Si je rougis parfois de ce que je fais, c'est de plaisir!
Pouvoir se dire: rien, ni la vieillesse, ni l'isolement, ni scandale, ni l'incompréhension, ne me feront renier des actes conçus dans l'ardeur, dans l'amour et dans la jeunesse.
Je ne me tournerai jamais le dos.
Espérons l'impossible, car c'est peut-être une bassesse que de mettre son espoir en lieu sûr.
Je ne regrette ni les folies que j'ai faites, ni les folies que je n'ai pas faites. En fait de folies, j'ai beaucoup de raison.
Elle était l'ami des hommes et l'amant des femmes, ce qui, pour des natures ferventes et pleines d'initiatives, vaut mieux que l'inverse.
L'intelligence interroge, et la bêtise répond.
Ils remettent tout en question et l'y laissent.
Ceux qui vivent des morts n'aiment pas la vie.
Ai-je senti vos injures plus que vos roses?
Avoir à se venger, quel manque de perspicacité!
Comment ne pas vous reprocher le temps où vous me laissez écrire?
APOLOGY
DÉDICACES
Ire Partie—LES SEXES ADVERSES:
LA GUERRE ET LE FÉMINISME
INDIGNATIONS
NOTES SUR LE COURAGE
BAS-CÔTÉS
PETITES RÉPERCUSSIONS
QUESTIONS QUI SE POSENT
SUPERFICIALITÉS ÉCONOMIQUES
IIe Partie.—CHOSES DE L'AMOUR:
IN LOVE
COUPLES
LE MALENTENDU
NARCISSISME
INCESTE
SADISME
AUTRES PARADIS
AUTOUR DE DIONYSOS
PHILOSOPHIE DES TENDANCES
IIIe Partie.—PAGES PRISES AU ROMAN QUE JE N'ÉCRIRAI PAS:
CÉLIBATAIRES
LE MONDE
LE 1/2
PETITES DIVINITÉS
IVe PARTIE.—AUTRES ÉPARPILLEMENTS:
LITTÉRATURES
THÉÂTRE
VIEILLESSES
DIEUX
ENTRE LES ROUTES
Ce sont ses mémoires de sensations que Mademoiselle Clifford Barney présente sous forme de notes rédigées avec une négligence qui n'est pas elle-même sans apprêt. Un curieux tempérament s'y révèle, d'une épicurienne anarchiste par dégoût de la morale, et que l'attrait de la politesse et de la distinction inclinerait au stoïcisme sportif et sensuel.
On trouve dans ce livre quelques traces de cette esthétique ce Liberty» qui fallit gâter les beaux dons de Renée Vivien...
Mademoiselle C. B., en vraie amazone, sait l'art de décocher un trait derrière elle, en faisant semblant de fuir. Elle n'est jamais si dangereuse que lorsqu'elle paraît faire retraite devant l'objection logique.
... Sentir et voir, pour les femmes, et les amazones, c'est penser.
Sachons gré à Mademoiselle B. d'aimer les femmes avec une si cruelle clairvoyance. Celle-ci nous fait mieux comprendre sa misanthropie indulgente... Pourtant, redisons avec le précieux Bensérade:
Même pour nous haïr ces farouches guerrières
Ne s'entr'aimèrent pas,
Mais d'un profond amour allaient sur leurs frontières
Goûter les vrais appas»...
Roger ALLARD.
(Nouvelle Revue Française.)
Ces pensées ... qui sont comme des flèches plantées dans la vie, très sûrement.
Alexandre ARNOUX.
D'abord merci pour la dédicace, car, pour en rappel et les termes, je suis en effet «D. E. F. G. ou H.», plus précisément M. L. A. «un de ceux que vous alliez oublier».
... Quoi, dès le seuil, serait-ce une amazone féministe...?
Mais il s'explique aussitôt que vous prêtiez votre voix à de telles revendications, la femme ministre, la femme diplomate, puisque vous suggérez:
«Que risquez-vous en admettant aux controverses du gouvernement madame et mademoiselle Ubu»?
Que ferait-on d'elles à Mytilène et même à Cythère? Votre charité leur cherche une a situation» à Paris. Nous ayant délivrés d'elles vous satisferez à cette vocation: «Que tous ceux purifiés par le feu s'approchent de nos foyers solitaires: nous serons mieux que l'épouse, la mère ou la sœur d'un homme, nous serons le frère féminin de l'homme.» Vous répondez-là, Madame, à une exigence que la nature semblait n'avoir pas prévue. Grande amie de longtemps (je vous ai dit qu'il me fallait anticiper), quelle heureuse confiance est notre partage: vous nous pouvez satisfaire, donc vous avez besoin de nous?
«Mais pourquoi vous soucier du libre échange, du bonheur des peuples: toutes préoccupations dont il vaut mieux laisser l'avantage à «madame et à mademoiselle Ubu»...
Amazone, renoncez à cette œuvre de sang: faire une seule nation de toutes.
Penchez-vous plutôt sur les cœurs. Émue certes, mais clairvoyante—comme on a dû vous le reprocher!-jusqu'où pénétrez-vous dans l'extatique regard qui, croyant vous découvrir, vous offre une âme aimante, avec tant de richesses qu'il ignore? A ces coupes d'Amour puisez la bonne ivresse, et ce mépris de nous qui vous fait nos égales (puisque l'homme a le tort aussi de mépriser la femme). Sensible amie aspirant à la passion, témoin incorruptible de vos propres ivresses, de vos répugnances, depuis la naïve inquiétude jusqu'au désespoir. Telle page de vous me fait penser à cette leçon d'amour du jeune Augustin de Porto-Riche (un grand connaisseur lui aussi), telle autre, plusieurs autres, à des aveux de Baudelaire. C'est ici qu'il faut vous chercher. Nous vous avons reconnue et rejointe, impudique, avec gloire sacrifiée, l'esprit sauf.
Nous oublierions ici tout ce qui n'est pas vous, vos digressions et vos détours, votre amour de l'Humanité, votre haine de l'alcool, si, nous ayant mal égarés, ils ne nous avaient menés à vous...
Il faudra donc souffrir à vos funérailles (si la funeste hypothèse après nous s'en vérifiait) que soient mêlés derrière le plus fleuri des chars, aux muses inconsolables et aux poètes, les délégués de la Société des Nations et ceux de la Ligue Antialcoolique.
Max L. ARTUS.
(L'Œil de Bœuf).
Quelle originalité profonde est la vôtre! Comme vous savez sentir et vous exprimer d'une manière unique! Il m'est incompréhensible, car le français ne peut pas être votre langue natale. Et vous êtes dans l'âme mille fois plus parisienne qu'américaine. Votre livre est un livre qu'on ne peut pas lire d'un trait. A chaque page on s'arrête pour méditer, pour comparer vos expériences avec les expériences du lecteur, si pauvres en comparaison.
Georges BRANDÈS.
Tout cela d'ailleurs, le très bon, le médiocre, comme le pire, n'a pas grand air de nouveauté... Cela rappelle, pour y aller un peu rondement, et Baudelaire, et Schopenhauer, et Nietzsche, et Gourmont ... un La Rochefoucauld en jupons ... tantôt cela évoque Rochefort et les pointes un peu puériles des faiseurs de revues, etc... La sceptique veut-elle nous convaincre? Mais nous trébuchons alors, et d'assez haut, dans l'ordinaire.
J. J. BROUSSON.
(Excelsior).
Sachant la futilité de vos journées, de vos plaisirs, extérieurs à votre fond,—je crains de m'illusionner sur la réussite. Trop d'habitudes, de circonstances, d'influences étrangères vous ont à votre insu lentement détournée de vous-même, trop d'amies qui n'étaient pas de votre race vous ont amusée, mais sans vous éclairer.
José de CHARMOY.
... Vous avez trop d'amis pour en avoir un, vous êtes trop à tous pour être à vous—vous êtes victime dans l'opulence—vous avez la paresse d'un effort, et la curiosité de la minute à venir l'emportera, mais pas la curiosité de vous. Votre danger? vos éparpillements. Ne le croyez pas, on ne met pas des hauteurs dans des éparpillements, on les dissipe.
... Hautement raisonnable d'un bout à l'autre...
Marcel COULON.
Amazone, je baise vos mains avec une terreur sacrée.
Anatole FRANCE.
Hâtive en ses paroles, en ses gestes, en sa vie,—ne jetant sur le papier que des pensées fugitives comme des pétales ou, tout au plus, des «pages prises aux romans qu'elle n'écrira pas»—elle a failli se dépenser toute entière pour les passants de ses chemins et consumer, en sa course fiévreuse, ce charme inspirateur dont des temps recueillis se pouvaient embaumer. Elle a tout risqué, l'imprudente! Mais le destin qui, lui aussi, s'est fait son courtisan, lui a amené par la main deux profonds interprètes et a fixé près d'elle ces immobiles que son tourbillon eût dû effrayer...
André GERMAIN.
(L'Ère Nouvelle).
«Cette catastrophe: être femme». Cet aphorisme, que je cueille dans les Pensées d'une Amazone de N. C. B., pourrait servir d'épigraphe à ces pensées. L'amazonisme est plus qu'une attitude intellectuelle: c'est un état d'être, une sorte d'hybridité... L'auteur écrit: «Il y a des androgynes d'esprit aussi bien que de corps.» C'est très exact, et cet hermaphrodisme, qui a sa répercussion intellectuelle, explique toutes les nuances des manifestations de l'art et nous montre qu'il ne faut pas classer trop séparément les œuvres mâles et féminines.
Jean de GOURMONT.
(Mercure de France).
... Puis des amours sont des jugements. Vous êtes le bloc de cristal de Villiers de l'Isle-Adam, «poli, transparent et sincère.» Elle est dure aussi, l'âme des éparpillements. Nietzsche aurait dû la reconnaître: «Soyez durs». Vous remettez du ciment dans les trous que fait la vie. Êtes-vous contente, je vous ai jugée.
Une autre fois, je jugerai peut-être autrement. Et ce n'est pas la première ni la seconde fois que ce livre m'attire.
Remy de GOURMONT.
Digne guerrière des rives du «Grand fleuve» devenue amazone des rives de la Seine, plus intrépide et complexe que celles de Thémiscyre ou des rives du Thermodon qui ne subjuguèrent que des Numides, des Atalantes, presque des troglodytes...—et qui furent vaincues par Hercule—qui devant vous n'en mènerait pas large!—je sais enfin comment est faite la foi et l'entendement des belles chasseresses, de merveilleux belluaires féminins qui sont dignes, aujourd'hui, de ce beau nom et qui, comme vous, font en si peu de girations d'une lame souple, une si belle hécatombe de philistins!...
Henri de GROUX.
... Ce sont vraiment des flèches, mais lancées dans toutes les directions.
On chercherait en effet, dans ce livre, le témoignage d'une foi quelconque, sinon peut-être dans la vie, ou plutôt dans une certaine manière de concevoir la vie, comme un moyen de connaissance et de plaisir. Cette philosophie amère et pénétrante de N. C. B. n'est pas sans rappeler celle d'Oscar Wilde... Comme Wilde, Mlle C. B. voit surtout dans la société un ensemble de bouffonneries protocolaires, utiles, logiques, efficaces, mais à condition de ne pas en être dupe; et au fond de tout sentiment humain un moyen d'échapper au désespoir, quand il ne nous entraîne pas!
... On cause un certain malaise quand on est intelligent à ce point ... ce qui rendra son livre irrespirable à beaucoup de gens ... et en tout cas, je ne crois pas qu'il se soit jamais trouvé une femme aussi virilement intelligente qu'elle, c'est-à-dire aussi dénuée de toute naïveté sentimentale, de tout entraînement romanesque, aussi capable d'étudier chaque phénomène moral comme une expérience,—et rien de plus. Nous ne manquons pas de penseurs, les uns délayant Pascal, les autres démarquant Montaigne; mais il n'y a pas, dans toutes leurs emphatiques périodes, le quart de l'observation réelle, de la réflexion que je trouve dans ces formules de N. C. B., si brèves et presque toujours elliptiques...
... Je reconnais qu'il y en a trop (de pensées) et que leur abondance nuit un peu à l'ensemble de l'ouvrage, bien que toutes aient un sens, souvent caché...
Je connais peu de pensée aussi pessimiste que celle de Mlle N. C. B. et en même temps aussi courageuse. On dirait qu'en dépouillant la vie de tout ce qui la pare aux yeux d'autrui, elle l'aime davantage; sans doute, parce que c'est elle seule qu'elle aime et non un ensemble de théories toutes faites et de sentiments de commande. Ce livre a la saveur glacée de l'éther qui vous enivre et vous réconforte en vous détruisant, mais il faut savoir s'y plaire.
Edmond JALOUX.
(L'Éclair).
Après la lecture de ce livre que la blonde Natalie (une amie depuis vingt années!) m'a fait l'honneur de m'envoyer, je pense, aujourd'hui plus que jamais, que l'intelligence de Natalie est une sorte à la fois aiguë et a-poétique,—si j'ose employer ce dernier terme, lequel, bien qu'inconnu au petit vocabulaire, exprime complètement ma pensée. Je dis a-poétique, pas plus. Je ne dis pas anti-poétique, ce qui serait injuste et faux. Car l'intelligence de Natalie, bien qu'elle soit d'essence ultra-pratique, se différencie nettement de l'intelligence juive contemporaine[1], de l'intelligence de bourse, de banque et de notariat, de l'intelligence de comptabilité littéraire, en ce qu'elle est une intelligence sympathique.
Et l'intelligence juive contemporaine à la J. B., outre ce que nous venons d'en dire, est une sorte sèche, stérile, arrogante, vite agressive, facilement triviale, et qui demande à être surveillée avec sévérité.
Mais pour ce qui est du livre de Natalie, il y aura, j'en suis certain, unanimité pour en reconnaître ce que je viens d'appeler son intelligence. D'aucuns même iront jusqu'à dire que c'est un livre original. Non! Il serait plus vrai de dire que cela a l'air original. En réalité, cela ne casse rien, et cela ne révèle rien de nouveau. Cela confirme simplement que son auteur est vraiment doué de finesse et de subtilité.
Mais, ô Natalie, que de futilités, que d'oiseuses subtilités tout au long de tes «Pensées»! Nombreuses trouvailles, en vérité, mais de collectionneur d'insectes, d'un vieux monsieur à lunettes, chasseur de coléoptères, un tantinet maniaque. Et puis, et puis... Émaillant ton parterre de pensées, cette couche de pédantisme! Et, flottant sur le tout, ce relent qui sent la documentation de quatrième ou cinquième main. Et cela, c'est l'impardonnable chez une Natalie aux fins cheveux hyperboréens, à la chair de banane, une Natalie qui devrait être l'exemple vivant du féminin dans ce qu'il a de plus séduisant, et qui se présente ainsi à nous sous cette figure grise d'entomologiste (qui aurait suivi avec assiduité les cours de M. S. R....)
Mais le grand reproche, la faute sans espoir, le péché mortel, c'est que sur ces pages il n'y a pas un sourire, pas trace de sourire, pas une seule pensée souriante. Ce sont des pensées d'une Amazone butée et hypocondre.
Et cette constatation désespérante du sourire néant m'humilie personnellement, moi qui, dans ma pensée de toujours au sujet de cette sacrée Natalie, avait mis à part du troupeau ennuyeux de nos Bas-Bleus cette blonde amie. Je n'aimerais pas m'être trompé du tout au tout.
Il est vrai qu'il y a bien, par ci par là, des espèces de sourire, dans ce livre. Mais hélas! ce ne sont que des plissements ironiques des lèvres. Eh oui! Ce n'est que de l'ironie, et rien que cela. Or, quelle misère que l'ironie, quand on ne nous offre que cela à nous mettre sous la dent, à nous que rien ne saurait émouvoir hors ces quatre choses qui sont la tétrade sans laquelle notre vie spirituelle et physique n'aurait aucun sens: la Poésie intérieure (j'insiste sur ce mot: intérieure), le Merveilleux, la Gaîté et la Volupté.
Mais, encore une fois, il faut rendre justice à l'intelligence de cette, malgré tout, séduisante Natalie, et la préférer, en dépit de son terre-à-terre, à la plupart de nos Sappho échevelées, qu'elles soient ou ne soient pas chevalières de la Légion d'honneur. Pour ma part, je ne connais pas, même parmi nos porte-plume du sexe mâle, beaucoup d'écrivains qui trouveraient à aligner sur le papier des choses aussi excellentes que, par exemple, celles-ci:
—Le genre humain, un genre que je déplore.
—Celui qui veut confondre la reproduction et l'amour, les gâche tous les deux: le mariage est le résultat de ce gâchis.
—A un souper, les femmes deviennent les filles qu'elles sont.
—En entrant au théâtre, je vois écrit: Sortie, et je sors.
—Les poèmes de Mallarmé sont si faciles à retenir parce que chaque mot y est nécessaire et à sa place... (Malheureusement, le reste de la phrase se perd dans du charabia: commotion, vibration, perceptions, etc...)
En somme, Natalie, avec ce que tu possèdes de dons, tu aurais pu affiner en toi autre chose que ta sensualité, ne serait-ce que le sentiment du goût, par exemple, cette chose souhaitable entres toutes. Et surtout tu aurais pu canaliser ces dons vers les choses du sentiment intérieur. Alors seulement la Déesse t'aurait reconnue. Mais certes, tu n'es pas encore,—malgré les poèmes que tu as écrits—sur le sentier qui conduit vers la Déesse. Tu fais trop partie de cette malheureuse humanité féminine, terrain presque imperméable, à propos de laquelle me revient à la mémoire ce que me disait un jour, avec désespoir, pendant la guerre, en parlant de ses ouvrières typographes le contre-maître d'une imprimerie parisienne: «Ah! monsieur, ces ouvrières, c'est plein de bonne volonté, c'est acharné au travail, ça fait bien plus leur possible que les hommes mobilisés qu'elles remplacent! Mais que voulez-vous, avec les femmes, ça ne sort pas! non, monsieur, ça ne sort pas!»
En somme, et pour conclure, je dirai que le livre de Natalie serait un livre à recommencer, sur un tout autre plan, si Natalie était capable d'héroïsme. Mais ce serait un peu tard pour recommencer un livre imprimé et déjà en circulation. Et puis, et puis, je crois bien que Natalie est surtout capable d'intelligence, et non pas d'héroïsme.
Enfin n'ai-je pas prononcé, à son sujet, le mot a-poétique? Que faire à cela? La Poésie n'est pas une question de mots, de syllabes, et d'hexamètres auxquels on aurait plus ou moins cassé l'échine, qu'on aurait plus ou moins fait rimer. La Poésie est surtout dans la vie, dans la pensée intime, et dans le sentiment. C'est un domaine à la fois large ouvert et plus fermé que la vieille Chine flanquée au Nord de sa muraille de trois mille kilomètres. Dans ce domaine du mystère intérieur ne pénètrent que les privilégiés de naissance.
Dr J. C. MARDRUS.
Paris, Décembre 1920.
[1] Je dis contemporaine, et j'insiste sur ce mot, pour marquer la différence avec l'esprit des grands prophètes d'Israël, esprit à jamais perdu.
... Pas une once de vanité littéraire n'entre dans la composition chimique de son être spirituel. Mais c'est quand même un peu la trahir que de la prendre aussi naïvement au mot...
Mlle C. B. mérite qu'on étudie son œuvre, comme si on ne connaissait pas sa personne. Je vais donc parler de son livre, qui est là sous mes yeux, absolument comme si c'était la seule manière que j'eusse jamais eu de m'approcher de son esprit. Ce sera plus consciencieux, plus loyal et peut-être plus complet. Car s'il est impossible de mentir dans un livre, même masqué, combien l'est-il davantage de le faire quand on a, comme Mlle B., la religion de la sincérité.
Car c'est cela, je crois, la caractéristique des Pensées d'une Amazone, Mlle B. ne recule devant aucune audace, elle va même jusqu'au cynisme. Mais le cynisme chez elle n'a rien d'agressif, ni de révolté. La logique et l'observation l'amènent à certaines conclusions: elle les énonce, sans aucune arrière-pensée d'étonner ou de scandaliser. Tant mieux si vous êtes assez entraîné pour respirer aisément cet air raréfié et trop pur, tant pis si vous avez besoin d'inhaler quelque chose où vos poumons reconnaissent fraternellement quelque gaz de mensonge. Mlle B. ne s'occupe jamais de ce qu'on a pensé avant elle sur quoi que ce soit, encore moins de la quantité de convention que la Société estime nécessaire comme alliage dans le métal d'une opinion.
... Si nous aimons la liberté absolue du jugement l'esprit qui étincelle, une certaine inhumanité même, nous sommes servis... Charme singulier en vérité, bizarre comme serait celui d'un Méphistophélès imprégné de féminité. Car la nature même, ni la création, ne trouvent grâce devant ce cerveau incorruptible, fier et négateur. Encore moins, bien entendu, la pauvre société et sa triste civilisation; Mlle B. est tellement pessimiste! Mais encore une fois ce n'est jamais chez elle attitude de faiseur de maximes. Comme elle méprise ces effets faciles, qui se réduisent toujours à de pures antithèses verbales! Son pessimisme est un résultat fatal. Ce n'est pas de sa faute si la nature est un jeu du hasard et l'homme un fou encore plus fortuit. Le pessimisme ordinaire se réjouit du désordre comme d'un élément qui lui est naturel. Le pessimisme des natures supérieures ayant rêvé mieux, reste triste, sous le sourire.
Deux choses en effet demeurent intactes dans la plaine désolée de ruines où se promène la pensive amazone: l'amour et la poésie. Même quand elle n'en parle pas précisément, une phrase incidente, une épithète, ouvrent soudain des horizons sur la perspective de sa pensée profonde... Une page, à ce point de vue, est vraiment révélatrice. C'est dans le chapitre intitulé: Petites Divinités... Trente-six lignes, et c'est tout, et on n'en retrouve pas d'analogues dans tout le volume. Pourtant elles l'éclairent tout entier, elles lui donnent son sens et sa portée, elles livrent pour ainsi dire le secret de cette sensibilité étrange, faite, semble-t-il, surtout d'intelligence, lucide et froide comme le diamant. Voilà donc son point émotif, son nœud vital. C'est par là qu'elle rentre dans la communion humaine, elle qui paraissait, sur tous les autres plans, lui échapper. Elle aime la joie, les moments intenses de la vie. Elle était faite pour cela, pour ces exaltations souveraines... Ce rêve parfois, très rarement se réalise dans une circonstance exceptionnelle, dans une sorte de moment de feu dont l'ardeur dissout les scories de nos insuffisances.
Tout le reste du temps, elle regrette obscurément cette intensité souveraine, cette vie vraiment digne d'être acceptée, et sa raillerie de toutes les autres choses n'est peut-être faite que de l'observation du contraste entre cela, qui est si rare, et la continuité désolante du médiocre, de l'à-peu-près, de la vie courante en un mot.
Bien peu d'écrivains se sont placés sur ce plan pour juger de la vie.
Francis de MIOMANDRE.
(Événement).
... Seules les natures «doubles» voient à fond, c'est-à-dire au-delà... (Elles) comprennent les deux motifs contraires et contradictoires... Tous les autres parlent une langue limitée et finissent rhéteurs.
ORANO.
Merci pour vos livres ... pas autant que si c'était des broderies.
... Dans les volumes, j'ai déjà vu ce qui me déplaît. Je verrai ce qui me plaira...
Ce qu'on voudrait, c'est des compliments sincères. Encore faut-il les mériter...
Si j'ai cessé de vous voir, c'est que...
R. de M.
Plusieurs de ces pensées auraient dû être omises, mais la plupart révèlent une vision aiguë de la vie—sur une étendue d'expériences suffisantes, quelques-unes mêmes profondes. Une atmosphère de désenchantement surplombe ce livre qui n'est nullement pathétique, mais triste à la façon d'un jour gris. Peut-être est-il triste parce qu'il est sans foi, Sa pensée est gouvernée par ses émotions, plutôt que par son intelligence, mais ses émotions sont si bien stérilisées que cette découverte ne se fait pas tout de suite. Des élans à la mode de jadis sur l'amour, la mort, le chagrin, le temps la jeunesse, sont pris comme dans un filet d'acier—scintillant ... un peu cruel. Son ton a cette précision acide dont Jane Austen avait la maîtrise,—et qui trouve des exemples depuis son temps jusqu'à nos jours, non seulement parmi nos femmes de lettres, mais dans la vie privée de l'Anglaise et de l'Américaine. Malgré l'identification de Miss B... avec tout ce qui est parisien, comme chez d'autres Américains qui ont adopté la vie d'un pays étranger, il y a quelque chose qui reste différent. Edith Wharton et Henry James, Mrs Craigie, Marion Crawford dérivent de leur pays d'origine (Mrs Rumsey dans son Mr Cushing et Mademoiselle Chastel s'en éloignent le plus). Stuart Merrill, Vielé-Griffin, et aussi Miss B...—qui ne peut reconnaître en eux quelque chose qui ne vient pas d'une tradition latine ou catholique? Rien ne pourrait donner ce ton à une Française. Il est l'héritage de gens qui ont livré une controverse sur chaque verset des Épitres de Saint-Paul. Un ton sans affection, implacable, sans merci. Le chapitre sur l'alcoolisme est aussi loin de l'esprit français qu'il est possible. Une Française n'envisagerait jamais la question de cette manière, ni ne la discuterait-elle ainsi à moins d'être d'ancestralité protestante ou juive. Le passage page 228 résume le drame des expériences intellectuelles, comme celles de Spinosa et Newman. On finit ce livre sans rien savoir sur Miss B..., si ce n'est quelques-unes de ses opinions. D'autres recueils de pensées, depuis Marc-Aurèle, ont révélé la personnalité de leurs auteurs. Pascal, Schopenhauer, Nietzsche, se confessent du moins implicitement. Ils ont bâti une maison pierre par pierre, et l'ont vitalisée en y habitant. Mademoiselle B. a bâti sa maison pierre par pierre, mais elle semble habiter ailleurs. A plus d'un égard, concluons ainsi: résidente étrangère.
Vincent O'SULLIVAN.
(Traduit du New-York Evening Post).
J'aime ce livre—par bouffées.
Ezra POUND.
Il y a bien des erreurs dans ces notes, mais quel adorable frémissement de vie et quel amour de la beauté! Il y a des idées inquiétantes et de pénétrantes vérités. Il y a aussi quelques neuves vérités sur le plaisir...
Un style original est aussi rare qu'une inquiétude inédite. Mlle N. C. B. enrichit notre littérature française qui n'aurait aucun sens si elle n'était humaine. Elle est Américaine...
Maurice PRIVAT.
(Le Rappel).
Beaucoup de pensées, et souvent originales, on peut même dire: trop de pensées, auxquelles manque pourtant une idée maîtresse qui les ferait vivre. L'auteur est une bonne et spirituelle observatrice qui marie heureusement au positivisme américain la finesse française. Elle a l'air plutôt de s'amuser des gens et des choses. Mais s'amuser ce n'est pas vivre, c'est plutôt regarder vivre les autres.
L'auteur connaît à fond le monde où l'on s'ennuie laborieusement et à grands frais. Et il ne le ménage pas... Une bonne révolution communiste...
Charles RAPPOPORT.
Telles notations ... de Miss B... dans son premier recueil de pensées, «Éparpillements», m'avaient induit en espérance...
Je dirai tout à l'heure en quoi j'ai été déçu par les nouvelles pensées de Miss B...
En belle et triomphante amazone qu'elle entend être et demeurer, elle n'est préoccupée ni d'indulgence ni de bonté. Elle se veut libre, affranchie de vains préjugés, et c'est le côté le plus séduisant, le plus «viril» de sa personnalité. Les hommes, elle les traite en «inégaux»... Quoi que j'aie pu dire tout à l'heure, elle s'exprime sur les choses de l'amour, sur les questions sexuelles, avec le maximum de liberté compatible avec la dissimulation innée de son sexe. Elle sait, elle sent ... que «toute métaphysique doit être physique d'abord pour être autre chose qu'une rêverie»...
Évidemment, l'Américaine Miss B... n'est point de ces Yankees qui voudraient condamner la mémoire de Walt Whitman pour tels attendrissements virgiliens de ses feuilles d'herbe.
... Je l'aime moins quand elle se teinte d'un certain sadisme trop littéraire...
Pourquoi, brusquement, de la part de cette Américaine qui a blâmé si sévèrement le «puritanisme», pourquoi des notations qui trahissent un anglo-saxonisme irrémédiable et qui transforment notre moderne Sappho en incorrigible suffragette?
Cruelle Amazone qui vous voulez libre et affranchie dans l'ordre sentimental et sexuel, pourquoi soudain ce moralisme sévère, évidemment issu de vos hérédités sociales et confessionnelles, qui vous égale aux plus ennuyeux quakers?...
Pour femme qu'elle soit et, par suite, totalement inapte à juger des choses sérieuses...
Miss B... si par hasard, naturalisée française, vous deveniez un jour éligible, vous n'aurez jamais ma voix! Vous êtes, en effet, permettez-moi de vous le déclarer respectueusement, d'une détestable frivolité. Votre morale individualiste, excellente pour une, est fort dangereuse pour tous.
Charles RÉGISMANSET.
(Dépêche Coloniale).
Elle ne lit rien, ne sait rien, devine tout... This wild girl of Cincinnati (Ohio).
Salomon REINACH.
Pourquoi donc Miss B... éparpille-t-elle ainsi, en miettes d'ailleurs étincelantes, un talent original, subtil et fort? Pourquoi met-elle une sorte de coquetterie à le dissimuler?
... Chaque éparpillement résume une page de fraîche observation ou un chapitre de philosophie neuve. La sentimentalité et l'humour anglo-saxons les dictèrent davantage que l'ironie latine. Et ils composent une observation particulière...
J.-Joseph RENAUD.
De cette conscience lucide et de cet esprit sensuel et pénétrant quelle montre à l'étude d'elle-même et des choses, émane je ne sais quel relent de cirque romain; son art semble cette émeraude que Néron interposait entre ses yeux et les jeux sanglants.
André ROUVEYRE.
Ces Pensées ne se lisent pas à la façon d'un roman. Pourtant, quel magnifique et subtil roman que ces pages qui nous conduisent à la contemplation des vérités nues du monde, intellectuel et sentimental, du monde le plus intérieur, j'entends. Et quelle suprême élégance que de n'avoir point brodé une «aventure» autour de ces pensées plus riches que toute imagination de romancier et se suffisant amplement, d'abord pour elles-mêmes, et aussi pour tout esprit réfléchi capable d'évocation... On l'accusera, on l'aura accusée déjà de méchanceté et d'exagération pessimiste. Ceux qui ont entrepris de mépriser comme il convient les gentillesses du monde et d'exprimer en pure conscience la vision que leur donnent nos frères stupides et pitoyables, vont au devant de ces censures pharisaïques.
Edouard SCHNEIDER.
J'ai lu, j'ai même relu l'Amazone en Bretagne. C'est subtil, je ne suis même pas sûr de tout comprendre, sans doute parce que je connais mal la littérature poétique ultra-contemporaine. Je trouve dans les jugements littéraires et dans l'analyse des sentiments beaucoup de pensées justes et fortes, exprimées en bonne langue.
C'est trouble, c'est amer, c'est triste, c'est hybride. Et c'est moins que vous-même.
Ch. SEIGNOBOS.
La guerre nous montre la plupart des femmes figées dans une «attitude» qui leur fut comme un uniforme militaire. Mais si leurs gestes n'étaient pas libres, certaines tiennent à montrer que, dans l'universel vertige, elles surent conserver l'usage de leur raison, la liberté de leur pensée et la sensibilité de leur être. Parmi ces femmes, qui furent femmes, il faut ranger la subtile Amazone.
Victor SNELL.
(L'Humanité).
C'est chose délicate que de se risquer à un livre uniquement en pensées, en remarques et notations. Il y a comme une vanité à prétendre dire quelque chose qui n'ait été dit, et à affirmer ainsi qu'on a trouvé du nouveau sous le ciel. Mme C. B... gagne brillamment cette difficile partie. Son livre est ingénieux, spirituel, hardi. Parfois son courage va jusqu'à la bravade, son indépendance jusqu'à la provocation ... mais c'est le livre d'une femme qui est une Amazone, c'est-à-dire une surfemme.
... Cette Amazone «pense» vraiment,—action rare—et elle n'a pas peur de dire ce qu'elle pense, ce qui est plus rare encore.
V. S...
(La Lanterne).
Ce sont bien des pensées, nullement des «restes» seulement, des pensées «très amazone» peut-être, mais très féminines d'abord. Ce sont des émotions, des sensations dont les dernières vibrations—ou le souvenir—se résolvent en idées. L'auteur vit d'abord avec prodigalité, rayonnement, une certaine superbe et de beaux transports, et après—bien après, parfois—ajuste là-dessus les idées reçues et note les écarts, les faux plis, les insuffisances. Comprenez que vivre c'est aimer et qu'aimer est d'une grandeur active, souveraine et sans limite.
Un chapitre est consacré à la littérature. Il y a des notations amusantes. Il y a cette pensée si admirablement fausse...
Les TREIZE.
(L' Intransigeant).
Lorsqu'une femme d'esprit, vivant au milieu du monde, prend la peine de regarder autour d'elle et de noter brièvement les observations qu'elle rapporte de cet examen, il existe bien des chances pour qu'elle mette à la lumière un manuel parfait d'ironie et de raison.
Laurent TAILHADE.
Hercule courait les Amazones.
Il les tuait, pillait, violait,—au petit bonheur, comme s'il eût pris ces actes au hasard dans son immense et brute énergie.
Mais l'une d'elles l'attendit. Elle ne semblait pas le craindre. Son regard clair et distrait, au lieu d'un monstre, lui faisait voir un imbécile. Peut-être à tort.
Elle s'allongea et se mit à écrire un livre.
Et tout ceci sur la peau d'un ours blanc qu'elle n'avait pas tué.
—Qu'est-ce que tu fais? dit Hercule.
Elle écrivit une pensée. «Je pense», dit-elle.
—Tu penses?—dit Hercule,—donc je fuis!
Paul VALÉRY.
Il n'y a aucune pensée qui effraye cette amazone.
Israël ZANGWILL.