Ce ne fut plus une retraite... (Page 119.)

La vie, chez ces Maures pasteurs, méfiants et fanatiques, ne fut pas aisée. Le voyageur, qui rencontra bien des difficultés pour tenir son journal à jour fut obligé à des ruses multiples pour obtenir la liberté de parcourir les environs de sa résidence. Il en rapporta quelques observations curieuses sur la manière de vivre des Bracknas, sur leur nourriture qui se compose presque entièrement de lait, sur leurs habitations qui ne sont que des tentes impropres à résister aux intempéries du climat, sur leurs chanteurs ambulants ou «guéhués», sur les moyens d'amener leurs femmes au degré d'embonpoint qui leur paraît l'idéal de la beauté, sur la nature du pays, sur la fertilité et les productions du sol.

René Caillié.
(Fac-simile. Gravure ancienne.)

Les plus curieuses de toutes les informations recueillies par Caillié sont celles relatives aux cinq classes distinctes, entre lesquelles est divisée la nation des Maures Bracknas.

Ce sont les «hassanes», ou guerriers, d'une paresse, d'une saleté et d'un orgueil incroyables, les marabouts, ou prêtres, les «zénagues» tributaires des hassanes, les «laratines» et les esclaves.

Les zénagues forment une classe misérable, méprisée de toutes les autres, mais surtout des hassanes, auxquels il payent une contribution qui, bien que régulièrement déterminée, n'est jamais trouvée assez forte. Ce sont les véritables travailleurs, qu'ils s'adonnent à l'industrie, à l'agriculture ou à l'élève des bestiaux.

«Malgré tous mes efforts, dit Caillié, je n'ai rien pu découvrir sur l'origine de cette race, ni savoir comment elle avait été réduite à payer tribut à d'autres Maures. Lorsque j'adressais des questions à ce sujet, on me répondait que Dieu le voulait ainsi. Seraient-ce les restes de tribus vaincues, et comment ne s'en conserverait-il aucune tradition parmi eux? Je ne puis le croire, car les Maures, fiers de leur origine, n'oublient jamais les noms de ceux qui ont illustré leurs familles, et les zénagues, formant la majeure partie de la population et étant d'ailleurs exercés à la guerre, se soulèveraient sous la conduite d'un descendant de leurs anciens chefs et secoueraient le joug de la servitude.»

Les «laratines» sont les enfants nés d'un Maure et d'une esclave nègre. Bien qu'esclaves, ils ne sont jamais vendus; parqués dans des camps particuliers, ils sont traités à peu près comme les zénagues. Ceux qui sont fils d'un hassane sont guerriers; ceux qui sont issus d'un marabout reçoivent de l'instruction et embrassent la profession de leur père.

Quant aux esclaves, tous sont nègres. Mal traités, mal nourris, fouettés au moindre caprice de leur maître, il n'est sorte de vexations qu'on ne leur fasse endurer.

Au mois de mai 1825, Caillié était de retour à Saint-Louis. Le baron Roger absent, celui qui le remplaçait ne semblait pas animé d'intentions bienveillantes. Le voyageur dut attendre, avec la seule ration du soldat, le retour de son protecteur, auquel il remit les notes qu'il avait recueillies chez les Bracknas, mais il vit repousser toutes ses offres de service. On lui promettait une certaine somme à son retour de Tembouctou! Et comment pourrait-il partir, puisqu'il avait aucune ressource personnelle?

Cependant, rien ne pouvait décourager l'intrépide Caillié. Ne trouvant auprès du gouvernement colonial ni encouragement ni secours, il passa à Sierra-Leone, dont le gouverneur, ne voulant pas arracher au major Laing la gloire d'arriver le premier à Tembouctou, rejeta ses propositions.

Grâce aux économies qu'il fit dans la gérance d'une fabrique d'indigo, Caillié posséda bientôt deux mille francs, somme qui lui paraissait suffisante pour aller au bout du monde. Il s'empressa donc de se procurer les marchandises nécessaires, et se lia avec des mandingues et des «seracolets», marchands voyageurs qui parcourent l'Afrique. Il leur raconta sous le sceau du secret que, né en Égypte de parents arabes, il avait été emmené en France dès l'âge le plus tendre, puis conduit au Sénégal pour faire les affaires commerciales de son maître, qui, satisfait de ses services, l'avait affranchi. Il ajoutait que son plus vif désir était de regagner l'Égypte et de reprendre la religion musulmane.

Le 22 mars 1827, quittant Freetown pour Kakondy, village sur le Rio-Nunez, Caillié profita de son séjour en cette localité pour rassembler quelques renseignements sur les Landamas et les Nalous, peuples soumis aux Foulahs du Fouta-Djallon, non mahométans et par cela même très adonnés aux spiritueux. Ils habitent les environs de cette rivière, ainsi que les Bagos, peuplade idolâtre de l'embouchure du Rio-Nunez. Gais, industrieux, habiles cultivateurs, les Bagos tirent de grands profits de leurs récoltes de riz et de sel. Ils n'ont pas de roi, pas d'autre religion qu'une barbare idolâtrie, sont gouvernés par le plus ancien de leur village et ne s'en trouvent pas plus mal.

Le 19 avril 1817, Caillié, avec un seul porteur et un guide, partait enfin pour Tembouctou. Il n'eut qu'à se louer des Foulahs et des Djallonkés, dont il traversa le pays riche et fertile; il passa le Ba-Fing, principal affluent du Sénégal, tout près de sa source, dans un endroit où il pouvait avoir une centaine de pas de largeur et un pied et demi de profondeur seulement; mais la violence du courant et les énormes roches de granit noir qui embarrassent son lit, rendaient sa traversée difficile et dangereuse. Après une halte de dix-neuf jours au village de Cambaya, où résidait le guide qui l'avait accompagné jusqu'alors, Caillié se rendit dans le Kankan, à travers un pays coupé de rivières et de gros ruisseaux qui commençaient alors à inonder toute la contrée.

Le 30 mai, Caillié traversa le Tankisso, large rivière au lit escarpé, qui appartient au bassin du Djoliba, fleuve que le voyageur atteignit, le 11 juin, à Couroussa.

«Il avait déjà, dit Caillié, encore si près de sa source, une largeur de neuf cents pieds et une vitesse de deux milles et demi.»

Mais, avant d'entrer avec l'explorateur français dans le pays de Kankan, il est bon de résumer ses appréciations sur les Foulahs du Fouta. Ce sont généralement des hommes grands et bien faits, au teint marron clair, à la chevelure crépue, au front élevé, au nez aquilin, dont les traits se rapprochent de ceux des Européens. Mahométans fanatiques, ils ont en haine les chrétiens. Non voyageurs comme les Mandingues, ils aiment leur «home» et sont ou cultivateurs habiles ou commerçants adroits. Belliqueux et patriotes, ils ne laissent que les vieillards et les femmes dans les villages en temps de guerre.

La ville de Kankan est située au milieu d'une plaine entourée de hautes montagnes. On y rencontre à profusion le bombax, le baobab et l'arbre à beurre, appelé aussi «cé», qui est le «shea» de Mungo Park. Caillié fit en cette ville une station de vingt-huit jours avant de pouvoir trouver une occasion pour gagner Sambatikila; il y fut odieusement volé par son hôte et ne put obtenir du chef de la ville la restitution des marchandises qui lui avaient été soustraites.

«Kankan, dit le voyageur, chef-lieu d'un canton du même nom, est une petite ville située à deux portées de fusil de la rive gauche du Milo, jolie rivière qui vient du sud et arrose le pays de Kissi, où elle prend sa source; elle coule au nord-est et se perd dans le Djoliba, à deux ou trois jours de Kankan. Entourée d'une belle haie vive, très épaisse, cette ville, qui ne contient pas plus de six mille habitants, est située dans une belle plaine de sable gris de la plus grande fertilité. On voit dans toutes les directions de jolis petits villages qu'ils nomment aussi Ourondés; c'est là qu'ils placent leurs esclaves. Ces habitations embellissent la campagne et sont entourées des plus belles cultures; l'igname, le maïs, le riz, le foigné, l'oignon, la pistache, le gombo, y viennent en abondance.»

Du Kankan au Ouassoulo, la route traversait de très bonnes terres, chargées de cultures en cette saison, et presque toutes inondées. Les habitants de cette province parurent à Caillié d'une extrême douceur; gais et curieux, ils lui firent un excellent accueil.

Plusieurs affluents du Djoliba, et notamment le Sarano, furent passés avant de faire halte à Sigala, où résidait le chef du Ouassoulo, nommé Baramisa. Aussi malpropre que ses sujets, il usait comme eux de tabac en poudre et à fumer. Ce chef passe pour être très riche en or et en esclaves; ses sujets lui font souvent des cadeaux de bestiaux; il a beaucoup de femmes, dont chacune possède une case particulière, ce qui forme un petit village dont les environs sont très bien cultivés. C'est là que, pour la première fois, Caillié vit le «rhamnus lotus» dont parle Mungo Park.

En sortant du Ouassoulo, Caillié pénétra dans le Foulou, dont les habitants, comme les Ouassoulos, parlent mandingue, sont idolâtres, ou plutôt n'ont aucun culte, et sont aussi sales. A Sambatikila, le voyageur alla faire visite à l'almamy.

«Nous entrâmes, dit Caillié, dans une pièce qui servait tout à la fois de chambre à coucher pour lui et d'écurie pour son cheval. Le lit du prince était dans le fond; il consistait en une petite estrade élevée de six pouces, sur laquelle était tendue une peau de bœuf, avec une sale moustiquière pour se préserver des insectes. Point de meubles dans ce logement royal. On y voit deux selles pour les chevaux; elles sont pendues au mur, à des piquets; un grand chapeau de paille, un tambour qui ne sert que dans les temps de guerre, quelques lances, un arc, un carquois et des flèches en font tout l'ornement, avec une lampe faite d'un morceau de fer plat, maintenue par un autre morceau du même métal, planté en terre; on y brûle du beurre végétal, qui n'a pas assez de consistance pour être fabriqué et faire de la chandelle.»

Cet almamy prévint bientôt le voyageur qu'une occasion se présentait de gagner Timé, ville d'où partait une caravane pour Djenné. Caillié pénétra alors dans le pays des Bambaras et arriva en peu de temps au joli petit village de Timé, habité par des Mandingues mahométans, et dominé à l'est par une chaîne de montagnes qui peut avoir trois cent cinquante brasses d'élévation.

En entrant dans ce village à la fin de juillet, Caillié ne se doutait guère du long séjour qu'il allait être forcé d'y faire. Il avait au pied une plaie que la marche à travers les herbes mouillées avait considérablement enflammée. Aussi résolut-il de laisser partir la caravane de Djenné et de rester à Timé jusqu'à son entière guérison. Il était trop dangereux pour lui, dans sa situation, de traverser le pays des Bambaras, peuple idolâtre qui le dévaliserait sans doute.

«Ces Bambaras, dit le voyageur, ont peu d'esclaves, vont presque nus et marchent toujours armés d'arcs et de flèches. Ils sont gouvernés par une multitude de petits chefs indépendants qui souvent se font la guerre entre eux. Enfin, ce sont des êtres bruts et sauvages, si on les compare aux peuples soumis à la religion du Prophète.»

Jusqu'au 10 novembre, Caillié, dont la plaie n'était pas guérie, fut retenu à Timé. Toutefois, il entrevoyait, à cette époque, le moment où il pourrait se mettre en route pour Djenné.

«Mais de violentes douleurs dans la mâchoire, raconte le voyageur, m'apprirent que j'étais atteint du scorbut, affreuse maladie que j'éprouvai dans toute son horreur. Mon palais fut entièrement dépouillé, une partie des os se détachèrent et tombèrent; mes dents semblaient ne plus tenir dans leurs alvéoles; mes souffrances étaient affreuses; je craignis que mon cerveau ne fût attaqué par la force des douleurs que je ressentais dans le crâne. Je fus plus de quinze jours sans trouver un instant de sommeil.»

Pour compliquer la situation, la plaie de Caillié se rouvrit et ne céda, ainsi que le scorbut, qu'au traitement énergique que lui appliqua une vieille négresse, habituée à soigner cette maladie commune dans le pays.

Enfin, le 9 janvier 1828, Caillié quitta Timé et gagna Kimba, petit village où s'était réunie la caravane qui devait partir pour Djenné. Près de ce village se dresse la chaîne improprement appelée Kong, car ce mot signifie «montagne» chez tous les Mandingues.

Le nom des villages que traversa le voyageur, les incidents toujours répétés de la route, n'offrent pas beaucoup d'intérêt dans ce pays des Bambaras, qui passent chez les Mandingues pour très voleurs et qui ne le sont cependant pas plus que leurs accusateurs.

Les femmes bambaras ont toutes un morceau de bois très mince incrusté dans la lèvre inférieure, mode singulière, tout à fait analogue à celle que Cook observa sur la côte occidentale de l'Amérique du Nord. Tant il est vrai que l'humanité, quelle que soit la latitude sous laquelle elle vit, est partout la même! Ces Bambaras parlent mandingue; ils ont cependant un idiome particulier, appelé «kissour», sur lequel le voyageur ne put réunir des documents complets et positifs.

Djenné était autrefois appelé le «pays de l'or». A la vérité, les environs n'en produisent pas, mais les marchands de Bouré et les Mandingues du pays de Kong en apportent fréquemment.

Djenné, sur deux milles et demi de tour, est entourée d'un mur en terre de dix pieds d'élévation. Les maisons, construites en briques cuites au soleil, sont aussi grandes que celles des paysans d'Europe. Elles sont toutes recouvertes par une terrasse et n'ont pas de fenêtre à l'extérieur. C'est une ville bruyante, animée, où arrive chaque jour quelque caravane de marchands. Aussi y voit-on quantité d'étrangers. Le nombre des habitants peut s'élever à huit ou dix mille. Très industrieux, intelligents, il font travailler leurs esclaves par spéculation et exercent tous les métiers.

Cependant, ce sont les Maures qui ont accaparé le haut commerce. Il n'y a pas de jour qu'ils n'expédient de grandes embarcations pleines de riz, de mil, de coton, d'étoffes, de miel, de beurre végétal et d'autres denrées indigènes.

Malgré ce grand mouvement commercial, Djenné se voyait atteinte dans sa prospérité. Le chef du pays, Sego Ahmadou, animé d'un fanatisme exagéré, faisait à cette époque une guerre acharnée aux Bambaras de Sego, qu'il voulait rallier à l'étendard du Prophète. Cette lutte causait le plus grand tort au trafic de Djenné, car elle interceptait les communications avec Yamina, Sansanding, Bamakou, Bouré et une immense étendue de pays. Cette ville n'était donc plus, au moment où Caillié la visita, le point central du commerce, et c'étaient Yamina, Sansanding et Bamakou qui en étaient devenues les principaux entrepôts.

Les femmes de Djenné auraient cru manquer à leur sexe, si elles n'avaient fait preuve de coquetterie. Les élégantes se passent un anneau ou des verroteries dans le nez, et celles qui sont moins riches y suspendent un morceau de soie rose.

Pendant le long séjour que Caillié fit à Djenné, il fut comblé de soins et d'attentions par les Maures, auxquels il avait raconté la fable relative à sa naissance et à son enlèvement par l'armée d'Égypte.

Le 23 mars, le voyageur s'embarqua sur le Niger pour Tembouctou, dans une grande embarcation sur laquelle le chérif, gagné par le don d'un parapluie, lui avait procuré passage. Il emportait des lettres de recommandation pour les principaux habitants de cette ville.

Caillié passa devant le joli village de Kera, devant Taguetia, Sankha-Guibila, Diébé et Isaca, près duquel le fleuve est rejoint par un grand bras, qui, parti de Sego, forme un coude immense; il vit Ouandacora, Ouanga, Corocoïla, Cona, et aperçut, le 2 avril, l'embouchure du grand lac Débo.

«On voit la terre de tous les côtés du lac, dit Caillié, excepté à l'ouest, où il se déploie comme une mer intérieure. En suivant sa côte nord, dirigée à peu près O.-N.-O., dans une longueur de quinze milles, on laisse à gauche une langue de terre plate, qui avance dans le sud de plusieurs milles; elle semble fermer le passage du lac et forme une espèce de détroit. Au delà de cette barrière, le lac se prolonge dans l'ouest à perte de vue. La barrière que je viens de décrire divise ainsi le lac Débo en deux, l'un supérieur, l'autre inférieur. Celui où les embarcations passent et où se trouvent trois îles est très grand; il se prolonge un peu à l'est et est entouré d'une infinité de grands marais.»

Puis, tour à tour, défilèrent devant les yeux du voyageur Gabibi, village de pêcheurs, Didhiover, Tongom, dans le pays des Dirimans, contrée qui s'étend très loin dans l'est, Co, Do, Sa, port très commerçant, Barconga, Leleb, Garfolo, Baracondié, Tircy, Talbocoïla, Salacoïla, Cora, Coratou, où les Touaregs exigent un péage des bateaux qui passent sur le fleuve, et enfin Cabra, bâtie sur une éminence à l'abri des débordements du Djoliba et qui sert de port à Tembouctou.

Le 20 avril, Caillié débarqua et se mit en route pour cette ville, dans laquelle il entra au coucher du soleil.

Caillié passe le Ba-Fing. (Page 123.)

«Je voyais donc cette capitale du Soudan, s'écrie notre voyageur, qui depuis si longtemps était le but de tous mes désirs! En entrant dans cette cité mystérieuse, objet des recherches des nations civilisées de l'Europe, je fus saisi d'un sentiment inexprimable de satisfaction. Je n'avais jamais éprouvé une sensation pareille, et ma joie était extrême. Mais il fallut en comprimer les élans; ce fut au sein de Dieu que je confiai mes transports. Avec quelle ardeur je le remerciai de l'heureux succès dont il avait couronné mon entreprise! Que d'actions de grâces j'avais à lui rendre pour la protection éclatante qu'il m'avait accordée au milieu de tant d'obstacles et de périls qui paraissaient insurmontables! Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j'avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente. Je m'étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une tout autre idée; elle n'offre au premier aspect qu'un amas de maisons en terre mal construites; dans toutes les directions, on ne voit que des plaines immenses de sable mouvant, d'un blanc tirant sur le jaune, et de la plus grande aridité. Le ciel à l'horizon est d'un rouge pâle; tout est triste dans la nature; le plus grand silence y règne; on n'entend pas le chant d'un seul oiseau. Cependant, il y a je ne sais quoi d'imposant à voir une grande ville élevée au milieu des sables, et l'on admire les efforts qu'ont eu à faire ses fondateurs. En ce qui regarde Tembouctou, je conjecture qu'antérieurement le fleuve passait près de la ville; il en est maintenant éloigné de huit milles au nord et à cinq milles de Cabra, dans la même direction.»

Vue d'une partie de Tembouctou.
(Fac-simile. Gravure ancienne.)

Ni aussi grande ni aussi peuplée que Caillié s'attendait à la trouver, Tembouctou manque absolument d'animation. On n'y voit pas entrer continuellement des caravanes comme à Djenné. Il n'y a pas non plus cette affluence d'étrangers qu'on rencontre dans cette dernière ville, et le marché, qui se tient à trois heures, à cause de la chaleur excessive, semble désert.

Tembouctou est habitée par des nègres Kissours, qui paraissent très doux et s'adonnent au commerce. L'administration n'existe pas; il n'y a, à proprement parler, aucun pouvoir; chaque ville, chaque village a son chef. Ce sont les mœurs des anciens patriarches. Beaucoup de Maures, établis dans cette ville, s'adonnent au négoce et y font rapidement fortune, car ils reçoivent des marchandises en consignation d'Adrar, de Tafilet, de Touat, d'Ardamas, d'Alger, de Tunis et de Tripoli.

C'est à Tembouctou qu'est apporté à dos de chameau tout le sel des mines de Toudeyni. Il est en planches, liées ensemble par de mauvaises cordes faites avec une herbe qui croît dans les environs de Tandaye.

L'enceinte de Tembouctou, qui affecte la forme d'un triangle, peut avoir trois milles de tour. Les maisons de la ville sont grandes, peu élevées et construites en briques rondes. Les rues sont larges et propres. Enfin, on compte sept mosquées, surmontées d'une tour en brique, d'où le muezzin appelle les fidèles à la prière. En y comprenant la population flottante, on ne trouve guère dans cette capitale du Soudan que dix à douze mille habitants.

Située au milieu d'une immense plaine mouvante de sable blanc, Tembouctou n'a d'autres ressources que l'exploitation du sel, la terre y étant impropre à toute espèce de culture. C'est au point que, si les Touaregs interceptaient complètement les nombreuses flottilles qui viennent du Djoliba inférieur, les habitants seraient dans la plus affreuse disette.

La proximité de ces tribus errantes, leurs exigences, sans cesse renouvelées, sont une gêne perpétuelle pour le commerce. Tembouctou est continuellement pleine de gens qui viennent arracher ce qu'ils appellent des présents, mais ce que l'on pourrait, à plus juste raison, nommer des contributions forcées. Quand le chef des Touaregs arrive à Tembouctou, c'est une calamité publique. Pendant deux mois, il reste dans la ville, nourri, ainsi que sa nombreuse suite, aux frais des habitants, et ne s'en va qu'après avoir reçu de riches cadeaux.

La terreur a étendu la domination de ces tribus errantes sur tous les peuples voisins, qu'ils pillent et exploitent sans merci.

Le costume des Touaregs ne diffère que par la coiffure de celui des Arabes. Jour et nuit, ils portent une bande de toile de coton, qui leur voile les yeux et qui, descendant jusqu'au milieu du nez, les oblige à lever la tête pour y voir. La même bande, après avoir fait une ou deux fois le tour de leur tête, vient leur cacher la bouche et descend jusqu'au-dessous du menton. On ne leur voit donc que le bout du nez.

Parfaits cavaliers, montés sur des chevaux excellents ou des chameaux rapides, les Touaregs sont armés d'une lance, d'un bouclier et d'un poignard. Ce sont les écumeurs du désert, et la quantité de caravanes qu'ils ont pillées ou mises à contribution est innombrable.

Il y avait quatre jours que Caillié était à Tembouctou, lorsqu'il apprit le départ de la caravane pour Tafilet. Sachant qu'il n'en sortirait pas d'autre avant trois mois, et craignant toujours de se voir découvert, le voyageur se joignit à cette réunion de marchands, qui n'emmenait pas moins de six cents chameaux. Parti le 4 mai 1828, après avoir souffert atrocement de la chaleur et d'un vent d'est qui soulevait les sables du désert, Caillié atteignit, cinq jours plus tard, El-Arouan, ville sans ressources par elle-même, qui sert d'entrepôt aux sels de Toudeyni, exportés à Sansanding, sur les bords du Djoliba.

C'est à El-Arouan qu'arrivent les caravanes de Tafilet, de Mogador, du Drah, de Touat et de Tripoli, avec des marchandises européennes, qu'elles viennent échanger contre l'ivoire, l'or, les esclaves, la cire, le miel et les étoffes du Soudan.

Le 19 mai 1828, la caravane quittait El-Arouan pour gagner le Maroc, à travers le Sahara.

La chaleur accablante, les tourments de la soif, les privations de tout genre, les fatigues et la blessure que le voyageur se fit en tombant de chameau, lui furent moins sensibles que les vexations, les railleries, les insultes continuelles qu'il eut à souffrir tout aussi bien de la part des Maures que des esclaves. Ces gens savaient toujours trouver de nouveaux prétextes pour se moquer des habitudes ou de la maladresse de Caillié; ils allaient même jusqu'à le frapper et à lui jeter des pierres, aussitôt qu'il avait le dos tourné.

«Les Maures me disaient souvent avec mépris, raconte Caillié: «Tu vois bien cet esclave? Eh bien, je le préfère à toi; juge combien je t'estime.» Cette insolente dérision était accompagnée de rires immodérés.»

C'est dans ces conditions misérables que Caillié passa par les puits des Trarzas, auprès desquels on trouve du sel en quantité, d'Amoul-Gagim, d'Amoul-Taf, d'El-Ekreif, ombragés par un joli bosquet de dattiers, de roseaux et de jonc, de Marabouty et d'El-Harib, aux habitants d'une malpropreté absolument repoussante.

Le territoire d'El-Harib est compris entre deux chaînes de petites montagnes qui le séparent du Maroc, dont il est tributaire. Ses habitants, partagés en plusieurs tribus nomades, font de l'élève des chameaux leur principale occupation. Ils seraient heureux et riches, s'ils ne payaient de forts tributs aux Berbers, qui trouvent encore moyen de les harceler sans cesse.

Le 12 juillet, la caravane quittait El-Harib et pénétrait, onze jours plus tard, dans le pays de Tafilet, aux majestueux dattiers. A Ghourland, Caillié fut assez bien accueilli par les Maures, mais ne put être reçu dans leurs maisons, parce que les femmes, qui ne doivent voir d'autres hommes que ceux de leur famille, pourraient être exposées aux regards indiscrets d'un étranger.

Caillié visita le marché, qui se tient trois fois la semaine auprès d'un petit village nommé Boheim, à trois milles de Ghourland, et fut étonné de la variété des objets qui l'approvisionnaient: légumes, fruits indigènes, luzerne, volailles, moutons, tout s'y trouvait à profusion. Des marchands d'eau, avec des outres pleines, se promenaient dans le marché, une sonnette à la main, pour avertir ceux qui voulaient boire, car il faisait une chaleur accablante. Les monnaies du Maroc et d'Espagne étaient seules reçues.

L'arrondissement de Tafilet compte un certain nombre de gros villages et de petites villes. Ghourland, L-Ekseba, Sosso, Boheim et Ressant, qui furent vues par le voyageur, pouvaient renfermer, chacune, douze cents habitants, tous propriétaires et marchands.

Le sol est très productif. On cultive beaucoup de blé, des légumes, quantité de dattiers, des fruits d'Europe et du tabac. De fort beaux moutons, dont la laine, très blanche, sert à faire de jolies couvertures, des bœufs, d'excellents chevaux, des ânes et quantité de mulets, telles sont les richesses naturelles du Tafilet.

Comme à El-Drah, beaucoup de juifs habitent les mêmes villages que les mahométans; ils y sont très malheureux, vont presque nus, et sont sans cesse insultés ou frappés. Brocanteurs, cordonniers, forgerons, porteurs, quel que soit le métier qu'ils exercent ostensiblement, ils prêtent tous de l'argent aux Maures.

Le 2 août, la caravane reprit sa marche, et, après avoir passé par Afilé, Tanneyara, Marca, M-Dayara, Rahaba, L-Eyarac, Tamaroc, Aïn-Zeland, El-Guim, Guigo, Soforo, Caillié arriva à Fez, où il ne fit qu'un court séjour, et gagna Rabat, l'ancienne Salé. Épuisé par cette longue marche, n'ayant pour se soutenir que quelques dattes, obligé de recourir à la charité des musulmans, qui le renvoyaient le plus souvent sans lui rien donner, ne trouvant dans cette ville, comme agent consulaire de France, qu'un juif du nom d'Ismayl, qui, par crainte de se compromettre, refusa d'embarquer Caillié sur un brick portugais allant à Gibraltar, le voyageur saisit avec empressement une occasion inopinée qui se présenta de se rendre à Tanger. Il y fut bien reçu par le vice-consul, M. Delaporte, qui le traita comme son propre fils, écrivit aussitôt au commandant de la station française de Cadix, et le fit embarquer, sous les habits de matelot, sur une corvette venue pour le chercher.

Ce fut, dans le monde savant, une nouvelle bien inattendue que celle du débarquement à Toulon d'un jeune Français qui revenait de Tembouctou. Avec le seul appui de son courage inébranlable, à force de patience, il venait de mener à bonne fin une exploration pour laquelle les Sociétés de Géographie de Londres et de Paris avaient promis de fortes récompenses. Seul, pour ainsi dire sans ressources, sans l'aide du gouvernement, en dehors de toute Société scientifique, par la seule force de sa volonté, il avait réussi et venait d'éclairer d'un jour tout nouveau une immense partie de l'Afrique!

Caillié n'était certes pas le premier Européen qui eût vu Tembouctou. L'année précédente, le major anglais Laing avait pu pénétrer dans cette cité mystérieuse, mais il avait payé de la vie cette exploration dont nous allons tout à l'heure raconter les émouvantes péripéties.

Caillié, lui, revenait en Europe et rapportait le curieux journal de voyage que nous venons d'analyser. Si sa profession de foi musulmane avait empêché Caillié de faire des observations astronomiques, s'il n'avait pu librement dessiner et prendre ses notes, ce n'avait été cependant qu'au prix de cette apparente apostasie qu'il avait pu parcourir ces pays fanatiques où le nom chrétien était en exécration.

Que d'observations curieuses, que de détails nouveaux et précis! Quelle immense contribution à la connaissance des pays africains! Si, par deux voyages successifs, Clapperton avait réussi à traverser l'Afrique de Tripoli à Benin, dans un seul Caillié venait de la traverser du Sénégal au Maroc, mais au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances et de quelle misère! Tembouctou était enfin connue, ainsi que cette route nouvelle des caravanes à travers le Sahara, par les oasis de Tafilet et d'El-Harib.

Les secours que la Société de Géographie envoya aussitôt au voyageur, le prix de dix mille francs qu'elle lui décerna, la croix de la Légion d'honneur dont il fut gratifié, l'accueil empressé des sociétés savantes, la notoriété et la gloire qui s'attachèrent au nom de Caillié, tout cela fut-il suffisant pour payer les tortures physiques et morales du voyageur? Nous devons le croire. Lui-même, en maint endroit de sa narration, proclame que le désir d'augmenter par ses découvertes le renom de la France, sa patrie, put seul, en bien des circonstances, l'aider à supporter les affronts dont il était abreuvé et les souffrances qui l'assaillirent continuellement. Honneur donc au patient voyageur, au patriote sincère, au grand découvreur!

Il nous reste à parler de l'expédition dans laquelle Alexandre Gordon-Laing allait trouver la mort. Mais, avant d'aborder le récit de ce voyage dramatique, forcément succinct, puisque le journal des voyageurs nous fait défaut, il convient de donner quelques détails et sur l'officier qui en fut la victime et sur une excursion très curieuse dans le Timanni, le Kouranko et le Soulimana,—excursion pendant laquelle Laing découvrit les sources du Djoliba.

Né à Edimbourg en 1794, Laing était entré dans l'armée anglaise à l'âge de seize ans et n'avait pas tardé à s'y distinguer. En 1820, il se trouvait à Sierra-Leone, comme lieutenant faisant fonctions d'aide de camp auprès de sir Charles Maccarthy, gouverneur général de l'Afrique occidentale. A cette époque, la guerre sévissait entre Amara, l'almamy des Mandingues, et l'un de ses principaux chefs, appelé Sannassi. Le commerce de Sierra-Leone n'était déjà pas très florissant. Cet état de choses lui avait porté un coup fatal. Maccarthy, désireux d'y porter remède, résolut d'intervenir et d'amener une réconciliation entre les deux chefs. Il jugea donc à propos d'envoyer une ambassade à Kambia, sur les rives du Scarcies, et de là à Malacoury et au camp des Mandingues. Le caractère entreprenant de Gordon-Laing, son habileté, son courage à toute épreuve, le désignaient au choix du gouverneur, qui lui remit, le 7 janvier 1822, des instructions dans lesquelles il lui recommandait de s'informer de l'état de l'industrie du pays, de sa topographie, et de pressentir la façon de penser des habitants sur l'abolition de l'esclavage.

Une première entrevue avec Yareddi, général des troupes soulimas qui accompagnaient l'almamy, prouva que les nègres de ces contrées n'avaient encore que des données bien vagues sur la civilisation européenne et que leurs relations avec les blancs n'avaient pas été fréquentes.

«Chaque partie de notre habillement, dit le voyageur, était pour lui un sujet d'étonnement. Me voyant ôter mes gants, il resta stupéfait, couvrit de ses mains sa bouche ouverte de surprise, et finit par s'écrier: Allah Akbar! (Dieu miséricordieux), il vient d'enlever la peau de ses mains! S'étant peu à peu familiarisé avec notre aspect, il frotta alternativement les cheveux de M. Mackie, un chirurgien qui accompagnait Laing, et les miens, puis, éclatant de rire, il dit: «Non, ce ne sont pas des hommes!» Il demanda, à plusieurs reprises, à mon interprète si nous avions des os.»

Ces excursions préliminaires, pendant lesquelles Laing avait constaté que beaucoup de Soulimas possédaient quantité d'or et d'ivoire, le déterminèrent à proposer au gouverneur d'entreprendre l'exploration des pays situés à l'est de la colonie—pays dont les productions et les ressources mieux connues pourraient alimenter le commerce de Sierra-Leone.

Maccarthy approuva les idées de Laing et les soumit au conseil. Il fut décidé que Laing serait autorisé à pénétrer dans le pays des Soulimas, en prenant la route qui lui semblerait la plus commode pour les communications futures.

Parti de Sierra-Leone le 16 avril, Laing s'embarqua sur la Rockelle et arriva bientôt à Rokon, ville principale du Timanni. Son entrevue avec le chef de cette ville fut singulièrement amusante. Pour lui faire honneur, Laing, qui l'avait vu entrer dans la cour où devait avoir lieu la réception, fit tirer une salve de dix coups de fusil. Au bruit de cette décharge, le roi s'arrêta, recula et prit la fuite, après avoir regardé le voyageur d'un air furieux. On eut beaucoup de peine à faire revenir ce souverain pusillanime. Enfin, il rentra et, s'asseyant sur son fauteuil d'étiquette avec solennité, il interrogea le major:

«Pourquoi avez-vous tiré des coups de fusil?

—Pour vous faire honneur; c'est toujours au bruit de l'artillerie que sont accueillis les souverains européens.

—Pourquoi ces fusils étaient-ils dirigés vers la terre?

—Afin que vous ne puissiez vous méprendre sur nos intentions.

—Des cailloux m'ont volé au visage. Pourquoi n'avez-vous pas tiré en l'air?

—Pour ne pas mettre le feu au toit de chaume de vos maisons.

—A la bonne heure. Donne-moi du rhum.»

Inutile d'ajouter que l'entrevue, dès que le major eut accédé aux désirs du roi, devint on ne peut plus cordiale.

Le portrait de ce souverain d'une partie du Timanni mérite à plus d'un titre de figurer dans notre galerie, et c'est le cas de rappeler ce dicton: Ab uno disce omnes.

CARTE DU VOYAGE DE RENÉ CAILLIÉ

Ba-Simera était âgé de quatre-vingt-dix ans; «il avait la peau bigarrée et très ridée, de sorte qu'elle ressemblait plus à celle d'un alligator qu'à celle d'un homme; des yeux d'un vert sombre et très enfoncés; une barbe blanche et tortillée qui descendait à deux pieds au-dessous de son menton. De même que le roi de la rive opposée, il portait un collier de grains de corail et de dents de léopard; son manteau était brun et aussi sale que sa peau; ses jambes, gonflées comme celles d'un éléphant, n'étaient pas entièrement couvertes par un pantalon de toile de coton qui, dans l'origine, était peut-être blanche; mais, ayant été porté depuis plusieurs années, il avait pris une teinte verdâtre. Pour marque de sa dignité, ce chef tenait à la main un bâton auquel étaient suspendus des grelots de différentes dimensions.»

Laing aperçut la montagne de Loma. (Page 140.)

Comme ses prédécesseurs en Afrique, l'explorateur dut longuement discuter les droits de passage et les gages des porteurs; mais, grâce à sa fermeté, Gordon Laing sut se dérober aux exigences des rois nègres. Toma, où l'on n'avait jamais vu d'homme blanc, Balandeco, Roketchnick, dont le voyageur détermina la position par 12° 11´ de longitude à l'ouest de Greenwich et par 8° 30´ de latitude nord, Maboung, au delà d'une rivière fort large qui coule au nord de la Rockelle, Ma-Yosso, ville principale de la frontière du Timanni, forment les différentes étapes de la route suivie par le major Laing.

Le voyageur avait rencontré dans ce pays une institution singulière, espèce de franc-maçonnerie, portant le nom de «pourrah», dont Caillié avait déjà constaté l'existence sur les bords du Rio-Nunez.

«Son pouvoir, affirme Laing, l'emporte même sur celui des chefs des divers territoires. Tout ce qu'elle fait est enveloppé dans les ténèbres et couvert du mystère le plus profond. Jamais ses actes ne donnent lieu à la moindre enquête de la part de l'autorité, jamais même leur justice n'est mise en question. J'ai essayé inutilement de remonter à l'origine et aux causes de la formation de cette association extraordinaire; j'ai des motifs de supposer qu'aujourd'hui elles sont inconnues de la généralité des Timanniens et que peut-être elles le sont des membres mêmes du pourrah, dans un pays où il n'existe aucun monument traditionnel, soit dans les écrits, soit dans les chants...»

Le Timanni, d'après les renseignements que Laing put se procurer, serait divisé en quatre territoires, dont les chefs s'arrogent le titre de roi.

Le sol est assez fertile et produirait en abondance du riz, des ignames, de la cassave, des arachides et des bananes, n'était le caractère paresseux, indolent, débauché, avaricieux, des habitants, qui s'adonnent avec une émulation regrettable à l'ivrognerie.

«Je crois, dit Laing, qu'une certaine quantité de houes, de fléaux, de râteaux, de pelles et d'autres outils communs serait bien reçue par ce peuple, si l'on avait soin de lui en enseigner l'usage. Ces choses lui conviendraient mieux pour son intérêt et pour le nôtre que les fusils, les chapeaux retapés et les habits de charlatan qu'on a coutume de lui fournir.»

Malgré ce vœu philanthropique du voyageur, les choses n'ont pas changé depuis cette époque. On rencontre toujours chez les nègres la même passion pour les liqueurs fortes, et l'on voit encore leurs roitelets, coiffés d'un chapeau qui imite le soufflet d'un accordéon, revêtir, sans chemise, un habit bleu à boutons de cuivre. Nous devons à la vérité de dire que ce sont là leurs costumes de cérémonie.

Le sentiment maternel ne parut pas au voyageur être très développé chez les Timanniennes, car, deux fois, des femmes lui proposèrent d'acheter leurs enfants et l'accablèrent d'injures parce qu'il ne voulut pas y consentir. Quelques jours plus tard, un grand tumulte s'élevait contre Laing, l'un de ces blancs qui, en arrêtant la traite, avaient porté un coup sensible à la prospérité du pays.

Le première ville qu'on trouve en entrant dans le Kouranko est Ma-Boum. Il est curieux de noter en passant les sentiments que la vue de l'activité des habitants inspira au major Laing.

«J'entrai dans la ville, raconte-t-il, au coucher du soleil, et j'éprouvai d'abord une impression extrêmement favorable pour les habitants. Ils revenaient de leur travail; on reconnaissait que tous avaient été occupés pendant la journée. Les uns avaient préparé les champs pour la récolte, que les pluies très prochaines allaient favoriser; d'autres enfermaient dans des enclos le bétail, dont les flancs lisses et la bonne apparence annonçaient qu'il était nourri dans de gras pâturages. Le dernier coup de marteau du forgeron retentissait aux oreilles; le tisserand mesurait la quantité de toile qu'il avait fabriquée depuis le matin, et le tanneur enfermait dans un sac ses étuis à couteau, ses poches et ses autres objets artistement travaillés et colorés. Le muezzin, perché à l'entrée de la mosquée, répétait d'une voix grave et à intervalles mesurés le cri d'Allah Akhbar, pour appeler les dévots musulmans à la prière du soir.»

Ce tableau, reproduit par un Marilhat ou un Henri Regnault dans un paysage où la lumière éclatante du soleil commence à se fondre en teintes vertes et roses, ne pourrait-il porter ce titre si souvent employé pour peindre semblable épisode dans nos climats brumeux: le Retour des champs?

«Cette scène, continue le voyageur, par la nature et par le sentiment qu'elle inspirait, formait un contraste agréable avec le bruit, la confusion et la dissipation qui règnent à la même heure dans une ville timannienne; mais il ne faut pas se fier aux apparences, et j'ajoute avec beaucoup de regret que la conduite des Kourankoniens ne contribua nullement à justifier la bonne opinion que j'avais d'abord conçue d'eux.»

Le voyageur passa successivement à Koufoula, où il reçut un accueil bienveillant, traversa un pays à l'aspect agréablement varié, dont les montagnes du Kouranko formaient l'arrière-plan, s'arrêta à Simera, où le chef chargea son «guiriot» de chanter la venue de l'étranger; mais les maisons mal construites et couvertes d'un mauvais chaume laissaient filtrer la pluie, si bien qu'après un orage, comme la fumée n'avait pour s'échapper que les interstices du toit, Laing ressemblait plus, suivant ses propres paroles, à un ramoneur à demi décrassé qu'à l'étranger blanc du roi de Simera.

Laing visita ensuite la source du Tongolellé, affluent de la Rockelle, et quitta le Kouranko pour entrer dans le Soulimana.

Le Kouranko, dont le voyageur n'avait visité que la lisière, est d'une étendue considérable, et se divise en un grand nombre de petits États.

Les habitants ressemblent aux Mandingues par la langue et le costume, mais ils ne sont ni aussi bien faits ni aussi intelligents. Ils ne professent pas l'islamisme et ont une confiance illimitée dans leurs grigris.

Assez industrieux, ils savent coudre et tisser. Le principal objet de leur commerce est le bois de rose ou «cam», qu'ils exportent vers la côte. Les productions du pays sont à peu près les mêmes que celles du Timanni.

Komia, par 9° 22´ de latitude nord, est la première ville du Soulimana. Laing vit ensuite Semba, cité riche et populeuse, où il fut reçu par une bande de musiciens, qui l'accueillirent par leurs fanfares les plus assourdissantes, sinon les plus harmonieuses, et il parvint enfin à Falaba, capitale du pays.

Des témoignages d'estime tout particuliers lui furent donnés par le roi. Celui-ci avait réuni de nombreux corps de troupes dont il passa la revue, auxquels il fit exécuter différentes manœuvres et qui se livrèrent à une longue et curieuse fantasia, tandis que le bruit des tambours, les sons du violon et des autres instruments particuliers au pays écorchaient les oreilles du voyageur. Puis de nombreux «guiriots» se succédèrent pour chanter les louanges du roi, l'arrivée du major, les conséquences heureuses qu'aurait sa venue pour la prospérité du pays et le développement du commerce.

Laing profita de si heureuses dispositions pour demander au roi la permission de visiter les sources du Niger. Celui-ci lui fit à plusieurs reprises de fortes objections sur le danger de cette expédition; mais, sur les instances du voyageur et considérant que «son cœur soupirait après l'eau», il lui accorda enfin la permission qu'il sollicitait avec tant d'insistance.

Laing n'était pas à deux heures de Falaba que l'autorisation était révoquée et qu'il devait renoncer à une course qu'il considérait à bon droit comme très importante.

Il obtint, quelques jours plus tard, la permission de visiter la source de la Rockelle, ou Salé-Kongo, rivière dont, avant lui, on ne connaissait guère le cours au delà de Rokon.

Du haut d'un rocher élevé, Laing aperçut la montagne de Loma, la plus haute de toute la chaîne dont elle fait partie.

«On me montra, dit-il, le point d'où sortait le Niger; il me parut de niveau avec l'endroit où je me trouvais, c'est-à-dire à près de seize cents pieds au-dessus du niveau de la mer, car la source de la Rockelle, que je venais de mesurer, est à 1,400 pieds. Ayant exactement déterminé la position de Konkodongoré et de la hauteur sur laquelle je me trouvais, la première par observation et la seconde par estime, il me fut facile de fixer le gisement du Loma. Je ne puis me tromper beaucoup en donnant aux sources du Niger 9° 25´ de latitude nord et 9° 45´ de longitude occidentale.»

Le major Laing avait passé trois mois dans le Soulimana et y avait fait de nombreuses excursions. C'est une contrée extrêmement pittoresque, entrecoupée de collines, de grandes vallées et de prairies fertiles, bordées de bois et ornées de massifs d'arbres touffus.

Le terrain est fertile et exige peu de travail préparatoire; les récoltes sont abondantes, et le riz y vient très bien. Les bœufs, les moutons, les chèvres, une volaille d'une petite espèce, quelques chevaux, sont les animaux domestiques des Solimas. Les bêtes sauvages, assez nombreuses, sont l'éléphant, le buffle, une espèce d'antilope, des singes et des léopards.

Falaba, dont le nom vient du Fala-Ba, rivière sur laquelle elle est située, peut avoir un mille et demi de long sur un mille de large. Les maisons y sont très rapprochées comparativement aux autres villes de l'Afrique, et elle possède une population de six mille habitants.

Sa position comme place forte est bien choisie. Élevée sur une éminence au milieu d'une plaine inondée pendant la saison des pluies, elle est entourée d'une palissade en bois très dur, capable de résister à toutes les machines de guerre moins puissantes que l'artillerie.

Singulière observation: dans ce pays, les hommes et les femmes semblent avoir fait échange d'occupations. Ces dernières ont en partage tous les travaux de la culture, à l'exception des semailles et de la moisson; elles bâtissent les maisons et font l'office de maçon, de barbier et de chirurgien; les hommes s'occupent de la laiterie, vont traire les vaches, cousent et lavent le linge.

Le 17 septembre, Laing reprenait le chemin de Sierra-Leone, chargé des présents du roi, et, après avoir été accompagné jusqu'à plusieurs milles de distance par une foule considérable, il regagnait la colonie anglaise sans accident.

En résumé, cette course de Laing à travers le Timanni, le Kouranko et le Soulimana, n'était pas sans importance. Elle nous révélait des pays dans lesquels aucun Européen n'avait encore pénétré. Elle nous initiait aux mœurs, à l'industrie, au commerce des habitants comme aux productions de la contrée. En même temps, le cours et la source de la Rockelle étaient connus, et on avait pour la première fois des données certaines sur la source du Djoliba. Si le voyageur n'avait pu la voir par lui-même, il s'en était cependant assez approché pour en fixer la position d'une manière approximative.

Les résultats que Laing avait obtenus dans ce voyage ne firent qu'exalter sa passion des découvertes. Aussi résolut-il de tout tenter pour pénétrer jusqu'à Tembouctou.

Le 17 juin 1825, le voyageur s'embarquait à Malte pour Tripoli et quittait cette ville avec une caravane de laquelle faisait partie Hatita, prince Targhi ou Touareg, ami du capitaine Lyon, qui allait l'accompagner jusqu'à Touat. Après être resté deux mois entiers à Ghadamès, Laing abandonnait cette oasis au mois d'octobre et gagnait Inçalah, dont il assignait la position bien plus à l'occident qu'on ne le supposait. Après un séjour dans cette oasis qui dura depuis le mois de novembre 1825 jusqu'en janvier 1826, le major atteignit l'Ouadi Touat, se proposant d'aller ensuite à Tembouctou, de faire le tour du lac Djenné ou Dibbie, de visiter le pays de Melli et de suivre le cours du Djoliba jusqu'à son embouchure. Il serait ensuite revenu sur ses pas jusqu'à Sockatou, aurait visité le lac Tchad et aurait essayé de gagner le Nil. C'était là, on le voit, un projet grandiose, mais terriblement chanceux.

Au sortir de Touat, la caravane dont Laing faisait partie fut assaillie par des Touaregs, disent les uns, par des Berbiches, tribu voisine du Djoliba, au dire des autres.

«Laing, reconnu pour chrétien, raconte Caillié, qui recueillit ces renseignements à Tembouctou, fut horriblement maltraité; on ne cessa de le frapper avec un bâton que lorsqu'on le crut mort. Je suppose qu'un autre chrétien, qu'on me dit avoir péri sous les coups, était quelque domestique du major. Les Maures de la caravane de Laing le relevèrent et parvinrent, à force de soins, à le rappeler à la vie. Dès qu'il eut repris connaissance, on le plaça sur son chameau, où il fallut l'attacher tant il était faible et incapable de se soutenir. Les brigands ne lui avaient rien laissé; la plus grande partie de ses marchandises avait été pillée.»

Arrivé à Tembouctou le 18 août 1826, Laing guérit de ses blessures. Sa convalescence fut lente, mais du moins ne fut pas troublée par les vexations des habitants, grâce aux lettres de recommandation qu'il avait apportées de Tripoli, grâce aux soins dévoués de son hôte, qui était tripolitain.

Laing, d'après ce qu'un vieillard rapporta à Caillié,—ce qui semble bien extraordinaire,—n'avait pas quitté son costume européen et se proclamait envoyé par le roi d'Angleterre, son maître, pour visiter Tembouctou et décrire les merveilles que cette ville renferme.

«Il paraît, ajoute le voyageur français, que Laing en avait tiré le plan devant tout le monde, car ce même Maure me raconta, dans son langage naïf et expressif, qu'il avait «écrit» la ville et tout ce qu'elle contenait.»

Dès qu'il eut visité Tembouctou en détail, Laing, qui avait des raisons particulières pour se défier des Touaregs, alla, de nuit, visiter Cabra et contempler le Djoliba. Le major, au lieu de revenir en Europe par le Grand Désert, désirait vivement passer par Djenné et Sego afin de gagner les établissements français du Sénégal; mais à peine eut-il touché quelques mots de ce projet aux Foulahs accourus pour le voir, qu'ils déclarèrent ne pouvoir souffrir qu'un «nazareh» mît le pied sur leur territoire, et d'ailleurs, s'il l'osait, ils sauraient l'en faire repentir.

Laing dut donc choisir la route d'El-Arouan, où il espérait rallier une caravane de marchands maures qui portaient du sel à Sansanding. Mais il n'avait pas quitté Tembouctou depuis cinq jours, que la caravane dont il faisait partie fut rejointe par un fanatique, le cheik Hamed-ould-Habib, chef de la tribu de Zaouat. Laing fut aussitôt arrêté sous prétexte qu'il était entré sans permission sur le territoire de la tribu. Sollicité d'embrasser l'islamisme, le major résista et déclara préférer la mort à l'apostasie. Sur l'heure, le cheik et ses sicaires discutèrent le genre de supplice de leur victime, qui fut aussitôt étranglée par deux esclaves, et dont le corps fut abandonné dans le désert.

Tels sont les renseignements que Caillié put recueillir sur les lieux qu'il visitait, un an seulement après la mort du major Laing. Nous les avons complétés par quelques détails empruntés au Bulletin de la Société de Géographie, car, avec le voyageur, ont à jamais disparu et son journal de voyage et les observations qu'il avait pu recueillir.

Il a été raconté précédemment comment le major Laing avait pu déterminer approximativement la source du Djoliba. Nous avons décrit en outre les tentatives faites par Mungo-Park et Clapperton pour l'exploration du cours moyen de ce fleuve. Il nous reste à narrer les voyages qui eurent pour but la reconnaissance de son embouchure et de son cours inférieur. Le premier en date et le plus concluant est celui de Richard Lander, l'ancien domestique de Clapperton.

Richard Lander et son frère John avaient proposé au gouvernement anglais de se rendre en Afrique, pour explorer le cours du Niger jusqu'à son embouchure. Leur offre fut aussitôt acceptée, et ils s'embarquèrent sur un bâtiment de l'État pour Badagry, où ils arrivèrent le 19 mars 1830.

Le souverain du pays, Adouly, dont Richard Lander avait conservé le meilleur souvenir, était triste. Sa ville venait d'être brûlée; ses généraux et ses meilleurs soldats avaient péri dans un combat contre les Lagos; lui-même n'avait échappé qu'avec peine à l'incendie qui avait dévoré sa maison et ses richesses.

Il lui fallait reconstituer son trésor: il résolut de le faire aux dépens des voyageurs. Ceux-ci n'obtinrent la permission de pénétrer dans l'intérieur du pays qu'après s'être vu dépouiller de leurs marchandises les plus précieuses. Ils durent encore signer des traites pour l'acquisition d'un bateau à canons avec cent hommes, pour deux poinçons de rhum, pour vingt barils de poudre, enfin pour une quantité de marchandises qu'ils savaient bien ne devoir jamais être livrées par ce souverain aussi insatiable qu'ivrogne.