Parmi ses attributions particulières, elle en avoit quatre principales attachées à la prévôté de Paris, qui avoient leur effet dans toute l'étendue du royaume, à l'exclusion même des baillis et des sénéchaux; savoir, 1o le privilége du sceau du Châtelet, lequel étoit attributif de juridiction; 2o le droit de suite; 3o la conservation des priviléges de l'Université; 4o le droit d'arrêt que les bourgeois de Paris avoient sur leurs débiteurs forains.
Les chambres d'audience étoient le parc civil, le présidial, la chambre civile, la chambre de police, la chambre criminelle, la chambre du juge auditeur. L'audience des criées et celle de l'ordinaire se tenoient aussi dans le parc civil, la première deux fois par semaine, la seconde tous les jours plaidoyables. C'étoit dans celle-ci que se portoient les petites causes concernant les reconnoissances d'écritures privées, communication de pièces, exceptions, remises de procès, etc.
Les officiers du Châtelet étoient très-nombreux. À leur tête étoit le procureur-général du parlement, employé sans doute sur les états comme garde de la prévôté; venoient ensuite le prévôt de Paris, le lieutenant civil, le lieutenant de police, le lieutenant criminel, les deux lieutenants particuliers, cinquante-six conseillers, quatre avocats du roi, un procureur du roi et huit substituts, le juge auditeur, un payeur de gages, plus de soixante greffiers avec diverses attributions, cent treize notaires gardes-notes et gardes-scel, quarante-huit commissaires enquêteurs-examinateurs, deux cent trente-six procureurs, un nombre considérable d'huissiers, tant audienciers que commissaires-priseurs et huissiers à cheval; deux certificateurs des criées, un garde des décrets, un scelleur des sentences, un receveur des consignations, un des amendes, des médecins, chirurgiens et matrones assermentés, etc., etc., etc.
Il y faut ajouter les quatre compagnies du prévôt de l'île, du lieutenant criminel de robe-courte, du guet à cheval et du guet à pied.
De temps immémorial, le Châtelet assistoit aux cérémonies et assemblées publiques auxquelles avoient le droit d'assister les autres corporations. Il y avoit rang après les cours supérieures et avant toutes les autres compagnies.
Quant à ce qui regarde les bâtiments du Châtelet, on n'en trouve aucune tradition certaine avant le douzième siècle: il est probable néanmoins qu'ils avoient remplacé quelque édifice moins considérable, qui existoit à la même place sous les rois des deux premières dynasties. Depuis et à plusieurs époques, ils éprouvèrent des changements considérables: en 1460 ils tomboient en ruine, et Charles VII en fit transférer la juridiction au Louvre. Malgré les dons considérables que fit Charles VIII, en 1485, pour subvenir aux réparations qu'exigeoit cet édifice, elles ne furent achevées qu'en 1506, sous Louis XII, et ce n'est qu'alors que les officiers du Châtelet purent y reprendre leurs séances. Sauval ne se rappeloit pas ces circonstances, lorsqu'il a dit qu'en 1507 le Grand-Châtelet étant en péril, la juridiction, la geôle et les prisonniers furent transportés au Louvre. En 1657, de nouvelles réparations obligèrent encore d'en faire sortir ce tribunal, qui, cette fois, fut établi aux Grands-Augustins. En 1672 le roi déclara que son intention étoit de faire construire un nouveau Châtelet plus spacieux que l'ancien; et en 1684 on commença l'exécution de ce projet. On acheta trois maisons, on démolit l'église de Saint-Leufroi, les salles furent reconstruites, et le nombre en fut augmenté; enfin le Châtelet fut mis en l'état où nous avons pu le voir avant la révolution, ne conservant de ses anciennes constructions que quelques tours qui depuis la révolution ont été abattues[68].
Les prisons du Châtelet sont célèbres par les événements tragiques qui s'y sont passés, principalement du temps de la Ligue et de la faction des Armagnacs. À mesure que nous avancerons dans la description des lieux, nous ferons en même temps connoître la suite des événements; et ces époques fameuses de l'histoire de Paris ne tarderont pas à passer sous nos yeux.
Cette chapelle étoit autrefois située dans la rue qui portoit son nom, laquelle aboutissoit à la porte de Paris, et passoit sous le Grand-Châtelet.
Les ravages que commettoient les Normands dans la province à laquelle ils ont depuis donné leur nom, obligèrent, sur la fin du neuvième siècle, les religieux de l'abbaye de la Croix-Saint-Ouen, au diocèse d'Évreux, de se réfugier à Paris, avec les corps de leur patron, de saint Leufroi et de quelques autres saints. Nos historiens disent qu'ils furent reçus, avec leurs reliques, à Saint-Germain-des-Prés; qu'ils s'associèrent, eux et leurs biens, à cette abbaye, et que cette union fut confirmée par Charles-le-Simple en 918; mais qu'elle ne fut pas de longue durée, parce que les Normands ayant cessé de désoler leur pays, les religieux de Saint-Ouen se hâtèrent de s'en retourner chez eux. Ces mêmes historiens[69], au nombre desquels on compte les noms les plus illustres dans la science, entre autres le P. Mabillon, ajoutent qu'ils laissèrent, par reconnoissance, à Saint-Germain-des-Prés, le corps de saint Leufroi et celui de saint Thuriaf; et en effet on y conservoit encore ces dernières reliques avant l'époque des profanations révolutionnaires. L'abbé Lebeuf, adoptant cette opinion, cherche à expliquer par là l'origine de la chapelle de Saint-Leufroi, dont aucun de ces savants hommes n'a parlé: «Quelque grand seigneur, dit-il, ou prince, ou riche bourgeois, ayant dévotion à saint Leufroi, et en ayant obtenu des reliques, bâtit cette église. Le voisinage du Grand-Châtelet porteroit à croire qu'elle auroit été construite par quelque comte ou vicomte de Paris[70].»
Jaillot combat ces conjectures d'une manière très-victorieuse, mais surtout par une raison qui semble sans réplique: c'est que la châsse qui renfermoit les reliques de saint Leufroi ne fut ouverte qu'en 1222[71]; qu'à cette époque la chapelle dédiée sous son nom existoit depuis plus d'un siècle; qu'on n'y possédoit alors aucune de ses reliques, et que ce n'est qu'en 1592 que les habitants voisins de cette chapelle en demandèrent à l'abbaye de Saint-Germain, qui leur accorda une partie d'une des côtes du saint[72].
Dans l'obscurité profonde qui règne sur la fondation de cet édifice, cet habile critique hasarde une conjecture qui paroît plus vraisemblable: nous la rapporterons en entier, parce qu'elle est pleine de recherches curieuses, qui peuvent servir à l'histoire des mœurs de ces temps reculés.
«Je pense, dit-il, que les religieux de la Croix-Saint-Ouen, se réfugiant à Paris, durent s'adresser ou au roi, ou au comte, ou aux officiers municipaux, pour avoir un asile; et ceux-ci purent leur donner l'ancien Parloir-aux-Bourgeois[73], et la chapelle qui en dépendoit, où ils déposèrent leurs reliques. Dom Mabillon, qui varie sur cette époque, qu'il place en 898 dans un endroit et en 918 dans un autre, qui parle de l'union de ces religieux à ceux de Saint-Germain dix ans après leur arrivée, quoiqu'il eût avancé que dès lors ils avoient été reçus à l'abbaye, ne paroît cependant point éloigné de cette idée[74]. Il est probable que la continuité des ravages causés par les Normands, et le peu d'intervalle qu'il y eut entre les hostilités qu'ils commirent, obligèrent les religieux de la Croix-Saint-Ouen à profiter des ressources que leur offroient ceux de Saint-Germain. Ils étoient privés de secours; leurs biens étoient devenus la proie des barbares, auxquels on en avoit cédé une partie par les traités: dans ces extrémités ils avoient trouvé dans la charité de leurs confrères de quoi fournir à tous leurs besoins; et ce fut pour en procurer à ceux-ci une espèce d'indemnité, que Robert[75], frère du roi Eudes, qui jouissoit de l'abbaye Saint-Germain, pria Charles-le-Simple d'y unir celle de la Croix-Saint-Ouen. Je crois pouvoir appuyer mon opinion sur la charte même d'union et sur les faits qui l'ont suivie: elle est datée de Compiègne, le 2 des ides de mars (le 14), indiction 6, l'an 26 du règne de Charles, le 21 de sa réintégrande[76]. Ces époques concourent avec l'an 918.
»1o Il n'est point parlé dans cette charte d'une union précédente, dont on accorde la confirmation, mais d'une union actuelle. On y lit: Robertus..... suggessit concedere abbatiam quæ nuncupatur Crux-Sancti-Audoeni, monachis prælibati confessoris Germani. 2o Ce n'est point à la réquisition des religieux de la Croix-Saint-Ouen; il n'en est point parlé, ni même de leur consentement, qui cependant étoit nécessaire pour une semblable union. 3o Il semble que cette union ait été involontaire de leur part, puisqu'à peine un mois étoit écoulé depuis qu'elle avoit été ordonnée, que, la paix avec les Normands ayant été signée, ces religieux retournèrent à leur monastère. 4o On peut encore inférer du diplôme de Charles III, que les reliques de saint Leufroi et des autres saints, apportées de Normandie, n'avoient point encore été déposées à l'abbaye Saint-Germain, puisqu'un des motifs de cette union étoit de les exposer à la vénération publique; motif qu'on ne pouvoit alléguer, si elles eussent été à Saint-Germain-des-Prés: Corpora sanctorum hactenùs debitâ veneratione carentium.... quapropter, tam pro veneratione sanctorum cinerum Audoeni scilicet archiepiscopi, necnon beatorum confessorum Leufredi fratrisque ejus Agofredi, etc.; et il ajoute que c'est dans l'intention qu'elles y soient transférées: Ut deinceps prædictorum membra sanctorum diù divino officio carentium, au eisdem cœnobitis reverenter susciperentur, cultuque divino secus beatos artus Germani collocata honorarentur. Si les religieux de la Croix-Saint-Ouen avoient été reçus, à leur arrivée, à Saint-Germain-des-Prés, les reliques qu'ils avoient apportées n'auroient-elles pas été déposées dans cette église? n'y auroient-elles pas attiré un concours de dévotion? auroient-elles été privées long-temps du culte et de la vénération des fidèles? Il en faut donc conclure, contre l'assertion des savants bénédictins que j'ai cités[77], et des historiens qui les ont suivis, que ces reliques furent d'abord mises dans la chapelle du Parloir-aux-Bourgeois, qui, en conséquence, en prit le nom, et qu'elles n'en furent tirées que lors de l'union des religieux qui les avoient apportées avec ceux de l'abbaye Saint-Germain; union involontaire de leur part, qui ne dura qu'un mois, et qui n'a aucun des caractères qui annoncent une donation libre et fondée sur la reconnoissance. La petite chapelle qui avoit servi de dépôt aux reliques de saint Leufroi avoit sans doute été fréquentée par les fidèles: la dévotion aura suggéré d'y mettre un chapelain pour y faire l'office, etc., etc.»
Cette opinion se trouve fortifiée par le droit de patronage qu'exerçoit sur cette église la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, dans laquelle elle étoit située. Ce droit, qui avoit été accordé à son chapitre par des lettres de Galon, évêque de Paris, en 1113, fut confirmé et ratifié par ses successeurs, Maurice de Sully et Renaud de Corbeil; et ce dernier lui annexa les revenus de cette chapelle, pour augmenter les distributions de ses chanoines. Une foule de titres[78] semble prouver que, dès le temps de Maurice, elle étoit réputée église paroissiale, et desservie par un curé jouissant de tous les émoluments attachés à cette place. Les nouvelles dispositions de Renaud en faveur du chapitre de Saint-Germain, la firent supprimer après la mort du curé alors existant, et l'office divin y fut depuis célébré par un chapelain à la nomination des chanoines, lequel étoit obligé de leur payer 200 livres par année sur les offrandes qui s'y faisoient.
Cette chapelle a subsisté jusqu'en 1684. Alors elle fut démolie pour l'exécution du projet qu'on avoit formé d'agrandir les bâtiments et les prisons du Grand-Châtelet, et le service, ainsi que les revenus, en furent transférés, tant à Saint-Germain qu'à Saint-Jacques-de-la-Boucherie.
Les auteurs de la Gaule chrétienne ont rappelé que c'étoit dans cette chapelle que l'on conservoit une pierre qui servoit d'étalon pour les poids et les mesures, ou, pour mieux dire, qui avoit anciennement servi à cet usage; car long-temps avant qu'elle eût été démolie, les poids et mesures avoient été déposés dans d'autres lieux, comme nous aurons bientôt occasion de le dire.
Elle étoit autrefois située derrière le Châtelet et à l'entrée de la porte de Paris[79].
Il n'y avoit, dans l'origine, à Paris, qu'une seule boucherie établie au parvis Notre-Dame. Mais, lorsque la ville commença à s'agrandir du côté du nord, il s'en forma une seconde auprès du Grand-Châtelet; depuis on en établit encore une autre vis-à-vis cette seconde, dans une maison qui avoit appartenu à un changeur nommé Guerri, et que le roi Louis-le-Gros avoit achetée en 1134, pour en faire un don aux religieuses de Montmartre. L'opinion de Piganiol, qui prétend que cette maison fut la première boucherie du côté de la ville, est évidemment fausse; et l'histoire de Saint-Martin dit positivement que le même Louis-le-Gros, pour indemniser Guillaume de Senlis, dans le fief duquel étoit la maison de Guerri, lui donna un des étaux qui lui appartenoient dans la Grande-Boucherie, inter veteres status carnificum[80]. On ne peut pas même douter que, plusieurs siècles auparavant, il n'y eût des marchés de ce genre au nord et au midi.
Quelque temps après l'accroissement de la boucherie du Châtelet, les chevaliers du Temple jugèrent à propos d'en établir une sur leur territoire: les bouchers de la maison de Guerri crurent avoir le droit de s'opposer à cet établissement, prétendant que nul ne pouvoit tenir boucherie sans leur consentement; mais il subsista malgré leurs réclamations, et Philippe-Auguste, qui régnoit alors, leur permit seulement, comme par une sorte de compensation, de vendre du poisson d'eau douce. Depuis, ces bouchers associés[81] achetèrent en différents temps, de divers particuliers, les places des environs, pour réunir le tout dans une même enceinte qui composa la Grande-Boucherie; mais auparavant ils abandonnèrent l'ancienne place qu'ils avoient dans la Cité, et le roi la donna à l'évêque et au chapitre, qui en conservèrent les étaux et y établirent d'autres boucheries.
Cette Grande-Boucherie occupoit, dans l'origine, un plus grand espace que dans les temps suivants. Hugues Aubriot, prévôt de Paris sous Charles VI, força d'abord les bouchers d'abattre, à leurs dépens, une de leurs maisons située près des prisons du Châtelet, et de retirer de deux toises en œuvre la clôture même de la Boucherie, afin d'agrandir d'autant la rue située entre cet édifice et le Grand-Châtelet[82].
Le second retranchement à leur terrain arriva lors de ces malheureuses factions qui agitèrent l'État sous le règne du même prince. Dans cette anarchie violente, dont nous ne tarderons pas à offrir le tableau, les bouchers, qui avoient pris le parti du duc de Bourgogne, se signalèrent par de si grands excès, commirent de telles cruautés, que, lorsque le parti du duc d'Orléans triompha un moment de l'autre en 1416, on crut nécessaire de tirer une vengeance éclatante de ces mutins. Quelques-uns d'entre eux furent punis rigoureusement; et le roi, par ses lettres du 13 mai 1416, ordonna que la Grande-Boucherie seroit rasée, ce qui fut exécuté. Au mois d'août suivant, leur communauté fut abolie, on révoqua leurs priviléges; en même temps il fut ordonné que tous les bouchers de Paris ne composeroient plus qu'une même communauté, régie comme celles de tous les autres arts et métiers, et que quatre nouvelles boucheries seroient établies[83]. Mais au mois d'août 1418, les bouchers destitués obtinrent des lettres-patentes qui les réintégroient, et portoient permission de faire refaire, construire et édifier ladite Boucherie en la place où elle souloit être[84]. En conséquence de cet arrêt, ils s'adressèrent au voyer de Paris, afin de prendre avec lui l'alignement des anciennes fondations. Mais la fouille que l'on fit alors ayant fait reconnoître le peu de régularité qui régnoit dans ces places et étaux, acquis successivement et par parcelles, puis renfermés ensuite dans la même enceinte, ainsi que l'incommodité qui pouvoit en résulter pour le public, si on en laissoit rétablir les parties saillantes qui avoient long-temps obstrué les rues d'alentour, il fut dressé un plan nouveau, dans lequel ces rues se trouvèrent dégagées, mais qui fit perdre aux propriétaires quinze toises carrées de leur fonds. Malgré leurs vives réclamations, ce plan, conforme à l'utilité publique, fut maintenu. Depuis il leur fut encore retranché trois étaux en 1461, sous Louis XI; mais cette fois ils obtinrent un dédommagement de pareil nombre d'étaux dans le cimetière Saint-Jean, sous la charge d'une légère redevance annuelle, qu'ils payoient encore dans le siècle dernier[85].
Jaillot pense que la Grande-Boucherie n'étoit point alors située à l'endroit où nous l'avons vue, mais de l'autre côté, entre les rues de la Saulnerie et Pierre-au-Poisson. Il prétend que son dernier emplacement étoit alors occupé par un four public, nommé le Four d'Enfer; et les raisons qu'il en donne sont fondées sur des titres qui leur donnent beaucoup de vraisemblance[86].
Nous retombons à chaque instant dans les ténèbres profondes de ces antiquités, dont aucun titre authentique n'aide à démêler l'origine. Saint-Jacques-de-la-Boucherie est encore un de ces monuments sur lesquels on ne sait rien de certain, et au sujet desquels on a fait des milliers de conjectures. Dubreul, Malingre, Sauval, les historiens de l'église et de la ville de Paris, semblent adopter la tradition qui porte qu'anciennement cette église étoit une simple chapelle sous l'invocation de sainte Anne, chapelle qui fut changée en paroisse sous le règne de Philippe-Auguste. L'abbé Lebeuf réfute cette opinion, en prouvant que le culte de sainte Anne n'a été reçu en France qu'au treizième siècle[87]; mais celle qu'il présente n'est pas mieux fondée, car il pense que Henri Ier et Agnès de Russie sa femme purent faire construire cette chapelle qu'on dédia sous le titre de Sainte-Anne, parce que, dit-il, le nom d'Agnès se disoit en latin Agna et Anna. On pourroit lui contester que ces deux mots latins aient jamais été employés dans ce sens; mais une objection beaucoup plus forte, et qui renverse toute son hypothèse, c'est que, suivant nos meilleurs historiens, la princesse qu'épousa Henri Ier se nommoit Anne et non Agnès, et que dans la charte de fondation de Saint-Martin-des-Champs, où il lit Signum Agnetis, il faut lire Annæ reginæ, qui s'y trouve après la signature de Henri Ier et de Philippe son fils[88].
Un autre auteur (l'abbé Villain), qui a donné l'histoire particulière de cette église[89], n'ayant pu trouver d'autorité suffisante pour en fixer l'origine, a cru qu'il lui étoit permis d'opposer conjectures à conjectures, et, d'après cela, n'a pas craint de présenter cette chapelle comme fondée dans des temps peu éloignés de ceux de la domination des Romains. Cependant il lui a été impossible de prouver ce qu'il avoit avancé; et s'il s'est livré à une semblable idée, c'est qu'il n'a considéré les accroissements de Paris, du côté du nord, que comme de simples habitations de bouchers et de tanneurs que la police romaine excluoit du sein des villes. Cependant ce faubourg étoit habité, dès les commencements, par toutes sortes de citoyens; et quoique les Normands l'eussent détruit à plusieurs reprises, cependant, sous la première et la seconde race de nos rois, les historiens font déjà mention des églises de Saint-Martin, de Saint-Laurent, de Saint-Gervais, de la chapelle Saint-Pierre, dite depuis Saint-Méri, et de celle de Sainte-Colombe, qu'on croit être l'église Saint-Bon. Mais on ne trouve dans aucun d'eux qu'il existât alors une chapelle représentée aujourd'hui par l'église Saint-Jacques; de manière qu'avant l'onzième siècle et peut-être même le suivant, on cherche vainement quelque trace de cet édifice. Quant à cette autre conjecture de l'abbé Lebeuf, que l'ancienne église de Saint-Martin étoit située vers l'endroit où est celle de Saint-Jacques, elle paroît contredire toutes les traditions qui nous en sont restées, comme nous le ferons voir en parlant de cette ancienne basilique.
Il n'y a pas moins d'incertitudes sur les causes qui ont fait de cette chapelle une dépendance de l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs. Parmi une foule d'opinions diverses, qu'il seroit fastidieux de rapporter, au milieu de tant de variations et d'obscurités, voici ce qui nous semble le plus vraisemblable. Il existoit certainement, au douzième siècle, une chapelle à l'endroit où est située l'église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie; mais on n'a point de preuves qu'elle portât le nom de Sainte-Anne, et si elle eût été sous l'invocation de Sainte-Agnès, le culte de cette première titulaire s'y seroit perpétué: cependant on n'en a jamais fait la fête, ni aucune mémoire particulière dans cette église. On peut prouver en outre que les religieux de Saint-Martin ne la possédoient point encore en 1097 ni en 1108, par la raison qu'elle n'est point énoncée dans les bulles d'Urbain II et de Pascal II, relatives à ces religieux, et données dans ces deux années[90]. Mais d'autres titres font voir qu'elle ne tarda pas à leur appartenir, et ce fut peut-être un don de Ponce, abbé de Cluni, qui vivoit dans ce temps-là. Elle fut, suivant les apparences, érigée dès lors en paroisse pour la commodité des habitants qui se trouvoient trop éloignés de Saint-Martin, et qui pouvoient avoir besoin d'être administrés pendant la nuit. En effet, on la trouve indiquée sous ce titre dans la bulle de Calixte II[91], donnée l'an 1119, et dans laquelle sont rappelées toutes les possessions de l'abbaye de Saint-Martin. C'est le premier titre authentique qui fasse mention de cette église. Il en résulte que Dubreul, Sauval et plusieurs autres se sont trompés en ne plaçant son érection en paroisse que sous Philippe-Auguste et vers l'an 1200.
Cette église n'eut d'abord aucun surnom: son voisinage de la Grande-Boucherie, ou peut-être les nombreuses habitations de bouchers dont elle étoit environnée dans les premiers temps, lui firent donner celui qu'elle porte à présent; et l'abbé Lebeuf se trompe encore, lorsqu'il dit qu'elle ne le doit qu'à la nécessité de la distinguer de deux autres églises connues également sous le nom de Saint-Jacques[92]. L'origine de ces deux dernières ne remonte pas plus haut que le quatorzième siècle, et l'on peut démontrer que celle-ci étoit appelée Ecclesia S. Jacobi de, ou, in carnificeriâ, plus de soixante-dix ans auparavant.
Cette église étant devenue successivement trop petite pour le nombre toujours croissant de ses paroissiens, on fut obligé d'y faire, à plusieurs reprises, des augmentations qui la rendirent extrêmement irrégulière, parce qu'on se trouvoit gêné par le terrain. Le vaisseau en étoit grand et élevé, mais d'un mauvais gothique; on y avoit pratiqué un grand nombre de chapelles dont quelques-unes furent détruites en 1672, du côté du chevet, pour élargir la rue des Arcis qu'elles obstruoient.
Dans ces constructions incohérentes, ce qu'il y avoit de plus ancien se voyoit du côté oriental du chœur et dans l'aile septentrionale. Ces parties sembloient être du quatorzième siècle. Dès 1374, les habitants de cette paroisse ayant obtenu, par échange, du prieur de Saint-Éloi, une maison située près de leur église, l'avoient abattue peu de temps après; et sur cet emplacement ils avoient élevé l'extrémité orientale des deux ailes de cette église du côté du midi. On multiplia peu à peu les ailes de ce côté; et ces dernières parties étoient ce qu'il y avoit de moins ancien avec la tour et le portail. On y reconnoissoit le goût gothique du quinzième siècle, et même du commencement du seizième. La tour, qui ne fut achevée que sous le règne de François Ier, et qui existe encore[93], est très-élevée et d'un travail délicat; mais il est faux qu'elle soit la plus haute de toutes les tours de Paris, et qu'elle surpasse en élévation celles de Notre-Dame: elle est couronnée aux quatre coins par les symboles des quatre évangélistes.
Le petit portail de cette église, du côté de la rue de Marivault, avoit été bâti, en 1399, aux dépens du célèbre Nicolas Flamel[94]. La maison où il demeuroit faisoit le coin de cette rue et de celle des Écrivains, et dans le siècle dernier on voyoit encore, sur de gros jambages, sa figure et celle de Pernelle sa femme, entourées d'hiéroglyphes et d'inscriptions. Ils étoient encore représentés dans l'église sur le pilier près de la chaire[95], et sur la petite porte qu'ils avoient fait construire[96].
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.
TABLEAUX.
Sainte-Catherine, par Cazes; Saint-Jacques, par le même; Sainte-Anne, par Claude Hallé.
Dans la chapelle Saint-Charles, le Saint distribuant des aumônes, par Quentin Varin: les connoisseurs estimoient ce tableau.
Quelques vitraux peints par Pinaigrier, habile peintre sur verre.
SCULPTURES.
Un Christ en bois, morceau de sculpture très-remarquable, par Jacques Sarrazin.
SÉPULTURES.
Dans cette église avoient été inhumés:
Nicolas Flamel, l'un des bienfaiteurs de cette église, mort en 1418.
Jean-François Fernel, premier médecin de Henri II, célèbre par plusieurs ouvrages excellents sur son art, et par l'élégance de sa latinité, mort en 1558.
L'église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie étoit une de celles qui jouissoient du droit d'asile; et l'on en trouve des exemples jusque dans le quatorzième siècle. On lit qu'en 1357, pendant la régence orageuse du dauphin, depuis Charles V, Jean Baillet, trésorier général des finances, haï des rebelles parce qu'il étoit fidèle au prince, fut assassiné par un changeur nommé Perrin Macé. Le meurtrier, s'étant sauvé dans l'église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, en avoit été arraché par ordre du régent, qui l'avoit fait pendre sur-le-champ. Aussitôt l'évêque de Paris, Jean de Meulan, que l'on comptoit parmi les factieux, se récria sur une telle violation de l'immunité ecclésiastique, redemanda le corps de Perrin qu'on fut obligé de lui rendre, et lui fit faire à Saint-Méri des funérailles magnifiques, auxquelles il n'eut pas honte de se trouver avec le prévôt des marchands, pendant que le dauphin assistoit à celles de Jean Baillet. La même scène se renouvela en 1406, au sujet d'un autre criminel qui s'étoit réfugié dans la même église, et qu'on y avoit ressaisi pour le conduire à la Conciergerie. L'évêque d'Orgemont fit cesser le service divin, et ne permit de le reprendre que lorsque le parlement eut fait droit à la requête qu'il présenta contre cette violation d'un privilége ecclésiastique. Enfin Louis XII abolit ce droit de franchise, devenu dangereux pour la société, et scandaleux pour la religion[97].
La topographie de cette paroisse présente plusieurs particularités assez remarquables pour mériter quelques détails: la figure du territoire qu'elle renfermoit étoit celle d'un carré long, qui s'étendoit du midi au septentrion, en se prolongeant par deux angles qui sortoient du carré. La base de cet espace étoit la rue de la Pelleterie[98], dans son côté méridional en partie, et presqu'en entier dans son côté septentrional, c'est-à-dire dans celui qui bordoit la rivière. Au sortir de cette rue, par le bout oriental, Saint-Jacques avoit tout le côté gauche du pont Notre-Dame, et s'étendoit jusqu'à la rue Aubry-le-Boucher, dont le côté gauche presque entier étoit également dans ses dépendances[99].
À partir du bout occidental de la rue Aubry-le-Boucher, le territoire de cette église commençoit dans la rue Saint-Denis, à la cinquième maison sise à la gauche de l'angle des deux rues, et de là se prolongeoit jusqu'au Grand-Châtelet. Il renfermoit la rue de la Joaillerie, les deux côtés du pont au Change jusqu'au milieu du pont[100]; il continuoit ensuite dans la rue de la Pelleterie, dont il possédoit, comme nous venons de le dire, la plus grande partie, jusqu'à la dernière maison qui faisoit face à Saint-Denis-de-la-Chartre.
Ce droit que la paroisse de Saint-Jacques-de-la-Boucherie avoit sur une rue de la Cité, a fort excité la curiosité des antiquaires, et plusieurs ont cherché à en donner l'explication. L'un d'eux[101] a pensé que les pelletiers et les tanneurs, n'étant point admis dans l'intérieur des villes, avoient leurs boutiques et ouvroirs entre les murs et la rivière, et que c'étoit à cause de cette position au pied de l'enceinte de la Cité, qu'ils avoient été compris dans les dépendances de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Mais ce système a été combattu avec avantage, parce que, pour lui donner quelque vraisemblance, il faudroit supposer que les murs, au lieu de suivre une ligne courbe, se prolongeoient en ligne droite jusqu'à Saint-Denis-de-la-Chartre, et même le laissoient hors de la ville, ce qui est contraire à toutes les autorités, et démenti par la seule inspection de tous les anciens plans de Paris. Il ne paroît pas d'ailleurs que les lois de la police romaine fussent encore en vigueur parmi nos ancêtres au onzième siècle, puisque les bouchers, que ces lois excluoient du sein des villes, comme les pelletiers et les tanneurs, avoient alors des étaux dans le parvis Notre-Dame; et de plus, il est impossible de concevoir comment de tels ateliers auroient pu être établis dans un espace aussi étroit, où ils eussent été exposés à chaque instant à être détruits par les inondations. Une idée plus simple et plus naturelle se présente, et c'est celle que nous adoptons. Saint-Jacques-de-la-Boucherie étoit une dépendance de Saint-Martin; en 1133 le roi Louis-le-Gros fit avec les religieux de ce monastère l'échange de Saint-Denis-de-la-Chartre contre l'église de Montmartre[102]; la rue de la Pelleterie se trouvoit en partie dans la censive de Saint-Denis-de-la-Chartre; suivant l'usage alors établi, ces religieux avoient le droit d'assujettir leurs vassaux et leurs censitaires à la paroisse de leur monastère, ou à toute autre qui se trouvoit dans leur dépendance; celle de Saint-Jacques venoit d'être érigée tout nouvellement auprès de la Cité: c'étoit donc un motif suffisant pour mettre dans ses attributions les habitants qui dépendoient auparavant de Saint-Denis-de-la-Chartre.
Il n'est pas aussi facile de rendre raison de la juridiction que cette église exerçoit sur la moitié du pont au Change. Voici toutefois une conjecture qui ne semble pas dépourvue de vraisemblance. Nous avons déjà remarqué que le pont au Change n'étoit pas situé d'abord au lieu même où nous le voyons aujourd'hui, mais plus près du pont Notre-Dame; et cette position le mettoit naturellement dans la dépendance de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Lorsqu'on résolut de le bâtir plus bas et hors du territoire de cette paroisse, il dut paroître juste de l'indemniser, ce qu'on fit sans doute en lui attribuant la moitié de ce pont. Cette opinion se fortifie, si l'on considère que la même indemnité a été accordée à plusieurs autres églises paroissiales dans des circonstances entièrement semblables[103].
Les confréries qui existoient à Saint-Jacques-de-la-Boucherie ont joui autrefois de quelque célébrité. Avant que chaque paroisse de Paris eût établi une société, ou fête particulière des clercs, la confrérie générale de tous les clercs de la ville étoit dans cette église. La confrérie de Saint-Charles, qui y fut instituée en 1617, avoit une telle réputation, que deux de nos reines n'ont pas dédaigné de s'y faire agréger. On voyoit dans une des chapelles une figure de saint Georges assez remarquable, qu'avoit fait élever une confrérie du nom de ce saint, dont l'origine remonte à l'an 1516. Mais la plus singulière de ces associations étoit celle que le testament d'un bourgeois de cette paroisse, nommé Jean de Fontenay, nous a fait connoître: ce testament, daté de 1227, porte un legs fait à la confrérie de Roncevaux, et nous apprend qu'elle avoit été établie sur les récits qu'avoit faits assez récemment le faux Turpin des martyrs de cette vallée d'Espagne et des merveilles qu'on y voyoit; ce qui étoit relatif à la fameuse bataille que Charlemagne donna dans cet endroit, au paladin Roland, et au pélerinage de Saint-Jacques en Galice.
Ces réunions fameuses, et qui existent de temps immémorial chez tous les peuples de la terre, ont été, comme toutes les institutions humaines, ou bienfaisantes ou funestes, suivant le bon usage ou l'abus qu'on en a fait: elles tiennent dans l'histoire de Paris, relativement à sa police et à ses mœurs, une place assez importante pour que nous saisissions cette occasion de présenter quelques idées générales sur leur origine et sur leurs différents caractères.
DES CONFRÉRIES.
L'homme est né pour la société: toutes les facultés que le Créateur lui a données tendent à ce but, ne sont utiles, ne reçoivent leur entier développement que dans ces rapports continuels qui le lient avec ses semblables; et les sophistes du siècle passé, qui ont isolé l'être pensant, sous prétexte de le mieux connoître, qui ont cherché les sensations et les idées que pouvoit avoir cet homme primitif et solitaire, enfant de leur imagination, n'ont prouvé autre chose que la fausse subtilité de leur esprit et leur ignorance complète du cœur humain.
La société, c'est l'ordre parmi les intelligences, c'est-à-dire leurs justes rapports d'autorité et de dépendance, depuis la plus foible de ces intelligences, jusqu'à Dieu qui est l'intelligence infinie et la source de tout pouvoir, de toute intelligence, de toute société.
La famille est le premier type de toute société; et là, par la position naturelle, ou, pour mieux dire, nécessaire des membres qui la composent, s'établissent d'elles-mêmes ces relations de dépendances et d'autorité qui en coordonnent toutes les parties, et que l'on voit ensuite se développer sous des formes plus ou moins compliquées, depuis la formation d'une simple bourgade, jusqu'à celle des cités, des nations, des grands empires, qui réunissent sous des lois plus générales un nombre plus ou moins grand de ces petites sociétés domestiques.
Plus ces formes se compliquent, plus ces relations s'étendent, moins elles peuvent être comprises par les intelligences vulgaires, qui sont le plus grand nombre, et qui, n'appréciant point alors les avantages qu'il y a pour elles dans l'obéissance, ne sentent plus que ce qu'il y a de pesant et de rigoureux dans le pouvoir. Il faut donc en quelque sorte diviser pour elles la société, la mettre pour ainsi dire à leur portée, afin que, la connoissant, elles puissent l'aimer, et l'aimant, la servir et lui demeurer fidèles. C'est dans cette vue tout à la fois politique et paternelle, que, dans tous les grands états où la juste mesure du pouvoir a été bien entendue, on a encouragé et protégé ces associations partielles qu'une certaine conformité de situation, d'industrie, de croyances ou d'opinions particulières, formoit entre un certain nombre d'hommes, associations dont l'effet étoit de simplifier l'action du gouvernement; et, le débarrassant de la police à peu près impossible des individus, de ne plus soumettre à cette action que des masses d'autant plus faciles à contenir et à diriger qu'elles portoient en elles-mêmes tous les principes d'ordre qui constituent la société.
Ces sociétés partielles, ou confréries, ont été ou civiles, ou religieuses, suivant la nature des causes qui les avoient fait naître.
On en rencontre de ces deux espèces chez tous les peuples de la terre: les Pharisiens, les Esséniens, les Saducéens, les Réchabites étoient autant de confréries différentes parmi les Juifs; on trouve chez les Égyptiens une confrérie de flagellants en l'honneur de leur dieu Sérapis; on voit Lycurgue distribuer ses Spartiates en plusieurs associations, auxquelles il ordonne l'union, l'amitié, la vie commune; deux autres législateurs, Romulus et Numa, instituent également des communautés; et le dernier principalement, ayant séparé les diverses professions qui s'exerçoient à Rome en autant de corporations, leur donna à chacune un patron pris parmi leurs faux dieux. Cet usage, qui se maintint pendant la république et sous les empereurs, fut adopté par les premiers chrétiens, suivant le témoignage de Tertullien. Dès les premiers siècles, ils fondèrent entre eux des associations, ou confréries particulières, dans lesquelles ils introduisirent les réglements des païens, lorsqu'ils leur semblèrent bons et utiles, rejetant soigneusement tout ce qu'ils offroient d'impie et de dangereux. Ces institutions, établies dans un esprit si nouveau, furent également civiles et religieuses: les dernières étoient connues sous le nom d'Agapes, et l'histoire de l'Église en a rendu célèbres la sainteté et l'admirable discipline. Les autres, qui se composoient des arts et métiers, commencèrent vers le temps d'Alexandre-Sévère: on en érigea dans toutes les grandes villes; chacune se choisit un patron et une église, où les frères assistoient en commun au service divin. On trouve qu'il leur étoit aussi permis de faire quelque collecte entre eux pour l'entretien de ce service et pour soulager les pauvres de leurs communautés: en tout, le but de ces pieux associés étoit d'attirer, par leurs bonnes œuvres et leurs charités, la bénédiction du ciel sur eux et sur leurs travaux.
Cependant ce qui est bon en soi-même, dès qu'il se corrompt, devient d'autant plus mauvais que son origine étoit plus excellente et plus sainte: corruptio optimi pessima. Nous apprenons par l'Écriture quelles erreurs et quelles fausses doctrines les sectes judaïques avoient ajoutées à la loi de Dieu; et si nous jetons les yeux sur les nations païennes dont la civilisation fut toujours si imparfaite, où le gouvernement ne connut presque jamais de juste milieu entre la foiblesse extrême et l'extrême violence, sur ces nations dont le despotisme des chefs ou l'anarchie des peuples composent presque toute l'histoire, nous n'en voyons aucune chez qui ces associations particulières n'aient, au milieu de leurs troubles civils, contribué au désordre, excité l'attention et l'inquiétude des magistrats. Cela est remarquable surtout chez les Romains, où elles étoient dangereuses dès le temps de Cicéron; car, dans sa harangue contre Pison, il se plaint de certaines sociétés établies nouvellement sous les titres spécieux de colléges et de communautés, dont le prétexte étoit le service des dieux, et le véritable but, de mauvais desseins contre la république. Cette remontrance fit abolir une partie des confréries qui existoient alors. Auguste, dans le nouvel ordre de choses qu'il institua, poussa la réforme plus loin, et les détruisit presque toutes. Alexandre Sévère les rétablit; et dans les premiers temps de la religion chrétienne, elles furent, comme nous l'avons dit, parmi les fidèles, des modèles de décence et de charité. Mais de si beaux commencements ne se soutinrent pas; et par les réglements des conciles et des empereurs chrétiens qui vinrent après, on voit qu'il étoit nécessaire de veiller sur elles avec une extrême vigilance, à cause des désordres et des scandales qui se commettoient dans plusieurs.
Les confréries des états modernes sont, comme celles des anciens, civiles et religieuses; et l'on voyoit de ces sortes d'associations répandues par toute la France. Plusieurs étoient utiles et légitimement établies, d'autres ont été illicites et dangereuses. Il en existoit un grand nombre à Paris, parmi lesquelles quelques-unes ont été célèbres, et même ont joué un rôle dans l'histoire. Nous essaierons de donner quelque idée des plus remarquables, ainsi que de celles qui étoient établies dans d'autres parties du royaume.
Il y avoit plusieurs espèces de ces confréries.
1o. Les confréries établies uniquement par un motif de dévotion pour le salut des âmes et l'édification de l'Église. Telle étoit celle qui fut instituée à Paris, en 1168, sous le titre de confrérie de Notre-Dame. Elle fut d'abord composée de trente-six prêtres et d'un nombre égal de laïques, notables bourgeois, en mémoire des soixante-douze disciples de J. C.; ensuite le nombre en fut porté jusqu'à cent. Les femmes, qui, dans le principe, en avoient été exclues, y furent admises l'an 1224, au nombre de cinquante. La reine et plusieurs dames pieuses et du premier rang désirèrent d'y être reçues; de manière que la société fut, depuis ce temps, divisée en trois classes, lesquelles furent toujours composées des personnes les plus qualifiées de la ville. Quant aux exercices réglés par les statuts, ils consistoient dans la célébration journalière du service divin, une procession générale en certain temps, des aumônes et des prières que les confrères devoient faire les uns pour les autres, etc. Telles étoient encore les confréries du Saint-Sacrement, du Saint-Nom de Jésus, de la Sainte-Vierge et autres semblables, dont les membres n'avoient d'autre objet que de travailler à leur propre sanctification.
2o. Les confréries établies pour des œuvres de charité. Il y en avoit dans la plus grande partie des paroisses de la France, et surtout à Paris. Les unes secouroient les pauvres honteux, les autres assistoient les malades indigents, et quelques-unes, sous le titre de Confrères de la Mort, ensevelissoient les défunts et assistoient à leurs obsèques.
3o. Les confréries de Pénitents. Elles portoient différentes dénominations; et ceux qui en étoient membres exerçoient sur eux certaines austérités en esprit de pénitence. On les a quelquefois nommés flagellants, à cause des disciplines publiques qu'ils se donnoient dans leurs processions générales: ils y paroissoient revêtus d'une tunique de toile blanche, rouge ou bleue, avec un capuchon qui leur couvroit le visage; et de là ils ont été appelés Pénitents bleus, rouges ou blancs. Toutefois il n'y avoit en France de semblables associations que dans les provinces voisines de l'Italie, d'où elles tirent leur origine.
4o. La quatrième espèce de confrérie avoit été érigée à l'occasion des pélerinages. Telles étoient à Paris celles du Saint-Sépulcre, aux Cordeliers; de Saint-Jacques, en son église rue Saint-Denis; de Saint-Michel, en sa chapelle dans la cour du Palais, pour ceux qui avoient fait les pélerinages de Jérusalem, de Compostelle ou du Mont-Saint-Michel. On y recevoit également toutes les personnes dévotes qui vouloient s'y engager et participer aux mérites et aux prières des pélerins.
5o. Venoient ensuite les confréries instituées par les négociants, pour attirer sur leur commerce les bénédictions du ciel. Telle fut celle qu'une compagnie des plus riches bourgeois de Paris établit, l'an 1170, sous le titre de Confrérie des marchands de l'eau. L'accroissement de la ville, et les nouveaux besoins d'une population qui, de jour en jour, devenoit plus nombreuse, donnèrent naissance à cette compagnie; car jusque-là, c'est-à-dire depuis le ravages des Normands, cette capitale, renfermée dans des bornes très-étroites, avoit tiré de son propre territoire et des provinces voisines tous les secours nécessaires à sa consommation; et le sel étoit la seule denrée qu'elle reçût par la rivière. Ces négociants, rassemblés pour faire un commerce plus étendu par eau, achetèrent des religieuses de Haute-Bruyère une place hors de la ville pour y construire un port, et fondèrent leur confrérie dans l'église de ce monastère. Cette place, qui leur fut cédée moyennant certaines redevances qu'ils payèrent à ces religieuses, retint le nom de Port-Popin, du nom d'un bourgeois de Paris à qui elle avoit appartenu; et Louis-le-Jeune, alors régnant, confirma cette acquisition et approuva cet établissement par des lettres-patentes de la même année 1170. À peine cette confrérie fut-elle établie, que celle de Notre-Dame, qui étoit plus ancienne de deux ans et plus considérable, tant par la qualité que par le nombre des personnes qui la composoient, prit le titre de grande confrérie, pour se distinguer de l'autre; titre qu'elle a gardé jusqu'au dernier moment de son existence. Dans la classe de cette confrérie des marchands de l'eau, doit être comprise celle des six corps des marchands de Paris[104].
6o. Les officiers de justice avoient aussi leurs confréries distinguées des autres, et formant une classe à part. Il y avoit à Paris celle des notaires, établie dans la chapelle du Châtelet en 1300; celles de la compagnie du lieutenant criminel de robe-courte, de la compagnie du guet, des huissiers à cheval et des sergents à verge.
7o. Celles des artisans étoient en aussi grand nombre qu'il y avoit d'arts et métiers. Chaque communauté, de même que dans les premières confréries chrétiennes, avoit son patron, se rassembloit dans une église particulière, et avoit la liberté de se faire des statuts. Ceci commença à être réformé sous le règne de saint Louis par Étienne Boislève; et depuis ce temps ils furent obligés d'avoir recours au magistrat pour obtenir des réglements, ou du moins pour homologuer les articles qu'ils avoient arrêtés.
8o. Une confrérie fort extraordinaire et d'une espèce toute particulière est celle qui se forma à Paris en 1402, sous le titre de Confrères de la Passion; elle avoit pour objet de représenter sur un théâtre public les mystères de la vie de Jésus-Christ, les actes des martyrs, etc. Nous y reviendrons.
9o. Enfin il y a eu des confréries de factieux, qui ont paru à certaines époques, et qui, comme celles dont se plaignoit l'orateur romain, se couvroient du voile spécieux de la religion pour troubler l'État. Divers conciles du treizième siècle prononcèrent anathème contre des sociétés de ce genre, qui s'étoient élevées en plusieurs parties de la France, et qui la troubloient par leurs violences et leurs désordres. Tels étoient encore ces Pénitents bleus, qui, du temps de la Ligue, se rassemblèrent à Bourges, par un esprit de révolte contre l'autorité royale. Mais la plus remarquable est celle qui s'établit à Paris en 1357, sous le titre de Notre-Dame. Étienne Marcel, prévôt des marchands, en fut le chef; et tout ce qu'il y eut de séditieux, de gens malintentionnés, s'y enrôlèrent. Ils avoient pour but de traverser, dans l'administration du royaume, Charles V, alors dauphin et régent pendant la captivité de son père. On verra par la suite tous les désordres, tous les meurtres, tous les malheurs que cette faction causa dans Paris. Charles, parvenu à la couronne après la mort du roi Jean, accorda une amnistie à ces rebelles, et en même temps cassa leur confrérie par des lettres-patentes du mois d'août 1358.
Ces pernicieuses sociétés sont heureusement rares, et depuis le règne de Henri IV, on n'en voit plus reparoître en France. Quant aux confréries d'artisans, elles avoient leurs inconvénients comme toute autre institution humaine: elles étoient quelquefois tumultueuses, et demandoient une surveillance qui parut, à certaines époques, fatiguer le gouvernement, car on les voit entièrement abolies sous François Ier, rétablies ensuite et abolies de nouveau sous Charles IX; enfin, sous Louis XIV, il fut expressément défendu d'en former aucune sans la permission particulière du roi. De telles variations dans leur existence prouvent toutefois qu'on en sentoit aussi les avantages; et ces avantages, fort au-dessus des inconvénients, n'ont jamais été mieux appréciés que depuis que la révolution les a détruites; cette destruction ayant été l'une des causes les plus actives de la corruption des classes inférieures de la société.
En rentrant dans la rue Saint-Denis et en la remontant, on rencontroit cet hôpital, lequel étoit situé au coin de cette rue et de celle des Lombards. Son premier nom connu est celui d'hôpital des pauvres de Sainte-Opportune. Le nombre et la célébrité des miracles opérés par l'intercession de cette sainte, attiroient une foule de pélerins à l'église qui porte son nom; vis-à-vis on bâtit un hospice pour les recevoir: telle est l'origine de cet hôpital. Quant à l'époque où il fut fondé, il est impossible de la fixer. Les anciens titres ayant été perdus, le roi y suppléa par des lettres-patentes du mois de mars 1688, dans lesquelles, d'après un exposé des religieuses de cette maison, on en fait remonter l'origine jusqu'au onzième siècle, mais sans pouvoir en donner aucune preuve. Les historiens de Paris la rapportent à l'an 1184[105]. Un auteur plus moderne[106] la place dans le neuvième siècle, plusieurs à d'autres époques, sans qu'aucun fournisse la moindre autorité au soutien de son opinion. Le plus ancien titre qui fasse mention de cet édifice est une lettre de Maurice de Sully, évêque de Paris, au sujet de la donation faite par Thibauld d'une maison sise rue des Lombard, à l'hôpital des pauvres de Sainte-Opportune; cet acte, qui est de 1188, a été publié par Dubreul. Il paroît, par divers autres titres du treizième siècle[107], que cet établissement étoit alors administré par un maître et par des frères; et que dès lors il portoit le nom de Sainte-Catherine, la chapelle ayant été dédiée sous ce vocable[108]. En 1328 le régime avoit été changé, et il y avoit dans cette maison un maître ou proviseur, des frères et des sœurs. Cette union subsista jusqu'au seizième siècle; et depuis, l'administration en fut commise aux seules religieuses, sous l'inspection et l'autorité d'un supérieur ecclésiastique nommé par l'évêque; ce changement se fit, selon les uns, en 1521, selon d'autres, en 1557[109].
Les religieuses de cet hôpital suivoient la règle de saint Augustin. Leurs principales fonctions étoient de loger et de nourrir les femmes ou filles qui cherchoient à entrer en condition; elles leur donnoient l'hospitalité, et le nombre de ces pauvres femmes se montoit ordinairement à quatre-vingt-dix. Elles recevoient aussi les personnes qui arrivoient de la province pour des procès ou affaires particulières, et qui n'avoient pas le moyen de se procurer un asile; enfin elles se chargeoient de faire enterrer au cimetière des Saints-Innocents les personnes noyées ou mortes dans les rues de Paris et dans les prisons[110]. Les statuts d'Eustache du Bellay avoient d'abord fixé le nombre de ces religieuses à neuf; mais la sage administration de leurs revenus leur ayant permis d'augmenter leurs bâtiments, leur communauté se trouvoit, dans les derniers temps, composée de trente sœurs, religieuses ou novices.
Dans ces bâtiments, elles avoient obtenu de comprendre une rue ou ruelle, qui passoit à côté de la principale porte de leur maison, et qui paroît avoir communiqué de la rue Saint-Denis dans celle de la Vieille-Monnoie. Jaillot pense que c'est celle dont il est fait mention dans le Nécrologe de l'église de Paris, sous le nom de ruelle de Garnier-Maufet.
Sur la porte extérieure de cet hôpital étoit une statue de sainte Catherine, faite, en 1704, par Thomas Renaudin, sculpteur de l'académie royale[111].
Cette petite église paroissiale s'élevoit au coin des rues Aubry-le-Boucher et Quinquempoix.
Des traditions et des légendes apocryphes, adoptées par quelques historiens de Paris, en font remonter l'origine jusqu'au septième siècle; les uns prétendent que c'étoit un hôpital dès le temps que saint Fiacre vint à Paris, vers l'an 620, et que ce saint y avoit logé; d'autres ajoutent que ce même lieu servoit aussi d'habitation à saint Josse, fils d'un roi de la petite Bretagne, dans les différents voyages qu'il fit dans cette ville. Toutes ces assertions manquent de preuves suffisantes. Il ne reste aucun titre qui prouve qu'il y eût, au septième siècle, des hôpitaux dans la partie de Paris appelée la Ville. Les actes les moins suspects de la vie de saint Josse ne parlent que d'un seul voyage de ce saint à Paris, où il paroît qu'il ne fit que passer; et l'on ne voit point que saint Fèfre, ou Fiacre, y ait demeuré, ni même qu'il y soit venu. Sans perdre du temps à lever des difficultés si peu importantes, et à rapporter les conjectures des divers auteurs, il nous suffira de dire que la chapelle Saint-Josse n'a pu exister avant le neuvième siècle, puisque le culte de ce saint n'a été établi que depuis ce temps, et que le titre qui l'érige en paroisse est du mois d'avril 1260. Dans ce titre, il n'y est point dit qu'il y eût jamais eu un hôpital en cet endroit; et elle y est représentée comme une petite église nouvellement construite, de novo fundata.
Ce fut à l'occasion des nouveaux murs élevés par Philippe-Auguste que la destination de cette chapelle fut changée. Elle venoit d'être renfermée dans la ville, et les paroissiens de l'église Saint-Laurent, dont le territoire s'étendoit jusque là, représentèrent la nécessité de l'ériger en succursale, ou en paroisse. Ils alléguoient l'éloignement de Saint-Laurent (propter intolerabilem distantiam), et la difficulté d'administrer la nuit et à une telle distance les sacrements aux malades et aux mourants. Ces motifs parurent devoir l'emporter sur l'intérêt personnel du curé de Saint-Laurent, qui s'opposoit à leur juste demande; et les obstacles qu'il avoit fait naître furent levés, moyennant un accord stipulé par des arbitres que l'évêque avoit nommés à cet effet. Il fut convenu que, du consentement du prieur de Saint-Martin-des-Champs, qui nommoit à la cure de Saint-Laurent, et du curé de cette dernière église, la chapelle Saint-Josse seroit déclarée paroissiale, moyennant certaines redevances envers les deux parties intéressées, et qu'elle auroit pour paroissiens tous ceux qui, dans la nouvelle enceinte, étoient auparavant de la paroisse Saint-Laurent.
Le chevet de cette chapelle étoit autrefois tourné vers l'orient: lorsqu'on la reconstruisit, en 1679, l'autel fut placé au nord, contre l'ancien usage, et il resta dans cette position jusqu'à la destruction de l'église. C'étoit un bâtiment très-petit et de forme carrée; le portail avoit été élevé, jusqu'à la première corniche, sur les dessins d'un habile architecte de ce temps, nommé Gabriel le Duc; mais on ne les suivit point pour le reste de l'édifice, que l'on fit moins long et moins haut qu'il ne l'avoit projeté.