Saint Louis voulut que son grand-aumônier eût la direction générale du temporel comme du spirituel de cette maison. C'étoit ce grand dignitaire qui nommoit à toutes les places vacantes, et les prêtres qui desservoient l'église étoient soumis à sa seule juridiction; juridiction qui lui fut souvent contestée par l'évêque de Paris, à qui elle sembloit devoir appartenir. Mais celui-ci en fut définitivement privé par une bulle du pape Jean XXIII, du 10 novembre 1412, laquelle confirma les droits du grand-aumônier, lui soumettant entièrement cet hôpital, quant au spirituel, et s'il n'étoit pas prêtre, au premier chapelain du roi; réglement qui s'est toujours observé depuis, jusqu'au moment de la révolution.
L'hôpital et l'église avoient été bâtis par Eudes de Montreuil, et n'offroient rien de remarquable dans leur construction. Mais diverses donations faites, à différentes époques, à cette congrégation, lui avoient fourni les moyens d'acquérir successivement une grande partie des terrains dont son enclos étoit environné. L'économie qui régnoit dans son administration permit ensuite d'élever sur ces terrains des bâtiments immenses, dont le revenu assez considérable étoit d'autant plus sûr, que ces maisons étoient habitées par des marchands et des ouvriers qui vendoient et travailloient sous le privilége de la franchise, dont cette maison jouissoit depuis son premier établissement[464].
Le nombre des aveugles étoit si considérable à Paris dans le quatorzième siècle, qu'il devint impossible de les admettre tous dans cet hôpital; les aveugles exclus formoient d'autres congrégations, dont plusieurs même avoient une origine plus ancienne que celle-ci. Pour éviter la confusion qui pouvoit en résulter, Philippe-le-Bel fit, en 1309, un réglement, par lequel il fut ordonné que les Quinze-Vingts fondés par saint Louis porteroient une fleur de lis sur leur habit.
Cet hôpital, dès le commencement de son institution, se divisoit en aveugles et en voyants qui les conduisoient. L'église avoit été érigée en paroisse pour tous ceux qui habitoient son enceinte; et le service divin y étoit fait par plusieurs ecclésiastiques, dont les uns chantoient l'office et les autres alloient quêter dans toutes les paroisses de la ville[465]. Dans les réglements concernant la police et la conduite de cette congrégation, les frères et sœurs étoient soumis à des pratiques religieuses qui entretenoient parmi eux l'ordre et la piété; et tous les dimanches on tenoit un chapitre où les frères avoient le droit d'assister et de prendre part aux délibérations.
On a vu par les vers de Rutebœuf qu'il y avoit, lors de la fondation, trois cents aveugles dans l'hôpital des Quinze-Vingts. Par les statuts qu'on dressa peu de temps après, le nombre en fut diminué. On décida qu'il n'y auroit que cent quarante frères aveugles, soixante frères voyants, chargés de les conduire et de diriger les affaires de la maison, enfin, quatre-vingt-dix-huit femmes tant aveugles que voyantes, ce qui, avec le maître et le portier, complétoit le nombre de trois cents. Ces trois cents personnes devoient être régnicoles, ou du moins avoir obtenu des lettres de naturalisation. Le grand-aumônier nommoit à ces places.
Les frères et sœurs pouvoient contracter entre eux des mariages; mais on y mettoit la condition qu'ils seroient faits entre aveugle et voyant. On n'y souffroit point d'alliance entre deux aveugles, ni entre deux personnes voyantes. Le maître seul et le portier étoient exempts de cette loi. Pour faire ces mariages, il falloit en demander la permission au chapitre, qui pouvoit la refuser. Si un frère vouloit épouser une personne du dehors, il étoit nécessaire qu'il obtînt le consentement du grand-aumônier. Ceux qui se marioient sans ces permissions étoient renvoyés.
On avoit réglé avec beaucoup de sagesse et d'équité tout ce qui étoit relatif à la succession de ceux qui laissoient des héritiers par survivance ou autrement. Quant aux membres de la congrégation qui n'étoient point mariés, leur succession appartenoit entièrement à l'hôpital; et ce profit casuel servoit en partie à acquitter les charges de la maison, qui étoient très-considérables: car on distribuoit régulièrement aux frères et sœurs du pain et de l'argent.
Outre ces distributions, les plus anciens jouissoient des maisons du cloître, qu'ils louoient à des particuliers, sans autre charge que de les entretenir de menues réparations; les autres alloient quêter dans les églises, permission qu'ils avoient obtenue de Louis XIV, par une ordonnance de l'année 1656.
Enfin, cet hôpital étoit si singulièrement favorisé, qu'il y avoit, dans son église, une confrérie royale sous le titre de la Sainte-Vierge, Saint-Sébastien et Saint-Roch. Elle avoit été instituée il y a plus de deux cents ans; et en 1720 le roi s'en déclara solennellement le chef et le protecteur. À son exemple, la reine, les princes, les seigneurs, et tout ce qu'il y avoit de plus considérable à la cour et à la ville, se firent inscrire dans cette confrérie.
La seule chose digne d'attention qu'offroit la petite église des Quinze-Vingts étoit une statue de saint Louis placée au-dessus du portail. L'exécution en étoit très-grossière; mais les antiquaires prétendoient, sur la foi d'une tradition que nous n'avons pu retrouver, qu'elle étoit très-ressemblante. Si cela est vrai, il faut regretter la perte de ce monument: car tout ce qui a rapport à ce roi, le modèle des grands et des bons rois, est précieux aux yeux de tout François qui aime son pays. Plusieurs degrés qu'il falloit descendre pour entrer dans cette église prouvoient que le terrain de Paris avoit été fort exhaussé, depuis quelques siècles, dans cette partie de la ville, comme l'état actuel de Notre-Dame, au niveau du Parvis, prouve l'exhaussement de celui de la Cité.
Le chemin ou rue qui se trouvoit au-delà de la porte Saint-Honoré, lorsque la ville étoit renfermée dans l'enceinte de Philippe-Auguste, s'appeloit chaussée Saint-Honoré; mais après la mort du saint roi qui avoit fondé cet hospice, cette rue et le chemin qui la continuoit, prirent insensiblement le nom de grand'rue Saint Louis.
De l'hôpital des Quinze-Vingts dépendoit une chapelle sous le titre de Saint-Nicaise. Elle fut abandonnée vers le milieu du siècle dernier[466].
Cette place est située vis-à-vis le palais des Tuileries. C'étoit, dans le principe, un terrain vague qui s'étendoit depuis les murs jusqu'à ce palais. Il faut se rappeler qu'alors la clôture de la ville se prolongeoit le long de la rue Saint-Nicaise jusqu'à la rivière, et que par conséquent les Tuileries étoient hors de Paris.
Sur cette place vide, on avoit d'abord tracé une enceinte, qui fut destinée, en 1600, à faire un jardin. Au commencement du règne de Louis XIV, ce jardin, qui existoit encore, étoit appelé jardin de Mademoiselle, parce que cette princesse habitoit à cette époque le palais des Tuileries. Le roi ayant ordonné qu'on achevât ce monument, le jardin fut détruit; et ce fut sur son emplacement qu'il donna, les 5 et 6 juin 1662, le spectacle de ce carrousel fameux qui surpassa en magnificence toutes les fêtes publiques qu'on avoit données jusqu'alors. Depuis, cette place, qui contenoit non-seulement l'espace qui lui restoit encore en 1789, mais encore les cours du château et la partie de la rue Saint-Nicaise qui étoit de ce côté[467], retint le nom de place du Carrousel, et le donna ensuite à la rue que formèrent les maisons bâties dans la suite sur l'emplacement des fossés.
Les carrousels, introduits en France sous le règne de Henri IV, et abandonnés depuis celui de Louis XIV, remplaçoient les tournois dangereux de l'ancienne chevalerie, et en étoient une agréable image. On s'y formoit en quadrilles, ou troupes de combattants qui se distinguoient les unes des autres par la forme des habits et la diversité des couleurs, qui souvent même prenoient chacune le nom de quelque peuple fameux. On y voyoit, comme dans les tournois, des hérauts, des pages, des parrains, des juges, etc. Les quadrilles, en entrant dans la carrière, en faisoient d'abord le tour dans un ordre régulier et pour se faire voir aux spectateurs; ensuite commençoient les différentes espèces de combats. Ils consistoient à rompre la lance les uns contre les autres ou contre la quintaine[468]; on couroit la bague; on combattoit à cheval, l'épée à la main; enfin, on faisoit la foule, c'est-à-dire que les combattants se poursuivoient sans interruption dans l'arène et cherchoient à se devancer.
Ce palais a été ainsi nommé parce qu'il est situé sur un terrain où l'on avoit anciennement établi des tuileries. Il paroît par plusieurs monuments que la tuile qu'on employoit à Paris ne se faisoit dans le principe qu'au bourg Saint-Germain-des-Prés[469]. Par la suite on éleva des fabriques de ce genre de l'autre côté de la Seine, dans un endroit que les anciens titres désignent sous le nom de la Sablonnière[470]. Il y en avoit déjà trois en 1372; depuis elles s'y multiplièrent considérablement[471].
Au quatorzième siècle, Pierre Desessarts et sa femme occupoient, près des Quinze-Vingts[472], une maison appelée l'hôtel des Tuileries, qu'ils donnèrent à cet hôpital, avec quarante-deux arpents de terres labourables qui dépendoient de cette maison. Long-temps après, et vers le commencement du seizième siècle, Nicolas de Neuville de Villeroy, secrétaire des finances et audiencier de France, possédoit au même endroit, mais plus près de la rivière, une grande maison avec des cours et jardins clos de murs. Il arriva que la duchesse d'Angoulême, mère de François Ier, alors régnant, se trouvant incommodée au palais des Tournelles, et voulant changer d'air et d'habitation, jeta les yeux sur la maison de M. de Neuville, laquelle étoit commode et agréablement située. Elle y recouvra la santé, ce qui engagea le roi à en faire l'acquisition. Le propriétaire reçut en échange le château de Chanteloup, près Arpajon. Le contrat est du 15 février 1518[473].
Six ans après, la duchesse d'Angoulême, alors régente, donna cette maison à Jean Tiercelin, maître-d'hôtel du Dauphin, et à Julie du Trot, en considération de leur mariage, et pour en jouir leur vie durant. Les lettres qui constatent cette donation furent enregistrées à la chambre des comptes, le 23 septembre 1527.
Telles sont les traditions qui nous sont restées sur l'état primitif des lieux occupés maintenant par le château et le jardin des Tuileries.
Charles IX, par son édit du 28 janvier 1564, ayant ordonné la démolition du palais des Tournelles, Catherine de Médicis résolut aussitôt d'en faire bâtir un autre plus vaste et plus magnifique. La maison des Tuileries, dont la position étoit si belle, lui parut propre à ce dessein: elle acheta en conséquence les bâtiments et les terres voisines, et fit commencer en même temps le palais et les jardins. On en jeta les fondements dès le mois de mai de la même année, et l'on environna les jardins d'un mur, à l'extrémité duquel furent commencées les nouvelles fortifications de la ville et construit le bastion dont nous avons déjà parlé[474]. On travailloit avec une grande ardeur à ce palais. Il étoit déjà composé du gros pavillon du milieu, des deux corps-de-logis qui l'accompagnent et des deux pavillons qui viennent immédiatement après, lorsque Catherine, saisie d'une crainte superstitieuse, fit cesser tout à coup les travaux. Un astrologue avoit prédit à cette princesse qu'elle mourroit auprès de Saint-Germain. «Aussitôt, dit Saint-Foix, on la vit fuir avec soin tous les lieux et toutes les églises qui portoient ce nom; elle n'alla plus à Saint-Germain-en-Laye; et même, à cause que son palais des Tuileries se trouvoit sur la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, elle en fit bâtir un autre (l'hôtel de Soissons) près de Saint-Eustache. Les gens infatués de l'astrologie prétendirent que la prédiction avoit été accomplie, lorsqu'on apprit que c'étoit Laurent de Saint-Germain, évêque de Nazareth, qui l'avoit assistée à la mort.»
Philippe Delorme et Jean Bullant, les plus célèbres architectes de leur siècle, avoient été chargés par la reine de la construction du palais des Tuileries. On ne sait pas au juste quelle part eut chacun d'eux dans les premiers travaux de cette grande entreprise. Les changements qui y furent opérés depuis laissent la critique indécise sur ce qui doit appartenir en propre à Bullant. Quant à Philibert Delorme, on reconnoît encore son goût dans plus d'une ordonnance, et on lui fait assez communément l'honneur de la construction primitive de ce palais[475].
Les bâtiments commencés et abandonnés par Catherine de Médicis furent repris et continués sous Henri IV. Ils furent enfin achevés sous le règne de Louis XIII, sur les dessins de Ducerceau, qui ne manqua point, suivant l'usage adopté par la plupart des architectes, de changer l'ordonnance et la décoration de ceux qui l'avoient précédé. On attribue à ce dernier les deux corps de bâtiments d'ordonnance corinthienne ou composite qui suivent les deux pavillons déjà construits sous Catherine, et celle des deux pavillons d'angle qui terminent de chaque côté cette ligne de bâtiments.
Ce court historique suffit déjà pour expliquer cette multiplicité extraordinaire de parties et d'ordonnances diverses, dont se trouve composée, tant sur la face du jardin que sur celle de la cour du Carrousel, la masse totale du palais des Tuileries. On y compte en effet cinq espèces de dispositions et de décorations, cinq sortes de combles différents, et comme cinq pavillons divers réunis l'un à l'autre, sans presque aucun rapport extérieur entre eux de distribution, de style et de conception.
Le goût de ce temps étoit encore de diviser les édifices en pavillons, en tours, en ailes flanquées de massifs plus élevés, et écrasés par d'énormes toitures. Ces toits démesurés avoient été jadis le luxe des châteaux forts et des monuments de la féodalité; et le type s'en est conservé dans tous les palais élevés pendant le siècle qui vit renaître en France la bonne architecture. On le retrouve au Luxembourg, aux Tuileries, et il existoit encore au Louvre, avant les dernières restaurations. Il faut avouer que ce genre de composition offroit une espèce de contradiction avec ce mélange qu'on y faisoit des ordres grecs, et n'étoit guère propre à produire cette belle régularité qu'ils exigent, et qui seule peut en développer toute la beauté. Quel aspect imposant n'eût pas offert la façade des Tuileries sur une ligne de cent soixante-deux toises, si elle eût pu être soumise à l'unité d'une grande conception! Mais les grandes conceptions en architecture sont rares chez les nations modernes, et particulièrement en France. Nous l'avons déjà dit, les plus vastes ouvrages de cet art y ont été ordinairement le résultat d'entreprises avortées, de projets enfantés séparément, et qu'une circonstance heureuse ramène après coup, autant qu'il est possible, à une intention générale. C'est ce qui est arrivé au Louvre et aux Toileries.
Louis XIV, choqué des disparates qu'offroit ce dernier palais, voulut mettre de l'ensemble dans ses parties; et Levau fut chargé de ce raccordement.
Cet architecte commença par supprimer l'escalier bâti par Philibert Delorme, chef-d'œuvre de construction et de disconvenance, lequel occupoit la place du vestibule actuel. Il changea la forme et la disposition du corps élevé du pavillon du milieu, qui, dans le principe, était une coupole circulaire[476]. La restauration ne conserva de l'ancienne ordonnance que le premier ordre à tambour de marbre. Deux ordonnances, l'une corinthienne, l'autre composite, surmontées d'un fronton et d'un attique, remplacèrent la décoration de Delorme, et une sorte de dôme quadrangulaire prit la place de la coupole.
Les restaurateurs des Tuileries (car dans cet ouvrage on associe d'Orbay à Levau) conservèrent en leur entier, du côté du jardin, les deux galeries collatérales du pavillon du milieu avec les terrasses qui les surmontent. Mais ils jugèrent convenable de changer la devanture du corps de bâtiment qui s'élève en retraite des terrasses. Cette partie étoit la moins heureuse de la façade de Delorme. Aux mansardes et aux cartels qui s'y suivoient alternativement, ils substituèrent le rang de croisées et de trumeaux ornés de gaînes que l'on y voit encore aujourd'hui, avec un attique.
Les pavillons qui suivent de chaque côté ces deux galeries, et qui sont à deux ordres de colonnes, ont été conservés en leur entier. On est assez porté à en attribuer l'architecture à J. Bullant, dont le goût étoit en général plus pur que celui de Delorme. On reconnoît en effet dans la disposition du stylobate inférieur, dans la grâce et l'heureuse proportion de l'ordre ionique, des rapports frappants avec l'architecture du château d'Écouen. Ces pavillons ne subirent, dans leur forme, d'autre changement que celui de l'attique actuel substitué aux mansardes; et leur décoration resta aussi la même, à l'exception de la sculpture qui orne le fût des colonnes. Elle fut sans doute imaginée par l'architecte restaurateur; car les dessins de la façade primitive nous font voir ces colonnes lisses dans toute leur hauteur.
Ici commençoient les constructions de Ducerceau; et les deux corps de bâtimens à pilastres corinthiens qui, de chaque côté, suivent immédiatement les pavillons qu'on vient de décrire, sont de son invention. C'est donc lui seul que l'on doit accuser de la dissonance qui frappe dans cette association d'un ordre colossal placé à côté de deux ordres délicats et légers. Ici, le passage devient brusque; les lignes principales manquent de rapports harmonieux; et les restaurateurs n'auroient pu réparer ce défaut que par une reconstruction totale. Il paroît que ce moyen extrême leur fut interdit. Ils se contentèrent donc de supprimer des lanternes d'escaliers pratiquées en dehors de ces façades, à la manière des édifices gothiques. Ils en conservèrent l'ordonnance, y supprimèrent des ressauts dans l'entablement des frontons qui anticipoient sur la frise, et les mansardes du comble.
Les deux grands pavillons d'angle furent à peine touchés dans cette restauration. Il paroît qu'on se contenta d'en élaguer quelques légers détails.
Il reste donc dans cette façade beaucoup de disparates, tant dans l'ensemble que dans les diverses parties; et les auteurs de la restauration furent jugés avec beaucoup de sévérité pour ne les avoir pas fait disparoître: mais les architectes peuvent-ils être responsables de toutes les conditions qu'on leur impose, de toutes les sujétions auxquelles on les soumet? Or il paroît que la condition exigée par-dessus tout de Levau et de d'Orbay avoit été de conserver le plus possible des anciennes constructions et de leurs ordonnances.
Les moyens qui leur étoient confiés se trouvant ainsi limités, il seroit injuste d'apporter, dans l'examen de leurs travaux, la censure absolue qu'on pourroit exercer sur des architectes maîtres de leurs plans et entièrement libres dans l'exécution. On voit qu'ils visèrent d'abord à ramener, autant qu'il étoit possible, toutes les masses discordantes de ces bâtiments à une ligne d'entablement à peu près uniforme, moyen assez efficace de redonner une apparence d'unité à des parties détachées et incohérentes. Ils y parvinrent encore en assujettissant les croisées et les trumeaux, les pleins et les vides de toute la façade, à une disposition régulière.
Dans toute cette restauration, la partie du milieu est sans contredit la plus heureuse. Il y règne un accord de lignes bien entendu; et la variété des masses, des retraites et des saillies qu'on y remarque, semble moins être l'effet d'un raccordement fait après coup que du plan original d'un seul architecte[477].
Ce que nous venons de dire de la façade du côté du jardin s'applique au caractère et au style de la façade de la cour, dont toutes les parties, à quelques différences près, sont correspondantes à celles de la première. Le pavillon du milieu, considéré des deux côtés, est le morceau le plus riche de toutes ces constructions. Ce qu'on y a laissé subsister de Philibert Delorme, c'est-à-dire l'ordonnance des colonnes à bandes de marbre, seroit ce qu'il est possible de faire de plus riche en architecture, si le goût pouvoit, dans cet art, admettre les superfluités au nombre des richesses. Pour que ce luxe fût partout le même, on a employé dans les ordonnances supérieures des colonnes de marbre; genre de magnificence qu'il est rare de rencontrer en France sur les parties extérieures des monuments[478].
La décoration intérieure et les divisions des appartements de ce palais avoient éprouvé peu de changements depuis Louis XIV. Presque toutes les peintures de plafond et d'ornement exécutées par les peintres de son temps, y existoient encore en 1789. Nous allons en donner la description, en évitant toutefois les détails fastidieux où sont tombés divers historiens: car nous l'avons déjà dit, nous regardons cette partie comme la moins intéressante de notre travail, lorsqu'il n'est question que d'ouvrages qui ne s'élèvent pas au-dessus de la médiocrité; et malheureusement le plus grand nombre des productions des arts faites en France pour la décoration des monuments publics, doit être rangé dans cette classe.
DISTRIBUTION INTÉRIEURE ET CURIOSITÉS DU PALAIS DES TUILERIES.
On entroit alors, comme aujourd'hui, dans les appartements de ce château par un grand vestibule pratiqué dans le pavillon du milieu, et dont le plafond, un peu bas, est soutenu d'arcades formées par des colonnes ioniques. À droite de ce vestibule est placé un grand et bel escalier, dont la rampe de pierre étoit enrichie de lyres entrelacées de serpents et autres ornements allégoriques à la devise de Louis XIV et aux armes de Colbert, qui en ordonna la construction. Au premier palier se trouvoit la porte de la chapelle. Cette chapelle étoit extrêmement simple, n'ayant point été achevée, et n'offroit de remarquable que quelques bons tableaux: un Christ de Le Brun, un saint François du Guide, un saint Jean-Baptiste d'Annibal Carrache, deux tableaux de Lanfranc, la nativité et le couronnement de la Vierge; enfin une copie de la nativité du Corrége. Derrière l'autel étoit la sacristie; au-dessus, la tribune des musiciens; en face, celle du roi.
Au palier de la chapelle, l'escalier, partagé en deux parties, conduisoit du côté opposé à la salle dite alors des Cent-Suisses, et de là aux appartements disposés en enfilade.
La salle des Cent-Suisses, située au-dessus du vestibule, occupoit toute la hauteur du pavillon, et a servi long-temps pour le concert spirituel.
On entroit ensuite dans la salle des gardes, décorée de peintures par Nicolas Loir. Il y avoit représenté Diane surprenant Endymion, des trophées d'armes et des bas-reliefs en grisaille, en bronze, en or; le plafond offroit un ciel ouvert, et une allégorie relative aux récompenses destinées par le prince aux gens de guerre. Cette pièce occupoit de chaque côté l'espace de six croisées.
L'antichambre du roi, qui la suivoit, avoit été peinte en grande partie par le même artiste. Il l'avoit également remplie de sujets mythologiques et allégoriques. On y voyoit le soleil sur son char, accompagné des Heures; les Saisons, la Renommée, l'Aurore amoureuse de Céphale; la métamorphose de Clitie; la statue de Memnon animée par le Soleil; Apollon se délassant de ses travaux chez Thétis; les quatre parties du jour, etc. Un grand tableau placé sur la cheminée, et peint par Mignard, représentoit Louis XIV à cheval, couronné par Minerve.
La grande chambre du roi offroit des ornements en stuc sculptés par Lerambert, et des figures de Girardon. Le plafond, représentant la Religion et des trophées symboliques, tels que l'Oriflamme, la sainte ampoule, l'épée, le casque, les fleurs de lis, étoit de Bertholet Flaméel. Les grotesques et les lambris avoient été peints par les deux Lemoine.
De cette pièce on entroit dans le grand cabinet, dont le plafond, richement sculpté et doré, étoit orné de figures en stuc, mais sans peintures; les chambranles et les lambris étoient également chargés d'ornements. C'est dans ce cabinet que fut tenu le conseil de régence pendant la minorité de Louis XV.
Sur la droite de cette pièce, on trouvoit la chambre à coucher du roi et son cabinet, enrichis, sur les plafonds et les lambris, de peintures par Noël Coypel. Ces peintures représentoient divers sujets de la fable. Sur les lambris, Francisque Millet, excellent paysagiste flamand, avoit aussi exécuté plusieurs sujets.
On revenoit ensuite dans le cabinet du roi, pour entrer dans la galerie des Ambassadeurs. Le plafond de cette pièce, distribué en plusieurs compartiments, représentoit l'histoire de Psyché, copiée d'après la galerie Farnèse d'Annibal Carrache, par Pierre Mignard et plusieurs autres peintres habiles.
Cette pièce, ainsi nommée parce que Louis XIV y donnoit ses audiences publiques aux ministres étrangers, avoit cent vingt-six pieds de longueur sur vingt-six de largeur. Elle étoit éclairée par six croisées donnant sur la cour. Le trône, placé dans le fond, s'élevoit sur six degrés, qui subsistoient encore en 1789[479].
À l'extrémité de cette galerie, sur la droite, étoit un escalier par lequel on communiquoit à l'appartement qu'avoit occupé la reine Marie-Thérèse d'Autriche.
Cet appartement, dont les vues donnoient sur le jardin, se composoit de six pièces, adossées à la galerie des ambassadeurs: ces diverses pièces étoient richement décorées de sculptures, de dorures, de tableaux, qui cependant n'offroient rien de remarquable sous le rapport de l'art. C'étoit ce même appartement qu'habitoit la malheureuse épouse de Louis XVI.
Les pièces du rez-de-chaussée, situées au-dessous de celles que nous venons de décrire, formoient l'appartement de Louis XIV. Les peintures en étoient de Mignard: ce peintre, faisant allusion à la devise de ce prince, laquelle représentoit un soleil, y avoit tracé toutes les aventures mythologiques du dieu de la lumière; Francisque Millet l'avoit secondé dans cette flatterie ingénieuse, en peignant sur les dessus de porte le lever et le coucher du soleil.
Dans un autre appartement, qui étoit de plain-pied avec celui-ci, on voyoit des peintures de Philippe de Champagne et de Jean-Baptiste de Champagne son neveu. Ils y avoient représenté toute l'éducation d'Achille[480].
De l'autre côté de ce palais, et derrière la chapelle, étoit le grand théâtre appelé la salle des machines. Elle fut construite par ordre de Louis XIV, sur les dessins et sous la direction de Vigarani, gentilhomme italien. Cette salle, qui avoit cinquante et un pieds de largeur dans œuvre, non compris les corridors, sur cinquante-cinq de hauteur sous plafond, étoit distribuée en trois rangs de loges, et pouvoit contenir environ six mille spectateurs. Sa décoration consistoit en deux ordres, corinthien et composite, posés l'un sur l'autre, à bases et à chapiteaux dorés, et d'une belle exécution; le plafond, plus magnifique encore, étoit en compartiments composés de membres d'architecture, ornés de bas-reliefs sculptés et entremêlés de sujets coloriés peints par Noël Coypel, sur les dessins de Le Brun. Toute cette ordonnance, dont la richesse étoit poussée peut-être jusqu'à la prodigalité, dut présenter, dans son origine, le coup d'œil le plus éblouissant. Toutefois, cette salle, si vaste et si magnifique, offroit dans son immensité même des inconvénients qui contribuèrent à la faire abandonner, lorsque le temps lui eut ôté cet éclat qui d'abord avoit séduit les yeux: la voix des acteurs s'y perdoit, et pouvoit à peine s'y faire entendre. On cessa donc d'y jouer des pièces de théâtre; et ce fut alors que le chevalier Servandoni, peintre, architecte, décorateur, et supérieur dans toutes ces parties de l'art, obtint de Louis XV la permission d'y faire représenter des spectacles de simples décorations, qu'il avoit imaginés pour former des élèves en ce genre. On n'a point encore perdu la mémoire de l'effet que produisirent ces tableaux vraiment merveilleux, où la mécanique et la peinture sembloient réaliser tous les prestiges de la féerie.
Lors du premier incendie qui consuma, en 1763, la salle de l'Opéra, le roi permit à l'Académie de musique de disposer de la salle des machines. L'emplacement seul du théâtre[481] suffit alors pour former une salle provisoire dans laquelle on joua l'opéra pendant près de six années; en 1770, lorsque l'Académie de musique la quitta, les comédiens François obtinrent la permission de s'y installer, et y donnèrent des représentations jusqu'en 1783, époque de l'ouverture de leur nouvelle salle au faubourg Saint-Germain.
Cette salle des machines, toujours réduite à la seule étendue du théâtre, a depuis servi au concert spirituel établi en 1725. Avant cette époque, il se donnoit, comme nous l'avons dit, dans la salle des Cent-Suisses[482].
La chapelle et la salle des machines occupoient tous les pavillons et corps-de-logis depuis le dôme jusqu'au pavillon d'angle qui, de ce côté, termine le palais. Ce pavillon servoit de logement au grand écuyer, avant qu'on lui eût fait bâtir un hôtel à peu de distance des Tuileries. On y voyoit attachées les premières constructions d'une galerie qui devoit être parallèle à celle qui règne du côté de la rivière[483], et dans les mêmes proportions.
La grande écurie étoit aussi de ce côté, entre le pavillon où logeoit le grand écuyer, et la rue Saint-Honoré: c'étoit un vieux bâtiment qui n'avoit rien de remarquable. Au-dessus de la porte principale on voyoit une figure de cheval, très-mutilée, de Paul Pons, célèbre sculpteur florentin.
Entre les deux galeries est la grande cour des Tuileries, partagée autrefois en trois divisions, que l'on distinguoit entre elles par les noms de cour Royale, cour des Princes, et cour des Suisses.
Les changements, les augmentations, les embellissements opérés dans ce palais sont à peu près tout ce que son histoire offre d'intéressant. Jusqu'à l'époque de la révolution, il ne fut le théâtre d'aucun événement remarquable.
Presque tous les historiens de Paris ont écrit que cette galerie avoit été commencée par ordre de Henri IV, du côté du pavillon d'angle des Tuileries. Étienne du Pérac en fut, disent-ils, le premier architecte, et la conduisit jusqu'au premier guichet; de là elle fut continuée sous Louis XIII par Clément Métezeau jusqu'au Louvre, où elle va se rattacher à la galerie d'Apollon.
Sauval est à peu près le seul qui soit d'un avis contraire; et, par une singularité assez remarquable, cet écrivain, dont les successeurs ont si souvent relevé les erreurs, n'a point été suivi par eux dans une circonstance où il avance une opinion tellement incontestable, qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour en reconnoître la vérité. «La galerie des Tuileries, dit-il, est un ouvrage que Henri IV poussa tout le long de la rivière jusqu'au palais des Tuileries[484], qui faisoit partie alors du faubourg Saint-Honoré, afin, par ce moyen, d'être dehors et dedans la ville quand il lui plairoit, et ne pas se voir enfermé dans les murailles où l'honneur et la vie de Henri III avoient presque dépendu du caprice et de la frénésie d'une populace irritée.»
Il suffiroit, nous le répétons, de jeter les yeux sur le genre d'ornements dont la partie de cet édifice qui touche le Louvre est couverte, de considérer avec quelque attention ces frises chargées de sculptures, ces trophées si multipliés et si minutieusement finis, les bossages vermiculés dont les murailles du rez-de-chaussée sont revêtues, enfin les colonnes à bandes que présentent les avant-corps pour reconnoître à tous ces caractères un genre d'architecture qui ne se retrouve que dans les monuments élevés sous Henri IV. Mais cette preuve n'est pas la seule que l'on puisse donner: on sait, et les titres les plus authentiques en font foi, que ce prince, protecteur des lettres et des arts, autant que le permettoit l'époque malheureuse à laquelle il régnoit, avoit destiné les appartements du rez-de-chaussée de cette galerie au logement des artistes les plus distingués de son temps[485]. Or, si l'on considère la construction et la distribution de la galerie, il sera facile de se convaincre qu'on n'a jamais pensé à établir des divisions propres à loger des particuliers ailleurs que dans cette partie qui avoisine le Louvre, et qu'elle est la seule qui soit disposée de manière à remplir le but que Henri IV s'étoit proposé.
Enfin il est une circonstance qui, selon nous, donne à cette opinion un degré d'évidence auquel il est impossible de résister: c'est que toute cette partie, surtout du côté intérieur, offre le chiffre de Henri IV, tellement multiplié, qu'on ne peut assez s'étonner qu'il ait échappé aux regards de tant de gens intéressés à tout examiner avec la plus grande attention; et que, s'ils l'ont aperçu, on s'étonne encore davantage qu'ils se soient obstinés, comme ils l'ont fait, à soutenir le sentiment contraire.
Blondel, qui a fait un traité très-savant sur l'architecture des monuments françois, a partagé cette erreur; et lorsqu'il arrive à la description de l'immense façade de cette galerie, il se plaint qu'on n'ait pas continué, dans toute sa longueur, l'ordonnance de l'aile commencée du côté des Tuileries, plutôt que d'affecter un autre genre d'architecture d'une proportion beaucoup plus petite, et tellement chargée de membres et d'ornements, qu'à peine les aperçoit-on du pied de l'édifice. Il critique d'ailleurs l'avant-corps, évidemment trop petit pour une étendue de bâtiment si considérable, sans compter qu'il se trouve accompagné de chaque côté d'une ordonnance d'architecture disparate: «Partout, dit-il, on voit que chaque architecte a préféré son opinion particulière à l'effet général, d'où il résulte que jamais il n'entre dans l'idée d'un étranger, qui considère l'aspect de cet édifice, qu'il a été élevé pour la même fin, ni que cette façade contienne dans son intérieur une seule et même pièce, et qu'on ait eu pour objet de réunir et de conserver le plain-pied du Louvre, au premier étage, avec celui des Tuileries.»
Examinant ensuite en elle-même l'aile qui s'étend du côté du Louvre, il fait, sur son architecture en général, des critiques extrêmement judicieuses. «Nous trouverons, continue-t-il, un ordre toscan au rez-de-chaussée, qui, considéré séparément, pourroit faire un soubassement convenable, mais qui fait d'autant moins bien ici, que non-seulement il surpasse d'un module[486] la hauteur de l'ordre de dessus, mais encore qu'il est chargé d'une quantité si prodigieuse d'ornements[487], que l'ordre corinthien devient pauvre et chétif. D'ailleurs, ce toscan que nous avons nommé soubassement, parce qu'il est au rez-de-chaussée, n'est-il pas ridiculement surmonté par un étage de proportion attique, dans l'ordonnance duquel on aperçoit un mélange de petites parties inconsidérément alliées avec des largeurs de trumeaux considérables, et le peu de hauteur de cet étage?»
Il observe ensuite que l'entablement d'ordre corinthien qui termine cette façade étant de la même hauteur que celui de l'ordre composite qui règne dans l'autre aile, c'étoit une nouvelle raison de continuer le même genre d'architecture dans toute la longueur de ce bâtiment. Enfin, toujours persuadé que Métezeau est l'auteur de cette dernière partie, il le blâme surtout d'avoir imité les frontons de l'autre aile; imitation d'autant plus monotone, qu'elle sert à faire apercevoir davantage la disparité de ces deux genres d'ordonnance.
Cette décoration de frontons alternativement circulaires et triangulaires, posés sur le devant d'un comble continu, et réitérée par une imitation bizarre sur toutes les croisées et sur toutes les niches de la façade, est sans contredit du plus mauvais goût; mais encore un coup, ce n'est pas sur cette partie que l'imitation a été faite, c'est sur l'autre. Clément Métezeau, qui est réellement l'auteur de cette portion de la galerie qui touche le palais des Tuileries, jugea à propos d'abandonner l'ordonnance des premiers architectes, parce qu'en se rapprochant du pavillon de Flore auquel cette galerie devoit se rattacher, elle eût offert une disparate trop choquante avec l'architecture de ce corps de bâtiment. Il jugea donc convenable, pour mettre ces deux constructions dans un rapport symétrique, d'employer pour la galerie l'ordonnance de pilastres, composites qui décore le pavillon. Ces pilastres sont accouplés, et leurs chapiteaux offrent une assez belle exécution; mais cet ordre, auquel l'architecte a donné trois pieds sept pouces de diamètre, afin qu'il pût répondre au point de distance d'où il doit être aperçu, n'a pas une saillie suffisante pour produire complétement l'effet qu'on en attendoit. Cette saillie, si nécessaire, auroit d'ailleurs augmenté celle de l'entablement, qui, au lieu d'être interrompu au retour dans chaque entre-pilastre, comme on le voit ici, auroit dû être continué d'un accouplement à l'autre. Mais, par une licence qu'on ne peut expliquer, et qu'on doit regarder comme la plus grande faute peut-être qu'il soit possible de commettre en architecture, Métezeau semble avoir pris plaisir à rendre la continuation de cette ligne impossible, en faisant monter les croisées jusqu'au-dessous des corniches. Si l'on ajoute à ces fautes grossières l'imitation des frontons qu'il faut également lui reprocher, de quelque côté qu'il ait commencé à construire, la dissemblance de l'avant-corps qui n'est pas même au milieu de l'aile, la dissonance des portes en plein cintre de cet avant-corps avec les autres ouvertures de cette élévation, il paroîtra plus blâmable encore que du Pérac, dont il étoit si facile d'éviter les défauts, et qui a sur lui l'avantage d'une exécution bien supérieure dans les détails de son architecture[488].
Cette galerie s'attache à un corps de bâtiment qui du côté du nord donne sur la place du Vieux-Louvre, et termine cette longue suite de constructions. Elles viennent ensuite se joindre en retour à la façade méridionale du Louvre, au moyen d'un petit corps-de-logis intermédiaire. C'étoit dans cette partie de ce dernier palais[489] qu'étoient les appartements de la reine, sur lesquels nous nous sommes réservé de donner ici quelques détails.
DISTRIBUTION INTÉRIEURE ET CURIOSITÉS DE L'APPARTEMENT DE LA REINE ET DE LA GALERIE DU LOUVRE.
Les appartements de la reine occupoient le rez-de-chaussée, communiquoient de plain-pied avec la grande salle du Louvre, dite autrefois des Cent-Suisses, et se prolongeoient dans le bâtiment en retour jusqu'à la façade du bord de l'eau.
Le salon des bains, décoré de belles peintures de Diego Velasquez, étoit la première pièce remarquable du côté du Louvre. Ces peintures représentoient une suite de portraits des personnes les plus illustres de la maison d'Autriche, depuis Philippe Ier, père de Charles-Quint, jusqu'à Philippe IV, roi d'Espagne.
Dans les pièces en retour, la première, qui servoit de vestibule, étoit enrichie d'un plafond peint par Francisco Romanelli; on passoit ensuite dans une antichambre décorée de peintures et de figures en stuc; de là, dans la chambre de la reine, où l'on remarquoit des statues de la main de Girardon; enfin dans le cabinet sur l'eau, où l'on retrouvoit encore de très-belles fresques de Romanelli.
Après ce cabinet, on entroit par un dernier salon dans une vaste pièce où étoient conservées autrefois les statues antiques qui depuis ont orné la galerie de Versailles. Elle en avoit retenu le nom de Salle des Antiques.
Au-dessus de cet appartement, dont les distributions intérieures ont été entièrement changées depuis la révolution[490], est la Galerie d'Apollon, ainsi nommée parce que Le Brun[491] a représenté sur son plafond toute l'histoire de ce dieu, et le triomphe de Neptune et Thétis. Ces peintures sont mises au nombre des plus belles qui soient sorties de la main de ce peintre. On cite surtout ce dernier morceau, qui est peint à l'extrémité du plafond, du côté de l'eau. La plupart des sculptures étoient de Girardon. C'étoit dans cette galerie qu'étoient placés les fameux tableaux de Le Brun, connus sous le nom de batailles d'Alexandre[492].
Le salon d'exposition des tableaux[493] et la grande galerie sont de plain-pied avec la galerie d'Apollon. La destination du salon n'a point changé; mais on a réalisé le projet qui avoit déjà été conçu quelques années avant la révolution, de réunir dans la grande galerie tous les chefs-d'œuvres des peintres morts de toutes les écoles, qui formoient le cabinet du roi[494]. Elle servoit auparavant de dépôt à une collection précieuse de plans en relief de toutes les places et forteresses de France, et de ses villes les plus considérables. Ces plans, qui furent transportés aux Invalides vers la fin du dernier siècle, avoient été exécutés par les plus habiles ingénieurs du royaume.
L'immense rez-de-chaussée qui règne sous cette galerie depuis le Louvre jusqu'à l'avant-dernier guichet, contenoit le cabinet des dessins du roi, l'imprimerie royale[495], la monnoie des médailles[496] et plusieurs appartements occupés par les artistes les plus distingués. L'autre aile, jusqu'au palais des Tuileries, formoit une partie des écuries du roi, et dans cet espace se trouvoit le guichet dit de Marigny[497].
Enfin, pour ne rien oublier dans une description dont nous avons supprimé une foule de détails fastidieux, il faut faire connoître quelle étoit la destination de ce corps-de-logis qui lie la galerie au Louvre, et qui fait l'un des côtés de la place du vieux Louvre. On sait déjà que le rez-de-chaussée de ce bâtiment formoit une partie de l'appartement de la reine: les salles du premier étage furent accordées par le roi à l'académie de peinture, et l'on y conservoit un grand nombre de tableaux, statues, bas-reliefs, dessins et gravures des académiciens, depuis l'établissement de cette compagnie. Nous indiquerons, parmi ces productions des arts, quelques-unes des plus remarquables.
TABLEAUX.
Dans la galerie d'Apollon. Sur la porte, Louis XIV à cheval, par Mignard.
Dans les voussures du plafond, le triomphe de Bacchus, par Taraval; l'Été, par Durameau; le Printemps, par Callet; Castor ou l'Étoile du matin, par Restout.
La mort de la Vierge, par le Caravage.
Une descente de croix, par Le Brun.
Un saint Michel et la Nativité, par le même; un portrait en pied de Louis XIV, par Rigaud.
Dans les salles de l'académie de peinture, des Ruines, par Servandoni.
Une descente de croix, par Jouvenet.
La présentation au temple, par Vouet.
Le portrait du pape Benoît XIV, par Subleyras.
Les portraits d'un grand nombre d'académiciens, peints par eux-mêmes.
Plusieurs tableaux de nature morte, etc., par Chardin.
SCULPTURES.
Dans la galerie d'Apollon: les bustes de Carle Maratte et d'André del Sarte. Des plâtres moulés d'après l'antique, des tableaux et sculptures, morceaux de réception de divers académiciens, etc.
Dans les salles de l'Académie, les bustes en marbre de Louis XIV, Louis XV, Mazarin, Louvois; ceux de Villacerf, du président de Lamoignon, du chancelier Séguier, du duc d'Antin; de Mansard, Le Brun, Mignard, Raphaël, Michel-Ange, Piètre de Cortonne, Annibal Carrache, le Bernin, André Sacchi; des copies et plâtres moulés des plus belles statues antiques; les morceaux de réception du plus grand nombre des sculpteurs académiciens, etc.[498]
Avant que la galerie du Louvre fût élevée, les murs de la ville, qui suivoient alors l'alignement de la rue Saint-Nicaise, venoient se terminer au bord de la rivière par une porte qu'on nommoit Porte-Neuve, et qui subsista encore long-temps après que la galerie eut été bâtie[499]. Cette porte, qui ne fut abattue que sous Louis XIII, étoit située un peu au-dessus du premier guichet; et auprès étoit l'hôtel du prévôt. Voici ce qu'on lit dans les mémoires écrits du temps des guerres civiles[500]: «Henri III, dit l'Étoile, voyant le peuple continuer dans sa furie, averti d'ailleurs que les prédicateurs qui marchoient en tête, et ne tenoient d'autre langage, sinon qu'il falloit aller prendre frère Henri de Valois dans son Louvre, avoient fait armer sept à huit cents écoliers et trois ou quatre cents moines; et ceux, qui étoient auprès de ce prince ayant, sur les cinq heures du soir, reçu avis par un de ses bons serviteurs, qui, déguisé, se coula dans le Louvre, qu'il eût à en sortir plutôt tout seul, sinon qu'il étoit perdu, sortit du Louvre à pied, tenant une baguette à la main, suivant sa coutume, comme s'allant promener aux Tuileries. Il n'étoit pas encore sorti la porte (la porte Neuve) qu'un bourgeois l'avertit en diligence que le duc de Guise, avec douze cents hommes, l'alloit venir prendre. Étant arrivé aux Tuileries, où étoit son écurie, il monta à cheval avec ceux de sa suite qui eurent moyen d'y monter; Duhalde le botta, et lui mettant son éperon à l'envers: «C'est tout un, dit ce prince, je ne vais pas voir ma maîtresse. Étant à cheval, il se tourna vers la ville, et jura de n'y rentrer que par la brèche.»
«Entre les cinq et six heures du soir, dit Cayet[501], Henri III sortit de Paris par la porte Neuve; ceux qui étoient avec lui le suivirent, aucuns desquels étoient bien étonnés: car tel conseiller d'état l'étoit allé trouver au Louvre avec sa robe longue, qui, sans bottes, montoit pour le suivre sur le premier cheval de l'écurie; et ainsi que ce prince sortoit par la porte Neuve, quarante arquebusiers qu'on avoit mis à la porte de Nesle[502] tirèrent vivement sur lui et sur ceux de sa suite.»
L'art des jardins fut dans une continuelle enfance parmi nous jusqu'au règne de Louis XIV. Dans la description que nous avons déjà donnée de quelques-uns des enclos que nos rois avoient dans la ville ou dans ses environs, on a pu voir que tout y étoit sacrifié à une culture utile et grossière, sans qu'on eût jamais songé à profiter des richesses qu'offre la nature pour y répandre de la grâce et de la majesté. Cette culture même, dans laquelle on n'avoit d'autre but que de se procurer des fruits et des légumes, n'avoit fait presque aucun progrès pendant une si longue suite de siècles; et la même époque qui porta en France l'art des jardins à un degré de grandeur et de magnificence qui depuis n'a point été surpassé, apprit en même temps aux cultivateurs les moyens ingénieux par lesquels on peut augmenter la saveur et la beauté de ces précieux végétaux. Deux hommes firent chez nous cette grande révolution, La Quintinie et Le Nôtre. Le premier, s'attachant principalement à ce que le jardinage a d'utile, donna sur la taille et la transplantation des arbres, sur la culture des fruits et des légumes, des préceptes fondés sur l'observation, et qui seront éternellement les règles fondamentales de cet art. Le Nôtre, doué d'un génie plus élevé et d'un goût exquis, s'occupa des jardins sous le rapport de la décoration; et l'on vit éclore sous sa main, comme par enchantement, mille compositions admirables qui transformèrent en lieux de délices une foule de sites champêtres, jusque là tristes et négligés; qui jetèrent surtout un grand éclat sur les maisons royales, en joignant à la magnificence des arts dont elles étoient décorées les beautés de la nature encore plus nobles et plus majestueuses.
Le jardin des Tuileries, qui passe pour le chef-d'œuvre de cet homme célèbre, étoit, dans son origine, mal distribué, dépourvu de tout agrément, et beaucoup moins étendu qu'il ne l'est aujourd'hui. Il ne tenoit pas même alors au château, dont il étoit séparé par une rue qui, régnant le long de la façade, aboutissoit presqu'à la porte d'entrée actuelle, près le pont Royal. À son autre extrémité s'étendoit une place vague depuis les murs de la ville[503] jusqu'à ceux du jardin. Ainsi resserré, cet espace contenoit cependant un étang, un bois, une volière, une orangerie, des allées, des parterres, un théâtre et un labyrinthe. La volière consistoit en plusieurs bâtiments, et étoit située vers le milieu du quai actuel des Tuileries[504]. On trouvoit l'Écho au bout de la grande allée, c'est-à-dire au bout du jardin. La muraille qui l'entouroit avoit deux toises de hauteur, et vingt-quatre pieds de diamètre. Sa forme étoit celle d'un demi-cercle, et elle étoit cachée par des palissades. À peu de distance de cet écho, du côté de la porte Saint-Honoré, on avoit placé l'orangerie; et auprès s'élevoit une espèce de ménagerie où étoient renfermées des bêtes féroces. Un grand terrain ménagé dans le bastion qui tenoit à la porte de la Conférence servoit de garenne, et à l'extrémité de ce terrain, entre la porte et la volière, étoit un chenil que le roi donna à Renard[505], par brevet du 20 avril 1630, sous plusieurs conditions, dont la principale étoit qu'il défricheroit ce terrain, et qu'il le rempliroit de plantes et de fleurs rares. Telle étoit la composition du jardin des Tuileries avant Le Nôtre. Il servoit déjà de promenade publique; mais quoique Sauval vante beaucoup l'heureuse disposition du labyrinthe, signalé, dit-il, par les prouesses des amants, et qu'il s'extasie sur les merveilles de l'écho où ils se rendoient pour donner des concerts à leurs belles, cette description que nous en ont laissée les historiens du temps ne présente rien à l'imagination qui ne soit incohérent et désagréable.
Les deux projets d'achever le palais des Tuileries et d'en embellir le jardin furent conçus et exécutés en même temps. Le mur et les édifices qui en faisoient la séparation furent abattus; on démolit également un hôtel qu'occupoit mademoiselle de Guise, la volière et toutes les maisons qui s'étendoient du côté de la rivière jusqu'à la porte de la Conférence. Le jardin de Renard fut enfermé dans le nouvel enclos; et sur ce terrain ainsi disposé, qui contenoit alors soixante-sept arpents, Le Nôtre commença l'exécution du plan magnifique dont il avoit déjà tracé le dessin.
Ce jardin, planté régulièrement, est entouré de terrasses qui en marquent les limites sur trois de ses côtés, mais dont la disposition est telle qu'elles laissent à l'extrémité occidentale une ouverture en fer à cheval, au moyen de laquelle la vue s'étend sur la grande allée des Champs-Élysées jusqu'à la barrière de Chaillot. Le terrain de ce jardin, considéré dans sa largeur, qui est de cent quarante-sept toises, a une pente de cinq pieds quatre pouces; une telle inégalité[506], qui sembloit offrir un obstacle insurmontable à la symétrie du plan, fut masquée avec un art admirable par un talus imperceptible, et au moyen de deux terrasses latérales, qui non-seulement, contribuèrent à détruire cette irrégularité, mais ajoutèrent encore à l'élégance de cette grande composition.
Considérant ensuite la vaste étendue de la façade des Tuileries, Le Nôtre sentit qu'une aussi longue ligne de bâtiments avoit besoin d'une esplanade qui lui fût proportionnée et qui en développât complètement toutes les parties. Il conçut donc l'heureuse idée de ne commencer le couvert de ce jardin qu'à quatre-vingt-deux toises de la façade; et cette distance semble dans une proportion si parfaite avec le palais, qu'on n'imagine, dans tout cet espace, aucun autre point où cette masse d'arbres ne fût placée moins favorablement. Tout le sol de la partie découverte fut enrichi de parterres à compartiments, entremêlés de massifs de gazon, et dont les dessins nobles et élégants ont été conservés jusqu'à nos jours.
Ces parterres sont disposés de manière qu'on a pu y placer trois bassins circulaires, qui présentent une agréable variété. Au pied du palais est pratiquée une quatrième terrasse servant d'empatement[507] à l'édifice, et qui, avec les trois autres, paroît contenir le jardin entier dans une espèce de boulingrin.
En face des parterres, et dans l'alignement du milieu du grand avant-corps, est plantée une grande allée de marronniers, de cent-quarante toises de longueur, qui dans le principe n'avoit que quarante-huit pieds de largeur. Les contre-allées en avoient chacune trente-trois. Aux deux côtés de ces dernières étoient distribuées différentes pièces de verdure, telles que des boulingrins entourés d'arbres de haute tige, des bois plantés et disposés régulièrement, des bosquets, etc. Ces dispositions intérieures ont depuis éprouvé divers changements, et ne ressemblent plus à celles qui furent exécutées par Le Nôtre[508]; mais la masse entière du couvert est restée toujours la même, et conserve l'aspect majestueux, les belles proportions que lui a donnés ce grand décorateur. Admirable du côté des Tuileries, ce bois offre peut-être un coup d'œil encore plus ravissant dans la partie opposée. Le jardin s'y termine également par une grande partie découverte, au milieu de laquelle est placé un bassin de trente toises de diamètre, dont la forme octogone se trouvoit en un rapport symétrique avec les charmilles[509] et les parterres qui l'environnoient. En considérant du haut du fer à cheval l'ensemble de toutes ces parties, il règne une telle variété dans le dessin, dans la disposition des plans et des niveaux, dans l'architecture des terrasses, des palissades, etc.; le palais des Tuileries d'un côté, et la verdure des Champs-Élysées, de l'autre, y présentent des perspectives si agréables, qu'il est difficile que l'art et la nature réunis puissent jamais produire des effets plus riches et plus imposants[510].
La terrasse qui règne du côté de la rue Saint-Honoré étant beaucoup plus basse que celle du bord de l'eau, on avoit imaginé de former dans l'espace qui est au-dessous, et qui la sépare du couvert, de grands tapis de verdure entourés de plates-bandes de fleurs. Cette agréable variété ne nuisoit en rien à la symétrie, parce que la largeur du jardin est si considérable, que les petites parties dissemblables n'y peuvent être embrassées du même coup d'œil. Ces plates-bandes furent détruites en 1793, et la convention nationale décréta gravement qu'on y sèmeroit des pommes de terre pour la nourriture du peuple. Depuis elles n'ont point été rétablies.
Au milieu de tant de beautés, la critique la plus sévère ne trouvoit qu'un seul défaut extrêmement léger. La grande allée paroissoit trop étroite: on auroit désiré que les deux contre-allées y eussent été réunies, et qu'au lieu d'en faire une allée couverte, on l'eût taillée en palissade. Ouverte de cette manière, elle devoit offrir une percée plus étendue, et mettre le palais dans un rapport plus intime avec tous les monuments dont il est environné[511].
Au milieu du fer à cheval qui termine ce jardin, du côté des Champs-Élysées, on construisit en 1716 un pont tournant[512] d'un dessin très-ingénieux, et qui établissoit une communication directe des Tuileries avec la nouvelle place Louis XV. Ce pont étoit de l'invention de frère Nicolas Bourgeois, augustin, mécanicien habile, connu par plusieurs ouvrages remarquables, et principalement par le pont de bateaux de Rouen.
On entroit dans ce jardin par six portes que l'on a conservées au milieu des changements considérables qui se sont faits dans le terrain environnant[513]. Entre la rue Saint-Honoré et la terrasse du nord, dite des Feuillants, étoient deux manéges qui furent construits lorsque Louis XV, encore enfant, vint habiter le château des Tuileries[514].
Le bas peuple n'entroit autrefois dans ce jardin que le jour de la Saint-Louis.