«Je soussignée, Victorine-Charlotte Cachelin, exprime ici mes dernières volontés:

«Je laisse toute ma fortune, s’élevant à un million cent vingt mille francs environ, aux enfants qui naîtront du mariage de ma nièce Céleste-Coralie Cachelin, avec jouissance des revenus aux parents jusqu’à la majorité de l’aîné des descendants.

«Les dispositions qui suivent règlent la part afférente à chaque enfant et la part demeurant aux parents jusqu’à la fin de leurs jours.

«Dans le cas où ma mort arriverait avant que ma nièce eût un héritier, toute ma fortune restera entre les mains de mon notaire, pendant trois ans, pour ma volonté exprimée plus haut être accomplie si un enfant naît durant cette période.

«Mais dans le cas où Coralie n’obtiendrait point du Ciel un descendant pendant les trois années qui suivront ma mort, ma fortune sera distribuée, par les soins de mon notaire, aux pauvres et aux établissements de bienfaisance dont la liste suit.»

Suivait une série interminable de noms de communautés, de chiffres, d’ordres et de recommandations.

Puis Me Belhomme remit poliment le papier entre les mains de Cachelin, ahuri de saisissement.

Il crut même devoir ajouter quelques explications: «Mlle Cachelin, dit-il, lorsqu’elle me fit l’honneur de me parler pour la première fois de son projet de tester dans ce sens, m’exprima le désir extrême qu’elle avait de voir un héritier de sa race. Elle répondit à tous mes raisonnements par l’expression de plus en plus formelle de sa volonté, qui se basait d’ailleurs sur un sentiment religieux, toute union stérile, pensait-elle, étant un signe de malédiction céleste. Je n’ai pu modifier en rien ses intentions. Croyez que je le regrette bien vivement. Puis il ajouta, en souriant vers Coralie: «Je ne doute pas que le desideratum de la défunte ne soit bien vite réalisé.»

Et les trois parents s’en allèrent, trop effarés pour penser à rien.

Ils regagnaient leur domicile, côte à côte, sans parler, honteux et furieux, comme s’ils s’étaient mutuellement volés. Toute la douleur même de Cora s’était soudain dissipée, l’ingratitude de sa tante la dispensant de la pleurer. Lesable, enfin, dont les lèvres pâles étaient serrées par une contraction de dépit, dit à son beau-père: «Passez-moi donc cet acte, que j’en prenne connaissance de visu.» Cachelin lui tendit le papier, et le jeune homme se mit à lire. Il s’était arrêté sur le trottoir et, tamponné par les passants, il resta là, fouillant les mots de son œil perçant et pratique. Les deux autres l’attendaient, deux pas en avant, toujours muets.

Puis il rendit le testament en déclarant: «Il n’y a rien à faire. Elle nous a joliment floués!»

Cachelin, que la déroute de son espérance irritait, répondit: «C’était à vous d’avoir un enfant, sacrebleu! Vous saviez bien qu’elle le désirait depuis longtemps.»

Lesable haussa les épaules sans répliquer.

En rentrant, ils trouvèrent une foule de gens qui les attendaient, ces gens dont le métier s’exerce autour des morts. Lesable rentra chez lui, ne voulant plus s’occuper de rien, et César rudoya tout le monde, criant qu’on le laissât tranquille, demandant à en finir au plus vite avec tout ça, et trouvant qu’on tardait bien à le débarrasser de ce cadavre.

Cora, enfermée dans sa chambre, ne faisait aucun bruit. Mais Cachelin, au bout d’une heure, alla frapper à la porte de son gendre: «Je viens, dit-il, mon cher Léopold, vous soumettre quelques réflexions, car, enfin, il faut s’entendre. Mon avis est de faire tout de même des funérailles convenables, afin de ne pas donner l’éveil au ministère. Nous nous arrangerons pour les frais. D’ailleurs, rien n’est perdu. Vous n’êtes pas mariés depuis longtemps, et il faudrait bien du malheur pour que vous n’eussiez pas d’enfants. Vous vous y mettrez, voilà tout. Allons au plus pressé. Vous chargez-vous de passer tantôt au ministère? Je vais écrire les adresses des lettres de faire-part.»

Lesable convint avec aigreur que son beau-père avait raison, et ils s’installèrent face à face aux deux bouts d’une table longue, pour tracer les suscriptions des billets encadrés de noir.

Puis ils déjeunèrent. Cora reparut, indifférente, comme si rien de tout cela ne l’eût concernée, et elle mangea beaucoup, ayant jeûné la veille.

Aussitôt le repas fini, elle retourna dans sa chambre. Lesable sortit pour aller à la Marine et Cachelin s’installa sur son balcon afin de fumer une pipe, à cheval sur une chaise. Le lourd soleil d’un jour d’été tombait d’aplomb sur la multitude des toits, dont quelques-uns garnis de vitres brillaient comme du feu, jetaient des rayons éblouissants que la vue ne pouvait soutenir.

Et Cachelin, en manches de chemise, regardait, de ses yeux clignotants sous ce ruissellement de lumière, les coteaux verts, là-bas, là-bas, derrière la grande ville, derrière la banlieue poudreuse. Il songeait que la Seine coulait, large, calme et fraîche, au pied de ces collines qui ont des arbres sur leurs pentes, et qu’on serait rudement mieux sous la verdure, le ventre sur l’herbe, tout au bord de la rivière, à cracher dans l’eau, que sur le plomb brûlant de sa terrasse. Et un malaise l’oppressait, la pensée harcelante, la sensation douloureuse de leur désastre, de cette infortune inattendue, d’autant plus amère et brutale que l’espérance avait été plus vive et plus longue; et il prononça tout haut, comme on fait dans les grands troubles d’esprit, dans les obsessions d’idées fixes: «Sale rosse!»

Derrière lui, dans la chambre, il entendait les mouvements des employés des pompes funèbres, et le bruit continu du marteau qui clouait le cercueil. Il n’avait point revu sa sœur depuis sa visite au notaire.

Mais peu à peu, la tiédeur, la gaieté, le charme clair de ce grand jour d’été lui pénétrèrent la chair et l’âme, et il songea que tout n’était pas désespéré. Pourquoi donc sa fille n’aurait-elle pas d’enfant? Elle n’était pas mariée depuis deux ans encore! Son gendre paraissait vigoureux, bien bâti et bien portant, quoique petit. Ils auraient un enfant, nom d’un nom! Et puis, d’ailleurs, il le fallait!

Lesable était entré au ministère furtivement et s’était glissé dans son bureau. Il trouva sur sa table un papier portant ces mots: «Le chef vous demande.» Il eut d’abord un geste d’impatience, une révolte contre ce despotisme qui allait lui retomber sur le dos, puis un désir brusque et violent de parvenir l’aiguillonna. Il serait chef à son tour, et vite; il irait plus haut encore.

Sans ôter sa redingote de ville, il se rendit chez M. Torchebeuf. Il se présenta avec une de ces figures navrées qu’on prend dans les occasions tristes, et même quelque chose de plus, une marque de chagrin réel et profond, cet involontaire abattement qu’impriment aux traits les contrariétés violentes.

La grosse tête du chef, toujours penchée sur le papier, se redressa et il demanda d’un ton brusque: «J’ai eu besoin de vous toute la matinée. Pourquoi n’êtes-vous pas venu?» Lesable répondit: «Cher maître, nous avons eu le malheur de perdre ma tante, Mlle Cachelin, et je venais même vous demander d’assister à l’inhumation, qui aura lieu demain.»

Le visage de M. Torchebeuf s’était immédiatement rasséréné. Et il répondit avec une nuance de considération: «En ce cas, mon cher ami, c’est autre chose. Je vous remercie et je vous laisse libre, car vous devez avoir beaucoup à faire.»

Mais Lesable tenait à se montrer zélé: «Merci, cher maître, tout est fini et je compte rester ici jusqu’à l’heure réglementaire.»

Et il retourna dans son cabinet.

La nouvelle s’était répandue, et on venait de tous les bureaux pour lui faire des compliments plutôt de congratulation que de doléance, et aussi pour voir quelle tenue il avait. Il supportait les phrases et les regards avec un masque résigné d’acteur, et un tact dont on s’étonnait. «Il s’observe fort bien», disaient les uns. Et les autres ajoutaient: «C’est égal, au fond, il doit être rudement content.»

Maze, plus audacieux que tous, lui demanda, avec son air dégagé d’homme du monde: «Savez-vous au juste le chiffre de la fortune?»

Lesable répondit avec un ton parfait de désintéressement: «Non, pas au juste. Le testament dit douze cent mille francs environ. Je sais cela parce que le notaire a dû nous communiquer immédiatement certaines clauses relatives aux funérailles.»

De l’avis général, Lesable ne resterait pas au ministère. Avec soixante mille livres de rentes, on ne demeure pas gratte-papier. On est quelqu’un; on peut devenir quelque chose à son gré. Les uns pensaient qu’il visait le Conseil d’État; d’autres croyaient qu’il songeait à la députation. Le chef s’attendait à recevoir sa démission pour la transmettre au Directeur.

Tout le ministère vint aux funérailles, qu’on trouva maigres. Mais un bruit courait: «C’est Mlle Cachelin elle-même qui les a voulues ainsi. C’était dans le testament.»

Dès le lendemain, Cachelin reprit son service, et Lesable, après une semaine d’indisposition, revint à son tour, un peu pâli, mais assidu et zélé comme autrefois. On eût dit que rien n’était survenu dans leur existence. On remarqua seulement qu’ils fumaient avec ostentation de gros cigares, qu’ils parlaient de la rente, des chemins de fer, des grandes valeurs, en hommes qui ont des titres en poche, et on sut, au bout de quelque temps, qu’ils avaient loué une campagne dans les environs de Paris, pour y finir l’été.

On pensa: «Ils sont avares comme la vieille; ça tient de famille; qui se ressemble s’assemble; n’importe, ça n’est pas chic de rester au ministère avec une fortune pareille.»

Au bout de quelque temps, on n’y pensa plus. Ils étaient classés et jugés.

IV

En suivant l’enterrement de la tante Charlotte, Lesable songeait au million, et, rongé par une rage d’autant plus violente qu’elle devait rester secrète, il en voulait à tout le monde de sa déplorable mésaventure.

Il se demandait aussi: «Pourquoi n’ai-je pas eu d’enfant depuis deux ans que je suis marié?» Et la crainte de voir son ménage demeurer stérile lui faisait battre le cœur.

Alors, comme le gamin qui regarde, au sommet du mât de cocagne haut et luisant, la timbale à décrocher, et qui se jure à lui-même d’arriver là, à force d’énergie et de volonté, d’avoir la vigueur et la ténacité qu’il faudrait, Lesable prit la résolution désespérée d’être père. Tant d’autres le sont, pourquoi ne le serait-il pas, lui aussi? Peut-être avait-il été négligent, insoucieux, ignorant de quelque chose, par suite d’une indifférence complète. N’ayant jamais éprouvé le désir violent de laisser un héritier, il n’avait jamais mis tous ses soins à obtenir ce résultat. Il y apporterait désormais des efforts acharnés; il ne négligerait rien, et il réussirait puisqu’il le voulait ainsi.

Mais lorsqu’il fut rentré chez lui, il se sentit mal à son aise, et il dut prendre le lit. La déception avait été trop rude, il en subissait le contre-coup.

Le médecin jugea son état assez sérieux pour prescrire un repos absolu, qui nécessiterait même ensuite des ménagements assez longs. On craignait une fièvre cérébrale.

En huit jours cependant il fut debout, et il reprit son service au ministère.

Mais il n’osait point, se jugeant encore souffrant, approcher de la couche conjugale. Il hésitait et tremblait, comme un général qui va livrer bataille, une bataille dont dépendait son avenir. Et chaque soir il attendait au lendemain, espérant une de ces heures de santé, de bien-être et d’énergie où on se sent capable de tout. Il se tâtait le pouls à chaque instant, et, le trouvant trop faible ou agité, prenait des toniques, mangeait de la viande crue, faisait, avant de rentrer chez lui, de longues courses fortifiantes.

Comme il ne se rétablissait pas à son gré, il eut l’idée d’aller finir la saison chaude aux environs de Paris. Et bientôt la persuasion lui vint que le grand air des champs aurait sur son tempérament une influence souveraine. Dans sa situation, la campagne produit des effets merveilleux, décisifs. Il se rassura par cette certitude du succès prochain, et il répétait à son beau-père, avec des sous-entendus dans la voix: «Quand nous serons à la campagne, je me porterai mieux, et tout ira bien.»

Ce seul mot de «campagne» lui paraissait comporter une signification mystérieuse.

Ils louèrent donc dans le village de Bezons une petite maison et vinrent tous trois y loger. Les deux hommes partaient à pied, chaque matin, à travers la plaine, pour la gare de Colombes, et revenaient à pied tous les soirs.

Cora, enchantée de vivre ainsi au bord de la douce rivière, allait s’asseoir sur les berges, cueillait des fleurs, rapportait de gros bouquets d’herbes fines, blondes et tremblotantes.

Chaque soir, ils se promenaient tous trois le long de la rive jusqu’au barrage de la Morue, et ils entraient boire une bouteille de bière au restaurant des Tilleuls. Le fleuve, arrêté par la longue file de piquets, s’élançait entre les joints, sautait, bouillonnait, écumait, sur une largeur de cent mètres; et le ronflement de la chute faisait frémir le sol, tandis qu’une fine buée, une vapeur humide flottait dans l’air, s’élevait de la cascade comme une fumée légère, jetant aux environs une odeur d’eau battue et une saveur de vase remuée.

La nuit tombait. Là-bas, en face, une grande lueur indiquait Paris, et faisait répéter chaque soir à Cachelin: «Hein! quelle ville tout de même!» De temps en temps, un train passant sur le pont de fer qui coupe le bout de l’île faisait un roulement de tonnerre et disparaissait bientôt, soit vers la gauche, soit vers la droite, vers Paris ou vers la mer.

Ils revenaient à pas lents, regardant se lever la lune, s’asseyant sur un fossé pour voir plus longtemps tomber dans le fleuve tranquille sa molle et jaune lumière qui semblait couler avec l’eau et que les rides du courant remuaient comme une moire de feu. Les crapauds poussaient leur cri métallique et court. Des appels d’oiseaux de nuit couraient dans l’air. Et parfois une grande ombre muette glissait sur la rivière, troublant son cours lumineux et calme. C’était une barque de maraudeurs qui jetaient soudain l’épervier et ramenaient sans bruit sur leur bateau, dans le vaste et sombre filet, leur pêche de goujons luisants et frémissants, comme un trésor tiré du fond de l’eau, un trésor vivant de poissons d’argent.

Cora, émue, s’appuyait tendrement au bras de son mari dont elle avait deviné les desseins, bien qu’ils n’eussent parlé de rien. C’était pour eux comme un nouveau temps de fiançailles, une seconde attente du baiser d’amour. Parfois il lui jetait une caresse furtive au bord de l’oreille sur la naissance de la nuque, en ce coin charmant de chair tendre où frisent les premiers cheveux. Elle répondait par une pression de main; et ils se désiraient, se refusant encore l’un à l’autre, sollicités et retenus par une volonté plus énergique, par le fantôme du million.

Cachelin, apaisé par l’espoir qu’il sentait autour de lui, vivait heureux, buvait sec et mangeait beaucoup, sentant naître en lui, au crépuscule, des crises de poésie, cet attendrissement niais qui vient aux plus lourds devant certaines visions des champs: une pluie de lumière dans les branches, un coucher de soleil sur les coteaux lointains, avec des reflets de pourpre sur le fleuve. Et il déclarait: «Moi, devant ces choses-là, je crois à Dieu. Ça me pince là»,—il montrait le creux de son estomac,—«et je me sens tout retourné. Je deviens tout drôle. Il me semble qu’on m’a trempé dans un bain qui me donne envie de pleurer.»

Lesable, cependant, allait mieux, saisi soudain par des ardeurs qu’il ne connaissait plus, des besoins de courir comme un jeune cheval, de se rouler sur l’herbe, de pousser des cris de joie.

Il jugea les temps venus. Ce fut une vraie nuit d’épousailles.

Puis ils eurent une lune de miel, pleine de caresses et d’espérances.

Puis ils s’aperçurent que leurs tentatives demeuraient infructueuses et que leur confiance était vaine.

Ce fut un désespoir, un désastre. Mais Lesable ne perdit pas courage, il s’obstina avec des efforts surhumains. Sa femme, agitée du même désir, et tremblant de la même crainte, plus robuste aussi que lui, se prêtait de bonne grâce à ses tentatives, appelait ses baisers, réveillait sans cesse son ardeur défaillante.

Ils revinrent à Paris dans les premiers jours d’octobre.

La vie devenait dure pour eux. Ils avaient maintenant aux lèvres des paroles désobligeantes; et Cachelin, qui flairait la situation, les harcelait d’épigrammes de vieux troupier, envenimées et grossières.

Et une pensée incessante les poursuivait, les minait, aiguillonnait leur rancune mutuelle, celle de l’héritage insaisissable. Cora maintenant avait le verbe haut, et rudoyait son mari. Elle le traitait en petit garçon, en moutard, en homme de peu d’importance. Et Cachelin, à chaque dîner, répétait: «Moi, si j’avais été riche, j’aurais eu beaucoup d’enfants... Quand on est pauvre, il faut savoir être raisonnable.» Et, se tournant vers sa fille, il ajoutait: «Toi, tu dois être comme moi, mais voilà...» Et il jetait à son gendre un regard significatif accompagné d’un mouvement d’épaules plein de mépris.

Lesable ne répliquait rien, en homme supérieur tombé dans une famille de rustres. Au ministère on lui trouvait mauvaise mine. Le chef même, un jour, lui demanda: «N’êtes-vous pas malade? Vous me paraissez un peu changé.»

Il répondit: «Mais non, cher maître. Je suis peut-être fatigué. J’ai beaucoup travaillé depuis quelque temps, comme vous l’avez pu voir.»

Il comptait bien sur son avancement à la fin de l’année, et il avait repris, dans cet espoir, sa vie laborieuse d’employé modèle.

Il n’eut qu’une gratification de rien du tout, plus faible que toutes les autres. Son beau-père Cachelin n’eut rien.

Lesable, frappé au cœur, retourna trouver le chef, et, pour la première fois, il l’appela «monsieur»:—«A quoi me sert donc, monsieur, de travailler comme je le fais si je n’en recueille aucun fruit?»

La grosse tête de M. Torchebeuf parut froissée: «Je vous ai déjà dit, monsieur Lesable, que je n’admettais point de discussions de cette nature entre nous. Je vous répète encore que je trouve inconvenante votre réclamation, étant donnée votre fortune actuelle comparée à la pauvreté de vos collègues...»

Lesable ne put se contenir: «Mais je n’ai rien, monsieur! Notre tante a laissé sa fortune au premier enfant qui naîtrait de mon mariage. Nous vivons, mon beau-père et moi, de nos traitements.»

Le chef, surpris, répliqua: «Si vous n’avez rien aujourd’hui, vous serez riche, dans tous les cas, au premier jour. Donc, cela revient au même.»

Et Lesable se retira, plus atterré de cet avancement perdu que de l’héritage imprenable.

Mais comme Cachelin venait d’arriver à son bureau, quelques jours plus tard, le beau Maze entra avec un sourire sur les lèvres, puis Pitolet parut, l’œil allumé, puis Boissel poussa la porte et s’avança d’un air excité, ricanant, et jetant aux autres des regards de connivence. Le père Savon copiait toujours, sa pipe de terre au coin de la bouche, assis sur sa haute chaise, les deux pieds sur le barreau, à la façon des petits garçons.

Personne ne disait rien. On semblait attendre quelque chose, et Cachelin enregistrait les pièces, en annonçant tout haut, suivant sa coutume: «Toulon. Fournitures de gamelles d’officiers pour le Richelieu.—Lorient. Scaphandres pour le Desaix.—Brest. Essais sur les toiles à voiles de provenance anglaise!»

Lesable parut. Il venait maintenant chaque matin chercher les affaires qui le concernaient, son beau-père ne prenant plus la peine de les lui faire porter par le garçon.

Pendant qu’il fouillait dans les papiers étalés sur le bureau du commis d’ordre, Maze le regardait de coin en se frottant les mains, et Pitolet, qui roulait une cigarette, avait des petits plis de joie sur les lèvres, ces signes d’une gaieté qui ne se peut plus contenir. Il se tourna vers l’expéditionnaire: «Dites donc, papa Savon, vous avez appris bien des choses dans votre existence, vous?»

Le vieux, comprenant qu’on allait se moquer de lui et parler encore de sa femme, ne répondit pas.

Pitolet reprit: «Vous avez toujours bien trouvé le secret pour faire des enfants, puisque vous en avez eu plusieurs?»

Le bonhomme releva la tête: «Vous savez, monsieur Pitolet, que je n’aime pas les plaisanteries sur ce sujet. J’ai eu le malheur d’épouser une compagne indigne. Lorsque j’ai acquis la preuve de son infidélité, je me suis séparé d’elle.»

Maze demanda d’un ton indifférent, sans rire: «Vous l’avez eue plusieurs fois, la preuve, n’est-ce pas?»

Et le père Savon répondit gravement: «Oui, monsieur.»

Pitolet reprit la parole: «Cela n’empêche que vous êtes père de plusieurs enfants, trois ou quatre, m’a-t-on dit?»

Le bonhomme, devenu fort rouge, bégaya: «Vous cherchez à me blesser, monsieur Pitolet; mais vous n’y parviendrez point. Ma femme a eu, en effet, trois enfants. J’ai lieu de supposer que le premier est de moi, mais je renie les deux autres.»

Pitolet reprit: «Tout le monde dit, en effet, que le premier est de vous. Cela suffit. C’est très beau d’avoir un enfant, très beau et très heureux. Tenez, je parie que Lesable serait enchanté d’en faire un, un seul, comme vous?»

Cachelin avait cessé d’enregistrer. Il ne riait pas, bien que le père Savon fût sa tête de Turc ordinaire et qu’il eût épuisé sur lui la série des plaisanteries inconvenantes au sujet de ses malheurs conjugaux.

Lesable avait ramassé ses papiers; mais, sentant bien qu’on l’attaquait, il voulait demeurer, retenu par l’orgueil, confus et irrité, et cherchant qui donc avait pu leur livrer son secret. Puis le souvenir de ce qu’il avait dit au chef lui revint, et il comprit aussitôt qu’il lui faudrait montrer tout de suite une grande énergie, s’il ne voulait point servir de plastron au ministère tout entier.

Boissel marchait de long en large en ricanant toujours. Il imita la voix enrouée des crieurs des rues et beugla: «Le secret pour faire des enfants, dix centimes, deux sous! Demandez le secret pour faire des enfants, révélé par M. Savon, avec beaucoup d’horribles détails!»

Tout le monde se mit à rire, hormis Lesable et son beau-père. Et Pitolet, se tournant vers le commis d’ordre: «Qu’est-ce que vous avez donc, Cachelin? Je ne reconnais pas votre gaieté habituelle. On dirait que vous ne trouvez pas ça drôle que le père Savon ait eu un enfant de sa femme. Moi je trouve ça très farce, très farce. Tout le monde n’en peut pas faire autant!»

Lesable s’était remis à remuer des papiers, faisait semblant de lire et de ne rien entendre; mais il était devenu blême.

Boissel reprit avec la même voix de voyou: «De l’utilité des héritiers pour recueillir les héritages, dix centimes, deux sous, demandez!»

Alors Maze, qui jugeait inférieur ce genre d’esprit et qui en voulait personnellement à Lesable de lui avoir dérobé l’espoir de fortune qu’il nourrissait dans le fond de son cœur, lui demanda directement: «Qu’est-ce que vous avez donc, Lesable, vous êtes fort pâle?»

Lesable releva la tête et regarda bien en face son collègue. Il hésita quelques secondes, la lèvre frémissante, cherchant quelque chose de blessant et de spirituel, mais ne trouvant pas à son gré, il répondit: «Je n’ai rien. Je m’étonne seulement de vous voir déployer tant de finesse.»

Maze, toujours le dos au feu et relevant de ses deux mains les basques de sa redingote, reprit en riant: «On fait ce qu’on peut, mon cher. Nous sommes comme vous, nous ne réussissons pas toujours...»

Une explosion de rires lui coupa la parole. Le père Savon, stupéfait, comprenant vaguement qu’on ne s’adressait plus à lui, qu’on ne se moquait pas de lui, restait bouche béante, la plume en l’air. Et Cachelin attendait, prêt à tomber à coups de poing sur le premier que le hasard lui désignerait.

Lesable balbutia: «Je ne comprends pas. A quoi n’ai-je pas réussi?»

Le beau Maze laissa retomber un des côtés de sa redingote pour se friser la moustache et, d’un ton gracieux: «Je sais que vous réussissez d’ordinaire à tout ce que vous entreprenez. Donc, j’ai eu tort de parler de vous. D’ailleurs, il s’agissait des enfants de papa Savon et non des vôtres, puisque vous n’en avez pas. Or, puisque vous réussissez dans vos entreprises, il est évident que si vous n’avez pas d’enfants, c’est que vous n’en avez pas voulu.»

Lesable demanda rudement: «De quoi vous mêlez-vous?»

Devant ce ton provocant, Maze, à son tour, haussa la voix: «Dites donc, vous, qu’est-ce qui vous prend? Tâchez d’être poli, ou vous aurez affaire à moi!»

Mais Lesable tremblait de colère, et perdant toute mesure: «Monsieur Maze, je ne suis pas, comme vous, un grand fat, ni un grand beau. Et je vous prie désormais de ne jamais m’adresser la parole. Je ne me soucie ni de vous ni de vos semblables.» Et il jetait un regard de défi vers Pitolet et Boissel.

Maze avait soudain compris que la vraie force est dans le calme et l’ironie; mais, blessé dans toutes ses vanités, il voulut frapper au cœur son ennemi, et reprit d’un ton protecteur, d’un ton de conseiller bienveillant, avec une rage dans les yeux: «Mon cher Lesable, vous passez les bornes. Je comprends d’ailleurs votre dépit; il est fâcheux de perdre une fortune et de la perdre pour si peu, pour une chose si facile, si simple... Tenez, si vous voulez, je vous rendrai ce service-là, moi, pour rien, en bon camarade. C’est l’affaire de cinq minutes...»

Il parlait encore, il reçut en pleine poitrine l’encrier du père Savon que Lesable lui lançait. Un flot d’encre lui couvrit le visage, le métamorphosant en nègre avec une rapidité surprenante. Il s’élança, roulant des yeux blancs, la main levée pour frapper. Mais Cachelin couvrit son gendre, arrêtant à bras-le-corps le grand Maze, et, le bousculant, le secouant, le bourrant de coups, il le rejeta contre le mur. Maze se dégagea d’un effort violent, ouvrit la porte, cria vers les deux hommes: «Vous allez avoir de mes nouvelles!» et il disparut.

Pitolet et Boissel le suivirent. Boissel expliqua sa modération, par la crainte qu’il avait eue de tuer quelqu’un en prenant part à la lutte.

Aussitôt rentré dans son bureau, Maze tenta de se nettoyer, mais il n’y put réussir; il était teint avec une encre à fond violet, dite indélébile et ineffaçable. Il demeurait devant sa glace, furieux et désolé, et se frottant la figure rageusement avec sa serviette roulée en bouchon. Il n’obtint qu’un noir plus riche, nuancé de rouge, le sang affluant à la peau.

Boissel et Pitolet l’avaient suivi et lui donnaient des conseils. Selon celui-ci, il fallait se laver le visage avec de l’huile d’olive pure; selon celui-là, on réussirait avec de l’ammoniaque. Le garçon de bureau fut envoyé pour demander conseil à un pharmacien. Il rapporta un liquide jaune et une pierre ponce. On n’obtint aucun résultat.

Maze, découragé, s’assit et déclara: «Maintenant, il reste à vider la question d’honneur. Voulez-vous me servir de témoins et aller demander à M. Lesable, soit des excuses suffisantes, soit une réparation par les armes?»

Tous deux acceptèrent et on se mit à discuter la marche à suivre. Ils n’avaient aucune idée de ces sortes d’affaires, mais ne voulaient pas l’avouer, et, préoccupés par le désir d’être corrects, ils émettaient des opinions timides et diverses. Il fut décidé qu’on consulterait un capitaine de frégate détaché au ministère pour diriger le service des charbons. Il n’en savait pas plus qu’eux. Après avoir réfléchi, il leur conseilla néanmoins d’aller trouver Lesable et de le prier de les mettre en rapport avec deux amis.

Comme ils se dirigeaient vers le bureau de leur confrère, Boissel s’arrêta soudain: «Ne serait-il pas urgent d’avoir des gants?»

Pitolet hésita une seconde: «Oui, peut-être.» Mais pour se procurer des gants, il fallait sortir, et le chef ne badinait pas. On renvoya donc le garçon de bureau chercher un assortiment chez un marchand. La couleur les arrêta longtemps. Boissel les voulait noirs; Pitolet trouvait cette teinte déplacée dans la circonstance. Ils les prirent violets.

En voyant entrer ces deux hommes gantés et solennels, Lesable leva la tête et demanda brusquement: «Qu’est-ce que vous voulez?»

Pitolet répondit: «Monsieur, nous sommes chargés par notre ami M. Maze de vous demander soit des excuses, soit une réparation par les armes, pour les voies de fait auxquelles vous vous êtes livré sur lui.»

Mais Lesable, encore exaspéré, cria: «Comment! il m’insulte, et il vient encore me provoquer? Dites-lui que je le méprise, que je méprise ce qu’il peut dire ou faire.»

Boissel, tragique, s’avança: «Vous allez nous forcer, monsieur, à publier dans les journaux un procès-verbal qui vous sera fort désagréable.»

Pitolet, malin, ajouta: «Et qui pourra nuire gravement à votre honneur et à votre avancement futur.»

Lesable, atterré, les regardait. Que faire? Il songea à gagner du temps: «Messieurs, vous aurez ma réponse dans dix minutes. Voulez-vous l’attendre dans le bureau de M. Pitolet?»

Dès qu’il fut seul, il regarda autour de lui, comme pour chercher un conseil, une protection.

Un duel! Il allait avoir un duel!

Il restait palpitant, effaré, en homme paisible qui n’a jamais songé à cette possibilité, qui ne s’est point préparé à ces risques, à ces émotions, qui n’a point fortifié son courage dans la prévision de cet événement formidable. Il voulut se lever et retomba assis, le cœur battant, les jambes molles. Sa colère et sa force avaient tout à coup disparu. Mais la pensée de l’opinion du ministère et du bruit que la chose allait faire à travers les bureaux réveilla son orgueil défaillant, et, ne sachant que résoudre, il se rendit chez le chef pour prendre son avis.

M. Torchebeuf fut surpris et demeura perplexe. La nécessité d’une rencontre armée ne lui apparaissait pas; et il songeait que tout cela allait encore désorganiser son service. Il répétait: «Moi, je ne puis rien vous dire. C’est là une question d’honneur qui ne me regarde pas. Voulez-vous que je vous donne un mot pour le commandant Bouc? c’est un homme compétent en la matière et il pourra vous guider.»

Lesable accepta et alla trouver le commandant qui consentit même à être son témoin; il prit un sous-chef pour le seconder.

Boissel et Pitolet les attendaient, toujours gantés. Ils avaient emprunté deux chaises dans un bureau voisin afin d’avoir quatre sièges.

On se salua gravement, on s’assit. Pitolet prit la parole et exposa la situation. Le commandant, après l’avoir écouté, répondit: «La chose est grave, mais ne me paraît pas irréparable; tout dépend des intentions.» C’était un vieux marin sournois qui s’amusait.

Et une longue discussion commença, où furent élaborés successivement quatre projets de lettres, les excuses devant être réciproques. Si M. Maze reconnaissait n’avoir pas eu l’intention d’offenser, dans le principe, M. Lesable, celui-ci s’empresserait d’avouer tous ses torts en lançant l’encrier, et s’excuserait de sa violence inconsidérée.

Et les quatre mandataires retournèrent vers leurs clients.

Maze, assis maintenant devant sa table, agité par l’émotion du duel possible, bien que, s’attendant à voir reculer son adversaire, regardait successivement l’une et l’autre de ses joues dans un de ces petits miroirs ronds, en étain, que tous les employés cachent dans leur tiroir pour faire, avant le départ du soir, la toilette de leur barbe, de leurs cheveux et de leur cravate.

Il lut les lettres qu’on lui soumettait et déclara avec une satisfaction visible: «Cela me paraît fort honorable. Je suis prêt à signer.»

Lesable, de son côté, avait accepté sans discussion la rédaction de ses témoins, en déclarant: «Du moment que c’est là votre avis, je ne puis qu’acquiescer.»

Et les quatre plénipotentiaires se réunirent de nouveau. Les lettres furent échangées; on se salua gravement, et, l’incident vidé, on se sépara.

Une émotion extraordinaire régnait dans l’administration. Les employés allaient aux nouvelles, passaient d’une porte à l’autre, s’abordaient dans les couloirs.

Quand on sut l’affaire terminée, ce fut une déception générale. Quelqu’un dit: «Ça ne fait toujours pas un enfant à Lesable.» Et le mot courut. Un employé rima une chanson.

Mais, au moment où tout semblait fini, une difficulté surgit, soulevée par Boissel: «Quelle devait être l’attitude des deux adversaires quand ils se trouveraient face à face? Se salueraient-ils? Feindraient-ils de ne se point connaître?» Il fut décidé qu’ils se rencontreraient, comme par hasard, dans le bureau du chef et qu’ils échangeraient, en présence de M. Torchebeuf, quelques paroles de politesse.

Cette cérémonie fut aussitôt accomplie; et Maze, ayant fait demander un fiacre, rentra chez lui pour essayer de se nettoyer la peau.

Lesable et Cachelin remontèrent ensemble, sans parler, exaspérés l’un contre l’autre, comme si ce qui venait d’arriver eût dépendu de l’un ou de l’autre. Dès qu’il fut rentré chez lui, Lesable jeta violemment son chapeau sur la commode et cria vers sa femme:

«J’en ai assez, moi. J’ai un duel pour toi, maintenant!»

Elle le regarda, surprise, irritée déjà.

—«Un duel, pourquoi cela?

—«Parce que Maze m’a insulté à ton sujet.»

Elle s’approcha: «A mon sujet? Comment?»

Il s’était assis rageusement dans un fauteuil. Il reprit: «Il m’a insulté... Je n’ai pas besoin de t’en dire plus long.»

Mais elle voulait savoir: «J’entends que tu me répètes les propos qu’il a tenus sur moi.»

Lesable rougit, puis balbutia: «Il m’a dit... il m’a dit... C’est à propos de ta stérilité.»

Elle eut une secousse; puis une fureur la souleva, et la rudesse paternelle transperçant sa nature de femme, elle éclata: «Moi!... Je suis stérile, moi? Qu’est-ce qu’il en sait, ce manant-là? Stérile avec toi, oui, parce que tu n’es pas un homme! Mais si j’avais épousé quelqu’un, n’importe qui, entends-tu, j’en aurais eu des enfants. Ah! je te conseille de parler! Cela me coûte cher d’avoir épousé une chiffe comme toi!... Et qu’est-ce que tu as répondu à ce gueux?»

Lesable, effaré devant cet orage, bégaya:

«Je l’ai..... souffleté.»

Elle le regarda, étonnée: «Et qu’est-ce qu’il a fait, lui?

—«Il m’a envoyé des témoins. Voilà!»

Elle s’intéressait maintenant à cette affaire, attirée, comme toutes les femmes, vers les aventures dramatiques, et elle demanda, adoucie tout à coup, prise soudain d’une certaine estime pour cet homme qui allait risquer sa vie: «Quand est-ce que vous vous battez?»

Il répondit tranquillement: «Nous ne nous battons pas; la chose a été arrangée par les témoins. Maze m’a fait des excuses.»

Elle le dévisagea, outrée de mépris: «Ah! on m’a insultée devant toi, et tu as laissé dire, et tu ne te bats point! Il ne te manquait plus que d’être un poltron!»

Il se révolta: «Je t’ordonne de te taire. Je sais mieux que toi ce qui regarde mon honneur. D’ailleurs, voici la lettre de M. Maze. Tiens, lis, et tu verras.»

Elle prit le papier, parcourut, le devina tout, et ricanant:

«Toi aussi tu as écrit une lettre? Vous avez eu peur l’un de l’autre. Oh! que les hommes sont lâches! Si nous étions à votre place, nous autres... Enfin, là dedans, c’est moi qui ai été insultée, moi, ta femme, et tu te contentes de cela! Ça ne m’étonne plus si tu n’es pas capable d’avoir un enfant. Tout se tient. Tu es aussi... mollasse devant les femmes que devant les hommes. Ah! j’ai pris là un joli coco!»

Elle avait trouvé soudain la voix et les gestes de Cachelin, des gestes canailles de vieux troupier et des intonations d’homme.

Debout devant lui, les mains sur les hanches, haute, forte, vigoureuse, la poitrine ronde, la face rouge, la voix profonde et vibrante, le sang colorant ses joues fraîches de belle fille, elle regardait, assis devant elle, ce petit homme pâle, un peu chauve, rasé, avec ses courts favoris d’avocat. Elle avait envie de l’étrangler, de l’écraser.

Et elle répéta: «Tu n’es capable de rien, de rien. Tu laisses même tout le monde te passer sur le dos comme employé!»

La porte s’ouvrit; Cachelin parut, attiré par le bruit des voix, et il demanda: «Qu’est-ce qu’il y a?»

Elle se retourna: «Je dis son fait à ce pierrot-là!»

Et Lesable, levant les yeux, s’aperçut de leur ressemblance. Il lui sembla qu’un voile se levait qui les lui montrait tels qu’ils étaient, le père et la fille, du même sang, de la même race commune et grossière. Il se vit perdu, condamné à vivre entre les deux, toujours.

Cachelin déclara: «Si seulement on pouvait divorcer. Ça n’est pas agréable d’avoir épousé un chapon.»

Lesable se dressa d’un bond, tremblant de fureur, éclatant à ce mot. Il marcha vers son beau-père, en bredouillant: «Sortez d’ici!... Sortez!... Vous êtes chez moi, entendez-vous... Je vous chasse...» Et il saisit sur la commode une bouteille pleine d’eau sédative qu’il brandissait comme une massue.

Cachelin, intimidé, sortit à reculons en murmurant: «Qu’est-ce qui lui prend, maintenant?»

Mais la colère de Lesable ne s’apaisa point; c’en était trop. Il se tourna vers sa femme, qui le regardait toujours, un peu étonnée de sa violence, et il cria, après avoir posé sa bouteille sur le meuble: «Quant à toi... quant à toi...» Mais, comme il ne trouvait rien à dire, n’ayant pas de raisons à donner, il demeurait en face d’elle, le visage décomposé, la voix changée.

Elle se mit à rire.

Devant cette gaieté qui l’insultait encore, il devint fou, et s’élançant, il la saisit au cou de la main gauche, tandis qu’il la giflait furieusement de la droite. Elle reculait, éperdue, suffoquant. Elle rencontra le lit et s’abattit dessus à la renverse. Il ne la lâchait point et frappait toujours. Tout à coup il se releva, essoufflé, épuisé; et, honteux soudain de sa brutalité, il balbutia: «Voilà... voilà... voilà ce que c’est.»

Mais elle ne remuait point, comme s’il l’eût tuée. Elle restait sur le dos, au bord de la couche, la figure cachée maintenant dans ses deux mains. Il s’approcha, gêné, se demandant ce qui allait arriver et attendant qu’elle découvrît son visage pour voir ce qui se passait en elle. Au bout de quelques minutes, son angoisse grandissant, il murmura: «Cora! dis, Cora!» Elle ne répondit point et ne bougea pas. Qu’avait-elle? Que faisait-elle? Qu’allait-elle faire surtout?

Sa rage passée, tombée aussi brusquement qu’elle s’était éveillée, il se sentait odieux, presque criminel. Il avait battu une femme, sa femme, lui, l’homme sage et froid, l’homme bien élevé et toujours raisonnable. Et dans l’attendrissement de la réaction, il avait envie de demander pardon, de se mettre à genoux, d’embrasser cette joue frappée et rouge. Il toucha, du bout du doigt, doucement, une des mains étendues sur ce visage invisible. Elle sembla ne rien sentir. Il la flatta, la caressant comme on caresse un chien grondé. Elle ne s’en aperçut pas. Il dit encore: «Cora, écoute, Cora, j’ai eu tort, écoute.» Elle semblait morte. Alors il essaya de soulever cette main. Elle se détacha facilement, et il vit un œil ouvert qui le regardait, un œil fixe, inquiétant et troublant.

Il reprit: «Écoute, Cora, je me suis laissé emporter par la colère. C’est ton père qui m’avait poussé à bout. On n’insulte pas un homme ainsi.»

Elle ne répondit rien, comme si elle n’entendait pas. Il ne savait que dire, que faire. Il l’embrassa près de l’oreille, et, en se relevant, il vit une larme au coin de l’œil, une grosse larme qui se détacha et roula vivement sur la joue; et la paupière s’agitait, se fermait coup sur coup.

Il fut saisi de chagrin, pénétré d’émotion, et, ouvrant les bras, il s’étendit sur sa femme; il écarta l’autre main avec ses lèvres, et lui baisant toute la figure, il la priait: «Ma pauvre Cora, pardonne-moi, dis, pardonne-moi.»

Elle pleurait toujours; sans bruit, sans sanglots, comme on pleure des chagrins profonds.

Il la tenait serrée contre lui, la caressant, lui murmurant dans l’oreille tous les mots tendres qu’il pouvait trouver. Mais elle demeurait insensible. Cependant, elle cessa de pleurer. Ils restèrent longtemps ainsi, étendus et enlacés.

La nuit venait, emplissant d’ombre la petite chambre; et lorsque la pièce fut bien noire, il s’enhardit et sollicita son pardon de manière à raviver leurs espérances.

Lorsqu’ils se furent relevés, il avait repris sa voix et sa figure ordinaires, comme si rien ne s’était passé. Elle paraissait au contraire attendrie, parlait d’un ton plus doux que de coutume, regardait son mari avec des yeux soumis, presque caressants, comme si cette correction inattendue eût détendu ses nerfs et amolli son cœur. Il prononça tranquillement: «Ton père doit s’ennuyer, tout seul chez lui; tu devrais bien aller le chercher. Il serait temps de dîner, d’ailleurs.» Elle sortit.

Il était sept heures, en effet, et la petite bonne annonça la soupe; puis Cachelin, calme et souriant, reparut avec sa fille. On se mit à table et on causa, ce soir-là, avec plus de cordialité qu’on n’avait fait depuis longtemps, comme si quelque chose d’heureux était arrivé pour tout le monde.

V

Mais leurs espérances toujours entretenues, toujours renouvelées, n’aboutissaient jamais à rien. De mois en mois leurs attentes déçues, malgré la persistance de Lesable et la bonne volonté de sa compagne, les enfiévraient d’angoisse. Chacun sans cesse reprochait à l’autre leur insuccès, et l’époux désespéré, amaigri, fatigué, avait à souffrir surtout de la grossièreté de Cachelin qui ne l’appelait plus, dans leur intimité guerroyante, que «M. Lecoq», en souvenir sans doute de ce jour où il avait failli recevoir une bouteille par la figure pour avoir prononcé le mot Chapon.

Sa fille et lui, ligués d’instinct, enragés par la pensée constante de cette grosse fortune si proche et impossible à saisir, ne savaient qu’inventer pour humilier et torturer cet impotent d’où venait leur malheur.

En se mettant à table, Cora, chaque jour, répétait: «Nous avons peu de chose pour le dîner. Il en serait autrement si nous étions riches. Ce n’est pas ma faute.»

Quand Lesable partait pour son bureau, elle lui criait du fond de sa chambre: «Prends ton parapluie pour ne pas me revenir sale comme une roue d’omnibus. Après tout, ce n’est pas ma faute si tu es encore obligé de faire ce métier de gratte-papier.»

Quand elle allait sortir elle-même, elle ne manquait jamais de s’écrier: «Dire que si j’avais épousé un autre homme j’aurais une voiture à moi.»

A toute heure, en toute occasion, elle pensait à cela, piquait son mari d’un reproche, le cinglait d’une injure, le faisait seul coupable, le rendait seul responsable de la perte de cet argent qu’elle aurait possédé.

Un soir enfin, perdant encore patience, il s’écria: «Mais nom d’un chien! te tairas-tu à la fin? D’abord c’est ta faute à toi seule, entends-tu, si nous n’avons pas d’enfant, parce que j’en ai un, moi...»

Il mentait, préférant tout à cet éternel reproche et à cette honte de paraître impuissant.

Elle le regarda, étonnée d’abord, cherchant la vérité dans ses yeux, puis ayant compris, et pleine de dédain: «Tu as un enfant, toi?»

Il répondit effrontément: «Oui, un enfant naturel que je fais élever à Asnières.»

Elle reprit avec tranquillité: «Nous irons le voir demain pour que je me rende compte comment il est fait.»

Mais il rougit jusqu’aux oreilles en balbutiant: «Comme tu voudras.»

Elle se leva, le lendemain, dès sept heures, et comme il s’étonnait: «Mais n’allons-nous pas voir ton enfant? Tu me l’as promis hier soir. Est-ce que tu n’en aurais plus aujourd’hui, par hasard?»

Il sortit de son lit brusquement: «Ce n’est pas mon enfant que nous allons voir, mais un médecin; et il te dira ton fait.»

Elle répondit, en femme sûre d’elle: «Je ne demande pas mieux.»

Cachelin se chargea d’annoncer au ministère que son gendre était malade; et le ménage Lesable, renseigné par un pharmacien voisin, sonnait à une heure précise à la porte du docteur Lefilleul, auteur de plusieurs ouvrages sur l’hygiène de la génération.

Ils entrèrent dans un salon blanc à filets d’or, mal meublé, qui semblait nu et inhabité malgré le nombre des sièges. Ils s’assirent. Lesable se sentait ému, tremblant, honteux aussi. Leur tour vint et ils pénétrèrent dans une sorte de bureau où les reçut un gros homme de petite taille, cérémonieux et froid.

Il attendit qu’ils s’expliquassent; mais Lesable ne s’y hasardait point, rouge jusqu’aux oreilles. Sa femme alors se décida, et, d’une voix tranquille, en personne résolue à tout pour arriver à son but: «Monsieur, nous venons vous trouver parce que nous n’avons pas d’enfants. Une grosse fortune en dépend pour nous.»

La consultation fut longue, minutieuse et pénible. Seule Cora ne semblait point gênée, se prêtait à l’examen attentif du médecin en femme qu’anime et que soutient un intérêt plus haut.

Après avoir étudié pendant près d’une heure les deux époux, le praticien ne se prononça pas.

«Je ne constate rien, dit-il, rien d’anormal, ni rien de spécial. Le cas, d’ailleurs, se présente assez fréquemment. Il en est des corps comme des caractères. Lorsque nous voyons tant de ménages disjoints pour incompatibilité d’humeur, il n’est pas étonnant d’en voir d’autres stériles pour incompatibilité physique. Madame me paraît particulièrement bien constituée et apte à la génération. Monsieur, de son côté, bien que ne présentant aucun caractère de conformation en dehors de la règle, me semble affaibli, peut-être même par suite de son excessif désir de devenir père. Voulez-vous me permettre de vous ausculter?»

Lesable, inquiet, ôta son gilet et le docteur colla longtemps son oreille sur le thorax et dans le dos de l’employé, puis il le tapota obstinément depuis l’estomac jusqu’au cou et depuis les reins jusqu’à la nuque.

Il constata un léger trouble au premier temps du cœur, et même une menace du côté de la poitrine.

«Il faut vous soigner, monsieur, vous soigner attentivement. C’est de l’anémie, de l’épuisement, pas autre chose. Ces accidents, encore insignifiants, pourraient, en peu de temps, devenir incurables.»

Lesable, blême d’angoisse, demanda une ordonnance. On lui prescrivit un régime compliqué. Du fer, des viandes rouges, du bouillon dans le jour, de l’exercice, du repos et un séjour à la campagne pendant l’été. Puis le docteur leur donna des conseils pour le moment où il irait mieux. Il leur indiqua des pratiques usitées dans leur cas et qui avaient souvent réussi.

La consultation coûta quarante francs.

Lorsqu’ils furent dans la rue, Cora prononça, pleine de colère sourde et prévoyant l’avenir: «Me voilà bien lotie, moi!»

Il ne répondit pas. Il marchait dévoré de craintes, recherchant et pesant chaque parole du docteur. Ne l’avait-il pas trompé? Ne l’avait-il pas jugé perdu? Il ne pensait guère à l’héritage, maintenant, et à l’enfant! Il s’agissait de sa vie!

Il lui semblait entendre un sifflement dans ses poumons et sentir son cœur battre à coups précipités. En traversant les Tuileries il eut une faiblesse et désira s’asseoir. Sa femme, exaspérée, resta debout près de lui pour l’humilier, le regardant de haut en bas avec une pitié méprisante. Il respirait péniblement, exagérant l’essoufflement qui provenait de son émotion; et les doigts de la main gauche sur le pouls du poignet droit, il comptait les pulsations de l’artère.

Cora, qui piétinait d’impatience, demanda: «Est-ce fini, ces manières-là? Quand tu seras prêt?» Il se leva, comme se lèvent les victimes, et se remit en route sans prononcer une parole.

Quand Cachelin apprit le résultat de la consultation, il ne modéra point sa fureur. Il gueulait: «Nous voilà propres, ah bien! nous voilà propres.» Et il regardait son gendre avec des yeux féroces, comme s’il eût voulu le dévorer.

Lesable n’écoutait pas, n’entendait pas, ne pensant plus qu’à sa santé, à son existence menacée. Ils pouvaient crier, le père et la fille, ils n’étaient pas dans sa peau, à lui, et, sa peau, il la voulait garder.

Il eut des bouteilles de pharmacien sur sa table, et il dosait, à chaque repas, les médicaments, sous les sourires de sa femme et les rires bruyants de son beau-père. Il se regardait dans la glace à tout instant, posait à tout moment la main sur son cœur pour en étudier les secousses, et il se fit faire un lit dans une pièce obscure qui servait de garde-robe, ne voulant plus se trouver en contact charnel avec Cora.

Il éprouvait pour elle, maintenant, une haine apeurée, mêlée de mépris et de dégoût. Toutes les femmes, d’ailleurs, lui apparaissaient à présent comme des monstres, des bêtes dangereuses, ayant pour mission de tuer les hommes; et il ne pensait plus au testament de tante Charlotte que comme on pense à un accident passé dont on a failli mourir.

Des mois encore s’écoulèrent. Il ne restait plus qu’un an avant le terme fatal.

Cachelin avait accroché dans la salle à manger un énorme calendrier dont il effaçait un jour chaque matin, et l’exaspération de son impuissance, le désespoir de sentir de semaine en semaine lui échapper cette fortune, la rage de penser qu’il lui faudrait trimer encore au bureau, et vivre ensuite avec une retraite de deux mille francs, jusqu’à sa mort, le poussaient à des violences de paroles qui, pour moins que rien, seraient devenues des voies de fait.

Il ne pouvait regarder Lesable sans frémir d’un besoin furieux de le battre, de l’écraser, de le piétiner. Il le haïssait d’une haine désordonnée. Chaque fois qu’il le voyait ouvrir la porte, entrer, il lui semblait qu’un voleur pénétrait chez lui, qui l’avait dépouillé d’un bien sacré, d’un héritage de famille. Il le haïssait plus qu’on ne hait un ennemi mortel, et il le méprisait en même temps pour sa faiblesse, et surtout pour sa lâcheté, depuis qu’il avait renoncé à poursuivre l’espoir commun par crainte pour sa santé.

Lesable, en effet, vivait plus séparé de sa femme que si aucun lien ne les eût unis. Il ne l’approchait plus, ne la touchait plus, évitait même son regard, autant par honte que par peur.

Cachelin, chaque jour, demandait à sa fille: «Eh bien, ton mari s’est-il décidé?»

Elle répondait: «Non, papa.»

Chaque soir, à table, avaient lieu des scènes pénibles. Cachelin sans cesse répétait: «Quand un homme n’est pas un homme, il ferait mieux de crever pour céder la place à un autre.»

Et Cora ajoutait: «Le fait est qu’il y a des gens bien inutiles et bien gênants. Je ne sais pas trop ce qu’ils font sur la terre si ce n’est d’être à charge à tout le monde.»

Lesable buvait ses drogues et ne répondait pas. Un jour enfin, son beau-père lui cria: «Vous savez, vous, si vous ne changez pas d’allures, maintenant que vous allez mieux, je sais bien ce que fera ma fille!...»

Le gendre leva les yeux, pressentant un nouvel outrage, interrogeant du regard. Cachelin reprit: «Elle en prendra un autre que vous, parbleu! Et vous avez une rude chance que ce ne soit pas déjà fait. Quand on a épousé un paltoquet de votre espèce, tout est permis.»

Lesable, livide, répondit: «Ce n’est pas moi qui l’empêche de suivre vos bons conseils.»

Cora avait baissé les yeux. Et Cachelin, sentant vaguement qu’il venait de dire une chose trop forte, demeura un peu confus.

VI

Au ministère, les deux hommes semblaient vivre en assez bonne intelligence. Une sorte de pacte tacite s’était fait entre eux pour cacher à leurs collègues les batailles de leur intérieur. Ils s’appelaient «mon cher Cachelin»—«mon cher Lesable», et feignaient même de rire ensemble, d’être heureux et contents, satisfaits de leur vie commune.

Lesable et Maze, de leur côté, se comportaient l’un vis-à-vis de l’autre avec la politesse cérémonieuse d’adversaires qui ont failli se battre. Le duel raté dont ils avaient eu le frisson mettait entre eux une politesse exagérée, une considération plus marquée, et peut-être un désir secret de rapprochement, venu de la crainte confuse d’une complication nouvelle. On observait et on approuvait leur attitude d’hommes du monde qui ont eu une affaire d’honneur.

Ils se saluaient de fort loin, avec une gravité sévère, d’un fort coup de chapeau tout à fait digne.

Ils ne se parlaient pas, aucun des deux ne voulant ou n’osant prendre sur lui de commencer.

Mais un jour, Lesable, que le chef demandait immédiatement, se mit à courir pour marquer son zèle et, au détour du couloir, il alla donner de tout son élan dans le ventre d’un employé qui arrivait en sens inverse. C’était Maze. Ils reculèrent tous les deux, et Lesable demanda avec un empressement confus et poli: «Je ne vous ai point fait de mal, monsieur?»

L’autre répondit: «Nullement, monsieur.»

Depuis ce moment, ils jugèrent convenable d’échanger quelques paroles en se rencontrant. Puis, entrant en lutte de courtoisie, ils eurent des prévenances l’un pour l’autre, d’où naquit bientôt une certaine familiarité, puis une intimité que tempérait une réserve, l’intimité de gens qui s’étaient méconnus, mais dont une certaine hésitation craintive retient encore l’élan; puis, à force de politesses et de visites de pièce à pièce, une camaraderie s’établit.

Souvent ils bavardaient maintenant, en venant aux nouvelles dans le bureau du commis d’ordre. Lesable avait perdu de sa morgue d’employé sûr d’arriver, Maze mettait de côté sa tenue d’homme du monde; et Cachelin se mêlait à la conversation, semblait voir avec intérêt leur amitié. Quelquefois, après le départ du beau commis, qui s’en allait la taille droite, effleurant du front le haut de la porte, il murmurait en regardant son gendre: «En voilà un gaillard, au moins!»

Un matin, comme ils étaient là tous les quatre, car le père Savon ne quittait jamais sa copie, la chaise de l’expéditionnaire, sciée sans doute par quelque farceur, s’écroula sous lui, et le bonhomme roula sur le parquet en poussant un cri d’effroi.

Les trois autres se précipitèrent. Le commis d’ordre attribua cette machination aux communards et Maze voulait à toute force voir l’endroit blessé. Cachelin et lui essayèrent même de déshabiller le vieux pour le panser, disaient-ils. Mais il résistait désespérément, criant qu’il n’avait rien.

Quand la gaieté fut apaisée, Cachelin, tout à coup, s’écria: «Dites donc, monsieur Maze, vous ne savez pas, maintenant que nous sommes bien ensemble, vous devriez venir dîner dimanche à la maison. Ça nous ferait plaisir à tous, à mon gendre, à moi, et à ma fille qui vous connaît bien de nom, car on parle souvent du bureau. C’est dit, hein?»

Lesable joignit ses instances, mais plus froidement, à celles de son beau-père: «Venez donc, vous nous ferez grand plaisir.»

Maze hésitait, embarrassé, souriant au souvenir de tous les bruits qui couraient.

Cachelin le pressait: «Allons, c’est entendu?»

—«Eh bien! oui, j’accepte.»

Quand son père lui dit, en rentrant: «Tu ne sais pas, M. Maze vient dîner ici dimanche prochain», Cora, surprise d’abord, balbutia: «Monsieur Maze?—Tiens!»

Et elle rougit jusqu’aux cheveux, sans savoir pourquoi. Elle avait si souvent entendu parler de lui, de ses manières, de ses succès, car il passait dans le ministère pour entreprenant avec les femmes et irrésistible, qu’un désir de le connaître s’était éveillé en elle depuis longtemps.

Cachelin reprit en se frottant les mains: «Tu verras, c’est un rude gars, et un beau garçon. Il est haut comme un carabinier, il ne ressemble pas à ton mari, celui-là!»

Elle ne répondit rien, confuse comme si on eût pu deviner qu’elle avait rêvé de lui.

On prépara ce dîner avec autant de sollicitude que celui de Lesable autrefois. Cachelin discutait les plats, voulait que ce fût bien, et comme si une confiance inavouée, encore indécise, eût surgi dans son cœur, il semblait plus gai, tranquillisé par quelque prévision secrète et sûre.

Toute la journée du dimanche, il surveilla les préparatifs avec agitation, tandis que Lesable traitait une affaire urgente apportée la veille du bureau. On était dans la première semaine de novembre et le jour de l’an approchait.

A sept heures, Maze arriva, plein de bonne humeur. Il entra comme chez lui et offrit, avec un compliment, un gros bouquet de roses à Cora. Il ajouta, de ce ton familier des gens habitués au monde: «Il me semble, madame, que je vous connais un peu, et que je vous ai connue toute petite fille, car voici bien des années que votre père me parle de vous.»

Cachelin, en apercevant les fleurs, s’écria:

«Ça, au moins, c’est distingué.» Et sa fille se rappela que Lesable n’en avait point apporté le jour de sa présentation. Le beau commis semblait enchanté, riait en bon enfant, qui vient pour la première fois chez de vieux amis, et lançait à Cora des galanteries discrètes qui lui empourpraient les joues.

Il la trouva fort désirable. Elle le jugea fort séduisant. Quand il fut parti, Cachelin demanda: «Hein! quel bon zig, et quel sacripan ça doit faire! Il paraît qu’il enjôle toutes les femmes.»

Cora, moins expansive, avoua cependant qu’elle le trouvait «aimable et pas si poseur qu’elle aurait cru».

Lesable, qui semblait moins las et moins triste que de coutume, convint qu’il l’avait «méconnu» dans les premiers temps.

Maze revint avec réserve d’abord, puis plus souvent. Il plaisait à tout le monde. On l’attirait, on le soignait. Cora lui faisait les plats qu’il aimait. Et l’intimité des trois hommes fut bientôt si vive qu’ils ne se quittaient plus guère. Le nouvel ami emmenait la famille au théâtre, en des loges obtenues par les journaux.

On retournait à pied, la nuit, le long des rues pleines de monde, jusqu’à la porte du ménage Lesable. Maze et Cora marchaient devant, d’un pas égal, hanche à hanche, balancés d’un même mouvement, d’un même rythme, comme deux êtres créés pour aller côte à côte dans la vie. Ils parlaient à mi-voix, car ils s’entendaient à merveille, en riant d’un rire étouffé; et parfois la jeune femme se retournait pour jeter derrière elle un coup d’œil sur son père et son mari.

Cachelin les couvrait d’un regard bienveillant, et souvent, sans songer qu’il parlait à son gendre, il déclarait: «Ils ont bonne tournure tout de même, ça fait plaisir de les voir ensemble.» Lesable répondait tranquillement: «Ils sont presque de la même taille», et heureux de sentir que son cœur battait moins fort, qu’il soufflait moins en marchant vite et qu’il était en tout plus gaillard, il laissait s’évanouir peu à peu sa rancune contre son beau-père dont les quolibets méchants avaient d’ailleurs cessé depuis quelque temps.

Au jour de l’an il fut nommé commis principal. Il en éprouva une joie si véhémente, qu’il embrassa sa femme en rentrant, pour la première fois depuis six mois. Elle en parut tout interdite, gênée comme s’il eût fait une chose inconvenante; et elle regarda Maze qui était venu pour lui présenter, à l’occasion du premier janvier, ses hommages et ses souhaits. Il eut l’air lui-même embarrassé et il se tourna vers la fenêtre, en homme qui ne veut pas voir.

Mais Cachelin bientôt redevint irritable et mauvais, et il recommença à harceler son gendre de plaisanteries. Parfois même il attaquait Maze, comme s’il lui en eût voulu aussi de la catastrophe suspendue sur eux et dont la date inévitable se rapprochait à chaque minute.

Seule, Cora paraissait tout à fait tranquille, tout à fait heureuse, tout à fait radieuse. Elle avait oublié, semblait-il, le terme menaçant, et si proche.

On atteignit mars. Tout espoir semblait perdu, car il y aurait trois ans, au vingt juillet, que tante Charlotte était morte.

Un printemps précoce faisait germer la terre; et Maze proposa à ses amis de faire une promenade au bord de la Seine, un dimanche, pour cueillir des violettes dans les buissons.

Ils partirent par un train matinal et descendirent à Maisons-Laffitte. Un frisson d’hiver courait encore dans les branches nues, mais l’herbe reverdie, luisante, était déjà tachée de fleurs blanches et bleues; et les arbres fruitiers sur les coteaux semblaient enguirlandés de roses, avec leurs bras maigres couverts de bourgeons épanouis.

La Seine, lourde, coulait, triste et boueuse des pluies dernières, entre ses berges rongées par les crues de l’hiver; et toute la campagne trempée d’eau, semblant sortir d’un bain, exhalait une saveur d’humidité douce sous la tiédeur des premiers jours de soleil.

On s’égara dans le parc. Cachelin, morne, tapait de sa canne des mottes de terre, plus accablé que de coutume, songeant plus amèrement, ce jour-là, à leur infortune bientôt complète. Lesable, morose aussi, craignait de se mouiller les pieds dans l’herbe, tandis que sa femme et Maze cherchaient à faire un bouquet. Cora, depuis quelques jours, semblait souffrante, lasse et pâlie.

Elle fut tout de suite fatiguée et voulut rentrer pour déjeuner. On gagna un petit restaurant contre un vieux moulin croulant; et le déjeuner traditionnel des Parisiens en sortie fut bientôt servi sous la tonnelle, sur la table de bois vêtue de deux serviettes, et tout près de la rivière.

On avait croqué des goujons frits, mâché le bœuf entouré de pommes de terre, et on passait le saladier plein de feuilles vertes, quand Cora se leva brusquement, et se mit à courir vers la berge, en tenant à deux mains sa serviette sur sa bouche.

Lesable, inquiet, demanda: «Qu’est-ce qu’elle a donc?» Maze, troublé, rougit, balbutia: «Mais... je ne sais pas... elle allait bien tout à l’heure!» et Cachelin demeurait effaré, la fourchette en l’air avec une feuille de salade au bout.

Il se leva, cherchant à voir sa fille. En se penchant, il l’aperçut la tête contre un arbre, malade. Un soupçon rapide lui coupa les jarrets et il s’abattit sur sa chaise, jetant des regards effarés sur les deux hommes qui semblaient maintenant aussi confus l’un que l’autre. Il les fouillait de son œil anxieux, n’osant plus parler, fou d’angoisse et d’espérance.

Un quart d’heure s’écoula dans un silence profond. Et Cora reparut, un peu pâle, marchant avec peine. Personne ne l’interrogea d’une façon précise; chacun paraissait deviner un événement heureux, pénible à dire, brûler de le savoir et craindre de l’apprendre. Seul Cachelin lui demanda: «Ça va mieux?» Elle répondit: «Oui, merci, ce n’était rien. Mais nous rentrerons de bonne heure, j’ai un peu de migraine.»

Et pour repartir, elle prit le bras de son mari comme pour signifier quelque chose de mystérieux qu’elle n’osait avouer encore.

On se sépara dans la gare Saint-Lazare. Maze, prétextant une affaire dont le souvenir lui revenait, s’en alla après avoir salué et serré les mains.

Dès que Cachelin fut seul avec sa fille et son gendre il demanda: «Qu’est-ce que tu as eu pendant le déjeuner?»

Mais Cora ne répondit point d’abord; puis, après avoir hésité quelque temps: «Ce n’était rien. Un petit mal de cœur.»

Elle marchait d’un pas alangui, avec un sourire sur les lèvres. Lesable, mal à l’aise, l’esprit troublé, hanté d’idées confuses, contradictoires, plein d’appétits de luxe, de colère sourde, de honte inavouable, de lâcheté jalouse, faisait comme ces dormeurs qui ferment les yeux au matin pour ne point voir le rayon de lumière glissant entre les rideaux et qui coupe leur lit d’un trait brillant.

Dès qu’il fut rentré, il parla d’un travail à finir et s’enferma.

Alors Cachelin, posant les deux mains sur les épaules de sa fille: «Tu es enceinte, hein?»