Aux arrêts, les dames qui distribuaient aux blessés du café chaud et des gâteaux, s'étonnaient quand Ratu mettait le nez hors de sa cachette. Fiquet n'avait pas la force de raconter leur histoire. Il disait seulement: «Il m'a sauvé la vie,» en caressant la petite tête de son chat. Les dames allaient chercher du lait pour Ratu, qui eut ainsi beaucoup de succès dans les gares.

Il avait laissé sa renommée grandissante à la ligne de feu. Ratu, chat de guerre, était devenu célèbre, et tout le monde faisait honte au cuisinier de la 11e escouade, qui avait voulu le mettre en gibelotte.—En gibelotte! un chat sanitaire, ayant sauvé la vie à son poilu! Un chat décoré de la croix de guerre, ayant fait, à lui seul, trois prisonniers boches, et en ayant ramené quinze, un jour qu'il était à cheval sur un Sénégalais! Ce chat sublime, en gibelotte!!!...


VIII. Ratu à l'ambulance.

Enfin, Fiquet était parvenu à la ville où sa blessure devait être soignée. Le Major avait fait les gros yeux en voyant Ratu, mais Ratu s'était mis à ronronner, à se frotter à ses jambes en faisant une petite mine si drôle, si futée, que le Major n'avait pas pu lui résister. Les dames de la Croix-Rouge avaient été touchées de ses aventures, et même les infirmiers le trouvèrent charmant, dès qu'ils eurent apprécié sa politesse et sa propreté.

Quand il fallut sonder la plaie de Fiquet, et en extraire la balle, on voulut éloigner Ratu: il poussa de tels cris de désespoir qu'il fallut le ramener, car Fiquet s'agitait et sa température montait:—«Il sera bien sage, Monsieur le Major, je vous le promets. Laissez-le se mettre où il voudra, vous verrez qu'il n'en bougera plus.»

Ratu s'installa donc sur la planchette à médicaments, au-dessus de la tête de Fiquet, sans renverser aucune fiole, et surveilla l'opération, semblable à un sphinx de marbre noir, divinité protectrice des interventions chirurgicales. Ce fut à peine s'il répondit, sans bouger, par un faible miaulement plaintif, au gémissement que ne put retenir Fiquet, au moment le plus pénible. Mais quand la balle fut extraite, et que l'infirmière la déposa, bien lavée, sur la couverture, Ratu d'un seul bond sauta par-dessus Fiquet, fit rouler la balle par terre, et se mit à la poursuivre dans tous les coins, comme ivre de joie. Fiquet, revenu à lui, n'eut qu'à dire doucement:—«Ratu, rends-moi ma balle! Apporte la balotte!»—et Ratu obéissant prit la balle dans sa petite gueule, et la rapporta sur la couverture blanche, là même où il l'avait prise.

Fiquet entra en convalescence. Il eut un jour une grande surprise: une lettre. Ratu, dès qu'elle fut ouverte, la flaira, poussant sa tête contre la feuille: avant Fiquet, il avait reconnu que la lettre venait de mère Soupe.

L'excellente femme s'était rappelé l'adresse militaire de Fiquet, et lui donnait de ses nouvelles; mais quelle ne fut pas la stupéfaction de Fiquet en apprenant que mère Soupe habitait la rue voisine de l'ambulance. C'était d'ailleurs tout simple: civils et blessés étant évacués vers la ville la plus proche de la zone, et recueillis dans le même faubourg paisible d'écoles et de couvents.—La lettre de mère Soupe avait fait bien du chemin, perdu bien du temps, cherchant Fiquet au secteur, et revenant à son point de départ, pour réunir deux amis si près l'un de l'autre.—Une dame de la Croix-Rouge alla chercher mère Soupe, qui bientôt entra dans la salle de l'ambulance: Fiquet, de son lit, ne pouvait lui tendre qu'un bras, mais Ratu était déjà dans ceux de sa «Marraine», dont il embrassait le cou avec ses petites pattes, lui mettant son bonnet de travers et l'empêchant de courir à Fiquet, qui riait d'un œil et pleurait de l'autre. Enfin elle s'assit au chevet d'Albert: ce tout jeune homme si pâle dans son lit blanc, était-ce un poilu? Ce n'était plus qu'un bien petit gars! Pour la première fois, ils se sentaient unis par leur réciproque tendresse, sans que rien gênât leur émotion: Ratu, assis en rond sur les genoux de mère Soupe, faisait semblant de dormir, par discrétion, en ronronnant de béatitude.

Mère Soupe fut attachée à l'ambulance, comme raccommodeuse de linge. Elle apportait son ouvrage dans le jardin, où Fiquet venait s'asseoir avec Ratu; et de douces heures coulaient.

Une jeune fille venait parfois avec sa tante, voir les blessés, leur apporter des friandises, écrire les lettres de ceux qui ne le savaient ou ne le pouvaient pas. Elle entreprit d'apprendre à écrire de la main gauche au pauvre Fiquet, dont le bras droit était désormais inerte. Madeleine, c'était le nom de la jeune fille, faisait exprès d'être plus maladroite que son élève, et l'on riait beaucoup, autour de l'encrier.—Cependant, Mme Gerneron, la tante de Madeleine, causait avec maman Soupe, en ourlant les serviettes de l'ambulance: Madeleine était orpheline, ses parents lui avaient laissé une importante entreprise de menuiserie, que M. Gerneron dirigeait de son mieux, en qualité de gérant, et de tuteur de Madeleine,—mais il se faisait vieux, et ce serait bien malheureux de vendre une maison si prospère...

Tout près des deux dames, sur le banc voisin, Madeleine faisait maintenant la lecture à tout un cercle de blessés. Sa voix claire montait comme une fine musique cristalline. Tous les soldats l'écoutaient attentivement, la regardant sans qu'elle s'en aperçût. Seul, Fiquet ne la regardait pas. Il était assis à côté d'elle, et baissait les yeux. Ratu, posé en face de la lectrice, écoutait aussi les tendres vers de François Coppée:

...«Tandis que vous parliez avec tant de douceur,
Tout à coup, j'ai rêvé vaguement d'une sœur,
Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile
Où l'intime bonheur loin des regards s'exile,
La petite maison que voilent les lilas,
Pour la première fois je me suis senti las!...»

Apothéose.

Un beau jour, on vit sortir d'une église de la ville où se termine ce récit, un bien étrange cortège nuptial:

La charmante petite mariée était au bras d'un soldat, porteur de la croix de guerre. C'étaient Madeleine et Albert.—Derrière eux venait un bon vieux Monsieur, M. Gerneron, accompagnant la mère Soupe, en châle tapis. De dessous son châle, sitôt qu'elle fut hors de l'église, bondit quelque chose de noir au bout d'un ruban bleu. C'était Ratu, qui s'était tenu si bien caché pendant la cérémonie, que nul ne s'était douté de sa présence. Mais Fiquet pouvait-il se marier sans Ratu? Ratu avait bien mérité d'être de toutes les fêtes, après avoir pris part à toutes les épreuves!

Mme Gerneron venait ensuite avec le caporal Bigeois, permissionnaire. Et enfin, comme garçon d'honneur, le gigantesque Colala, également permissionnaire, riait de toutes ses dents, escortant une toute petite fille, cousine de Madeleine, rouge d'orgueil d'avoir un si sensationnel cavalier.

Le reste du cortège était composé du major, des dames de la Croix-Rouge, des amis de Madeleine et de la famille Gerneron.

ANCIENNE MAISON GERNERON,
FIQUET, GENDRE ET SUCCESSEUR,
ENTREPRENEUR DE MENUISERIE.

Telle fut l'inscription que l'on put lire désormais au-dessus de la porte des réserves de bois où Madeleine avait joué pendant toute son enfance. Fiquet, réformé, se servait à présent habilement de sa main gauche. M. Gerneron, et le vieux contre-maître, qui avait, lui aussi, connu Madeleine toute gamine, prenaient en amitié le brave petit Albert. C'était un chef bien jeune pour une si importante maison. Mais on l'initiait peu à peu au train-train de la besogne coutumière, et Fiquet révélait une intelligence et une compétence professionnelle, que l'on n'eût jamais pu lui soupçonner, étant donnés son âge et sa modestie.

Dans le petit jardin de la menuiserie, quand il faisait beau temps, on dressait la table. Naturellement, maman Soupe et Ratu n'avaient pas quitté Fiquet. On vivait en famille. Les abeilles voltigeaient autour des roses trémières, donnant l'exemple de l'allègre travail régulier. La France était enfin paisible et l'Europe pacifiée. Les années passèrent: des berceaux s'étaient ajoutés à ce petit cercle de gens heureux. Ratu, chat de guerre en retraite, goûtait un repos glorieux, sous les lauriers de la menuiserie, mais bien souvent il oubliait son âge, pour courir comme un fou autour des balles et des lapins mécaniques, afin de faire rire les bébés de son bien-aimé Fiquet: les vieux militaires ont toujours adoré les petits enfants!

Les plus humbles labeurs font la France plus grande:
Nos devoirs scrupuleux
Sont la modeste offrande
Dont le trésor s'unit aux plis rouges, blancs, bleus.
O cœurs de la Patrie,
Avec idolâtrie
Tendons tous nos efforts ainsi qu'on tend des fleurs
Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs!

Marcel Mültzer.


    Pages.
I La fumée qui miaule. 5
II Le baptême de Ratu. 10
III Ratu dans la tranchée. 17
IV Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat. 29
V Ratu fait des prisonniers. 34
VI Le concert et l'attaque. 42
VII Ratu retrouve Fiquet. 50
VIII Ratu à l'ambulance. 55
IX Apothéose. 60

Au lecteur

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