Comment les Allemands avaient transformé en retranchements les soubassements des grilles du parc de Compiègne.
Voici l’imposant château de Pierrefonds. Ses hautes tours se dressent dans le ciel. Au pied des murailles, défile interminablement de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie. Quel étrange contraste que cet appareil de guerre moderne devant ce château féodal!
21 septembre.—Compiègne, pendant l’occupation allemande, n’a presque pas souffert, grâce au sang-froid et au courage de M. Martin, adjoint au maire, et de M. Gabriel Mourey, conservateur du palais.
Lorsque, brusquement, les Allemands pénétrèrent dans la ville, M. Mourey se trouva séparé du palais par une troupe compacte d’ennemis envahissant la place. Malgré les menaces, il put se frayer un passage et arriva assez à temps pour recevoir l’état-major. Il se nomma et dit simplement: «Je mets ce palais et les richesses qu’il contient sous la sauvegarde de l’armée allemande.»
Néanmoins des officiers, en visitant le château, emportèrent quelques «souvenirs»; mais aucun objet de grande valeur ne fut soustrait.
L’aimable conservateur nous accompagna dans le grand parc. La télégraphie sans fil y est installée avec ses appareils compliqués. Le sergent de service nous apprend qu’il lui arrive parfois d’enregistrer des dépêches allemandes. Tout au bout de la grande allée, les Prussiens avaient établi des retranchements en utilisant les murs de soubassement des grilles, renforcés par des mottes de terre et de gazon; plus loin, ils ont entassé, les unes sur les autres, des tables d’écoliers, afin de pouvoir tirer par-dessus le mur d’enceinte.
Dans la ville, seul l’hôtel des Postes a été saccagé. A coups de pioche, on a brisé tous les appareils télégraphiques et téléphoniques, alors que la rupture d’un câble suffisait pour les immobiliser.
On nous conseille d’aller visiter Ch...-au-B..., naguère charmante localité des bords de l’Oise. Là, c’est la dévastation; les trois quarts du village ne sont plus que ruines calcinées. Ces ravages ont été commis, dit-on, pour punir un boulanger de la localité qui avait refusé de faire du pain pour l’ennemi. Cependant, au milieu de ce chaos, on remarque quelques maisons restées intactes et on lit sur leurs portes ces mots, en allemand, tracés à la craie: «Braves gens; ont tout donné; épargnez leurs demeures.»
M. Mourey nous avait priés de voir en passant si la villa de l’éditeur Ollendorff, son ami, était encore debout. Cachée dans les arbres, la villa est intacte. Le jardinier accourt à notre appel: «Ah! messieurs, les Prussiens ont pillé tout le linge et les confitures!... Heureusement qu’ils n’ont presque rien cassé!... A peine revenu de ces émotions, je jardinais, lorsque surgit tout à coup devant moi un grand diable d’Allemand, un déserteur sans doute, qui me met son revolver sous le nez en criant: «Brot, wein!» (pain, vin), tout en me palpant pour s’assurer que je n’avais pas d’armes. Sans quitter son revolver, il but et mangea ce que je lui présentais. Ce ne fut pas tout: il prit un bain dans la baignoire de madame, puis changea de linge en enfilant une chemise de monsieur. J’en tremble encore!...»
Pour revenir vers Compiègne, nous empruntons une autre route sillonnée de convois de blessés: charrettes de paysans réquisitionnées, voitures de livraison, etc. Deux grands bœufs traînent un tombereau rempli de paille sur laquelle gisent des turcos blessés.
22 septembre.—Ce matin, par un temps délicieux, nous allons, par la route de Soissons, assister, des hauteurs de la forêt, au duel d’artillerie. Le chemin est encombré de réfugiés, femmes, enfants, vieillards, portant chacun de pauvres hardes soustraites au pillage. Leur regard reflète encore l’épouvante, et ils se hâtent vers le lieu où ils pourront enfin se reposer.
Nous quittons la route pour gravir, à droite, le mont Saint-Marc, du haut duquel nous apercevons, au loin, les batteries françaises. A l’horizon, à 15 kilomètres à peine, l’ennemi est posté, depuis dix jours, retranché formidablement dans d’immenses carrières. Les canons font rage; les flocons de fumée blanche apparaissent constamment, indiquant l’endroit où l’obus éclate. La fumée des obus allemands est plus volumineuse et plus grise, mais leurs projectiles explosent généralement trop haut et font beaucoup moins de mal que ceux de notre 75.
Au loin, on distingue nettement la cathédrale et la ville de Noyon, encore aux mains de l’ennemi.
A la descente, arrêt devant l’ambulance no 1 du ... corps, installée dans une clairière, près d’un talus de la voie ferrée. Deux grandes tentes abritent les blessés les plus atteints; les autres, chasseurs d’Afrique, zouaves, turcos, sont au dehors, étendus ou assis sur la paille, fumant et dormant. La soupe chauffe en plein vent; les chevaux des cantines broutent l’herbe grasse.
Une voiture s’arrête; on en descend avec précaution un turco affaissé; les brancardiers le déposent sur une civière, aussitôt placée sur un tréteau. Le major, en blouse blanche, défait le pansement tout sanglant; le mollet apparaît à demi arraché par un éclat d’obus. Un badigeon de teinture d’iode sur cette affreuse plaie, et vite à un autre, car il en arrive d’autres de la proche ligne de feu.
Un lieutenant tient sa main blessée dans l’entre-bâillement de sa vareuse; on accourt... «Non, pas encore, quand mes hommes seront pansés.» Et il continue sa promenade de long en large, en serrant les dents.
23 septembre.—Nous allons essayer de gagner le front. De bon matin nous longeons les bords du canal de l’Oise, où sont amarrées des péniches aux couleurs gaies; l’air est ensoleillé et doux; le spectacle serait délicieux si le bruit du canon ne se faisait entendre.
A la tête d’un pont obstrué par une barricade en planches, un officier de chasseurs nous arrête: interdiction absolue d’aller à bicyclette, la zone étant dangereuse. Nous poursuivons à pied notre chemin, à nos risques et périls.
A T..., dans une auberge presque déserte, c’est tout juste si l’on peut nous donner un peu de vin. Nous possédons heureusement encore une boîte de sardines. La brave aubergiste nous sert en tremblant; on parle d’un mouvement offensif des Allemands. Pourtant un habitant de R... va essayer de rentrer chez lui; nous le suivons. Voici les approches de la ligne de feu. Un prêtre ayant le brassard de la Croix-Rouge se joint à nous.
Sur notre droite, une batterie de notre 75, dissimulée derrière des épaulements de terre, reste silencieuse; nous la dépassons bientôt, et nous nous arrêtons devant le double poste de B... Un officier de dragons lit attentivement nos papiers. Soudain éclate une détonation formidable, suivie de plusieurs autres, coup sur coup. Nous courbons le dos et la tête, à la joie des soldats du poste. C’est notre 75 qui entre en action.
Tandis que le lieutenant nous présente au commandant G..., un chasseur d’Afrique arrive, suivi d’un autre à pied, sans coiffure, l’uniforme souillé de terre, la tête ensanglantée et tuméfiée.
Un chasseur d’Afrique, démonté et qui vient d’être poursuivi par un détachement ennemi, raconte comment il s’est échappé.
«Mon commandant, dit ce dernier, nous étions tous deux en patrouille, lorsque des Boches invisibles nous envoyèrent des coups de fusil. Mon cheval s’effondre, tué net; je roule à terre; mon camarade pique des deux; étourdi, je me relève; les Boches m’ont «coursé», mais ils allaient moins vite que moi, à cause de leurs sacs, et me voilà.»—«Va te faire panser, mon garçon», dit le commandant.—«Oh! ce n’est pas la peine, réplique le brave petit chasseur, je vais me laver la figure; mais c’est mon cheval que je regrette!»
L’autorisation nous est accordée de visiter le château de B.... L’action y fut des plus chaudes, il y a trois jours. L’allée d’honneur est encombrée de fusils brisés, de cartouchières vides. Sur la terre, de larges taches de sang séché. Derrière la grande grille se trouvaient encore, il y a deux jours, des cadavres de Français et d’Allemands, côte à côte; des chevaux éventrés obstruaient l’entrée. L’ennemi, retranché dans le château, avait résisté; il avait fallu le prendre entre deux feux pour en venir à bout, après une lutte acharnée.
Nous entrons, déjà fort émus par ce que nous avions vu au dehors. Dans le grand salon, quel inoubliable spectacle! Les grandes glaces sont étoilées par les balles; les meubles sont éventrés; par terre, des matelas, des sommiers, inondés de sang. Sur des fauteuils Louis XIII, des fantassins blessés sommeillent; d’autres, de leur main valide, écrivent des lettres, sur des tables dorées. Un vrai tableau à la de Neuville!
Nous montons au premier; voici la chambre de la châtelaine: un obus a crevé le plafond et la cloison; l’armoire à glace est zébrée de cassures; le lit est défoncé; les tiroirs ouverts des commodes laissent échapper des lambeaux de linge fin; des dentelles déchirées, des peignes d’écaille brisés gisent avec des cartouches au milieu des platras. Tout cela, pêle-mêle, dans un désordre inexprimable; et, au milieu de ce désastre, sur la cheminée, une terre cuite intacte, la Flore, de Carpeaux, qui semble sourire à cette scène de dévastation.
On nous fait remarquer, dans une autre pièce, un boulet russe portant cette inscription: «Trouvé dans le parc de Bethancourt en 1814». A côté du boulet historique nos officiers ont placé un obus allemand avec la date: «1914».
Dans le parc, des tranchées creusent les belles pelouses. Au détour d’une allée, une maisonnette, grande ouverte, laisse voir des jouets d’enfants; des poupées dorment sagement dans des lits à rideaux près d’un minuscule ménage de porcelaine. Dehors, sur un tertre, un petit fourneau où cuisait probablement le dîner des poupées quand les mamans apeurées vinrent prendre les chers enfants dans leurs bras pour les emporter loin des barbares.
La mitraille a respecté ces petits riens, tandis qu’à vingt mètres de là un obus allemand tombait sur un kiosque où s’abritait un poste de dix hommes qui tous furent tués ou blessés mortellement. L’aspect est terrifiant: les morts ont été pieusement enterrés, mais on voit encore des débris informes de sacs, de gamelles, des képis lacérés, des lambeaux sanglants d’uniforme. Je ramasse un fragment de canon de fusil tordu en arc. Tous ces vestiges sont recouverts de cendre grise produite par la déflagration des gaz de l’obus.
A ce moment, l’officier qui nous guidait nous quitta pour interroger deux prisonniers. Ils avaient l’air placide et rassuré et se montraient pleins de déférence pour ce chef qui les questionnait en allemand, avec douceur.
Un aide-major partait avec ses infirmiers, pour rejoindre son poste, sur la ligne de feu; nous le suivîmes. En passant dans un chemin creux ravagé par la bataille il nous montra à droite la carcasse d’un aéroplane allemand à demi calciné. Descendu par nos balles entre nos lignes et celles de l’ennemi, il s’accrocha à un petit pommier, amortissant ainsi la chute de l’aviateur qui sauta au moment où son appareil s’enflammait; l’Allemand s’enfuit alors vers ses lignes et put s’échapper, malgré nos coups de feu.
Nous pénétrons dans le petit village de C... par un passage étroit, entre des charrettes culbutées et formant barricade. Les moindres issues sont gardées, les Allemands étant proches. Après avoir gravi les flancs rocheux d’une colline, nous découvrons brusquement l’emplacement du dernier combat. Le sol est couvert de cartouches; les rochers sont fendus, écornés par les obus et les balles; des branches d’arbres pendent lamentablement. Mais voici des cadavres allongés, raidis dans leurs uniformes souillés de terre et de sang. La lutte a dû être sauvage, car les nôtres sont presque côte à côte avec les Allemands. Nous nous découvrons en silence devant nos morts glorieux. Le soleil, très bas, projette ses derniers rayons. Une fosse a été creusée par une équipe de paysans réquisitionnés. On entasse les cadavres, sans les dévêtir, après avoir retiré de leurs poches de menus objets et des lettres qu’on place dans leur mouchoir noué et qu’on déposera à la mairie.
Nous nous disposions à prendre quelques croquis quand des balles passent au-dessus de nos têtes. L’aide-major nous invite à nous retirer, en nous assurant qu’il ne tient pas à nous reconduire sur un brancard. Il faut regagner le château; la nuit est proche. Nous prenons congé des officiers, mais nos adieux sont interrompus par des détonations formidables... «Ça, c’est pour nous, disent ces braves, c’est l’heure des obus allemands; dépêchez-vous!»
A partir de 6 heures, il est interdit de circuler sur les routes. Un lieutenant nous accompagne à 3 kilomètres de là, vers M.... Nuit noire. Nous suivons une patrouille encadrant, baïonnette au canon, une troupe de suspects. Après des «Qui vive!» impressionnants, un officier vient reconnaître notre groupe. Il nous interroge fort poliment, mais à la lecture de nos papiers sa figure devient grave. Nous ne devions pas franchir les lignes, il doit exécuter les ordres qu’il a reçus. A son grand regret, il nous retient donc prisonniers et s’en va rédiger son rapport pour le quartier général.
Deux gendarmes, qui nous surveillent, consentent à nous mener à l’auberge où nous ne trouvons d’ailleurs plus rien à manger. Nous sommes transis, non de peur, mais de froid. A la demande de nos gardiens, un reste de soupe nous est servi, au milieu des chuchotements... des «espions, sans doute!» Il nous faut monter dans un grenier, au-dessus du corps de garde. On nous a gratifiés de deux matelas nus. Les gendarmes s’apprêtent à se coucher sur la paille, mais nous les engageons à prendre un des matelas. Ils acceptent, remercient et... ne tardent pas à ronfler.
... Le lendemain nous étions libérés. Nous prenions à Compiègne l’unique train partant pour Paris, tout émus de ces visions à la fois héroïques et tristes, mais aussi d’une tragique beauté.
Julien Tinayre.
*
* *
UN TIREUR QUI NE GACHE PAS SA POUDRE
Photographie, prise à trois cents mètres de l’ennemi, d’une section de
marsouins s’avançant par bonds et en tiraillant, sous la pluie et les
obus.
Voilà un brave marsouin qui, comme on dit, ne gâche pas sa poudre aux moineaux. La troupe avance par bonds, en terrain découvert, sous le feu de l’artillerie, dont on voit les shrapnells arroser le champ ras. Pas de tranchées; pas d’abris, sauf un faible talus. A trois cents mètres, il y a l’ennemi, qui n’économise pas les munitions, d’habitude. La pluie des balles rivalise avec la pluie du ciel inclément. Ce vieux routier qui a couru le monde et «dégringolé» tour à tour, peut-être, le Chinois, le Targui et le Chleuh, est là, indifférent à la double averse, calme comme au champ de tir, ajustant posément l’adversaire choisi ainsi qu’il viserait la cible, et sans doute, faisant mouche à tout coup, ou presque. Et l’on admire, devant cette photographie, prise sur le terrain par un officier d’un sang-froid égal à celui de ses hommes, ces troupes de métier de la coloniale, si maîtresses d’elles-mêmes, et qui ont, depuis deux mois et demi, multiplié à l’envi les actions d’éclat.
LA DERNIÈRE PÉRIPÉTIE DU DUEL ENTRE LES FORTIFICATIONS
MODERNES ET LES PROJECTILES A EXPLOSIFS BRISANTS
Après les forts de Liége, de Namur et de Maubeuge, ceux d’Anvers ont
succombé contre l’artillerie lourde allemande.—La photographie
ci-dessus, empruntée à une publication de langue allemande, Blætter
von Krieg (Tablettes de la Guerre), publiée à Berne, représente,
d’après ce journal, une coupole d’un des forts de Maubeuge disloquée
par un projectile de mortier de 420.
Cassel, Bouvines, Mons-en-Pévèle, Lens, Denain, Tourcoing, Lille, tous ces noms glorieux rappelant la formation de la patrie française, du moyen âge à la Révolution, sont soudain réapparus dans une sanglante auréole. C’est dans ces campagnes des Flandres et de l’Artois que se transportèrent cette semaine les principaux événements de guerre. Du moins est-ce surtout sur cette nouvelle phase de l’invasion que le quartier général nous donne plus particulièrement des indications. Il faut commencer aujourd’hui par cette région ensanglantée le résumé des événements de la semaine.
Dans nos précédentes notes nous disions qu’une force allemande de composition inconnue était aux prises aux environs de Lille avec les forces françaises, d’effectifs également tenus secrets par le communiqué. On signalait seulement une division de cavalerie ennemie au Nord de Lille, s’étendant de la rive gauche de la Lys aux abords d’Hazebrouck et de Cassel, presque à la mer du Nord, nous disait-on.
Cette cavalerie a rencontré la nôtre qui, à plusieurs reprises, l’a refoulée au Nord de Lille, et ensuite l’a rejetée sur la Lys au moment où les escadrons ennemis en tentaient le passage sur plusieurs points. Ces rencontres se sont poursuivies jusqu’au 10 et au 12. Elles avaient pour but, de la part des Allemands, de couvrir la marche d’un corps d’armée vers Lille. Les premiers détachements ennemis se virent repoussés à leur arrivée devant cette grande ville; le combat fut assez violent dans les faubourgs. Puis les Allemands revinrent en force—un corps d’armée—et occupèrent Lille, défendu uniquement par des éléments territoriaux. La nouvelle en parvint le 13. Le 14, l’état-major annonçait que les Franco-Anglais occupaient Ypres, se portant ainsi au Nord de Lille.
Les Allemands voulaient évidemment attirer sur les bords de la Lys une partie des troupes françaises qui opéraient avec succès autour d’Arras et jusque dans les plaines illustres de Lens où Condé, par sa plus éclatante victoire, fit rentrer l’Artois dans le giron national. Mais le généralissime ne s’est pas laissé détourner. Il poursuit son but. Celui-ci est-il atteint? On pourrait le supposer puisque le Temps assure que nous serions près de la Sambre.
Les communiqués, d’ailleurs, n’ont pas cessé de dire que nous contenons partout l’ennemi quand nous ne progressons pas. S’ils restèrent sobres de détails sur ce qui a dû se passer entre Arras, Douai et Cambrai, ils ont signalé que les Allemands, tentant, au Sud d’Arras, de percer nos lignes dans la vallée de l’Ancre, n’ont pu réussir et ont dû se retirer après des pertes considérables. De ce côté et aux abords même d’Arras, la bataille a été extrêmement ardente. Le 10, nous refoulions l’ennemi à 20 kilomètres du chef-lieu du Pas-de-Calais.
Tout en s’efforçant de s’opposer à la manœuvre que nous opérions dans le Nord, l’ennemi n’a pas cessé ses attaques furibondes sur notre front marqué entre le Noyonnais et le Santerre par Lassigny, Roye et la Somme. Presque chaque jour on annonçait une nouvelle tentative pour percer nos lignes dans la direction d’Amiens et, chaque fois, on apprenait que le mouvement avait échoué. Un moment, vers le 7 octobre, la violence de la ruée et le nombre des assaillants nous avaient obligés à un recul; mais nous reprîmes l’offensive; le terrain un instant abandonné fut réoccupé. Depuis lors, l’ennemi a redoublé d’efforts, sans pouvoir nous déloger; le 9, une vive action tourna encore à notre avantage; nous faisions 1.600 prisonniers. Le 10, nos troupes enlevaient un drapeau.
La guerre de siège continue sur le plateau du Soissonnais où Français et Anglais prennent un à un les retranchements, les carrières souterraines aménagées en casemates, les creuttes ou habitations de troglodytes dans lesquels les Allemands ont installé de multiples moyens de défense et d’attaque. Nous avons renoncé aux attaques brillantes d’un effet rapide, mais qui nous coûtaient cher en vies humaines, pour cheminer méthodiquement, parvenir aux tranchées et en déloger les occupants lorsque la mélinite ne les a pas asphyxiés ou pulvérisés.
Les combats ont continué autour de Reims et le duel d’artillerie s’est poursuivi entre nos batteries des collines de l’Ouest et celles que les Allemands ont installées sur les forts abandonnés par nous, tels que Berru, Nogent-l’Abbesse et Brimont. L’ennemi tente en vain de rompre nos lignes de Reims à Craonne; attaques de nuit, attaques diurnes se heurtent à la même résistance. Et, aux dernières nouvelles, nous paraissons prendre l’offensive et progresser.
Plus à l’Est, dans la plaine de Champagne et en Argonne, après une longue période de calme, l’action recommence; le 13, on annonçait une avance au Nord de Souain, point occupé il y a bien des jours. En même temps nous montions aux deux lisières Ouest et Est de la forêt d’Argonne. Entre la forêt et la Meuse nous occupions, le 13, Malancourt, village situé sur le parallèle de Varennes, à 5 kilomètres au Sud-Est de la colline de Montfaucon dont l’armée du kronprinz avait fait son réduit retranché.
Les combats ont été constants. Les forces allemandes qui avaient atteint Saint-Mihiel se sont vues peu à peu entourées par les troupes françaises montant au long des Côtes de Meuse et qui ont occupé les points capitaux de cette ligne de hauteurs: Apremont au Sud, Hattonchâtel au Nord. En vain l’ennemi a-t-il dirigé, de jour et de nuit, des attaques violentes pour rompre le cercle; il paraît toujours contenu et l’espace se rétrécit.
Pendant ce temps, nos troupes de la Woëvre continuent à monter vers le Nord et à dégager les abords de Verdun; elles ont atteint la région à l’Est de cette grande place et se sont rendues maîtresses de la route de Verdun à Metz dans la partie débouchant sur la plaine. De ce côté encore nous n’avons cessé de progresser.
Les communiqués sont très calmes: ils n’ont signalé qu’une attaque de nuit au Nord de Saint-Dié, près du village du Ban-de-Sapt. Mais les journaux suisses ont révélé que des opérations assez actives ont lieu en Haute Alsace. Nous avons fortement occupé et retranché les crêtes et cols des Vosges; de vives attaques allemandes n’ont abouti qu’à causer d’énormes pertes à l’ennemi.
L’occupation d’Anvers à laquelle on s’attendait malheureusement depuis que l’exemple de Liége, de Namur et de Maubeuge a révélé l’action destructrice des obusiers allemands sur les ouvrages bétonnés n’a donc pas surpris si elle a été douloureuse. Mais l’événement n’a pas eu l’importance que lui aurait donnée la capture de l’armée belge de campagne. Celle-ci a pu se retirer au complet, avec son artillerie et ses convois, sous la conduite de son admirable souverain.
Dès le 7, le gouvernement s’installait à Ostende; le 8, le commandant du corps de siège allemand, ayant pu forcer au Sud la ceinture des forts, annonçait le bombardement. Et, le 10, l’ennemi pénétrait dans la ville. Toutefois la plupart des forts, 24 sur 30, continuaient encore à résister; les autres ont été détruits par les Belges avant leur retraite pour les empêcher d’être utilisés par les assiégeants.
Le 13, le gouvernement belge se retirait au Havre, où sa résidence constituera une véritable fraction du sol de la Belgique indépendante. Le coup de main que les Allemands, qui sont entrés à Gand, auraient pu diriger sur Ostende serait désormais sans effet.
Au Nord, les batailles livrées sur le Niémen, puis entre ce fleuve et la frontière prussienne, ont abouti au refoulement des Allemands sur leur territoire. Les Russes les ont poursuivis; ils avaient déjà Soldau, au Nord-Ouest de Varsovie; ils sont maintenant à Lyck, au cœur de la Masurie (Masurenland), centre des communications dans cette région parsemée de lacs. Ils ont également occupé Bialla, près de Johannisburg.
On peut se rendre compte sur notre carte du progrès de l’armée russe, depuis le jour où elle a chassé l’ennemi des rives du Niémen, non loin de Grodno, pour venir remporter les grandes victoires de Souvalki et d’Augustovo qui ont amené la déroute des Allemands et leur retour en Prusse.
D’autres combats heureux ont eu lieu à Wirballen (le Vierjbolovo de notre carte), première gare russe sur le chemin de fer de Pétrograd. Plus au Sud, sur la rivière Bobr, entre Grodno et Lomcha, le siège d’Ossowetz a dû être levé en hâte par les Allemands qui, dans la précipitation de leur retraite, ont abandonné la plus grande partie de leur artillerie.
En Pologne, où les Allemands étaient parvenus fort avant dès les premiers jours de la guerre, les Russes prononcent maintenant une offensive vigoureuse. Sur la Vistule inférieure ils approchent de Thorn; dans la région de Lodz ils refoulent peu à peu l’envahisseur vers la Silésie. La nécessité de déblayer le territoire national des corps d’armée qui l’occupent encore explique comment l’effort sur Cracovie ne se traduit pas dès maintenant par la bataille; mais, de toutes parts, les masses se préparent à la formidable rencontre. Pendant que Przemysl est attaquée avec une vigueur qui fait prévoir la chute prochaine de la forteresse, les colonnes russes, passant au Nord et au Sud de la place, continuent leur marche vers la seconde capitale de la Galicie.
D’autres forces russes, 200.000 hommes, dit-on, ont franchi les Karpathes et descendu les vallées. Elles atteignent déjà la plaine hongroise. On a signalé l’occupation de villes que l’on trouvera au bas de notre carte, à droite: Maramoros-Szigeth, Huszt, Ungvar. Plusieurs comitats hongrois sont ainsi envahis. Les Russes semblent maintenant se porter sur Budapest, à travers des régions où les Austro-Hongrois n’ont que des forces insuffisantes.
Les Serbes et les Monténégrins continuent leur avance vers Sarajevo; l’attaque directe de la ville est proche.
Sur l’Adriatique, le bombardement de l’escadre autrichienne, bloquée à Cattaro, va être entrepris par les batteries que l’artillerie française a installées au sommet du mont Lovcen, dominant la mer de plus de 1.700 mètres.
Ardouin-Dumazet.
Celui qui prétend, d’après l’autographe ci-dessous, être un «pioupiou mal ficelé», c’est Hansi, notre bon Hansi. Bien avant l’agression de l’Allemagne contre nous, il se battait déjà, le crayon aux doigts, et faisait feu de toute sa verve railleuse et méprisante, de tout son patriotisme ardent et comme entêté, contre ceux qui, déguisés alors en professeurs et en bourgeois à lunettes, ont repris depuis deux mois leur vraie figure de barbares armés. Aujourd’hui, Hansi est soldat interprète au service de l’un de nos états-majors de l’Est. Ses amis constateront avec plaisir que la capote et le képi ne sont pas si mal seyants qu’il le croit à son grand corps dégingandé.
Hansi sous l’uniforme français.
Photographie envoyée par le vaillant artiste alsacien à un de ses amis
de Paris.
Comme si le bombardement de la cathédrale de Reims n’était pas, aux yeux des soldats du kaiser, un exploit suffisant, un aéroplane ennemi, survolant Paris, dimanche dernier, est venu lancer sur la cathédrale Notre-Dame une bombe incendiaire. Cet engin tomba sur le chéneau du transept Nord, à droite de l’horloge, ouvrit un trou dans le zinc de la toiture et communiqua le feu à une poutre de la charpente. L’intervention rapide des pompiers empêcha l’incendie de se propager.
Le transept Nord de Notre-Dame de Paris atteint par une des bombes des aéroplanes allemands.—Phot. Gimpel.
COMMENT EST MORT LE CAPITAINE NESTEROV
Le corps de l’aviateur militaire Nesterov vient d’être ramené du champ d’honneur et enseveli à Kiew en grande pompe, en présence de membres de la maison impériale, de nombreux généraux et d’une affluence considérable.
On sait que le capitaine Nesterov a péri héroïquement au cours d’un combat aérien contre un avion autrichien lanceur de bombes, combat qui se termina par la chute mortelle des adversaires. Les journaux ayant relaté inexactement cet épisode marquant de la guerre aérienne, il nous semble utile de reproduire ici le récit du combat dû à un témoin oculaire compétent et qui est le mécanicien même du capitaine Nesterov. Il avait accompagné le pilote en Galicie et a ramené son corps en Russie.
«Le capitaine Nesterov venait d’arriver sur le front de bataille, conte le mécanicien. Trois appareils autrichiens, qui étaient déjà apparus la veille, revinrent et se mirent à circuler au-dessus de nos troupes. Nos coups de fusil ne les atteignirent point. Nesterov monta alors sur son aéroplane, s’éleva rapidement à 2.000 mètres et poursuivit les appareils ennemis.
»Il réussit à atteindre l’un d’eux et fonça sur lui avec une telle vigueur que le châssis de l’appareil de Nesterov vint heurter l’appareil ennemi et le précipita violemment sur le sol.
»Au même moment, l’appareil de notre pilote se mit à descendre en spirales régulières, ce qui nous fit croire que Nesterov demeurait indemne. Mais lorsque l’aéroplane se trouva tout près du sol, il se retourna soudain et tomba comme une flèche, tandis que Nesterov fut projeté hors de son siège.
»Lorsque nous accourûmes, nous ne trouvâmes qu’un corps inerte, et l’examen de la blessure: fracture nette de la colonne vertébrale, montra que cette fracture avait été causée par un coup de l’hélice de l’appareil autrichien. La mort de Nesterov avait donc été instantanée, et c’est un corps sans vie que l’appareil continua à descendre un assez long temps, avec une régularité surprenante. C’est que l’aéroplane avait été si parfaitement stabilisé qu’il continua à se maintenir en équilibre par inertie, suivant le plan réglé par l’aviateur avant son attaque.»
Ainsi, ce n’est point le choc entre les deux appareils qui a produit, comme on l’avait dit, la chute mortelle du capitaine Nesterov. Sa mort est due à une cause accidentelle, intervenue bien avant la chute sur le sol: la fracture de la colonne vertébrale de l’aviateur par l’hélice de l’appareil autrichien. Et cette constatation acquiert une importance particulière pour le progrès de la navigation aérienne par ce qu’on connaît des travaux antérieurs du capitaine Nesterov, auxquels la remarque finale de son mécanicien fait allusion.
Ces recherches en vue d’assurer à l’aéroplane une stabilité dans toutes les positions, jusqu’aux plus hasardeuses, avaient amené le défunt pilote à boucler la boucle, et cela quelques jours avant Pégoud, comme l’a reconnu le fameux aviateur français lui-même.
Depuis, tout en s’occupant de la réalisation de sa théorie sur le planement automatique, par la construction d’un aéroplane de son système, Nesterov eut l’occasion de manifester sa maîtrise et son extraordinaire sang-froid de pilote, en descendant d’une haute altitude sur un appareil qu’une explosion d’essence environna entièrement de flammes. Une autre fois, il battit le record russe de distance et de vitesse, en volant de Kiev à Pétrograd en dix-huit heures, avec une seule escale. Plus récemment, il alla de Moscou à Pétrograd d’une traite et sans préparatifs préalables.
La guerre survenue, l’héroïque capitaine dut abandonner ses travaux théoriques pour aller combattre dans les airs. Mort glorieusement, il laisse son fils trop jeune—il a trois ans et on le voit sur la photographie avec sa sœur âgée de cinq ans—pour qu’il puisse continuer de sitôt l’œuvre de son père. Par chance, l’appareil de Nesterov est déjà en construction dans une usine de Moscou, d’après les plans entièrement établis de l’inventeur. Et, avant de se rendre sur le front, Nesterov fit promettre à sa femme de s’employer à ce que l’aéroplane en construction fut achevé et expérimenté, en cas de mort de son auteur, par un camarade averti.
E. Halpérine-Kaminsky.
| PAGES. | |
| LES COLLECTIONS DE LA GUERRE | 278 |
| LES GRANDES HEURES | 278 |
| Le canon sur les tombes | 278 |
| La cloche dans la nuit | 278 |
| Les béquilles | 278 |
| PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE | 281 |
| UNE HÉROIQUE ENFANT DE PARIS | 281 |
| LE NOUVEAU ROI DE ROUMANIE | 288 |
| L’AMITIÉ FRANCO-PORTUGAISE | 288 |
| TOUT PRÈS DE LA BATAILLE | 289 |
| LA ONZIÈME SEMAINE DE GUERRE | 294 |
| Dans le Nord | 294 |
| Autour d’Arras | 294 |
| En Santerre | 294 |
| Entre l’Oise et l’Aisne | 294 |
| Entre Reims et l’Argonne | 294 |
| De la Meuse a la Woëvre | 294 |
| Vosges et Alsace | 295 |
| En Belgique | 295 |
| Les armées russes | 295 |
| Dans les Balkans | 295 |
| HANSI, FANTASSIN FRANÇAIS | 296 |
| UNE BOMBE SUR NOTRE-DAME | 296 |
| UN HÉROS DE L’AVIATION RUSSE | 296 |
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La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures.
Une table à été ajoutée.
L’orthographe a été conservée. Un seul mot a été modifié. Il est souligné par des tirets. Passer la souris sur le mot pour voir le texte original.