Ce quartier est borné, à l'orient, par les rues Planche-Mibrai, des Arcis et de Saint-Martin exclusivement; au septentrion, par la rue aux Ours aussi exclusivement; à l'occident, par la rue Saint-Denis, depuis le coin de la rue aux Ours jusqu'à celle de Gesvres, y compris le marché de la Porte-de-Paris et le Grand-Châtelet inclusivement; et au midi, par la rue et le quai de Gesvres aussi inclusivement.
On y comptoit en 1789 trente-deux rues et six culs-de-sac; il contenoit une église collégiale, quatre paroisses, un hôpital et un couvent de filles.
Rien ne peut être clairement expliqué dans l'histoire des premiers siècles de notre monarchie, lorsqu'on l'écrit avec les préjugés, les traditions et les habitudes de la monarchie, telle que Henri IV, Richelieu et Louis XIV l'avoient faite. Cependant cette histoire n'a point encore été autrement écrite; et il n'est pas facile de détruire les erreurs que les historiens même les plus graves ont répandues sur un aussi grave sujet.
Par exemple, il n'est point d'opinion plus généralement répandue, et qui paroisse au grand nombre plus incontestable, que celle qui fait considérer Hugues-Capet comme l'usurpateur d'un trône que l'on soutient avoir légitimement appartenu au dernier descendant de la race des Carlovingiens. Cependant nous n'avons pas craint d'émettre une opinion toute contraire; et nous croyons l'avoir appuyée de raisons et d'autorités qui peuvent rendre maintenant cette question au moins indécise. Comme la situation des rois de France, à l'époque où Paris devint la capitale du royaume, n'est point étrangère à l'histoire de cette ville, il convient de la faire bien connoître, et d'ajouter à ce que nous avons dit sur le vrai caractère qu'avoit dans ces temps anciens, la royauté en France, quelques nouveaux développements.
Nous avons démontré que la royauté étoit héréditaire par rapport à la famille, élective par rapport aux individus[1]; que le trône pouvoit être partagé entre plusieurs ou donné à un seul, selon le caprice de la nation[2], c'est-à-dire de tous ceux qui avoient la noblesse et la liberté, soit qu'ils fussent vassaux, soit qu'ils fussent libres propriétaires, la mort du seigneur déliant le vassal de toute espèce d'engagement envers son héritier[3]; on a vu quelles précautions imaginèrent et ne cessèrent d'employer nos rois pour assurer à leurs enfants un héritage aussi fragile, aussi incertain que ce pouvoir suprême qu'ils possédoient eux-mêmes d'une manière si précaire, et combien ces précautions étoient elles-mêmes fragiles et incertaines[4]. C'est que les Francs avoient apporté de la Germanie dans les Gaules leurs coutumes barbares, leurs habitudes altières, et toutes leurs vieilles traditions: ils les conservèrent long-temps, parce qu'ils dédaignèrent long-temps de sortir de leur ignorance; et en effet ce sont presque toujours les peuples savants qui détruisent: ce sont les peuples ignorants qui conservent, et c'est avec eux et par eux qu'on rétablit.
Qu'on ouvre Ammien Marcellin[5]; qu'on le suive au milieu de ces forêts de la Germanie et de ces sociétés qui s'y étoient formées: on y trouvera, avec moins de puissance et d'éclat, une image frappante et naïve de ce que fut depuis la monarchie des Francs. Là il y avoit aussi des rois et des princes, et au-dessous d'eux des grands qui se mettoient volontairement sous leurs dépendances, et leur promettoient assistance et fidélité sous certaines conditions[6], d'où résultoient des devoirs réciproques entre le chef et ces sujets puissants dont l'alliance faisoit sa plus grande force et établissoit sa prééminence. On voit que ces grands étoient eux-mêmes chefs de petites peuplades qu'ils gouvernoient avec une autorité égale à celle de leur roi, mais non pas avec la même indépendance, puisqu'ils étoient en même temps tenus d'obéir aux commandements de celui-ci et de se rallier à ses propres sujets, au premier signal qu'il lui convenoit de donner[7]. Au milieu de cette hiérarchie de chefs et de sujets, se montre (et l'on ne sauroit trop le remarquer) une classe d'hommes libres qui portent leur hommage à qui il leur plaît de le donner, et dont les priviléges sont tels, qu'ils peuvent même s'engager au service d'un prince étranger et dans une guerre contre leur patrie, sans perdre leurs biens et sans être passibles d'aucune peine. Ces hommes libres rappeloient les anciens camarades des princes germains, tels qu'ils étoient lorsque Tacite nous en a donné l'histoire, et à une époque où ces princes ne possédoient encore aucun domaine certain, et où les peuples qu'ils commandoient étoient encore moins avancés dans la civilisation.
Il est hors de doute qu'au temps d'Ammien Marcellin, les choses avoient déjà éprouvé parmi eux une amélioration très-notable: les établissements étoient devenus plus fixes; le droit de propriété étoit mieux affermi. Nous apprenons par lui que dès lors les rois possédoient un territoire plus ou moins vaste, dont les limites étoient déterminées, et qu'ils avoient des esclaves employés à faire valoir leurs domaines. Cette époque qui les rendit propriétaires, et qui établit en même temps un grand nombre de propriétés particulières, fut aussi celle d'un très-grand changement dans le caractère de leur domination: ce ne fut plus sur la personne même des sujets, et sur le serment qu'ils leur avoient juré, que cette domination fut fondée, mais sur la terre même qui dépendoit de leur petit royaume; soit qu'ils eussent consenti à la diviser et à la céder à ceux qu'ils vouloient s'attacher, soit que des traités de paix eussent forcé d'autres princes, autrefois leurs égaux et propriétaires comme eux d'un territoire, à le réunir à leurs états et à n'en plus jouir que sous les conditions d'alliés et de sujets. Or il est facile de concevoir que les conditions de l'engagement que les grands prenoient avec eux devoient être fort différentes, selon qu'ils avoient accepté ou refusé de semblables libéralités, qu'ils avoient été forcés ou non de souscrire de semblables traités. Ceux qui n'étoient point assujettis par ces dons ou par ces traités, même en servant un roi, étoient véritablement ses égaux; à sa mort, ils étoient libres de tout engagement, et leur propre volonté pouvoit seule les donner à ses successeurs. Quant aux fidèles qui jouissoient d'une terre dont la possession étoit inséparable de la dépendance du possesseur, ils ne pouvoient recouvrer leur liberté qu'en rendant au prince ce qu'ils en avoient reçu. Ainsi lorsqu'un roi laissoit plusieurs enfants, il se formoit nécessairement plusieurs royaumes du partage de sa succession; car chaque portion du territoire royal ainsi partagé donnoit pour sujets à chacun de ses héritiers les propriétaires qui en dépendoient; et réciproquement plusieurs royaumes n'en formoient plus qu'un seul, lorsque la famille royale étoit réduite à un seul héritier.
Ces coutumes furent donc transportées dans les Gaules; et dans les distributions qui furent faites aux vainqueurs des biens de vaincus, l'hommage et la foi demeurèrent de même attachés à la terre. Toutefois on ne peut douter, et nous l'avons déjà remarqué, que, parmi les fidèles qui accompagnèrent le conquérant, plusieurs refusèrent les grâces qu'il put leur offrir, pour conserver leur indépendance, tandis que d'autres se soumirent aux conditions du vasselage, pour obtenir de plus grandes possessions. La condition des premiers, presque entièrement affranchis de toute subordination envers les rois, et qui ne connoissoient d'autres lois que les lois émanées de l'assemblée générale de la nation, ne tarda pas à en devenir un objet d'envie pour les grands vassaux qui avoient perdu en liberté ce qu'ils avoient acquis en puissance; et tous leurs efforts tendirent continuellement à dénaturer leurs fiefs et à leur donner ce caractère de propriétés libres. Presque tous y réussirent jusqu'à un certain point: c'est-à-dire qu'étant parvenus à rendre leurs fiefs héréditaires, ils leur communiquèrent ainsi la nature de biens propres. De son côté, et malgré ce droit d'hérédité qu'ils avoient usurpé, le seigneur suzerain ne prétendoit point abandonner ses propres droits ni l'hommage que lui devoit la terre: de là des dissensions continuelles et souvent des guerres sanglantes entre les rois et leurs vassaux révoltés.
Il faut considérer maintenant que les rois francs, en s'emparant du gouvernement des Gaules, y conservèrent toutes les formes de l'administration romaine, à peu près telles qu'ils les avoient trouvées, et en partagèrent tous les emplois entre ces mêmes fidèles à qui ils avoient partagé la terre. Ils instituèrent de même des ducs et des préfets qui gouvernoient les provinces, des comtes qui commandoient les cités; et changeant seulement les noms de quelques-uns de ces officiers civils et militaires dont se composoit l'ancien gouvernement, ils en confirmèrent toutes les attributions.
Que l'on juge maintenant ce qui pouvoit résulter d'un semblable ordre de choses, le vassal étant délié de son serment, dès que son seigneur venoit à mourir; le royaume entier se trouvant ainsi comme en dépôt entre les mains des principaux vassaux; et chacun d'eux pouvant choisir, dans la famille royale, le prince auquel il lui plaisoit de se recommander, et le pouvant légitimement, puisque nul de ces princes n'étoit exclu du trône, et que l'unité du pouvoir n'étoit point une condition essentielle de la royauté. Chacun d'eux mettant alors son obéissance, pour ainsi dire, à l'enchère, donnoit sa foi à celui qui lui faisoit les meilleures conditions, et s'armoit aussitôt pour le soutien de ses droits contre ses rivaux et ses compétiteurs. Et c'étoit bien inutilement qu'un roi avoit désigné tel ou tel de ses fils pour son successeur: si le consentement de la nation n'avoit ratifié cette désignation, elle étoit nulle. La recommandation des vassaux, tel étoit le véritable titre qui donnoit et confirmoit la royauté[8]; et jamais prince ne se croyoit assuré de régner, tant que les vassaux ne s'étoient pas recommandés à lui.
Par la recommandation, et nous l'avons déjà dit[9], le vassal devenoit l'homme de son suzerain, et se dévouoit à lui[10]; mais la nature de cet hommage n'ayant point changé de ce qu'il avoit été, même avant la conquête, ce dévouement du sujet n'étoit acquis au prince que sous certaines conditions. Le vassal faisoit sans doute un serment; mais de son côté le roi en faisoit un autre: si le vassal juroit fidélité, le roi promettoit justice[11]. L'engagement étoit donc réciproque; il produisoit une confiance mutuelle, dit un ancien capitulaire, lequel assuroit la sûreté commune[12]. Pour des hommes aussi fiers, aussi violents, aussi portés à l'indépendance, on conçoit combien devoit être fragile un engagement dont chacun d'eux se faisoit juge, et qu'il pouvoit rompre sans scrupule, dès qu'il avoit décidé que, de la part de son seigneur, les conditions n'en avoient pas été remplies[13]. De là encore des révoltes et des défections continuelles, dont le prétexte étoit le déni de justice[14]; et ainsi s'explique la déposition des souverains, lorsqu'il s'élevoit contre eux un cri général de la nation qui les avoit élus, et qui les accusoit de n'avoir pas tenu leurs serments[15]. La multiplicité des héritiers du trône fournissoit continuellement des protecteurs à la révolte, et même lui ôtoit le caractère odieux qu'elle auroit maintenant parmi nous: car enfin, et le plus souvent, elle ne présentoit en apparence que l'acte légitime d'un vassal qui, se croyant délié de son serment envers un suzerain auquel il reprochoit de n'avoir pas tenu le sien, en choisissoit un autre selon le droit qu'il en avoit; n'ayant en effet d'autre devoir à remplir que de se faire vassal d'un prince de la famille royale, et cette famille étant en quelque sorte la seule puissance souveraine qu'il ne lui fût pas permis de rejeter.
Il n'y avoit donc qu'un prince guerrier et d'un grand caractère dont la main vigoureuse pût rassembler et contenir tant de parties incohérentes d'un grand État si mal constitué, leur imprimer un mouvement uniforme, diriger ce mouvement vers ce qui étoit utile et bon. Un tel prince entraînoit aussitôt à sa suite la multitude des hommes libres, enthousiaste par dessus tout de la gloire militaire; les grands vassaux, trop foibles alors, étoient obligés de se soumettre; ceux qui se révoltoient, étoient comprimés et punis. Mais aussitôt qu'un partage venoit de nouveau diviser et affoiblir le pouvoir politique, ou que le sceptre tomboit aux mains d'un prince indolent ou timide, les oppositions, les révoltes, les usurpations renaissoient de toutes parts; et l'état sembloit de nouveau prêt à se dissoudre en une foule de petites souverainetés.
Considérons un moment comment tomba la première race. La France, dont l'administration, et nous venons de le dire, avoit été calquée sur les formes de l'administration romaine, étoit alors divisée en grands gouvernements ou duchés; et d'abord, d'après le même principe, l'autorité de ces ducs avoit été limitée et temporaire. Bientôt on les vit, à la faveur des troubles et des guerres intestines que les premiers partages de la monarchie firent naître dans l'État, se perpétuer dans leurs gouvernements, former entre eux des ligues pour se garantir mutuellement la possession de leurs charges et de leurs dignités, aider les maires du palais dans leurs projets ambitieux contre l'autorité, ceux-ci les aidant à leur tour à se consolider dans leurs usurpations. Ainsi s'étoient formés, pour ce qui regarde seulement la France[16], les duchés d'Aquitaine, d'Austrasie, de Neustrie, de Champagne, de Provence, etc.; et chacun des grands vassaux qui s'étoient emparés de ces provinces, les gouvernoit en maître absolu.
Mais, indépendamment de ces grands vassaux, il ne faut point oublier qu'il existoit un grand nombre d'autres seigneurs moins puissants, et surtout une foule presque innombrable de ces hommes libres propriétaires ou non propriétaires, qui, dans ces temps d'anarchie et de désordre, recevant des premiers de l'État l'exemple de la révolte et de la désobéissance au suprême pouvoir, étoient prêts à trafiquer de leur foi et à la livrer à celui de ces grands vassaux qui pouvoit y mettre le plus haut prix. Pépin étoit alors, parmi ces seigneurs du premier rang, le plus puissant et le plus riche; et sa qualité de maire du palais lui donnoit mille moyens d'exercer sur le royaume entier une influence que les autres ducs ne pouvoient avoir. Ce fut avec lui, ou plutôt sous ses ordres, que les vassaux de la seconde classe se confédérèrent; ce fut à lui que se réunirent ces hommes libres plus nombreux encore, qui n'avoient d'autre fortune que leur épée, et dont le nombre et la valeur faisoient la force des armées. Ces puissants auxiliaires suivirent après lui son fils Charles Martel; et ce fut avec leur secours qu'il sut à la fois vaincre l'ennemi extérieur[17] qui menaçoit l'existence même de la société; et combattant les uns après les autres tous ces vassaux orgueilleux, qui, comme autant d'ennemis intérieurs, la détruisoient en la divisant sans cesse, les contraindre à rentrer dans l'alliance commune; c'est-à-dire que, lorsqu'il les avoit vaincus, il les forçoit à renouveler cette alliance, et s'assuroit de leur foi en leur faisant donner des otages. Toutefois, alors même qu'il les replaçoit sous la dépendance de la couronne, il ne leur enlevoit ni les principautés qu'ils s'étoient faites, ni le droit héréditaire qu'ils y avoient usurpé. Ce droit qu'il consentoit ainsi à leur laisser, confirmoit le droit qu'il s'étoit fait à lui-même, comme duc d'Austrasie, ou plutôt celui que l'usurpation de son père lui avoit transmis. Ainsi la suzeraineté finit par être entièrement détachée de la royauté; et les attributions de celle-ci se trouvèrent réduites au gouvernement des cités et à l'administration d'un domaine qui alors étoit immense, attributions dont le duc d'Austrasie devenoit encore le dépositaire en sa qualité de maire du palais. La Providence, dont les grands desseins sur la France devoient être accomplis, voulut que la race du premier Pépin présentât, dans trois générations successives, trois hommes extraordinaires qui d'abord, sous une suite de rois enfants ou fainéants, soutinrent la monarchie toujours prête à se dissoudre; qui, ralliant autour d'eux la multitude (et par multitude, il faut toujours entendre les hommes libres et armés ou minores[18], qui composoient la noblesse du second ordre), surent habilement s'opposer à cette haute noblesse qui prétendoit marcher l'égale des rois[19]; puis saisissant ensuite la couronne qui alloit échapper aux fils de Clovis, et commençant eux-mêmes une nouvelle dynastie, sauver ainsi d'une ruine certaine le premier royaume de la chrétienté. Qui pouvoit les appeler usurpateurs? Étoient-ce ces grands qui eux-mêmes ne cherchoient qu'à secouer le joug de l'autorité royale, et dont il n'étoit pas un seul qui n'eût voulu, comme eux, s'emparer de la première place et renverser les foibles princes qu'ils avoient détrônés, ou plutôt, qui d'eux-mêmes étoient tombés du trône? Étoit-ce cette noblesse moins élevée et non moins guerrière que, depuis tant d'années, ces premiers Carlovingiens conduisoient aux combats et à la victoire, qui ne jugeoit digne d'être roi que celui qui étoit brave et victorieux, qui cherchoit vainement, dans la race dégénérée des Mérovingiens, un prince qui pût être utile à la nation[20]? Point de doute qu'avec les préjugés dont elle étoit imbue et les traditions qu'elle avoit apportées de son antique patrie, cette multitude armée n'eût d'elle-même abandonné les descendants de son premier roi, au moment où ils commencèrent à se montrer indignes de la commander, et quand bien même personne ne se fût présenté pour les remplacer. Alors c'en étoit fait de ce beau royaume de France; et, au milieu de cette tyrannie des grands et de cette anarchie des petits, il est difficile de prévoir ce qui seroit arrivé.
Les mêmes causes durent produire de semblables effets: et en effet celui qui lit l'histoire de la chute des Carlovingiens, croit relire l'histoire de ces successeurs de Clovis et des événements qui les firent descendre du trône. Ce fut en vain que Charlemagne, justement effrayé des périls que les grands vassaux avoient fait courir à la monarchie, abolit ces duchés ou grands gouvernements qui avoient fait toute leur force, et divisa en comtés tous ses vastes états[21], rétablissant partout l'autorité temporaire des officiers civils et militaires auxquels il confioit le gouvernement des provinces: le système administratif étoit bon sans doute; mais il y avoit dans le système politique un vice radical qui ne fut point changé; et sans doute il étoit alors impossible de le détruire, puisque ce puissant génie ne tenta pas même de le faire, et qu'il laissa à son fils le poids immense de sa couronne et le premier empire du monde, sous la condition qu'il seroit lui-même un prince guerrier et un génie supérieur, s'il vouloit conserver un semblable héritage. Le contraire arriva: et tout retomba dans la première confusion, et la nouvelle race se précipita plus rapidement encore vers son déclin. C'est un triste spectacle que celui de la succession de ces princes non moins foibles et plus dégradés encore que ceux dont la dégradation leur avoit ouvert le chemin à ce trône toujours envié et toujours chancelant. Ils avoient d'autant plus besoin de vertus que leur race étoit beaucoup moins illustre et par conséquent moins respectée que celle des Mérovingiens; et il est certain que la haute noblesse, au moment même de la mort de Charlemagne, avoit formé le projet d'exclure sa postérité du trône, et que ce fut la noblesse du second ordre qui l'y maintint[22], pleine encore qu'elle étoit du souvenir d'un si grand monarque, et espérant le voir revivre dans sa postérité. Louis-le-Débonnaire trompa ses espérances; ses successeurs ne les réalisèrent pas davantage, et l'on revit bientôt tout ce que l'on avoit vu jusqu'alors sous tant de princes inutiles à la nation: un royaume démembré, des rois élus, dépossédés, réélus, des vassaux révoltés, soutenus dans leur révolte, et s'armant contre leur ancien seigneur au profit d'un nouveau suzerain; les fiefs rendus une seconde fois héréditaires, et à la faveur des dangers plus grands dont l'État étoit menacé[23], le domaine royal envahi de toutes parts[24]; les biens de l'église pillés avec plus d'audace et d'impunité; et toutes ces usurpations devenues plus difficiles à détruire, parce que la plupart des hommes libres s'étant faits propriétaires au milieu de ce pillage général, se firent en même temps vassaux de vassaux plus puissants qu'eux, afin d'être soutenus et protégés par ces usurpateurs dans les propriétés qu'eux-mêmes avoient usurpées. Sous cette race, la nation usa avec plus d'étendue et d'autorité que jamais du droit qu'elle avoit d'élire ou de rejeter ses rois: la trop grande jeunesse de Charles-le-Simple le rendant incapable de régner, elle n'avoit pas balancé à se choisir un chef[25] dans une autre famille, avant d'avoir prononcé l'entière exclusion des Carlovingiens; et lorsque Hugues Capet fut appelé par elle à régner sur la France, les princes auxquels elle l'avoit substitué avoient été jugés au moins inutiles; et le seul qui osât disputer le trône au chef de la troisième race, s'étant fait le vassal d'un prince étranger[26], s'étoit rendu, par cet acte déshonorant, étranger lui-même à la nation qui le repoussoit, qui avoit ainsi acquis le droit de le traiter en ennemi.
Le nouveau monarque ne possédoit d'autre domaine que le comté de Paris ou duché de France, dont son bisaïeul Robert-le-Fort avoit obtenu le gouvernement sous le règne de Charles-le-Chauve. Il ne le possédoit point à d'autres titres que tous ces autres vassaux qui l'avoient reconnu pour roi ne possédoient leurs propriétés; et par son avénement au trône, l'hérédité des fiefs et toutes ces prérogatives usurpées sur la couronne qui faisoient de tant de seigneurs autant de petits souverains indépendants, furent consacrées et durent l'être, comme loi fondamentale de l'État.
Hugues Capet n'eut donc pas même la pensée de les troubler dans la possession de ces principautés qu'ils s'étoient créées; et son ambition fut satisfaite d'être, au milieu de tous, comme leur chef militaire, à l'égard des plus grands d'entre eux comme le premier entre ses égaux; et ses premiers successeurs ne possédèrent point la couronne à d'autres conditions. Nous examinerons plus tard comment de cet état de foiblesse extrême les rois de la troisième race parvinrent à cette étendue et à cette longue durée de puissance, à laquelle rien ne peut se comparer parmi toutes les races royales qui occupent et ont occupé les autres trônes de la chrétienté; et différant d'opinion avec le plus grand nombre des écrivains qui ont cherché à approfondir ce point intéressant de nos antiquités historiques, nous essayerons de prouver que ce fut moins le résultat d'une politique profonde et d'un plan conçu dès l'origine, et de règne en règne suivi avec persévérance, qu'un concours de circonstances heureuses, parmi lesquelles il faut compter la position singulière et même l'état de foiblesse extrême auquel ils se trouvoient réduits.
Nous passerons rapidement sur tous ces premiers temps de la troisième race, pendant lesquels l'histoire de Paris devient presque étrangère à celle de la France, temps de paix et d'une prospérité toujours croissante pour cette ville, si long-temps accablée de tant de fléaux et réduite à un état si précaire et si misérable. On n'y craignoit plus le retour de ces terribles Normands qui, pendant près de deux siècles, n'avoient cessé de porter la flamme et le ravage dans ses murs et dans ses faubourgs presque aussitôt détruits que commencés. Devenue la capitale de la France et le séjour habituel de ses rois, elle devint aussi le principal objet de leurs complaisances; et dès ces premiers temps, on les voit occupés d'abord à réparer les désastres que la guerre y avoit causés, ensuite, et presque aussitôt, à l'accroître et à l'embellir.
(987) Sous le règne de Hugues-Capet, l'histoire de Paris est encore très-stérile en événements: on ne voit pas que ce prince y ait fait aucune fondation, ni relevé aucun des monuments que les incendies et la guerre avoient détruits. Il régna peu de temps et fut distrait par d'autres soins: ce trône alors si peu digne d'envie lui étoit trop disputé pour qu'il lui fût possible de s'occuper de semblables travaux, qui auroient demandé les loisirs de la paix et une sorte d'opulence qu'il étoit bien loin d'avoir[27].
(996) Sous son fils Robert, prince dont le zèle étoit grand pour la religion, l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, dévastées par les Normands, commencèrent à sortir de leurs ruines. Le palais de la Cité, qui étoit alors la demeure des rois, reçut des réparations et des augmentations considérables; et dans l'enceinte de ce palais, Robert fit élever la chapelle royale, dite alors chapelle de Saint-Nicolas.
(1031) Henri Ier fait reconstruire l'abbaye Saint-Martin-des-Champs, alors située hors de Paris, et qui avoit été aussi détruite par les Normands. On pense que la petite église Sainte-Marine fut aussi bâtie sous le règne de ce prince.
(1060) Sous celui de Philippe Ier, on ne voit se former d'autre établissement à Paris que celui du monastère de Notre-Dame-des-Champs ou des-Vignes, par l'effet d'une donation qui en fut faite aux religieux de Marmoutiers.
(1108) En cette année commence le règne de Louis VI, dit le Gros, le premier des rois de cette troisième race qui ait essayé, et avec quelque bonheur, d'étendre les prérogatives de la couronne, de réprimer la révolte et l'insolence des vassaux grands et petits, qui alors ne connoissoient plus de frein. À partir de cette époque les fondations commencent à se multiplier, et les lettres à être cultivées. L'école épiscopale étoit située dans le cloître Notre-Dame; et les rois eux-mêmes ne dédaignoient pas d'y envoyer leurs enfants pour y apprendre la grammaire et tout ce qu'il étoit possible de recevoir alors d'instruction sur les diverses branches des connoissances humaines. En ce même temps florissoit le fameux Abailard, dont le maître, Guillaume de Champeaux, fonda l'abbaye de Saint-Victor; quelque temps après un monastère de filles fut institué à Montmartre, par les soins de la reine Adelaïde[28]; et le roi, par suite d'une transaction faite avec l'évêque, forma le premier établissement des halles sur un terrain qui appartenoit à ce prélat. Il accorda en même temps aux bourgeois de Paris des priviléges qui commencèrent à leur donner une grande importance. Alors s'élevèrent, dans la Cité, les églises de Saint-Pierre-aux-Bœufs, Sainte-Geneviève-des-Ardents, Sainte-Croix, Saint-Denis-du-Pas, la chapelle Saint-Agnan; au septentrion: Saint-Jacques-de-la-Boucherie, l'église des Saints-Innocents, la chapelle Saint-Bon, Saint-Nicolas-des-Champs; au midi, la petite église de Saint-Martin; et ces monuments religieux, si rapidement construits, attestèrent la multiplication également rapide et toujours croissante de la population de Paris. Des fortifications plus régulières remplacèrent en même temps, sous les noms de grand et petit Châtelet, les remparts trop foibles qui jusqu'alors avoient défendu l'entrée de la Cité; et les guerres continuelles que Louis-le-Gros eut à soutenir contre des seigneurs dont les propriétés s'étendoient presque jusqu'aux portes de sa ville capitale, lui firent une triste nécessité de la mettre ainsi à l'abri de leurs entreprises audacieuses.
Alors sans doute fut réparée et peut-être agrandie la première enceinte de Paris qui existât encore hors de la Cité; et en effet c'est dans l'histoire du ministère de l'abbé Suger, qui gouverna le royaume sous ce prince et sous son fils Louis-le-Jeune, que l'on trouve les premiers renseignements positifs sur cette enceinte qui environnoit alors la ville au nord; car la partie du midi étoit encore en bourgs et en cultures. Il est toutefois probable qu'elle avoit été élevée long-temps auparavant; et sans doute on avoit commencé à la bâtir, dès qu'on s'étoit vu entièrement délivré des Normands.
(1137) Sous Louis-le-Jeune elle ne fut point augmentée: à cette époque commencèrent les croisades, le plus grand événement du moyen âge, l'un des plus remarquables de l'histoire, et celui qui contribua le plus à affermir en France les bases encore chancelantes de la monarchie et de la société. Le roi partit pour la Palestine; et pendant son absence, l'administration vigoureuse du célèbre abbé de Saint-Denis[29] maintint la tranquillité dans le royaume, dissipa les factions, encouragea l'industrie. Louis, à son retour, vit avec plaisir ses places fortifiées, ses maisons réparées, et sa ville capitale florissante. Alors et depuis long-temps les bourgeois de Paris faisoient, principalement par eau, un commerce considérable, et formoient une hanse ou compagnie, sous l'inspection de leurs officiers municipaux. Le roi, qui vouloit continuer l'ouvrage commencé par son ministre, confirma tous les anciens priviléges dont ils jouissoient, en ajouta de nouveaux, et abolit des coutumes vexatoires auxquelles ils étoient soumis depuis de longues années. Il prolongea aussi le terme de la foire Saint-Lazare, établie par son père, depuis acquise par Philippe-Auguste des religieux de cette maison, et transportée aux halles de Champeaux.
Sous ce règne, on vit un exemple d'une de ces fondations faites par des particuliers, et inspirées par un zèle ardent et religieux, fondations qui, dans la suite, se multiplièrent si prodigieusement, et remplirent Paris d'établissements aussi utiles que charitables. Garin Masson et son fils Harcher consacrèrent une maison dont ils étoient propriétaires à l'établissement des pauvres passants; et ce fut l'origine de l'hôpital Saint-Gervais. À la même époque, et quelque temps avant la mort du roi, Maurice de Sully, évêque de Paris, commençoit à jeter les fondements de la magnifique cathédrale, qu'il continua de bâtir sous Philippe-Auguste; Saint-Lazare, le Temple, Saint-Médard, Saint-Jean-de-Latran, sont les principaux établissements religieux que l'on voit s'élever, à cette même époque, dans les murs et hors des murs de Paris.
(1180) Il n'est presque point d'éloges que ne mérite Philippe-Auguste: c'est un des rois de France qui ont fait le plus de conquêtes; il réprima les violences des grands, commença à faire respecter l'autorité royale, et ranima l'étude des lettres encore languissante sous le règne de ses prédécesseurs. On peut aussi le regarder en quelque sorte comme le second fondateur de Paris, dont il augmenta tellement l'étendue, que ce n'est que de cette époque qu'elle commence à être comptée parmi les grandes villes de l'Europe[30]. Les nouveaux murs[31] dont il l'entoura, renfermoient, du côté du nord, tous les bourgs environnants; et dans ceux qu'il fit élever au midi, il fit entrer une grande quantité de cultures[32], de vignes, de terrains vagues, sur lesquels on ne construisit des habitations que lentement et par une assez longue succession de temps. Le quartier de la ville fut plus promptement peuplé: la maison royale que ce prince y fit agrandir et réparer[33], le marché des halles qu'il y établit, attirèrent de ce côté et le peuple et les grands. Dans l'enceinte méridionale, plus tranquille et plus solitaire, s'établirent les gens de lettres et les écoles qu'ils dirigeoient. Il y avoit déjà quelque temps qu'elles avoient quitté le parvis Notre-Dame, où elles étoient renfermées, pour former plusieurs colonies à Saint-Victor, à Sainte-Geneviève. La réunion de ces écoles dispersées forma dès lors quatre facultés, où l'on enseignoit, outre les arts libéraux, la théologie, le droit et la médecine. Nous aurons occasion par la suite de faire connoître avec plus de détail cet établissement fameux, et son crédit prodigieux, dont il lui arriva plus d'une fois d'abuser. On ne verra pas sans quelque étonnement que l'Université fut pendant long-temps une espèce de puissance dans l'État, ayant à ses ordres une armée redoutable dans cette foule d'étudiants qui y accouroient de tous les coins de l'Europe, et, au moyen de cette jeunesse turbulente, se mêlant aux factions, et remplissant Paris de troubles auxquels l'autorité légitime fut souvent forcée de céder.
Cependant cette capitale devenant peu à peu le centre des affaires de la monarchie, on voit sa population prendre de jour en jour un nouvel accroissement, et en même temps se multiplier les établissements publics, tant civils que religieux, nécessaires à ce grand nombre d'habitants. À peine les nouvelles murailles sont-elles construites, que de nouveaux monuments s'élèvent hors de ses murs: Saint-Thomas et Saint-Nicolas-du-Louvre, l'église Saint-Honoré, l'abbaye Saint-Antoine-des-Champs, l'hôpital de la Trinité. Dans l'enceinte, plusieurs chapelles deviennent des paroisses sous les noms de Saint-Jean-en-Grève, Saint-Nicolas-des-Champs, Saint-Eustache, Saint-Étienne-du-Mont, etc. Les religieux trinitaires, plus connus sous le nom de Mathurins, s'établissent à Paris; et quelques années après les Jacobins y obtiennent une maison. L'abbé de Saint-Germain, de son côté, encourageoit à bâtir autour de son abbaye, et donnoit gratuitement du terrain à ceux qui vouloient y élever des habitations; en même temps plusieurs particuliers faisoient construire des maisons aux environs de Saint-Marcel et dans le terroir de Mouffetard, lequel étoit alors planté de vignes: il en résulta deux nouveaux bourgs hors des murs, auxquels on donna même quelquefois le nom de villes Saint-Germain et Saint-Marcel lèz-Paris.
L'érection des nouveaux murs de Paris fit naître, entre l'évêque et l'abbé de Saint-Germain, une de ces contestations, si fréquentes alors au milieu de tant de droits, de priviléges, d'intérêts divers qui étoient nés de la confusion des âges précédents. Dans cette occasion, l'évêque prétendoit avoir le droit de juridiction sur tout le terrain qui venoit d'être renfermé dans l'enceinte. Le curé de Saint-Séverin élevoit de semblables prétentions au sujet d'une portion de territoire dépendante de la paroisse Saint-Sulpice, et également renfermée dans la ville. L'affaire fut d'abord jugée assez importante pour être portée à la décision du pape; ensuite les parties intéressées nommèrent des arbitres[34], qui accordèrent à l'abbaye Saint-Germain un espace assez considérable dans la ville, lequel fut déclaré exempt à perpétuité de tout droit paroissial et épiscopal de l'église de Paris. Les mêmes arbitres mirent des bornes à la paroisse Saint-Séverin, et permirent encore à l'abbé de Saint-Germain d'établir une ou deux cures dans l'espace qui lui étoit réservé en dedans des murs[35]. Peu de temps après, le roi, appelé par l'évêque devant les juges séculiers, pour réparation des droits de l'église, que ce prélat prétendoit avoir été violés par les accroissements faits au nord de la ville, fit avec lui le traité ou transaction connue sous le nom de charta pacis, dans laquelle il reconnoît ces droits, mais où il établit en même temps un partage de juridiction qui porta le premier coup à l'autorité temporelle du clergé[36].
Ce prince fit, pendant le cours de son règne, plusieurs réglements en faveur de l'université, et surtout des écoliers, qu'il ménageoit beaucoup, parce qu'il désiroit les retenir à Paris; et l'on peut dire que lui et ses successeurs, par ce désir de voir fleurir les lettres au sein de cette capitale, supportèrent trop patiemment leurs désordres et leurs insolences. Il rendit aussi plusieurs arrêts concernant les juifs[37]: ces malheureux, déjà chassés plusieurs fois de Paris, et cherchant toujours à y rentrer, malgré les vexations inouïes auxquelles ils étoient exposés, avoient été expulsés de nouveau par ce monarque, lors de son avénement au trône. On l'avoit tellement irrité contre eux par le récit vrai ou faux qu'on lui avoit fait des usures et des profanations auxquelles ils se livroient, qu'en les faisant sortir de son royaume, il confisqua tous leurs biens immeubles, et déchargea tous ses sujets des obligations qu'ils avoient contractées envers eux[38]. Ils habitoient à cette époque, dans la Cité, la rue qui a reçu d'eux le nom de Juiverie, et quelques rues adjacentes; et, dès le commencement de la monarchie, on trouve qu'ils étoient déjà établis dans ce quartier. Mais ils en avoient été chassés, et n'y étoient revenus que depuis peu; car, sous Louis-le-Gros et Louis-le-Jeune, on les voit relégués hors des portes de la ville, dans le lieu nommé Champeaux. De petites maisons, hautes et mal construites, y avoient été bâties exprès pour eux, et composoient un certain nombre de rues étroites, tortueuses et obscures, qui étoient fermées de portes de tous les côtés[39]. Philippe ne tarda pas à les rappeler, comme l'avoient fait ses prédécesseurs; et le besoin qu'il avoit d'argent pour soutenir la guerre contre les Flamands et les Anglais, fut une occasion favorable pour ce rétablissement, qu'ils sollicitoient, offrant pour l'obtenir des sommes considérables. Non-seulement ils rentrèrent dans Paris, mais encore leur condition y fut plus heureuse, par cette facilité qu'on leur donna de s'y établir où bon leur sembleroit, pourvu que ce ne fût pas dans le milieu de la ville[40].
Ce fut Philippe-Auguste qui institua les sergents d'armes, qu'on peut regarder comme la première garde de nos rois de la troisième race. Il créa cette troupe, sur l'avis qu'il avoit reçu qu'à la sollicitation du roi Richard, le vieux de la Montagne avoit envoyé deux de ses sujets en France pour l'assassiner. Ce bruit n'étoit pas fondé; mais le roi y ajouta foi, à cause de la prévention qu'il avoit contre Richard. Ces sergents d'armes étoient des gentilshommes armés de massues d'airain, d'arcs et de carquois garnis de flèches. Ils ne devoient pas quitter le prince, ni laisser approcher de sa personne aucun inconnu. Dans la suite on les employa à porter les ordres du souverain, lorsqu'il citoit quelqu'un à sa cour. Leur office étoit à vie, et ils n'avoient d'autre juge que le roi ou le connétable[41].
Sous le règne de ce même prince, fut encore créée la troupe des Ribauds, espèce de soldats déterminés que l'on mettoit à la tête des assauts, et dont on se servoit dans toutes les actions de hardiesse et de vigueur. Le libertinage outré auquel ils s'abandonnoient, a rendu dans la suite leur nom infâme en France[42]. Les Ribauds avoient un chef qui portoit le titre de roi, suivant l'usage établi alors de donner cette auguste qualité à tous ceux qui avoient quelque espèce de commandement. Ce prétendu monarque connoissoit de tous les jeux de dés, de hasard et autres qui se jouoient pendant les voyages de la cour[43]. Le nom de cet officier fut supprimé sous le règne de Charles VII; mais l'office demeura, et ses fonctions furent transportées au grand-prévôt de l'hôtel, charge qui a subsisté jusque dans les derniers temps.
La police de Paris étoit alors dans un grand désordre: nos ancêtres avoient imité cet usage qu'ils avoient trouvé établi par les Romains, de ne confier le maintien de l'ordre dans les villes qu'à un seul magistrat[44]; et les ordonnances de nos premiers rois sont remplies de dispositions qui font connoître que les comtes ou premiers magistrats des principales villes étoient seuls chargés de ces importantes fonctions; aussi voit-on le prévôt de Paris, qui étoit entré dans tous les droits des anciens comtes, chargé d'abord de la police entière de cette capitale; et jusqu'au règne de Philippe-Auguste, la ville étant encore renfermée dans ses anciennes bornes, et tout son terrain appartenant au domaine du roi, la justice n'avoit point cessé d'y être rendue en son nom.
Mais depuis la nouvelle enceinte, plusieurs portions de territoire ayant été enclavées dans la ville, les seigneurs qui y avoient droit de justice réclamèrent aussitôt le maintien de leurs priviléges[45], et l'on ne put alors les en priver. Il en résulta une foule de juridictions particulières, qui ôtèrent à cette partie de l'administration publique toute sa force en détruisant son unité. Aussi les auteurs contemporains nous font-ils une peinture effrayante de l'état où étoit alors Paris: ils nous le représentent comme une ville remplie et de confusion et de crimes, et si peu sûre, que les citoyens honnêtes étoient obligés de déserter d'un lieu où leur vie étoit à chaque instant menacée.
Nous verrons bientôt l'ordre s'y rétablir sous saint Louis, et l'édifice antique qui se présente d'abord à nous en entrant dans le quartier de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, devenir le siége d'un des tribunaux les plus respectables de la monarchie.
On rencontroit cet ancien édifice en sortant de la Cité par le Pont-au-Change. Nous avons rejeté l'opinion qui en attribue la construction à Jules-César, parce qu'elle est destituée de toutes preuves, et même de toute vraisemblance, les Romains ne se servant point, à cette époque, de fortifications de ce genre pour défendre la tête de leurs ponts. Corrozet a pensé que Julien l'Apostat pourroit bien en être le fondateur, ou que ce château fut du moins bâti par quelques-uns des princes qui lui succédèrent. Le nom de chambre de César, que portoit, de temps immémorial, une des salles de ce monument, et l'inscription Titulum Cæsaris, gravée sous une arcade, et qui subsistoit encore à la fin du seizième siècle, sembloient rendre ce dernier sentiment assez probable; mais de telles preuves n'ont point paru suffisantes à des critiques plus savants et plus judicieux que Corrozet, et que ne pouvoient satisfaire, en fait d'antiquités, de simples opinions et de vagues conjectures. Ainsi donc, rejetant l'explication donnée par cet ancien historien de Paris, «On n'a peut-être eu en vue, dit Jaillot qui cependant n'ose rien affirmer, en nommant ainsi cette chambre, et en gravant ces mots sur la porte d'un bureau, que d'indiquer le droit du prince à qui le tribut étoit dû, et le lieu où il se percevoit, suivant le précepte de l'évangile: Rendez à César ce qui appartient à César. Ce tribut des Parisiens pouvoit et devoit être perçu à l'entrée de la ville et de la Cité, sur les marchandises qui arrivoient par eau en cet endroit, d'où quelques auteurs l'ont appelé, quoique mal à propos, l'apport de Paris. Le parloir aux bourgeois, c'est-à-dire la juridiction de la ville, y étoit situé; et ces deux circonstances suffisent pour autoriser la dénomination de chambre de César, et l'inscription titulum Cæsaris.»
Jaillot a fort approché de la vérité: ce qu'il a dit est même parfaitement vrai; mais cet habile critique ne paroît point avoir bien connu l'origine de la juridiction du Châtelet, et ne présente rien de satisfaisant sur ce point très-curieux de nos antiquités. Nous allons essayer d'y répandre quelques lumières; et ce sera pour nous une occasion de jeter un coup d'œil rapide sur l'administration de la justice en France sous les deux premières races et dès le commencement de la monarchie.
Alors elle étoit bien différente de ce qu'elle fut depuis sous les premiers Capétiens; et les rois, si bornés dans un grand nombre de leurs attributions, conservoient du moins cette prérogative, la plus noble de leur couronne, d'être à la tête de toutes les justices de leur royaume. Dans ce que nous allons en dire, on verra que si les lois étoient imparfaites[46], la hiérarchie des tribunaux et des juridictions étoit bonne; et que tout barbares qu'ils étoient, nos aïeux l'entendoient bien mieux que nous, puisqu'il a suffi à ceux qui sont venus après eux d'améliorer ce qu'ils avoient établi pour atteindre la perfection, tandis que de ce point si élevé où nous avions été conduits, il nous a plu de redescendre vers la barbarie en ressuscitant parmi nous une institution[47] que la grossièreté et la simplicité de ces premiers temps pouvoient seule justifier, dont il semble même qu'on ait alors reconnu les dangers et l'insuffisance[48], que la France, plus civilisée, avoit depuis justement repoussée et entièrement abandonnée.
Si nous considérons les juridictions inférieures, nous voyons qu'il en existoit trois bien distinctes: celle du propriétaire sur ses esclaves et sur les habitants de sa propriété; celle des propriétaires les uns à l'égard des autres; celle du comte et des autres officiers du roi sur les habitants du canton dont l'administration leur avoit été confiée.
La juridiction du propriétaire sur ses esclaves étoit fondée en ce que lui-même étoit obligé de répondre pour eux aux justices supérieures[49]; c'étoit par la même raison qu'il étoit le juge de son vassal non propriétaire: car celui-ci, ne possédant aucun bien, se trouvoit de même que l'esclave hors d'état d'être contraint, et ne pouvoit, suivant la nature de son délit, être racheté, sans que son suzerain en souffrît. L'obligation de satisfaire pour ces deux sortes d'individus, entraînoit donc nécessairement avec elle, et à leur égard, un droit de juridiction aussi étendu que cette obligation pouvoit l'être. Il n'en étoit pas ainsi du vassal propriétaire: il avoit sa garantie en lui-même; et rentrant par conséquent dans le droit commun, il ressortissoit aux tribunaux supérieurs.
C'est-à-dire que le vassal-propriétaire pouvoit faire appel de la justice particulière de son seigneur, au seigneur haut-justicier d'où celui-ci ressortissoit, ou au juge royal, suivant les cas. Il est facile de reconnoître dans ces trois degrés de juridiction, les basse, moyenne et haute justices dont les noms et quelques-unes des attributions se sont conservées jusqu'à nos jours. Toutes les lois qui régloient la compétence du bas-justicier supposoient qu'il n'avoit point dans son domaine de vassaux qui lui fissent hommage, mais seulement des manants obligés de lui rendre aveu. Le droit de moyenne justice donnoit à entendre que le seigneur avoit sur son fief et à ses ordres des assesseurs pour juger et des témoins pour instruire; enfin les hauts-justiciers étoient les possesseurs de grands fiefs, dont les uns, et c'étoient les plus considérables, relevoient nuement des duchés ou de la couronne, dont les autres ne relevoient que des comtés. Ceux-ci ressortissoient aux bailliages royaux; les premiers directement et sans moyen à la cour. Au reste, quel que fût le tribunal auquel on appelât des sentences de ces hauts-justiciers, ils n'en avoient pas moins le droit d'informer, ainsi que les comtes eux-mêmes, de toute espèce de délits et de crimes, les cas royaux exceptés; les procédures de cette dernière espèce étant soustraites, à moins de concession extraordinaire, à toute juridiction autre que la cour du roi.
Quant à la juridiction des comtes, qui étoient des officiers préposés par le souverain au gouvernement des cités, elle ne fut point aussi étendue sous la première race que sous la seconde: alors ils n'avoient aucune juridiction sur les propriétaires; ils n'étoient point chargés de faire observer les bans royaux[50], et d'en punir les infractions; enfin leur compétence semble avoir été de la même nature que celle des hauts-justiciers: c'est-à-dire qu'ils ne furent juges qu'à l'égard des gens qui composoient leur garnison, comme les grands propriétaires l'étoient à l'égard de leurs vassaux, et avec appel aux juridictions supérieures. Il en fut autrement lorsque le démembrement des duchés les eut rapprochés du roi[51]: leur tribunal releva alors immédiatement de sa cour; il leur fut donné de connoître par appel de toutes les causes municipales, dont l'appellation, suivant les lois romaines, s'étoit faite jusque-là par-devant les ducs et les comtes militaires; et ils reçurent le droit de publier et de maintenir les bans royaux.
Il est très-important de remarquer ici que tous les tribunaux où comparoissoient les propriétaires étoient toujours composés de leurs voisins, et que le président seul en déterminoit la compétence[52]. C'étoit là ce droit de n'être jugé que par ses pairs dont les Francs étoient si jaloux. Ainsi donc, indépendamment de ce que les propriétaires ou cantonniers formoient, quand il leur plaisoit de le faire, un tribunal où ils se jugeoient les uns les autres (et c'est là cette juridiction des propriétaires entre eux dont nous venons de parler), le plaid du comte, du vicomte, du centenier[53], et même le plaid du Commissaire du roi n'étoit autre chose que l'assise des voisins avec des attributions plus relevées et plus étendues.
Ces commissaires du roi formoient dans chaque province le tribunal supérieur où étoient évoquées toutes les affaires qui passoient la compétence des autres tribunaux; c'étoit là que l'on jugeoit les vassaux de la couronne, et qu'étoient obligés de se rendre les comtes, les évêques, les abbés, les présidents des autres tribunaux, en un mot tout ce qui étoit compris sous la dénomination générale de rector populi (juge ou gouverneur du peuple), pour y être jugés en première instance, les comtes sur toutes sortes d'affaires, les autres seulement dans les affaires criminelles. On y terminoit toutes les procédures que les comtes avoient négligé d'achever soit par incapacité, soit par mauvaise volonté; car les commissaires recevoient les plaintes en déni de justice, de même que la cour du palais; et en effet ces magistrats n'étoient autre chose que des conseillers du roi, délégués par lui pour rendre la justice en son nom, et tels qu'ils furent délégués depuis pour former dans les provinces les diverses cours de justice, dites parlements.
Enfin au-dessus de tout étoit la cour du roi, véritable cour suprême des appellations, à laquelle il étoit permis à tout le monde d'appeler, et plus particulièrement aux vassaux immédiats de la couronne pour qui, ainsi que nous venons de le dire, le jugement des commissaires n'étoit qu'un jugement de première instance. Telle étoit du moins dans ses branches principales l'administration de la justice sous les rois des deux premières races[54].
Toutefois, et pour rentrer dans notre sujet, il nous importe de faire remarquer que toute cette hiérarchie judiciaire n'étoit établie que pour les fiefs et leurs dépendances; les cités se gouvernoient par d'autres lois, étoient soumises à une juridiction fort différente et à des tribunaux qui leur étoient exclusivement réservés. On voit que, dès le temps de la conquête, la piété des rois les avoit mises sous la protection des évêques qui souvent y exerçoient la première magistrature, ou déléguoient des officiers pour l'exercer en leur nom; que ces prélats étoient appelés les gardiens des villes, les défenseurs des veuves, des orphelins et des pauvres, les avocats des cités auprès des rois et de leurs officiers; que, dans la suite des temps, ils finirent par en devenir les seigneurs temporels, sous la protection immédiate du roi et en toute immunité[55]; et que les comtes, bien qu'ils portassent le nom de comtes des cités, n'exerçoient néanmoins aucun des droits de leur charge dans leur enceinte[56].
Dans beaucoup de ces cités, l'officier qui y présidoit avoit le titre de maire: on l'appeloit juge-mage dans quelques autres. Ce maire ou juge avoit la perception des impôts et étoit le président des échevins ou scabins municipaux[57]. Les bons bourgeois composoient le tribunal municipal dont la compétence s'étendoit sur toutes les causes qui intéressoient la cité[58]. Mais comme tout président d'un tribunal, quel qu'il pût être, lorsque son autorité n'émanoit point de la cour suprême du roi, ne pouvoit exercer que la haute justice, et n'avoit point le droit de connoître des cas royaux, il avoit été nécessaire d'établir dans chaque cité un juge royal auquel étoit réservée cette partie de la juridiction: ce juge étoit le prévôt du lieu.
L'office des prévôts (præpositi) tiroit son origine de l'administration romaine: c'étoient des officiers préposés à la garde des châteaux dans lesquels on avoit établi des greniers ou magasins publics[59]. Lorsque le château qu'ils gardoient étoit situé sur la frontière et servoit à la fois de magasin ou de place d'armes aux soldats qui en faisoient la garnison, ces officiers étoient prévôts militaires; et l'on appeloit prévôts municipaux ceux dont les magasins, destinés uniquement à serrer le produit des tributs, n'étoient fortifiés que pour la sûreté de ce que l'on y déposoit. On ne portoit pas seulement dans ces magasins le produit des taxes ordinaires, mais encore celui des amendes qui se payoient en denrées de toute espèce, et faisoient partie du revenu public. Comme il étoit défendu aux comtes et aux autres officiers royaux d'entrer dans ce qu'on appeloit alors les immunités, et que presque toutes les cités avoient obtenu le privilége de l'immunité, il fallut donc, ainsi que nous venons de le dire, qu'un officier municipal fût autorisé à prononcer sur les cas royaux; et l'on donna naturellement ce droit à celui qui étoit déjà en possession de recevoir les amendes résultantes de l'infraction de ces ordonnances. Telle est la source de la juridiction prévôtale. Le prévôt jugeoit toutes les causes du ban, dans la ville et dans la portion de territoire qui en dépendoit et dont l'entrée étoit interdite au comte de la province: de là l'origine en France du mot banlieue.
La ville de Paris avoit donc son prévôt, et sans doute de temps immémorial, de même que toutes les autres cités. Il tenoit sa juridiction dans le Grand-Châtelet, où étoient déposés les tributs que l'on payoit à la couronne; et ainsi se confirme et s'explique plus clairement encore le sens donné à l'inscription gravée sur les murs de ce vieux monument. Toutefois l'histoire de cette ville ne nous apprend rien touchant ce magistrat, avant le règne de Henri Ier, époque à laquelle le comté de Paris fut définitivement réuni au domaine de nos rois. On trouve qu'à cette époque Étienne occupoit la place de prévôt de Paris; et nous apprenons que sous Louis VII, ce magistrat exerçoit tranquillement son office, sans que les petites justices territoriales des seigneurs, établies aux environs de Paris, y apportassent aucun obstacle; et en effet ces seigneurs n'avoient rien à démêler avec la justice du roi, dont ils s'étoient fait entièrement indépendants. Mais aussitôt que des portions de leurs territoires eurent été renfermées dans l'enceinte de la ville, des contestations sur le droit de juridiction s'élevèrent entre le roi et ces vassaux indociles; et chacun prétendit avoir le droit d'établir son tribunal sur le coin de terre dont il étoit propriétaire. Ce fut une nécessité pour Philippe-Auguste qui le premier accrut ainsi Paris en empiétant sur les terres voisines, de souffrir au milieu de sa capitale l'établissement de toutes ces justices seigneuriales. Il s'y réserva seulement la haute police et la punition des crimes les plus atroces; et par ce sage tempérament, il établit la suprématie de son autorité, sans toucher à des droits, usurpés sans doute, mais que le temps avoit consacrés, et qu'il n'auroit pu violer qu'en compromettant la tranquillité publique, et peut-être même la sûreté de l'État. Fort de cette prérogative, saint Louis, qui vint après lui, donna une haute considération à l'office du prévôt et à la juridiction du Châtelet, en choisissant pour la remplir un homme plein de sagesse et d'énergie, qui rechercha les crimes avec vigilance, les punit avec sévérité, et parvint ainsi à rétablir en peu de temps la tranquillité et la sûreté dans la ville[60].
On trouve dans le grand coutumier de France une disposition bien précise et bien considérable en faveur du Grand-Châtelet de Paris: il y est dit que le prévôt de Paris, comme chef du Châtelet, représente la personne du roi au fait de la justice. En effet, plusieurs de nos rois, et notamment saint Louis, alloient y rendre la justice en personne[61]; et lorsque ce siége étoit vacant, c'étoit le seul du royaume qui fût sous la garde et protection immédiate du monarque, représenté par son procureur général au parlement; c'étoit le prévôt de Paris que le roi donnoit pour juge à ceux qu'il exemptoit, par quelque faveur singulière, d'être jugés par les tribunaux établis dans les provinces. Ce magistrat fut institué le conservateur des priviléges de l'Université, et c'est à l'effet de cette conservation qu'il prêtoit serment entre les mains du recteur de cette compagnie, coutume qui a duré jusqu'au commencement du dix-septième siècle; son tribunal étoit le seul où l'on pût attaquer les bourgeois de Paris en matière civile; enfin sa juridiction s'étendoit sur tout ce qui avoit rapport aux approvisionnements de cette ville.
De si nombreuses et si belles prérogatives firent de cette magistrature une des places les plus importantes du royaume; et lorsque saint Louis lui eut rendu sa première splendeur, en chassant les prévôts fermiers[62], il n'y eut point de seigneur, quelque grand qu'il fût, qui crût un tel poste au-dessous de lui[63]; il arriva même par la suite que cet officier fut chargé de toute la justice criminelle du royaume, parce que l'abus des magistrats fermiers subsistant encore dans les provinces, on ne trouva pas d'autre moyen pour arrêter le débordement de crimes que leur négligence laissoit partout impunis, que d'attirer le jugement de toutes les causes capitales à son tribunal.
Le gouvernement des armes et le commandement de la ville étoient encore attachés à l'office de prévôt de Paris, et il en jouit jusqu'à François Ier. Ce monarque ayant établi un gouverneur à Paris et dans l'île de France, il ne resta plus au prévôt, du commandement des armes, que la convocation de l'arrière-ban. Ce même prince en sépara la conservation des priviléges de l'Université, et créa à cet effet un second tribunal qui dura quatre ans[64], et fut réuni de nouveau à la prévôté, mais sous la condition qu'il y auroit deux lieutenants civils[65], l'un de la prévôté pour la juridiction ordinaire, et l'autre pour la conservation. Depuis, ces deux charges ont aussi été réunies[66].
Les prévôts de Paris, les baillis et sénéchaux jugèrent long-temps, et en dernier ressort, toutes les affaires qui se présentoient à leurs tribunaux, et qui étoient de leur compétence. Alors le parlement ne s'assembloit qu'une fois ou deux l'année, et ne tenoit que fort peu de jours; on n'y portoit que de grandes causes, concernant les duchés, les comtés, les crimes des pairs de France, les domaines de la couronne; et si l'on y examinoit quelquefois les jugements des baillis et sénéchaux, c'étoit plutôt par voie de plainte que par appel. La multiplicité des affaires ayant enfin obligé de fixer les séances ordinaires du parlement de Paris, et d'établir de semblables cours dans les provinces, l'usage des appellations s'introduisit insensiblement. Dès lors il ne resta aux baillis et sénéchaux que le droit de juger, à la charge de l'appel, jusqu'à vingt-cinq livres; et cette restriction engageoit souvent les parties à des fatigues et à des frais immenses pour des intérêts fort modiques. Ces motifs déterminèrent Henri II à créer des présidiaux dans les principales villes du royaume; et l'un des siéges de cette nouvelle juridiction fut établi au Châtelet en 1551[67]. Ce dernier état de choses dura, sans aucun changement considérable, jusqu'à Louis XIV: alors il fut fait dans ce tribunal des innovations importantes, qui se sont conservées jusque dans les derniers temps. Ce prince, ayant jugé à propos de supprimer le bailliage du palais, à l'exception de l'enclos, et la plupart des justices seigneuriales qui existoient dans Paris, réunit le tout au Châtelet, qu'il divisa en deux siéges, l'ancien et le nouveau Châtelet. En 1684 l'ancien fut réuni au nouveau, de manière que cette cour comprenoit plusieurs juridictions; savoir, la prévôté et la vicomté, le bailliage ou la conservation, et le présidial.