The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3737, 17 Octobre 1914

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Title: L'Illustration, No. 3737, 17 Octobre 1914

Author: Various


Release date: January 31, 2017 [eBook #54087]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3737, 17 OCTOBRE 1914 ***

Au lecteur

Table

No 3737.—72e Année.

17 Octobre 1914

Prix du Numéro:

Un Franc

L’ILLUSTRATION

Journal Universel

HEBDOMADAIRE


R. BASCHET, Directeur-Gérant


13, Rue Saint-Georges

Paris

LES COLLECTIONS DE LA GUERRE


Nos abonnés et lecteurs sont assurés de pouvoir toujours se procurer dans nos bureaux et chez les libraires les numéros de la guerre depuis celui du 8 août. Nous réimprimons ces numéros lorsqu’ils s’épuisent et leur rassortiment ne peut guère tarder plus d’une semaine.

Quant au numéro du 1er août, qui nous est souvent réclamé pour compléter des collections, nous ne le réimprimerons qu’après la guerre et au chiffre nécessité par les demandes. On est donc prié de se faire inscrire.


LES GRANDES HEURES


LE CANON SUR LES TOMBES

«... En cinq minutes, l’autre jour, j’ai eu autour de moi 8 morts et 16 blessés et tout a continué de fonctionner dans la batterie avec un calme merveilleux, comme si rien n’était. Mais nos hommes ont enterré leurs camarades au pied même des canons, à la place où ils ont été tués, et de ces tombes ils continuent tous les jours à tirer afin de mieux venger ceux qui ne sont plus...»

Voilà ce que m’écrit un lieutenant d’artillerie et cette phrase m’a transporté, m’a fait pousser des cris. Depuis que je l’ai reçue comme un éclat de métal, elle me frappe toujours. Je ne cesse de la sentir, je ne peux pas détacher mon esprit de la splendide image et du symbole qu’elle évoque, image de poème épique d’une grandeur incomparable qui semble la trouvaille d’un génie et qui devient cent fois plus émouvante si je me dis qu’elle n’est pas le fruit d’une imagination merveilleuse mais la fleur pourpre et fière d’une réalité qui vibre, chaude encore.

Le canon sur les tombes! Vous représentez-vous ces morts étendus côte à côte dans le linceul de leurs habits en lambeaux, et recouverts de terre bien tassée, piétinée avec respect? Pourquoi ce sol est-il ainsi foulé, en y consacrant tant de soin? C’est afin que la pièce de 75 puisse être placée et s’y trouve comme il faut!... Et sur eux, en effet, sur les soldats alignés et couchés de force... au bout d’un instant, le canon, pieux, doucement roule et puis s’arrête, les écrasant avec précaution d’un poids qui leur est amical et ne leur pèse pas, sous lequel ils respirent mieux dans leur nouveau sommeil. Qu’ils s’estiment heureux de demeurer alors tout contre leur pièce, d’en être la plate-forme! Et pour une sépulture d’artilleur, quel plus beau monument funéraire qu’un canon!... celui qu’hier encore, ce matin même, ils manœuvraient souples d’amour et dans une ardente tranquillité... C’est donc une joie sans seconde que de le supporter à présent face au ciel, les roues sur la poitrine.

De leurs yeux fixes que la mort a fait exprès de ne pas enclouer, à travers le drap brun de la terre et l’herbe d’automne... ils peuvent le voir, ayant lui aussi le cou tendu dans le même sens que leur allongement. Inanimés, ils en restent toujours les servants, et c’est encore eux qui pointent, qui règlent le tir... sans que jamais l’ennemi puisse les repérer, car la tombe est la tranchée où mieux qu’ailleurs tout se défile. Aussi figurez-vous la secousse de leurs os!... le battement de leur cœur rompu! le terrible tressaillement de leur dépouille ébranlée à chaque détonation, chaque fois que de la couleuvre de bronze gris sort l’obus qu’ils ont à présent, par faveur d’au-delà, le temps de voir passer... et d’accompagner jusqu’au bout où il opère son ravage! Ils sentent le vent, dur comme un bâton, du boulet, qui hérisse leur chair et fait sourire leur face morte, ils sont déracinés de joie, ils remuent de plaisir, ils comptent les coups. Pour reposer en paix il leur fallait ce grand et terrible fracas qui est leur élément, et qui devient à leurs oreilles la chanson de l’éternel silence. «Ah! la bonne idée, pensent-ils, qu’ont eue là les camarades!» Et s’arc-boutant, se raidissant, ils donnent le dernier effort de ce qui leur reste de chaleur d’âme aux canons brûlants dont ils sont l’affût.

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*   *

LA CLOCHE DANS LA NUIT

C’est un pauvre village, très loin d’ici, perdu sur des sommets, en pays de Gascogne. Le soir est déjà passé, il a cédé la place aux avant-gardes de la nuit, une nuit sombre, confiante et veloutée de paix. Tout est calme, définitif. L’assurance descend et plane sur la terre. Alors, dans les ténèbres bleues qui, là où est le ciel et en son honneur, se paillettent d’étoiles, tinte la cloche de l’église... Elle se plaint à petits coups mesurés, pas trop forts, avec un son triste qui prend le cœur. Elle appelle. Pourquoi? Pour la prière. Quelle prière? Pour la prière des soldats.... dite à leur intention tous les jours, à cette même heure de quiétude et de recueillement...

Voilà les vieilles portes poussées sans bruit. L’humble troupeau des fidèles, des brebis noires, s’écoule entre les masures, le long des ruelles, dans l’obscurité profonde et inoffensive. On reconnaît le pas menu des enfants. Des bœufs attardés que l’on croise rentrent tout seuls à l’étable en vous frôlant de leur corne avec une adroite sagesse. Rocailleux comme le lit d’un torrent à sec, l’étroit chemin, qui descend un peu, conduit au seuil usé de l’église. Elle est un gouffre d’ombre que la pointe de trois lampes suspendues pique de trois trous d’épingle... Le groupe des hommes et des femmes que l’on ne voit pas se devine au long des chaises rangées... La cloche s’est tue. Le curé, dont le surplis fait une tache de blancheur, sort tout à coup des boiseries comme d’une cachette, traverse la nef, allume deux candélabres sur l’autel de la Vierge, à une chapelle latérale, puis il va s’agenouiller à son banc, dans le chœur toujours ténébreux, et on ne distingue plus que les cheveux blancs de sa tête inclinée qu’éclaire un bout de cierge collé sur le dossier de la stalle, derrière lui... La prière commence... La récitation du chapelet. Les voix sont en marche... Pendant de longues minutes les Pater noster et les Ave Maria se suivent... défilent, prennent le grand chemin, vont où on les envoie, avec une impressionnante et sûre régularité, comme sur les autres routes, à des centaines de lieues de cet asile, se succèdent et passent les sections, les compagnies, les régiments, tous les grains d’hommes soudés les uns aux autres, qui par d’indestructibles et solides dizaines font le rosaire des armées.

Et brusquement les voix s’arrêtent. La sublime monotonie expire et se noie dans un abîme de pensées qui flottent... qui s’en vont... là-bas dans les grands espaces noirs où sont répandus les combattants, les blessés, les morts qu’on ne sait pas... et puis là-haut aux autres frontières du Royaume où nous avons situé le bonheur futur et le rassemblement de ceux que nous aimons.

Le prêtre a soufflé le cierge de cire qui le veillait dans sa stalle. Les flambeaux de l’autel, un par un, sont étouffés par le lent éteignoir qui paraît reprendre leur flamme. Les petits sortent les premiers, dans un bruit de sac de noix que font leurs souliers sur les dalles. Les gens suivent. Le bénitier... La main qui s’élève... Au nom du Père... La cloche tinte à nouveau dans la tour, et c’est une enfant de seize ans qui sonne... Quand elle tire à fond la corde elle est si courbée en deux que son visage atteint presque le sol. Une fillette l’attend, assise sur le brancard funèbre où l’on a peint un crâne qui rit de tout au milieu d’un semis de larmes.

Maintenant, dehors, c’est la nuit complète, plus certaine, et toujours aussi suave au front qu’elle caresse. Les mêmes rustiques fantômes passent, s’évanouissent. D’autres bœufs graves se rencontrent dont la prunelle a la blancheur du lait. De quelle crèche est sorti cet âne immobile qui songe en travers du chemin, et qu’il faut contourner? La cloche tinte encore, mais mal, avec des temps d’arrêt. Elle a l’air de dire: «Allez! J’ai fini! Rentrez chez vous...»

Rentrer chez soi!... Quelle douceur! Qu’il fait bon d’aller se coucher après qu’on était à genoux! Mais qu’il est triste—et consolant aussi—de penser sans relâche aux soldats glorieux pour lesquels tous les soirs, dans des quantités de villages pareils à celui-ci, on prie à voix basse, comme à tâtons, avec une ardente ferveur, au fond d’une église obscure et debout encore...!

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LES BÉQUILLES

On manque de béquilles pour les blessés... Comment faire?

Alors j’ai lu que des Lyonnais avaient eu une idée sublime. Ils ont été prendre à Fourvières les béquilles des ex-voto...

La poignante inspiration! Il faut la suivre et l’étendre à tous les sanctuaires où pendent par centaines de grappes, comme à de mystiques palmiers, les longs fruits de bois noir d’une si pénible beauté... Qu’on les arrache à leur inertie, à leur poussière! Voilà trop longtemps qu’ils sont là, ayant rempli d’ailleurs leur office et payé leur dette de reconnaissance. Décrochez donc ces lustres que les araignées comme d’une housse ont peu à peu enveloppés de leurs épaisses toiles! Des voûtes de tous les temples, de tous les célèbres lieux de pèlerinage, partout où entre des petits navires gréés et taillés au couteau par des marins échappés du naufrage ont été hissées des béquilles... ramenez-les... faites la sainte et magnifique rafle, abattez ces futaies, vendangez les chapelles, déboisez la grotte de Lourdes... La Vierge le permet et sera enchantée. Elle en recevra d’autres! Et je m’imagine que, munis de ce nouveau «matériel» précieux, privilégié, les blessés guériront plus vite et marcheront mieux après... Quelle aubaine! Des béquilles d’ex-voto! Des béquilles miraculeuses... qui ont déjà servi, qui ont été à la souffrance comme au feu et ont fait double campagne! Des béquilles bénites, tombées du ciel...! Ah! qu’elles seront les bienvenues et de quel cœur, vivant encore ou ayant cessé de battre... approuveront de loin ceux qui autrefois, après s’être appuyés et avoir traîné des mois ou des années sur elles, les ont—le jour de récompense où elles sont tombées—offertes à la Madone sans se douter qu’après eux, plus tard... en 1914... elles iraient soutenir d’autres éclopés, étayer d’autres blessés, des boiteux de la guerre, et les remettre d’aplomb sur le chemin de la victoire.

Henri Lavedan.

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La dernière ligne de retranchements élevés sur la route de Lierre par les brigades navales, envoyées d’Angleterre pour secourir Anvers et protéger la retraite de l’armée belge: au fond, la fumée d’explosion d’un gros obus allemand.

— Pièces anglaises d’artillerie de côtes, opposées aux gros mortiers allemands.
— Pont coupé sur la rivière Nèthe et maisons de la petite ville de Lierre incendiées.

LES DERNIERS EFFORTS POUR LA DÉFENSE D’ANVERS

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— Blessés belges revenant de la ligne de défense derrière la Nèthe.
— Blessés anglais de l’infanterie de marine venue pour renforcer la garnison belge.

LA SUPRÊME DÉFENSE D’ANVERS

L’ÉVACUATION DE LA POPULATION CIVILE D’ANVERS.—Arrivée de réfugiés à la gare hollandaise de Rosendael.

— Un des trains blindés du camp retranché d’Anvers.
— Automitrailleuse blindée de l’armée belge.

DU MATÉRIEL DE GUERRE QUI N’EST PAS TOMBÉ AUX MAINS DES ALLEMANDS


PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE


Octobre 1914.

Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j’arrivai à un village—dont j’ai dû oublier le nom;—j’étais en compagnie d’un commandant anglais, que les hasards de cette guerre m’avaient donné pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par un grand Magicien,—qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait dans un département de l’extrême Nord de France, je n’ai jamais su lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.

Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures enserrés entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse l’une de l’autre. Sur notre droite, c’étaient des Anglais qui se rendaient à la bataille, tout propres, tout frais, l’air content et en train, admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur notre gauche, c’étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de la gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux, ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras ou au front, mais gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles vides qu’ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien qu’ils s’étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait au loin comme un bruit d’orage, d’abord très sourd, mais dont nous nous rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les paysans labouraient comme si de rien n’était, incertains pourtant si les sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n’allaient pas un de ces jours revenir pour tout saccager. Il y avait, sur l’herbe des prairies, un peu partout, autour de petits feux de branches, des groupes qui eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le soleil trouvait le moyen d’égayer quand même: émigrés, en fuite devant les barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu des ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le sauve-qui-peut terrible.

Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que de bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et, tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite aux Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide salut militaire.

Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle avec les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une jeune paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais, traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture; elle peinait, la montée étant roide en cet endroit; un beau sergent écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les jambes pendantes à l’arrière du plus proche fourgon, lui fit signe: «Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un gentil sourire confus; l’Ecossais enroula cette frêle remorque autour de son bras gauche, gardant le bras droit libre pour continuer de fumer, et c’est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume.

Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n’en avait jamais vu et n’en verra jamais, après cette guerre unique dans l’histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Ecossais, des cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de l’église était encombrée par d’énormes autobus anglais, qui avaient jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.—On dira que j’exagère, mais vraiment ils avaient l’air étonné, ces autobus, de rouler maintenant sur le sol de France et d’être bondés de soldats...

Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient peut-être demain, qui sait), l’incessante canonnade, mais personne n’y prenait garde. D’ailleurs, comment s’inquiéter, avec un si beau soleil, un si étonnant soleil d’octobre, et des roses encore sur les murs, et des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés par les gelées blanches!... Chacun s’installait de son mieux pour le repas; on eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple et singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Ecossais, se croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s’étaient mis en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne sœur, figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette, installait avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de bandages, qu’elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.

Nous avions grand faim nous-mêmes, l’Anglais et moi, et nous avisâmes l’auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés avec des soldats. (Il n’y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps de tourmente où nous sommes.)—«Je pourrais bien vous donner du bœuf rôti et du lapin sauté, nous dit l’hôtelier; mais, quant à du pain, par exemple, ça, non; à aucun prix vous n’en trouveriez nulle part.»—«Ah! dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles miches, là, debout contre cette porte?»—«Oh! ces miches-là, elles sont à un général, qui les a envoyées parce qu’il va venir déjeuner avec ses aides de camp.» A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon, tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous son manteau, le bout d’une de ces miches dorées.—«Nous avons trouvé du pain, dit-il tranquillement à l’hôtelier, vous pouvez donc nous servir.»—Et, à côté d’un officier arabe de la Grande Tente, en burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités: les soldats de notre auto.

La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l’auberge pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands traversait la place; l’air bestial et sournois, ils marchaient entre des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l’heure, la si vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour le moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante et un peu maladroite sollicitude d’aïeule. Elle semblait lui raconter en même temps des choses très drôles—de cette drôlerie innocente et jeunette dont les bonnes sœurs ont le secret—car ils riaient tous les deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien être? Un vieux curé qui près d’eux fumait sa pipe—sans aucune élégance, je suis forcé de le reconnaître—riait aussi de les voir rire. Et, au moment où nous remontions en voiture pour continuer notre route vers la région d’horreur où le canon tonnait, une fillette d’une douzaine d’années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin une gerbe d’asters d’automne...

Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l’agression des sauvages d’Allemagne a développé les doux liens de la fraternité, chez tous ceux qui sont vraiment d’espèce humaine.

Pierre Loti.


UNE HÉROIQUE ENFANT DE PARIS


Les avions allemands continuent à venir, de temps à autre, lancer des bombes sur Paris, causant des dommages matériels insignifiants, mais faisant malheureusement quelques victimes. Une des premières fut une fillette de 13 ans, Denise Cartier, dont le courage souriant et l’abnégation héroïque symboliseront pour les générations futures l’âme de Paris au cours de ces heures tragiques.

C’était un dimanche de septembre, par un soleil radieux. La gracieuse enfant jouait à quelques pas de sa porte, près de l’avenue du Trocadéro, regardant peut-être, comme tant d’autres grandes personnes, avec une curiosité inconsciente, le Taube dont la cuirasse étincelante glissait sous le ciel bleu. Soudain, on entend une explosion formidable, et la petite Denise est atteinte par un éclat de bombe qui lui fracasse la jambe. D’abord étourdie par le choc, elle se laisse relever sans une plainte, sans un mot, par les passants accourus à son secours; puis, au moment où on va l’emporter vers l’hôpital le plus proche, elle ouvre ses beaux yeux qui essayent de sourire pour rassurer tout le monde et murmure: «Si c’est grave, ne le dites pas à maman.»

Denise Cartier sur son lit d’hôpital.—Phot. Gilles de la Loriais.

C’était grave et Denise Cartier a dû subir l’amputation de la jambe atteinte. Elle est aujourd’hui hors de danger, et, sur son lit d’hôpital, elle tricote des lainages pour nos soldats... Voilà un de ces «effets moraux» que produit la barbarie teutonne au pays de Jeanne d’Arc.

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Lanciers du Bengale, guerriers sikhs, contingents du Pendjab et du Cachemire, ghurkas du Nepal, remontant de Marseille vers le Nord de la France, sont accueillis par la curiosité et la sympathie des populations.

LES RENFORTS VENUS DE L’INDE

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Nos soldats se pressant autour des automobiles qui leur apportent des lots d’effets de lainage.

LE TRICOT DU COMBATTANT
Photos M. B.

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ENGAGEMENT DE CAVALERIE:
DRAGONS FRANÇAIS CHARGEANT DES UHLANS

Dessin de Georges SCOTT.

Au début des hostilités, le rôle de la cavalerie s’est borné, le plus souvent, à des reconnaissances, à des prises de contact. Au contraire, depuis quelques jours, au cours des batailles engagées dans le Nord, de véritables duels, des combats acharnés se sont produits, à maintes reprises, entre nos cavaliers et les leurs, et, plus d’une fois, nos dragons et leurs uhlans se sont affrontés à la lance et au sabre. L’ennemi avait dessiné, sur notre aile gauche, un large mouvement de cavalerie. Il n’a pas donné pour lui le résultat qu’il en attendait. Partout, de ce côté, nous le tenons en échec.

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LA GUERRE DE FRANCE VUE PAR LES DESSINATEURS ANGLAIS

UN ÉPISODE DES COMBATS AUTOUR DE REIMS.—Tranchée allemande sous la position de Nogent-l’Abbesse enlevée par l’infanterie française.

Dessin de R. Caton Woodville, d’après un croquis de Frédéric Villiers.

Un dessinateur anglais, M. Frédéric Villiers, qui suit la campagne de France comme correspondant de l’Illustrated London News a eu la fortune rare de pouvoir assister à quelques-unes des opérations militaires qui se sont déroulées autour de Reims. Le dessin ci-dessus, exécuté d’après un de ses croquis, reproduit un épisode des combats livrés sous le fort de Nogent-l’Abbesse, réoccupé et armé par les Allemands, et d’où fut commencé, on se le rappelle, le bombardement de Reims et de sa basilique. Le dessinateur a accompagné cette émouvante page d’album de quelques lignes de commentaires qui en précisent le sujet: «L’action à laquelle j’assistai se déroula dans l’après-midi du jeudi 24 septembre, le douzième jour de la grande bataille de l’Aisne. Les Allemands étaient établis à la lisière des bois, sous le fort de Nogent, à la droite du village de Sillery. L’ennemi s’était avancé pour attaquer les Français, mais fut repoussé dans ses retranchements, d’où bientôt les Français le rejetèrent. Il était environ six heures du soir. Le jour tombait. Les shrapnells, en éclatant, produisaient comme une pluie d’étoiles filantes, l’un des plus extraordinaires spectacles qu’il m’ait jamais été donné de voir.» C’est le moment où nos troupes, se précipitant dans un élan irrésistible hors du bois où elles s’abritaient, vont enfin emporter la position si ardemment disputée. Les Allemands, tassés dans leurs tranchées, coude à coude, les accueillent par un feu violent. Mais nos shrapnells ont une belle moisson à faire, dans ces rangs pressés. Déjà les morts et les blessés de la contre-attaque jonchent le terrain. Notre bon 75 désormais peut se taire: il le dut pour ne pas décimer les nôtres,—et l’artiste anglais, en réalité, a condensé ici deux phases de l’action. Le rôle demeure à la baïonnette. Une charge éperdue aura vite achevé de déblayer le terrain: la tranchée ennemie est à nous. Et puis, il faudra recommencer, le lendemain, avant la nuit peut-être, le siège d’une nouvelle position.

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UNE DES TACTIQUES ALLEMANDES.—La ruée en formations massives pour passer coûte que coûte. 

Dessin de A. C. Michaël.

Tout, dans cette invasion des Allemands, jusqu’au moment où les échecs éprouvés sur la Marne leur ont imposé une tactique défensive plus prudente,—tout a contribué à donner l’impression d’une ruée de hordes barbares. Voici un dessin où un autre artiste anglais, M. A. C. Michaël, a rendu avec une belle énergie «ce que Tommy Atkins (le fantassin anglais) a devant lui quand l’ennemi charge». C’est la réalisation saisissante, par l’image, de cette description extraite d’une lettre d’un soldat britannique, un de ces «Tommies» aussi braves au feu que coquets à la parade, relatant une action à laquelle il assista: «Nous ne pouvions pas les manquer, écrit ce bon soldat qui sait voir et décrire. Nous les aperçûmes d’abord à 800 mètres environ, s’avançant en tas comme une foule au retour d’un match de football... Pour un qui tombait de notre côté, ils perdaient dix ou douze hommes. Ce fut un feu roulant, et nous leur donnâmes chaud.» D’autre part, un officier anglais qui servit quelque temps dans l’armée allemande constate: «Il est intéressant de noter que cette formation en masses est parfaitement conforme aux formations du temps de Frédéric le Grand, au point que des sous-officiers sont placés derrière les lignes de combattants, sans doute pour encourager les hommes à l’assaut, à la suave manière prussienne.» De fait, il a été constaté, dès le début de la campagne, que nombre de prisonniers allemands portaient, dans le dos, des blessures provenant des coups de sabre qui leur avaient été prodigués à titre d’excitant. On voit quelles cibles admirables constituent, pour nos canons, des formations pareilles. On ne peut pas les rater, selon l’expression du soldat anglais plus haut cité. Ce qui n’empêche pas aujourd’hui, et depuis le commencement de la bataille de l’Aisne, les soldats du kaiser de montrer des dispositions non moins remarquables, et peut-être plus instinctives, pour la prudente guerre de tranchées.


LE NOUVEAU ROI DE ROUMANIE


Le roi Charles Ier n’ayant pas eu de fils, un projet de loi fut déposé en 1886 aux Chambres, en vertu duquel c’était un de ses neveux, Ferdinand, second fils du prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, qui devenait l’héritier présomptif de la couronne de Roumanie. L’aîné, le prince Guillaume, renonçait pour son frère cadet à cette succession royale.

Le prince, maintenant roi Ferdinand, est né à Sigmaringen le 24 août 1865. De son mariage avec Marie princesse de Saxe-Cobourg et Gotha, il a eu six enfants, dont trois fils, les princes Charles, né en 1893, Nicolas, né en 1903, et Mircéa, né en 1912. L’avenir de la dynastie est donc assuré.

La reine Marie.—Le roi Ferdinand

LES NOUVEAUX SOUVERAINS ROUMAINS.—Photographies Chusseau-Flaviens.

L’avènement du nouveau souverain fera-t-il sortir la politique roumaine de l’expectative et de la neutralité qu’elle observe depuis le déchaînement de la grande guerre européenne?

On connaît les revendications du nationalisme roumain: il y a des siècles que quatre millions de Roumains sont séparés de leurs frères de langue, de race et de religion et subissent, sous la domination autrichienne d’abord, puis sous la domination hongroise depuis 1866, la même oppression dont se plaignent les Italiens du Trentin et de l’Istrie, les Serbes du Canat de Temesvar et de la Bosnie-Herzégovine, les populations slaves de Croatie-Slavonie. La réunion de la Transylvanie et la Bukovine au royaume de Roumanie est le programme séculaire du parti national, toujours affirmé à chaque grande crise qui met l’Orient en jeu, et jusqu’à présent ajourné par l’influence du roi défunt.

En demandant, lui, Hohenzollern, en 1866 et en obtenant du roi de Prusse, chef de sa maison, l’autorisation d’accepter la couronne que lui offrait le plébiscite des provinces unies de Moldo-Valachie, Charles Ier avait solennellement promis de ne jamais consentir à une politique contraire à celle du souverain chef de sa famille. Or, dès 1866, la politique de la Prusse, puis de l’empire allemand, fut d’affermir de plus en plus l’Autriche-Hongrie dans sa position balkanique et orientale. Comment, dès lors, le roi de Roumanie aurait-il pu prêter l’oreille aux revendications de l’irrédentisme roumain qui visent à arracher à la monarchie austro-hongroise deux de ses provinces?

Dans un récent conseil de la couronne où fut débattu ce dilemme angoissant: action ou neutralité, le roi Charles ayant opposé une fois de plus sa promesse, un des ministres aurait répliqué: «Votre Majesté a pu promettre en son nom, mais non pas au nom de l’Etat roumain», ce qui lui faisait entrevoir en termes voilés la nécessité de se soumettre ou de se démettre. Et le roi le comprit si bien qu’il répliqua, dit-on: «Eh bien, je préférerais abdiquer!» La mort le délivra de ses poignantes perplexités.

Le nouveau roi Ferdinand n’a pas encore manifesté ses intentions, mais déjà les dirigeants de Roumanie ont fait entendre leurs aspirations.


L’AMITIÉ FRANCO-PORTUGAISE


Le croiseur français Dupetit-Thouars s’est rendu à Lisbonne le 5 octobre à l’occasion du quatrième anniversaire de la proclamation de la République portugaise. Cet acte de haute courtoisie a été fort apprécié par le gouvernement d’un pays avec lequel la France a toujours entretenu d’étroites relations d’amitié, et qui, dès le début de la guerre, s’est déclaré prêt à consentir les sacrifices que lui impose son traité d’alliance avec la Grande-Bretagne.

Toute la population, du reste, a tenu à montrer sa sympathie pour la cause des alliés. Le commandant Gervais et son état-major furent acclamés; de longues manifestations eurent lieu devant les légations ou les consulats de France, d’Angleterre, de Belgique, de Russie, de Serbie, du Montenegro, du Japon, et en de nombreux points de la capitale; la foule chantait la Marseillaise.

Des manifestations semblables se sont produites à Oporto et dans plusieurs villes de la jeune république. L’opinion générale semble de plus en plus favorable à une intervention qui paraît absolument conforme aux intérêts nationaux, car la guerre actuelle doit délivrer le Portugal lui aussi d’un ennemi qui aurait depuis longtemps fait main basse sur ses possessions coloniales si l’Europe le lui avait permis.

LES MANIFESTATIONS FRANCOPHILES DE LISBONNE.—Le commandant Gervais, du croiseur Dupetit-Thouars, acclamé par la population.—Phot. Benoliel.

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Sous la pluie: convoi d’approvisionnements sur une route bordée de tombes.


TOUT PRÈS DE LA BATAILLE


Croquis et photographies de Louis Tinayre; texte de Julien Tinayre

19 septembre.—Nous avons quitté Paris, mon frère, peintre militaire, et moi, par un train bondé de voyageurs: infirmières de la Croix-Rouge, paysannes regagnant les villages délivrés, leurs enfants avec des paniers sur les genoux et demandant, anxieuses, s’il est bien vrai qu’ils sont partis.

A Nanteuil-le-Haudouin, première vision de guerre: paysage désert et désolé, de vastes réservoirs éclatés. Arrivé en vue de Crépy-en-Valois, terminus provisoire de la ligne, le train ralentit sa marche. La nuit est venue. Presque toutes les vitres de la gare sont brisées. Les petits fours et le chocolat des distributeurs automatiques ont tenté les Allemands, qui ont enfoncé les appareils à coups de crosse.

La petite ville est sans lumières; tous les volets sont clos. Pas de chambre disponible dans l’unique hôtel. Enfin, avec l’aide d’un maquignon, venu pour acheter des chevaux blessés, nous découvrons deux sommiers, par terre. Mais quelle abominable odeur s’en dégage! Les Allemands ont couché là-dessus... Tout habillés, nous dormons mal... Au matin, de très bonne heure, un bruit lointain, sourd, répété... C’est le canon.

20 septembre.—Jour gris, pluie fine, paysage triste. La route de Villers-Cotterets file, droite, à perte de vue, boueuse, sillonnée par les larges traces des convois.

Des pierres calcinées indiquent çà et là les feux de bivouacs; beaucoup de bouteilles brisées; dans le fossé, un fourgon de munitions, un côté de l’essieu sans roue, comme amputé. A droite et à gauche, des champs de betteraves piétinés alternent avec des champs de blé en chaume. Les voitures brisées ne se comptent plus; partout, des lambeaux d’uniformes souillés de boue, des débris de harnachement et cent autres vestiges des récents combats.

Un poste militaire ambulant de télégraphie sans fil.

Mais voici de petits monticules de terre fraîchement remuée: ce sont des tombes de soldats. Quelques branches de feuillage, déjà roussi, sont piquées sur ces tumulus; c’est tout, mais cela évoque le spectacle tragique et poignant d’hier, et les larmes nous viennent aux yeux. Au delà, par un chemin de traverse, avance lentement un long convoi d’approvisionnements; tout ce cortège est de couleurs sombres; les voitures et les hommes se détachent, dans le gris, sur un fond de collines d’où s’échappe la fumée des batteries d’artillerie. Les fantassins, courbés sous la pluie persistante, ont eu l’ingénieuse idée de se couvrir la tête de vulgaires sacs, en guise de capuchons, et ressemblent ainsi à des Bédouins. Le tableau est digne du crayon d’un Raffet.

A Villers-Cotterets, nous reconnaissons nos autobus de Paris, en longues files, de chaque côté de la rue, mais dans quel état! Enduits de boue, repeints en gris terne, les glaces remplacées par des toiles métalliques. A l’intérieur, sont accrochés de gros quartiers de viande; ce sont les boucheries ambulantes. D’autres sont transformés en cuisine et rappellent les roulottes de nos forains.

Distribution de trophées

Dans la grande rue, quelle ruche bourdonnante! Tout un va-et-vient affairé d’officiers d’état-major, de voitures d’ambulance, d’estafettes, de fantassins en corvée, de soldats anglais aux costumes seyants, de couleur neutre. Beaucoup de grandes voitures à foin passent, bondées de défroques, de selles, de manteaux allemands; un homme, juché sur ces trophées, distribue aux uns et aux autres un casque, un manteau ou quelque autre souvenir de la bataille.

Une auberge est remplie de soldats de toutes armes; ils sont gais en dépit des souffrances endurées. Leurs uniformes, neufs il y a quelques semaines, sont déjà fripés. Des sous-officiers, bonnet de police au vent, se font la barbe en plein air. Ils deviennent loquaces devant le café bien chaud. Ecoutons leurs récits de guerre. Un dragon parle du dernier engagement; un artilleur raconte comment il a échappé à la mort; mais un petit sergent interrompt ces histoires: «L’autre jour, dit-il, je me trouvais avec une cinquantaine d’hommes, sur une grande diablesse de route, entourée de champs plats comme la main. Tout d’un coup, à un tournant, les Boches, bien abrités dans leurs tranchées, nous reçoivent avec un feu d’enfer! Nous ripostons, mais les camarades tombent comme des mouches. Ce n’était pas tout ça, il fallait se tirer de là! Un fossé longeait la route, pour aboutir, 100 mètres plus loin, à un remblai couronné d’une haie. Pas bien profond, ce fossé, et plein de cadavres d’hommes et de chevaux! N’importe, je crie: «Tout le monde là dedans, à la file!» Les premiers ne se baissaient pas assez; ils sont vite ratissés, et nous sommes obligés de passer sur leurs corps tout chauds pour avancer. Lorsque le restant put arriver vers l’abri, nous étions couverts de sang et de boue, et tellement affreux que nous n’osions plus nous regarder...»

En route pour Compiègne... La belle forêt n’a pas souffert. Les grands hêtres aux majestueuses frondaisons abritent des fougères d’un magnifique brun rouge; mais les réalités brutales détournent vite notre attention de ce spectacle harmonieux. Des chevaux aux plaies horribles nous croisent; des cavaliers démontés regagnent d’un pas lourd leur casernement. Voici un long convoi de prisonniers, encadré de gendarmes.

A Taillefontaine, le bruit du canon se rapproche; les panaches des obus, au loin, tachent de ronds blancs le ciel gris. La campagne, très découverte ici, semble abandonnée; seuls des chevaux échappés de la bataille paissent dans les champs; les nuages, lourds de pluie, sont échancrés au bas de l’horizon par une barre de pourpre sanglante.