Le Meilleur Amour

 

Entre les êtres destinés non pas au bonheur convenu, mais au réel bonheur, nous devons compter un jeune Breton nommé Guilhem Kerlis. On peut dire qu’il naquit sous une étoile heureuse, et que peu d’hommes, en leur amour, furent plus favorisés que lui. Cependant, combien simple fut son histoire!

Ce fut en 1882, à la brune d’un beau soir de septembre, qu’Yvaine et Guilhem se rencontrèrent dans la campagne de Rennes, près d’une barrière de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans; c’était la fille unique d’une métayère presque pauvre; elles habitaient le gros bourg de Boisfleury, près de la ville.

Ce soir-là, suivie de deux génisses et d’une demi-douzaine de brebis, tout son troupeau, elle rentrait.

Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était le fils d’un garde-chasse du baron de Quélern: il rentrait aussi, son gibier en gibecière. Tous deux, s’étant regardés, s’étonnèrent de ne pas s’être vus plus tôt, car le bourg n’était pas à plus de deux lieues de la chaumière du garde. Autour d’eux, les champs de luzerne, les avoines fauchées, encore mêlées de fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois embaumaient l’air vespéral. Ils se dirent quelques paroles.

Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu’elle avait au corsage. Guilhem lui fit présent d’une belle perdrix rouge, et l’on se sépara sur un rendez-vous que la jeune fille accorda sans hésiter, car on avait parlé mariage—et Guilhem, tout de suite, lui avait plu.

Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier que l’automne parsemait déjà de feuilles dorées;—ce fut la main dans la main qu’ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser qu’ils s’aimaient.—Puis, tous les jours, jusqu’à la fin d’octobre, Guilhem la revit, se passionnant pour elle.

C’était un grave cœur, plein de croyances, dont les sentiments étaient à la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et d’un babil d’oiseau; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent avec d’innocents baisers, de doux projets de ménage.

Et c’était une longue étreinte silencieuse, lorsqu’ils se quittaient.

Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux garde attribuait l’air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches du moment de la conscription—ce qui entrait pour une part, aussi, dans la vérité. L’ancien sergent lui donnait, à souper, des conseils pour réussir au régiment.

*
*  *

Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi—sans remarquer qu’Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté, ne pouvait être qu’incapable de sentiments bien solides.

Amoureuse, peut-être; amante, sa nature s’y refusait. Certes, elle se fût peu défendue, s’il eût voulu, d’avance, en obtenir des privautés conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes; mais, en ce croyant, une sorte d’effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre des désirs, l’emportement de la passion: de tels entraînements, trop oublieux de l’honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les refrénait. Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées, qu’il eût si fort cette qualité du respect;—et même son inclination pour lui s’en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce trop grave amour—qu’elle comprenait à l’étourdie, et selon d’étroites sensations; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût «plus amusant»; mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute, être comme cela, d’abord.

Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle ressentait pour lui plutôt de l’amitié que de l’amour. Cependant, ils échangèrent la bague; elle l’attendrait. Cinq ans de fidélité! N’était-ce pas compter sur un rêve que d’y croire, l’ayant bien regardée? Pourtant l’idée ne vint même pas à Guilhem qu’elle pût manquer à sa parole.

Le matin de son départ, au moment de s’éloigner vers la ville, il lui dit, la tenant embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la croix.—Ah! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent si sincère qu’elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te faisais tuer à la guerre, je te jure que je me ferais religieuse!» Il eut un tressaillement: c’était la promesse inespérée! Dans un élan de tendresse profonde, il lui ferma les paupières d’un long baiser... C’était scellé! Ils étaient mari et femme. On s’écrirait toutes les semaines.—La vérité, c’est qu’Yvaine l’avait entrevu en uniforme d’officier, ce qui l’avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en pleurs, n’ayant l’un de l’autre qu’une petite photographie, tirée par un artiste de passage, au prix d’un franc.

Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d’Afrique et dirigé sur la province d’Alger.

*
*  *

Les premières lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque aussi douce que les premiers rendez-vous. L’éloignement avait rendu Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de «chose défendue» dont on la privait, et qu’elle désirait par cela même.

Puis, il y avait le devoir, maintenant qu’on s’était bien promis l’un à l’autre.

En six mois, cependant, les pâlissements de l’absence altérèrent un peu la constance déjà longue d’Yvaine. Elle soupirait et s’ennuyait de cette monotonie, de cette solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois comme une chaîne. Elle en était revenue à l’amitié. Ses lettres, sa seule distraction, demeuraient toutefois les mêmes, ayant pris le pli des phrases tendres. Celles de Guilhem témoignaient qu’il ne vivait de plus en plus que d’elle—et d’espoir. Mais quatre ans et demi encore!... Naïve, elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur ces entrefaites, le père de Guilhem, le vieux garde Kerlis, mourut, laissant un pécule des plus modestes, que Guilhem plaça, par correspondance, pour jusqu’à son retour.

Cette présence, qui avait gêné la mère et la fille, ayant disparu, celles-ci respirèrent plus à l’aise. La mère Blein, des plus accortes et jolie encore, devint de mœurs un peu libres.

Si bien qu’un jour, moins de dix mois après le départ de Guilhem, il arriva comme si un absurde coup de vent eût passé tout à coup.

Yvaine, en effet, par un soir de fête de village, s’en laissa dire par un jeune élève de marine, venu en congé, qui la séduisit à l’improviste et dut, après deux jours, la laisser seule.

Elle comprit alors, trop tard, qu’elle avait commis, en riant trop, l’irréparable.—Allons, c’était fini! Que faire? S’étourdir? Elle sentit que la vie allait l’entraîner.

Un mois après, à Rennes, elle avait un amant, qui l’installa, sans luxe d’ailleurs. Bientôt, devenue fille galante, elle mena l’existence de gros plaisirs qu’offre la province aux personnes désireuses de «s’amuser».

Cependant, par une féminine bizarrerie, elle avait gardé, au fond du cœur, un faible pour le passé lointain qu’elle avait trahi si follement. Les lettres douces et réchauffantes qu’elle recevait toujours formaient un tel contraste avec le ton dont les «autres» lui parlaient!...

Ne sachant d’elle que ce qu’elle lui en apprenait, le soldat continuait, là-bas, de la respecter et de la chérir. Il est des soupirs qui éclairent: elle l’appréciait davantage, à présent!... De sorte que, sans bien se rendre compte de ce qu’elle osait, elle lui répondait avec la candeur d’autrefois, qu’elle retrouvait en lui écrivant—lui laissant croire, par un jeu triste et pour gagner du temps, qu’elle était toujours celle qu’il avait connue.

Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer? Pourquoi le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il pas toujours assez tôt? Elle devait s’efforcer de faire durer l’illusion de Guilhem jusqu’à la fin, s’il était possible. «Il a encore trois années!» se disait-elle;—et cela l’enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s’en empêcher. C’était son seul et poignant bonheur.—«Tant mieux, s’il vient me tuer, quand il apprendra mon inconduite!... pensait-elle. Soyons heureux d’ici là!»—Ce qui ne l’empêchait pas, lancée comme elle était, de continuer, dans les intervalles, son train de fille qui s’étourdit et se donne «du bon temps» avec les étudiants et les officiers.

Tout à coup, plus de lettres. C’était la cinquième année, aux premiers mois seulement.

Ce silence brusque la remplit d’une angoisse violente. Saurait-il? A-t-il appris? Elle en fut d’autant plus consternée qu’au moment où ce silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait à l’hospice, officiellement soignée pour un mal abominable, gagné au cours de sa vie joyeuse, et qui la défigurait.

Voici ce qui s’était passé:

Une fois incorporé dans son escadron, Guilhem, fort de son grave amour et sûr de sa fiancée, s’était bientôt fait remarquer comme soldat solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour, qu’il gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa conduite irréprochable. Ne vivant que des lettres qu’il recevait de France, et qui lui remplissaient le cœur, Yvaine était là, pour lui! L’absence la multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mélancolie du désir l’y faisait apparaître encore plus charmante, plus délicieuse que dans les champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l’avoir pour femme—il l’éprouvait ainsi, d’avance, et chaque jour l’en rapprochait.

Lorsqu’il passa maréchal des logis, avec la médaille militaire, son fier contentement se doubla de l’écrire à sa digne et chère petite femme!... Ah! comme, en son être, les mots foi, patrie, honneur, foyer, conservaient toutes leurs vibrations virginales—grâce à ce pur sentiment qu’il avait emporté du pays!... Au point d’inaltérable confiance où il était parvenu, Guilhem, en lisant les phrases où parfois un mot trouble eût dû l’étonner, faisait la demande et la réponse—et justifiait tout.

Étant supposé qu’il eût soudainement appris de quelqu’un la réalité et qu’à force de preuves l’évidence eût fait chanceler sa foi, quel noir dégoût, quel poison, quelle horreur de vivre! Quel effondrement! Certes, celui qui lui eût fourni ces preuves, sous prétexte «d’être dans le vrai», n’eût-il pas été, dans son zèle aussi niais que maudissable, bien moins un ami qu’un meurtrier? Les braves lettres de son honnête et sainte petite Yvaine, n’était-ce pas pour lui le réel bonheur au milieu de cette séparation forcée, mais saturée d’espérance, qui était, au fond, la plus grande chance de sa vie? N’était-ce pas même le seul bonheur possible, entre eux, que cette ombre?

En admettant que son numéro l’eût exempté du service et qu’il eût épousé, là-bas, son Yvaine, quelle différence! Après les ivresses brèves, lorsqu’il se serait aperçu de la futile, oisive, inconsistante, coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il eût versés, lui qui ne pouvait concevoir que sacré le foyer conjugal!...

Quel ennui bientôt! quelle vieillesse redoutable! quelle solitude à deux, si toutefois une légèreté de sa femme n’eût pas amené quelque tragique dénouement.

Eh bien! au lieu de ce résultat positif du bonheur soi-disant réalisé, sa bonne étoile d’homme prédestiné à n’être que réellement heureux l’avait comblé de ces quatre ans et demi de félicité sans nuage, faite d’espoir bien fondé, d’absence illusoire, de réconfortants souvenirs chaque jour revécus! Et cela grâce à la duplicité pardonnable de celle qu’il ne pouvait soupçonner!... Pardonnable? avons-nous dit. Certes, comment, en effet, juger «coupables» ou «innocentes» ces sortes de natures?

Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu’elles ne peuvent résister au miroir!

Et si l’on objecte que ce bonheur n’était que le fruit d’un mensonge, nous répondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu fait toujours naître le bien du mal. D’ailleurs, dans ce bas monde, quel est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge?

Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut réveillé par le clairon. C’était une révolte d’Arabes. Il sauta en selle, on chargea.

L’escarmouche fut chaude; mais, moins d’une heure après, le mouvement séditieux était réprimé.

Comme l’on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux ou trois coups de feu lointains, attardés, retentirent; des balles sifflèrent—et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un mort.

En effleurant le maréchal des logis, et comme celui-ci levait son sabre, l’Arabe étendit son flissah. De bas en haut, l’arme traversa la poitrine de Guilhem, qui s’inclina, mourant, sur l’encolure de son cheval, pendant que l’indigène disparaissait sous une étendue de dattiers, au long de la route.

On l’étendit sur une civière; mais il fit signe de s’arrêter; il n’arriverait pas vivant. C’était fini.

La pleine lune, au grand ciel africain éclairait le groupe militaire.

Le voyant, d’instants en instants, s’éteindre, tous ceux qui l’entouraient, l’estimaient et l’aimaient, sentaient leurs yeux se mouiller et le contemplaient, tête nue.

Il tira de sa poitrine la petite photographie de la fiancée vénérée, qu’il ne devait plus revoir, mais qui lui avait juré, s’il était tué à la guerre, de se consacrer à Dieu.

Puis, comme le réel bonheur ne peut se trouver, ici-bas, qu’en soi-même, et que, par miracle, sa foi l’avait protégé contre tout scandale extérieur, emportant ses nobles et pures croyances préservées, il fit le signe de la croix. Alors, le visage rayonnant d’une joie extatique, tranquille, nuptiale, et touchant de ses lèvres l’image d’Yvaine, il expira doucement, d’un air d’élu.

Les Filles de Milton

 

La jeune fille, tout à coup, soulevant un peu les paupières, et sans qu’un autre mouvement dérangeât son attitude, regarda très fixement, avec des yeux pénétrés d’une douce et poignante mélancolie, puis d’une voix languissante:

—Ma mère, enfin, lorsqu’un homme devenu débile et d’un esprit fatigué, d’une intraitable humeur, n’est plus en état d’être utile aux siens ni à personne, lorsque sa sénile vanité dont la suffisance fait sourire les passants, paraît s’augmenter aux approches d’une seconde enfance,—est-ce donc une criminelle prière que de demander à Dieu... de lui faire miséricorde... jusqu’à le rappeler le plus tôt possible vers la lumière... vers la vie éternelle!...

La vieille femme, sans répondre, détourna la tête avec un frisson.

—C’est qu’en vérité me viennent des songeries... dangereuses! continua Déborah Milton, de cette même voix douce, claire et traînante, et que je me contiens mal de m’enfuir d’ici, parfois,—pour bientôt revenir vous porter secours, ma mère! vous offrir du feu et du pain! Qu’importe le prix dont je les aurais payés!

—Tais-toi, Dieu le défend! Gagner le salut par la foi, dans l’épreuve, et ne murmurer jamais: voilà tout ce qu’il faut.

—Mais... j’ai vingt ans, moi! tu l’oublies peut-être un peu, mère.

—Demain... tu auras mon âge. Tu verras... si tu y parviens.

—Ce soir n’est pas demain.

—Tais-toi.

Un silence.

—Tu es belle. Tu épouseras quelque jeune seigneur... espère, ma fille.

A cette parole, Déborah Milton se leva froidement et se tint debout, glacée et sévère.

—Un jeune seigneur! Ah! je ne veux pas rire entre ces murs couleur de sang! Quel d’entre eux voudrait, pour femme, de la fille d’un vieux rimeur sans pain, qui vota pour la mort de son roi? Je n’espère pas même... un pauvre ministre de Dieu... que le péril d’encourir la froideur du dernier des sujets de Charles II détournerait de ma main...

—Ton père a fait son devoir selon sa conscience!

—Des hommes austères devraient se passer d’enfants! murmura la jeune fille.

—Déborah!... tu es cruelle pour d’autres que lui!

—Oh! pardon, ma mère!

Elle frappa de son poing léger la table nue.

—C’est qu’aussi, à la fin, c’est horrible, cela! toujours des rêves!... des cieux!... des anges, des démons qui ressemblent à des formes de nuages! Le ton dont ils parlent tout harnachés de leurs grelots de rimes sonores, fait douter de la réalité qu’ils représentent: elle se tait, l’agissante réalité. C’était bien la peine de devenir aveugle, pour voir au fond de l’obscurité éternelle passer tant de creux fantômes. La foi se nie dans une phrase trop bien cadencée, et qui attire l’attention sur elle en détournant l’esprit de ce qu’elle énonce. On dit: «je crois!» et c’est fini. Peindre le ciel et l’enfer! Et le Paradis terrestre! Et l’histoire de l’infortuné couple d’êtres dont nous descendons tous! O tintement insupportable de mots vides! Creux travail! Et il faut, nous, ma sœur et moi, s’atteler à la besogne! écrire, muettes, ces divagations déraisonnables! Attendre, des fois, une heure, des vers qu’il faut souvent raturer... Et quand nous dormons sur le papier, nous réveiller à jeun, parfois,—et faire aller la plume... et toujours et encore mettre du noir sur du blanc... et jeter là dedans notre jeunesse annulée... alors qu’il y a là-bas, dans Londres, de bons abris, des tables bien servies et de beaux jeunes hommes,—qui vous feraient un accueil charmant!

Elle se tut.

—Mauvaises pensées! Résigne-toi!

—Des mots! Tu as faim, j’ai faim!... Voilà la vérité.

—Lui aussi a faim et ne se plaint pas, et de plus il souffre de vous savoir dans une détresse dont il est la cause.

—Allons! Deux choses le nourrissent: l’orgueil et la foi. Les poètes sont des êtres qui prennent une distraction pour but, au mépris des leurs et des peines qu’ils font supporter à ce qui les entoure. Rien ne les atteint! Ils sont au fond de leurs rêves! O vanité! Dire qu’il s’imagine que ce «Paradis perdu» dominera les mémoires dans la Postérité! Dérision! Le libraire n’en donnera pas ce qu’a coûté le papier,—qu’il préfère même à notre pain. Bientôt nous serons en haillons, mais il est aveugle et c’est de ses rimes, non de ses filles, qu’il est fier!... Et bourru jusqu’à nous battre! Non: c’est trop, je n’obéirai plus!

—Que veux-tu qu’il fasse?

—Ne plus être! Alors on pourrait changer de nom, s’expatrier, vivre! Ma sœur est jolie et je suis belle. Eh bien, après?

—Et ton honneur, enfant! comme tu en parles!

—L’honneur des filles d’un vieux régicide?... D’un homme qui a participé à tuer celui qui seul donne un sens à ce mot,—l’honneur? Tu plaisantes, ma mère. Nous avons droit à l’honnêteté, voilà tout... On hérite de tout, bon ou mauvais, de ceux qui nous engendrent... Nous ferions pitié de prononcer ce mot: «notre honneur», devant ceux qui ont qualité pour estimer et au jugement desquels seulement on doit tenir.

—Tu parles comme il parlerait, s’il pensait comme toi. Mais il est des hommes qui souriraient de ce que tu dis.

—Eux-mêmes ne sauraient être que des menteurs: ce qui me dispenserait d’essayer de les convaincre, de souffrir de leur blâme ou d’être fière de leurs éloges. On les regarde, ils sont annulés,—et c’est fini.

—J’ai l’idée que nous pourrions peut-être emprunter quelque argent, si peu que ce soit, de M. Lindson. Nous ne lui avons rien demandé, jamais, à celui-là.

—Oui, je crois qu’il cherche à ne plus nous connaître et qu’il n’ose pas être assez lâche, sans quelque motif. Il nous prêterait, sûr de n’être pas remboursé, et s’en autoriserait pour ne plus nous voir. Tu as raison. Veux-tu que j’aille, seule ou avec toi? Ne plus nous reconnaître! Il achèterait bien ce droit-là... deux écus, je pense.

La vieille, regardant par la fenêtre:

—Voilà, justement, M. Lindson,—on pourrait...

—J’y vais.

Rentre Emma, apportant du bois mort, un lourd fagot.

—Là!

Emma Milton courut à la huche, l’ouvrit, fureta derrière les assiettes de terre, et la referma, frappant les deux battants avec violence.

—Comment? Rien?... Où est le pain?

Silence.

—........

—Ta sœur est allée chercher quelque chose...

—Ah! Est-ce que le libraire a donné?

—Non, c’est M. Lindson auquel elle est allée emprunter.

—Oui: mais ce n’est pas sûr qu’il donne.

Rentre Déborah.

—Deux shillings!

La vieille se cache la figure.

Après un instant:

—C’est Dieu qui nous les donne: remercions-le de sa miséricorde et résignons-nous: il nous en donnera d’autres demain.

—C’est presque une aumône, dit Emma.

—Non, dit Déborah, c’est moins... je te dirai cela.

—Donne toujours, je cours chercher à manger.

Elle sort.

Milton parut.

Le vieillard tâtait les murs du bout de sa canne. Son visage aux lignes sévères, blêmi par les chagrins, son vaste front aux trois rides longues et droites, ses yeux fixes et sans lumière, la noblesse mystique du tour de son visage, ses grands cheveux aux longues mèches blanches partagées au milieu... Un vieux pourpoint de velours marron et des chausses de même,—et son grand col d’un blanc sali, noué par deux glands, ses souliers à boucles et son chapeau puritain datant des jours de Cromwell...

Il entra.

—Vous êtes là, n’est-ce pas? dit-il.

On ne lui répondit pas, tout d’abord.

—Oui, mon ami, dit la vieille femme.

Déborah eut un mouvement d’épaules, Emma sourit.

—Voici, mais écrivez lisiblement ou je... Surtout ne changez pas les mots qui me sont venus,—et n’interrompez pas, si je ne m’arrête... Vous avez la manie de me souffler des mots qui me semblent justes, quand vous me les dites, parce qu’ils m’étonnent... et qui sonnent creux, lorsque vous relisez!... Le mot qui ne semble pas juste, isolément, est souvent le plus exact, s’il vient d’ensemble: car il n’y a pas de mots, en réalité: le seul poète est celui qui ne peut qu’aboyer magnifiquement sa pensée... la rugir parfois,—la tonner souvent... Mais on ne l’entend jamais que dans des rafales... Tant pis pour ceux qui n’entendent pas la langue du pays d’où souffle en mes vers le vent de l’éternité...

«... Et pour donner à démarquer le ronronnement du vers, les images, les expressions, les tours d’intelligence, le mouvement de la pensée,—cela se prend comme rien, sans le savoir! Et avec un peu de main, on ne copie pas, on singe. On fait servir cela à n’importe quelle niaiserie... qui passera oubliée, mais qui, aujourd’hui, empêche l’attention sur l’œuvre d’où procède cette bulle vide... et seule payée,—car le monde creux ne paie et n’estime que le vide... Qu’importe! la pensée seule vivra: les mots changent et se démodent vite; la pensée seule vivra,—car au fond des choses, il n’y a ni mots ni phrases, ni rien autre chose que ce qui anime ces voiles! La pensée seule apparaîtra... l’impression de l’œuvre seule restera!... Entre ces prétendus poètes, je suis comme un vivant parmi les morts, un homme parmi des singes, un lion dévoré par des rats. Jésus-Christ m’a montré la route: je sais comment les hommes accueillent un Dieu. J’aurai le sort des prophètes. Je me résigne à ce que l’homme se moque, à mon sujet, de ma pauvreté... Car si j’étais riche,—ah! quel grand poète ils me trouveraient, l’émule, au moins, de M. Tom Craik, l’auteur des... l’immortel nom m’échappe...

«Allons! Comme j’ai mal à l’estomac, mon Dieu! Mais, c’est peut-être un peu la faim? Allons, ce n’est rien. D’ailleurs, vous devez être à jeun, mes filles, vous aussi? Car, si je me rappelle, il n’y a plus rien? Donc, rendons gloire à Dieu. Les saints ont peu mangé... Ce ridicule est moins pénible que l’indigestion de ceux dont l’espièglerie misérable nous vole le nécessaire... Écrivez. Pourquoi ne dites-vous rien? Êtes-vous là seulement?

«Nous les plaignons d’avoir été assez bêtes pour se donner un mauvais estomac à force de rire de notre jeûne: chacun son lot; ce sont des gens qui ne trouvent rien de plus doux à leur être ni de plus divertissant que d’escamoter le pain de leurs frères,—pour ricaner de les voir maigrir, faute d’aliments. Ils n’oublient qu’une chose, c’est qu’il est aussi ridicule de mourir d’indigestion que de faim, d’embonpoint que de maigreur,—et qu’ils mourront sans rire, même de nous.

«Ma fille, tiens, je t’en prie, je t’en supplie,—ne me fais pas parler davantage d’autre chose que de... Obéis-moi! Je suis ton père! tiens, me voici à tes genoux!

—Mon père! voyez quelle exaltation! Ce que vous faites est-il raisonnable? Devant un pareil acte, comment penser que vous jouissez du bon sens nécessaire pour dicter des choses lisibles, comme du temps où vous écriviez?... Croyez-nous! C’est dans l’intérêt de votre gloire que nous vous supplions de vous mettre au lit, de vous reposer.

—Ah! cruelle enfant! Sois... non, je ne veux pas maudire personne, pas même celle qui... Sache que c’est le souffle de Dieu! O murmures du souffle de Dieu! O misère de l’humilité divine! Il faut le bon vouloir de ces péronnelles pour qu’on entende murmurer en des vers le souffle de Dieu!... Vois, vieillard, comme ton œuvre...

Les filles n’étaient plus là—toujours rebelles à l’irascible vieillard.

Alors, à tâtons, dans l’obscurité, il atteignit le dossier d’un siège, auprès de la table, s’assit, s’accouda, fermant les paupières.

... Et voici que la voix de Milton, lente et sublime... Il disait:

«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née la première...»

Et ce fut un texte inconnu des générations.

C’était une éruption d’images où des pensées se symbolisaient en grands éclairs,—et la voix, oublieuse de l’heure de la nuit sonnait, vibrante, profonde, mélodieuse! Un ange passa dans l’inspiration, car il semblait que l’on distinguât des frémissements d’ailes dans les mots sacrés qu’il proférait. Et les cimes des arbres de l’Eden s’illuminaient d’aurores perdues et le chant matinal d’Ève, priant auprès des premières fontaines, devant l’Adam candide et grave, qui adorait, en silence,—et les reflets bleus du dragon s’enroulant autour de l’arbre défendu, et l’impression de la première tentatrice de notre race,—oh! cela chantait dans la transfiguration du vieux voyant...

A ces accents dont le souffle venait d’au delà de la terre, les trois femmes en des toilettes de nuit, dans le désordre du premier sommeil quitté, l’une tenant une lampe qu’elles protégeaient de leurs mains contre le vent des ténèbres, apparurent aux portes de la salle où, dans la solitude et les grandes ombres, parlait le voyant des choses divines.

Les tiroirs.

La table.

A voix basse:

—Pas de papier! Quelle plume!... Elle n’a plus qu’un bec!...

—Mon père, nous sommes là! Nous cherchons à écrire, mais vous allez trop vite... et l’on ne peut suivre... Ce que vous dites a l’air très bon, cette fois, je dois l’avouer... Si vous voulez bien recommencer, sans vous emporter ainsi, et parler lentement... peut-être...

Après un grand silence et un grand frisson, Milton répondit à voix basse, avec un soupir:

—Ah! il est trop tard, j’ai oublié.

TABLE

PAGES
Véra 7
Vox Populi 27
Duke of Portland 35
Impatience de la Foule 49
L’Intersigne 65
Souvenirs Occultes 99
Akëdysséril 109
L’Amour Suprême 169
Le Droit du Passé 195
Le Tzar et les Grands Ducs 211
L’Aventure de Tsë-i-la 229
Le Tueur de Cygnes 245
La Céleste Aventure 253
Le Jeu des Graces 267
La Maison du Bonheur 275
Les Amants de Tolède 297
La Torture par l’Espérance 305
L’Amour Sublime 317
Le Meilleur Amour 341
Les Filles de Milton 355

Ce livre,

ornementé par Th. Van Rysselberghe, a été imprimé par A. Berqueman et fut achevé le 28 Février mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf, pour Edmond Deman, libraire, à Bruxelles.