QUARTIER DU LOUVRE.
OU
SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

Ce quartier est borné à l'orient par le carrefour des Trois-Maries et par les rues de la Monnoie et du Roule inclusivement; au septentrion par la rue Saint-Honoré, y compris le cloître Saint-Honoré inclusivement, à commencer depuis les coins des rues du Roule et des Prouvaires jusqu'au coin de la rue Froi-Manteau; à l'occident, par la rue Froi-Manteau jusqu'à la rivière inclusivement; et au midi, par les quais aussi inclusivement, depuis le premier guichet du Louvre jusqu'au carrefour des Trois-Maries.

On y comptait, en 1789, dix-neuf rues, trois culs-de-sacs, trois places, un palais, trois églises paroissiales, dont une étoit collégiale, et une communauté d'hommes.

PARIS SOUS LOUIS VIII, LOUIS IX (saint Louis), PHILIPPE III, PHILIPPE IV, LOUIS X, PHILIPPE V, CHARLES IV, PHILIPPE VI, JEAN.

Le Louvre n'avoit point été compris dans l'enceinte élevée par Philippe-Auguste; et ce fut seulement sous Charles V et Charles VI que de nouvelles murailles le renfermèrent dans Paris. On peut considérer le temps qui s'écoula entre ces deux constructions comme une troisième époque dans l'histoire de cette ville. Pendant plus d'un siècle, on la voit jouir, sous le règne de neuf rois, d'une tranquillité rarement troublée, au moyen de laquelle elle put continuer à s'enrichir de monuments nouveaux, accroître, de jour en jour, sa population, et prendre rang parmi les plus grandes et les plus belles villes qu'il y eût alors en Europe. Suivons les récits de ces premiers temps du règne des Capets: ils nous apprendront comment Paris s'accrut d'abord si lentement; comment ensuite cette ville devint si considérable, que son histoire se trouvera liée désormais à celle de la France entière, ou pour mieux dire, deviendra l'histoire même de la monarchie.

Il est hors de doute que nos rois des deux premières races étoient loin de réunir en eux tous les droits naturels de la royauté, de la posséder telle que nous la concevons et que nous l'avons connue dans nos temps plus civilisés: toutefois il est vrai de dire qu'ils étoient de puissants monarques, si on les compare à Hugues Capet et à ses premiers successeurs.

Les rois francs étoient propriétaires, et nous l'avons déjà dit, d'un immense domaine, d'un domaine divisé et répandu sur la surface entière de leur beau royaume. Ils en tiroient des revenus suffisants pour soutenir la majesté du trône et déployer dans leur cour toute la magnificence qui convenoit à leur rang suprême[251]. Ces vastes propriétés nourrissoient une population presque innombrable de vassaux, d'hommes libres, de serfs, qui ne dépendoient que d'eux et qui leur étoient entièrement dévoués; ils étoient protecteurs nés des foibles et des pauvres; c'est-à-dire que les églises, les veuves, les orphelins, les sujets romains, les artisans, généralement toutes les classes inférieures de la société, à qui le port d'armes étoit défendu, et sans doute encore tous les hommes libres qui n'avoient point de propriétés, étoient, dans toutes les parties de la France, sous la protection des justices royales; et que c'étoit avec le roi qu'il falloit composer, chaque fois que l'on troubloit leur paix et qu'on leur causoit quelque dommage. En raison de cette protection et de ce droit de juridiction sur une portion si considérable de leurs sujets, ces monarques levoient des tributs sur les terres romaines et sur tous les biens municipaux, ce qui comprenoit les cités, les bourgs et leur territoire; outre ces tributs qui se payoient régulièrement, il existoit encore des amendes et des parties casuelles qui grossissoient considérablement leur trésor; leur maison militaire étoit si nombreuse qu'elle formoit une espèce de petite armée, suffisante pour défendre la cour d'une invasion subite et résister à toute attaque imprévue; et les hommes libres qui la composoient, subsistant la plupart des largesses de la couronne, devenoient, lorsque ces princes savoient se les attacher, leur appui le plus sûr contre les rebelles et contre leurs ennemis. On n'a point oublié que toute justice relevoit de leur justice suprême; que leurs officiers civils et militaires, comtes, vicomtes, baillis, sénéchaux, etc., étoient établis et reconnus partout; qu'en même temps que ces officiers gouvernoient en leur nom tous ceux qui étoient immédiatement sous la dépendance absolue de la couronne, ils exerçoient une continuelle vigilance sur ceux qui prétendoient n'en dépendre qu'à de certaines conditions; et qu'à de certaines époques, les commissaires du roi parcouroient les provinces, y tenant des assises solennelles, où l'on réparoit tous les torts, où l'on appeloit de toutes les justices. Ajoutons enfin que si les rois francs n'avoient pas le droit de faire les lois générales qui régissoient la nation entière, personne ne leur contestoit celui de les faire exécuter; que s'il ne leur appartenoit point de décider de la paix et de la guerre, ils avoient du moins le précieux privilége de conduire leur brave noblesse aux combats et à la victoire, et qu'ils jouissoient alors, au milieu des camps, de toutes les attributions de la royauté.

Les maires du palais avoient su maintenir ces prérogatives du trône, au milieu de la décadence de la première race; et lorsque les enfants de Charles Martel succédèrent aux fils de Clovis, ce changement de dynastie n'avoit rien changé dans l'État. Il n'en fut pas de même sous leurs successeurs: à peine ceux-ci commencèrent-ils à donner des signes de foiblesse, que cette noblesse turbulente, qui, nous le répétons encore, n'avoit pas pour la famille des Carlovingiens le respect que lui avoit toujours inspiré la haute illustration de la famille des rois francs, donna, de son côté, des signes de mutinerie et d'indépendance. Dès le temps de Charles-le-Chauve, on la voit occupée de toutes parts à bâtir des châteaux et des forteresses, à élever des retranchements, à l'abri desquels elle commençoit à braver l'autorité royale. Ce fut vainement qu'une ordonnance de ce prince[252] enjoignit aux comtes de faire raser toutes les fortifications de ce genre qui auroient été élevées sans son consentement: les incursions des Normands, déjà si redoutables sous ce malheureux règne, semblèrent légitimer ce que l'esprit de faction et de révolte avoit seul fait entreprendre. Dès lors il n'y eut pas un seul hameau qui ne fût défendu par un donjon, pas un seul rocher que ne surmontât une tour, pas un ruisseau dont les eaux ne fussent détournées pour remplir un fossé; et la surface entière de la France fut, en un très-petit nombre d'années, comme hérissée de châteaux-forts. Si l'on considère quel prince c'étoit que Charles-le-Chauve et quels furent ses successeurs, on ne peut s'empêcher de reconnoître que cette multitude de châteaux et de remparts fut alors le salut de l'État, que, dans des circonstances aussi imminentes, ses rois étoient incapables de défendre et de sauver; mais aussi ce ne fut point sans de graves inconvénients que chaque noble, chaque propriétaire put rentrer ainsi dans le droit de la défense naturelle, parce que, dès ce moment, aucun d'eux n'en voulut sortir. La force devint donc le seul droit que consentirent désormais à reconnoître tous ces seigneurs grands et petits, ainsi armés et retranchés. Étranger au reste de la France, chacun d'eux n'eut plus de relation qu'avec ses voisins devenus ses alliés ou ses ennemis, ni d'autre occupation que de les attaquer, ou de combattre avec eux ou de se défendre de leurs attaques. Ceux qui avoient des serfs en firent des soldats; ceux qui n'en avoient point armèrent leurs manants, appelèrent sous leurs drapeaux tous les vagabonds, tous les scélérats qui avoient besoin de désordre pour assurer leur impunité. Ainsi se formèrent ces bandes si long-temps redoutables aux provinces, même après que l'ordre eut commencé à se rétablir[253], redoutables même à leurs anciens maîtres, qui leur avoient appris l'art de la guerre et à goûter les plaisirs de la licence et de l'oisiveté.

C'est cet état de choses que l'on appelle avec tant de mauvaise foi la féodalité; et nous convenons qu'alors il est facile de la présenter comme une très-mauvaise institution. Qui ne voit au contraire que ce fut ce qui restoit de la féodalité, presque entièrement détruite au milieu de cette furieuse et sanglante anarchie, qui réunit les parties éparses du corps social et en empêcha l'entière dissolution? Chaque seigneur refusoit sans doute d'en reconnoître les lois dans ce qui établissoit sa dépendance d'un seigneur plus grand que lui; mais, autant qu'il leur étoit possible, tous maintenoient ces lois à l'égard des sous-vassaux qui dépendoient d'eux; et comme le principe de la féodalité étoit essentiellement monarchique, dès qu'ils eurent senti le danger de leur entière indépendance, ce fut encore en elle qu'ils retrouvèrent la monarchie, dont l'ombre et le nom s'étoient du moins conservés au milieu de cette foule de petits souverains.

Hugues Capet reçut la France des mains de ces seigneurs, et la reçut comme ils l'avoient faite. Ce fut une nécessité pour lui ainsi que pour ses premiers successeurs d'être pour ainsi dire le spectateur tranquille de leurs excès et même de supporter patiemment leurs outrages[254]. Voilà sans contredit les temps les plus malheureux de la monarchie françoise: c'est ici que s'arrêtent avec complaisance nos déclamateurs révolutionnaires, qui seuls ont pu créer et osent regretter des temps plus malheureux encore; c'est ici que, compulsant avec un soin minutieux et perfide tous nos vieux monuments historiques, ils présentent avec une sorte de triomphe, et en en chargeant encore les tristes couleurs, le tableau des calamités dont la France étoit alors accablée: partout l'abus le plus révoltant de la force; partout l'oppression du foible et du pauvre; les pillages, les meurtres, les excès de tout genre impunis, presque autorisés; une guerre intestine continuelle, pour ainsi dire, de domaine à domaine, de château à château, guerre sanglante, guerre acharnée, et qui sembloit menacer d'une entière destruction la race d'hommes répandue sur cette terre malheureuse[255]; l'autorité royale de toutes parts méconnue par les grands comme par les petits, et les rois insultés et menacés jusqu'aux portes de leur capitale. Cependant ces rois surent reconnoître, dès les premiers temps, le parti qu'ils pouvoient tirer des divisions de ces nobles si impatients du joug; et leur politique fut de les diviser encore davantage, afin de les contenir ou de les réprimer. Henri Ier osa le tenter et ne le fit point sans quelques succès; la régence de Baudouin, sous le règne de Philippe Ier, offre encore quelques événements remarquables en ce genre; mais ce fut principalement sous Louis-le-Gros, et grâce à l'administration sage et vigoureuse d'un moine (l'abbé Suger), que l'autorité royale commença à reprendre un véritable ascendant; et ce ne fut point, comme paroît l'entendre le président Hénault, en se créant des droits nouveaux, mais en rétablissant quelques-unes des anciennes prérogatives dont elle avoit été dépouillée, et en rendant à certaines classes du peuple d'anciennes libertés qui leur avoient été ravies. Les cités avoient été envahies par les seigneurs: le roi en fit rentrer un très-grand nombre sous sa dépendance immédiate, et leur accorda de nouveau le privilége de l'immunité; les justices royales furent rétablies; et quatre grands bailliages qu'il institua dans ses domaines, avec attribution spéciale de juger les cas royaux, renouvelèrent le droit d'appellation de toutes les justices particulières au tribunal suprême du souverain. Enfin on vit reparoître les commissaires du Roi, et comme une ombre d'administration générale dans la visite qu'ils faisoient des provinces, où ils recevoient les plaintes des opprimés, et autant qu'il étoit en eux, arrêtoient le cours de l'injustice et de l'oppression. Suger continua de gouverner la France sous Louis-le-Jeune, et l'autorité des rois continua de s'affermir. À un grand ministre succéda un grand monarque, Philippe-Auguste. Son noble caractère et sa valeur héroïque rallièrent autour de lui une grande partie de la noblesse françoise; avec son secours il châtia plus d'une fois les grands vassaux presque toujours en révolte ouverte, et acheva de les dompter à la bataille de Bouvines. Ses conquêtes réunirent au domaine de la couronne un grand nombre de provinces[256] dont la possession eût à jamais assuré l'ascendant du pouvoir royal, si son successeur n'eût commis la faute irréparable de renouveler ces partages, qui avoient causé tant de désordres sous les deux premières races, et que l'on peut considérer comme la principale cause de leur destruction.

Toutefois, telle étoit la corruption des mœurs lorsque les Capets montèrent sur le trône; elles étoient alors si violentes et si grossières; l'habitude d'une longue licence avoit fait naître des préjugés si absurdes et si funestes; tous les éléments de la société étoient tellement bouleversés et confondus, que cet avantage qu'eut alors la France, d'avoir été jusqu'à saint Louis, c'est-à-dire pendant plus de deux siècles, presque toujours gouvernée par des hommes supérieurs, ce qui ne lui étoit point encore arrivé depuis le commencement de la monarchie, que cet avantage, dis-je, n'auroit point suffi pour opérer son salut, si une puissance au-dessus de l'homme ne lui eût prêté un appui plus sûr et des secours plus efficaces: ce fut la religion qui la sauva. Sa voix étoit la seule qui pût encore se faire entendre au milieu de cette horrible confusion; et ses menaces étoient les seules que pussent redouter encore des furieux qui avoient secoué tout autre frein. Elle parla, elle menaça: ses paroles portèrent le trouble dans les consciences coupables, rassurèrent les foibles, les rallièrent et leur prêtèrent ainsi une force qu'ils n'eussent jamais trouvée, s'ils fussent restés abandonnés à eux-mêmes; les temples devinrent des asiles toujours ouverts à l'opprimé, et ces asiles, on ne les violoit pas impunément; de ses tribunaux partirent, contre ceux que ses exhortations n'a voient pu ramener, des arrêts auxquels nul coupable, quelque puissant qu'il pût être, ne pouvoit se soustraire, parce que la société entière étoit chargée de les exécuter[257]. C'étoit toujours d'accord avec les rois que le clergé prenoit toutes les grandes mesures de salut public: ce fut ainsi que fut établie sous Henri Ier la trève du Seigneur[258], loi qui défendoit les combats particuliers depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin, par respect pour ces jours que le Sauveur avoit consacrés aux derniers mystères de sa vie; et modéroit du moins des fureurs qu'il étoit alors impossible d'éteindre entièrement. Long-temps auparavant, et dès le règne de Hugues-Capet, un grand nombre de conciles successivement assemblés s'étoient élevés contre le funeste abus des guerres privées, avoient lancé des anathèmes contre les ravisseurs des biens des églises, contre tous ceux qui troubloient la paix par leurs violences et par leurs brigandages; et ce n'avoit jamais été sans quelque résultat plus ou moins heureux. Mais ce fut surtout lorsque l'Église, poussant un cri de détresse qui retentit dans l'Europe entière, appela tous ses enfants à la défense des lieux saints profanés par les infidèles, qu'on put reconnoître tout ce qu'il y avoit de FOI et d'enthousiasme religieux dans ces races guerrières, et ce qu'il étoit possible d'attendre de ces âmes neuves et ardentes, dès qu'on sauroit diriger vers un but noble et utile leur courage et leur activité. Que de foibles esprits, de ces esprits que l'incrédulité a rétrécis et glacés, contemplent encore avec un dédaigneux sourire toute cette noblesse françoise, abjurant, à l'aspect de la croix, ses haines et ses divisions, renonçant à ses projets ambitieux, abandonnant même l'héritage de ses pères, pour aller dans l'Orient expier ses fautes sur le tombeau du Sauveur du monde, et gagner des pardons en combattant les ennemis de son culte et de sa loi; le temps est passé du moins où l'on pouvoit sottement assurer et faire croire plus sottement encore que les croisades avoient été pour la France et pour l'Europe chrétienne l'une de ses plus grandes calamités. Quelle que soit l'opinion que l'on juge à propos de se faire des motifs qui entraînèrent les croisés il n'est personne qui maintenant ne convienne que le zèle religieux sut opérer, dans de telles entreprises, ce que la politique la plus habile n'eût même alors osé concevoir. Par ce grand mouvement militaire qui reportoit en Orient le foyer de la guerre que les sectateurs de Mahomet n'avoient cessé, depuis plusieurs siècles, de faire, dans l'Occident même, à ceux du Christ, l'Italie, qu'ils avoient si long-temps désolée, fut mise à couvert de leurs invasions; leur puissance s'affoiblit sensiblement en Espagne; et la chrétienté commença à respirer devant ces redoutables ennemis. Tels furent les avantages extérieurs qu'on retira des croisades; le bien intérieur qu'elles procurèrent fut encore plus grand: les guerres privées qui ensanglantoient la France furent presque de toutes parts suspendues, et dans l'intervalle de ces pieuses expéditions ne se rallumèrent plus avec la même fureur; ce fut à la faveur de ces heureuses diversions qui tournoient contre l'ennemi commun des chrétiens les forces que jusqu'alors ils avoient fait servir à leur propre destruction, que les rois purent, ainsi que nous l'avons déjà dit, saisir quelques-unes de ces anciennes prérogatives de la couronne que tant de révolutions et de vicissitudes leur avoient fait perdre, rendre la liberté aux villes, commencer l'affranchissement des serfs, redevenir les chefs suprêmes des justices de leur royaume; ce fut par suite de ces guerres lointaines que leurs domaines reçurent d'immenses accroissements du grand nombre de fiefs que la mort de leurs possesseurs et l'extinction des familles y firent successivement rentrer. Ainsi se consolidoit leur pouvoir et s'affermissoit en même temps la tranquillité publique.

Ainsi se réparoient aussi les fautes que faisoit la politique des princes: quelque décisives que parussent être les victoires et les conquêtes de Philippe-Auguste, elles n'avoient pu contrebalancer les funestes effets du divorce de Louis VII avec Éléonore de Guienne[259]. Les rois d'Angleterre, à qui le vainqueur de Bouvines avoit enlevé la Normandie, redevinrent, par le mariage de Henri II avec cette princesse, propriétaires d'une partie de la France encore plus considérable et de ses plus belles provinces; et depuis ce malheureux événement, nos rois n'eurent point de plus acharnés et plus dangereux ennemis. Cependant telle avoit été l'influence du beau règne de Philippe sur l'esprit de la noblesse françoise, qu'il s'en fallut peu que son fils Louis VIII ne les chassât entièrement de son royaume; et il étoit sur le point d'achever cette grande et salutaire entreprise, lorsque, à la voix du pape qui l'appeloit au secours de la religion, il interrompit tout à coup le cours de ses conquêtes pour aller faire la guerre aux Albigeois. La croisade contre ces hérétiques avoit été prêchée et renouvelée dans un concile tenu à Paris[260], auquel présida le légat du souverain pontife, et où le comte de Toulouse fut excommunié.

Assez puissant pour entraîner le roi de France dans une guerre qui le forçoit à renoncer à tant et de si grands avantages que lui avoit donnés la victoire, ce légat fut moins heureux lorsqu'il voulut employer son influence et son autorité à apaiser une querelle qui s'éleva, dans ce moment même, entre l'université et la juridiction épiscopale[261]. Pour avoir trop brusquement peut-être décidé la question en faveur de l'évêque, ce prélat se vit tout à coup assailli, dans sa propre maison, par les écoliers, qui, dans toutes les circonstances, croyoient avoir le droit de soutenir par la violence les priviléges du corps auquel ils étoient attachés. Dans celle-ci, le roi fut obligé d'envoyer des soldats au secours du légat; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'ils parvinrent à l'arracher des mains de ces furieux, qui ne cédèrent qu'après s'être long-temps défendus. De tels désordres se renouvelèrent souvent par la suite; et il n'est presque pas un règne qui n'en offre le spectacle scandaleux.

On sait que Louis VIII mourut au siége d'Avignon, n'ayant régné que trois ans, et après avoir nommé roi Louis son fils aîné, et régente la reine Blanche son épouse. Ce fut lui qui commit cette faute si grave de partager de nouveau le territoire de la monarchie françoise. Par son testament il donna l'Artois à son second fils, le Poitou au troisième, l'Anjou et le Maine au quatrième; et ce fut en toute propriété et non comme de simples apanages qu'ils possédèrent ces provinces. Nous aurons par la suite occasion d'examiner les causes particulières et indépendantes de toutes vues politiques, qui firent que la France, divisée ainsi entre plusieurs princes de la famille royale, ne le fut pas, comme sous les deux premières races, entre plusieurs rois.

(1226) Cette année vit commencer le règne de saint Louis. Il y a dans ce règne mémorable trois époques à considérer: le temps de sa minorité et celui qui s'écoula jusqu'à son départ pour la première croisade; la régence de la reine Blanche pendant qu'il faisoit la guerre en Égypte et en Palestine; enfin le long séjour qu'il fit dans ses États depuis son retour jusqu'à la seconde croisade, où mourut si malheureusement ce grand roi. Ces trois époques sont également remarquables par la sagesse et la vigueur du gouvernement de la mère et du fils.

Les grands vassaux avoient été humiliés sous les règnes précédents, mais il s'en falloit de beaucoup qu'ils fussent entièrement abattus. Louis VIII avoit régné trop peu de temps pour pouvoir achever les glorieux travaux de son père: en mourant il laissa la monarchie aux mains d'un enfant de douze ans qui n'avoit d'autre guide et d'autre appui qu'une femme étrangère à la France. À ces signes apparents de foiblesse, toutes les espérances des rebelles se ranimèrent: ils crurent que le moment étoit venu de se venger de tant d'humiliations qu'ils avoient été forcés d'endurer, et de reconquérir ce qu'ils avoient perdu. Une ligue formidable de princes et de barons se forme à l'instant même contre la régente[262], et la monarchie est menacée du plus grand péril: mais le caractère de Blanche étoit plus grand encore; et ce fut un spectacle digne d'admiration que ce qu'elle déploya, dans ces graves circonstances, de courage, d'activité, de vues hautes et profondes, de prudence, de fermeté. Entourée de ministres habiles, d'agents vigilants et sûrs, elle étoit en quelque sorte au milieu des confédérés; elle voyoit s'ourdir leurs trames, prévenoit tous leurs desseins, déconcertoit toutes leurs mesures, négociant et combattant tour à tour, excitant au milieu d'eux d'utiles divisions, promettant, menaçant, employant tout, et jusqu'à la passion qu'avoit conçue pour elle Thibaud, comte de Champagne, passion insensée qu'elle fit servir au succès de sa juste cause, sans s'être jamais avilie jusqu'à l'encourager. Ce fut ainsi qu'elle déjoua des ligues sans cesse renaissantes, échappa à tous les piéges qui lui furent tendus, força à se rembarquer le roi d'Angleterre qui étoit venu au secours des rebelles, et, parmi ceux-ci, réduisit même les plus obstinés à se soumettre et à demander la paix. Cependant tant de soins, d'inquiétudes et de travaux dont sa vie étoit agitée, n'empêchoient point Blanche de veiller sans cesse sur l'éducation d'un fils qui devoit être le prodige de son siècle, de répandre dans cette âme que le ciel sembloit s'être plu à former tous ces trésors de véritable science qui devoient un jour y produire de si excellents fruits. Les plus habiles maîtres lui furent donnés; et la langue latine qu'ils lui enseignèrent lui devint si familière qu'il lisoit avec facilité les Pères et tous les anciens auteurs que l'on possédoit alors. Il étudioit surtout l'histoire, dont sa mère se plaisoit elle-même à lui développer les hautes leçons, lui apprenant qu'il n'y a de vraie politique que celle qui est appuyée sur la justice et sur la religion. Souvent elle le menoit au milieu des camps; et déjà le jeune prince y donnoit des marques de cette valeur héroïque qui devoit un jour jeter un si grand éclat.

(1228) Au milieu de ces troubles sans cesse renaissants et de cette guerre intestine, Paris jouissoit d'une tranquillité profonde qui ne fut un moment troublée que par le péril que courut l'auguste enfant, déjà les délices de son peuple, et la reine elle-même que les Parisiens confondoient dans le même amour. Elle ramenoit son fils d'Orléans, qui faisoit partie des domaines de la couronne, et où ils étoient allés passer quelques jours. Tous les deux s'avançoient tranquillement sur la route qui conduisoit à leur capitale, se confiant en la paix jurée, et Blanche n'ayant pris aucune précaution pour leur commune sûreté. Cette fois ses ennemis avoient su tromper sa vigilance, et le plus profond mystère couvroit leur trahison. À peine étoit-elle parvenue dans le voisinage d'Étampes, que tout à coup son cortége est enveloppé par une troupe nombreuse et armée. Quelques serviteurs fidèles se dévouent alors pour le salut de leur prince, soutiennent avec courage le premier choc de l'ennemi, et la reine a le temps de gagner en désordre la tour de Mont-Lhéry, où elle se renferme avec son fils. Elle trouve le moyen de faire instruire les Parisiens de son danger: aussitôt toute affaire est suspendue dans la ville; le peuple prend les armes et se précipite sur la route d'Orléans. La foule est si grande autour de Mont-Lhéry qu'on y peut à peine pénétrer; la reine est à l'instant même délivrée et rentre avec le jeune roi dans Paris au milieu des applaudissements de cette multitude et de ses bénédictions.

(1229) Sous cette administration vigoureuse, l'université, que les règnes précédents avoient accoutumée à une excessive indulgence, se vit traitée avec une rigueur qu'elle ne connoissoit point encore; et peu s'en fallut qu'un événement obscur, et qui, de nos jours, seroit à peine remarqué, n'amenât l'entière destruction de cette célèbre compagnie. Les bourgeois et les écoliers s'étant rencontrés dans le faubourg Saint-Marceau, qui étoit alors situé hors des murs de la ville, et où ils étoient allés pour se divertir, il s'éleva entre eux une rixe dans laquelle les bourgeois furent très-maltraités[263]. Aussitôt, sans avoir égard au droit que prétendoit avoir l'université de soustraire au jugement des tribunaux ordinaires ses clients et ses suppôts, la reine ordonna que les auteurs de ce désordre fussent punis. Le prévôt de Paris, chargé d'exécuter cet ordre, surprit les écoliers, un jour de fête qu'ils étoient rassemblés dans une campagne voisine, et les attaqua: ils se défendirent et quelques-uns furent tués. L'université demanda satisfaction de cet événement et ne fut point écoutée: la régente, le légat du pape, l'évêque de Paris se réunirent pour mépriser ses remontrances; et on la vit sans étonnement fermer ses classes et cesser entièrement ses exercices. Alors cette compagnie se décida à quitter Paris, et ses professeurs se dispersèrent dans les provinces et chez l'étranger[264]. Les frères prêcheurs et les frères mineurs[265] crurent devoir profiter de cette circonstance pour s'établir plus solidement dans cette ville, et obtinrent de la régente, les premiers une chaire de théologie, les seconds la permission d'enseigner dans les colléges déserts. Cependant le pape Grégoire IX étoit intervenu dans cette affaire; et la reine, cédant à son intercession puissante, avoit consenti à traiter avec les professeurs mécontents. Par une bulle du 13 avril 1231, l'université fut rétablie sur un nouveau plan, et tous ses priviléges furent confirmés; mais les frères prêcheurs et mineurs restèrent en possession des avantages qu'ils avoient obtenus. Cette concurrence dans l'enseignement devint par la suite une source de désordres nouveaux que la régente n'avoit pas prévus et qui n'éclatèrent qu'après sa mort.

L'année précédente, Paris avoit été témoin d'une cérémonie solennelle et singulière qu'autorisoient les mœurs et les usages de ces temps-là. Le comte de Toulouse, qui avoit soutenu les Albigeois, ayant reconnu ses erreurs et achevé de se soumettre au pape et au roi, vint à Paris, où un traité, chef-d'œuvre de la politique de Blanche, et par lequel sa fille fut fiancée à Alphonse, frère de Louis, mit le sceau à sa réconciliation avec son souverain. Celle qu'il se vit obligé de faire avec l'Église fut plus pénible: il fallut que, dépouillé de ses vêtements, il se présentât en chemise et nu-pieds, le vendredi saint, au grand autel de Notre-Dame de Paris, en présence du roi et de toute la cour. Après cette cérémonie qui acheva d'effacer son péché, il fut reçu à hommage; et pour prouver la loyauté de son retour, il offrit de se constituer prisonnier dans la tour du Louvre, jusqu'à ce que les murailles de la ville de Toulouse eussent été rasées, ce qui étoit une des conditions du traité: mais la régente, satisfaite de sa soumission, l'en dispensa. C'étoit ainsi que les grands vassaux apprenoient peu à peu à se soumettre à l'autorité royale.

(1234) Le roi épouse Marguerite de Provence, et jusqu'à son départ pour la croisade, Paris continue de jouir d'une tranquillité profonde, qui favorise les fondations que la piété du monarque et celle de ses sujets se plaisoient à élever de tous côtés. Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers est bâtie près de la porte Baudez; dans le clos du Chardonnet, alors inhabité, on construit, sous l'invocation de saint Nicolas, une petite chapelle qu'il fallut bientôt ériger en église paroissiale. Les frères mineurs, vulgairement dits Cordeliers, s'établissent, vers ce temps-là, à Paris, et les religieux de l'abbaye Saint-Germain favorisent cet établissement en leur cédant une portion de leur terrain pour y bâtir leur monastère; le couvent des Filles-Dieu est fondé par le zèle et les prédications de l'évêque Guillaume; on jette les fondements de la chapelle succursale de Saint-Barthélemi, qui depuis devint paroisse sous le nom de Saint-Gille et Saint-Leu; un abbé de Clairvaux établit le premier collége que les Bernardins aient eu à Paris; enfin le roi, qui venoit de faire l'acquisition de la sainte couronne et de plusieurs autres instruments de la passion, prodiguoit alors ses trésors pour l'érection du monument superbe connu sous le nom de Sainte-Chapelle, qu'il destinoit à renfermer un dépôt aussi précieux.

Cependant, devenu majeur, Louis IX avoit saisi d'une main ferme les rênes de l'État que sa mère lui avoit remises. Sa sagesse, renommée dans l'Europe entière, l'avoit fait l'arbitre des plus grands princes et des plus grands intérêts[266]; de nouvelles trames avoient été ourdies contre lui par ses vassaux incorrigibles, et partout la victoire avoit suivi ses drapeaux; et dans ces guerres où souvent il avoit eu des difficultés extrêmes à surmonter, son habileté, sa valeur héroïque, sa modération dans les succès, sa présence d'esprit au milieu des dangers, et, dans tous les moments, la force et la noblesse de son caractère, en avoient fait un objet d'admiration même pour ses ennemis les plus acharnés. Il s'étoit rendu redoutable à tous; tous étoient abattus ou soumis; et Louis alloit s'occuper des moyens de donner à la France une paix solide et durable, lorsqu'il fut atteint, à Pontoise, d'une maladie dont le résultat fut de changer ses destinées et peut-être aussi celles de la France. Le mal fit des progrès si rapides qu'en très-peu de jours on désespéra de sa vie: ce fut alors que l'on put connoître à quel point il étoit aimé de son peuple, et quels sentiments profonds avoient gravés dans tous les cœurs et ses vertus et ses bienfaits. La route de Paris à Pontoise étoit couverte de gens qui se transmettoient les nouvelles, et ces nouvelles redoubloient à chaque instant le trouble et les alarmes. Dans toutes les églises on faisoit des aumônes, des prières, des processions; à Saint-Denis, les corps des saints martyrs furent tirés des caveaux et publiquement exposés, ce qui ne se faisoit que dans les plus grandes calamités; les châsses furent portées processionnellement dans les rues, et une multitude innombrable qui étoit accourue de Paris et des environs, les suivoit, pieds nus fondant en larmes, et adressant au ciel ses vœux et ses gémissements. Tout espoir sembloit perdu, lorsque le roi tomba dans un long évanouissement: on le crut mort; mais c'étoit la crise qui devoit opérer sa guérison. Sorti de ce sommeil léthargique, et se sentant ranimé, il fit vœu de partir pour la croisade, demanda la croix à Guillaume, évêque de Paris, qui étoit auprès de son lit, et résistant à toutes les prières et à tous les conseils de sa mère, fixa à deux ans son départ pour les lieux saints.

Il ne put toutefois exécuter ce grand dessein que quatre années après. Ce fut dans cet intervalle que Charles son frère épousa l'héritière de Provence et que se consommèrent en partie les derniers malheurs de cette maison de Souabe, à laquelle ce prince et sa race devoient succéder au trône de Naples. Le roi ne tarda si long-temps à accomplir le vœu qu'il avoit fait, que parce qu'il voulut, avant de partir, tout régler et tout prévoir dans le gouvernement de ses états. Il fut arrêté, dans un parlement qu'il tint à Paris, que toutes les guerres privées seroient suspendues pendant cinq ans; que les croisés seroient pour trois années à l'abri des poursuites de leurs créanciers; et que le clergé contribueroit aux frais de la guerre, du dixième de ses revenus. Le roi voulut, en même temps, suivant l'usage de tous ceux qui s'engageoient dans ces expéditions périlleuses, réparer les torts qu'il avoit pu commettre ou qui avoient été commis en son nom; et des frères mineurs, et prêcheurs furent envoyés dans tout le royaume, afin de recevoir les plaintes que tout particulier pourroit élever contre lui. Cette réparation étoit, sans compter tout le reste, l'avantage que procuroit d'abord une croisade, aux foibles et aux opprimés, même avant qu'elle eût été commencée.

Enfin, le vendredi 12 juin 1248, Louis, accompagné de ses frères, Robert, comte d'Artois, et Charles, comte d'Anjou, se rendit à Saint-Denis. Là le cardinal Odon de Châteauroux, légat du pape, déploya l'oriflamme et donna au roi le bourdon et la pannetière, attributs des pélerins. Le cortége traversa Paris, conduit par les processions jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine, où le prince devoit se séparer d'avec sa mère et lui donner ses dernières instructions. Mais Blanche, qui vouloit, autant que possible, prolonger les moments où il lui étoit donné de jouir encore d'une aussi chère vue, le suivit jusqu'à la commanderie de Saint-Jean près de Corbeil, où il devoit s'arrêter. Ce fut en ce lieu que se rassembla un dernier parlement, dans lequel la régence lui fut solennellement donnée avec les pouvoirs les plus étendus. Le roi partit enfin, emmenant avec lui ses frères, la jeune reine Marguerite qui ne voulut point se séparer de son époux, et par une sage précaution qui assuroit la tranquillité de son royaume, se faisant suivre du duc de Bourgogne, des comtes de la Marche, de Toulouse et de plusieurs autres grands vassaux. Au reste, la noblesse françoise s'étoit presque tout entière précipitée sur ses pas.

Les commencements de cette régence furent tranquilles. Ce fut alors que l'on jeta les fondements du collége de Sorbonne, qui devint par la suite le plus illustre de l'université; et que les frères ermites de saint Augustin, connus sous le nom de grands Augustins, vinrent s'établir à Paris. Cependant l'expédition du roi avoit commencé par des succès éclatants que suivirent de bien près d'irréparables désastres; et à peine sortoit-on à Paris des réjouissances publiques qui y avoient été faites à l'occasion de la prise de Damiette, que l'on y reçut la triste nouvelle que l'armée du roi avoit été presque entièrement détruite par la famine et les maladies contagieuses, et qu'il étoit tombé lui-même entre les mains des infidèles. L'alarme fut générale en France; le pape fit prêcher sur-le-champ une croisade nouvelle; et la régente au désespoir ordonna de toutes parts de nouveaux armements.

(1251) Ce fut dans ces malheureuses circonstances que parut un imposteur nommé Job, Hongrois de naissance et déserteur de l'ordre de Cîteaux. Il se montra d'abord dans quelques villes de Flandre où il prêcha une croisade d'une espèce toute nouvelle, soutenant qu'il n'étoit donné ni aux nobles ni aux prêtres de délivrer les saints lieux, et que cet honneur étoit réservé uniquement aux bergers. Ses prédications fanatiques réunirent autour de lui un grand nombre de paysans qui prirent le nom de Pastoureaux. Il s'avança alors dans l'intérieur de la France, et entra à Amiens à la tête de trente mille hommes, déclamant avec fureur contre les seigneurs et surtout contre la cour de Rome qu'il appeloit la moderne Babylone. À la tête de cette armée qui s'accrut encore sur la route d'une multitude de vagabonds et de femmes perdues, il approcha des portes de Paris, où la reine, trompée par de faux rapports, le laissa entrer, croyant qu'il n'étoit pas impossible de former de cette troupe désordonnée une armée régulière, propre à être employée à la délivrance de son fils. Alors Job leva le masque et commença à débiter des maximes contraires à la foi, invectivant avec plus de violence encore contre le clergé, allumant ainsi les passions de ceux qu'il avoit entraînés à sa suite, et excitant de plus en plus le fanatisme de ces misérables, qu'il finit par jeter dans une sorte de frénésie. Ils massacrèrent des prêtres et se livrèrent à toutes sortes d'excès, tandis que leur chef, habillé en évêque, prêchoit dans les églises, confessoit, rompoit des mariages et faisoit de l'eau bénite à Saint-Eustache. L'université, contre laquelle il avoit une animosité particulière, menacée par lui, se barricada dans ses colléges. Enfin, après avoir mis Paris à contribution et y avoir fait de nombreuses recrues, il se dirigea vers Orléans, accompagné alors de plus de cent mille individus de tout sexe et de tout âge. Là les pastoureaux commirent encore de nouveaux crimes et jetèrent plusieurs ecclésiastiques dans la Loire. De là ils allèrent à Bourges, massacrant tout ce qu'ils rencontroient sur leur passage.

Blanche, dont un moment d'erreur avoit contribué à accroître ce mal, se hâta d'y remédier, dès que Paris eut été délivré de leur présence. Ayant rassemblé des forces suffisantes, ce qui fut fait en toute hâte, elle fit attaquer cette multitude dans les plaines du Berry, où on l'eut bientôt dissipée. Job fut tué au milieu de cette déroute; les peuples désabusés achevèrent d'exterminer les pastoureaux fuyants et dispersés; et depuis l'on n'en entendit plus parler.

Cette facilité qu'il y avoit à égarer les dernières classes du peuple, n'empêchoit point la reine de favoriser l'affranchissement des serfs; et l'un des derniers actes de sa régence fut d'obtenir du chapitre de Paris qu'il donnât la liberté à un grand nombre de ceux qu'il avoit sous sa dépendance, moyennant une somme d'argent dont elle fixa la quotité. L'usage de ces affranchissements s'étoit déjà établi sous les règnes précédents, et les rois en avoient les premiers donné l'exemple dans leurs propres domaines. Ils se multiplièrent sous le règne de saint Louis: à l'exemple du chapitre de Paris, plusieurs abbayes fixèrent à leurs serfs un prix pour l'acquisition de leur liberté. Quelques seigneurs firent comme eux, pour se rendre agréables au roi; et l'abbaye Saint-Germain se distingua dans cette circonstance en affranchissant les siens pour une somme extrêmement modique[267].

La reine, en se séparant de son fils, avoit eu le triste pressentiment qu'elle ne le verroit plus en ce monde; elle ne s'étoit point trompée: attaquée à Melun d'une maladie grave, elle y expira le 1er décembre 1252. Cependant Louis, qui étoit parvenu à se racheter des mains de ses vainqueurs, vaincus à leur tour par l'admiration que leur avoient inspirée son courage et ses vertus, ne revenoit point encore, occupé qu'il étoit à assurer, autant qu'il étoit en lui, le sort des chrétiens d'Asie qu'il alloit bientôt abandonner à eux-mêmes. Ces soins le retinrent encore deux ans éloigné de son royaume, et pendant cet intervalle l'État fut administré par ses deux frères, Charles et Alphonse. Ce fut sous cette nouvelle régence que fut fondé le collége des Prémontrés; et alors commença, entre l'université et les jacobins, une longue et fameuse querelle, dont nous parlerons par la suite.

(1254) Enfin le roi revint, et sa main vigoureuse acheva bientôt de rétablir le calme que son absence avoit un peu troublé. Tandis que l'on travailloit, par son ordre et pour le royaume entier, à ce recueil fameux connu sous le nom d'Établissements de saint Louis[268], dans lequel on vit ce génie, si supérieur à son siècle, lutter contre la barbarie des mœurs, l'absurdité des lois et des usages, et parvenir, sinon à détruire entièrement, du moins à diminuer sensiblement les abus monstrueux qu'une longue anarchie avoit fait naître, et que le pouvoir foible et chancelant des premiers rois de sa race n'avoit pu empêcher de s'établir, et pour ainsi dire, de s'enraciner. Il faisoit en même temps, pour les villes de son domaine et particulièrement pour Paris, d'utiles réglements, dont l'exécution n'éprouvoit point les obstacles que lui suscitoient ailleurs les barons intéressés au maintien des abus qui faisoient toute leur puissance[269]. Il abolit la vénalité des charges de judicature, proscrivit les cabarets et autres lieux de débauche, punit sévèrement les blasphémateurs. Dans son horreur pour le vice, il avoit même formé le projet de chasser entièrement les femmes de mauvaise vie de cette capitale; mais la corruption des mœurs y étoit si générale, qu'il se vit forcé de modérer la rigueur de l'édit qu'il avoit porté contre elles, et de tolérer un mal qu'on ne pouvoit détruire sans s'exposer à des maux plus grands encore. Toutefois la police sévère à laquelle il les soumit diminua du moins le scandale de leurs prostitutions[270]. Il avoit pareillement résolu de chasser entièrement les juifs de ses États; mais il revint au conseil plus salutaire d'essayer de les convertir; et, pour y parvenir, il se montra, dans les ordonnances qu'il rendit contre ceux qui persistèrent dans leur croyance, plus sévère qu'aucun de ses prédécesseurs[271]. Il veilloit en même temps à la sûreté de la ville, en forçant les bourgeois à faire le guet conjointement avec une troupe de soldats[272], entretenue à ses propres dépens. Le prévôt de Paris[273] tenoit la main à ce que ce service fût fait régulièrement, et les habitants qui dépendoient de la seigneurie de l'évêque y furent soumis comme les autres.

C'est à saint Louis que l'on doit la première bibliothèque publique qu'il y ait eu à Paris. On dit qu'il en avoit conçu le projet d'après ce qu'il avoit entendu dire en Syrie, d'un sultan qui faisoit recueillir tous les livres nécessaires aux musulmans, et en avoit formé une bibliothèque ouverte à tous les savants de son pays. Il fit donc faire des copies de tous les manuscrits qui se trouvèrent dans les monastères; et ces précieux exemplaires furent rangés dans une salle voisine de la Sainte-Chapelle. Il alloit souvent travailler lui-même dans cette bibliothèque, se mêlant à ceux que l'amour de l'étude y attiroit, et lorsqu'il s'y trouvoit des personnes peu instruites, se plaisant à leur expliquer les plus beaux passages des Pères et des saintes Écritures.

(1257) La dernière époque du règne de ce grand roi fut encore remarquable par un nombre considérable de fondations et d'établissements nouveaux. La chapelle de Sainte-Agnès, qui, dans le principe, étoit une succursale de Saint-Germain-l'Auxerrois, devint église paroissiale, sous le nom de Saint-Eustache; il en fut de même d'une autre chapelle, également dépendante de ce chapitre, et qui quitta le nom de chapelle de la Tour pour prendre celui de paroisse Saint-Sauveur. La petite paroisse Saint-Josse fut aussi érigée vers ce temps-là. On vit successivement s'établir à Paris, par les soins pieux et les libéralités du monarque, plusieurs ordres religieux, les Carmes, les Chartreux, Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, les Blancs-Manteaux, le couvent de l'Ave-Maria, etc. La charité dont il avoit donné des exemples si touchants, en comblant de biens les hôpitaux et notamment l'Hôtel-Dieu, éclata plus particulièrement dans la fondation qu'il fit de l'établissement célèbre connu sous le nom de Quinze-Vingts. Enfin on vit, sous son règne, s'élever plusieurs nouveaux colléges, entre autres ceux de Cluny, des Dix-Huit et du Trésorier.

Sous les règnes précédents, la noblesse et les prélats avoient déjà commencé à fréquenter Paris; et l'autorité du souverain s'augmentoit de cet hommage qu'ils venoient rendre à la majesté du trône. Louis, qui sentit tout l'avantage de ces réunions, les rendit plus fréquentes encore, en tenant régulièrement deux ou trois parlements par an, dans sa capitale. Celui de la Pentecôte, en 1267, fut un des plus célèbres, par la cérémonie brillante qui s'y fit, et l'affluence prodigieuse qu'elle y attira. Le roi y arma chevaliers Philippe, son fils aîné, Robert, comte d'Artois, son neveu, un fils du roi d'Aragon, Edmond d'Angleterre, et plusieurs autres seigneurs, jusqu'au nombre de soixante-sept. À cette occasion ce prince leva sur les sujets de l'évêque la taille qu'il avoit le droit de prendre quand il armoit ses fils chevaliers[274]. Quelque temps après, comme il préparoit sa seconde expédition à la Terre-Sainte, il crut devoir leur demander une nouvelle taille, à laquelle le prélat s'opposa d'abord, mais qu'il consentit enfin à laisser prendre, sous la condition expresse qu'il seroit hautement reconnu que ce dernier impôt, exigé par Louis IX des bourgeois de Paris soumis à la juridiction de l'église, ne préjudicieroit nullement à ses droits, ni à l'accord fait entre Philippe-Auguste et l'évêque Guillaume d'Auvergne.

(1270) On sait quel fut le triste succès de la seconde croisade de saint Louis, plus malheureux encore que celui de la première. La situation désespérée des chrétiens dans la Palestine avoit touché la grande âme du roi; il crut que son premier devoir étoit de voler à leur secours, et de défendre une cause à laquelle il s'étoit entièrement dévoué (car il n'avoit pas un seul instant quitté la croix), cause qu'il regardoit comme celle de Dieu même. Il partit donc de Paris, après avoir fait, pour la tranquillité de son royaume et pour la stabilité des institutions qu'il lui avoit données, tout ce qu'il étoit possible d'attendre de la prudence humaine, et comme s'il eût eu le pressentiment qu'il ne reverroit jamais la France. Il mourut en effet, l'année même de son départ, d'une maladie contagieuse qui moissonna en peu de jours le tiers de son armée, et mourut comme il avoit vécu, en saint et en héros: prince incomparable, le plus grand peut-être de tous ceux qui ont jamais honoré le trône; et que nous croyons louer dignement en disant qu'une race d'hommes[275] qui, de nos jours, s'est comme acharnée à outrager tout ce qui étoit respectable, a été forcée cependant de respecter sa mémoire, et de rendre ainsi, au milieu de ses blasphèmes, un hommage involontaire à la religion sainte qui seule l'avoit fait ce qu'il étoit, l'élevant, par l'assemblage de toutes les vertus chrétiennes, au-dessus de l'humanité.

Laissant ici la suite des événements historiques que nous reprendrons lorsque nous serons arrivés à l'époque où ils se lient aux grands événements dont Paris commença à devenir le théâtre, nous allons exposer rapidement ce qui se passa de plus important dans cette ville, depuis le règne de Philippe-le-Hardi jusqu'à la régence de Charles V.

(1270) Sous Philippe-le-Hardi, l'histoire particulière de Paris n'offre rien de fort remarquable; et l'on n'y voit d'autres fondations que celles du collége d'Harcourt et de l'école de chirurgie. Ce dernier établissement, auquel on donne alors une forme régulière, avoit déjà pris naissance sous saint Louis. La juridiction temporelle des corps ecclésiastiques reçut en ce même temps une atteinte nouvelle, dans un accord fait entre le roi et le chapitre de Saint-Méri, au sujet de la justice que cette collégiale prétendoit exercer sur les terres de sa dépendance. Philippe lui accorda toute justice sur les causes mobilières, sur les paroles injurieuses et autres délits peu importants[276], mais se réserva la justice du sang répandu dans tout le territoire du chapitre, le cloître seul excepté; il se réserva aussi le guet, la taille, les mesures, la voirie, etc. C'est ainsi que le souverain rentroit peu à peu dans des prérogatives dont l'église ne s'étoit point emparée, il ne faut point se lasser de le redire, mais qu'elle avoit été en quelque sorte contrainte d'accepter pour sauver la société, et qu'il eût été peut-être utile de lui laisser plus long-temps[277].

Parmi ces droits divers, celui de voirie, sur lequel les seigneurs particuliers avoient conservé long-temps de grandes prétentions, fut réglé par des statuts généraux qui tendoient à diminuer de nouveau les priviléges très-étendus qui restoient encore à l'évêque dans la ville de Paris[278]. Vers la même époque, l'abbé de Saint-Germain-des-Prés fit construire, dans le faubourg qui relevoit de sa juridiction, une boucherie de seize étaux, laquelle fut établie dans une rue qui, jusqu'à nos jours, en a retenu le nom.

(1278) Une nouvelle querelle s'éleva sous ce règne entre l'université et les religieux de Saint-Germain. Le Pré-aux-Clercs, dans lequel les maîtres et les élèves alloient souvent se promener, étoit très-voisin du clos de ce monastère, et ce voisinage faisoit naître des rixes fréquentes entre les gens de l'abbaye et les écoliers, lesquelles se terminèrent enfin par un véritable combat, où plusieurs de ces derniers furent tués par les vassaux de l'abbé; ceux-ci en blessèrent en outre un grand nombre et jetèrent dans les prisons de l'abbaye tous ceux qu'ils purent saisir. L'université, suivant sa coutume, menaça de fermer ses classes, si elle n'obtenoit raison de cet attentat; et dans la crainte qu'elle n'exécutât sa menace, on s'empressa de lui donner une entière satisfaction. Dans cette circonstance les vassaux de l'abbaye de Saint-Germain méritoient sans doute d'être condamnés; mais on ne peut voir sans étonnement l'impunité dont jouissoient alors les écoliers, principaux auteurs de tous les désordres qui se commettoient dans Paris. Ils couroient, nuit et jour, armés dans les rues; et conservant toujours contre les bourgeois cette ancienne haine, source de toutes leurs querelles, ils les provoquoient par des injures et de mauvais traitements, pilloient leurs maisons, et souvent même exerçoient des violences sur leurs femmes et leurs filles, comme dans une ville prise d'assaut. Sous le règne de saint Louis, l'évêque Étienne n'avoit trouvé d'autre expédient pour arrêter de tels excès que de fulminer contre eux une excommunication qui les retint quelque temps dans le devoir; ils furent excommuniés de nouveau sous Philippe-le-Hardi, et pour les mêmes causes. L'événement montre que de tels moyens étoient alors devenus insuffisants; mais nos rois, qui avoient une prédilection particulière pour ce corps célèbre, répugnèrent toujours à employer contre lui des forces avec lesquelles cependant il leur eût été facile de le retenir dans l'ordre et dans la soumission à l'autorité.

(1285) Au commencement du règne de Philippe-le-Bel, les faubourgs de Paris n'étoient point encore pavés, à l'exception des quatre principaux chemins, de Saint-Denis, de la porte Baudez, de la porte Saint-Honoré et de la porte Notre-Dame-des-Champs. Il s'éleva à ce sujet un démêlé entre les bourgeois de la ville et le prévôt de Paris, qui vouloit les forcer à achever cette opération à leurs frais; les bourgeois l'emportèrent. Dans le même temps le parlement jugea à propos de diminuer le nombre des sergents qui étoient attachés au Châtelet et à la personne du prévôt[279].

Il se passa, sous ce prince, plusieurs événements mémorables: l'abolition et le supplice des Templiers; la canonisation de saint Louis, demandée par tous les ordres du royaume; l'établissement fixe du parlement à Paris. Les embarras que causoit la guerre de Flandre et la multiplicité des affaires déterminèrent le roi à prendre cette mesure, qui devoit avoir des suites si considérables[280].

Les démêlés violents qui éclatèrent entre ce prince et le pape Boniface VIII furent cause de l'établissement d'un nouveau collége. Le cardinal Lemoine, que le pape avoit envoyé à Paris en qualité de légat, en fut le fondateur. Plusieurs autres colléges furent également créés sous ce règne: le collége des Cholets, le collége de Bayeux, ceux de Laon, de Presle et de Montaigu. Le monastère des Cordelières du faubourg Saint-Marceau avoit été fondé, quelque temps auparavant, par la reine Marguerite, veuve de saint Louis, qui ne mourut qu'en 1295. Elle n'eut pas la joie de voir la canonisation de son illustre époux, laquelle ne fut terminée que deux ans après sa mort. La cérémonie de l'élévation du corps fut remise à l'année suivante, et se fit avec la plus grande solennité. Le corps du saint fut levé par les archevêques de Reims et de Lyon; et dans la procession solennelle qui se fit de Saint-Denis à Paris, tous les princes du sang voulurent avoir l'honneur de le porter[281].

(1312) Il faut placer dans les dernières années de ce règne la construction du quai des Augustins, et l'achat que fit le roi de l'hôtel de Nesle, dont nous aurons occasion de parler par la suite. Cet hôtel, qui depuis fut abattu par Ludovic de Gonzague, et reconstruit sous le nom d'hôtel de Nevers, étoit hors de Paris, et s'étendoit depuis les murs de la ville au couchant, jusqu'aux lieux où fut depuis posée la porte à laquelle on avoit donné son nom.

Peu de temps après, Philippe-le-Bel donna au roi d'Angleterre et à tous les seigneurs de son royaume cette fête superbe dont nous avons déjà parlé[282]. Il mourut l'année suivante à Fontainebleau.

(1314) Le règne de Louis-le-Hutin fut court. Ce prince rappela les juifs, que son père avoit chassés. Ces bannissements si fréquents étoient causés par le zèle religieux, et ces rappels par la pénurie des finances. Les impôts exorbitants et l'altération des monnoies les avoient réduites, sous le règne précédent, à un tel état de détresse, qu'il ne se trouva point d'argent dans le trésor pour le sacre du nouveau roi. Ce fut le prétexte dont on se servit pour perdre Enguerrand de Marigni, ministre de Philippe-le-Bel, et le principal agent de ce prince dans toutes ses opérations financières. Également haï du peuple et des grands, odieux surtout à Charles de Valois, frère de Philippe, il fut accusé devant quelques barons et quelques chevaliers assemblés par le roi à Vincennes, sans que l'on observât aucune des règles et formes judiciaires prescrites dans les matières criminelles, sans même qu'on voulût l'entendre, condamné à être pendu, malgré sa qualité de gentilhomme et de chevalier, et attaché au gibet de Montfaucon, qu'il avoit fait élever lui-même peu de temps auparavant pour y exposer les corps des malfaiteurs après leur supplice. Enguerrand n'étoit peut-être pas exempt de quelques reproches dans son administration[283]; mais il fut condamné contre toute justice, et sa mort est une tache à la mémoire de Louis X, qu'on ne peut excuser qu'en faisant observer qu'il étoit jeune, sans expérience, et entouré d'ennemis du surintendant, qui avoient juré sa perte et qui employèrent pour y parvenir les moyens les plus infâmes et les plus criminels. On sait que les remords tardifs du roi le vengèrent; et qu'autant qu'il étoit en lui, ce prince répara cette grande iniquité commise en son nom. Frappé l'année même de la mort du surintendant d'une maladie de langueur qui le conduisit au tombeau, Charles de Valois crut voir la main de Dieu appesantie sur lui, et mourut au milieu des plus vifs sentiments de repentir, implorant les miséricordes de ce Dieu au tribunal duquel il alloit rendre compte.

(1315) La ville de Paris donna à ce prince une preuve de son dévouement et de sa fidélité, en répondant sur-le-champ à la demande qu'il lui fit d'un secours dans la guerre de Flandre, commencée sous le règne précédent. Elle s'obligea à lui fournir, à ses dépens, 400 cavaliers et 2,000 fantassins. Cette guerre, qui se continuoit toujours sans succès, épuisoit la nation. Sous ce prétexte on accabla le peuple d'impôts; on vendit les offices de judicature; on leva des décimes sur le clergé; on alla jusqu'à forcer les serfs, dont le roi avoit encore un grand nombre dans ses domaines, à racheter leur liberté au prix des effets mobiliers, dont on leur permettoit, dans ce temps-là, de disposer[284].

Cette même année, la France entière fut désolée par une horrible famine dont Paris se ressentit autant qu'aucun autre endroit du royaume. On y vendoit le setier de blé cinquante sols (environ 48 fr. de notre monnoie), et les pauvres, disent les chroniques du temps, exténués par la faim, tomboient morts au milieu des rues, sans qu'on leur portât aucun secours. L'avidité des boulangers accrut encore le mal. Convaincus d'avoir mêlé au pain qu'ils fabriquoient des matières nuisibles, pour le rendre plus pesant, ils furent arrêtés, dépouillés de leurs biens, exposés sur des roues aux insultes de la populace, et bannis à perpétuité du royaume.

(1316) Louis-le-Hutin mourut après avoir régné un peu moins de deux ans. Ce roi est le premier qui ait fait du Louvre sa demeure habituelle; tous ses prédécesseurs habitoient de préférence le palais de la Cité. L'établissement du parlement dans cette dernière maison royale fut, dit-on, la cause de ce changement.

Cette fidélité de la ville de Paris envers ses rois, à laquelle nous verrons bientôt succéder toutes les fureurs des factions et de la révolte, éclata encore à l'avénement de Philippe-le-Long. La reine, épouse de Louis X, étoit enceinte lorsqu'il mourut; et jusqu'à son accouchement, Philippe, héritier présomptif de la couronne, avoit en même temps un droit incontestable à la régence du royaume. Le comte de Valois, profitant de ce qu'il étoit absent de Paris au moment de la mort du roi, essaya de se créer un parti, et de lui disputer le gouvernement de l'État; mais la bourgeoisie, reconnoissant la légitimité des droits de Philippe, prit les armés, et chassa du Louvre les soldats du comte, qui déjà s'en étoient emparés. La mort du jeune prince, dont la reine accoucha peu de temps après, fit naître encore de nouvelles contestations pour la succession au trône, et Eudes de Bourgogne, oncle de Jeanne, fille de Louis-le-Hutin, prétendit que sa nièce devoit en être héritière. L'affaire, après avoir été long-temps agitée, fut décidée en faveur de Philippe, dans une assemblée mémorable qu'il convoqua lui-même à Paris, et où se trouvèrent les princes du sang, les prélats, la noblesse du royaume et les principaux bourgeois de la ville[285].

(1318) On vit encore recommencer l'interminable querelle de l'université avec l'abbaye Saint-Germain; et les droits que cette abbaye réclamoit sur le Pré-aux-Clercs, et que les écoliers lui contestoient, étoient toujours la cause de ces débats souvent ensanglantés. Pour en détruire entièrement la source, le roi jugea à propos de se saisir lui-même de la justice que les religieux prétendoient avoir sur ce pré. Du reste, il fut fait une dernière transaction entre les parties contendantes, dans laquelle l'université eut tout l'avantage, comme il arrivoit assez ordinairement[286].

(1320) Un désordre plus grand fut celui que causèrent les nouveaux Pastoureaux. Ils s'étoient formés de même que les premiers, sur la nouvelle qui s'étoit répandue d'une croisade que projetoit le roi, et qui n'eut point son exécution. C'étoient également des bergers, et autres gens de la campagne, qui se rassemblèrent sous la conduite de deux misérables[287], non moins vils que le Hongrois Job. Leur troupe, d'abord peu nombreuse, et qui observoit un certain ordre dans sa marche, ne tarda point à se grossir de tous les brigands et vagabonds qu'ils rencontrèrent sur leur route; et, chose étonnante, le roi, comme si la mémoire de ce qui s'étoit passé sous saint Louis eût été entièrement effacée, favorisa un moment cet étrange rassemblement. Mais les excès auxquels ils ne tardèrent point à se livrer, sous l'influence de tant de scélérats qu'ils s'étoient associés, l'eurent bientôt désabusé. Leur audace fut telle, qu'ils vinrent jusque dans Paris arracher des prisons de Saint-Martin-des-Champs et du Châtelet quelques-uns des leurs qu'on y avoit enfermés. Puis, ayant traversé la ville, ils se rangèrent en bataille dans le Pré-aux-Clercs, et là leur nombre et leur résolution étonnèrent tellement les Parisiens, qu'on leur laissa les passages libres: ils se répandirent ensuite dans les provinces, laissant partout des traces de leurs pillages et de leurs violences, ne faisant surtout aucun quartier aux juifs, auxquels ils avoient juré une guerre d'extermination. Ce ne fut que dans les provinces du midi où ils pénétrèrent sans obstacle, que l'on parvint peu à peu à les dissiper.

Cet événement fut suivi de la conspiration dite des lépreux, lesquels étoient en très-grand nombre dans le royaume. On les accusoit d'empoisonner les puits et les fontaines, d'après les suggestions des juifs, qui eux-mêmes étoient, dit-on, gagnés par les musulmans. Plusieurs, qui s'avouèrent coupables, furent brûlés vifs, et l'on chassa de nouveau les juifs du royaume.

Le roi mourut peu de temps après. Ce fut un prince ami de la justice, et qui publia une foule de sages ordonnances[288]. Un prévôt de Paris, nommé Henri Capetal, commit, sous son règne, un des crimes les plus atroces dont l'histoire fasse mention. Il y avoit dans les prisons de la ville un homme fort riche, lequel avoit été convaincu d'assassinat, et comme tel, condamné au dernier supplice. Il offrit à Capetal une somme considérable, s'il vouloit le sauver: celui-ci, ébloui par l'éclat de l'or, eut l'incroyable barbarie de faire mettre à sa place un prisonnier innocent, mais pauvre, qui subit le supplice destiné à ce coupable. Le roi, instruit de cette horrible prévarication, voulut que le prévôt fût puni sur-le-champ. Il fut jugé par le parlement, et condamné à être pendu[289].

La fondation de Saint-Jacques-de-l'Hôpital doit être rapportée à ce temps-là. On vit aussi s'élever plusieurs nouveaux colléges, le collége de Narbonne, le collége de Lisieux, celui de Cornouailles.

(1322) Le règne de Charles-le-Bel est un des moins féconds en événements que nous offre cette époque. On continua à fonder des colléges[290]. Ce genre de fondations, si multiplié au commencement du quatorzième siècle, prouve le goût qu'on avoit pour la science, et les efforts que faisoit la nation pour sortir des ténèbres où elle avoit été si long-temps plongée. Toutefois la révolution qui devoit y faire naître et y développer le goût des bonnes lettres fut très-tardive, et jusqu'à la fin du seizième siècle sa langue resta imparfaite et barbare. Nous attendons encore la révolution plus heureuse qui doit introduire dans ses écoles la véritable philosophie.

Le couvent des Haudriettes fut fondé à cette époque.

(1328) Charles mourut après un règne de six ans[291]. Il étoit le dernier des trois fils de Philippe-le-Bel. Ces trois princes, qui sembloient promettre à ce roi une nombreuse postérité, disparurent en moins de quatorze ans, sans laisser d'enfants; et la couronne passa à Philippe de Valois leur cousin germain.

Le règne de Philippe de Valois et celui de Jean son fils offrent une des époques les plus désastreuses de la monarchie. Les batailles de Créci et de Poitiers furent livrées sous ces deux princes: par la première, la France fut ouverte aux Anglais et aux Flamands, et la seconde, plus funeste encore, fit naître dans Paris un esprit de désordre et d'anarchie, qui, pendant près d'un siècle, ne s'assoupit quelques moments que pour se rallumer avec plus de fureur. Ces temps malheureux, qui commencèrent à la régence du dauphin, depuis Charles V, formeront, jusqu'au règne mémorable de Charles VII, une troisième époque, dont la place se trouve marquée dans la suite de cet ouvrage.