L'Amour suprême

Les cœurs chastes diffèrent des Anges en félicité, mais pas en honneur.

St-Bernard.

 

Ainsi l’humanité, subissant, à travers les âges, l’enchantement du mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.

Toujours elle en divinisa l’immuable essence, transparue sous le voile de la vie,—car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au cœur humain les fugitives illusions de l’amour terrestre, lui font toujours pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la lumière créatrice d’où il émane.

Et c’est pourquoi bien des amants—oh! les prédestinés!—ont su, dès ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers, renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les mystiques flammes du Ciel. A ces cœurs élus, tout trempés de foi, la Mort n’inspire que des battements d’espérance; en eux, une sorte d’Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître qu’immortel: ils n’ont accepté de la terre que l’effort seul qu’elle nécessite pour s’en détacher.

Si donc il est vrai qu’un tel amour ne puisse être exprimé que par qui l’éprouve, et puisque l’aveu, l’analyse ou l’exemple n’en sauraient être qu’auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes, favorisé qu’il fut de ce sentiment d’en haut, n’en doit-il pas la fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l’âme, un exil?

En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles hasards mondains, cette sublime aventure m’arriva.

Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me trouvai, par ce beau soir de printemps de l’année 1868, à cette fête donnée à l’hôtel des Affaires étrangères.

Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux Affaires. Or, la surveille, à table, chez l’un de nos amis, j’avais manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M. de Marmier avait poussé l’urbanité jusqu’à me venir prendre chez moi, rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix heures et demie.

Après les présentations d’usage, je quittai mon aimable introducteur et m’orientai.

Le coup d’œil du bal était éclatant; les cristaux des lustres lourds flambaient sur des fronts et des sourires officiels; les toilettes fastueuses jetaient des parfums; de la neige vivante palpitait aux bords tout en fleur des corsages; le satiné des épaules, que des diamants mouillaient de lueurs, miroitait.

Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement, l’éclair d’une plaque aux rayons d’or neuf. Des jeunes filles, assises, en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le carnet au bout des gants, l’instant d’une contredanse. Ici, des attachés d’ambassade, aux boutonnières surchargées d’ordres en pierreries, passaient; là, des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse d’aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les yeux de ces élus de l’inconstante Fortune.

Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient, attentives, l’éventail aux lèvres, aux bras de «conseillers» de chancelleries; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre. Un vague souci semblait d’ordonnance sur tous les fronts.—En résumé, la fête me paraissait un bal de fantômes, et je m’imaginais que, d’un moment à l’autre, l’invisible montreur de ces ombres magiques allait s’écrier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel: «Disparaissez!»

Avec l’indolence ennuyée qu’impose l’étiquette, je traversai donc cette pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert, dont j’entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d’une vaste croisée grand’ouverte invitait mon désir de solitude; je vins m’y accouder. Et, là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris nocturne qui, de l’Arc-de-l’Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue.

*
*  *

Ah! l’étincelante nuit! De toutes parts, jusqu’à l’horizon, des myriades de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l’espace. Au delà des quais et des ponts sillonnés de lueurs d’équipages, les lourds feuillages des Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de l’étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l’eau sombre: la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune. Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles claires des arbustes, en paraissaient les fleurs d’or. Une rumeur, dans l’immensité, s’enflait ou diminuait, respiration de l’étrange capitale: cette houle se mêlait à cette illumination.

Et des mesures de valses s’envolaient, du brillant des violons, dans la nuit.

Au brusque souvenir du roi dans l’exil, il me vint des pensers de deuil, une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans doute, ils décelaient.

Dans l’embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade.

En vérité, son seul aspect, l’impression qui sortait de toute sa personne, me troublèrent, à l’instant même, au point que j’oubliai toutes les éblouissantes visions environnantes! Où donc avais-je vu, déjà, ce visage?

Oh! comment se pouvait-il qu’une physionomie d’un charme si élevé, respirant une si chaste dignité de cœur, comment se pouvait-il que cette sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique espoir—c’était lisible en elle—se trouvât égarée en cette mondaine fête?

Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître cette jeune femme; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des adieux, s’évoquaient autour d’elle! Et, confusément, au loin, je revoyais des soirées d’un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers.

Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d’un nom oublié, me revinrent à l’esprit:

—Mademoiselle d’Aubelleyne! me dis-je.

Au temps dont j’avais mémoire, Lysiane d’Aubelleyne était encore une enfant: je n’étais, moi, qu’un assez ombrageux adolescent et, sous les séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard à l’heure du lever des étoiles. Et—je me rappelais!—la gravité, si étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs sujets préférés, nous avaient révélé l’un à l’autre mille affinités d’âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels peut-être! avaient passé.

A cette époque, depuis déjà deux années, elle n’avait plus de mère. Le baron d’Aubelleyne, aussitôt l’atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé sa démission de commandant de vaisseau, s’était retiré tristement, avec ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n’était plus qu’à de rares occasions que l’on se produisait dans le monde des alentours.

Cette réclusion n’offrait rien qui dût affliger une jeune fille «née avec le mal du ciel», selon l’expression du pays. Le vœu de «rester demoiselle», que l’on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait, au contraire, dans l’isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès d’un vieillard dont elle allégeait les dernières mélancolies. C’était volontiers qu’elle s’accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune sœur, s’occupant humblement du château, de ses chers indigents, des religieuses de la contrée, dédaigneuse d’un autre avenir.

Dispensatrice, déjà, d’œuvres bénies, elle se réalisait en cette existence d’aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait, comme une lampe d’or brûle dans un sanctuaire.

Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais, soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon nocturne—et que son apparition sortait de cette fête!

Oui, c’était bien elle! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beauté. Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale, inondant l’ovale exquis du visage, s’alliait, éclairée par deux rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas blancs qui s’épanouissaient avant d’y mourir.

Sa toilette, d’une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela même, était de soie lamée, d’un noir éteint, brodée d’un fin semis de jais qu’une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe.

Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de la ceinture à l’épaule: la tiédeur de son être avivait les délicats parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un éventail blanc refermé: le très mince fil d’or, qui faisait collier, supportait une petite croix de perles.

Et—comme autrefois!—je sentais que c’était seulement la transparence de son âme qui me séduisait en cette jeune femme!—Et que toute passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d’un mille fois moins attrayant idéal que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de sa foi.

Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve qu’étonnée de sa présence en un milieu si loin d’elle!... Elle parut le comprendre, et aussi me reconnaître, d’un sourire empreint de clémence et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d’inspirer la noblesse d’un pareil sentiment, l’acceptent avec une délicatesse infinie. Leur auguste humilité l’accueille comme un tribut tout simple, très naturel et dont tout l’honneur revient à Dieu.

*
*  *

Je fis un pas pour me rapprocher d’elle.

—Mademoiselle d’Aubelleyne, lui dis-je, n’a donc pas totalement oublié, depuis des années, le passant morose qu’elle a rencontré dans le manoir de Locmaria?

—Je me souviens, en effet, monsieur.

—Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus douce que joyeuse, dont le sourire n’était jamais qu’une lueur rapide; et cependant, sous les pures transparences de vos regards d’enfant, oserais-je vous dire que j’avais déjà presque deviné la femme future, toute voilée de mélancolie, qui m’apparaît ce soir?

—Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas autrement changée.

—Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j’ai le pressentiment que vous en êtes absente—et que je suis pour vous plus étranger que si jamais vous ne m’eussiez connu.—Vraiment, on dirait que, déjà, vous avez... souffert de la vie?

Elle cessa d’être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit:

—Non, monsieur,—du moins comme on pourrait l’entendre. Je ne suis point une désenchantée, et si je n’ai réclamé, si je ne désire aucune joie de la vie, je comprends que d’autres puissent la trouver belle. Ce soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit? Et, d’ici, quelles musiques douces! Tout à l’heure, dans le salon du bal, j’ai vu deux fiancés: ils se tenaient par la main, pâles de bonheur; ils s’épouseront! Ah! ce doit être une joie d’être mère! Et de vivre aimée, en berçant un doux enfant au sourire de lumière...

Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux.

—Oh! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle.

Elle se tut, presque émue.

J’étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d’échos sonores et de ténèbres, minuit, s’envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba lourdement à travers l’espace et, d’église en église, heurtant les vieilles tours de ses ailes aveugles, s’enfonça dans l’abîme, vibra, puis disparut.

*
*  *

Bien que l’heure eût cessé de sonner, mademoiselle d’Aubelleyne, accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons perdus dans l’éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute ce minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre un tintement que je n’entendais plus.

—On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu’au plus lointain de l’ombre, ces heures qui s’enfuient!

—Ah! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des étoiles, c’est qu’aujourd’hui fut mon dernier jour d’épreuve, et que cette heure qui sonne n’est pour moi qu’un bruit de chaînes qui se brisent, emportant loin d’ici toute mon âme délivrée!... non seulement loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes, nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à jamais.

A ces mots, je regardai ma voisine d’isolement avec une sorte d’inquiète fixité.

—Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l’âme de l’enfant d’autrefois! Mais, ce qui m’interdit un peu, c’est ce natal et si profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous donnent des droits à toutes les joies de ce monde!

—Oh! dit-elle d’une voix qui me parut comme le son d’une source solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui ne s’épuise—et ne se noie, par conséquent, elle-même—dans sa propre satiété? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n’en point vouloir éprouver les dégoûts?—Que sont des plaisirs qui ne se réalisent jamais, sinon mêlés d’un essentiel remords?... Et quel plus grand bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue—et s’étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences pour ne point déchoir de son idéal?

—Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l’épreuve de tous combats.

—Je ne suis qu’une créature humaine, faite de chair et de faiblesses, péchant, quand même, toujours; pourquoi voudrais-je d’autres luttes que celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse?

—Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se fait-il que vous soyez venue ici ce soir!

Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d’extase sacrée, illumina la pâleur de ses traits:

—J’ai dû subir, dans ma docilité, l’ancienne coutume du Carmel qui prescrit à l’humble fiancée de la Croix d’affronter les tentations du monde avant de prononcer ses vœux. Je suis ici par obéissance.

*
*  *

En ce moment même, d’harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus distinctes; une tenture de salon venait d’être écartée, laissant entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses, sous les lumières. Envisageant donc celle dont l’austère pensée dominait ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un peu ma voix:

—En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur de votre renoncement!—Pourquoi cette hâte du sacrifice? La vie parût-elle sans joies, celles qu’on peut dispenser ne lui donnent-elles pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter aux illusions, d’accepter les tâches que d’autres subissent pour nous, d’aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir!—Alors, n’ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite du monde, qui maintenant me semble, je l’avoue, une sorte de désertion.

Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées qui semblaient le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d’élue qu’elle me répondit:

—Différer, dites-vous?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu’au mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à n’offrir à Dieu que le rebut de leur corps et la cendre de leur âme. La puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et, croyez-nous, ce n’est que dans l’effort souverain pour échapper aux attaches rompues qu’on puise la surhumaine faculté d’élancement vers la Lumière divine.—Pourquoi, d’ailleurs, hésiter? Le moment de n’être plus suit de près, à tel point, celui d’avoir été, que la vie ne s’affirme, en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même, appeler «sacrifice» (après tout!) l’abandon terrestre de cette heure dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité?

Ici, la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l’on entrevoyait encore; sa main touchait le velours pourpre jeté sur la balustrade; ses doigts s’appuyèrent par hasard sur la couronne de l’impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d’or bruni.

—Voyez, continua-t-elle; certes, ils sont beaux et séduisants les sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces lustres!—Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres! Pourtant, que le souffle d’une circonstance funeste passe sur ces flambeaux et brusquement les éteigne! Toutes ces irradiations s’évanouissant dans l’ombre cesseront, momentanément, de charmer nos yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors, qu’importent ces formes passagères qui n’ont de réel que leur illusion? Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s’éteindre? Pour moi, c’est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre la Voix qui m’appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans cette lumière intérieure dont l’humble Dieu crucifié daigne, par sa grâce! embraser mon âme. C’est à lui que j’ai hâte de me donner dans toute la fleur de ma beauté périssable!—Et mon unique tristesse est de n’avoir à lui sacrifier que cela.

Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai silencieux, ne voulant troubler d’aucune parole le secret infini de son recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité; elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M... qui s’avançait; elle lui tendit la main et s’inclina comme pour s’en aller.

—Déjà vous partez! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus?

—Non, monsieur, dit-elle doucement.

—Pas même une dernière fois?

Elle sembla réfléchir une seconde et répondit:

—Une dernière fois... Je veux bien.

—Quand?

—Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel.

Lorsque mademoiselle d’Aubelleyne eut disparu du salon, comme j’étais encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien, j’essayai, pour en dissiper l’impression, de me mêler à l’étincelante fluctuation de cette foule.

Mais, au premier coup d’œil, je sentis qu’une ombre était tombée sur toutes ces lumières! Et qu’il ne resterait tout à l’heure de cette fête que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets livides sous des lustres éteints.

*
*  *

Le lendemain matin, je sortis bien avant l’heure indiquée. La matinée, tout ensoleillée d’or, était de ce froid printanier dont frissonnent les rosiers rajeunis, Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore, et,—sur les boulevards—les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme d’une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L’esprit ému d’un indéfinissable espoir, j’avisai la première voiture advenue.

Environ trois quarts d’heures après, je me trouvai devant le portail d’un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs;—je montai les degrés de la chapelle et j’entrai.

L’orgue accompagnait des voix d’une douceur si pure que leurs accents ne semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là, chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d’Avila. C’était l’office des trépassés; un prêtre, revêtu de l’étole noire, disait la messe des morts. En face de l’autel, s’élevait, au milieu des fumées de l’encens, une chapelle ardente.

Sans doute on célébrait le service d’une religieuse de la communauté, car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des dalles,—et s’étalait jusqu’à terre en plis où se jouait, à travers les vitraux couleur d’opale, la lumière du soleil.

Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs, éclairaient les autres pleurs d’or du drap funéraire,—et ces feux semblaient tristement dire à la clarté du jour: «Toi aussi, tu t’éteindras!»

Dans la nef, l’assistance, du plus haut aspect mondain, priait, recueillie; le luxe et l’air des toilettes, ces senteurs de fourrures, l’éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte d’impression nuptiale.

Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d’Aubelleyne. Ne l’apercevant pas, je m’avançai, préoccupé, entre la double ligne des chaises, jusqu’au pilier latéral à gauche de l’abside.

L’offertoire venait de sonner. La grille claustrale s’était entr’ouverte; l’abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait debout, au seuil, l’étincelante croix d’argent sur la poitrine. Des sœurs de l’Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et les pieds nus s’avancèrent, et découvrirent la châsse dont les quatre planches apparurent vides et béantes.

Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas, cette négation de l’Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée: «Si quelque victime voulait s’unir au Dieu dont il allait offrir l’éternel sacrifice?...»

A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans l’assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s’avancer au milieu d’une rumeur de tristesse, de pleurs et d’adieux. Sans relever les yeux, elle s’approcha de l’enceinte, en poussa doucement la barrière, entra dans le chœur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des cierges qui, autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme un cercle d’étoiles,—et, posant sa main virginale sur le cercueil, répondit: «Me voici!»

Je comprenais, maintenant. C’était donc là le rendez-vous sombre que m’avait donné cette jeune fille! Je me rappelai, dans un éclair, le terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les Carmélites de l’Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale.

Et voici qu’au milieu du plus profond silence, j’entendis tout à coup s’élever sa douce voix, chantant la formule des vœux de sa consécration...

Ah! Je n’ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon âme!

Soudain, l’une de ses nouvelles compagnes l’ayant revêtue, lentement, du linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l’abbesse les ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle bienheureuse.

A ce moment, Lysiane d’Aubelleyne se détourna vers l’assemblée. Et ses yeux, ayant rencontré les miens, s’arrêtèrent, paisibles, longtemps, fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme de lumière.

Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été sacrilèges.

Quand je repris conscience des choses, l’église était déserte, le jour baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute vision avait disparu.

Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais l’orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l’exil d’ici-bas, remplit à jamais de l’ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante Alighieri.

Le droit du passé

 

Le 21 janvier 1871, réduit par l’hiver, par la faim, par le refoulement des sorties aveugles, Paris, à l’aspect des positions inexpugnables d’où l’ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d’un bras fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de se taire.

Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique observait la capitale; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l’un dans l’autre, les tubes de sa lunette d’approche, en disant au prince de Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui:

—«La bête est morte.»

L’envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait franchi les avant-postes prussiens; escorté, au milieu des clameurs, à travers les lignes d’investissement, il était arrivé au quartier-général de l’armée allemande.—On n’a pas oublié cette entrevue du Château de Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait tenté jadis les premières négociations.

Aujourd’hui, c’était dans une salle plus sombre et toute royale, où sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux mandataires ennemis se réapparaissaient.

A certain moment de l’entretien, Favre, pensif, assis devant la table, s’était surpris à considérer, en silence, le comte de Bismarck-Schœnhausen, qui s’était levé.

La stature colossale du chevalier de l’Empire d’Allemagne, en tenue de major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée. A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque d’acier poli, obombré de l’éparse crinière blanche,—et, à son doigt, le lourd cachet d’or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de l’Évêché de Halberstadt, plus tard barons: le Trèfle des Bisthums-marke, sur leur vieille devise: In trinitate robur.

Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d’une teinte sanglante.—Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d’acier, aux chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison allemande—dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas!—se dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l’hiver, sortait son adage: «jamais assez». Le doigt appuyé sur la table, il regardait au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de l’ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité de l’espace, pareille à l’aigle noire de ses drapeaux.

Il avait parlé.—Et des redditions d’armées et de citadelles, des lueurs de rançons effroyables, des abandons de provinces s’étaient laissé entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu’au nom de l’Humanité le ministre républicain voulut faire appel à la générosité du vainqueur,—lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes! que de Louis XIV passant le Rhin et s’avançant sur le sol allemand, de victoire en victoire—puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte européenne—puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d’Iéna!

Et de lointains roulements d’artillerie, pareils aux échos de la foudre, couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l’esprit, alors se rappela... que c’était l’anniversaire d’un jour où, du haut de l’échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent sa voix!...—Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale, à laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n’avait pensé jusqu’à cet instant.—C’était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater, dans l’histoire, l’ouverture de la capitulation de la France laissant tomber son épée.

Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d’ironie, le chiffre de cette date régicide, lorsque l’ambassadeur de Paris eut demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d’armes il serait accordé, le chancelier jeta cette officielle réponse:

—Vingt et un; pas un de plus...

Alors, le cœur oppressé par la vieille tendresse que l’on a pour sa terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d’ouvrier, au masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu’aux coins crispés de ses lèvres! Car, s’il est une illusion que même les plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur cœur, tout à coup, devant les hauteurs de l’étranger, c’est la patrie.

*
*  *

Le soir tombait, allumant la première étoile.

Là-bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient, à chaque instant, le crépuscule.

Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l’échange du salut glacé, le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques instants... Et il arriva qu’au fond de sa mémoire surgit bientôt un souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui, rendirent extraordinaire en son esprit.

*
*  *

C’était le souvenir d’une histoire trouble, d’une sorte de légende moderne qu’accréditaient des témoignages, des circonstances—et à laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé.

Autrefois, il y avait de longues années! un malheureux, d’une origine inconnue, expulsé d’une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu, un certain jour, en 1833, dans Paris.

Là, s’exprimant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni ressources, il avait osé se déclarer n’être autre que le fils de Celui... dont la tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous la hache du peuple français.

A la faveur, disait-il, d’un acte de décès quelconque, d’une obscure substitution, d’une rançon inconnue, le dauphin de France, grâce au dévouement de deux gentilshommes, s’était positivement échappé des murs du Temple, et l’évadé royal... c’était lui.—Après mille traverses et mille misères, il était revenu justifier de son identité. N’ayant trouvé, dans sa capitale, qu’un grabat de charité, cet homme, que nul n’accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en héritier légitime. Accablé sous la presque universelle persuasion d’une imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires, s’en était allé tristement mourir, l’an 1845, dans la ville de Delft en Hollande.

On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s’était écrié:—Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu’à ce que ta mère ne te reconnaisse plus.

Et voici que, chose plus surprenante encore, les États-Généraux de la Hollande, de l’assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II, avaient accordé, tout à coup, à cet énigmatique passant, les funérailles d’honneur d’un prince, et avaient approuvé officiellement, que sur sa pierre tombale fût inscrite cette épitaphe:

«Ci-gît Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis XVI et de Marie-Antoinette d’Autriche, XVIIe du nom, roi de France.»

Que signifiait ceci?... Ce sépulcre—démenti donné au monde entier, à l’Histoire, aux convictions les plus assurées—se dressait là-bas, en Hollande, comme une chose de rêve à laquelle on ne voulait pas trop penser.

Cette immotivée décision de l’étranger ne pouvait qu’aggraver de légitimes défiances: on en maudissait l’accusation terrible.

Quoi qu’il en fût, un jour de l’autrefois, cet homme de mystère, de détresse et d’exil était venu rendre visite à l’avocat déjà célèbre qui devait être, aujourd’hui! le délégué de la France vaincue. En fantastique revenant, il avait sollicité l’orateur républicain, lui confiant la défense de son histoire. Et, par un nouveau phénomène, l’indifférence initiale, sinon l’hostilité même, du futur tribun, s’étaient dissipées au premier examen des documents présentés à son appréciation. Bientôt remué, saisi, convaincu (à tort ou à raison, qu’importe!), Jules Favre avait pris à cœur cette cause—qu’il devait étudier pendant trente années et plaider un jour, avec toute l’énergie et les accents d’une foi vive. Et, d’année en année, ses relations avec l’inquiétant proscrit étaient devenues plus amies, si bien qu’un jour, en Angleterre, où le défenseur était venu visiter son extraordinaire client, celui-ci, se sentant près de la mort lui avait fait présent (en signe d’alliance et de reconnaissance profondes) d’un vieil anneau fleurdelisé dont il tut la provenance originelle.

C’était une chevalière d’or. Dans une large opale centrale, aux lueurs de rubis, avait été gravé, d’abord, le blason de Bourbon: les trois fleurs de lys d’or sur champ d’azur. Mais, par une sorte de déférence triste,—pour qu’enfin le républicain pût porter sans trouble, ce gage seulement affectueux,—le donateur en avait fait effacer, autant que possible, les armoiries royales.

Maintenant, l’image d’une Bellone tendant, sur l’arc fatidique, la flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant, l’écusson primordial.

Or, d’après les biographes, c’était une sorte d’inspiré, d’illuminé, quelquefois, ce prétendant téméraire!—A l’en croire, Dieu l’avait favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d’une puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète.—Ce fut donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de son ami, qu’il ajouta, dans cette soirée d’adieu et en lui conférant l’anneau, ces singulières paroles:

—Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme une statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des vieux âges. Elle traduit ce qu’elle recouvre.—Au nom du roi Louis XVI et de toute une race de rois dont vous avez défendu l’héritage désespéré, portez cet anneau! Et que leurs mânes outragés pénètrent, de leur esprit, cette pierre! Que son talisman vous conduise et qu’il soit un jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le Témoin de leur présence!

Favre a déclaré souvent avoir attribué, alors, à quelque exaltation produite par une trop lourde continuité d’épreuves, cette phrase qui lui parut longtemps inintelligible—mais à l’injonction de laquelle il obéit, toutefois, par respect, en passant à l’annulaire de sa main droite, l’Anneau prescrit.

Depuis ce soir-là, Jules Favre avait gardé la bague de ce «Louis XVII» à ce doigt de sa main droite. Une sorte d’occulte influence l’avait toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui comme ces emprises de fer que les chevaliers d’autrefois gardaient, rivées à leurs bras, jusqu’à la mort, en témoignage du serment qui les vouait à la défense d’une cause. Pour quel but obscur le Sort lui avait-il comme imposé l’habitude de cette relique à la fois suspecte et royale?—Avait-il donc fallu, enfin! qu’à tout prix ceci dût devenir possible—que ce républicain prédestiné portât ce Signe à la main, dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait?

Il ne s’en inquiétait pas: mais, lorsqu’on essayait de railler, en sa présence, le nom germain de son dauphin d’outre-tombe:

—Naundorff, Frohsdorff!... murmurait-il pensivement.

Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l’imprévu des événements avait élevé peu à peu l’avocat-citoyen jusqu’à le constituer, tout à coup, le représentant même de la France! Il avait fallu, pour amener ceci, que l’Allemagne fît prisonniers plus de cent cinquante mille hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec leurs maréchaux et leur Empereur—et maintenant, avec leur capitale!—Et ce n’était pas un rêve.

C’est pourquoi le souvenir de l’autre rêve, moins incroyable, après tout, que celui-là, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce soir-là, dans la salle déserte où venaient d’être débattues les conditions de salut—ou plutôt de vie sauve—de ses concitoyens.

A présent, atterré, morne, il jetait malgré lui, sur l’Anneau transmis à son doigt, des coups d’œil de visionnaire. Et sous les transparences de l’opale frappée de lueurs célestes, il lui semblait voir étinceler, autour de l’héraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l’antique écusson qui rayonna jadis, au fond des siècles, sur le bouclier de saint Louis.

*
*  *

Huit jours après, les stipulations de l’armistice ayant été acceptées par ses collègues de la Défense nationale, M. Favre, muni de leur pouvoir collectif, s’était rendu à Versailles pour la signature officielle de cette trêve, qui amenait l’épouvantable capitulation.

Les débats étaient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s’étant relu le Traité, y ajoutèrent, pour conclure, l’article 15, dont la teneur suit:

—«Art. 15. En foi de quoi les soussignés ont revêtu de leurs signatures et scellé de leurs sceaux les présentes conventions.

«Fait à Versailles, le 28 janvier 1871.

«Signé: Jules Favre.—Bismarck.»

M. de Bismarck, ayant apposé son cachet, pria M. Favre d’accomplir la même formalité pour régulariser cette minute, aujourd’hui déposée à Berlin aux Archives de l’empire d’Allemagne.

M. Jules Favre ayant déclaré avoir omis, au milieu des soucis de cette journée, de se munir du sceau de la République Française, voulait le faire prendre à Paris.

—Ce serait un retard inutile, répondit M. de Bismarck: votre cachet suffira.

Et, comme s’il eût connu ce qu’il faisait, le Chancelier de Fer indiquait, lentement, au doigt de notre envoyé, l’Anneau légué par l’Inconnu.

A ces paroles inattendues, à cette subite et glaçante mise en demeure du Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le vœu prophétique dont cette bague souveraine était pénétrée, regarda fixement, comme dans le saisissement d’un vertige, son impénétrable interlocuteur.

Le silence, en cet instant, se fit si profond qu’on entendit, dans les salles voisines, les heurts secs de l’électricité qui, déjà, télégraphiait la grande nouvelle aux extrémités de l’Allemagne et de la terre;—l’on entendait aussi les sifflements des locomotives qui déjà transportaient des troupes aux frontières.—Favre reporta les yeux sur l’Anneau!...

Et il lui sembla que des présences évoquées se dressaient confusément autour de lui dans la vieille salle royale, et qu’elles attendaient, dans l’invisible, l’instant de Dieu.

Alors, comme s’il se fût senti le mandataire de quelque expiatoire décret d’en haut, il n’osa pas, du fond de sa conscience, se refuser à la demande ennemie!

Il ne résista plus à l’Anneau qui lui attirait la main vers le Traité sombre.

Grave, il s’inclina:

C’est juste, dit-il.

Et, au bas de cette page qui devait coûter à la patrie tant de nouveaux flots de sang français, deux vastes provinces, sœurs parmi les plus belles! l’incendie de la sublime capitale et une rançon plus lourde que le numéraire métallique du monde—sur la cire pourpre où la flamme palpitait encore, éclairant, malgré lui, les fleurs de lys d’or à sa main républicaine—Jules Favre, en pâlissant, imprima le sceau mystérieux où, sous la figure d’une Exterminatrice oubliée et divine, s’attestait, quand même! l’âme—soudainement apparue à son heure terrible—de la Maison de France.

Le Tzar et les grands-ducs

1880.

 

Le couronnement prochain du Tzar me remet en mémoire un ensemble de circonstances dont la mystérieuse frivolité peut éveiller, en quelques esprits, la sensation d’une de ces correspondances dont parle Swedenborg. En tout cas, il en ressort que la réalité dépasse, quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ces coïncidences, les limites les plus extrêmes du bizarre.

Pendant l’été de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de l’Allemagne furent invités. C’était, je crois, à l’occasion d’un projet d’alliance entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frère du tzaréwitch.

Le programme comprenait une fête à Eisenach—et l’exécution des principales œuvres de Richard Wagner sur le petit théâtre, très en renom d’ailleurs, de Weimar.

Arrivé à l’Hôtel du Prince, la veille de la fête, je me trouvai placé, le soir, à table d’hôte, en face de Liszt—qui, sablant le champagne au milieu de sa cour féminine, me parut porter un peu nonchalamment sa soutane.—A ma gauche, gazouillait une jeune chanoinesse de la cour d’Autriche douée d’un petit nez retroussé—très en vogue, paraît-il—mais, en revanche, d’une de ces vertus austères qui l’avait fait surnommer Sainte-Roxelane.

Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse d’armes; nous étions entre artistes, on faisait petite ville.

A ma droite, se voûtait un chambellan du tzar, quinquagénaire de six pieds passés, le comte Phëdro, célèbre original. En deux ou trois plaisanteries, nous fîmes connaissance.

Ancien Polonais revenu à des idées plus pratiques, ce courtisan jouissait d’un sourire grâce auquel s’éclairaient toutes questions difficiles. J’appris plus tard, que sa charge était une sorte de sinécure créée, à son usage, par la gracieuseté de l’Empereur.—Ah! l’étrange passant! Sa mise, toujours d’une élégance négligée, était sommée d’un légendaire chapeau bossué—n’est-ce pas incroyable?—comme celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indécise d’un bolivar d’ivrogne après vingt chutes. Il y tenait! L’on eût dit le point saillant de sa personnalité, aux angles un peu effacés d’ailleurs. Somme toute, causeur affable, très connaisseur, très répandu. Je ne le traite à la légère, ici, que grâce à une impression dont je voudrais, en vain, me défendre.

—Vous précédez Sa Majesté? lui demandai-je avec une surprise naïve.

—Non, me répondit-il: je ne suis à Weimar qu’en simple amateur.

Sur une question vague, au sujet de l’agitation moderne en son pays d’adoption:

—De nos jours, me répondit-il, un tzar n’est observé avec malveillance que par les milliers d’yeux de la petite seigneurie russe, de la menue noblesse toujours mécontente. Quant à vos idées de liberté, elles sont, là-bas, inoffensives. Les serfs affranchis viennent, d’eux-mêmes, se revendre. Tous sont pour l’Empereur. Ce n’est plus sous les pieds d’un tzar, c’est autour de lui que luisent les yeux de mauvais augure.

Nous prenions le café. Tout en aspirant un régalia, Phëdro me conseillait, maintenant, en diplomate, sur les «moyens de parvenir dans la vie»—et j’écoutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot, avec cette sorte d’estime triste qui ne peut se réfugier que dans le silence.

On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mendès, s’approcha de moi.

—Le Grand-duc vient passer la soirée chez Liszt, me dit-il: il désire que ses hôtes français lui soient présentés. Liszt, étant son maître de chapelle, m’envoie te prier d’accepter, sans cérémonie, une tasse de thé. Apporte un de tes manuscrits.

—Soit, répondis-je.

Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle, le Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans, m’ayant prié de lui lire quelque fantaisie, je m’assis, auprès d’un candélabre, devant le guéridon sur lequel il s’accoudait. Entouré d’une vingtaine d’intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d’environ dix pages, d’une bouffonnerie énorme et sombre, couleur du siècle: Tribulat Bonhomet.

Il est des soirs où l’on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard m’avait fait tomber, sans doute, sur l’un d’eux. J’obtins donc un succès de fou rire très extraordinaire.

Cette hilarité presque convulsive s’empara des plus graves personnages de l’auditoire, jusqu’à leur faire oublier l’étiquette. J’en atteste les invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux. Un sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement, fut obligé de se retirer—et nous entendîmes dans l’antichambre les monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en liberté.—Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d’un sourire au souvenir de cette soirée.

*
*  *

Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d’Eisenach, entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la Wartburg, les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain s’ébattaient dans l’allégresse.—Des brasseries champêtres, des tréteaux pavoisés, des musiques, une fête en pleine nature! Ce peuple aimait le passé, se sentant digne de l’avenir.

Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré de tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier: on le saluait en souriant.

Le matin, j’avais visité la Wartburg. J’avais contemplé, à mon tour, cette tache noire que l’encrier de Martin Luther laissa sur la muraille, en s’y brisant, alors qu’un soir le digne réformateur, croyant entrevoir le diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux cornes! J’avais vu le couloir où Sainte-Elisabeth accomplit le miracle des roses,—la salle du Landgrave où les minnesingers Walter de la Vogelweide et Wolfram d’Eischenbach furent vaincus par le chant du chevalier de Vénus.

La fête continuait donc l’impression des siècles, évoquée par la Wartburg.

Le Grand-duc, m’ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement de courtoisie charmante.

Pendant que nous causions, il salua de la main une vieille femme qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants; ceux-ci, tête nue, lui donnaient le bras.

—C’est, me dit-il, l’artiste qui a créé la Marguerite du Faust, en Allemagne. Elle sera demain centenaire.

Quelques instants après, il reprit, avec un sourire:

—Dites-moi, n’avez-vous pas remarqué, ce matin, à la Wartburg, l’ours, le loup-cervier, le renne, le guépard, l’aigle,—toute une ménagerie?

Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots, possible seulement en français, sorte de calembour de souverain à l’usage des visiteurs:

—A présent, vous voyez le grand-duc. Il y en a par milliers dans le parc de Weimar. C’est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l’Allemagne. Je les y laisse vieillir.

Un courrier du tzar, porteur d’un message, survint, conduit par un chambellan. Je m’éloignai. L’instant d’après, le comte Phëdro m’annonçait que l’empereur arrivait à Weimar dans la soirée, et qu’il assisterait, le lendemain, au Vaisseau-fantôme.

Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des frênes et des sapins, au feuillage maintenant d’or rouge. Les premières étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain, le silence se fit.—Au loin, un chœur de huit cents voix, d’abord invisible, commençait le Chant des Pèlerins, du Tannhäuser. Bientôt les chanteurs, vêtus de longues robes brunes et appuyés sur leurs bâtons de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vénusberg, en face de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule.—Où d’aussi surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon dans ces contrées, tout artistiques, de l’Allemagne?... Lorsqu’après le puissant forte final, le chœur se tut,—une voix, une seule voix! celle de Betz ou de Scaria sans doute,—s’éleva, distincte, détaillant magnifiquement l’invocation de Wolfram d’Eischenbach à l’Étoile-du-Soir.

Le minnesinger était debout, au sommet du Vénusberg, seul, vision du passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait l’air d’un rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant s’éteignit, dans les échos, sans que personne eût l’idée, même, d’applaudir. Ce fut comme après une prière du soir.

Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête était finie.—Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à Weimar.—Le tzar était arrivé.

*
*  *

Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l’étincelante madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart de ses valses lunaires, sorte de musique d’esprits entendue le soir derrière les vitres d’un manoir abandonné.—Sainte Roxelane s’y trouvait aussi.

Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale.

La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d’une myriade de diamants, d’une profusion d’ordres en pierreries sur les uniformes bleu et or et sur les habits noirs. C’étaient aussi de pâles et purs profils d’étrangères, des blancheurs sur le velours des loges—et des regards altiers se croisant comme des saluts d’épées. Une race s’évoquait sur un front, d’un seul coup d’œil, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair.

Au centre,—dans la loge du Grand-duc et à côté de lui,—le prince Wladimir;—auprès de ce jeune homme, l’une des princesses de Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe.

A droite, celle du roi de Bavière absent.—Dans l’avant-scène de droite, froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le tzar Alexandre II.

Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle avec un grand silence. L’ouverture du Vaisseau-fantôme se déchaîna; l’appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs, pareil au fatal refrain d’un Juif-errant de la mer. Tous écoutaient. Je regardai le tzar.

Il écoutait aussi.

A la fin de la soirée, l’esprit obsédé de tout ce bruit triomphal, je vins souper à l’Hôtel du Prince. Là, c’étaient des cris d’enthousiasme!

Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j’entendais, je résolus d’aller me distraire en fumant, seul, dans le parc.

Je sortis, laissant les toasts s’achever, entre fins connaisseurs.

Ah! la belle nuit! Et le parc de Weimar, de nuit! quel enchantement!—J’entrai.

A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur brillait. C’était la maison de Gœthe, perdue, solitaire en cette immensité. Quel isolement des choses! Je marchais. Je voyais une vaste nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où il était mort.—«De la lumière!» pensai-je.—Et je m’enfonçai sous les arbres centenaires d’une allée qui, entrecroisant à une hauteur démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore l’obscurité.

Et une délicieuse odeur d’herbes, de buissons et de fleurs mouillées, d’écorces fendues par le moût immense de la sève—et cette houle, qui sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient.

Personne.

Je marchai pendant près d’une heure, sans m’orienter, au hasard.

Cependant les taillis, formés à hauteur d’homme par les premiers rameaux des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres vivants s’y agitaient.

En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j’aperçus des myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C’étaient les grands-ducs dont m’avait parlé (je m’incline) celui de Saxe-Weimar.

Certes, ils étaient familiers! Nul ne les inquiétait. Une superstition les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches, respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue avec un cri. L’un d’eux, tous les dix ans peut-être, changeait d’arbre. A part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes songeries. Leur nombre était surprenant.

Mon noctambulisme m’avait conduit jusqu’à l’ouverture d’une clairière au fond de laquelle j’entrevoyais le château ducal illuminé. Le royal souper devait durer encore? Bientôt, je heurtai un obstacle. Je reconnus un banc.—Ma foi, je me laissai aller au calme et à la beauté de la nuit. Je m’étendis et m’accoudai, les yeux fixés sur la clairière. Il pouvait être une heure et demie du matin.

Tout à coup, au sortir de l’une des contre-allées qui avoisinent le château, quelqu’un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la main.

—Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s’avancer lentement ce promeneur.

Mais, à l’entrée de mon allée, la lumière de la lune l’ayant baigné spontanément, je tressaillis.

—Tiens! on dirait le tzar! me dis-je.

Une seconde après, je le reconnus. Oui, c’était lui. L’homme qui venait de s’aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais,—celui-là que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là, dont j’entendais les pas, au milieu de l’allée, dans la nuit,—c’était bien l’empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois seul à seul avec lui m’impressionnait.

Personne, sur ses traces! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à respirer aussi, sans autre confident que le silence. J’écoutais ses pas s’approcher; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d’or, ses favoris grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut qu’un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité.

Dépassant ma présence, je l’entendis s’éloigner vers une éclaircie latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là, je vis le tzar s’arrêter, puis jeter un long coup d’œil sur l’espace du côté de l’aurore—vers l’Orient, plutôt! Brusquement, il écarta de ses deux mains la ramée d’un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains, fumant par moments et immobile.

Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avait jeté l’alarme derrière lui! Et voici qu’entre les profondes feuillées, des prunelles sans nombre s’allumèrent silencieusement! La phrase de Phëdro, par une analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa l’esprit.

Ainsi, comme dans son pays—sans qu’il les aperçût—des milliers d’yeux, de menaçant augure, symbole persistant! observaient toujours,—même ici, perdu au fond d’une petite ville d’Allemagne,—ce tragique promeneur, ce maître spirituel et temporel de cent millions d’âmes et dont l’ombre couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses vœux démesurés ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d’un songeur inconnu!

Au bout de peu d’instants, l’Empereur revint sur ses pas, dans l’allée, sous le feu de toutes ces prunelles d’oiseaux occultes dont il semblait passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu’il frôlait le banc où j’étais étendu.

Il s’éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au détour d’une avenue, là-bas, disparut subitement.

Demain, lorsque, dans Moscou, d’innombrables voix, entonnant le «Bogë Tzara Krani» scandé par le feu des puissants canons de la capitale religieuse de l’Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin, annonceront au monde le sacre du jeune successeur d’Alexandre II,—le songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille!—Il se rappellera le promeneur qui écartait, d’un geste fatigué, les branches qui gênaient sa vue et ses pensées—il évoquera la haute figure du prédécesseur qui passa, dans l’ombre,—alors qu’autour de ce tzar, aussi l’épiant et l’observant en silence, d’obliques regards se multipliaient, menaçant son front morose et dédaigneux.