Passereau écrit à Philogène.—Pétition à la chambre.—Il propose l’établissement d’une usine.—Avantage que tirerait le gouvernement de ce nouveau monopole.—Passereau est-il en démence, ou possède-t-il encore sa raison?—Problème à résoudre.
—Laurent, mettez de suite cette lettre à la petite poste.—Pourra-t-elle être parvenue avant cinq heures?
—Non, monsieur, il est trop tard.
—Alors, fais-la porter par un homme de peine.
—A mademoiselle, mademoiselle Philogène, rue de Menilmontant.—Mademoiselle Philogène! j’avais deviné juste à votre air, vous êtes amoureux, mon cher maître!
—Finot!... très amoureux.
Tiens, tu feras porter en même temps celle-ci à la chambre des Communes, je veux dire des Députés, pour la déposer au secrétariat.
—Pressée aussi?
—Très pressée.
Dans la première Passereau invitait Philogène à ne point sortir après son dîner, son intention étant d’aller la visiter sur la sixième heure du soir.
L’autre était une pétition à la chambre, dont voici à peu près la substance.
A MESSIEURS, MESSIEURS LES DÉPUTÉS.
«Messieurs,
«Vous voudrez bien ne point trouver impudent qu’un jeune mousse comme moi, à fond de calle, prenne la liberté d’adresser un très humble conseil aux vieux pilotes du vaisseau à trois ponts du gouvernement représentatif.
«Dans un moment où la nation est dans la pénurie et le trésor phtisique au troisième degré, dans un moment où les délicieux contribuables ont vendu jusqu’à leurs bretelles pour solder les taxes, sur-taxes, contre-taxes, re-taxes, super-taxes, archi-taxes, impôts et contre-impôts, tailles et retailles, capitations, archi-capitations et avanies; dans un moment où votre monarchie obérée et votre souverain piriforme branlent dans le manche, il est du devoir de tout bon citoyen de venir à son secours, soit par des dons et des paraguantes volontaires, soit par des conseils industrieux. N’étant point encore majeur, c’est par ce dernier et unique moyen que je puis essayer d’accourir à votre aide.
—Aide-toi, le ciel t’aidera.—
«Je viens donc vous proposer un nouvel impôt qui n’achevera pas la nation; un nouvel impôt qui ne pesera pas plus sur les classes de race pure, hidalgues et archiépiscopales, que sur la canaille. Un nouvel impôt qui n’empêchera pas la populace de manger quelque chose avec son pain, quand elle en a; un nouvel impôt très moral, un impôt phénomène, ne bénéficiant ni sur les brelans, ni sur les loteries, ni sur le suif, ni sur les filles de joie, ni sur le tabac, ni sur les juges, ni sur les vivans, ni sur les morts; enfin, un nouvel impôt ne spéculant que sur les moribonds. Il faut, autant que possible, faire tomber les taxes sur les choses de luxe.
«Depuis quelques années, le suicide, innoculé à nos mœurs, est devenu d’un usage général: quelques méchans, sans doute des carlistes ou des républicains, ont attribué son accroissement rapide aux malheurs du temps. Ce sont des imbécilles! Je disais donc que le suicide est devenu très à la mode, presque aussi à la mode qu’au troisième siècle de l’ère chrétienne. Comme le duel le suicide est indécrottable, au lieu de le laisser aller en pure perte, il serait plus habile, ce me semble, d’en faire une vache-à-lait, et d’en traire un revenu très butireux.
«Voici donc, en deux mots, ce que je propose. Le gouvernement ferait établir à Paris et dans chaque chef-lieu des départemens, une vaste usine ou machine, mue par l’eau ou la vapeur, pour tuer, avec un doux et agréable procédé, à l’instar de la guillotine, les gens las de la vie qui veulent se suicider. Le corps et la tête tombant dans un panier sans fond et aussitôt emportés par le courant du fleuve, éviteraient des frais de tombereaux et de fossoyeurs. Dans les pays secs, on pourrait adapter l’appareil à un moulin à vent. La machine serait surveillée et manœuvrée par le bourreau de l’endroit qui y habiterait, comme un curé son presbytère, sans augmentations d’émolumens.
«Il se suicide régulièrement, calculs faits et compensés, l’un dans l’autre, dix personnes par jour dans chaque département, ce qui fait 3,650 par an, et 3,660 pour les années bissextiles; somme totale, pour la France, année commune, 302,950 et 303,780 pour les autres. Je suppose qu’on mette à 100 francs le prix ordinaire à payer—car on pourrait avoir pour les aristocrates des cabinets particuliers qui iraient progressant de valeur comme les chapelles d’une église pour les bénédictions nuptiales.—302,950 à 100 francs par têtes, produisent 30,295,000; certes, rapport très alléchant et très potelé, qui soulagerait moult le trésor public. Cet établissement satisferait à toutes les exigences sociales, à la salubrité, à la morale, aux besoins de l’Etat; 1º à la salubrité, parce que l’air vital ne serait plus vicié par les miasmes putrides, les exhalaisons pestilencielles, s’émanant des cadavres des suicidés, semés et putrifiés sur les chemins. On se parerait ainsi du typhus; 2º comme agrémens, parce que les citoyens ne seraient plus exposés à se heurter la face dans les jambes des pendus aux arbres des promenoirs et jardins publics, ou à être écrasés par la chute de ceux qui plongent par les fenêtres; 3º pour les suicidans, parce qu’ils auraient la garantie certaine du succès doux et commode de leurs tentatives, et parce que le pays serait préservé de gens hideux, estropiés, défigurés par de maladroits essais; 4º la morale y gagnerait, d’abord, parce que cela se ferait légalement et dans le secret le plus profond; et, qu’en outre, le suicide, devenant une affaire bourgeoise et industrielle, tomberait promptement en désuétude; témoin les comédiens qui sont en décadence depuis qu’ils sont citoyens et non plus des Parias en dehors de la société et des lois; 5º aux besoins de l’Etat, parce qu’il verserait des sommes énormes dans ses caisses percées.
«La civilisation, messieurs,—comme dit l’éloquent Constitutionnel, votre feuille—, marche à pas de géant; et c’est la France, messieurs, qui est le tambour-major de cette civilisation à bottes de sept lieues. C’est donc à la France à donner au monde l’exemple de l’initiative en toutes améliorations sociales, en tous progrès, en tous établissemens philantropiques; et c’est à vous, messieurs, les représentans de cette France glorieuse, vous les lanternes de ce siècle de lumière—comme dit le Constitutionnel, votre feuille—, à accueillir généreusement cet important projet. Ce faisant, vous verserez l’abondance dans le trésor, et la joie dans le cœur des suicidés, qui ne seront plus réduits, comme je le suis moi-même aujourd’hui, à s’étriper ignoblement avec un couteau, à s’écarquiller la cervelle avec une arquebuse, ou, enfin, à s’asphixier à leur espagnolette.
«J’ai l’honneur d’être, messieurs, avec toutes
les considérations qui vous sont dues,
«Votre très humble et très soumis admirateur,
«PASSEREAU,»
Etudiant en médecine, rue Saint-Dominique d’Enfer, 7.
La commission des pétitions fera sans doute son rapport sur celle-ci dans une des prochaines séances. Il serait bien regrettable si elle n’était point prise en considération, et si la chambre passait à l’ordre du jour.
Visite de Passereau à Philogène.—Passereau dissimule et persifle.—Ils vont se promener dans les marais.—Passereau, comme par hasard, rencontre la maison de son père nourricier et fait entrer Philogène dans un jardin inculte.—Est-il une plus douce chose que la solitude?—Passereau laisse entrevoir ses soupçons, Philogène proteste.—Il dissimule et persifle.—L’heure du crime approche, prions Dieu!—Sous les tilleuls, remarquez s’il vous plait que ceci n’est point un roman qui enfonce Jean-Jacques et Richardson.
Juste à l’heure dite, arriva Passereau. En lui ouvrant la porte, Mariette avec un air surpris s’écria:—Quoi! c’est vous, mon bel écolier! Hélas! bien que j’aie grand plaisir à vous voir, je vous croyais homme de cœur, et j’espérais beaucoup que vous ne remettriez plus les pieds ici; vous l’aimez donc par-dessus tout? vous ne pouvez donc vous en dépêtrer?
—J’espère, pour le moins, mon amie, que tu ne lui as rien dit me touchant, qui ait pu lui faire soupçonner chez moi le plus léger changement à son égard?
—Rien!
—Tu ne lui as pas dit que je me trouvais ici à l’arrivée du billet du colonel?
—Non, je ne le devais pas.
—Y est-elle?
—Je devrais vous dire non. Mon Dieu, mon Dieu! que vous avez peu de noblesse dans l’âme! ou que vous êtes à plaindre d’être si malheureusement épris de bel amour pour une...... Vous êtes joué et vous ne l’ignorez pas!
—Pour m’accuser ainsi, sais-tu le serment que j’ai dans le cœur?... Réserve tes reproches, Mariette.
—Entrez, elle est dans son boudoir.
Philogène sortait de table, couchée sur son sopha, elle ruminait son dîner, repue et enflée comme une vache qui a trop mangé de triolet.
—Ah! vous voilà donc, monsieur le volage, vous vous ferez couper les ailes! Depuis trois gigantesques jours, votre amie ne vous a point vu.
—Vous me faites volage à peu de frais, ma chère; quand je viens, personne, madame est à cheval, en ville.
—L’équitation est-ce un mal? vous avez l’air de m’en faire un reproche.
—Loin de là.
—Allons, venez que je vous baise au front, que la paix soit faite; venez donc! Ce pauvre ami, il me semble qu’il y a une éternité!...
—Vous n’étudiez pas seulement l’équitation au manége, n’est-ce pas, vous devez avoir des traités théoriques?
—Oui, je crois avoir celui ...
—A quelle volte en êtes-vous? à quelle pose?
—Pourquoi ne me tutoies-tu pas aujourd’hui? Ce gros vous me fait mal; il semblerait que vous êtes fâché?
—Fâché! et de quoi?
—Que sais-je!...
—N’es-tu pas toujours la même pour moi? n’es-tu pas toujours bonne, aimante, sincère?
—Toujours! tu me blesserais d’en dout.
—Moi, douter de toi? tu me blesses à mon tour.
—Que je suis heureuse, je vois que tu m’aimes toujours! Je t’aime bien aussi, mon Passereau!
—Comment pourrais-je ne pas t’adorer? belle de corps, belle de cœur! pourrais-je aimer plus digne que toi? Oh! non pas, Dieu le sait!
—Que tu es généreux, mon chéri, ta parole m’exalte.
—Heureux, bienheureux le jeune homme d’honneur à qui le ciel envoie, comme à moi, une femme pure et fidèle!
—Heureuse, bienheureuse la femme pure à qui le ciel envoie un ami noble et doux!
—La vie leur sera facile et légère.
—Tu souris, tout bas, Passereau?
—Vois-tu pas que c’est d’enivrement? Tu ris, ma belle?
—Vois-tu pas que c’est de joie?
Ne me repousse donc pas comme cela, mon chéri; qu’aujourd’hui tu es froid et triste près de moi, toi si caressant et si amoureux des caresses!
—Que veux-tu donc que je te fasse?
—Je ne demande rien, Passereau; mais c’est à peine si je puis t’embrasser. Quand je touche à tes lèvres tu recules, et tes yeux me fixent et me font peur! Es-tu malade, souffres-tu?
—Oui, je souffre!...
—Pauvre ami! veux-tu prendre du thé?
—Non, j’ai besoin de respirer et de marcher: sortons.
—Il fait nuit, il est bien tard.
—Tant mieux.
—Je ne suis pas disposée.
—Alors, à ton aise.
—Non, non! ne te fâche pas, je ferai tout ton bon vouloir.
Ils sortirent.—Passereau, muet, traînait sa maîtresse à son bras, comme un époux contrit traîne son épouse après la lune de miel.
—Mais pourquoi veux-tu donc absolument aller par-là, dans ces chemins laids et déserts? Viens plutôt sur les boulevarts Beaumarchais.
—Ma chère, j’ai besoin de solitude et d’obscurité.
—Quelle route me fais-tu prendre dans ces marais? le chemin des Amandiers qui mène au cimetière, me conduirais-tu à la tombe?
—J’aime beaucoup le calme de ces quartiers, où j’ai passé mon bas âge chez la femme d’un maraîcher, ma nourrice.—Tiens, vois-tu, là-bas, à droite, cette espèce de hutte? c’est le louvre de mon père nourricier.—Il y a déjà plusieurs jours que je n’ai serré la main à ce brave homme.—Que tout cela éveille en moi de sereins souvenirs!—S’il n’était si tard, j’entrerais les embrasser; mais ces bonnes gens sans vices et sans ambition se couchent avec le soleil et se lèvent avec lui, contrairement à la corruption qui veut des longues nuits qu’elle abrège, et qui, comme le hibou, se tapit durant le jour.—Tiens, regarde ces beaux jardins, ces potagers si bien garnis, tout ceci est à eux. Voici, là-bas, l’avenue où j’ai marché pour la première fois.—Voici un champ, presque inculte, jadis c’était une riche pépinière; il appartient à un jeune homme mineur.—Voici un passage dans la haie, entrons nous promener un moment sous ces tilleuls.
—Quelle étrange idée! Ne crains-tu pas qu’on nous prenne pour des larrons de nuit?
—N’aie pas peur, mon amie, personne en ce lieu ne veille. D’ailleurs, je suis connu du voisinage et du maître de ce champ où je venais assez souvent, ce printemps, faire des promenades solitaires.
—Comme il fait noir: si je n’étais avec toi, Passereau, j’aurais peur!
—Enfant!
—Comme on pourrait égorger, à son aise, dans ce quartier perdu!
—Est-ce pas?
—Qui viendrait à votre aide? vous auriez beau crier.
—Crier, ce serait peine vaine.
—Passereau, prenons cette allée de framboisiers?
—Non, non, allons sous les tilleuls!
—Passereau, tu me fais trotter comme une mulle. Je suis très fatiguée.
—Asseyons-nous.—Est-il un plus grand bonheur que tu saches que le désert à deux, surtout la nuit? N’entendre rien dans les ténèbres qui vous environnent; n’avoir que des broussailles et des pierres autour de soi; et, dans ce silence profond, écouter les palpitations d’un cœur qui répond aux battemens du vôtre, d’un cœur qui ne palpite que pour vous! Au milieu de toute cette morne et indifférente nature presser dans ses bras un être tout de feu, pour lequel on a oublié tous les autres, qui vous enivre des baisers de sa bouche amère et condamnée à tout autre! qui vous endort sous ses caresses magnétiques!
—O mon Passereau, c’est une pamoison! J’ignorais tout le charme du silence des champs; c’est la première fois que, sous le ciel, je cause d’amour avec celui que j’aime.—Tu sais, nous nous tenions toujours enfermés; oh! que cela vaut mieux que quatre murailles!
—Si l’un à l’autre fidèles nous vieillissons, quand nous serons proches de la tombe, avec quelle joie nous compterons cette nuit dans nos belles souvenances; car notre liaison n’est pas une liaison d’un jour.
—Union, constance pour la vie!
—Avant peu, mon oncle, mon tuteur, va me rendre compte de mes biens et m’émanciper: aussitôt, ma belle, que je serai libre, nous irons demander à la loi qu’elle nous unisse, et si ma parenté venait à s’enquérir de ta dot, j’énumérerai tes vertus.
—Tu me combles de joie! que de générosité pour une pauvre femme qui ne sait que t’aimer!—Oh! que ce jour vienne tôt! Il me tarde que nous habitions ensemble.—Ne me caresse pas ainsi. Passereau, je me meurs, tu vas me tuer!
—Te tuer, belle homicide! ce serait grand dommage.
—Oui! car c’est une chose rare qu’une femme qui vous aime pour vous, rien que pour vous.
—Comme toi, est-ce pas?
—Épargne ma modestie.
—Car c’est une chose rare qu’une femme sincère, naïve et fidèle comme toi.
—Tu me ferais rougir.
—Prends garde, on ne rougit que de pudeur ou de honte!
—Mon Dieu! que ce soir tu me traites brusquement; quelle politesse brutale, quelle réserve!—Quand je t’embrasse, ou quand je te caresse, c’est comme si je te touchais d’un fer rouge, tu frissonnes.—Peut-être as-tu quelque chose contre moi? ai-je pu te blesser, ai-je pu te déplaire, mon amour? Il faut parler, il faut dire ce que tu as sur le cœur; épanche ton chagrin; je suis ton amie, il ne faut rien me cacher, je te consolerai.
—Poison et orviétan, tout à la fois!
—Que veux-tu dire?—Tu vois bien que tu te caches de moi; je te fais souffrir, je te gêne.—Mon Dieu, quel mystère!—Parle-moi, parle-moi, je t’en prie! dis ma faute, je la réparerai, dussé-je en mourir! Tu m’en veux?—On m’aura calomniée, il y a des gens si pervers!...
—Oui! c’est vrai, mon amie, ce n’est pas que je le croie, on t’a calomniée. Des méchans t’ont noircie, ils ont dit que tu me jouais, que tu m’étais joyeusement infidèle. Mais je t’affirme que je ne les crois point, c’est un infâme mensonge!
—Bien infâme!... Il faut que tu aies bien peu de confiance en moi, il faut que tu aies de moi une misérable estime, pour que quelques paroles qu’on aura débitées te changent tant et si subitement à mon égard, et te jettent dans un pareil trouble.
—On m’a dit que tu étais volage, mais je t’affirme que cela ne me trouble point.
—C’est peu libéral de ta part. On viendrait faire sur toi les rapports les plus admissibles, comme les plus honteux, je ne voudrais pas même les entendre. Tu n’as pas de confiance en moi, Passereau!
—Si, si, ma belle, je t’apprécie.
—Moi, ton amie, moi te tromper, jamais! mais je t’aime, je t’aime au-dessus de tout! Passereau, tu es mon Dieu! Nous sommes liés l’un à l’autre par un serment plus sacré que tous les sermens faits à la face des hommes; et je trahirais ce serment, moi! peux-tu croire cela, Passereau? Ingrat; injuste, tu m’outrages!—Que t’ai-je donc fait? qui a pu m’avilir à tes yeux? je suis une femme d’honneur, Passereau, saches-le! Mais quel infâme a pu m’accuser de libertinage!... Moi, cloîtrée, retirée, n’usant pas de la liberté que généreusement tu me laisses; non, non, Passereau, crois-moi, je suis digne de toi, je suis innocente! j’en prends le ciel à témoin! Forte de ma conscience, je ne chercherai pas à me laver de cette sale calomnie.—Si tu savais combien je t’aime, si tu comprenais l’étendue de mon amour pour toi? Je t’aime tant, je t’aime tant! plutôt que de trahir mon devoir et ma foi, plutôt que de te trahir, je me tuerais!
—Oui! plutôt la mort que l’ignominie.
—Oh! tu m’effraies, ne me regarde pas ainsi! Tes yeux, comme des prunelles de tigre, roulent dans l’ombre.
—Ma bonne, voudrais-tu venir avec moi, j’ai bien envie de faire un voyage? je suis ennuyé de Paris.
—Quand cela?
—Au plus tôt.—Partons demain si tu veux? allons à Genève.
—Demain, dimanche? je ne puis.
—Pourquoi, qui te retient?
—Rien, seulement j’ai promis d’aller dîner chez un parent, si je manquais, il s’en fâcherait beaucoup.
—Partons lundi, partons dans la semaine.
—Non, mon ami, je suis bien fâchée, mais je ne puis encore, j’ai promis à des parens d’aller passer quelques jours chez eux, aux environs de Paris. Je ne puis m’en dispenser sous quelque prétexte que ce soit.
—Tu ne veux pas?
—Je ne puis.—Mon Passereau, ta figure devient épouvantable! Pourquoi me froisses-tu le cou comme cela? tu me frappes, tu me fais mal!
—Pardon, pardon, je m’oubliais; ce sont des crispations; je souffre, j’ai soif!
—Retournons à la maison, je t’en prie.—Si tu venais à tomber en défaillance, que ferais-je de toi, ici? Quel serait mon embarras!
—Tiens, mon amie, avant de partir, pour me désaltérer, va me cueillir quelques fruits à ces espaliers qui couvrent ce mur, là-bas, au bout de cette allée de framboisiers, tu me feras bien plaisir.
—Mon Dieu! Passereau, comme tu trembles en me parlant; tu souffres donc beaucoup?
—Oui!...
—N’est-ce pas cette allée?
—Oui, va droit et sans crainte.
A peine Philogène eut-elle fait quelques pas qu’elle disparut dans les ténèbres.—Passereau s’étendit de tout son long, prêtant l’oreille contre terre, écoutant dans une effroyable anxiété.—Tout à coup Philogène jeta un cri déchirant, et l’on entendit un bruit sourd comme celui d’un corps humain qui fait une chute, un grand bruissement d’eau agitée et des gémissemens qui semblaient souterrains.—Alors Passereau se leva avec les convulsions d’un démoniaque et se précipita à toute jambe dans l’allée de framboisiers.—A mesure qu’il approchait, les cris devenaient plus distincts.—Au secours! au secours!—Brusquement il s’arrête, s’agenouille et se penche rez-terre sur un large puits.—L’eau, tout au fond, était remuée; de temps en temps, quelque chose de blanc reparaissait à sa surface, et des plaintes épuisées s’échappaient.—Au secours, au secours, Passereau, je me noie!—Courbé, silencieux, il écoutait sans répondre, comme penché sur un balcon, on écoute une lointaine mélodie.—Les gémissemens peu à peu s’éteignaient.—Alors, avec une voix forte, grossie encore par l’écho du puits, Passereau hurla:—Tu veux du secours, ma belle? c’est bien, attends! je vais dire au colonel Vogtland qu’il t’apporte un Arétin!
Philogène répondit par une plainte râlée affreusement.—Elle flottait encore à la superficie, déchirant de ses ongles la muraille ruinée.—Passereau, alors, avec un grand effort, détacha et fit tomber sur elle, une à une, les pierres brisées de la margelle.
Tout redevint silencieux, et morne comme une vision funèbre, toute la nuit, il passa et repassa sous les tilleuls.
Chapitre qui peut paraître surabondant, et dont aurait pu se passer le lecteur; quand je dis lecteur, je parle hypothétiquement, car il serait présomptueux à moi de penser en avoir un seul, fût-ce même un Russe? Mais sans lui, l’histoire de Passereau aurait été immorale; il faut toujours que le crime reçoive un châtiment.
Le petit homme rouge avait sonné cinq heures et demie à l’horloge du château des Tuileries, car le petit homme rouge a reparu depuis peu avec le nouvel hôte et son maistre des maçonneries. Passereau se promenait sous la forêt de marronniers: pour tuer l’attente, il avait pâturé deux ou trois grands journaux fort indigestes. Notre bel écolier s’ennuyait considérablement en ce damné lieu, continuellement assailli par certains schismatiques et forcé d’essuyer les déclarations d’amour de ces bourgeois de Gomorre. Enfin il vit un homme accourir en toute hâte au piédestal du sanglier de marbre, puis le tourner et le pourtourner tendant le cou et regardant de tous côtés avec un air maussade et capot.
Ce quidam, grand et gros, enveloppé d’une houppelande bleue, orné d’une figure insignifiante coupée en deux par une énorme moustache, portait des éperons qu’il faisait sonner d’impatience et une longue cravache dont il se caressait les os des jambes. Passereau l’ayant considéré un instant et toisé du regard comme un cheval en foire, s’approcha de lui et le salua:
—Vous attendez quelqu’un, monsieur?
—Que vous importe, jeune homme!
—Il m’importe beaucoup.
—Vous exercez une profession peu honorable, monsieur, croyez-vous que je ne vous ai point aperçu tout à l’heure me moucharder?
—Vous attendez une femme, n’est-ce pas?
—Non, monsieur, un hermaphrodite.
—Vous faites à contre-temps le joli cœur.
—Gringalet!
—Il est vrai, monsieur, que ma corpulence n’égale pas la vôtre, et que dans la balance d’un boucher vous peseriez plus que moi: mais votre grosse voix et vos grands ossemens ne m’épouvantent pas. Croyez-moi, la seule domination est celle de l’intelligence, et la vôtre, monsieur, me semble fort mal confectionnée.
—Quel est ce doux ramage?
—Convenez-en, le fait n’a rien de honteux, vous attendez une fille, mademoiselle Philogène, mais vous attendez en vain, à moins d’un miracle, et les miracles sont passés de mode, elle ne viendra pas, c’est moi qui, sur ma tête et mon sang, vous l’affirme.
—En tout cas, ce n’est pas vous qui l’en empêcheriez!
—Ne jurez de rien, monsieur le colonel Vogtland.
—Qui vous a dit mon nom? Triple escadron! ceci me surpasse.
—Vous comptiez ne trouver ici qu’un sanglier de marbre, et vous en trouvez deux, dont un vif, prêt à vous faire bonne guerre!
—Non, monsieur, je ne trouve qu’un sanglier et un porc.
—Vous me donnez le choix des armes.
—Vous aussi vous avez un point d’honneur? Tout s’en mêle. Vous jouez au soldat; mon enfant, vous voulez faire le ferrailleur. Vous tombez mal et bien, vous ferez avec moi un rude apprentissage!
—Assez de ce ton de protectorat, vous me faites pitié, tout sabreur que vous êtes.
—Triple escadron! le calicot s’insurrectionne.
—Ne m’approchez pas, monsieur le carabinier, vous puez l’écurie!
—Gringalet! si je ne me retenais à quatre, je te souffletterais de ma botte!
—Regardez-moi bien, croyez-vous que je tremble? Un homme vaut un homme; ignorez-vous ce que peut la volonté?—Votre empereur, dont frissonnant vous baisiez les semelles, comme moi, vous allait au nombril!—Oh! nous ne sommes plus au temps où le soudard primait dans le monde et calottait le citoyen, au temps où l’on ôtait sa pipe devant un recru en sentinelle.—Vous vous battrez avec moi!
—Vous le voulez, je me battrai; c’est-à-dire, traduction littérale, je vous tuerai.
—Qui sait? ce sont les mauvais barbiers qui balafrent.—A demain matin; quel rendez-vous? Boulogne ou Montmartre?
—Montmartre.
—Quelle heure?
—La vôtre.
—Huit heures.
—Soit.—Quoique tout homme vaille son homme, comme vous disiez fort élégamment tantôt, je n’aime pas les anonymes: serait-il possible de savoir qui vous êtes?
—Passereau.
—Votre état?
—Ecolier.
—Triple escadron! la maigre solde!
—Si nous ne devions nous battre à mort, j’apporterais ma trousse, et vous offrirais mes services pour votre pansement; mais si vous désiriez par hasard qu’après votre trépas je vous ouvrisse et je vous embaumasse, veuillez me regarder comme, honorifiquement, votre serviteur dévoué.
—Monsieur est médecin? nous sommes confrères.
—Je le suis de beaucoup de gens.
—Monsieur est carabin?
—Monsieur est carabinier?
—Mais, triple escadron! elle ne viendra pas la donzelle!
—Je ne présume pas.
—Peut-être ai-je eu tort de m’emporter sitôt? Peut-être étiez-vous envoyé de Philogène pour m’avertir qu’elle ne pouvait se trouver au rendez-vous? Peut-être est-elle malade?
—Très malade.
—Peut-être êtes-vous son médecin?
—Oui! son médecin.
—Je vous demande mille pardons de vous avoir si mal traité, j’ignorais ...
—Demain matin, à huit heures, à Montmartre!
—Mais, de grâce, dites-moi, comment va-t-elle! Que lui est-il arrivé? est-elle en grand péril?
—Quelle arme prendrons-nous?
—Je vous supplie, répondez-moi, vous êtes cruel, vous, son médecin! Pour une insulte faite sans connaître, pour une insulte dont je vous demande pardon; répondez-moi, est-elle en danger de mort? est-elle à l’agonie? Que je cours ... Répondez-moi donc! si vous saviez combien je l’aime!...
—Si vous saviez combien j’en suis aimé!
—C’est ma maîtresse.
—C’est ma maîtresse!
—Elle, Philogène?
—Elle, Philogène.
—Triple escadron!
—Tribunal de Dieu!
—J’en suis anéanti!...
—J’en suis émerveillé.—Ayant intercepté votre agréable poulet, je viens, en son lieu, vous demander de quel droit, depuis trois mois qu’elle était à moi, ma seule amie, vous êtes survenu dans mes amours?
—Dites-moi, d’abord, depuis deux ans que je l’entretiens, de quel droit vous survenez dans les miennes?
—Quoi! vous l’entreteniez?
—Oui! de beaux et bons écus ayant cours.
—Ah! l’infâme!...—J’ai bien fait ...
—Qu’avez-vous fait?
—Rien.
—Jurez-moi, car il faut que je sache à quoi m’en tenir, que vous êtes depuis trois mois son amant heureux.
—Je le jure par le Christ!—Mais jurez-moi aussi que depuis deux ans vous êtes son entreteneur heureux.
—Je le jure par Martin Luther!
—Calomnie!
—C’est vous qui mentez!
—Je ne dis pas que vous n’ayez tenté l’escalade, mais vous avez été débouté.
—Je ne dis pas non plus que vous n’ayez battu en brèche, mais assurément vous en avez été pour vos frais de siége.
—Quelle arme choisissons-nous, décidément?
—Décidément vous voulez vous battre?—A coup sûr, pour vous venger de ses rigueurs?
—Non, de ses faveurs.
—Gascon!
—Mirliflore!—Vous croyez donc qu’on peut impunément venir arracher de mes bras ma bien-aimée? Oh! vous vous abusez fort, monsieur le céladon tardif!—Vous étiez venu semer de l’ivraie dans mon champ.—Vous étiez venu, sans doute, mendier de l’amour pour de l’or.—Cette femme est à moi, je la garderai, je la veux, j’en ai besoin, je la défendrai contre tout agresseur, je la maintiendrai! Mort à quiconque viendra, comme vous, braconner sur ma terre!—Vous vous battrez, monsieur le colonel!
—Je vous tuerai.
—Nous connaissons votre réputation funestement célèbre. Mais comme je ne sais pas manier l’épée et que d’ailleurs je suis myope et ne puis tirer le pistolet, je vous prierai de vouloir bien vous en remettre au hasard!
—A votre aise: d’autant plus que je n’aime pas l’assassinat et ce serait vous assassiner: quel que soit votre courage, la lutte serait inégale; que faire contre une adresse infaillible?—Le hasard peut seul balancer les chances, je m’en réfère au hasard.—Mais réfléchissez, mon cher ami, il me déplaît d’aller sur le terrain pour un léger motif: je vous dirai, franchement, que je n’ai point de véhément désir de vengeance; je ne vous hais point, et si vous voulez simplement m’assurer que vous renoncez à jamais à toutes poursuites d’amour auprès de Philogène et à venir troubler ma possession, je m’en fie à votre parole d’honneur, car je vois que vous êtes un homme d’honneur, tout sera dit, tout sera fait: voulez-vous?
—Vous goguenardez.—Jamais! nous sommes deux cavaliers pour une cavalle: qu’elle soit au survivant.
—Plus tard vous ne m’accuserez point; comme vous, je vais avoir une volonté immuable, et ne demandez pas grâce et miséricorde, je serai féroce.
—Qu’elle soit au survivant! Voulez-vous tirer au blanc et au noir, un pistolet chargé et l’autre pas?
—Je n’aime pas cela.
—A pile ou face?
—C’est par trop écolier.
—Savez-vous quelque jeu?
—Non.
—Ni moi non plus, alors la chance est égale, jouons notre vie.
—Bravo! mais auquel?
—Aux dames ou aux dominos?
—Soit. Allons au prochain café.
—Non, à demain.
—Demain, demain! on ne doit jamais remettre cette sorte d’affaire.
—Il faut que j’aille dîner.
—Je ne puis vous laisser partir, je m’attache à vos pas. Vous iriez maltraiter Philogène. Vidons de suite la querelle.
—Il faut que j’aille dîner.
—Allons dîner, où allez-vous? Je vous suivrai.
—Au premier restaurant, là, au coin, rue Castiglione. Voulez-vous accepter?
—Merci, chacun son écot.
Là-dessus, se dirigèrent vers la rue de Rivoli, notre écolier et notre soldat, ou notre soldat et notre écolier, je laisse à chacun la faculté de donner la préséance à qui bon lui semblera suivant son goût et sa prédilection. Vit-on jamais couple d’hyménée mieux assorti entrer chez un traiteur, faisant nopces et festins? Un gros ossu, d’une stature hyperbolique,—qui aurait pu servir d’observatoire, Dieu en soit loué! à feu Mathieu Lemsberg,—un tueur par l’épée; c’est l’époux d’une part.—Un petit minois, enfantin et joliet, qui aurait pu faire un charmant docteur à l’usage des dames, un tueur par Broussais; c’est l’époux d’autre part.—Comme pour une partie fine ils s’enfermèrent dans un cabinet très particulier, je suis sûr qu’il en vint de mauvaises pensées dans l’esprit du garçon. Ceci nous montre qu’il ne faut point s’arrêter aux apparences. Gardons-nous de jugemens téméraires, il est si facile de prendre, ainsi que dans cette occurrence, des gens qui vont se couper la gorge, pour des gens qui vont se l’embrasser.
—Ce repas, pour l’un de nous deux, sera le dernier, sera le viatique, dit alors Passereau; il convient de le faire copieux, sans nul égard pour les ordonnances somptuaires de feu très constant roi Henri deuxième, que lui-même sans doute outrepassa souventefois en l’honneur de madame Diane, et qu’à plus solide raison, nous pouvons bien enfreindre en l’honneur de madame la mort.
—Je comprends, vous voulez, comme on dit à la caserne, que nous fassions un mâchon soigné, cela me chausse assez bien: j’y tope.—Pour vous préparer au grand acte qui va suivre, pour vous procurer de l’aplomb et de l’audace, vous voulez vous salpêtrer le cerveau, c’est très adroit! C’est comme je pratiquais à ma première campagne; quand la journée devait être chaude, je me reconsolidais avec une armure interne de champagne mousseux.
—Non, ce n’est pas pour cela, car je suis résigné à quitter la vie; je serais même chagriné s’il advenait que je gagnasse.
—Moi de même.
—Et je vous demanderai, si le cas écheoit en votre faveur, de ne point me faire de politesse et de me tuer sans remords.
—Moi de même.—Car la vie, à vous dire vrai, commence à me peser constitutionnellement. Le troupier sans guerre, c’est la désolation des désolations; c’est un médecin sans épidémies; c’est un Coitier sous Louis XI.
—Voulez-vous bien, s’il vous plaît, nous dispenser de barbarisme et laisser le c de maître Coictier.
—Coictier! Ah! par exemple, c’est cela un barbarisme! mon cher ami, il faudrait avoir une gueule de fer-blanc pour prononcer ce nom si cruellement gaulois; d’ailleurs, Casimir Delavigne, dans sa tragédie en cinq actes et en vers français, a dit partout Coitier.
—Belle autorité! que votre rimeur du Hâvre de Grâce!
—Morveux!—Taisez-vous, vous m’insultez en la personne de ce nourrisson chéri des neuf sœurs, des neuf muses, des Piérides!
Hélas! pour l’honneur du corps, il était temps que le carabinier achevât son festin; sa conversation prolixe et volubile devenait presque aussi claire que le Victor Cousin, presque aussi savante que le Raoul Rochette, presque aussi chinoise que le Rémusat, presque aussi anglaise que le Guizot, presque aussi chronologique que le Roger de Beauvoir, presque aussi artiste que le Lécluse, et pour l’immoralité en bas de soie, c’était du scribouillage tout pur!
Il s’était, outre mesure, bourré le torse, langage d’atelier.
Le fait est qu’il avait une capacité vraiment académique, et sauf les représentans du peuple, il n’y a guère que les chameaux qui eussent pu, avec quelques chances, entrer en lice avec lui; et, dans l’état où il se trouvait, il aurait pu entreprendre avec sécurité la traversée du désert; je ne dis pas de Sahara, parce que je hais le pléonasme. Ceci est une facétie à l’usage de la société asiatique de Paris; il est bon quand on fait des plaisanteries orientales de l’en prévenir; il est bon, avec un semblable parterre, d’avertir des endroits risibles.
Dans un coin du cabinet qu’ils appelaient le cimetière, le carabin et le carabinier avaient empilé les bouteilles défuntes, et Dieu sait combien avait été contagieuse la mortalité.
Les voilà! les voilà! par les rues, les ruelles, les impasses, les places, les carrefours, encombrés de voitures et de passans; les voilà! les voilà! par la boue, les pavés, les immondices, les bornes, les ruisseaux, les filles de joie, les voilà! Comme ils folâtrent nos deux hommes! Les voilà! Ils s’en vont, compère et compagnon, et comme dirait un paveur ou un membre de l’Académie des Inscriptions qui ferait une docte citation, les voilà qui s’en vont ainsi qu’Orchestre et Pilastre.—A propos d’Oreste et Pilade, voulez-vous une recette pour faire un vaudeville à grand succès; 1º il faut y parler au moins treize fois de ces deux classiques amis; 2º au moins une fois de la cupuncture; 3º au moins trois fois de l’honneur français et de Napoléon; 4º ne pas oublier deux ou trois balourdises sur les romantiques, et surtout ne pas manquer de leur faire dire que Jean Racine est un polisson, et de faire des bons mots sur ce gueux de Goethe et sur Chatqu’expire; 5º exalter Molière et Corneille, que surtout on ne doit pas avoir lus, pour s’en faire un manteau à l’aide duquel on puisse passer à la barrière du public, comme ces veaux qu’on entre en fraude, en leur mettant une blouse et une casquette. Le tout en français de M. Drouineau et en bouts rimés du vieux marquis de Chabannes; si je dis le marquis de Chabannes, c’est que je sais qu’il n’est pas spadassin, et comme je n’aime pas le duel, ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas à déjeûner, je fais le moins possible de personnalité dangereuse, et jamais, ainsi que Boileau, je ne pousserai l’audace jusqu’à appeler un chat un chat.
Arrivés au café de la Régence, vite, ils demandèrent un jeu de dominos—voici le moment fatal—! Dieu, car il n’y a pas de hasard, même aux dominos, va décider dans sa sagesse qui des deux doit mourir, du carabin ou du carabinier.
Vogtland parfois était morgue comme un caporal instructeur, et parfois volontiers assez expansif.
—Double six, douze, 1812; c’est juste l’année où j’ai eu l’avantage de perdre mon vénérable père.
—Pas de niaiseries, colonel, jouons gravement, grogna Passereau, et surtout ne mettez pas les dominos à l’envers.
Notre écolier était rêveur et concentré, et racorni en boule sur lui-même, comme certain poète contemporain, ou comme un petit cochon d’inde qui a froid.
Une galerie de bourgeois s’arrondissait autour de leur table et prenait intérêt à leurs jeux. Si ces braves gens avaient pu se douter de ce qui se décidait là, certes, ils auraient été terriblement effrayés et auraient pris leur parapluie ou celui d’autrui, et se seraient enfuis à toutes jambes, s’ils n’avaient été œdémateux ou podagres.
Vogtland, comme un compagnon du devoir, habitué à boire tout au litre, qui entre par hasard au café, un jour de bamboches, avalait sa dix-septième demi-tasse quand la partie se termina à son avantage.—Passereau à cette fin sourit agréablement.
—Allons, partons de suite, dit-il, je suis pressé d’en finir.
—Quelle mort préférez-vous?
—Faites-moi sauter le caisson.
—Bien. Je vais entrer rue de Rohan, dans mon hôtel, pour y prendre mes pistolets. Marchez lentement, je vous rejoindrai; où allons-nous, aux Champs-Élysées?
Vogtland reparut bientôt: silencieux, ils suivirent la grande avenue et passèrent la barrière de l’Étoile. A quelques maisons plus loin que la taverne du napolitain Graziano, où l’on mange d’excellens macaronis, ils se détournèrent de la route et descendirent dans les prés en contrebas de la chaussée—il était grande nuit—. Là, ayant longé quelque temps un mur de clôture:—Arrêtons-nous ici, dit Passereau, nous sommes assez bien, ce me semble.
—Vous trouvez?
—Oui!
—Êtes-vous prêt?
—Oui, monsieur, armez, surtout pas de délicatesse, vous êtes un lâche si vous tirez en l’air.
—N’ayez pas peur, je ne vous manquerai pas.
—Ajustez-moi à la tête et au cœur, s’il vous plaît?
—Avec plaisir: mais appuyez-vous sur le mur pour ne point reculer, et comptez une, deux, trois; à la troisième, je ferai feu.
—Une, deux;—attendez, nous avons joué notre vie pour une femme?
—Oui!
—Elle appartient au survivant?
—Oui!
—Écoutez bien ce que je vais vous dire et faites-le, je vous prie: la volonté d’un mourant est sacrée.
—Je le ferai!
—Demain matin, vous irez rue des Amandiers-Popincourt; à l’entrée, à droite, vous verrez un champ terminé par une avenue de tilleuls, enclos par un mur fait d’ossemens d’animaux et par une haie vive, vous escaladerez la haie, vous prendrez alors une longue allée de framboisiers, et tout au bout de cette allée vous rencontrerez un puits à rase terre.
—Après?
—Alors vous vous pencherez et vous regarderez au fond.
Maintenant faites votre devoir, voici le signal,—une, deux, trois!...