STATUES ET AUTRES ORNEMENTS
DU JARDIN DES TUILERIES EN 1789.
SUR LA TERRASSE QUI BORDE LE CHÂTEAU.
Deux Nymphes chasseresses, par Coustou l'aîné.
Un chasseur assis, par le même.
Un faune jouant de la flûte, par Coyzevox.
Une hamadryade qui semble l'écouter, par le même.
Une Flore, par le même.
Un vase, par Robert.
Un autre, par Le Gros.
Pluton enlevant Proserpine, par Regnaudin.
La mort de Lucrèce, commencée par Théodon, et finie par Pierre Le Pautre.
Énée portant son père Anchise, par le même.
L'enlèvement d'Orithye, commencé par Marsy, et terminé par Flamen.
AU BOUT DE LA GRANDE ALLÉE, EN FACE DU GRAND BASSIN.
Annibal comptant les anneaux des chevaliers romains tués à la bataille de Cannes, par Sébastien Slootz.
L'Hiver et le Printemps, par Le Gros.
La Vestale, par le même.
Jules César, par Nicolas Coustou.
L'Automne et l'Été; la statue d'Agrippine, copiée d'après l'antique.
AU-DELÀ DU BASSIN.
Le Tibre et le Nil, figures colossales copiées d'après l'antique.
La Seine et la Marne, par Nicolas Coustou.
La Loire et le Loiret, par Vanclève.
À L'ENTRÉE DU PONT TOURNANT.
Deux chevaux ailés, dont l'un est monté par une Renommée, et l'autre par un Mercure. Ces deux figures, de la main de Coyzevox, étoient autrefois à Marly[515].
Elle étoit située à l'extrémité de la terrasse des Tuileries, du côté de la rivière, et terminoit la dernière enceinte, commencée sous Charles IX et achevée sous Louis XIII[516].
Le nom de cette porte, qui n'a été démolie qu'en 1730, et la date de sa construction, ont fait naître des opinions contradictoires et de longs débats parmi les historiens de Paris. D. Félibien a prétendu d'abord qu'il n'y avoit de différence que dans le nom entre la porte Neuve et celle de la Conférence; puis il dit dans un autre endroit qu'on bâtissoit cette porte en 1659, dans le temps des conférences entre les ministres de France et ceux d'Espagne, lesquelles furent suivies de la paix des Pyrénées. D'autres pensent qu'elle fut élevée sous François Ier, et reconstruite lors de ces dernières conférences. Sauval, après en avoir parlé quelque part comme d'un monument existant déjà du temps de Charles IX, semble ailleurs la confondre avec la porte Neuve. Le sixième plan de Delamare la présente également comme déjà bâtie sous le même règne. Enfin Piganiol, qui a cru être mieux instruit, dit «qu'il ne paroît pas, par les historiens contemporains, que, pour lors, ni long-temps après, il y eût ici une porte.» Et il ajoute «qu'il n'étoit pas difficile à nos historiens d'éviter plusieurs fautes qu'ils ont faites à ce sujet; qu'ils n'avoient qu'à jeter les yeux sur l'estampe que Perelle en a faite, et qu'ils auroient vu que cette porte fut élevée en 1633, et qu'il est assez vraisemblable que le nom de porte de la Conférence lui a été donné à l'occasion des conférences de Surène entre les députés du roi et ceux de la ligue, qui commencèrent le 29 avril 1593.»
Toutes ces assertions semblent peu exactes. 1o Il est impossible d'accorder que la porte Neuve, qui étoit presque dans l'alignement de la rue Saint-Nicaise, et celle de la Conférence, située au bout des Tuileries, aient été la même porte. 2o Il n'est guère probable que cette dernière subsistât sous François Ier, ni même sous les deux, règnes suivants, puisque le jardin des Tuileries n'existoit pas encore. 3o Il n'y a guère d'apparence qu'elle doive son nom aux conférences de Surène, puisque l'historien qui rapporte cette opinion prétend qu'elle ne fut bâtie que quarante ans après ces conférences; et du reste il est certain qu'elle ne peut l'avoir reçu de celles qui précédèrent en 1659 la paix des Pyrénées; car elle se trouve déjà figurée sur des plans qui ont été tracés en 1608 et 1620[517], et désignée sous ce nom dans différents mémoires qui ont également paru avant cette époque; 4o Le raisonnement que l'on fait pour prouver qu'elle n'existoit pas sous Henri III, parce qu'il sortit de Paris par la porte Neuve[518], ne peut paroître valable, puisqu'il est dit que le roi, après être sorti par cette porte, se rendit au Jardin des Tuileries, aux Feuillants, etc. Cette circonstance ne prouve clairement qu'une chose, c'est que la porte Neuve n'étoit pas la même que celle de la Conférence, située en-deçà du palais et du jardin; et dire que les historiens qui ont rapporté ce fait n'ont pas parlé de cette dernière porte, ce n'est pas démontrer qu'elle ne fût pas déjà bâtie à cette époque.
Le commissaire Delamare a été la cause de cette dernière erreur, parce qu'il est le premier qui ait confondu ces deux portes ensemble, en disant «que la porte Neuve, proche le Louvre, fut reculée, en 1566, jusqu'au lieu où elle est à présent.» Il est certain cependant qu'elles ont existé ensemble, comme on peut s'en convaincre par le plan de Boisseau, de 1643, celui de Gomboust, de 1652, et le sixième plan que Delamare lui-même a donné. De tout ceci on peut conclure que cette porte fut construite peu de temps après qu'on eut entouré de murs l'emplacement du jardin des Tuileries[519]. En effet, il n'est pas vraisemblable que l'extrémité de ce jardin fût bordée, comme elle l'étoit, d'un fossé qui alloit jusqu'à la rivière, sans supposer en même temps une porte et un pont-levis pour empêcher ou faciliter la communication du chemin qui régnoit le long de ce jardin, du côté de l'eau, et qui conduisoit à la porte Neuve, située au milieu de la galerie.
En sortant des Tuileries par la porte du nord, et rentrant dans la rue Saint-Honoré, le premier monument que l'on rencontre est l'église paroissiale de Saint-Roch. L'origine de cette église est très-connue et ne présente aucune obscurité.
L'emplacement sur lequel elle est bâtie étoit anciennement occupé par une grande maison accompagnée de jardins; on l'appeloit l'hôtel Gaillon, et ce nom étoit devenu celui du quartier où elle étoit située. À côté de cet hôtel s'élevoit une chapelle, sous l'invocation de Sainte-Suzanne, dont on ignore l'origine et le fondateur[520]. Auprès de ce petit monument, à l'endroit où l'on a construit depuis le portail et les marches de l'église, une autre chapelle avoit été bâtie, dès l'an 1521, sous le titre des Cinq-Plaies, par Jean Dinocheau, marchand de bétail, et Jeanne de Laval sa femme. Les habitants de ce quartier, qui étoit compris dans la circonscription de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, s'étant considérablement multipliés, formèrent le dessein de faire construire une église succursale de cette paroisse, qu'ils trouvoient trop éloignée; et la chapelle des Cinq-Plaies leur parut propre à remplir cet objet.
Étienne Dinocheau, fourrier ordinaire du roi, et neveu du fondateur, bien loin de s'opposer à ce dessein, en rendit l'exécution plus facile, tant par la générosité qu'il eut de renoncer aux droits qu'il pouvoit avoir sur cette chapelle, que par la cession qu'il fit, le 13 décembre 1377, d'un grand jardin et d'une place qui en dépendoit. Le 15 octobre suivant, les habitants achetèrent encore la chapelle de Gaillon, dite de Sainte-Suzanne, avec ses dépendances; et ce fut sur ces divers terrains que fut construite la succursale, dans des dimensions beaucoup plus petites et avec bien moins de magnificence que le monument qui existe à présent.
Les historiens de Paris ne sont pas d'accord sur l'année où l'on acheva de bâtir cette première église. Mais comme ils ne diffèrent entre eux que de deux ou trois ans, nous n'entrerons pas dans la discussion des raisons de cette différence, laquelle ne présenteroit aucun résultat intéressant. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que la permission de l'official pour l'érection de cette succursale est du 15 août 1578; et l'on peut supposer que la construction de l'édifice dura deux ou trois ans. On la consacra sous l'invocation de Saint-Roch, parce que ce nom étoit celui d'un hôpital[521] que Jacques Moyen ou Moyon, Espagnol de naissance, avoit commencé à établir sur cet emplacement, et qu'il se vit obligé de céder aux paroissiens.
L'église Saint-Roch resta pendant assez long-temps dépendante de Saint-Germain-l'Auxerrois; et, suivant l'usage observé dans la hiérarchie ecclésiastique, le curé de cette paroisse en nommoit le desservant. Cet état de choses dura jusqu'en 1633, où elle fut érigée en église paroissiale par François de Gondi, alors archevêque de Paris. À cette époque, le nombre de ses paroissiens étoit déjà considérablement augmenté; et comme il ne cessoit encore de s'accroître de jour en jour, il arriva, quelques années après, que cette église se trouva trop petite pour que le service divin pût s'y faire commodément. Alors les marguilliers furent autorisés à acheter la totalité du terrain qui dépendoit de l'hôtel Gaillon; et, en 1653, on jeta les fondements de l'église que nous voyons aujourd'hui.
Elle fut commencée sur les dessins de J. Le Mercier, alors premier architecte du roi. Ce fut Louis XIV qui en posa la première pierre, dans laquelle on plaça deux médailles, dont l'une portoit le portrait de ce prince, l'autre celui d'Anne d'Autriche, et toutes les deux au revers l'image de saint Roch. Une inscription gravée sur cette pierre indiquoit le nom des fondateurs et la date de la fondation.
La situation du terrain ne permit pas de suivre l'antique usage, et de tourner au levant le chevet de cette église: il est exposé au nord. Le bâtiment en resta long-temps imparfait, sans être voûté, et n'ayant qu'un simple plafond de bois. Discontinué et repris plusieurs fois pendant le cours du dix-septième siècle, il fut enfin achevé dans le dix-huitième par les libéralités du roi et les dons généreux de plusieurs riches paroissiens.
Le grand portail qui donne sur la rue Saint-Honoré fut construit le dernier par Jules-Robert de Cotte, intendant général des bâtiments du roi; et directeur général de la monnoie et des médailles, d'après les dessins de Robert de Cotte son père, premier architecte de Louis XIV et de Louis XV. La première pierre en fut posée le 1er mars 1736. Ce portail, assez purement exécuté, a eu beaucoup de réputation, et semble avoir servi de modèle à la plupart de ceux qui ont été élevés depuis, quoiqu'il ne soit lui-même qu'une imitation du style peu sévère de Mansard: c'est une décoration en bas-relief composée de deux ordres dorique et corinthien, où il règne une certaine harmonie, mais dans laquelle on chercheroit vainement cet effet imposant des péristyles, dont les colonnes isolées non-seulement présentent un utile abri, mais n'ont pas besoin, comme ces surfaces monotones, de cette multiplicité de ressauts et de profils, au moyen desquels on essaie d'offrir à l'œil quelques foibles projections d'ombres, et de rompre leur fatigante uniformité.
On a suppléé, par des groupes et des ornements très-soigneusement finis, à ce manque d'effet; et les connoisseurs ont pu distinguer dans ces travaux le passage du style usité au siècle de Louis XIV à celui dont la maigreur et l'affectation ont ensuite caractérisé les productions du règne de Louis XV. Les figures sculptées par Claude Francin, de l'Académie royale de sculpture, représentoient, en deux groupes, quatre pères de l'Église avec les attributs qui leur conviennent; les armes du roi, qui remplissoient le fronton, et la croix qui le surmontoit, étoient de la main du même sculpteur[522]. Les ornements ont été exécutés par Louis de Montceau, de l'académie des Maîtres. Le style de ces divers morceaux étoit tel, que si l'on n'y trouvoit pas toute la dépravation qui, dans les arts d'imitation, fut le caractère du siècle dernier, on y reconnoissoit du moins les premières traces du mauvais goût qui l'a si rapidement amenée.
Ce portail a quatorze toises de largeur sur treize toises trois pouces d'élévation, depuis le pilier du perron jusqu'à la pointe du fronton. Une heureuse disposition du terrain a obligé d'y placer un grand nombre de marches, ce qui produit un bon effet et annonce dignement un édifice consacré à la religion[523].
La distribution intérieure de l'église Saint-Roch offre des singularités qu'on ne rencontre dans aucun autre monument du même genre à Paris. Elle est composée d'une nef et trois chapelles, qui se suivent dans l'alignement du portail, et se prolongent ainsi en ligne droite jusqu'à l'extrémité de l'édifice. Les bas-côtés de la nef, également prolongés derrière la première chapelle, consacrée à la Vierge, tournent ensuite autour de la seconde qui est celle de la Communion[524]. La troisième, qu'on nomme chapelle du Calvaire[525], est une espèce de rotonde coupée que l'on a ajouté depuis à l'église, et qui se rattache à ces constructions. Il résulte de cette disposition et de la forme du maître-autel, construit à la romaine et placé au rond-point du chœur, que, du portail de l'église, l'œil traversant la nef et l'arcade au bas de laquelle cet autel est posé, plonge dans la profondeur immense de cette enfilade de chapelles, qui, toutes les trois, sont éclairées par une lumière différente et dégradée à dessein, ce qui produit un effet presque théâtral, et peu convenable peut-être à un édifice sacré.
La nef de cette église, composée d'arcades d'une assez belle proportion, est décorée d'un ordre de pilastres doriques, couronné d'un entablement denticulaire, lequel se trouve aussi répété dans le pourtour de la croisée. Les deux chapelles qui la suivent offrent un ordre de pilastres corinthiens disposés de la même manière; et le long des bas-côtés, on a établi un assez grand nombre de petites chapelles, dont les autels sont placés de manière qu'on peut les apercevoir de la nef, à travers les percées des arcades[526].
Cette église étoit très-riche et peut-être trop riche en peintures et en sculptures: les archivoltes des arcades sont encore chargées de trophées et de figures; la même profusion d'ornements se fait remarquer dans les croisées; et malheureusement toutes ces décorations, faites dans une époque de décadence, sont du plus mauvais goût.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-ROCH EN 1789.
TABLEAUX.
Dans la seconde chapelle à gauche en entrant, sainte Élisabeth, par le Lorrain.
Dans la troisième, une Nativité, par le Moine.
Dans la sixième, le martyre de saint André, par Jouvenet.
Dans la dernière, un saint François d'Assise, par Michel Corneille.
Dans une chapelle à côté du chœur, saint Louis mourant, donnant ses derniers conseils à son fils Philippe-le-Hardi, par Antoine Coypel.
Dans la chapelle de la croisée à gauche, saint Denis prêchant la foi en France, par Vien.
Dans celle de la droite, un tableau de Doyen, sujet de la guérison des ardents.
La coupole de la chapelle de la Vierge offre une Assomption de la Vierge, peinte à fresque, par Pierre, ouvrage au-dessous du médiocre, et loué avec l'emphase la plus ridicule par tous les compilateurs qui ont donné des descriptions de Paris. Le même peintre a représenté sur la coupole de la chapelle suivante le triomphe de la religion.
Les quatre Évangélistes que l'on voyoit dans l'attique de la première coupole avoient été exécutés par Louis Silvestre, Verdot et Desormay.
SCULPTURES.
Aux deux côtés de la principale porte du chœur étoient deux chapelles décorées en marbre, par Coustou le jeune, architecte. Chacune étoit ornée d'une statue: la première, par Falconnet, représentait J.-C. au jardin des Olives; la seconde, saint Roch, par Nicolas Coustou.
Les deux chapelles des croisées étoient également incrustées d'ornements en marbre, sur les dessins de Coustou jeune.
La chapelle de la Communion offrait une Annonciation en marbre blanc, par Falconnet; Jésus-Christ tenant sa croix, et saint Roch, par François Anguier. Au-dessus, on avoit pratiqué une gloire céleste de cinquante pieds sur trente, dont les rayons, mêlés de nuages et de chérubins, partoient d'un transparent lumineux, ce qui produisoit une espèce d'illusion qui, dans un lieu saint, rappeloit un peu trop les gloires de l'Opéra.
Aux deux côtés de l'autel, dans la chapelle de la Vierge, étoient deux statues en bronze doré, de huit pieds de proportion, représentant les prophètes David et Isaïe.
La chapelle du Calvaire étoit ornée de plusieurs groupes de figures qui composoient des scènes intéressantes. On y voyoit un Jésus crucifié et la Madeleine éplorée au pied de la croix, par Anguier. Ce groupe étoit placé au sommet de la montagne. Deux soldats préposés à la garde du tombeau, occupoient l'un des côtés. Du bas de la montagne on montoit à ce calvaire par deux portes taillées dans le roc. L'autel étoit en marbre bleu turquin, et les ornements qui le décoroient avoient été exécutés sur les dessins de Falconnet, sculpteur, et de Boulée, architecte[527].
TOMBEAUX ET SÉPULTURES.
Dans cette église avoient été inhumés:
Dans un caveau pratiqué à l'entrée de la chapelle de la Vierge, Marie-Anne de Bourbon-Conti, fille naturelle de Louis XIV et de la duchesse de la Vallière, morte en 1739.
Dans la sixième chapelle à gauche, André Le Nôtre, intendant et architecte des jardins de Louis XIV, mort en 1700[528].
Dans la dernière chapelle du même côté, le comte Fortuné Ragony, mort en 1723[529]; et Claude François Bidal, marquis d'Asfeld, maréchal de France, mort en 1743[530].
Dans la nef, Nicolas Mesnager, habile négociateur sous le règne de Louis XIV, mort en 1714[531].
Les deux frères François et Michel Anguier, sculpteurs célèbres, morts, le dernier en 1686, le premier en 1699.
Pierre Corneille, le créateur de la tragédie moderne, et l'un des plus beaux génies de son siècle, mort en 1684.
Antoinette du Ligier de la Garde, marquise Deshoulières, célèbre par ses poésies, morte en 1694. Antoinette Thérèse Deshoulières sa fille, connue aussi par quelques poésies, morte en 1718.
Pierre Louis Moreau de Maupertuy, mathématicien habile, mort en 1759[532].
François Séraphin Régnier Desmarets, poète françois, mort en 1713.
Alexandre Lainez, connu par quelques poésies agréables, mort en 1710.
La circonscription de la paroisse de Saint-Roch commençoit à la partie de la rue Saint-Honoré où étoit autrefois la boucherie des Quinze-Vingts, c'est-à-dire au coin de la rue des Boucheries; elle embrassoit ensuite les rues de l'Échelle et de Saint-Louis en totalité, les deux côtés de la rue Saint-Honoré jusqu'à la porte du même nom, puis une partie de la rue du Luxembourg et des Capucines, la rue de Louis-le-Grand et la rue Neuve-Saint-Augustin en entier; reprenant ensuite la rue de Richelieu à la rue de Ménars, elle comprenoit les maisons à droite de cette rue jusqu'à celle Saint-Honoré, dont elle avoit également le côté droit jusqu'à la rue des Boucheries, point de départ[533].
À côté de ce monument étoit placée une institution aussi importante qu'utile, connue sous le nom de communauté de Sainte-Anne, fondée par Nicolas Fromont ou Frémont, grand audiencier de France, en faveur des pauvres filles de la paroisse de Saint-Roch, à l'effet de leur procurer, avec une instruction chrétienne, une industrie suffisante pour leur faire gagner honnêtement leur vie. Pour l'exécution de ce dessein, cet homme charitable acheta un emplacement appartenant à la fabrique de Saint-Roch, y fit construire une maison convenable pour l'objet qu'ils étoit proposé, et ajouta à ce premier bienfait une rente de quatre cents livres sur l'Hôtel-de-Ville. Plusieurs personnes pieuses concoururent, par leurs libéralités, au succès de cet établissement, qui fut confirmé par le roi et l'archevêque, au mois de mars 1686. Cette communauté, établie rue Neuve-Saint-Roch, étoit composée de quinze sœurs, qui, animées d'un zèle que la religion peut seule inspirer, enseignoient gratuitement aux filles pauvres de la paroisse la couture, la tapisserie, la dentelle, et tous les ouvrages qui conviennent à leur sexe. Cet établissement a été administré jusqu'au commencement de la révolution[534], conformément aux intentions de son pieux fondateur, dont le nom doit être cher aux amis de la religion et de l'humanité.
Ce couvent, devenu si fameux depuis la révolution, étoit situé entre l'église Saint-Roch et la place Vendôme.
Il y avoit autrefois à Paris plusieurs couvents de l'ordre des frères prêcheurs, connus en France sous le nom de Jacobins, dénomination qu'ils prirent d'une chapelle sous l'invocation de saint Jacques, qui leur fut cédée, en 1217, lors de leur premier établissement en France. Le couvent dont il s'agit ici, situé rue Saint-Honoré, étoit d'une fondation beaucoup plus moderne, et habité par les jacobins dits réformés. Voici ce qui donna lieu à cette réforme.
Il paroît que l'ordre des frères prêcheurs, institué au commencement du treizième siècle par saint Dominique, sans s'écarter entièrement des règles prescrites par son fondateur, commençoit cependant à se relâcher de sa première ferveur, lorsque le P. Sébastien Michaelis forma le dessein de rétablir la règle dans toute sa pureté, et d'en bannir le relâchement et tous les abus qui s'y étoient insensiblement introduits. Il commença par faire adopter sa réforme dans quelques couvents du Languedoc et de la Provence. Le chapitre général de l'ordre des frères prêcheurs, qui se tint à Paris en 1611, et auquel le P. Michaelis fut député, parut à ce saint moine une occasion favorable pour y proposer le même réglement, et l'introduire à la fois dans la capitale et dans les autres provinces du royaume. Cependant, quoique le général favorisât les vues du réformateur, les jacobins du grand couvent de Paris s'opposèrent si fortement à tout projet d'innovation, que le chapitre ne crut pas devoir adopter le changement proposé. Trompé dans ses espérances, le P. Michaelis n'en poursuivit pas moins son dessein; et sentant redoubler son zèle par les obstacles mêmes qui lui étoient opposés, il ne craignit point de s'adresser au roi lui-même et à la reine régente, Marie de Médicis, pour obtenir la permission de bâtir un couvent de frères prêcheurs de sa réforme; ce qui lui fut accordé par lettres-patentes du mois de septembre 1611, enregistrées le 23 mars 1613. Henri de Gondi, évêque de Paris, ne se contenta pas d'approuver ce nouvel établissement par sa lettre du 8 avril 1612, il mérita d'en être regardé comme le principal fondateur par le don qu'il fit à ces religieux d'une somme de cinquante mille livres. Ce fut avec ce secours, et au moyen des libéralités du sieur Tillet de La Bussière, et de quelques autres personnes pieuses, qu'ils achetèrent un enclos de dix arpents, où ils firent construire leur église et leur couvent tels qu'ils existoient encore en 1789.
Ces bâtiments étoient d'une architecture extrêmement médiocre, mais ils contenoient quelques objets d'arts, et plusieurs monuments dont nous allons donner une courte description.
TABLEAUX.
Au-dessus du maître-autel, un excellent tableau de Porbus, où ce peintre avoit représenté l'Annonciation, titre sous lequel cette église étoit dédiée.
Dans la seconde chapelle, à droite du portail, un saint François du même peintre. Dans la cinquième, un tableau de Colombel. Dans une autre, deux Apôtres, par Rigaud. Une descente de croix d'après Le Brun, par Houasse.
Deux tableaux attribués à Mignard, un Ecce homo et une Mère de douleur.
Dans la salle du conseil.
Plusieurs portraits peints par Rigaud, savoir: ceux de Louis XIV, du dauphin, de la duchesse d'Orléans, douairière; de la comtesse de Toulouse, du cardinal de Fleury, etc.
SCULPTURES.
Dans une chapelle à gauche, richement décorée, étoit le mausolée de François Blanchefort de Créqui, maréchal de France. Ce monument avoit été exécuté sur les dessins de Le Brun, par Coyzevox et Joly. Le buste du maréchal, représenté à mi-corps, cuirassé et joignant les mains, étoit l'ouvrage du premier de ces deux sculpteurs. Un grand bas-relief en bronze, de la main du second, offroit une image de la bataille de Kochersberg, en Alsace, gagnée par cet illustre capitaine[535].
Vis-à-vis la chaire étoit placé le tombeau de Pierre Mignard. Ce mausolée, ouvrage du sculpteur Le Moine, fut déposé depuis au musée de la rue des Augustins. La comtesse de Feuquière, fille de ce peintre célèbre, y est représentée à genoux, et priant Dieu pour son père. Deux génies l'accompagnent. Au-dessus est le buste de Mignard, par Desjardins. C'est un monument mal conçu et encore plus mal exécuté, quoique extrêmement vanté dans toutes les descriptions de cette église.
André Félibien, historiographe des bâtiments du roi, auteur de plusieurs ouvrages estimés, et son fils, Nicolas-André Félibien, prieur de Saint-Étienne de Virazel, avoient aussi leur sépulture dans cette église.
Cette maison possédoit un cabinet d'histoire naturelle très-curieux, formé par les soins du P. Labat, connu par ses relations d'Afrique et d'Amérique. La bibliothèque, composée d'environ trente-deux mille volumes, contenoit des éditions rares et quelques manuscrits précieux[536].
C'est dans la salle de cette bibliothèque que se rassembla depuis cette horde de frères prêcheurs institués par le génie du mal, et dont les prédications ont eu des effets qui épouvantent encore le monde, et feront à jamais l'horreur de la postérité[537].
Cette place, qui fut d'abord connue sous le nom de Place des Conquêtes et de Louis-le-Grand, a pris ensuite celui de Vendôme, parce qu'elle fut faite sur l'emplacement qu'occupoit l'hôtel de ce nom.
Lorsque Charles IX eut formé le dessein d'étendre l'enceinte de Paris, et d'y renfermer les Tuileries, chacun s'empressa de bâtir dans le faubourg Saint-Honoré, qui commençoit, à cette époque, à l'endroit où étoient les Quinze-Vingts. Sur l'emplacement qu'occupe actuellement la place Vendôme, les ducs de Retz avoient fait élever un hôtel assez vaste, accompagné de jardins[538]. En 1603, la duchesse de Mercœur acheta cette habitation, et fit en même temps l'acquisition de plusieurs grands terrains qui l'environnoient, dans l'intention de faire abattre l'hôtel, d'en faire construire un plus considérable, et de fonder auprès une église et un couvent pour les Capucines nouvellement instituées. Ces deux projets furent exécutés à la fois, et elle posa elle-même la première pierre du couvent le 29 juin 1604. L'hôtel de Mercœur passa ensuite dans la maison de Vendôme, dont il prit le nom, par le mariage de Françoise de Lorraine, fille unique du duc de Mercœur, avec César, duc de Vendôme, fils légitimé de Henri IV.
Louvois, qui avoit succédé à Colbert dans la charge de surintendant général des bâtiments, voulant signaler son ministère par quelques monuments remarquables, inspira à Louis XIV le dessein de faire ouvrir une grande place, pour faciliter les communications entre la rue Saint-Honoré et la rue Neuve-des-Petits-Champs. Pour l'exécution de ce projet, il proposa au roi d'acheter[539] le vaste emplacement qu'occupoit l'hôtel de Vendôme; et comme le couvent des Capucines nuisoit à l'exécution de ce projet, on leur fit bâtir dans la rue Neuve-des-Petits-Champs l'église et le couvent qu'elles occupoient encore au commencement de la révolution. Elles y furent transférées en 1689, et l'on abattit les anciens bâtiments qu'elles avoient occupés.
Suivant le plan alors adopté pour cette place, elle devoit former un grand carré de soixante-dix-huit toises de large sur quatre-vingt-six de long, et n'avoir que trois faces, l'entrée du côté de la rue Saint-Honoré restant ouverte dans toute sa largeur. Les bâtiments qui l'auroient environnée étoient destinés à recevoir la bibliothèque du roi, les différentes académies, et à former les hôtels des monnoies et des ambassadeurs extraordinaires. La mort de Louvois suspendit l'exécution de ce grand projet, qui fut ensuite entièrement abandonné.
Quelques années après (le 7 avril 1699), le roi fit présent à la ville des emplacements acquis en 1685, et de tous les matériaux déjà rassemblés, avec la faculté de les vendre; mais sous la condition qu'elle feroit construire au même endroit une nouvelle place d'après un autre plan, et en outre qu'elle se chargeroit de faire bâtir à ses frais, au faubourg Saint-Antoine, un hôtel pour la seconde compagnie des mousquetaires. La ville accepta ce traité, et rétrocéda tous ses droits, le 10 mai suivant, au sieur Masneuf, moyennant la somme de 620,000 livres, à la charge par lui de faire démolir les constructions commencées, et d'exécuter pour l'érection de la place le nouveau plan adopté, lui fixant pour terme de cette opération le 1er du mois d'octobre 1701; ce qui fut exécuté.
Cette place, bâtie sur les dessins de Jules-Hardouin Mansard, a de diamètre soixante-quinze toises sur soixante-dix. Sa coupe présente des pans dans les angles, et par conséquent huit façades. Un grand ordre corinthien élevé sur un soubassement qui a de hauteur les cinq huitièmes de l'ordre, forme la décoration de ces façades; au-dessus de l'entablement corinthien sont des lucarnes en pierre, de forme alternativement variée.
Les pans coupés des angles sont composés d'un avant-corps de trois arcades, et de deux arrière-corps qui en ont chacun une. Ces avant-corps ainsi que les pans, comparés avec le diamètre de la place, sont trop petits; de telles lignes forment d'ailleurs un effet désagréable, et devroient toujours être exclues de l'architecture des grands édifices, dont une simplicité noble est le caractère essentiel.
Au milieu des grandes façades s'élèvent deux grands corps d'architecture symétrique. Ils présentent chacun cinq ouvertures, une de chaque côté en arrière-corps et trois en avant-corps, et sont couronnés de frontons, dont la grandeur est égale à celle des pans coupés. Ces deux constructions font un assez bel effet; cependant on y remarque des fautes impardonnables: par exemple, celle de les avoir ornées de colonnes engagées, tandis qu'il y avoit assez d'espace pour isoler ces colonnes, et que, dans le cas contraire, elles devoient être remplacées par des pilastres; une faute plus grande encore est d'y avoir introduit des colonnes jumelles, qui, pénétrées mutuellement l'une par l'autre avec leurs chapiteaux, présentent un effet absurde et presque monstrueux que les bons architectes ont toujours évité. La hauteur de l'ordre comprend deux étages[540].
Enfin cette place étoit mal percée, et quoique vaste, et dans son ensemble d'une assez belle ordonnance, elle n'offroit encore, il y a quelques années, que deux issues, dont la disposition étoit même si mauvaise, qu'on ne pouvoit la découvrir que de côté, en passant dans la rue Saint-Honoré ou dans celle des Petits-Champs. Cependant personne n'ignore que le principal mérite d'une place publique est dans sa situation, et qu'elle doit être disposée de manière qu'on puisse l'apercevoir de très-loin, et la traverser dans tous les sens[541].
Les hôtels qui l'environnent furent presque tous bâtis par des fermiers-généraux, et sous la conduite des meilleurs architectes[542]. Cependant il restoit encore, en 1619, des places vides qui furent toutes achetées par Law avec les billets de banque qu'il avoit introduits.
Au milieu de cette enceinte, entièrement composée de somptueux édifices, étoit autrefois placée la statue équestre de Louis XIV. Cette statue, d'un beau caractère, étoit de la main de Girardon. Elle avoit vingt-un pieds de hauteur, et fut fondue d'un seul jet[543], le 1er décembre 1692, par Jean-Balthazar Keller. Le 13 août 1699, ce monument colossal fut posé sur un piédestal de marbre blanc, de trente pieds de haut, sur vingt-quatre de long et treize de large, orné de cartels, de bas-reliefs et de trophées de bronze doré. Sur ses quatre faces étoient des inscriptions latines[544] relatives aux grandes actions du monarque, et exprimant particulièrement la reconnoissance de la ville de Paris pour les bienfaits dont il l'avoit comblée[545].
Le monastère des Feuillans étoit situé rue Saint-Honoré, vis-à-vis la place Vendôme. C'étoit une congrégation particulière de religieux réformés de l'ordre de Cîteaux, qui avoit pris son nom de l'abbaye de Notre-Dame des Feuillans dans le diocèse de Rieux, à quelques lieues de Toulouse. Jean de la Barrière, qui en étoit abbé commendataire en 1563, voulant consacrer le reste de ses jours à la pénitence, conçut le dessein d'y faire revivre dans toute sa rigueur l'ancienne observance de saint Benoît. En conséquence il prit l'habit religieux, fit profession dans cet ordre le 12 mai 1573, et s'occupa dès ce moment de mettre à exécution le projet de réforme qu'il avoit médité. Malgré les austérités extraordinaires qu'il pratiquoit, il eut bientôt un nombre de disciples assez considérable pour pouvoir en former une communauté, dont il fut reconnu abbé régulier en 1577, et béni comme tel dans l'église de la Dorade, à Toulouse, le 14 septembre de la même année. Cet établissement fut définitivement constitué, et la nouvelle réforme adoptée, quoiqu'elle passât en plusieurs points la sévérité de la règle primitive de Cîteaux. Les religieux devoient partager tout leur temps entre l'oraison, la psalmodie et le travail des mains; ils marchoient nu-pieds, la tête nue; dormoient tout vêtus sur des planches, et leur nourriture n'étoit que du pain le plus grossier, quelques herbes cuites ou crues et de l'eau pure. L'huile, le beurre, le poisson leur étoient interdits en tout temps, ainsi que la chair et le vin; du reste ils gardoient une solitude exacte, et un silence perpétuel.
Les merveilles qu'on publioit partout de l'abbé de Feuillans et de sa nouvelle communauté excitèrent la curiosité de Henri III. Ce prince voulut voir Jean de La Barrière, et lui écrivit lui-même le 20 mai 1583, pour lui ordonner de se rendre à Paris. Le saint abbé obéit, et y arriva au mois d'août suivant. Il prêcha devant le roi, et dans plusieurs églises, avec un succès qui répondit à la haute estime que tout le monde avoit conçue de son mérite. Henri III, charmé de son éloquence et touché de sa vie édifiante, voulut le retenir auprès de sa personne, et ne lui permit de retourner à Feuillans qu'à condition qu'il reviendroit dans la capitale, où il se proposoit de lui faire bâtir un monastère. Toutefois les ordres donnés à cet effet ne furent exécutés qu'en 1587. Alors Jean de La Barrière se mit une seconde fois en chemin pour Paris, accompagné de soixante-deux religieux de sa réforme. Ces pieux voyageurs partirent de Toulouse en procession, marchant deux à deux, la croix en tête, et pratiquant, pendant vingt cinq jours qu'ils mirent à faire cette longue route, tous les exercices spirituels qu'ils étoient tenus de faire dans le cloître. Ils arrivèrent le 9 juillet de la même année.
Henri III, qui étoit alors à Vincennes avec toute sa cour, envoya quelques seigneurs au-devant d'eux jusqu'à Charenton, et sortit lui-même de son château pour les recevoir. Ces religieux demeurèrent dans un prieuré de l'ordre de Grandmont, situé dans le bois de Vincennes, jusqu'au 7 du mois de septembre suivant, qu'ils en sortirent pour prendre possession de l'église et du couvent que le roi leur avoit fait bâtir au faubourg Saint-Honoré[546].
Cette nouvelle congrégation fut approuvée par le pape Sixte V, et érigée en titre par sa bulle du 3 novembre 1587, sous le nom de Congrégation de Notre-Dame de Feuillans. Elle fut distraite de la juridiction de l'abbé de Cîteaux, par Clément VIII, le 4 septembre 1592. Peu de temps après, ce souverain pontife jugea à propos de modérer la rigueur excessive et presque incroyable de cette réforme par sa bulle du 8 novembre 1595, et la rendit ainsi supportable en la rapprochant davantage de la règle de saint Benoît[547].
Les monastères qui embrassèrent cette nouvelle institution s'étant considérablement multipliés, tant en Italie qu'en France, Urbain VIII crut convenable, en 1630, de diviser les Français et les Italiens en deux congrégations différentes, gouvernées chacune par un général de leur nation. Celui de France étoit abbé né de Notre-Dame de Feuillans, et s'élisoit tous les trois ans dans le chapitre général, lequel pouvoit le continuer encore pendant trois autres années seulement. Ce général avoit le droit de visiter les maisons de son ordre, et d'y faire plus ou moins de séjour; mais, pendant les trois années de son généralat, il étoit obligé à dix-huit mois de résidence à Feuillans. Cet usage s'observoit très-exactement.
Henri IV ne fut pas moins favorable à cette congrégation que l'avoit été son prédécesseur: non-seulement il la confirma dans la propriété de tout ce qui lui avoit été donné par Henri III, mais encore il déclara qu'il vouloit partager avec ce prince le titre de son fondateur, et lui accorda tous les priviléges et prérogatives dont jouissoient les maisons de fondation royale.
La maison que Henri III avoit fait bâtir pour les Feuillans étoit petite et peu commode; les libéralités de Henri IV, et les dons que ces religieux obtinrent de la piété des fidèles[548], leur fournirent bientôt les moyens de faire construire un nouvel édifice plus spacieux et plus beau. Les bâtiments, auxquels le roi mit la première pierre en 1601, furent achevés en 1608, et le 5 août de la même année l'église fut dédiée par le cardinal de Sourdis, sous l'invocation de saint Bernard.
Cependant le portail de ce dernier monument n'existoit point encore; et ce ne fut qu'en 1629, sous le règne de Louis XIII, qu'on pensa à l'exécuter. François Mansard en fut l'architecte, et ce fut, dit-on, le coup d'essai de cet homme célèbre. Ce portail, qui a joui d'une grande réputation, mérite que nous en donnions une description un peu détaillée.
Il étoit composé de deux ordres de colonnes, l'un ionique, l'autre corinthien. Les colonnes de l'avant-corps étoient isolées, et celles des extrémités engagées. L'entablement de ces ordres retournoit sur chaque accouplement, et ces retours, faits pour donner à cette décoration un caractère de légèreté, produisoient une foule de petites parties qui nuisoient à l'effet général.
L'ordre ionique étoit d'une belle exécution, riche de détails parfaitement finis, mais qui par cela même sembloient trop recherchés, lorsqu'on les comparoit avec ceux de l'ordre supérieur. Celui-ci étoit d'une proportion relative beaucoup trop courte, ayant deux modules et un tiers de moins dans sa hauteur, ce qui lui donnoit une apparence chétive et contraire à la progression[549] que l'on doit observer entre les ordres élevés les uns sur les autres. Cet ordre supérieur étoit surmonté d'un fronton circulaire sur lequel on avoit placé deux figures d'une proportion trop forte, ce qui ajoutoit encore au défaut d'harmonie qu'on remarquoit dans l'ensemble de cette décoration.
Deux pyramides s'élevoient de chaque côté de ce frontispice; et cet ornement bizarre, l'amortissement circulaire qu'on remarquoit au-dessus du fronton, les consoles renversées ou arcs-boutants, les cartels du dessus des portes, étoient encore des restes de la barbarie gothique. Les figures, exécutées par un sculpteur nommé Guillin, étoient de la plus grande médiocrité[550].
On estimoit davantage la porte d'entrée du monastère, située en face de la place Vendôme. Elle avoit été construite par le même architecte, mais à une époque où son talent étoit mûri par l'étude et une longue pratique. Cette décoration, qui n'étoit composée que d'une porte carrée surmontée d'un fronton et accompagnée de quatre colonnes corinthiennes, offroit dans ses proportions la justesse et la noble simplicité qui fait le caractère de la bonne architecture. Au-dessus de cette porte à plate-bande, on voyoit un bas-relief d'une assez belle exécution, renfermé dans une table carrée. Il représentoit Henri III recevant l'abbé Jean de La Barrière et ses compagnons[551]. Cette porte ne fut construite qu'en 1676.
Dans l'intérieur de la cour, et en face du frontispice dont nous venons de parler, étoit une porte en voussure et ornée de refends d'un dessin assez élégant. L'intérieur de l'église n'avoit rien de remarquable.
Le passage qui communiquoit aux Tuileries avoit été ouvert pendant la minorité de Louis XV, pour donner au jeune roi la facilité de venir à l'office à ce couvent.