Ne pouvant vous donner ni SCEPTRE, ni COURONNE,
Ni ce qui peut flatter les cœurs ambitieux,
Recevez ce SOUCY, qu'aujourd'huy je vous donne
Pour ceux que tous les jours me donnent vos beaux yeux.
Ce joli quatrain n'est-il pas d'un tour spirituel et d'une grâce parfaite!
Simon Arnauld, marquis de Pomponne [80], choisit avec délicatesse le Muguet, la Fleur de grenade et la Perce-Neige. Il traita avec goût ces trois sujets, qu'il signa du nom de De Briotte, sorte de pseudonyme dont le futur grand ministre ornait volontiers les productions poétiques de sa jeunesse.
D'Andilly le fils se décida pour le Soucy (sous le nom de Clytie) et la fleur de Thym; il se fit l'avocat de ces deux fleurs d'une manière si correctement adulatrice, que Julie d'Angennes dut prendre souvent plaisir à regarder le feuillet de vélin où elles s'épanouissaient dans leur élégance raffinée.
Desmarests, sieur de Saint-Sorlin [81], qu'on nommait le plus fou de tous les poëtes, et le meilleur poëte qui fût entre les fous, prouva, à l'occasion de la Guirlande, que s'il savait composer de longs et innombrables poëmes, il pouvait faire également de petits et délicieux madrigaux.—Il se présenta avec deux quatrains: l'un sur les Lys, l'autre sur la Violette; le premier d'un charme agréable, mais peut-être équivoque; le second tendrement expressif et d'un mouvement si emblématiquement vrai, qu'il l'emporte en franche beauté sur tous les autres madrigaux du recueil de Montausier. Il est impossible d'exprimer une prétention plus noble sous une forme aussi humblement séduisante. La Violette de Desmarests a conservé sa fraîcheur et son parfum délicat. Elle brille encore aujourd'hui dans tout son éclat, et la coquette petite fleur demeurera assurément immortelle dans notre poésie comme un parangon symbolique de grâce modeste et de timide hardiesse.
Le père Le Moyne [82], auteur du poëme héroïque de Saint Louis, fit par la suite une si ingénieuse Métamorphose de la Violette, que nous n'hésitons pas à la citer comme une charmante paraphrase du quatrain de Desmarests.
La voici:
L'humble et timide violette
Craint de montrer aux yeux du jour
L'infortune de son amour,
Depuis la faute qu'elle a faite.
Sans ajustement et sans fard,
Elle n'emprunte rien de l'art:
Son habit est simple et modeste,
Et son visage sans couleur,
Dans le repentir qui lui reste,
En fait un voile à sa douleur.
Sans avoir l'attrait ni la forme succincte du madrigal de Desmarests, l'œuvre du père Le Moyne est assez gracieuse pour figurer à sa suite.
Habert, l'abbé de Cérisy [83], celui-là même qui sut traiter avec un goût achevé un poëme d'environ 700 vers sur la métamorphose des yeux de Philis en Astres, pouvait d'autant plus aisément se faire l'interprète de la Rose et du Narcisse en faveur de Julie.—Il prêta à ces deux fleurs un langage de piquante courtoisie, qui, dans son exquise politesse, laisse percevoir le genre d'esprit de cet excellent écrivain.
La majesté des Lys tenta par deux fois Martin, sieur de Pinchesne [84], qui fit deux madrigaux sur ces fleurs royales.—Ce poëte ne fut pas divinement inspiré en cette occurrence, mais on ne saurait le juger sur cette œuvre de civilité: les Muses ne répondent pas toutes les fois qu'on les appelle, et le neveu de Voiture déploya assez de talent par la suite pour qu'on puisse le considérer comme le plus injustement négligé parmi les oubliés du XVIIe siècle.—De Pinchesne fut un des chantres les plus fidèles des beautés de Julie, et après la mort de Madame de Montausier il gravait encore sur son tombeau le sonnet suivant:
Tout ce qui peut rester d'une brillante vie,
Quand la mort en a mis la dépouille au tombeau,
Reste encore de Julie en un estat si beau
Qui d'honneurs immortels rend sa perte suivie.
Son âme, aux lois du temps cessant d'être asservie,
Ne se ferme aux rayons du céleste flambeau
Que pour s'ouvrir au jour d'un autre tout nouveau,
Dont elle est dans la gloire heureusement ravie.
Tandis que ses beaux ans furent en leur esté,
Jamais tant de vertu, d'esprit et de clarté
N'ont rendu parmi nous un mérite célèbre.
Ses beaux ans ne sont plus, mais son nom vit toujours,
Et la nuit ny l'oubli de l'empire funèbre
Jamais sous le soleil n'en borneront le cours.
Il nous reste à noter les huit poëtes qui, bornant leur ambition à un seul madrigal, choisirent avec recherche, sur les fertiles coteaux de l'Hélicon, la fleur unique dont ils devaient orner le front de Julie.
Commençons par Chapelain [85] et son altière Couronne Impériale, qui fut si goûtée à l'hôtel de Rambouillet. M. de Gaignères parle assez longuement dans sa Notice du sujet allégorique traité dans ce madrigal; nous ne jugerons donc que l'œuvre en elle-même.—Chapelain s'était si puissamment imposé à son époque, avant la pénible apparition de son poëme, que de fait il ne pouvait être médiocre. Les quelques pièces qu'il donnait en à-compte sur son colossal chef-d'œuvre, étaient saisies, admirées, exaltées avec une telle passion, que c'eût été un crime de ne pas s'extasier.—Aujourd'hui nous pouvons considérer la Couronne Impériale avec un sens plus rassis et exempt de ce prisme d'enthousiasme qui fit regarder le créateur de la Pucelle comme le premier poëte du monde, et, à l'avouer franchement, le madrigal de Chapelain nous semble légèrement boursouflé et d'une allure un peu trop majestueuse pour l'harmonie générale et l'ensemble bien caractérisé de la Guirlande.
Godeau [86], par contre, trouva pour sa Tulipe une forme fraîche et idyllique; il donna à son vers l'élégance et le tour agréable de la pastorale, et le madrigal du Nain de la princesse Julie est si honnêtement troussé et d'une physionomie si colorée que l'on s'étonne, en le regrettant, que M. de Vence ait presque exclusivement consacré son talent à rimer des psaumes et à versifier des méditations chrétiennes et des églogues sacrées.
D'Andilly le père [87] drapa royalement ses Lys, sous son inspiration. Ils dressent noblement la tête et donnent à Julie, dans un langage pompeux, les marques de la plus haute courtoisie.
Le vieux Gombaud [88], en vétéran du madrigal, paya d'un fier et magistral quatrain sur l'Amaranthe, les bontés et les douces attentions que les Rambouillet lui prodiguaient dans sa fortune adverse.
L'auteur des Historiettes, le calomniographe Tallemant des Réaux [89], montra un échantillon de son savoir-faire galant dans un madrigal sur les Lys, et il s'en tira assez délicatement pour recevoir tous les éloges.
Arnauld de Corbeville [90] emprunta le pinceau de Flore pour donner le plus vif coloris et les tons les plus fins à la fleur qu'il cueillit; sa Tulipe, superbe d'éclat, reste l'emblème du plus parfait amour sous la forme la plus élégante.
Habert de Montmor [91] eut le choix original; il rima sur une robuste mais modeste petite fleur: La blanche Perce-Neige prêta à l'imaginative de l'auteur une grâce et un esprit qui font de son madrigal un des plus réussis de la Guirlande.
Le marquis de Rambouillet [92] enfin, qui n'était assurément pas le courtisan ordinaire des Muses, essaya, pour la première fois peut-être, de les invoquer, afin de couronner son admirable fille. A travers la métamorphose de l'Hyacinthe qu'il choisit, il trouva matière à un aimable sixain, assez agréablement tourné pour faire honneur à un poëte de profession.
Avec le père de la princesse Aminte se termine notre étude sur la Guirlande. Nous aurions pu étendre cette Notice, l'augmenter de nombreuses pièces, y joindre des poésies à la louange de Julie, et faire ressortir davantage la flore de chaque madrigal; mais nous avons craint d'alourdir de trop de plomb le fragile canevas sur lequel se joue, en légères arabesques, la délicatesse des plus doux madrigaux.
Nous avons reproduit avec une grande exactitude, l'orthographe de la Guirlande de Julie, extrêmement surannée même pour l'époque où elle fut calligraphiée par le célèbre Jarry. Après avoir revu sur tous les textes connus le texte original de l'œuvre de Montausier, nous en avons minutieusement recueilli les variantes pour les placer à la fin de ce volume, et, sans vouloir parler du luxe typographique dont nous entourons cette réimpression, nous croyons, grâce aux sérieuses études auxquelles nous nous sommes livré, donner une édition justement recommandable par sa clarté, ses annotations, ses documents inédits et les soins scrupuleux que nous avons apportés dans les plus petits détails.
La Guirlande de Julie devait figurer dans notre collection des Poëtes de ruelles au XVIIe siècle.—Le concours de tant de brillants esprits, réunis pour une œuvre si fameuse qu'elle est, en quelque sorte devenue classique, est d'un vif attrait pour la savante curiosité des lettrés.—Nous ne prétendons pas cependant présenter au public un chef-d'œuvre littéraire: ces petites pièces de poésie, ainsi que nous le fait remarquer un bibliographe judicieux, ont un mérite assez mince quand on les considère séparées des peintures pour lesquelles elles ont été faites, et privées d'une circonstance unique dans l'histoire de la galanterie; mais, en souvenir et pour le respect que nous portons à Mlle de Rambouillet, la Guirlande de la princesse Julie restera toujours le livre de l'imagination la plus française, l'Anthologie galante la plus précieuse de notre littérature, et comme un monument d'illustre courtoisie, à cette époque admirable et de suprême politesse où le talent tenait à honneur de couronner dignement et de fleurs immortelles la vertu, le mérite et la beauté.
OCTAVE UZANNE.
LA
GVIRLANDE
DE
IVLIE,
pour
Mademoiselle de Rambouillet,
IVLIE-LVCINE
D'ANGENNES.
Escript par N. Jarry.
1641
ZEPHIRE A IVLIE [1].
Madrigal.
RECEVEZ, ô Nymphe adorable,
Dont les cœurs reçoiuent les loix,
Cette Covronne, plus durable
Que celle que l'on met sur la teste des Roys.
Les Fleurs dont ma main la compose
Font honte à ces Fleurs d'or qu'on voit au Firmament;
L'eau dont Permesse les arrose
Leur donne vne fraîcheur qui dure jncessamment:
Et tous les jours ma belle Flore,
Qui me chérit et que i'adore,
Me reproche, auecque courroux,
Que mes soupirs iamais pour elle
N'ont fait naistre de Fleur si belle
Que i'en ay fait naistre pour vous.
De M. le marquis DE MONTAUSIER.