 24 mars de la vingt-deuxième année du règne de Clotaire, dans lequel le testateur assigne un fonds pour desservir à perpétuité le lieu de la sépulture de saint Germain, d'abord dans l'église de saint Vincent[302], où son corps étoit alors déposé, ensuite dans la basilique nouvelle que le roi Chilpéric venoit de faire construire, s'il y étoit transporté[303].
Cependant cette église porte le nom de saint Germain d'Auxerre et non celui de l'évêque de Paris; et l'on ne peut nier qu'il n'existe quelques traditions qui tendent à établir qu'elle a été bâtie sous le vocable du premier saint. Mais si on les examine avec quelque attention, l'on verra qu'elles se réduisent à de simples conjectures et à un diplôme de Charles-le-Chauve, lequel est au moins suspect en cette partie. «Je croirois, dit l'abbé Lebeuf, qui a fait une dissertation particulière sur l'antiquité de cette église, je croirois qu'il en faut attribuer la première origine à une chapelle qui aura été construite peu de temps après la mort de saint Germain d'Auxerre, en mémoire de quelque miracle qu'il aura opéré en allant de Paris à Nanterre, dans l'un ou l'autre des deux voyages qu'il fit dans la Grande-Bretagne; qu'au sixième siècle, l'évêque de Paris, qui portoit son nom, ne fut pas indifférent pour l'autel érigé sous l'invocation de ce grand prélat; et que ce pourroit bien être sous son épiscopat que fut bâtie la rotonde qui fit désigner dans la suite cette église sous le nom de Saint-Germain-le-Rond.»
À ces assertions dépouillées de preuves, et dans lesquelles on ne voit en effet que les conjectures d'un savant, qui hasarde une opinion qu'il ne peut établir d'une manière satisfaisante, Jaillot oppose le silence absolu de tous les écrivains contemporains sur les miracles de saint Germain d'Auxerre à l'endroit où fut fondée cette église, tandis qu'ils ont recueilli avec le plus grand soin tous ceux qu'il a opérés ailleurs, et qu'ils ont poussé l'exactitude jusqu'à indiquer les croix et les oratoires élevés dans les lieux devenus fameux par ces événements miraculeux, ou par les prédications du saint. Il ajoute (et ce fait, qui peut paroître aujourd'hui peu considérable, l'étoit beaucoup dans ce temps-là) que l'évêque de Paris, dont en effet la dévotion étoit grande au saint dont il portoit le nom, possédant une de ses reliques, en fit présent[304] à sainte Geneviève, dont il étoit contemporain, comme une marque de l'estime particulière qu'il avoit pour elle; ce qu'il n'eût point fait, s'il eût existé une chapelle ou un oratoire en l'honneur de ce saint: car, dans ce cas, il se seroit empressé de l'y déposer, etc. Quant au diplôme de Charles-le-Chauve, dans lequel il est question de l'église de Saint-Germain en ces termes, Quod à priscis temporibus Autissiodorensis dicitur, l'abbé Lebeuf lui-même pense avec raison que cette addition a été faite après coup, et insérée ensuite dans toutes les copies.
C'est en effet le seul titre où cette qualification lui soit donnée: tous les historiens, tous les diplômes qui ont parlé de cette église n'y joignent aucun surnom; elle est simplement appelée l'église de Saint-Germain; et ce ne fut que dans le neuvième siècle qu'elle reçut, en raison de sa forme nouvelle, la dénomination de Saint-Germain-le-Rond: Abbon est le premier qui la désigne ainsi dans son poëme,
«Germani Teretis contemnunt littora sancti.»
Tant de témoignages réunis, où rien ne s'explique en faveur de saint Germain d'Auxerre, peuvent servir à confirmer les inductions tirées du testament de Bertram; cependant on demande pourquoi le projet attribué à Chilpéric, de transporter le corps de saint Germain dans la nouvelle basilique, n'eut point son exécution. Cette difficulté, plus grande que les autres, ne peut être résolue d'une manière satisfaisante; et le silence absolu que gardent à cet égard tous les auteurs contemporains ne permet de hasarder que de simples conjectures. On présume donc que Chilpéric, n'ayant survécu que huit ans à saint Germain, ne put faire achever la basilique qu'il avoit commencée; que Frédégonde, dont la vie fut si agitée, remplie de tant de crimes, de passions et de malheurs, ne s'empressa pas de la faire continuer; et que, d'un autre côté, les religieux de Saint-Vincent, jaloux de conserver les précieuses dépouilles dont ils étoient dépositaires, firent naître tous les obstacles qui pouvoient en empêcher ou en retarder la translation. Les troubles qui remplirent les derniers règnes de la première race durent favoriser leurs vœux et leurs projets; et lorsque Pépin monta sur le trône, il est probable qu'on ne pensa plus à les dépouiller d'un bien dont une si longue possession sembloit les rendre légitimes propriétaires. Ce prince, qui avoit besoin de se concilier tous les esprits, voulut au contraire, par une cérémonie éclatante, faire cesser toutes les craintes qu'ils pouvoient avoir encore à cet égard. Le 25 juillet 754, assisté de ses fils et des grands du royaume, il fit transférer avec la plus grande pompe le corps de saint Germain, de la petite chapelle de Saint-Symphorien dans le chœur de la grande église de Saint-Vincent, qui depuis fut appelée de Saint-Germain ou de Saint-Vincent et de Saint-Germain. Alors l'autre église prit sans doute le surnom dont nous venons de parler[305], pour ne pas être confondue avec la première. Telles sont les conjectures imaginées pour expliquer cette difficulté; et l'on doit convenir qu'elles sont à la fois vraisemblables et ingénieuses.
Enfin cette basilique étoit la première église canoniale et paroissiale qui dût son origine à la cathédrale; et cette dépendance absolue où elle étoit de l'église mère[306], semble être une nouvelle preuve qu'elle avoit pour titulaire le saint évêque qui l'avoit gouvernée, et non celui d'Auxerre.
L'église de Saint-Germain subsista telle qu'elle avoit été bâtie, d'abord, jusqu'au siége de Paris par les Normands. Ces barbares l'épargnèrent tant qu'elle leur parut utile à leur défense: ils la fortifièrent à cet effet d'un fossé dont on retrouve encore aujourd'hui la trace dans la rue qui en porte le nom; mais lorsqu'ils furent obligés de quitter Paris, ils la détruisirent de fond en comble. Helgaud, moine de Fleury, nous apprend que le roi Robert la fit rebâtir[307], et que c'est alors qu'on trouve pour la première fois des titres certains qui la présentent sous le nom de Saint-Germain-l'Auxerrois, celui de Saint-Germain-le-Rond ne pouvant plus lui convenir à cause de la forme nouvelle de l'édifice. On se détermina sans doute à lui donner ce vocable, parce qu'il la distinguoit pour toujours de l'abbaye de Saint-Vincent, désignée depuis long-temps sous celui de Saint-Germain-des-Prés.
Le même écrivain qui nous apprend que cette église fut rebâtie par le roi Robert, a jeté quelques auteurs, même modernes, dans une erreur assez grave, en la désignant sous le nom de Monasterium: ils en ont conclu qu'il y avoit anciennement des religieux à Saint-Germain. Il est vrai qu'on entend aujourd'hui par le mot de monastère un lieu habité par des religieux et par un supérieur qui les commande; mais alors on appeloit aussi monastère toute église collégiale ou paroissiale, parce que les chanoines et les prêtres qui les desservoient pratiquoient la vie commune: ils sont ainsi appelés, dit Dubreul, propter convictum communem quem primitùs habebant[308]. Il en est de même du nom d'abbé, qui, dans sa véritable étymologie, signifie père, et qui, depuis, a été affecté spécialement aux archimandrites ou chefs et supérieurs des maisons religieuses. Dubreul soutient donc avec raison que l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois n'a jamais eu d'abbé, mais un doyen et un certain nombre de chanoines. D'ailleurs une charte authentique d'Imbert, évêque de Paris, donnée en 1030, et confirmée en 1108 par celle de Galon, un de ses successeurs, désignant les ecclésiastiques qui desservoient cette église, leur donne cette qualité de Chanoines; ce qui prouve que, quand bien même des religieux l'eussent desservie dans l'origine, son état étoit déjà changé sous Robert, malgré le titre de monastère que lui donne l'historien de ce prince.
Il est donc naturel de penser que, dans tous les temps, la communauté de Saint-Germain-l'Auxerrois a été composée de chanoines; et cette dépendance même où ils étoient de la cathédrale en est une nouvelle preuve, puisqu'à cette époque les religieux étoient déjà affranchis de la juridiction épiscopale. Dans les commencements, ces chanoines administroient le baptême et les autres sacrements, et étoient tour à tour chargés des fonctions curiales; mais là partie de la ville qui étoit sous leur gouvernement s'étant considérablement peuplée, surtout sous le règne de Philippe-Auguste, ils choisirent un vicaire pour remplir ces fonctions sous leurs yeux. Par là cette collégiale fut érigée en cure au commencement du treizième siècle; et l'on trouve en effet plusieurs actes dans lesquels, dès l'an 1202, le prêtre, c'est-à-dire le curé, est distingué des chanoines[309].
L'église de Saint-Germain-l'Auxerrois est, après la cathédrale, la seule parmi les anciennes églises séculières qui ait eu une école; et cette école étoit tellement célèbre, que le nom en est resté à une partie de son territoire. Un passage de Grégoire de Tours donneroit à penser qu'elle existoit dès le temps de l'évêque de Paris saint Germain, et de Ragnemode son successeur: on ne peut douter du moins qu'elle ne fût déjà florissante sous le règne de Charlemagne, époque à laquelle on vit renaître les études si long-temps négligées. Cette école dut reparoître avec un nouvel éclat sous le roi Robert, qui rebâtit l'église, et qui s'intéressoit particulièrement à l'éducation des jeunes ecclésiastiques; mais le terrain où elle étoit située étant devenu depuis nécessaire pour les dépôts de la navigation, et l'université s'étant formée sur la montagne Sainte-Geneviève, les études cessèrent à Saint-Germain. C'est aussi la première église, en exceptant toujours la cathédrale, qui ait possédé de bonne heure une nombreuse communauté de clercs. Les chanoines l'établirent au douzième siècle, afin de donner plus de solennité à la célébration des offices; et Maurice de Sully, alors évêque de Paris, approuva cet établissement[310].
Son chapitre est de même l'un de ceux qui ont fourni à l'église de France les plus illustres personnages. Parmi ses doyens, dont on a la liste depuis sept à huit siècles, plusieurs devinrent évêques ou se distinguèrent par leur piété. Il possédoit d'ailleurs un grand nombre de prérogatives, entre autres, le droit de nommer à tous les bénéfices fondés sur son territoire, ce qui comprenoit presque tout le quartier occidental de la ville et des faubourgs de Paris[311].
Cette paix et cette considération dont il jouissoit ne furent troublées que vers le commencement du siècle dernier. Il s'étoit déjà élevé plusieurs procès entre le chapitre et le curé; les chanoines avoient aussi des démêlés fréquents avec les marguilliers, et même avec les chapelains du chœur[312]. Ces divisions, et le mauvais état des affaires des chanoines de Notre-Dame, firent naître l'idée de réunir les deux chapitres. La proposition en fut faite en 1736; et après d'assez longues contestations relatives au rang et aux priviléges que demandoient les chanoines de Saint-Germain, cette église collégiale, qui pouvoit à juste titre se dire la fille aînée de celle de Paris, retourna en 1744 à la source d'où elle étoit sortie, onze à douze siècles auparavant; et la nomination des bénéfices auxquels elle présentoit revint à l'Ordinaire.
Le bâtiment de Saint-Germain-l'Auxerrois n'étoit pas moins illustre que la communauté qu'il renfermoit. Cette église, objet de l'affection particulière de nos rois, et bâtie à plusieurs reprises par l'ordre de ces princes, en avoit pris le nom de royale; et ce titre lui fut confirmé lorsqu'ils eurent fait du Louvre leur demeure ordinaire. Quant à l'antiquité de ses constructions, Piganiol s'est trompé en disant qu'il restoit encore quelques parties de celles qui avoient été faites du temps de Robert: ce qu'on y voit de plus ancien est le grand portail[313], qui paroît être du siècle de Philippe-le-Bel; le vestibule ou portique qui le précède ne fut construit que sous le règne de Charles VII. Cette façade de l'édifice n'a d'ailleurs jamais été terminée; et il est facile de voir sur l'élévation que toutes les parties supérieures et pyramidales y manquent entièrement[314].
Le chœur, autant qu'on pouvoit juger dans le siècle dernier, par sa structure et par les anciens vitraux qu'on y avoit conservés, paroissoit être du quatorzième siècle; les ailes, les chapelles, la croisée avec son double portail et la nef étoient d'une construction plus moderne au moins de cent ans[315]. En 1607, on construisit sur le terrain du cloître un réservoir pour les eaux de la Samaritaine, et une galerie couverte, voisine du grand portail, laquelle servoit de chapelle à la communion.
Dans le temps que le chapitre étoit à Saint-Germain, le chœur de cette église étoit fermé de toutes parts à la hauteur des arcades des bas côtés, et il n'y avoit d'ouvertures que par la porte principale et par les portes collatérales.
Le jubé, tel qu'il étoit alors, passoit pour un morceau d'architecture très-remarquable; il avoit été élevé sur les dessins de Pierre Lescot[316], et les sculptures étoient de Jean Goujon. Ce jubé étoit porté sur trois arcades; celle du milieu formoit la principale entrée du chœur, et dans la baie de chacune des deux autres étoit un petit autel renfermé par un balustre. Aux deux extrémités on voyoit, sur deux autels saillants, les statues en pierre de la Vierge et de saint Louis, d'un très-mauvais travail; les jambages de ces arcades étoient revêtus chacun de deux colonnes corinthiennes, et les cintres en étoient ornés de figures d'anges, tenant les instruments de la Passion. Sur l'appui du jubé et au-dessus des colonnes on avoit placé les statues des quatre évangélistes; mais ce qu'il y avoit de plus précieux dans cette décoration étoit un grand bas-relief, qui en occupoit le milieu, et qui représentoit Nicodème ensevelissant Jésus-Christ. Ce morceau, admirable, dit-on, sous tous les rapports d'ordonnance et d'exécution, étoit de la main du célèbre sculpteur que nous venons de nommer. Il fut détruit avec le reste, lors des changements qui s'opérèrent dans l'administration de Saint-Germain, par la réunion de son chapitre à celui de Notre-Dame.
Le curé et les marguilliers pensèrent aussitôt à faire exécuter dans leur église les travaux convenables pour la rendre vraiment paroissiale[317]. Il fut décidé qu'on ouvriroit le chœur de tous les côtés: pour y parvenir, on abattit, en 1745, les lambris qui l'environnoient, et même le jubé qui régnoit sur la porte principale; le pavé de l'église fut relevé et réparé dans toute son étendue; et afin d'éviter de nouvelles dégradations, on pratiqua sous l'église de vastes caveaux pour les inhumations. Tous ces changements furent approuvés, à l'exception de la destruction du jubé.
Le chœur reçut alors la forme nouvelle qu'il a conservée jusqu'à nos jours. Cette décoration fut faite sur les dessins de M. Baccari, architecte: les piliers gothiques prirent une forme moderne; dans les masses qui sont au-dessus des arcades, il retailla des tables[318] enfoncées avec un caisson au milieu; au pourtour du chœur, au-dessous des croisées, régnoit une balustrade d'entrelacs, enrichie de fleurons, et dont les piédestaux étoient ornés de têtes de chérubins. On prit en même temps des mesures pour procurer un jour suffisant à toute l'église, en supprimant les rosettes gothiques et une grande partie des meneaux[319] des croisées: des vitraux neufs les remplacèrent. MM. Gois et Mouchi, sculpteurs du roi, ajoutèrent les statues de saint Vincent et de saint Germain à plusieurs autres sculptures modernes dont ce chœur alors fut décoré; il fut enceint d'une grille à hauteur d'appui, en fer poli et bronze doré, d'une très-belle exécution; enfin, rien ne fut négligé pour que cette restauration répondît à la dignité d'une des plus anciennes et des plus célèbres églises de Paris.
Elle possédoit des ornements plus précieux encore: plusieurs tableaux des plus grands maîtres de l'ancienne école françoise en décoroient la nef, dont le banc de l'œuvre, exécuté sur les dessins de Perrault et Lebrun, passe pour le plus beau qu'il y ait à Paris. La plupart des artistes logés au Louvre, et paroissiens de cette église, s'étoient fait un honneur, dans le siècle dernier, d'y consacrer quelques-uns de leurs ouvrages. Enfin, ses murs et ses piliers étoient couverts des noms d'un grand nombre de personnages illustres par leurs talents ou par leurs vertus, dont elle contenoit les dépouilles mortelles, et ses chapelles offroient les tombeaux de plusieurs d'entre eux. La plupart de ces monuments ont été détruits ou dispersés; ces noms ont été effacés, et une nudité presque absolue a succédé à cette magnificence religieuse, dont il ne reste même presque aucun souvenir.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.
TABLEAUX.
Dans la chapelle de la Vierge, l'Assomption, par Philippe de Champagne.
Dans la chapelle de la paroisse, les tableaux de saint Vincent et de saint Germain, par le même.
Sur l'autel d'une autre chapelle qui est auprès de celle de la paroisse, un tableau de saint Jacques, par Le Brun.
Dans la chapelle des Agonisants, un tableau de Jouvenet dont le sujet est l'Extrême-Onction.
Dans la chapelle des Frères-Tailleurs, les disciples d'Emmaüs, par Restout.
Au-dessus des portes latérales des croisées, Jésus-Christ sur la montagne, et Jésus-Christ guérissant un possédé, par Charles Coypel.
Au-dessus de la chaire, qui étoit remarquable par la richesse de ses ornements, un tableau de Boullongne, représentant une des prédications de Jésus-Christ.
Dans la chapelle où s'assembloient les marguilliers, on voyoit un tableau qui y avoit été transporté d'une des croisées de l'église où il étoit placé auparavant. C'étoit une copie de la fameuse Cène de Léonard de Vinci[320].
Le tableau du maître-autel, par Vien.
Dans cette église avoient été inhumés:
Louis de Poncher, garde des sceaux, mort en 1521, et Roberte Le Gendre sa femme[321].
Jacques Dubois, médecin fameux, connu sous le nom de Silvius; mort en 1551.
François Picart, doyen de cette église et prédicateur célèbre, mort en 1556.
François Olivier, chancelier de France, mort en 1560.
François Olivier, seigneur de Fontenay, et abbé de Saint-Quentin de Beauvais, son petit-fils, mort en 1636.
Abraham Remi, professeur d'éloquence au collége de France, et l'un des meilleurs poètes latins de son temps, mort en 1646.
Nicolas Faret, l'un des quarante de l'Académie Françoise, mort en 1649.
Pierre Sanguin, médecin de Louis XIII, et Anne Akakia son épouse.
Charles Annibal Fabrot, professeur de droit, auteur de plusieurs ouvrages, mort en 1659.
Guy-Patin, professeur en médecine au collége royal, mort en 1672.
Claude Melan, graveur célèbre, mort en 1688.
Guillaume Samson, habile géographe, mort en 1703.
Au côté droit du chœur, sous l'enceinte et contre le mur, étoit une table de marbre sur laquelle on lisoit l'épitaphe de François de Kernevenoy, appelé par corruption de Carnavalet. C'étoit un des plus beaux caractères de son temps, et l'ornement de la cour de Henri II.
On lit ensuite dans d'autres chapelles les épitaphes d'Anne de Thou, fille aînée de Christophe de Thou, premier président du parlement de Paris; de Louis Revol, secrétaire d'état sous Henri III et Henri IV; de Claude Fauchet, premier président de la cour des monnoies, mort en 1603.
La famille de Pomponne de Bellièvre avoit aussi sa chapelle dans cette église. Le fameux chancelier de France, de ce nom, surnommé le Nestor de son siècle, y fut enterré en 1607.
La famille des Phélippeaux de Pontchartrain avoit aussi sa sépulture à Saint-Germain depuis 1621.
Dans une chapelle, deux figures de marbre blanc sur une tombe de marbre noir, représentoient Étienne d'Aligre, chancelier de France, mort en 1635, et son fils Étienne d'Aligre, également chancelier de France, mort en 1677. (Rendu à la famille.)
Au premier pilier, vis-à-vis la chapelle du Saint-Sacrement, étoit fixée une table de marbre sur laquelle Le Brun avoit peint une femme mourante. Ce portrait étoit celui de mademoiselle Selincart, épouse d'Israël Silvestre, graveur célèbre du dix-septième siècle: tous deux ont été enterrés dans cette église[322].
Plusieurs autres personnages qui se sont fait un nom dans les arts et dans les lettres avoient aussi leur sépulture à Saint-Germain-l'Auxerrois. On y lisoit les noms de Malherbe, le créateur de la poésie françoise; de madame Dacier et de son époux; du peintre Stella; de plusieurs sculpteurs célèbres, Sarrazin, Desjardins, Coyzevox, Warin; de Levau, premier architecte du roi; d'Orbay, autre architecte qui a bâti le dôme des Invalides. Dans le siècle dernier on y enterra Noël et Antoine Coypel, Santerre, tous les trois peintres distingués; Houasse, directeur de l'académie de Rome, etc., etc.
Le dernier personnage remarquable qui ait été inhumé dans cette église est le comte de Caylus, célèbre par son amour pour les arts et pour l'antiquité. En raison de ce goût et des travaux auxquels il s'étoit livré toute sa vie pour en pénétrer les obscurités, on lui avoit élevé un monument composé d'un cénotaphe antique en porphyre[323], lequel étoit surmonté de son buste. Il mourut en 1765.
Dans cette église furent baptisés, en 1316, le petit roi Jean, premier fils de Louis Hutin et de Clémence d'Aragon, d'Anjou-Hongrie; en 1389, Isabelle de France, fille de Charles VI et d'Isabelle de Bavière; en 1573, Marie-Isabelle de France, fille de Charles IX et d'Élisabeth d'Autriche.
Si l'on considère en général le territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, soit dans son état primitif, soit dans les réductions qu'il a éprouvées, il se trouve qu'il a servi à l'érection de quatre collégiales, neuf paroisses et plusieurs hôpitaux; nous avons déjà eu l'occasion de parler de plusieurs de ces établissements, et nous ferons connoître les autres par la suite: il s'agit seulement de déterminer ici les bornes dans lesquelles cette paroisse étoit renfermée à la fin de la monarchie.
Sa figure formoit un carré long. Depuis l'extrémité des Tuileries, ses limites passoient par le milieu de la rivière jusqu'à la statue de Henri IV; revenoient ensuite, en suivant la moitié septentrionale du bas de la rivière, jusqu'au pont au Change, sur l'extrémité duquel elle possédoit jadis trois maisons dans la branche qui descendoit vers le Grand Châtelet. Cet édifice public, ses prisons et la rue Pierre-au-Poisson y étoient également compris.
Elle pénétroit ensuite dans la rue Saint-Denis, dont elle avoit tout le côté gauche jusqu'à la première ou la seconde maison en-deçà de la rue Courtalon, exclusivement. Les cinq ou six premières maisons à droite en entrant dans la rue de la Tabletterie[324], les trois ou quatre dernières de la rue des Fourreurs aussi à droite, tout ce qui est à gauche entre ces deux rues, lui appartenoit également. Il faut y ajouter l'extrémité de la rue des Déchargeurs, excepté ce qui fait le coin de celle de la Ferronnerie, et tout le côté gauche de la rue Saint-Honoré jusqu'à la boucherie des Quinze-Vingts.
Dans cette boucherie, les étaux à gauche étoient de Saint-Germain; les limites, passant ensuite au milieu de la cour du marché dans sa longueur, renfermoient la grande écurie et ses cours, le Manége jusqu'à la grotte des Feuillants; elles suivoient ensuite les murs du reste du jardin des Tuileries et de l'Orangerie; puis, se repliant à la moitié du cul-de-sac de cette orangerie, se prolongeoient le long des fossés des Tuileries jusqu'à la rivière. Cette étendue contenoit deux cent cinquante arpents, soixante-deux perches carrées.
L'origine du Louvre se perd, comme celle de presque de tous les vieux édifices de Paris, dans l'obscurité de ses temps de barbarie.
Les historiens ne sont pas même d'accord sur la véritable étymologie de son nom. Les uns le font venir du nom propre d'un seigneur de Louvres, sur le terrain duquel le premier château fut bâti; d'autres des loups qui peuploient la forêt voisine[325]; quelques-uns du vieux mot françois ouvre, de manière qu'on aura dit L'ouvre pour l'œuvre, l'ouvrage par excellence. Enfin il en est un petit nombre, et ceux-ci nous semblent avancer l'opinion la plus vraisemblable, qui prétendent trouver la racine de ce nom dans le mot saxon lower, lequel signifie château.
Si un diplôme, cité par Duboulay[326], est authentique, il faudroit croire que le Louvre existoit déjà du temps du roi Dagobert, c'est-à-dire vers le milieu du septième siècle. Mais, en supposant qu'on puisse donner à son origine cette haute antiquité, il faut croire en même temps, ou que ce n'étoit point une maison royale, ou qu'elle jouissoit alors de peu de renommée; car les historiens de la première dynastie n'en font aucune mention, tandis qu'ils parlent souvent de Vincennes, de Chelles, de Clichy, de Saint-Denis, de Nogent (ou Saint-Cloud), et de beaucoup d'autres maisons de plaisance[327] que nos rois avoient alors coutume de parcourir, et qu'ils habitoient plus volontiers que la ville.
Il n'existe point de preuves suffisantes pour faire adopter une origine aussi ancienne; mais ce seroit aussi la rapprocher beaucoup trop de nos temps modernes que de l'attribuer à Philippe-Auguste, comme l'a fait Duhaillan, suivi en cela par beaucoup d'autres historiens. Plusieurs actes concourent à prouver que le Louvre existoit dès la seconde race, et qu'à cette époque il étoit déjà une habitation royale. Il fut sans doute détruit par les Normands vers la fin de cette époque, et relevé avec tous les édifices environnants, dès les premiers temps de la domination des Capets. «Les rois y tinrent des chiens, des chevaux, des piqueurs et des équipages de chasse, dit Saint-Foix, mais ils ne faisoient qu'y passer et s'y rafraîchir; jamais ils n'y ont été à demeure.» Ces princes, comme nous l'avons déjà dit, habitoient le palais de la Cité, lorsqu'ils quittoient leurs maisons de plaisance pour revenir dans leur capitale.
L'erreur qui a fait regarder Philippe-Auguste comme le fondateur du Louvre, vient de ce qu'effectivement il en répara et augmenta les constructions. C'est lui qui y fit élever cette tour fameuse connue alors et long-temps après sous le nom de Tour Neuve. S'il eût fait bâtir le château en entier, Rigord, son historien, ou plutôt son panégyriste, Guillaume Le Breton et Jean de Saint-Victor n'eussent pas manqué d'en faire mention. Le nom même qui fut donné à la tour de Philippe-Auguste, prouve qu'il en existoit d'autres qui avoient été construites auparavant: en effet cette tour, que Rigord appelle Neuve, parce qu'il n'y avoit que dix ans qu'elle étoit bâtie lorsqu'il écrivoit[328], occupoit au milieu du Louvre la place d'une autre tour qui avoit aussi porté le même nom. Depuis on l'appela la Grosse Tour; la preuve en est dans un cartulaire de Saint-Denis-de-la-Chartre, qui contient des lettres de ce prince de l'an 1204, par lesquelles il donne 30 sous à cette église pour l'indemnité[329] du terrain sur lequel cette construction avoit été élevée. On y voit que la tour du Louvre, dite Grossa Turris, est située où étoit anciennement Turris Nova. Sous le règne de Louis-le-Jeune, on trouve des actes où ce château est nommé Louvre, sans qu'il soit indiqué si ce nom venoit de l'édifice lui-même, ou du territoire sur lequel on l'a voit bâti.
La situation du Louvre, dans une plaine voisine et cependant entièrement détachée de Paris, présentoit le double avantage d'en faire une maison de plaisance pour nos rois, et une forteresse, qui pût à la fois défendre la ville et en contenir les habitants. Le genre de sa construction prouve que l'on avait eu l'un et l'autre but en le bâtissant; mais, dès Philippe-Auguste, cette capitale s'étoit tellement accrue que ce château étoit déjà environné de rues et de maisons. Cependant ce prince ne voulut point qu'il fût enfermé dans Paris lorsqu'il fit faire de nouvelles murailles: le Louvre eut une enceinte particulière, et hors de la ville.
Dans la description de cet ancien monument, nous suivrons principalement Sauval, qui se montre ici plus exact que partout ailleurs, quoique, dans plusieurs endroits, il ait confondu la forme de l'édifice avec l'enceinte dont il étoit environné.
Le plan du Louvre étoit un parallélogramme, et s'étendoit en longueur depuis la rivière jusqu'à la rue de Beauvais, et en largeur depuis la rue Froi-Manteau jusqu'à celle d'Autriche, aujourd'hui rue de l'Oratoire. Le terrain qu'il occupoit avoit soixante et une toises trois quarts de longueur, sur cinquante-huit toises et demie de largeur. Il consistoit en plusieurs corps-de-logis d'une architecture si simple et si grossière, que la façade ressembloit à quatre pans de murailles percés de croisées longues et étroites, où le jour pouvoit à peine pénétrer, et placés au hasard les uns sur les autres. Ce château d'ailleurs étoit fortifié, flanqué d'un grand nombre de tours, et environné de fossés larges et profonds. Au centre de ce carré long étoit la grande cour, qui avoit trente-quatre toises et demie de longueur, sur trente-deux toises et cinq pieds de largeur. Au milieu s'élevoit la grosse tour dont nous venons de parler.
Les corps-de-logis étoient à deux étages sous Philippe-Auguste; ils furent rehaussés sous Charles V de cinq à six toises, et couronnés de terrasses. Outre la grande cour, on comptoit dans le Louvre plusieurs basses-cours qui empruntoient leurs noms des lieux dont elles étoient voisines: ainsi, l'une se nommoit la basse-cour du côté de Saint-Thomas; une autre, la basse-cour vers la rivière; il y avoit la basse-cour du côté de l'hôtel de Bourbon; la basse-cour du côté de la rue d'Autriche, etc.
Les tours étoient nombreuses, mais répandues autour du bâtiment sans aucune symétrie entre elles, excepté aux angles et aux portaux[330]. Ces dernières, qui ne s'élevoient que jusqu'au comble, se terminoient en terrasses ou plates-formes. Celles des angles, beaucoup plus hautes que les autres, étoient couvertes d'ardoises, et terminées par des girouettes peintes et rehaussées des armes de France. Chacune de ces tours avoit son nom et son capitaine particulier, lequel dépendoit du gouverneur général du château.
Les plus connues de ces tours sont la grosse tour du Louvre, la tour de la Librairie, la tour de l'Horloge, les tours au Fer-à-Cheval, la tour de l'Artillerie, la tour de Windal, la tour de l'Écluse, la tour de l'Armoirie, la tour de la Fauconnerie, la tour de la Taillerie, la tour de la Grande-Chapelle, la tour neuve du pont des Tuileries, etc. Les noms de ces tours s'entendent facilement d'eux-mêmes, excepté le nom de celle de Windal, dont on ignore l'origine.
La tour du Louvre, d'où relevoient encore dans les derniers temps les grands fiefs et les grandes seigneuries du royaume[331], a été nommée par les historiens, tantôt la tour Neuve, tantôt la Forteresse du Louvre; puis la tour de Paris, la tour Ferrand, la grosse tour du Louvre. Cette tour étoit ronde et semblable à celles de la Conciergerie du Palais; elle avoit huit toises de diamètre et seize de hauteur; l'épaisseur de la maçonnerie étoit de douze pieds dans le haut, et de treize vers la base; on y comptoit plusieurs étages, percés chacun dans leur pourtour de huit croisées à montant et traverses de pierre, de quatre pieds dans toutes les dimensions. On montoit à cette tour par un escalier que fermoit une porte de fer; et l'on y arrivoit par un pont-levis[332] et un pont de pierre d'une seule arche, au moyen desquels on franchissoit un fossé large et profond dont elle étoit environnée. Une galerie aussi de pierre, qui aboutissoit au grand escalier, lui servoit de communication avec le château: elle se trouvoit ainsi isolée du reste de la cour. Dans l'intérieur étoient une chapelle, un puits et plusieurs chambres voûtées.
Sur un des côtés du fossé, on avoit dressé un petit édifice couvert de tuiles, d'où sortoit une fontaine. Il fut démoli avec la tour en 1528. De l'autre côté étoit un pavillon carré, qu'on avoit déjà détruit en 1377.
Cette tour étoit le lieu où tous les grands vassaux étoient tenus de venir rendre hommage. C'étoit, dit Saint-Foix, une prison toute préparée pour eux, s'ils y manquoient: elle fut en effet, tant qu'elle exista, le séjour d'un grand nombre d'illustres prisonniers.
Ferrand, comte de Flandre, vaincu par Philippe-Auguste, et pris par ce prince à la bataille de Bouvines en 1214, y fut renfermé, chargé des mêmes chaînes qu'il avoit préparées pour son souverain: il n'en sortit qu'en 1226, pendant la régence de la reine Blanche, qui lui rendit la liberté, sous la promesse qu'il fit de la servir contre ses ennemis.
Saint Louis y fit conduire Enguerrand de Coucy, pour avoir fait pendre injustement trois jeunes gentilshommes flamands, venus à Saint-Nicolas-des-Bois dans le dessein d'apprendre la langue, et qui avoient poursuivi sur ses terres des lapins qu'ils avoient fait lever sur celles de cette abbaye.
En 1299, on y voit amener Guy, comte de Flandre, avec ses enfants, pour avoir pris les armes contre Philippe-le-Bel. Enguerrand de Marigny, ce contrôleur des finances dont nous avons déjà parlé, l'eut aussi pour prison. Louis, comte de Flandre et de Nevers, et Jean, comte de Richemont et de Monfort, y furent renfermés sous les règnes de Charles-le-Bel et de Philippe de Valois, le premier, pour avoir obligé ses sujets à lui rendre hommage, ce qui étoit contraire à un traité fait en 1310; le second, pour avoir usurpé la Bretagne. Ce roi de Navarre si funeste à la France, Charles II, dit le Mauvais, y fut deux fois prisonnier par ordre du roi Jean: d'abord à cause de l'assassinat de Charles d'Espagne, connétable de France, convaincu ensuite d'avoir excité les Anglais à envahir le royaume. Sous Charles VI, les séditieux qui désoloient Paris y emprisonnèrent Pierre Desessarts et plusieurs autres personnages de distinction. Enfin, en 1474, Louis XI fit renfermer dans cette tour Jean II, duc d'Alençon; et c'est le dernier prisonnier qu'on y ait mis. Nos rois se sont toujours servis depuis de la Bastille, du château de Vincennes, de la tour de Bourges, du château d'Angers, etc.[333]
La tour de la Librairie reçut le nom qu'elle portoit, parce qu'elle servit de dépôt à la bibliothèque de Charles V. Cette bibliothèque n'étoit composée que de neuf cents volumes; mais c'étoit beaucoup pour un temps où l'imprimerie n'étoit pas encore découverte, et pour un prince à qui le roi Jean son père n'avoit laissé qu'une vingtaine de volumes au plus. Elle occupoit trois chambres, ou plutôt trois étages de cette tour[334], et étoit ouverte nuit et jour au petit nombre de savants et de lettrés de ce temps-là. «La bibliothèque de Charles V, dit le président Hénault, étoit composée de livres de dévotion, d'astrologie, de médecine, de droit, d'histoire et de romans; peu d'anciens auteurs des bons siècles, pas un seul exemplaire des ouvrages de Cicéron, et l'on n'y trouvoit, des poëtes latins, qu'Ovide, Lucain et Boëce; des traductions en françois de quelques auteurs, comme les Politiques d'Aristote, Tite-Live, Valère-Maxime, la Cité de Dieu, la Bible, etc.»
Sous le règne de Charles VI, cette bibliothèque fut entièrement dispersée. Les Anglais ayant pénétré jusqu'à Paris à la faveur des dissensions intestines qui troubloient la France, et principalement cette capitale, s'emparèrent, comme le témoignent quelques actes de ce temps-là, de cette précieuse collection. Une partie des livres passa en Angleterre avec les archives, qui étoient aussi conservées dans le Louvre; les ennemis se partagèrent sans doute le reste.
On ne sait autre chose de la tour de l'Artillerie, sinon que les arsenaux du Louvre qui y étoient établis furent transportés auprès du couvent des Célestins le 18 décembre 1572, par ordre du roi Charles IX.
La tour de Windal étoit située sur le bord de la rivière, et attachée à la porte d'une des basses-cours. En 1411, elle avoit un comte de Nevers pour capitaine ou concierge.
La tour du Bois, que l'on nomme quelquefois le Château du Bois, fut bâtie en 1382 par ordre de Charles VI. Elle étoit située vis-à-vis la tour de Nesle, entre la rivière et la basse-cour du Louvre, et environnée de fossés profonds[335]. Les registres de la ville disent que le même prince qui avoit fait construire cette tour ordonna dans la suite de la détruire: ce qui fut exécuté.
La tour de l'Écluse retenoit par des vannes l'eau de la rivière dans les fossés. En 1391, Charles VI y fit emprisonner Hugues de Saluces.
La tour Neuve du pont des Tuileries étoit près du logis du prévôt de l'hôtel et du pont des Tuileries. C'est la dernière de toutes celles que nous avons citées sur laquelle on ait quelques particularités.
Il est impossible d'ailleurs de rien dire de certain sur les changements qui furent faits dans le Louvre depuis Philippe-Auguste jusqu'à François Ier; car il n'existe, ni dans les archives ni dans les bibliothèques, aucun plan de ce château à aucune de ces époques. Les chartes et les mémoires historiques sont les seules sources d'où l'on puisse tirer à ce sujet quelques notions, et tout ce qu'on y apprend, c'est que nos rois y ont fait successivement divers changements, élevant une tour, en détruisant une autre, bâtissant une chapelle, un pavillon, étendant un jardin, etc. Saint Louis avoit conçu le projet d'en augmenter beaucoup les bâtiments: on ignore ce qui l'empêcha de l'exécuter.
Les plus grands travaux entrepris dans cet édifice pendant le cours du quatorzième siècle sont dus à Charles V et à son successeur. «Le Louvre, dit Saint-Foix, après avoir été hors des murs pendant plus de six siècles, se trouva enfin dans Paris, par l'enceinte commencée sous Charles V en 1367, et achevée sous Charles VI en 1383. Charles V, qui ne jouissoit que d'un million de revenu, dépensa cinquante-cinq mille livres à rehausser ce palais et à en rendre les appartements plus commodes et plus agréables; mais ce prince ni ses successeurs jusqu'à Charles IX n'en firent point leur demeure ordinaire; ils le laissoient pour les monarques étrangers qui venoient en France. Sous le règne, de Charles VI, Manuel, empereur de Constantinople, et Sigismond, empereur d'Allemagne, y furent logés.»
Ce château étoit accompagné de plusieurs jardins. Le plus grand étoit nommé le Parc, et s'étendoit le long de la rue Froi-Manteau. On avoit élevé aux quatre coins quatre pavillons. Il ne fut détruit que sous Louis XIII, lorsqu'on commença à reprendre les travaux pour l'achèvement du principal corps-de-logis, commencé sous François Ier. Outre ce jardin, il y en avoit un pour l'appartement du roi, et un autre pour celui de la reine. Ce dernier jardin subsistoit encore à la fin du siècle dernier.
Dès le commencement du seizième siècle, ce vieil édifice, entièrement négligé, tomboit en ruines; et lorsque Charles-Quint vint à Paris en 1539, François Ier fut obligé d'y faire des réparations considérables, pour le rendre digne de recevoir ce monarque. Ces travaux, dont l'effet étoit sans doute insuffisant pour la restauration totale de l'édifice, lui firent naître l'idée de le faire entièrement abattre et de construire à la place un palais plus digne de la majesté des rois, et de l'état de civilisation où la nation étoit parvenue. À cette époque, les beaux-arts s'étoient déjà introduits en France à la voix d'un prince qui les aimoit et les protégeoit. Les plus grands artistes de l'Italie étoient appelés à sa cour, et le payoient des honneurs et des récompenses qu'il leur prodiguoit, en communiquant à son peuple les traditions de l'antiquité dont ils étoient les dépositaires; et bientôt la France vit sortir de son sein d'heureux génies qui purent rivaliser avec leurs maîtres. De ce nombre étoit Pierre Lescot, seigneur de Clugny, l'un des plus grands architectes de son siècle.
On a peu de détails sur la vie de cet homme célèbre; on sait seulement qu'il fut abbé commendataire de l'abbaye de Clugny, chanoine de l'église de Paris, et conseiller des rois François Ier, Henri II, Charles IX et Henri III, sous les règnes desquels il a vécu. Il est le premier qui ait osé offrir parmi nous les belles proportions et le goût pur de l'architecture antique, au milieu des édifices gothiques qu'élevoient encore de tous côtés les architectes ses contemporains. Il avoit donné au roi, pour la construction du nouveau palais qu'il projetoit, un plan aussi grand que magnifique: cependant, avant de rien entreprendre, François Ier ordonna, dit-on, à l'Italien Sébastien Serlio, alors en France, de lui tracer aussi un plan du Louvre. Il paroît que c'est à cet habile architecte qu'il faut attribuer le trait généreux dont on a si faussement fait honneur au Bernin. Il avoit vu le dessin de Pierre Lescot; et, tout en obéissant aux ordres du roi, il lui fit entendre qu'il ne pouvoit rien faire de mieux que d'adopter le projet de l'artiste françois. Ce fut donc sur les plans de Lescot que fut commencé le nouveau palais, qu'on a depuis appelé le Vieux-Louvre, pour le distinguer des constructions qui furent élevées sous les règnes suivant: car ce superbe monument, même dans l'état d'imperfection où nous l'avons vu au commencement de la révolution, étoit cependant le résultat d'une suite de travaux presque continuels depuis François Ier jusqu'à nos jours.
Au milieu d'une foule de tentatives abandonnées, de projets avortés, d'entreprises mal concertées et qui se sont successivement détruites, ces travaux présentent trois époques principales et qui peuvent suffire à la description historique du Louvre. La première sous François Ier, Henri II et Louis XIII; la seconde, sous Louis XIV; et la troisième, qui appartient au règne de Louis XV.
Si l'on en croit la plupart des historiens de Paris, la construction de ce palais auroit été commencée en 1528. Mais cette date est évidemment fausse, puisqu'à cette époque l'architecte Pierre Lescot n'avoit que dix-huit ans. Ce qui a causé cette erreur, c'est qu'en 1528 on fit effectivement de grandes réparations à ce château; peut-être même commença-t-on alors à en démolir quelques parties; mais, comme d'Argenville l'a très-bien prouvé, ce ne fut qu'en 1541; c'est-à-dire cinq années avant la mort de François Ier, que le nouveau bâtiment commença à sortir de terre. En 1548, Henri II fit continuer l'ouvrage commencé par son père, comme l'atteste une inscription gravée sur la porte de la salle dite des Cent-Suisses[336].
La partie élevée sous ces deux rois est celle qui fait l'angle de la cour actuelle, à partir du pavillon qui occupe le milieu de la façade méridionale jusqu'au gros pavillon surmonté d'un dôme qui est opposé à la colonnade. Cette partie est la seule qu'on ait complétement achevée du côté intérieur sur les dessins de Pierre Lescot[337], et c'est là seulement qu'on peut se faire une idée du génie de ce grand architecte.
À cette époque il régnoit en France, comme en Italie, une grande union entre les arts; on sentoit plus vivement qu'on ne l'a fait depuis l'heureuse dépendance dans laquelle ils étoient les uns des autres; et l'on ne regardoit point comme un habile architecte celui qui n'étoit pas bon dessinateur, parce que, pour faire un bel édifice, il ne s'agit pas seulement de construire, il faut encore décorer. Pierre Lescot excelloit également dans ces deux parties, et paroît avoir voulu développer dans cette demeure royale toutes les richesses de la sculpture et de l'architecture réunies. La façade offre un ordre corinthien surmonté de deux composites, dont un est en attique. Peut-être pourroit-on reprocher à ce grand artiste d'y avoir trop prodigué le luxe de ces deux arts: il faut convenir que l'attique est trop chargé de bas-reliefs, et que la quantité et la proportion de ces précieux détails ne sont pas dans uns accord satisfaisant avec les étages inférieurs. C'est ce même goût pour la magnificence des ornements qui le détermina à adopter une ordonnance dans la décoration de son premier étage, quoique les colonnes et les pilastres n'y aient pas plus de hauteur que les croisées; et l'on peut en dire autant de l'ordre de son rez-de-chaussée dans sa proportion avec les arcades. Mais ces observations sévères et purement scolastiques n'empêchent point que, soit que l'on considère la majesté de l'ensemble, soit que l'on admire la perfection avec laquelle chaque partie est exécutée, on ne soit forcé de convenir que cette portion du Louvre est encore la plus belle, et qu'il est à regretter que le même homme qui avoit commencé ce grand monument n'ait pas été assez favorisé des circonstances pour pouvoir le terminer d'après une aussi grande conception.
La France possédoit, à la même époque, un autre artiste dont le génie étoit digne de s'associer avec celui de Lescot: c'étoit le célèbre Jean Goujon[338], qu'on doit regarder peut-être comme le plus grand statuaire des temps modernes, et qui n'a du moins été égalé jusqu'ici par aucun de ceux qui lui ont succédé. Il décora la façade du Vieux-Louvre de bas-reliefs offrant des trophées, des esclaves enchaînés, des figures allégoriques, telles que la pudeur, l'abondance, le courage, etc., etc. On ne sait ce que l'on doit davantage admirer ou de la correction, de la pureté des formes, des ordonnances des croisées, des frises, des chambranles exécutés par l'architecte, ou de la perfection des figures et des ornements qui sont sortis de la main du sculpteur.
Ils déployèrent dans l'intérieur le même goût et la même magnificence; et l'on n'admire pas moins la vaste salle connue sous le nom de salle des Cent-Suisses[339], qu'ils y construisirent ensemble. Elle est décorée d'un ordre dont les colonnes sont accouplées et élevées sur un socle. Au fond est une tribune soutenue par des cariatides colossales, dans l'exécution desquelles Goujon semble s'être surpassé lui-même. Il ne se peut rien imaginer de plus noble et de plus élégant que toute cette composition.
Pendant les règnes courts et agités des rois qui se succédèrent depuis Henri II jusqu'à Louis XIII, il se fit peu de changements et d'augmentations dans les constructions du Louvre; et cependant c'est à cette époque qu'il a été le plus constamment habité par ces souverains. Mais dans ces temps malheureux de discordes civiles et de dissensions politiques, les monuments des arts étoient négligés; les arts eux-mêmes se corrompoient, et l'on s'aperçoit sensiblement, dans le peu qui fut fait pendant cet intervalle, de la décadence du bon goût de l'architecture, qui se releva ensuite sous Louis XIII et Louis XIV, sans jamais revenir cependant au point de perfection où elle avoit été portée à l'époque brillante de François Ier. Catherine de Médicis commença la grande galerie du Louvre, et fit construire le château des Tuileries. Charles IX, Henri III et Henri IV continuèrent après elle, sans toutefois y mettre un grand intérêt, quelques parties du Louvre et de la galerie.
On ne songea que sous Louis XIII à achever la belle façade dont nous venons de parler; et Jacques Lemercier, architecte protégé par le cardinal de Richelieu, fut chargé de la direction de cet ouvrage. Il suivit les dessins et les plans de Lescot dans toute la partie qui est au-delà du pavillon du milieu, mais il crut devoir s'en écarter dans la construction de ce pavillon, et c'est une faute qu'on ne peut trop lui reprocher. Il couronna l'attique de Lescot de huit figures en bas-relief modelées par Sarrazin[340]; elles furent surmontées par un dôme, le seul qui reste aujourd'hui dans cette cour. Mais quoique ces figures soient d'un grand caractère, et qu'il y ait beaucoup de richesse dans cet ajustement, il s'éloigne déjà beaucoup de la beauté du style du siècle précédent; et un goût pur ne sauroit approuver ces cariatides gigantesques placées au troisième étage, ces trois frontons enclavés les uns dans les autres, la trop grande prodigalité des ornements, ni enfin ce dôme quadrangulaire qui couronne pesamment l'édifice. Le même architecte construisit le vestibule orné de colonnes qui est au rez-de-chaussée de ce pavillon; et ce morceau n'est pas sans mérite.
Il paroît que ce fut aussi dans ce temps-là, et toujours sous la direction de Lemercier, qu'on éleva, en se conformant encore au plan de Lescot, l'autre partie de cette aile du Louvre où étoient jadis l'Académie française et celle des belles-lettres. Ce fut toutefois un des premiers changements survenus dans le plan original. Suivant ce plan, le Louvre ne devoit avoir en étendue que le quart de la superficie occupée par la cour actuelle. Le projet devint plus vaste sous Louis XIII; on le quadrupla[341].
Tel étoit l'état de ce palais lorsque Louis XIV commença à gouverner lui-même. À ces constructions imparfaites et irrégulières étoient encore attachés des débris gothiques de l'ancien château[342]; des matériaux, des décombres, des maisons particulières, mesquines, inégales, entassées sans ordre, entouroient et masquoient cette demeure royale. Dans l'emplacement qu'occupe aujourd'hui sa magnifique colonnade, étoient un jeu de paume, un hôtel, des baraques en bois, etc. On peut se faire une idée de l'aspect qu'offroient alors les environs du Louvre, par celui que présentoient, il y a quelques années, les maisons qui, dans l'espace compris entre la rue du Coq et la rue Froi-Manteau, sembloient être les restes de celles que l'on détruisit à cette époque. La seule façade dont l'aspect fût satisfaisant est celle du pavillon qui s'étend à l'est sur le jardin dit de l'Infante. Le roi, qui vouloit que tout autour de lui eût de la grandeur et de la majesté, ordonna que le Louvre fût achevé, et rendu digne de sa noble destination.
Le surintendant des bâtiments (Ratabon) demanda, d'après ces ordres, un plan à l'architecte Levau, et ce plan fut adopté par Louis XIV. Il y avoit de grandes difficultés à vaincre: la principale étoit d'assortir aux élévations des façades intérieures, projetées d'abord pour un moindre espace que le nouveau plan, la décoration des façades extérieures, dont Pierre Lescot ne s'étoit point occupé, et qui sans doute n'entroient point dans le monument qu'il avoit imaginé. Deux de ces façades furent exécutées sur les dessins de Levau, celle qu'on vient d'abattre du côté du quai, et celle qui donne sur la rue du Coq[343]. On remarque dans celle qui regarde les Tuileries[344] deux manières différentes qui sembleroient prouver que cet architecte n'étoit pas seul chargé de l'ordonnance et de la direction de ces travaux, et que ces parties furent exécutées à diverses reprises, sans qu'on puisse au juste en déterminer les époques. Quant à la principale façade du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois, elle devoit être également faite sur ses dessins; les fondements en étoient jetés, et s'élevoient déjà à dix pieds au-dessus de terre, lorsque Colbert parvint à la surintendance des bâtiments.