L’Aventure de Tsë-i-la

«Devine, ou je te dévore.»

Le Sphynx.

 

Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si, aux rizières d’or, étale jusqu’aux centrales principautés de l’Empire du Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont encore de mœurs à demi tartares.

Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n’a pas encore éteint les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires de la Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que dans les états moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin);—elle diffère des croyances mandchoues en ce qu’elle admet les interventions directes des «dieux» dans les affaires du pays.

L’avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d’un despote sagace, avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à mille vengeances, dut de s’éteindre en paix au milieu de la haine de son peuple—dont il brava, jusqu’à la fin, sans soucis ni périls, les bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang.

*
* *

Une fois—quelque dix ans peut-être avant sa mort—par un midi d’été dont l’ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer les feuillages des arbres, rutiler la poussière—et versait une pluie de flammes sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples étages, qui, s’avoisinant selon les méandres des rues, constituent la capitale Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Céleste-Empire,—Tchë-Tang, assis dans la plus fraîche des salles d’honneur de son palais, sur un siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liserons d’or neuf, s’accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux.

Derrière lui, la statue colossale de Fô, l’inexprimable dieu, dominait son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de cuir noir, la lance, l’arc ou la longue hache au poing. A sa droite se tenait debout son bourreau favori, l’éventant.

Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré d’imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis, chacun des groupes où l’on causait à voix basse. Ne sachant qui exterminer, s’étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait, taciturne et menaçant.

Une tenture s’écarta, donnant passage à un officier: celui-ci amenait, par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d’une belle physionomie. L’adolescent était revêtu d’une robe de soie feu, à ceinture brochée d’argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna.

Sur un coup d’œil du roi:

—Fils du Ciel, répondit l’officier, ce jeune homme a déclaré n’être qu’un obscur citoyen de la ville et s’appeler Tsë-i-la. Cependant, au mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu’il vient en mission vers toi de la part des Poussahs immortels.

—Parle, dit Tchë-Tang.

Tsë-i-la se redressa.

*
*  *

—Seigneur, dit-il d’une voix calme, je sais ce qui m’attend si je tiens mal mes paroles.—Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs, m’ayant favorisé de leur visitation, m’ont fait présent d’un secret qui éblouit l’entendement mortel. Si tu daignes l’écouter, tu reconnaîtras qu’il n’est point d’origine humaine, car l’entendre, seulement, éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera sur-le-champ le don mystérieux de lire—les yeux fermés, dans l’espace qui sépare les prunelles des paupières—les noms mêmes, en traits de sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie, au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein. Tu seras donc à l’abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras, paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont l’image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce secret est bien tel que je te l’annonce.

A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l’assemblée, un frémissement et un grand silence. Une vague angoisse émouvait l’impassibilité ordinaire des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler, s’attestait, ainsi, possesseur et messager d’un sortilège divin. Plusieurs s’efforçant en vain de sourire, mais n’osant s’entre-regarder, pâlissaient, malgré eux, de l’assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait autour de lui cette gêne dénonciatrice.

Enfin, l’un des princes,—pour dissimuler, sans doute, son inquiétude, s’écria:

—Nous n’avons que faire des propos d’un insensé ivre d’opium.

Les mandarins, alors, se rassurant:

—Les Poussahs n’inspirent que les très vieux bonzes des déserts.

Et l’un des ministres:

—C’est à notre examen, tout d’abord, de décider si le prétendu secret dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d’être soumis à la haute sagesse du roi.

A quoi, les officiers irrités:

—Et lui-même... peut-être n’est-il qu’un de ceux dont le poignard n’attend, pour frapper le Maître, que l’instant où les yeux distraits...

—Qu’on l’arrête!

Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des caractères sacrés:

—Continue, dit-il, impassible.

Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ses joues, un petit éventail en brins d’ébène:

—Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand secret en le révélant à d’autres qu’au roi seul, j’en atteste les Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m’eussent point choisi pour interprète!—O princes, non, je n’ai pas fumé d’opium, je n’ai pas le visage d’un insensé, je ne porte point d’armes. Seulement, voici ce que j’ajoute. Si j’affronte la Mort lente, c’est qu’un tel secret vaut également, s’il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi, jugeras donc, en ton équité, s’il mérite le prix que je t’en demande.—Si, tout à coup, au son même des mots qui l’énoncent, tu ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante—et son prodige!—les dieux m’ayant fait noble en me l’inspirant de leur souffle d’éclairs, tu m’accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l’insigne princier des mandarins et cinquante mille liangs d’or.

En prononçant les mots «liangs d’or», une imperceptible teinte rose monta aux joues de Tsë-i-la, qu’il voila d’un battement d’éventail.

L’exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et courrouça le cœur ombrageux du roi, dont elle révoltait l’orgueil et l’avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant le jeune homme qui, intrépide, ajouta:

—J’attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l’inexprimable dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te paraîtra positif ou chimérique, de m’accorder cette récompense ou la mort qui te plaira.

Tchë-Tang se leva:

—C’est juré, dit-il;—suis-moi.

*
*  *

Quelques moments après,—sous des voûtes qu’une lampe, suspendue au-dessus de sa charmante tête, éclairait,—Tsë-i-la, lié de cordes fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la haute taille apparaissait, dans l’ombre, à trois pas de lui. Le roi se tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau; sa main droite s’appuyait sur le front d’un dragon de métal qui sortait de la muraille et dont l’œil unique semblait considérer Tsë-i-la.—La robe verte de Tchë-Tang jetait des clartés; son collier de pierreries étincelait, sa tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans l’obscurité.

Sous l’épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre.

—J’écoute, dit Tchë-Tang.

—Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète Li-taï-pé.—Les dieux m’ont donné, en génie, ce qu’ils t’ont donné en puissance: ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible, sans désirs,—lorsqu’un soir, sur la terrasse élevée de ton palais, au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j’ai vu ta fille Li-tien-Së,—qu’encensaient, à ses pieds, les fleurs diaprées des grands arbres, au vent de la nuit.—Depuis ce soir là, mon pinceau n’a plus tracé de caractères, et je sens en moi qu’elle aussi songe au rayonnement dont elle m’a pénétré!... Lassé de languir, préférant fût-ce la plus affreuse mort au supplice d’être sans elle, j’ai voulu, par un trait héroïque, d’une subtilité presque divine, m’élever, moi, passant, ô roi! jusqu’à elle, ta fille!

Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d’impatience, appuya son pouce sur l’œil du dragon. Les deux battants d’une porte roulèrent sans bruit devant Tsë-i-la, lui laissant voir l’intérieur d’un cachot voisin.

Trois hommes, en habits de cuir, s’y tenaient près d’un brasier où chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie, solide, s’effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite cage d’acier, ronde, trouée d’une ouverture circulaire.

Ce que voyait Tsë-i-la, c’était l’appareil de la Mort terrible. Après d’atroces brûlures, la victime était suspendue en l’air, par un poignet, à cette corde de soie,—le pouce de l’autre main attaché, en arrière, au pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la tête, et, l’ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.

A cet aspect, dont l’horreur impressionnait, d’ordinaire, les plus résolus:

—Tu oublies que nul ne doit m’entendre, hors toi! dit froidement Tsë-i-la.

Les battants se refermèrent.

—Ton secret? gronda Tchë-Tang.

—Mon secret, tyran!—C’est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir! dit Tsë-i-la, l’éclair du génie dans les yeux.—Ma mort? Mais, c’est elle seule, ne le comprends-tu pas, qu’espèrent, là-haut, ceux qui attendent ton retour en frémissant!... Ne serait-elle pas l’aveu de la nullité de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en leurs cœurs meurtriers, de ta crédulité déçue? Comment ne serait-elle pas le signal de ta perte?... Assurés de l’impunité, furieux de leur angoisse, comment, devant toi, diminué de l’espoir avorté, leur haine hésiterait-elle encore?—Appelle tes bourreaux! Je serai vengé. Mais je le vois: déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n’est plus qu’une question d’heures; et que tes enfants égorgés, selon l’usage, te suivront;—et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la proie de tes assassins.

«Ah! si tu étais un prince profond!... Supposons que, tout à l’heure, au contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de ton trône—et que là, m’ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu mandes la douce Li-tien-Së—ta fille, et mon âme!—et qu’après nous avoir fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les cinquante mille liangs d’or, je jure qu’à cette vue tous ceux d’entre tes courtisans dont les poignards sont à demi tirés, dans l’ombre, contre toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards,—et qu’à l’avenir nul n’oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait ennemie.—Songe donc! L’on te sait raisonnable et froid, clairvoyant dans les conseils de l’État; donc il ne saurait être possible qu’une chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la soucieuse expression de ton visage en celle d’une stupeur sacrée, victorieuse, tranquille!... Quoi! l’on te sait cruel, et tu me laisses vivre? L’on te sait fourbe, et tu tiens envers moi ton serment? L’on te sait cupide, et tu me prodigues tant d’or? L’on te sait altier dans ton amour paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?... En quoi voudrais-tu que consistât la valeur d’un secret, insufflé par les vieux Génies de notre Ciel, sinon dans l’environnante conviction que tu le possèdes?... C’est elle seule qu’il s’agissait de CRÉER! je l’ai fait. Le reste dépend de toi. J’ai tenu parole!—Va, je n’ai précisé les liangs d’or et la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la magnificence du prix arraché à ta duplicité célèbre, l’épouvantable importance de mon imaginaire secret.

«Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau, exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l’auguste Li-taï-pé, mon maître, aux pensées de lumière,—je te le déclare, en vérité, voici ce que te dicte la sagesse.—Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux! Fais grâce, d’un cœur sous l’impression du Ciel! Menace d’être à l’avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie des peuples, en l’honneur de Fô (qui m’inspira cette ruse divine!)—Moi, demain, je disparaîtrai. J’irai vivre, avec l’élue de mon amour, dans quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs d’or.—Le bouton de diamant des mandarins—que tout à l’heure je recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d’orgueil,—je présume que je ne le porterai jamais; j’ai d’autres ambitions: je crois seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux princes et aux royaumes; étant roi dans leur immortel empire, je n’ai que faire d’être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux m’ont donné la solidité du cœur et l’intelligence égale à celle, n’est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l’un de tes grands, mettre la joie dans les yeux d’une jeune femme. Interroge Li-tien-Së, mon rêve! Je suis sûr qu’en voyant mes yeux, elle te le dira.—Pour toi, couvert d’une superstition protectrice, tu régneras, et si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en amour autour de ton trône raffermi. C’est là le secret des rois dignes de vivre! Je n’en ai pas d’autre à te livrer.—Pèse, choisis et prononce! J’ai parlé.»

Tsë-i-la se tut.

Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre silencieuse s’allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers le jeune homme—et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments indéfinissables.

Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la; puis, lui jetant son collier royal autour du cou:

—Viens, dit-il.

Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de lumière et de liberté.

Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi:

—Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait? C’est plus que les richesses promises!—Que veut payer le roi, par ce collier?

—Tes injures! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte vers le soleil.

Le Tueur de cygnes

A Monsieur Jean Marras.

«Les cygnes comprennent les signes.»

Victor Hugo. Les Misérables[3].

 

A force de compulser des tomes d’Histoire naturelle, notre illustre ami, le docteur Tribulat Bonhomet avait fini par apprendre que «le cygne chante bien avant de mourir».—En effet (nous avouait-il récemment encore), cette musique seule, depuis qu’il l’avait entendue, l’aidait à supporter les déceptions de la vie et toute autre ne lui semblait plus que du charivari, du «Wagner».

[3] Inutile (pensons-nous) d’ajouter qu’en cette authentique citation, ce n’est pas l’Auteur de La Bouche d’ombre qui parle,—mais simplement l’un de ses personnages. Il serait peu juste, en effet, d’attribuer à un Auteur même, les prud’homies, monstruosités blasphématoires ou vils jeux de mots—que, pour des raisons spéciales et peut-être hautes—il se résout, tristement, à prêter à certains Ilotes de son imagination.

—Comment s’était-il procuré cette joie d’amateur?—Voici:

Aux environs de la très ancienne ville fortifiée qu’il habite, le pratique vieillard ayant, un beau jour, découvert dans un parc séculaire à l’abandon, sous des ombrages de grands arbres, un vieil étang sacré—sur le sombre miroir duquel glissaient douze ou quinze des calmes oiseaux,—en avait étudié soigneusement les abords, médité les distances, remarquant surtout le cygne noir, leur veilleur, qui dormait, perdu en un rayon de soleil.

Celui-là, toutes les nuits, se tenait les yeux grands ouverts, une pierre polie en son long bec rose, et, la moindre alerte lui décelant un danger pour ceux qu’il gardait, il eût, d’un mouvement de son col, jeté brusquement dans l’onde, au milieu du blanc cercle de ses endormis, la pierre d’éveil:—et la troupe à ce signal, guidée encore par lui, se fût envolée à travers l’obscurité sous les allées profondes, vers quelques lointains gazons ou telle fontaine reflétant de grises statues, ou tel autre asile bien connu de leur mémoire.—Et Bonhomet les avait considérés longtemps, en silence,—leur souriant, même. N’était-ce pas de leur dernier chant dont, en parfait dilettante, il rêvait de se repaître bientôt les oreilles?

Parfois donc,—sur le minuit sonnant de quelque automnale nuit sans lune,—Bonhomet, travaillé par une insomnie, se levait tout à coup, et, pour le concert qu’il avait besoin de réentendre, s’habillait spécialement. L’osseux et gigantal docteur, ayant enfoui ses jambes en de démesurées bottes de caoutchouc fourré, que continuait, sans suture, une ample redingote imperméable, dûment fourrée aussi, se glissait les mains en une paire de gantelets d’acier armorié, provenue de quelque armure du Moyen âge, (gantelets dont il s’était rendu l’heureux acquéreur au prix de trente-huit beaux sols,—une folie!—chez un marchand de passé). Cela fait, il ceignait son vaste chapeau moderne, soufflait la lampe, descendait, et, la clef de sa demeure une fois en poche, s’acheminait, à la bourgeoise, vers la lisière du parc abandonné.

Bientôt, voici qu’il s’aventurait, par les sentiers sombres, vers la retraite de ses chanteurs préférés—vers l’étang dont l’eau peu profonde, et bien sondée en tous endroits, ne lui dépassait pas la ceinture. Et, sous les voûtes de feuillée qui en avoisinaient les atterrages, il assourdissait son pas, au tâter des branches mortes.

Arrivé tout au bord de l’étang, c’était lentement, bien lentement—et sans nul bruit!—qu’il y risquait une botte, puis l’autre,—et qu’il s’avançait, à travers les eaux, avec des précautions inouïes, tellement inouïes qu’à peine osait-il respirer. Tel un mélomane à l’imminence de la cavatine attendue. En sorte que, pour accomplir les vingt pas qui le séparaient de ses chers virtuoses, il mettait généralement de deux heures à deux heures et demie, tant il redoutait d’alarmer la subtile vigilance du veilleur noir.

Le souffle des cieux sans étoiles agitait plaintivement les hauts branchages dans les ténèbres autour de l’étang:—mais Bonhomet, sans se laisser distraire par le mystérieux murmure, avançait toujours insensiblement, et si bien que, vers les trois heures du matin, il se trouvait, invisible, à un demi-pas du cygne noir, sans que celui-ci eût ressenti le moindre indice de cette présence.

Alors, le bon docteur, en souriant dans l’ombre, grattait doucement, bien doucement, effleurait à peine, du bout de son index moyen âge, la surface abolie de l’eau, devant le veilleur!... Et il grattait avec une douceur telle que celui-ci, bien qu’étonné, ne pouvait juger cette vague alarme comme d’une importance digne que la pierre fût jetée. Il écoutait. A la longue, son instinct, se pénétrant obscurément de l’idée du danger, son cœur, oh! son pauvre cœur ingénu se mettait à battre affreusement:—ce qui remplissait de jubilation Bonhomet.

Et voici que les beaux cygnes, l’un après l’autre, troublés, par ce bruit, au profond de leurs sommeils, se détiraient onduleusement la tête de dessous leurs pâles ailes d’argent,—et, sous le poids de l’ombre de Bonhomet, entraient peu à peu dans une angoisse, ayant on ne sait quelle confuse conscience du mortel péril qui les menaçait. Mais, en leur délicatesse infinie, ils souffraient en silence, comme le veilleur,—ne pouvant s’enfuir, puisque la pierre n’était pas jetée! Et tous les cœurs de ces blancs exilés se mettaient à battre des coups de sourde agonie,—intelligibles et distincts pour l’oreille ravie de l’excellent docteur qui,—sachant bien, lui, ce que leur causait, moralement, sa seule proximité,—se délectait, en des prurits incomparables, de la terrifique sensation que son immobilité leur faisait subir.

—Qu’il est doux d’encourager les artistes! se disait-il tout bas.

Trois quarts d’heure, environ, durait cette extase, qu’il n’eut pas troquée contre un royaume. Soudain, le rayon de l’Étoile-du-matin, glissant à travers les branches, illuminait, à l’improviste, Bonhomet, les eaux noires et les cygnes aux yeux pleins de rêves! le veilleur, affolé d’épouvante à cette vue, jetait la pierre...—Trop tard!... Bonhomet, avec un grand cri horrible, où semblait se démasquer son sirupeux sourire, se précipitait, griffes levées, bras étendus, à travers les rangs des oiseaux sacrés!—Et rapides étaient les étreintes des doigts de fer de ce preux moderne: et les purs cols de neige, de deux ou trois chanteurs étaient traversés ou brisés avant l’envolée radieuse des autres oiseaux-poètes.

Alors, l’âme des cygnes expirants s’exhalait, oublieuse du bon docteur, en un chant d’immortel espoir, de délivrance et d’amour, vers des Cieux inconnus.

Le rationnel docteur souriait de cette sentimentalité, dont il ne daignait savourer, en connaisseur sérieux, qu’une chose,—LE TIMBRE.—Il ne prisait, musicalement, que la douceur singulière du timbre de ces symboliques voix, qui vocalisaient la Mort comme une mélodie.

Bonhomet, les yeux fermés, en aspirait, en son cœur, les vibrations harmonieuses: puis, chancelant, comme en un spasme, il s’en allait échouer à la rive, s’y allongeait sur l’herbe, s’y couchait sur le dos, en ses vêtements bien chauds et imperméables.

Et là, ce Mécène de notre ère, perdu en une torpeur voluptueuse, ressavourait, au tréfonds de lui-même, le souvenir du chant délicieux—bien qu’entaché d’une sublimité selon lui démodée—de ses chers artistes.

Et, résorbant sa comateuse extase, il en ruminait ainsi, à la bourgeoise, l’exquise impression jusqu’au lever du soleil.

La Céleste Aventure

A Monsieur Gustave De Malherbe.

«Jette le filet, tu prendras un gros poisson: dans sa gueule, tu trouveras une pièce d’argent; elle payera l’impôt de César.»

Nouveau Testament.

 

Maintenant que sœur Euphrasie, cette enfant divine, s’est enfuie dans la Lumière, pourquoi garder encore le mot terrestre du «miracle» dont elle fut l’éblouie? Certes, la noble sainte—qui vient de s’endormir, à vingt-huit ans, supérieure d’un ordre de Petites-Sœurs des pauvres, fondé par elle, en Provence—n’eût pas été scandalisée d’apprendre le secret physique de sa soudaine vocation: la voyance de son humilité n’en eût pas été troublée un seul instant;—toutefois, il sera mieux que je n’aie parlé qu’aujourd’hui.

A près d’un kilomètre d’Avignon s’élevait, en 1860, non loin d’atterrages verdoyants, en amont du Rhône, une bicoque isolée, d’aspect sordide; ajourée, à son unique étage, d’une seule fenêtre à contrevents ferrés, elle s’accusait, bien en vue d’une protectrice caserne de gendarmerie—sise aux confins des faubourgs, sur la route.

Là, vivait depuis longtemps un vieil israélite qu’on nommait le père Mosé. Ce n’était pas un méchant juif, malgré sa face éteinte et son front d’orfraie dont un bonnet collant, d’étoffe et de couleur désormais imprécises, moulait et enserrait la calvitie. Encore vert et nerveux, d’ailleurs, il eût bien été capable de talonner d’assez près Ahasvérus, en quelques marches forcées. Mais il ne sortait guère et ne recevait qu’avec des précautions extrêmes. La nuit, tout un système de chausse-trapes et de pièges à loups le protégeait derrière sa porte mal fermée. Serviable,—surtout envers ses coreligionnaires,—aumônieux toutefois envers tous, il ne poursuivait que les riches, auxquels, seulement, il prêtait, préférant thésauriser.—De cet homme pratique et craignant Dieu, les sceptiques idées du siècle n’altéraient en rien la foi sauvage, et Mosé priait entre deux usures aussi bien qu’entre deux aumônes. N’étant pas sans un certain cœur étrange, il tenait à rétribuer les moindres services. Peut-être même eût-il été sensible au frais paysage qui s’étendait devant sa fenêtre, alors qu’il explorait, de ses yeux gris clair, les alentours... Mais une chose lointaine, établie sur une petite éminence et qui dominait les prés riverains en aval du fleuve, lui gâtait l’horizon. Cette chose, il en détournait la vue avec une sorte de gêne, d’ailleurs assez concevable,—une insurmontable aversion.

C’était un très ancien «calvaire», toléré, à titre de curiosité archéologique, par les édiles actuels. Il fallait gravir vingt et une marches pour arriver à la grosse croix centrale—qui supportait un Christ gothique, presque effacé par les siècles, entre les deux plus petites croix des larrons Diphas et Gesmas.

Une nuit, le père Mosé, les pieds sur une escabelle, penché, besicles au nez, le bonnet contre la lampe, sur une petite table couverte de diamants, d’or, de perles et de papiers précieux, devant sa fenêtre ouverte à l’espace, venait d’apurer des comptes sur un poudreux registre.

Il s’était fort attardé! Toutes les facultés de son être s’étaient si bien ensevelies en son labeur, que ses oreilles, sourdes aux vains bruits de la nature, étaient demeurées inattentives, durant des heures, à... certains cris lointains, nombreux, disséminés, effrayants, qui, toute la soirée, avaient troué le silence et les ténèbres.—A présent, une énorme lune claire descendait les bleues étendues et l’on n’entendait plus aucunes rumeurs.

—Trois millions!... s’écria le père Mosé, en posant un dernier chiffre au bas des totaux.

Mais la joie du vieillard, exultant au fond de son cœur qu’emplissait l’idéal réalisé, s’acheva en un frisson. Car—à n’en pas douter une seconde!—une glaciale sensation lui étreignait subitement les pieds: si bien que, repoussant l’escabeau, il se releva très vite.

Horreur! Une eau clapotante, dont la chambre était envahie, baignait ses maigres jambes! La maison craquait. Ses yeux, errant au dehors, par la fenêtre, aperçurent, en se dilatant, l’immense environnement du fleuve couvrant les basses plaines et les campagnes: c’était l’inondation! le débordement soudain, grossissant et terrible du Rhône.

—Dieu d’Abraham! balbutia-t-il.

Sans perdre un instant, malgré sa profonde terreur, il jeta ses vêtements, sauf le pantalon rapiécé, se déchaussa, fourra, pêle-mêle, en une petite sacoche de cuir (qu’il se suspendit au cou), le plus précieux de la table, diamants et papiers,—songeant que, sous les ruines de sa masure, après l’événement, il saurait bien retrouver son or enfoui!—Flac! flac! il arpentait la pièce, afin de saisir, sur un vieux coffre, une liasse de billets de banque déjà collés et trempés. Puis il monta sur l’appui de la fenêtre, prononça trois fois le mot hébreu kadosch, qui signifie «saint», et se précipita, se sachant bon nageur, à la grâce de son Dieu.

La bicoque s’écroula derrière lui, sans bruit, sous les eaux.

Au loin, nulle barque!—Où fuir? Il s’orientait vers Avignon; mais l’eau reculait maintenant la distance—et c’était loin, pour lui! Où se reposer? prendre pied?... Ah! le seul point lumineux, là-bas, sur la hauteur, c’était... ce calvaire,—dont les marches déjà disparaissaient sous le bouillonnement des ondes et le remous des eaux furieuses.

—Demander asile à cette image? Non! Jamais.

Le vieux juif était grave en ses croyances, et, bien que le danger pressât, bien que les idées modernes et les compromis qu’elles inspirent fussent loin d’être ignorés du morne chercheur d’Arche, il lui répugnait de devoir—ne fût-ce que le salut terrestre à... ce qui était là.

Sa silhouette, en cet instant, se projetant sur les eaux où tremblaient des reflets d’étoiles, eût fait songer au déluge. Il nageait au hasard. Soudain une réflexion sinistre et ingénieuse lui traversa l’esprit:

—J’oubliais, se dit-il en soufflant (et l’eau découlait des deux pointes de sa barbe), j’oubliais qu’après tout il y a là ce pauvre de «mauvais larron!...» Ma foi, je ne vois aucun inconvénient à chercher refuge auprès de cet excellent Gesmas, en attendant qu’on vienne me délivrer!

Il se dirigea donc, tous scrupules apaisés, et en d’énergiques brassées, à travers les houleuses volutes des ondes et dans le beau clair de lune, vers les Trois-croix.

Celles-ci, au bout d’un quart d’heure, lui apparurent, colossales, à une centaine de mètres de ses membres à demi congelés et ankylosés. Elles se dressaient, à présent, sans support visible, sur les vastes eaux.

Comme il les considérait, haletant, cherchant à discerner, à gauche, le gibet de ses préférences, voici que les deux croix latérales, plus frêles que celle du milieu, craquèrent, pressées par le cours du Rhône, et que le bois vermoulu céda, et qu’en une sorte d’épouvantée, de noire salutation, toutes deux s’abattirent en arrière, dans l’écume, silencieusement.

Mosé demeura sans s’avancer, et hagard, devant ce spectacle: il faillit enfoncer et cracha deux gorgées.

Maintenant, la grande Croix seule, spes unica, découpait son signe suprême sur le fond mystérieux du firmamental espace; elle proférait son pâle Couronné d’épines, cloué, les bras étendus, les yeux fermés.

Le vieillard, suffoqué, presque défaillant, n’ayant plus que le seul instinct des êtres qui se noient, se décida, désespérément, à nager, quand même, vers l’emblème sublime, son or à sauver triplant ses dernières forces et le justifiant à ses yeux qu’une imminente agonie rendait troubles!—Arrivé au pied de la Croix,—oh! ce fut de mauvaise grâce (hâtons-nous de le dire à sa louange) et en éloignant sa tête le plus possible, qu’il se résigna, l’échappé des eaux, à saisir et entourer de ses bras l’arbre de l’Abîme, celui qui, écrasant de sa base toute raison humaine, partage, en quatre inévitables chemins l’Infini.

Le pauvre riche prit pied; l’eau montait, le soulevant à mi-corps: autour de lui la diluviale étendue muette...—Oh! là-bas! une voile! une embarcation!

Il cria.

L’on vira de bord: on l’avait aperçu.

A cet instant même, un ressaut du fleuve (quelque barrage se brisant dans l’ombre) l’enleva, d’une grosse envaguée, jusqu’à la Plaie du côté. Ce fut si terrible et si subit qu’il eut à peine le temps d’étreindre, corps à corps et face à face, l’image de l’Expiateur! et de s’y suspendre, le front renversé en arrière, les sourcils contractant leurs touffes sur ses regards perçants et obliques, tandis que remuaient en avant, toutes frémissantes, les deux pointes en fourche de sa barbe grise. Le vieil israélite, entrelacé, à califourchon, à Celui qui pardonne, et ne pouvant lâcher prise, regardait de travers son «sauveur».

—Tenez ferme! Nous arrivons! crièrent des voix déjà distinctes.

—Enfin!... grommela le père Mosé, que ses muscles horrifiés allaient trahir; mais... voici un service rendu par quelqu’un... dont je n’en attendais pas! Ne voulant rien devoir à personne, il est juste que je le rétribue... comme je rétribuerais un vivant. Donnons-lui donc ce que je donnerais... à un homme.

Et, pendant que la barque s’approchait, Mosé, dans son organique zèle de faire ce qu’il pouvait pour s’acquitter, fouilla sa poche, en retira une pièce d’or—qu’il enfonça gravement et de son mieux entre les deux doigts repliés sur le clou de la main droite.

—Quittes! murmura-t-il, en se laissant tomber, presque évanoui, entre les bras des mariniers.

La peur bien légitime de perdre sa sacoche le maintint ferme jusqu’à l’atterrage d’Avignon. Le lit chauffé d’une auberge, l’y réconforta. Ce fut en cette ville qu’il s’établit un mois après, ayant recouvré son or sous les décombres de son ancien logis, et ce fut là qu’il s’éteignit en sa centième année.

Or, en décembre de l’année qui suivit cet incident insolite, il arriva qu’une jeune fille du pays, une très pauvre orpheline d’un charmant visage, Euphrasie ***, ayant été remarquée par de riches bourgeois de la Vaucluse, ceux-ci, déconcertés par ses refus inexplicables, résolurent, dans son intérêt, de la prendre par la famine. Elle fut donc bientôt congédiée, par leurs soins, de l’ouvroir où elle gagnait le franc quotidien de sa subsistance et de sa bonne humeur, en échange de onze heures, seulement, de travail (l’ouvroir étant tenu par une famille des plus recommandables de la ville). Elle se vit également renvoyée, le jour même, du réduit où elle remerciait Dieu matin et soir; car, il faut être juste, l’hôtelier, qui avait des enfants à établir, ne devait pas, ne pouvait pas, en sérieuse conscience, s’exposer à perdre les six beaux francs mensuels du cellulaire galetas qu’elle occupait chez lui. «Si honnête qu’elle fût,» lui dit-il, «ce n’est pas avec du sentiment qu’on paye les contributions»; et d’ailleurs, peut-être était-ce «pour son bien, à elle», ajouta-t-il en clignant de l’œil, «qu’il devait se montrer rigoureux.» En sorte que, par un crépuscule d’hiver où le tintement clair des Angelus passait dans le vent, la tremblante enfant infortunée marchait à travers les rues de neige et, ne sachant où aller, se dirigea vers le calvaire.

Là, poussée très probablement par les anges, dont les ailes soulevèrent ses pas sur les blancs degrés, elle s’affaissa au pied de la Croix profonde, heurtant de son corps le bois éternel, en murmurant ces ingénues paroles:—«Mon Dieu, secourez-moi d’une petite aumône, ou je vais mourir ici.»

Et, chose à stupéfier l’entendement, voici que, de la main droite du vieux Christ, vers qui les yeux de la suppliante s’étaient levés, une pièce d’or tomba sur la robe de l’enfant,—et que ce choc, avec la sensation douce et jamais troublante d’un miracle, la ranima.

C’était une pièce déjà séculaire, à l’effigie du roi Louis XVI, et dont l’or jauni luisait sur la jupe noire de l’élue. Sans doute, aussi, quelque chose de Dieu, tombant, en même temps, dans l’âme virginale de cette enfant du ciel, en raffermit le courage. Elle prit l’or, sans même s’étonner, se leva, baisa, souriante, les pieds sacrés—et s’enfuit vers la ville. Ayant remis à l’aubergiste raisonnable les six francs en question, elle attendit le jour, là-haut, dans sa couchette glacée, mangeant son pain sec dans la nuit, l’extase dans le cœur, le Ciel dans les yeux, la simplicité dans l’âme. Dès le jour suivant, pénétrée de la force et de la clarté vivantes, elle commença son œuvre sainte à travers les refus, les portes fermées, les malignes paroles, les menaces et les sourires.

Et son œuvre de lumière fut fondée.

Aujourd’hui, la jeune bienheureuse vient de s’envoler en sa réalité, victorieuse des ricanantes saletés de la terre, toute radieuse du «miracle» que CRÉA sa foi, de concert avec Celui qui permet à toutes choses d’apparaître.

Le jeu des graces

A Monsieur Victor Wilder.

—Oh! cela n’empêche pas les sentiments!...

Stéphane Mallarmé (Entretiens).

 

Les feux d’or du soir, au travers de moutonneuses nuées mauves, poudraient d’impalpables pierreries les feuilles d’assez vieux arbres, ainsi que d’automnales roses, à l’entour d’une pelouse encore mouillée d’orage: le jardin s’enfonçait entre les murs tendus de lierre des deux maisons voisines; une grille aux pointes dorées le séparait de la rue, en ce quartier tranquille de Paris. Les rares passants pouvaient donc entrevoir, au fond de ce jardin, la façade avenante de la demeure, et, dans une pénombre, le perron, surélevé de trois marches, sous sa marquise.

Or, perdues en les lueurs de cette vesprée, sur le gazon, jouaient, au Jeu des Grâces, trois enfants blondes,—oh! quatorze, douze et dix ans à peine, innocence!—Eulalie, Bertrande et Cécile Rousselin, quelque peu folâtres en leurs petites robes d’orléans noire. Riant de plaisir, en ce deuil,—n’était-ce pas de leur âge?—elles se renvoyaient, du bout de leurs bâtonnets d’acajou, de courts cerceaux de velours rouge festonnés de liserons d’or.

Elle avait aimé feu son époux,—ayant conquis, d’ailleurs, à ses côtés, dans le commerce des bronzes d’art, une aisance,—la belle madame Rousselin! Séduisante, économe et tendre, perle bourgeoise, elle s’était retirée avec ses filles, en cette habitation, depuis les dix mois et demi d’où datait son sévère veuvage, qu’elle présumait éternel.

Jamais, en effet, son mari ne lui avait semblé plus «sérieux» que depuis qu’il était mort. Cet accident l’avait solennisé, pour ainsi dire, aux yeux en larmes de l’aimable veuve. Aussi, avec quelle tendresse triste se plaisait-elle à venir, toutes les quinzaines environ, suspendre (de concert avec ses trois charmantes filles), de sentimentales couronnes aux murs blancs du caveau neuf! murs que, par prévoyance, elle avait fait clouter du haut en bas! Sur ces couronnes se lisaient, en majuscules ponctuées de pleurs d’argent, des A mon petit papa chéri! des A mon époux bien-aimé!—Lorsqu’à de certains anniversaires, plus intimes, elle venait seule au champ du Repos, c’était avec un air indéfinissable et presque demi-souriant que, nouvelle Artémise, munie ce jour-là d’une couronne spéciale, à son usage, elle accrochait celle-ci à des clous isolés: sur les immortelles, semées alors de myosotis, on pouvait lire en caractères tortillés et suggestifs, ces deux mots du cœur: «Souviens-toi!» Car, même avec les défunts, les femmes ont de ces exquises délicatesses où l’imagination plus grossière de l’homme perd complètement pied,—mais auxquelles il serait à parier, quand même, que les trépassés ne sont pas insensibles.

Toutefois, comme c’était une femme d’ordre, chez qui le sentiment n’excluait pas le très légitime calcul d’une ménagère, la belle Mme Rousselin, dès le premier trimestre, avait remarqué le prix auquel revenaient, achetées au détail, ces pâles couronnes, si vite fanées par les intempéries; et, séduite par diverses annonces des journaux qui mentionnaient la découverte de nouvelles couronnes funèbres, inoxydables, obtenues par le procédé galvanoplastique, résistantes même à l’oubli,—couronnes modernes par excellence!—elle en avait acheté, en gros, quelques douzaines, qu’elle conservait, au frais, dans la cave, et qui défrayaient, depuis, les visites bimensuelles au cher décédé.

Soudain, les trois enfants, dont les boucles vermeilles, alanguies en repentirs, sautillaient sur les noirs corsages, cessèrent de s’ébattre sur l’herbe en fleurs, car, au seuil du perron, et poussant la porte vitrée, venait d’apparaître l’épouse, la grave maman tout en deuil, blonde aussi et déjà pâlie de son abandon. Elle tenait, justement, à la main, trois de ces couronnes légères et solides, nouveau système, qu’elle laissa tomber, auprès de la rampe, sur la table verte du jardin, comme pour appuyer de leur impression les paroles suivantes:

—Et que l’on se recueille maintenant, mesdemoiselles! Assez de récréation: oubliez-vous que, demain, nous devons aller rendre visite à... celui qui n’est plus?

Sûre d’être obéie (car, au point de vue du cœur, ses jeunes anges avaient, elle ne l’ignorait pas, de qui tenir), la belle Mme Rousselin rentra, sans doute afin de soupirer plus à l’aise en la solitude retirée de sa chambre.

A ces mots et aussitôt seules, Eulalie, Bertrande et Cécile Rousselin,—dont les rires s’étaient envolés plus loin que les oiseaux du ciel,—vinrent, à pas lents, méditatives, s’asseoir et s’accouder autour de la table.

Après un silence:

—C’est pourtant vrai! pauvre père! dit à voix basse Eulalie, la jolie aînée, déjà rêveuse.

Et, prenant un A mon époux bien-aimé, elle en considéra, distraitement, l’inscription.

—Nous l’aimions tant! gémit Bertrande, aux yeux bleus—où brillaient des larmes.

Sans y prendre garde, imitant Eulalie, elle tournait entre ses doigts, et le regard fixe, un A mon petit papa chéri.

—Pour sûr qu’on l’aimait bien! s’écria la pétulante cadette Cécile qui, follement énervée encore du jeu quitté et comme pour accentuer, à sa manière, la sincérité naïve de son effusion, fit étourdiment sauter en l’air le Souviens-toi! qui restait.

Par bonheur, l’aînée, qui tenait encore ses baguettes, y reçut, et à temps, la plaintive couronne, laquelle s’y encercla d’abord,—puis, grâce à un mouvement d’inadvertance provenu de l’entraînante vitesse acquise, le Souviens-toi! s’échappant des bâtonnets, fut recueilli de même par Bertrande, après s’être croisé en l’air avec l’A mon petit papa chéri!—et l’A mon époux bien-aimé! que Cécile, bien malgré elle, n’avait pu se défendre de lancer vers ses sœurs.

De sorte que, l’instant d’après—et peut-être en symbole des illusions de la vie,—les trois ingénues, peu à peu de retour sur la pelouse, substituaient à leurs cerceaux dorés ce nouveau Jeu des Grâces, et, inconscientes déjà, se renvoyaient, mélancoliquement, aux derniers rayons du soleil, ces inaltérables attributs de la sentimentalité moderne.

La Maison du bonheur

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté!

(Charles Baudelaire. L’Invitation au voyage).

 

Deux beaux êtres humains se sont rencontrés à cette heure des années qui précède le tomber merveilleux de l’automne; à cette heure où,—telle que, sur de riches forêts, après une ondée d’orage, l’étoile du soir,—la Mélancolie se lève, illuminant de mille teintes magiques toutes les âmes bien nées.

Autrefois,—ô souvenances déjà lointaines!—ces deux âmes, dès les premières aurores, apparurent natalement blanches et douées, à l’état nostalgique, d’une sorte de languide passion pour les seules choses du Ciel.—On eût dit d’éternels enfants, destinés à mourir comme les oiseaux s’envolent et que le lis du matin serait la seule fleur oubliable sur leurs chastes tombes.

Mais ils étaient prédestinés à vivre,—et l’Humanité est venue avec ses luttes et ses stupeurs.

Elle et lui, l’un de l’autre isolés par le hasard des villes et des contrées, grandirent, en des milieux parallèles, sans se rencontrer jamais.

Au cours de l’existence, et sous tous les cieux, ils eurent donc à subir le salut des passants polis, aux yeux sourieurs, aux airs sagaces, aux admirations officielles, aux jugements d’emprunt, aux préoccupations oiseuses, aux riens compassés, aux cœurs uniquement lascifs, aux politiques visées, aux calomnieux éloges,—et dont les présences, très distinguées, dégagent une odeur de bois mort.

Ah! c’est que tous deux avaient, comme nous, reçu le jour au sein triste de ces nations occidentales, lesquelles, sous couleur d’établir, enfin, sur la terre, le règne «régulier» de la Justice, vont, se dénuant, à plaisir, de ces instincts de l’en-Haut—qui, seuls, constituent l’Homme réel,—et préfèrent s’aventurer librement, désormais, au gré d’une Raison désespérée, à travers les hasards et les phénomènes, en payant chaque «découverte» d’un endurcissement plus sourd du cœur.

Au spectacle environnant de cet effort moderne, le plus sage, humainement,—aux yeux, du moins, des gens du «monde»,—ne serait-ce pas de se laisser vivre, en vagues curieux, n’acceptant des années que les sensualités intellectuelles ou physiques, et sans autres passions que celle du plus commode éclectisme?

Cependant, Paule de Luçanges, ainsi que le duc Valleran de la Villethéars, dès leur juvénilité, commencèrent à ressentir beaucoup d’étonnement de faire partie d’une espèce où le dépérissement de toute foi, de tous désintéressés enthousiasmes, de tout amour noble ou sacré, menaçait de devenir endémique.

Aucuns passe-temps ne pouvaient les distraire de l’humiliant déplaisir qu’ils en éprouvèrent, encore presque enfants, sans, toutefois, le laisser transparaître, à cause d’une sorte de charité très douce dont ils étaient essentiellement pénétrés. Paule, svelte, en sa beauté d’Hypatie chrétienne, était de la race de ces mondaines aux cœurs de vestales qui, préservées mieux que les Sand, les Sapho, les Sévigné, même, ou les Staël, de la vanité d’écrire, gardent, très pure, la lueur virginale de leur inspiration pour un seul élu. Lui ne se distinguait, en apparence, du commun des personnes de bonne compagnie que,—parfois,—par un certain coup d’œil bref, très pénétrant, un peu fixe et dont l’indéfinissable impression dissolvait ou inquiétait autour de lui les plus banales insouciances.

Tous deux, ainsi, voilaient, sous les irréprochables dehors qu’imposent les convenances aux êtres bien élevés, les géniales facultés de méditation dont leur Créateur avait doté leurs esprits solitaires. Et, de jour en jour, ces singuliers adolescents,—autant que les despotiques devoirs d’un rang dont ils s’honoraient le leur pouvaient permettre,—s’éloignaient de ces mille distractions si chères, d’habitude, à la jeunesse élégante.

Ne perdaient-ils pas les heures dorées de leur printemps en de trop songeuses et sans doute stériles réflexions touchant... par exemple, ces nébuleux problèmes,—réputés insignifiants, ennuyeux ou insolubles—et auxquels, cependant, une bizarre particularité de conscience les contraignait de s’intéresser?

—Peut-être.

—Mais il leur apparaissait qu’autour d’eux, par exemple, l’Esprit de nos temps en travail,—qui s’efforce d’enfanter, pour la gloire d’un prestigieux Avenir, le monstre d’une chimérique Humanité décapitée de Dieu—les mettait en demeure, eux aussi, en ce qui concernait l’humain de leurs êtres, d’opter, au plus secret de leurs pensées, entre leurs ataviques aspirations... et Lui.

Le récent idéal—(ce progressif Bien-être, toujours proportionnel aux nécessités des pays et des âges et dont chaque degré, suscitant des soifs nouvelles, atteste l’Illusoire indéfini... par conséquent la fatale démence d’y confiner notre But suprême...)—ne sut éveiller en leurs intelligences qu’une indifférence vraiment absolue. L’orgueilleux bagne d’une telle finalité ne pouvait, en effet, séduire ou troubler, même un instant, ces deux consciences qui, tout éperdues de Lumière et d’humilité, se souvenaient de leur origine. Et ces réalités de bâtons flottants—en qui se résolvent, d’ordinaire, les fascinants mirages à l’aide desquels le vieil opium de la Science dessèche les yeux des actuels vivants,—ces «conquêtes de l’Homme moderne», enfin, leur semblaient infiniment moins utiles que mortellement inquiétantes,—étant remarqués, surtout, le quasi-simiesque atrophiement du Sens-surnaturel qu’elles coûtent... et l’espèce d’ossification de l’âme qu’elles entraînent. Imbus d’un atavisme QUI, EN RÉALITÉ, COMMENÇAIT A DIEU, ils se fussent (oh! même affamés!) refusés, d’instinct, certes! à céder, malgré l’exemple, les droits sacrés de leur aînesse consciente contre toutes les pâtées de lentilles vénéneuses dont un périssable Actualisme eût tenté de séduire leur inanition. Quant à cet Avenir, dont une église de rhéteurs têtus prophétisait la perdurable et sublime rutilance, ces deux jeunes gens hésitaient à s’infatuer au point de par trop oublier, aussi, qu’en fin de compte,—(ne fût-ce qu’au témoignage criard de ces vingt-six changements à vue dont ne cesse de nous assourdir, sous nos pieds, la menaçante géologie,—et en passant même sous silence les fort troublantes révélations de l’astronomie moderne,)—l’univers attesta, maintes fois, inopinément, être une salle trop peu sûre pour que l’on dût caresser une minute l’idée de jamais pouvoir s’y installer définitivement.

En sorte que tout le clinquant intellectuel de la Science, toutes les boîtes de jouets dont se paye l’âge mûr de l’Humanité, tous les bondissements désespérés des impersuasives métaphysiques, tout l’hypnotisme d’un Progrès—si magnifiquement naturel, éclairé par la providence d’un Dieu révélé et, sans lui d’une vanité si poignante,—non, tout cela ne leur paraissait pas aussi sérieux, ni aussi utile, en substance, que le tout simple et natal regard de l’Homme vers le Ciel.

Socialement, toutefois, il leur était difficile, en eux-mêmes, de condamner, à l’étourdie, l’évidence de cet effort de tous vers la grande Justice,—vers une équité meilleure, enfin, que celle dont se lamente le Passé. Mais les résultats très précis, obtenus en appliquant ces théories humanitaires,—empruntées, d’ailleurs, à l’éternel Christianisme,—semblaient jusqu’à présent,—il fallait bien se l’avouer,—singulièrement en désaccord avec les admirables intentions de leurs partisans. Comment ne pas reconnaître, en effet, que les plus libres, les plus fiers et les plus jaloux de la Liberté, parmi les peuples, sont ceux-là même qui, les longs fouets ensanglantés aux poings, supplicient le plus leurs esclaves, savent humilier le mieux leurs pauvres et, entre les forfaits à commettre, ne préfèrent, jamais, que les plus vils?

Comment éviter, par tous pays, le spectacle de ces triomphantes lupercales où les majorités—au patriotisme si lucratif, aux éloquences foraines,—exultent si gravement, et dont la sereine servilité,—giratoire seulement aux uniques souffles de ces trahisons écœurantes, philosophiquement situées au-dessous de toute pénalité comme de tout dédain,—affirme outre mesure en quelle désespérante inanité s’aplatissent les révolutions? Et, pour conclure, comment ne pas comprendre, sans effort, qu’étant donnée la loi de l’innée disproportion des intelligences, en leur diversité d’aptitudes, le prétendu règne d’une Justice purement humaine ne saurait être jamais que la tyrannie du Médiocre, s’autorisant, gaiement, de quoi? du nombre! pour imposer l’abaissement à ceux dont le génie, constituant, seul, l’entité même de l’Esprit-Humain, a, seul, de droit divin, qualité pour en déterminer et diriger les légitimes tendances!

—Mais, sans daigner juger la mode actuelle des idées septentrionales, le noble songeur et la belle songeuse, détournant les yeux, autant qu’ils le pouvaient, de l’énigmatique performance terrestre, résumaient toujours leurs méditations en cet ensemble de pensées:

Qu’importe à la Foi réelle le vain scandale de ces poignées d’ombres, demain disparues pour faire place à d’équivalents fantômes?

Qu’importe qu’elles détiennent aujourd’hui, comme hier, comme demain, l’écorce matérielle d’un Pouvoir dont l’essence leur est inaccessible? Nul ne peut posséder d’une chose que ce qu’il en éprouve. Si cette chose est belle, noble,—enfin, divine d’origine, et qu’il soit, lui, d’essence vile,—c’est-à-dire d’une prudence d’instincts nécessairement abaissante,—la beauté, la noblesse, la divinité de cette chose, s’évanouissant immédiatement au seul contact du violateur, il n’en possédera que son intentionnelle profanation,—bref, il n’y retrouvera, comme en toutes choses, que la vilainie même de son être, que l’écœurante, éclairée et bestiale médiocrité de son être: rien de plus.—Donc il n’y a pas lieu de s’en irriter.

Tels, s’attristant, peut-être, quelque peu, de ces fatalités de leur époque,—mais sans oublier qu’il fut des siècles pires,—et se recueillant, chaque jour, en ces visions que l’Art le plus élevé sait offrir aux cœurs chastes et solitaires, ces deux promis de l’Espérance, au défi des années, s’attendaient.

Cette disparité de nature entre eux et la plupart des dignes vivants de nos régions, ils ne l’avaient pas constatée au début de la vie. Non. Ces êtres d’au-delà s’étaient refusés longtemps à se rendre—même aux évidences les plus affreuses, ou, les considérant comme passagères, les avaient pardonnées avec une indulgence jamais lassée. Les regards encore éblouis de reflets antérieurs à leurs yeux charnels, comment eussent-ils démêlé, à première vue, de quel enfer foncier se constitue la banalité sociale! C’est pourquoi leur sensibilité crédule, toute imbue d’angéliques larmes, fut incessamment surprise, alors, et partagea mille mensongères—ou si médiocres «douleurs», que celles-ci étaient indignes d’un tel nom. Longtemps il suffit, autour d’eux, de sembler dans une affliction pour que ces cœurs inextinguibles devinssent réchauffants,—et prodigues! et consolateurs!... Ah! se dévouer, s’oublier! quelle joie d’anges penchés sur ceux que l’on abandonne! Qu’importe si, le plus souvent, ceux-ci ne daignent se souvenir des «anges» que pour en critiquer, toujours un peu tard, l’humiliante irréalité!

Ainsi rayonna leur charité, ce passe-temps divin des justes,—même sur ces assoiffés d’amusements dont le propre est de témoigner une sorte de rabique aversion au seul ressentir, même obscur, de toutes approches d’âmes souveraines, tant l’idée seule que celles-ci puissent encore exister leur semble insupportable, fatigante et révoltante. Oui, tous deux eurent la bienveillance de toujours se tenir éloignés de ce genre de personnes, pour leur épargner l’ennui de cette sensation toute naturelle.

Mademoiselle de Luçanges et le duc de la Villethéars subirent donc, chacun de leur côté, cette existence, jusqu’au jour mortel où, tous deux, presque en même temps, s’aperçurent que les suffocantes bouffées—émanant des lourds ébats de cette Médiocrité universelle—avaient répandu la contagion jusque sur leurs proches, leurs frères, leurs «égaux»,—la plupart de leurs princes et de leurs prêtres!...

Alors un froissement terrible d’âme les glaça, leur causa cette sorte de lassitude sévère qu’un Dieu-martyr seul peut surmonter devant le reniement de son disciple. Humiliés de se sentir quand même solidaires de cet envahissement si près d’eux monté, une tentation d’inespérance les prit, troubla leurs cœurs sacrés et peu s’en fallut qu’elle n’assombrît même, au plus secret de leurs croyances, jusqu’au sentiment de Dieu.

Elle ni lui n’étaient, en effet, du nombre de ces esprits-créateurs, trempés de manière à tenir tête fût-ce au scandale de toute l’Humanité et dont le fulgurant souffle d’infini refoulerait les plus rugissantes rafales: ce n’étaient que deux exquises intelligences, merveilleusement douées,—que cette qualité d’épreuve fit fléchir, comme deux fleurs sous la pluie.

Ils ne se plaignirent pas.—Seulement, ce devinrent, bientôt, deux âmes en deuil, désenchantées même du sacrifice et dont aucune fête ne pouvait augmenter ou diminuer le royal ennui amer.

Maintenant ils n’ont plus soif que d’exils.—«Plaindre? Comment juger! Que sert, d’ailleurs? Instants perdus.»

Un besoin d’adieux les étouffe, et voilà tout. Ils pensent avoir gagné le droit d’oublier. A peine s’ils daignent voiler parfois, sous la pâleur d’un sourire, leur indifférence morose. Devenus d’une clairvoyance inconsolable, ils portent en eux leur solitude. Ne pouvant plus se laisser décevoir, entre eux et la foule sociale la misérable comédie est terminée.

Aussi, dès l’instant conjugal où le Destin les a mis en présence, ils se sont reconnus, d’un regard, et se sont aimés, sans paroles, de cet irrésistible amour, trésor de la vie.—Oh! s’exiler en quelque nuptiale demeure, pour sauver du désastre de leurs jours au moins un automne, une délicieuse échappée de bonheur aux teintes adorablement fanées, une mélancolique embellie!—Jaloux de leur secret, sûrs de leurs pensées, ils se sont écrit. Dispositions prises, ils partent, ils disparaissent,—devant se retrouver, non dans un de leurs lourds châteaux, où des visiteurs, encore...—mais en cette retraite bien inconnue qu’ils ont choisie et noblement ornée, au goût de leurs âmes, pour y cacher leur saison de paradis.

La maison du Bonheur domine une falaise, là-bas, au nord de la France, puisqu’enfin c’est la patrie! Elle est enclose des murs verdoyants d’un grand jardin, formé d’une pelouse, tout en fleurs, au centre de laquelle, entre des saules et de grises statues, retombe, en un bassin de marbre, l’élancée fusée de neige d’un jet d’eau.

Deux latérales allées de très hauts arbres obscurs se prolongent solitairement. La solennité, le silence de cette habitation sont doux et inquiétants comme le crépuscule. Là, c’est un tel isolement des choses!—Un rayon de l’Occident, sur les fenêtres—empourprées tout à coup—de la blanche façade,—la chute d’une feuille qui, de la voûte d’une allée, tombe, en tournoyant, sur le sable,—ou quelque refrain de pêcheur, au loin,—ou telle fuite plus rapide des nuages de mer,—ou la senteur, soudain plus subtile, d’une touffe de roses mouillées qu’effleure un oiseau perdu,—mille autres incidences, ailleurs imperceptibles, semblent, ici, comme des avertissements tout à fait étranges de la brièveté des jours.

Et, lorsqu’ils en sont témoins, en leurs promenades, les deux exilés! alors qu’une causerie heureuse unit leurs esprits sous le charme d’un mutuel abandon, voici qu’ils tressaillent, ils ne savent pourquoi! Pensifs, ils s’arrêtent: le ton joyeux de leurs paroles est dissipé!... Qu’ont-ils donc entendu? Seuls, ils le savent. Ils se pressent, l’un à l’autre, la main, comme troublés d’une sensation mortelle! Et le visage de la bien-aimée s’appuie, languissamment, sur l’épaule de son ami! Deux larmes tremblent entre ses cils, et roulent sur ses joues pâlissantes.

Et, quand le soir bleuit les cieux, un serviteur taciturne, ancien dans l’une de leurs familles, vient allumer les lampes dans la maison.

—Mais la bien-aimée,—les femmes sont ainsi,—se plaît à s’attarder, par les fleurs, sur la pelouse, au baiser de quelque corolle déjà presque endormie. Puis, ils rentrent ensemble.

—Oh! ce parfum d’ébène, de fleurs mortes et d’ambre faible, qu’exhale, dès le vestibule, la douce demeure! Ils se sont complus à l’embellir, jusqu’à l’avoir rendue un véritable reflet de leurs rêves!

Auprès des tentures qui en séparent les pièces, des marbres aux pures lignes blanches, des peintures de forêts, et, suspendus aux tapisseries anciennes des murailles, des pastels, dont les visages sont pareils à des amies défuntes et inconnues. Sur les consoles, des cristaux aux tons de pierres précieuses, des verreries de Venise aussi, aux couleurs éteintes. Çà et là, cloués en des étoffes d’Orient, luisent, en éclairs livides, incrustés d’un très vieil or, des trophées d’armes surannées.—Dans les angles, de grands arbustes des Iles. Là, le piano d’ébène, dont les cordes ne résonnent, comme les pensées, que sous des harmonies belles et divines; puis, sur des étagères, ou laissés ouverts sur la soie mauve des coussins, des livres aux pages savantes et berceuses, qu’ils relisent ensemble et dont les ailes invitent leurs esprits vers d’autres mondes.

Et, comme nul ne possède, en effet, que ce qu’il éprouve, et qu’ils le savent,—et que ce sont deux chercheurs d’impressions inoubliables, ils vivent là des soirées dont le charme oppresse leurs âmes d’une sensation intime et pénétrante de leur propre éternité. Souvent, en regardant l’ombre des objets sur les tentures séculaires, ils détournent les yeux, sans cause intelligible. Et les sculptures sombres, à l’entour de quelque grand miroir,—dont l’eau bleuâtre reflète le scintillement, tout à coup, d’un astre, à travers les vitres,—et l’inquiétude du vent, froissant, au dehors, dans l’obscurité, les feuilles du jardin,—et les solennelles, les indéfinissables anxiétés qu’éveille en eux, lorsque l’heure sonne distincte et sonore, le mystère de la nuit,—tout leur parle, autour d’eux, cette langue immémoriale du vieux songe de la vie, qu’ils entendent sans peine, grâce à leur recueillement sacré. Tels, ne laissant point la dignité de leurs êtres se distraire de cette pensée qu’ils habitent ce qui n’a ni commencement ni fin, ils savent grandir, de toute la beauté de l’Occulte et du Surnaturel,—dont ils acceptent le sentiment,—l’intensité de leur amour.

Ainsi, prolongeant les heures, délicieusement, en causeries exquises et profondes, en étreintes où leurs corps ne seront plus que celui d’un Ange, en suggestives lectures, en chants mystérieux, en joies délicieuses, ils puiseront de toujours nouvelles sensations de plus en plus vibrantes, extra-mortelles! en cette solitude—qu’un si petit nombre de leurs «semblables» se soucierait de jalouser. Incarnant, enfin, toute la poésie de leurs intelligences dans sa plus haute réalisation, leurs aurores, et leurs jours—et leurs soirs, et leurs nuits seront des évocations de merveilles. Leurs cœurs, passionnés d’idéal autant que d’éperdus désirs, s’épanouiront comme deux mystiques roses d’Idumée, satisfaites d’embaumer les hauteurs natales à quelque vague distance même, hélas! des Jérusalem,—en Terre-Sainte, pourtant.

De même que, libres, ils ont distribué, simplement et de la manière la plus discrète, la presque totalité de leurs vastes et austères fortunes à de ces déshérités—qu’en véritables originaux ils se sont donné la peine de chercher avec un choix patient,—de même, hostiles à toutes emphases, ils n’ont éprouvé nullement, le besoin de se «jurer» qu’ils ne se survivraient pas l’un à l’autre. Non.—Seulement, ils savent très bien à quoi s’en tenir là-dessus.

Au parfait dédain de tout ce qui les a déçus, loin du désenchantement brillant de leur monde d’autrefois, ils ont jeté, d’un regard, à leur ex-entourage, oublié déjà, l’adieu glacé, suprême, claustral, que la mélancolie de leur joie grave ne regrettera jamais. Ils sont ceux qui ne s’intéressent plus. Ayant compris, une fois pour toutes, de quelle atroce tristesse est fait le rire moderne, de quelles chétives fictions se repaît la sagesse purement terre à terre, de quels bruissements de hochets se puérilisent les oreilles des triviales multitudes, de quel ennui désespéré se constitue la frivole vanité du mensonge mondain, ils ont, pour ainsi dire, fait vœu de se contenter de leur bonheur solitaire.

Oui, ces augustes êtres (exceptionnels!), s’estimant avoir gagné la paix, sauront conserver inviolable la magie de leur isolement. Persuadés, non sans d’inébranlables motifs, que l’unique raison d’être, (en laquelle ils cherchent, fatalement, à réaliser leurs semblances), de ceux-là qui, errants et froids, ne peuvent être heureux, consiste à troubler, d’instinct, s’il leur est possible, le bonheur de ceux-là qui savent être heureux, ces divins amants, pour sauvegarder la simplicité de leur automnale tendresse, se sont résolus à l’égoïsme d’un seuil strictement ignoré, strictement fermé.—Inhospitaliers, plutôt, jamais ils ne profaneront le rayonnement intérieur de leur logis, ni les présences,—qui sait!—des familiers Esprits émus de leur souverain amour, en admettant «chez eux», ne fût-ce que par quelque hasardeux soir d’ouragan, tel banal, voire illustre, étranger. Ils ne risqueront, sous aucun prétexte du Destin, le calme de leur indicible,—à jamais imprécis—et, par conséquent, immuable ravissement. Plus sages que leurs aïeux de l’Eden, ils n’essayeront jamais de savoir pourquoi ils sont heureux, n’ayant pas oublié ce que coûtent ces sortes de tentatives. Au reste, ne désirant d’autrui que cette indifférence dont ils espèrent s’être rendus dignes, il se trouve qu’un assentiment inconscient du monde la leur accorde volontiers.

Bref, sous leur toit d’élection, ayant, paraît-il, mérité d’en-haut ce privilège, devenu si rare, de pouvoir se ressaisir quand même dans l’Immortel, ces deux élus,—magnifiques, bien qu’un peu pâles,—sauront défendre attentivement,—c’est-à-dire en connaissance de cause,—contre toutes atteintes «sociales», leur tardive félicité.