III


PROJECTION EXTÉRIEURE




DÉPART


La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs
Et les granits du quai, la mer démente,
Tonnante et gémissante, en la tourmente
De ses houles montantes.

Les baraques et les hangars comme arrachés,
Et les grands ponts, noués de fer mais cravachés
De vent; les ponts, les baraques, les gares
Et les feux étagés des fanaux et des phares
Oscillent aux cyclones
Avec leurs toits, leurs tours et leurs colonnes.

Et ses hauts mâts craquants et ses voiles claquantes,
Mon navire d'à travers tout casse ses ancres;
Et, cap sur le zénith,
Bondit, vers la tempête,
Bête d'éclair, parmi la mer.

Dites, vers quel inconnu fou,
Et vers quels somnambuliques réveils,
Et vers quels au-delà et vers quels n'importe où
Convulsionnaires soleils?

Vers quelles démences et quels effrois
Et quels écueils, cabrés en palefrois,
Vers quel cassement d'or
De proue et de sabord,
Dites, vers quels mirages ou vers quels rires
Bondit le mors aux dents de mon navire?

Tandis qu'hélas! celle qui fut ma raison,
La main tendant ses pâles lampadaires,
Le regarde cingler, à l'horizon,
Du haut de vieux débarcadères.




UN SOIR


Et des bouches d'argent et des regards de pierre
Taisent immensément le glacial mystère
De ce minuit, dallé d'ennui.

En des cirques d'éther et d'or, seules et seules,
Les constellations tournent comme les meules
De ce minuit, dallé d'ennui

Des monuments silencieux et des étages
Se devinent, par au-delà des grands nuages
De ce minuit, dallé d'ennui.

Sait-on jamais quels imminents sépulcres sombres,
Scellés de fer, vont éclater, parmi les ombres
De ce minuit, dallé d'ennui?

Quels pas sonnant la mort et quelles cohortes
Viendront casser l'éternité des heures mortes
De ce minuit, dallé d'ennui?

Et clore, à tout jamais, ces yeux de pierre,
Cristaux mystérieux et ors, dans la paupière
De ce minuit, dallé d'ennui?




LES LOIS


Un paysage noir, ligné d'architectures,
Qui découpent et captivent l'éternité,
En leurs parallèles et fatales structures,
Impose à mes yeux clos son immobilité.

Dédales de Justice et tours de Sapience,
Toute l'humanité qui s'est dardée en lois
Se définit eu ces rectilignes effrois
De souverain granit et de lourde science.

L'orgueil des blocs de bronze et des plaques d'airain,
Brutal et solennel, de haut en bas, décide:
Ce qu'il faut de bonheur et de calme serein
A tout cerveau qu'émeut un cœur sage et placide.

Indestructible et clair, perpétuel et froid,
Plus haut que tout sommet arquant sa vastitude,
Le dôme immensément lève la certitude
Sur des pilliers géants et forts, comme le droit.

Mais c'est au fond d'un soir, pesant de cataclysme,
Où des couchants de roc écrasent des soleils,
Que ces pierres et ces beffrois du dogmatisme.
Sous un ciel d'encre et d'or, semblent tenir conseil.

Sans voir si l'œil de leur Dieu vague, ouvert la nuit,
Et vers lequel s'en va l'élan du monument,
Ne s'est point refermé lui-même au firmament,
Par usure peut-être—ou peut-être d'ennui.




LA RÉVOLTE


Vers une ville au loin d'émeute et de tocsin,
Où luit le couteau nu des guillotines,
n tout à coup de fou désir, s'en va mon cœur.

Les sourds tambours de tant de jours
De rage tue et de tempête,
attent la charge dans les têtes.

Le cadran vieux d'un beffroi noir
Darde son disque au fond du soir,
Contre un ciel d'étoiles rouges.

Des glas de pas sont entendus
Et de grands feux de toits tordus
Échevèlent les capitales.

Ceux qui ne peuvent plus avoir
D'espoir que dans leur désespoir
Sont descendus de leur silence.

Dites, quoi donc s'entend venir
Sur les chemins de l'avenir,
De si tranquillement terrible?

La haine du monde est dans l'air
Et des poings pour saisir l'éclair
Sont tendus vers les nuées.

C'est l'heure où les hallucinés
Les gueux et les déracinés
Dressent leur orgueil dans la vie.

C'est l'heure—et c'est là-bas que sonne le tocsin;
Des crosses de fusils battent ma porte;
Tuer, être tué!—qu'importe!




L'ANCIEN AMOUR


Dans le jardin, où des lions mélancoliques
Traînent le char du vieil amour,
Mes yeux ont allumé leurs braises sur la tour
Et regardent, mélancoliques,
Traîner le char du vieil amour.

Des chapelets de seins enguirlandent le bord
Des seins de reine, où sont plantés des couteaux d'or.

Le sourire des Omphales, qui plus ne bouge,
Et les yeux de Méduse ornent le timon rouge.

Sur de noirs piédestaux voilés, des torses nus,
Les bras coupés, disent qui fut jadis Vénus.

Et par les crins, à l'arrière, traînée,
Saigne la tête atrocement glanée
D'Hérodiade.

Les héros roux, buissons de feux dans les légendes,
Tués!—sous quel broiement de sphinx ou de gorendes?

Les nuits avec la nacre et les marbres des soirs?
En fuite—et quels brusques tombeaux d'Orients noirs.

Où le Persée et les dragons écaillés clair
Et les glaives où fermentait du sang d'éclair?

Où les lotus des baisers frais, où les losanges
Vers la femme—de fleurs, de chants et de louanges?

Où les bras purs, lacés en immortel sommeil,
Autour de fronts penchés sur des seins de soleil?

Où les amants tordus comme des arbres d'or
Dans le soir enivrant du jardin de la mort?

Là-bas, où les lions promènent,
Mélancoliques, le char du vieil amour,
Mes yeux l'ont vu sortir
Du solennel jardin des souvenirs,
Mes yeux qui veillent sur la tour.

Vers quels caveaux et quels lointains béants,
Vers quels combats, vers quels néants,
Vers quels oublis et vers quelles ruines,
Poussaient, ces lions roux, le han de leurs poitrines?
Vers où leurs pas s'en allaient-ils?
Leurs pas usés, leurs pauvres pas,
Vers quels exils s'en allaient-ils,
Vers quels trépas?

L'horizon rouge éclate en ville colossale
De toits et de palais et de ponts dans les cieux;
Une fumée immense et transversale
Barre des visages d'astres silencieux
Comme des morts, au fond des cieux;
Les usines tannent de la matière
Splendide et qui sera la vie et l'infini
Demain! on fait, en des sous-sols de nuit,
On fait du pain avec des os de cimetière;

Les fleuves de la mer écoulent l'univers
Vers les banques et les hangars ouverts;
Et, brusque, un train qui siffle et passe
Jette la ville en fusion par les espaces.

Vers quelle folie et quels lointains béants,
Vers quels oublis, vers quels néants,
Vers quels trépas et vers quelles ruines
Poussaient, les vieux lions, le han de leurs poitrines,
Lorsque, quittant le grand jardin peuplé de marbres
Et les ombres qui leur tombaient, bonnes, des arbres,
Ils sont venus promener par les rues
De la ville—là-bas—et des foules bourrues,
Mélancoliques, loin de la tour,
Le char piteux du vieil amour?




LA DAME EN NOIR


—Dans la ville d'ébène et d'or,
La dame en noir des carrefours,
Qu'attendre, après autant de jours,
Qu'attendre encor?

—Les chiens du noir espoir ont aboyé, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux,
Si longuement, vers les lunes en noir
De mes deux yeux silencieux,
Si longuement et si lointainement, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux en noir.

Quel deuil toisonné d'or agitent-ils mes crins,
Pour affoler ainsi ces chiens,
Et quel bondissement et quel orgueil mes reins
Et tout mon corps toisonné d'or?

—La dame en noir des carrefours,
Qu'attendre, après de si longs jours,
Qu'attendre?

—Vers quel paradis noir font-ils voile mes seins?
Et vers quels horizons ameutés de tocsins
En désespoir au fond du soir?
Dites, quel Wahalha tumultueux de fièvres
Ou quels chevaux cabrés en tempête: mes lèvres?

Dites, quel incendie et quel effroi
Suis-je? pour ces grands chiens, qui me lèchent ma rage
Et quel naufrage espèrent-ils en mon orage
Pour tant chercher leur mort en moi?

—La dame en noir des carrefours
Qu'attendre après de si longs jours?

—Je suis la mordeuse, entre mes bras,
De toute force exaspérée
Vers les toujours mêmes hélas;
Ou dévorante—ou dévorée.

Mes dents, comme des pierres d'or,
Mettent en moi leur étincelle:
Je suis belle comme la mort
Et suis publique aussi comme elle.

Aux douloureux traceurs d'éclairs
Et de désirs sur mes murailles,
J'offre le catafalque de mes chairs
Et les cierges des funérailles.

Je leur donne tout mon remords
Pour les soûler au seuil du porche
Et le blasphème de mon corps
Brandi vers Dieu comme une torche.

Ils me savent comme une tour
De fer et de siècles vêtue,
Et s'exècrent en mon amour
Qui les affole et qui les tue.

Ce qu'ils aiment—cœur naufragé
Esprit dément on rage vaine—
C'est le dégoût surtout que j'ai
De leurs baisers ou de leur haine.

C'est de trouver encore en moi
Leur pourpre et noire parélie
Et mon drapeau de rouge effroi
Échevelé dans leur folie.

—La dame en noir des carrefours
Qu'attendre, après de si longs jours,
Qu'attendre?

—A cette heure de vieux soleil, chargé de soir,
Qui se projette en morceaux d'or sur le trottoir,
Quand la ville s'allonge en un serpentement
De feux et de lueurs, vers cet aimant
Toujours debout à l'horizon: la femme,
Les chiens du désespoir
Ont aboyé vers les yeux de mon âme,
Si longuement vers mes deux yeux,
Si longuement et si lointainement, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux en noir!

Dites, quel brûlement et quelle ardeur mes reins
Font-ils courir, au long de mon corps d'or?
Et de quelle clarté s'éclairent-ils mes seins
Devant les yeux hallucinés des chiens?

Et moi aussi, dites, quel Wahalha de fièvres
Vient me tenter les lèvres
Et vers quels horizons ameutés de tocsins
Et quels paradis noirs, font-ils voile mes crins?

Dites quel incendie et quel effroi
Viennent le soir, me chasser hors de moi,
Sur les places, vers la ville,
Reine foudroyante et servile?

—La dame en noir des carrefours
Qu'attendre, après de si longs jours,
Qu'attendre?

—Hélas quand viendra-t-il, celui
Qui doit venir—peut-être aujourd'hui—
Qui doit venir vers mon attente,
Fatalement, et qui viendra;

La démence incurable et tourmentante
Qui donc en lui la sentira
Monter, jusqu'à mes seins qui hallucinent.
Vers les deux mains de ceux qui assassinent
Mon corps se dresse ardent et blême:
Je suis celle qui ne craint rien
Et dont personne ne s'abstient;
Je suis tentatrice suprême.

Dites? Qui donc doit me vouloir, ce soir, au fond d'un bouge?

—La dame en noir des carrefours
Qu'attendre après de si longs jours
Qu'attendre?

—J'attends cet homme au couteau rouge.




UN SOIR


Sur des marais de gangrène et de fiel
Des cœurs d'astres troués saignent du fond du ciel.

Horizon noir et grand bois noir
Et nuages de désespoir
Qui circulent en longs voyages
Du Nord au Sud de ces parages.

Pays de toits baissés et de chaumes marins
Où sont allés mes yeux en pèlerins,
Mes yeux vaincus, mes yeux sans glaives,
Comme escortes, devant leurs rêves.

Pays de plomb—et longs égouts
Et lavasses d'arrière-goûts
Et chante-pleure de nausées,
Sur des cadavres de pensées.

Pays de mémoire chue en de la vase,
Où de la haine se transvase,
Pays de la carie et de la lèpre,
Où c'est la mort qui sonne à vêpre;

Où c'est la mort qui sonne à mort,
Obscurément, du fond d'un port,
Au bas d'un clocher qui s'exhume
Comme un grand mort parmi la brume;

Où c'est mon cœur qui saigne aussi,
Mon cœur morne, mon cœur transi,
Mon cœur de gangrène et de fiel,
Astre cassé, au fond du ciel.




LES VILLES


Odeurs de suif, crasses de peaux, marcs de bitumes!
Tel qu'un lourd souvenir lourd de rêves, debout
Dans la fumée énorme et jaune, dans les brumes,
Grand de soir! la ville inextricable bout
Et roule, ainsi que des reptiles noirs, ses rues
Noires, autour des ponts, des docks et des hangars,
Où des feux de pétrole et des torches bourrues,
Comme des gestes fous et des masques hagards
—Batailles d'ombre et d'or—s'empoignent en ténèbres.
Un colossal bruit d'eau roule, les nuits, les jours,
Roule les lents retours et les départs funèbres
De la mer vers la mer et des voiles toujours
Vers les voiles, tandis que d'immenses usines
Indomptables, avec marteaux cassant du fer,
Avec cycles d'acier virant leurs gelasines,
Tordent au bord des quais—tels des membres de chair.
Écartelés sur des crochets et sur des roues—
Leurs lanières de peine et leurs volants d'ennui.
Au loin, de longs tunnels fumeux, au loin, des boues
Et des gueules d'égout engloutissant la nuit;
Et stride un tout à coup de cri, stride et s'éraille:
Et trains, voici les trains qui vont plaquant les ponts,
Les trains qui vont battant le rail et la ferraille,
Qui vont et vont mangés par les sous-sols profonds
Et revomis, là-bas, vers les gares lointaines,
Les trains, là-bas, les trains tumultueux—partis.

Tonneaux de poix, flaques d'huiles, ballots de laine!
Bois des îles cubant vos larges abatis,
Peaux de fauves, avec, au bout, vos griffes mortes
Lamentables, cornes de buffle et dents d'aurochs
Et reptiles, lamés d'éclair, pendus aux portes.
O cet orgueil des vieux déserts, vendu par blocs,
Par tas; vendu! ce roux orgueil vaincu de bêtes
Solitaires: oursons d'ébène et tigres d'or,
Poissons des lacs, aigles des monts, lions des crêtes,
Hurleurs du Sahara, hurleurs du Labrador,
Rois de la force errante, au clair des nuits australes!
Hélas, voici pour vous, voici les pavés noirs,
Les camions brutaux, les caves humorales,
Et les ballots et les barils; voici les soirs
Du Nord, les mornes soirs, obscurs de leur lumière,
Où pourrissent les chairs mortes du vieux soleil.
Voici Londres cuvant en des brouillards de bière,
Énormément son rêve d'or et son sommeil
Suragité de fièvre et de cauchemars rouges;
Voici le vieux Londres et son fleuve grandir
Comme un songe dans un songe, voici ses bouges
Et ses chantiers et ses comptoirs s'approfondir
En dédales et se creuser en taupinées,
Et par-dessus, dans l'air de zinc et de nickel,
Flèches, dards, coupoles, beffrois et cheminées,
—Tourments de pierre et d'ombre—éclatés vers le ciel.

Soif de lucre, combat du troc, ardeur de bourse!

O mon âme, ces mains en prière vers l'or,
Ces mains monstrueuses vers l'or—et puis la course
Des millions de pas vers le lointain Thabor
De l'or, là-bas, en quelque immensité de rêve,
immensément debout, immensément en bloc?
Des voix, des cris, des angoisses,—le jour s'achève,
La nuit revient—des voix, des cris, le heurt, le choc
Des acharnés labeur, des rageuses batailles,
En tels bureaux, grinçant, de leurs plumes de fer,
Sous le pli des plafonds et le gaz des murailles.
La lutte de demain contre la lutte d'hier.
L'or contre l'or et la banque contre la banque...

S'anéantir mon âme en ce féroce effort
De tous, s'y perdre et s'y broyer! Voici la tranque,
La bêche et le charroi qui labourent de l'or
En des sillons de fièvre. O mon finie éclatée
Et furieuse! ô mon âme folle de vent
Hagard, mon âme énormément désorbitée,
Salis-toi donc et meurs de ton mépris fervent!
Voici la ville en or des rouges alchimies,
Où te fondre le cœur en un creuset nouveau
Et t'affoler d'un orage d'antinomies
Si fort qu'il foudroiera tes nerfs jusqu'au cerveau!




LE ROC


Sur ce roc carié que fait souffrir la mer,
Quels pas voudront monter encor, dites, quels pas?

Dites, serai-je seul enfin et quel long glas
Écouterai-je debout devant la mer?

C'est là que j'ai bâti mon âme.
—Dites, serai-je seul avec mon âme?—
Mon âme hélas! maison d'ébène,
Où s'est fendu, sans bruit, un soir,
Le grand miroir de mon espoir.

Dites, serai-je seul avec mon âme,
En ce nocturne et angoissant domaine?
Serai-je seul avec mon orgueil noir,
Assis en un fauteuil de haine?
Serai-je seul, avec ma pâle hyperdulie,
Pour Notre-Dame, la Folie?

Serai-je seul avec la mer
En ce nocturne et angoissant domaine?

Des crapauds noirs, velus de mousse,
Y dévorent du clair soleil, sur la pelouse.

Un grand pilier ne soutenant plus rien,
Comme un homme, s'érige en une allée,
D'épitaphes de marbre immensément dallée.

Sur un étang d'yeux ouverts et de reptiles,
Des groupes de cygnes noyés,
Vers des lointains de soie et d'or broyés,
Traînent leurs suicides tranquilles
Parmi des phlox et des jonquilles.

Et du sommet d'un cap d'espace,
D'étranges cris d'oiseaux marins,
Les becs aigus et vipérins,
Chantent la mort à tel qui passe.

Sur ce roc carié que recreuse la mer,
Dites, serai-je seul avec mon âme?

Aurai-je enfin l'atroce joie
De voir, nerfs après nerfs, comme une proie,
La démence attaquer mon cerveau?

Et détraqué malade, sorti de la prison
Et des travaux forcés de sa raison,
D'appareiller vers un lointain nouveau?

Dites, ne plus sentir sa vie escaladée
Par les talons de fer de chaque idée,
Ne plus l'entendre infiniment en soi
Ce cri, toujours identique, ou crainte, ou rage,
Vers le grand inconnu qui dans les cieux voyage:
Croire en la démence ainsi qu'en une foi!

Sur ce roc carié que détraque la mer,
Vieillir, triste rêveur de l'escarpé domaine,
Les chairs mortes, l'espérance en allée,
A rebours de la vie immense et désolée;

N'entendre plus se taire, en sa maison d'ébène,
Qu'un silence de fer dont auraient peur les morts;
Traîner de longs pas lourds en de sourds corridors;
Voir se suivre toujours les mêmes heures,
Sans espérer en des heures meilleures;
Pour à jamais clore telle fenêtre;
Tel signe au loin!—un présage vient d'apparaître;
Autour des vieux salons, aimer les sièges vides
Et les chambres dont les grands lits ont vu mourir
Et chaque soir, sentir, les doigts livides,
La déraison, sous ses tempes mûrir.

Sur ce roc carié que ruine la mer,
Dites, serai-je seul enfin avec la mer,
Dites, serai-je seul enfin avec mon âme?

Et puis mourir; redevenir rien.
Être quelqu'un qui plus ne se souvient
Et qui s'en va sans glas qui sonne,
Sans cierge en main ni sans personne,
Sans que sache celui passe,
Joyeux et clair dans la bonace,
Que le nocturne et angoissant domaine,
En deuil de sa maison d'ébène,
Où plus ne brûle aucun flambeau,
Renferme un mort et son tombeau.




LES DIEUX


Et mon désert de cœur est peuplé de Dieux noirs,
Ils s'érigent, blocs lourds de bois, ornés de cornes
Et de pierres, Dieux noirs silencieux des soirs,
Mornes et noirs, dans le désert de mon cœur morne.

Avec des yeux, connue les yeux des loups, la nuit,
Avec des yeux enroule la lune, ils me regardent;
Et c'est vers eux, vers leur terreur que mon ennui
Monte, c'est vers ces yeux nitreux qui me poignardent.

Mes Dieux, ils sont: le mal gratuit, celui pour soi,
L'unique! Ils le rêvent, au clair minuit des astres,
Voici soudain leur ombre en moi, comme l'effroi
Entr'aperçu, la nuit, de ténébreux pilastres.

Et les uns des autres insoucieux: seuls—tous.
Chacun pour soi rêvant à sa toute puissance,
Sous les plafonds de fer des firmaments jaloux;
Et la taisant, pour l'aiguiser, sa malfaisance,

Les uns? la haine—et les autres? l'atrocité.
Tel autre, avec des dents lentes et vexatoires,
Mâchant et remâchant sa taciturnité;
Et tel, avec du rouge en feu dans ses mâchoires.

Ils sont les éternels de mon désert, ils sont
De mon ciel violent, dont les anciens tonnerres
Ont saccagé l'azur, l'immobile horizon;
Ils sont mes éternels et mes tortionnaires.

Oh! leurs rages de bête, oh! leurs orgueils de roc,
O les cruels, ô les tristes, ô les nocturnes,
Voici ma chair et mon cerveau, voici le bloc
De mon entêtement sous vos pieds taciturnes,

Écrasez-moi: je suis victime—et que mon cœur
Soit le captif de vos vouloirs tentaculaires?
Écrasez-moi, sous votre énorme poids vainqueur,
Et que je meure, au vent de fer de vos colères!




LES NOMBRES


Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres,
Le front fendu, d'avoir buté,
Obstinément, contre leur fixité.

Arbres roides dans le sol clair;
Les ramures en floraisons d'éclair;
Les fûts comme un faisceau de lances;
Et des rocs quadrangulaires dans l'air:
Blocs de peur et de silence.

Là-haut, le million épars des diamants
Et les regards, aux firmaments,
Myriadaires des étoiles;
Et des voiles après des voiles,
Autour de l'Isis d'or qui rêve aux firmaments.

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.

Ils me fixent, avec les yeux de leurs problèmes;
Ils sont, pour éternellement rester: les mêmes.
Primordiaux et définis,
Ils tiennent le monde entre leurs infinis;
Ils expliquent le fond et l'essence des choses,
Puisqu'à travers les temps, planent leurs causes,

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.

Mes yeux ouverts?—dites leurs prodiges!
Mes yeux fermés?—dites leurs vertiges!
Voici leur danse rotatoire
Cercle après cercle, en ma mémoire,
Je suis l'immensément perdu,
Le front vrillé, le cœur tordu,
Les bras battants, les bras hagards
Dans les hasards des cauchemars.

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.

Textes de quelles lois infiniment lointaines?
Restes de quels géométriques univers?
Havres, d'où sont partis, par des routes certaines,
Ceux qui pourtant se sont cassés aux rocs des mers.
Regards abstraits, lobes vides ou sans paupières,
Clous dans du fer, lames en pointe entre des pierres.

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres!

Mon cerveau triste, au bord des livres,
S'est épuisé, de tout son sang,
Dans leur trou d'ombre éblouissant;
Devant mes yeux, les textes ivres
S'entremêlent, serpents tordus;
Mes poings sont las d'être tendus,
Par au travers de mes nuits sombres,
Avec, au bout, le poids des nombres,
Avec, toujours, la lassitude
De leurs barres de certitude.

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.

Dites, jusques à quand le net supplice
De redouter leur maléfice,
Haineusement, dardé vers ma folie?

Immatériels ou réels, que sais-je?
Ils me sont froids comme la neige
Et leur fatalité me lie,
En une atroce anomalie.

Dites! jusques à quand, là-haut,
Le million épars des diamants
Et les regards aux firmaments,
Myriadaires, des étoiles,
Et ces voiles après ces voiles,
Autour de l'Isis d'or qui rêve aux firmaments?




LES LIVRES


Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir.

« Au dessus de la vie et des formes, dans l'air
Non remué jamais de la pensée abstraite,
Point immatériel, inaccessible et clair,
Élée avait, jusques au faîte,
Hissé le songe et l'unité d'un Dieu.
La matière? qui donc y jettera les sondes?
L'être immense, absolu, total,
Emplit de son unique éternité les mondes.
Les sages blancs, assis sur la montagne blanche,
Ne voient même jamais d'éclair, lointainement,
Tomber vers eux, par à travers le firmament,
Tellement haut se darde son rayonnement. »

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir,
Avec des bruits stridents de vrille et de fermoir.

« Et lucides cristaux suspendus sur la mer
Discordante des figures et apparences,
Dans l'immobilité de leurs fixes essences,
Les lucides cristaux scintillaient sur la mer
Et ses vagues, vers l'infini échafaudées.
C'étaient, Platon, tes purs orgueils d'idées
De qui se réclamait, pour à l'instant finir,
Le monde inconsistant et bref du Devenir. »

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir,
Avec des bruits stridents de vrille et de fermoir
Et des griffes, en l'air, vers les étoiles.

« Comme une grotte d'yeux et d'oreilles, ouverts
A des splendeurs myriadaires,
Les sens braquent leurs feux rouges et solidaires,
Par à travers les faits, jusques à la pensée.
La mémoire compare, agence et resplendit.
L'idée éclate—et la certitude dressée,
En mât d'orgueil sur des voiliers de nuit,
Monte à l'assaut des mers des univers.
Et long rêveur et front ravagé de science,
Épicure darde ces vérités,
A travers des siècles de patience,
Vers notre ivresse d'absurdités. »

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir,
Avec des bruits stridents de vrille et de fermoir,
Avec des bruits de vis et de coupoir,
Et leurs griffes, en l'air, vers les étoiles.

« Reposez-vous d'errer pauvres cerveaux antiques,
En l'église du dogme et de l'extase, ici,
Sans qu'un sophisme éclate en la pensée, ainsi
Que sur des lins pieux les ors asiatiques.
Les paradis chrétiens, verrières de splendeur,
Brûlent, de leurs feux clairs, les murailles nocturnes
Laissez croire les yeux, laissez pleurer les urnes
Divinement de la croyance sur le cœur,
La neigeuse raison gèle le doux mystère
Du bon Jésus pasteur qui s'en revient, là-bas,
Par les jardins, avec ses pauvres agneaux las;
Laissez croire l'amour et la raison se taire. »

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir
Avec des bruits de vrille, de vis et de fermoir,
Les chats peignés d'un vent de flamme
Ont traversé, de part en part mon âme.

« Penser, même douter que l'on pense, c'est être.
Première! au jour intérieur, cette fenêtre.
L'idée éclot innée, elle se scrute, insiste;
L'infini se conçoit: donc il existe,
Et Dieu ne trompe pas l'homme sur l'univers.
Mais l'âme humaine encore gothique
Maintient le corps que rongeront les vers
Ainsi qu'un instrument sous son doigté mystique. »

Les chats d'ébène en flamme
Ont traversé, de part en part, mon âme,
Comme des rages de vent noir
Et des tempêtes dans le soir
Et des chocs de marées,
Immensément, désespérées.

« La raison invariable et fatale,
Debout, dans le cerveau, à toutes ses issues,
Préside à l'expérience brutale
Et la fixe d'après des formes préconçues,
Elle se scrute et se juge préexistante
Aux sens à l'entendement.
Elle a sa vie et sa splendeur patente
Elle est la reine, et vers son étincellement
Marchent les critiques et les philosophies. »

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir,
Avec des cris de vis et de fermoir,
Ils ont griffé mon cœur et le miroir
De mes yeux clairs vers les étoiles;
Ils ont mordu, jusques au sang,
Mon rêve atrocement agonisant,
Ils ont mordu mon cœur et mon rêve et mes moëlles:
Les chats d'ébène et d'or
Ont déchiré mon cœur à mort.

« Et fleur dernière en la forêt des êtres,
Après des millions de jours épars
En semailles vers les hasards,
L'homme se greffe clair sur ses humbles ancêtres
Et lent, s'épanouit en suprêmes cerveaux.
Matériel pourtant et de même substance
Que l'univers qui s'ignore dans l'existence
Et se roule, par l'infini des renouveaux,
Dites, vers quels seuils de nocturnes tombeaux?
Et des mondes encore et puis des mondes
Tournent autour de lui leurs mutuels flambeaux,
Et l'homme est l'égaré de leurs routes profondes
Et le perdu de leur immensité. »

Les chats en noir ont traversé le soir,
Quand le moulin des maladies,
Fauchait le vent des incendies,
Éperdument, sa voile au nord.
Lorsque j'étais celui qui se casse la tête
Aux blocs d'hiver de la tempête
Et qui recommence, toujours,
Sa même mort de tous les jours.

Hélas! ces tours de ronde de l'infini, le soir,
Et ces courbes et ces spirales
Et cette terreur, tout à coup,
Comme une corde au cou,
Sans aucun cri, sans aucun râle,
Lorsque soudain les noirs chats d'or
Se sont assis sur ma muraille
Et m'ont fixé de leurs grands yeux,
Comme des fous silencieux,
Si longuement fixé de leur mystère,
Avec de telles pointes de clous,
Que j'en reste béant, avec des trous,
Dans ma tête réfractaire,
Morne de moi, fini d'essor,
Hagard—mais regardant encor
Les yeux des chats d'ébène et d'or.




UN SOIR


Sous ce funèbre ciel de pierre,
Voûté d'ébène et de métaux,
Voici se taire les marteaux
Et s'illustrer la nuit plénière,
Voici se taire les marteaux
Qui l'ont bâtie, avec splendeur,
Dans le cristal et la lumière.

Tel qu'un morceau de gel sculpté,
Immensément morte, la lune,
Sans bruit au loin, ni sans aucune
Nuée autour de sa clarté,
Immensément morte, la lune,
Parée en son grand cercueil d'or
Descend les escaliers du Nord.

Le cortège vierge et placide
Reflète son voyage astral,
Dans les miroirs d'un lac lustral
Et d'une plage translucide;
Reflète son voyage astral
Vers les dalles et les tombeaux
D'une chapelle de flambeaux.

Sous ce ciel fixe de lagune,
Orné d'ébène et de flambeaux,
Voici passer, vers les tombeaux,
Les funérailles de la lune.




FINALE




LA MORTE


En sa robe, couleur de feu et de poison,
Le cadavre de ma raison
Traîne sur la Tamise.

Des ponts de bronze, où les wagons
Entrechoquent d'interminables bruits de gonds
Et des voiles de bâteaux sombres
Laissent sur elle, choir leurs ombres.
Sans qu'une aiguille, à son cadran, ne bouge,
Un grand beffroi masqué de rouge,
La regarde, comme quelqu'un
Immensément de triste et de défunt.

Elle est morte de trop savoir,
De trop vouloir sculpter la cause,
Dans le socle de granit noir,
De chaque dire et de chaque chose.
Elle est morte, atrocement,
D'un savant empoisonnement,
Elle est morte aussi d'un délire
Vers un absurde et rouge empire.
Ses nerfs ont éclaté,
Tel soir illuminé de fête,
Qu'elle sentait déjà le triomphe flotter
Comme des aigles, sur sa tête.
Elle est morte n'en pouvant plus,
L'ardeur et les vouloirs moulus,
Et c'est elle qui s'est tuée,
Infiniment exténuée.

Au long des funèbres murailles,
Au long des usines de fer
Dont les marteaux tannent l'éclair,
Elle se traîne aux funérailles.

Ce sont des quais et des casernes,
Des quais toujours et leurs lanternes,
Immobiles et lentes filandières
Des ors obscurs de leurs lumières;
Ce sont des tristesses de pierres,
Maisons de briques, donjons en noir
Dont les vitres, mornes paupières,
S'ouvrent dans le brouillard du soir;
Ce sont de grands chantiers d'affolement,
Pleins de barques démantelées
Et de vergues écartelées
Sur un ciel de crucifiement.

En sa robe de joyaux morts, que solennise
L'heure de pourpre à l'horizon,
Le cadavre de ma raison
Traîne sur la Tamise.

Elle s'en va vers les hasards
Au fond de l'ombre et des brouillards,
Au long bruit sourd des tocsins lourds,
Cassant leur aile, au coin des tours.
Derrière elle, laissant inassouvie
La ville immense de la vie;
Elle s'en va vers l'inconnu noir
Dormir en des tombeaux de soir,
Là-bas, où les vagues lentes et fortes,
Ouvrant leurs trous illimités,
Engloutissent à toute éternité:
Les mortes.


TABLE


LES SOIRS

LES MALADES

I. DÉCORS LIMINAIRES

LES COMPLAINTES
HUMANITÉ
LES ARMES DU SOIR
SOUS LES PORCHES
LASSITUDE
ATTIRANCES
TOURMENT
ILLUSION
RESSOUVENIR
LE GEL
INSATIABLEMENT
LES CHAUMES
FLEUR FATALE
LONDRES
LE MOULIN
LES RUES
LES VOYAGEURS
L'IDOLE
LES ARBRES
LES VIEUX CHÊNES
LE CRI
INFINIMENT
MOURIR
A TÉNÈBRES

LES DÉBÂCLES

II. DÉFORMATION MORALE

DIALOGUE
LE GLAIVE
HEURES D'HIVER
SI MORNE!
ÉPERDUMENT
PRIÈRE
VERS L'ENFANCE
CONSEIL ABSURDE
LÀ-BAS
PIEUSEMENT
VERS LE CLOÎTRE
LES VÊPRES
HEURE D'AUTOMNE
MES DOIGTS
AU LOIN
S'AMOINDRIR
HEURES MORNES
LE MEURTRE
LA TÊTE
INCONSCIENCE
LA COURONNE

LES FLAMBEAUX NOIRS

III. PROJECTION EXTÉRIEURE.

DÉPART
UN SOIR
LES LOIS
LA RÉVOLTE
L'ANCIEN AMOUR
LA DAME EN NOIR
UN SOIR
LES VILLES
LE ROC
LES DIEUX
LES NOMBRES
LES LIVRES
UN SOIR

FINALE

LA MORTE