Ses mensonges: vengeance d'esclave, ou amour d'esclave?

Elle eut envers lui une petite lâcheté, qu'elle racheta par l'abandon de toutes ses lâchetés.

Toute générosité se paie, c'est même par cela qu'elle vaut.

Elle divorce, il ne lui reste à lui que l'effroyable tâche de la rendre heureuse.

Il lui donna une chaîne trop fine—à peine quelques grains de sable au creux de la main.

Une de ses vieilles maîtresses lui dit: Tu t'en vas? Tu ne m'aimes plus!»

Et il avait eu la déloyauté de répondre chevaleresquement: «Je me quitte.»

Il se refusait à reproduire «l'espèce» qu'il détermine.

Ne point faire servir à «l'espèce» ceux qui en sont l'ultime expression.

Ne regarder que le corps des femmes qui savent se vêtir et se dévêtir: être nue pour qui nous aime, l'amour mettant sur leurs yeux ses voiles divins.

Pour qu'elle eût moins à s'apercevoir qu'elle était enceinte, il la menait sans cesse en Angleterre, île toute entourée de mal de mer!

Elle lui sacrifia tout, et puis le sacrifia à tout.

Dix ans après:

«Te revoir, afin de pouvoir t'oublier», avait-elle eu la sage amertume de lui écrire: et il vint avec les glous-glous de l'indigestion, des yeux mornes, des mains qui ne sentent plus, tous ces troubles de l'ennui, ces gênes de l'indifférence, qui demeurent entre deux êtres qui se furent chers, et qui, en se retrouvant, n'arrivent plus à se retrouver.

Ce sentiment, dans sa hauteur étroite et mesquine, lui semblait à présent comparable à un clocher vu du pavé.

Il esquissa quelques gestes de galanterie fatiguée.—Non dit-elle, «une robe de femme doit tomber, et non se relever».

Ils évoquèrent toutes ces vieilles rengaines de la jeunesse: amour, départ, larmes, souvenirs, oublis, contrebande laissée en consigne, frêle bagage suranné de leurs cœurs de passage.

L'année d'après:

Que d'années depuis l'année dernière.

Auprès d'une nouvelle amie, il pensait à l'ancienne, à celle qu'il avait gardée neuf années. Les six premières à l'état d'amant, presque continuellement suspendu dans l'exaltation des sentiments intenses, et assez souvent récipropres pour qu'il se crût heureux.

Puis elle s'était lassée, détournée, ne faisant plus attention à lui. Et il retomba très lentement, très imperceptiblement, hors de l'amour.

Elle le trompa, le délaissa,

Il la trompa, mais ne put l'oublier.

Elle, plus physique, put l'exclure;—même dans ce qu'on appelle les «premières joies»,——et qui ne sont qu'un ahurissement, un dérangement, un déchirement d'habitudes chères!

Il avait renoncé à toute vie personnelle et semblait le page à qui l'on donne à porter tout ce qui encombre:

Quelle somptueuse traîne de chagrins, quelle menue monnaie d'ennui ne lui avait-elle pas jetées!

Et puis, à force de ne l'avoir que de loin et d'avoir l'autre si proche, il se laissa attendrir—et lui dit des paroles qui attendaient, qui ne lui appartenaient pas. Et les baisers qu'il réservait, il les a donnés, et les larmes qu'il avait furent versées sur l'absente. Amour, il n'est plus temps!

La sincérité, ce traître.

Sa conscience: les opinions d'autrui.

Carnet d'un amoureux:

Les autres femmes?—Sentir leurs différents arômes sans être tenté par d'autres saveurs.

Le changement: désir d'un amour malade. L'être bien portant trouve son changement dans le semblable.

J'ai été successivement, et parfois même simultanément, jaloux de son amant, d'une beauté parisienne, d un acteur,—pour hommes, des maçons, jeunes et poudrés déplâtré,—ces pierrots naturels des rues de Paris,—d'un Anglo-Argentin, de son ancienne maîtresse, d'un adolescent explorateur, d'un égyptologue, d'un financier, d'un cygne noir, et de tous ses anciens amants et de tous les hommes, femmes, occupations, choses qui 'la touchent en particulier, en général.'

A moins de casser sa petite tête comme une noix...

Ses vérités, stylisées jusqu'à l'invraisemblance.

Son vocabulaire restreint comme un nécessaire de voyage, contenant cependant tout ce dont elle pouvait avoir besoin.

Je ne veux pas qu'elle s'en aille. Si elle s'en va, me reviendra-t-elle intacte? Il y aura toute notre absence entre nous.

Si je vois une fleur, c'est pour la lui donner.

La ganter dans la peau de soie des arums.

Sa main, messagère de ses lèvres, me fit un geste d'adieu, puis, ayant refermé la porte, elle la rouvrit et fît le même geste. La deuxième fois seule me plut: je ne l'attendais pas! Y a-t-il une femme au monde, ou ailleurs, une femme assez bête, assez peu femme, pour l'avoir répété une troisième fois? (Une femme bête est une anomalie, une contradiction. Elles ne sont sottes qu'autant qu'elles ne sont pas femmes).

Dans l'hôtel, les rideaux de notre chambre étaient brodés de: «Honni soit qui mal y pense». Ne pas faire à de vilaines chambres le don de tels souvenirs?

Pour un couple épris, le meilleur cadre est celui qu'on ne remarque pas.

Elle: «chut ...» puis: «Je suis avec toi en effet, que puis-je craindre de plus».

—Mes pensées, comme des abeilles ivres...

Rose épaisse ... rose profonde ... cœur du monde.

Enroulée de sa longue chemise de nuit rose, et comme vêtue d'un seul pétale...

Il y a peu de fleurs que j'hésite à cueillir.

... Plus doux qu'une méduse a glissé sous ma main...

O joie, comme une méduse dissoute.

Aux fenêtres de sa chambre, les perses faisaient avec la pénombre une lumière fleurie. Toiles de Jouy, jardins suspendus!

Nous partons ensemble vers des abris passagers. Nous allons à la rencontre de la belle saison, et je suis de nouveau emporté dans le tourbillon du couple que nous formons, sans jamais pouvoir rien lui dire d'elle dans ma solitude. Je ne vois qu'à travers elle les villes où nous séjournons. Il paraît que nous avons été à Palerme, à Florence. Délires dont on ne se rappelle, au réveil, que quelques détails curieux ou insignifiants. Dans quel jardin était-ce, ces murs où poussait du romarin, ce jardin négligé et charmant qui laissait fleurir pour nous ces tulipes et ces anémones entre les salades?

Ces musiciens errants, que nous trouvâmes, sur quelle route? et ramenâmes, à quelle demeuré? Ces voiliers, sur quelle mer?

Quelle était, au soir, cette île lumineuse que nous regardions d'une montagne, et qui semblait avoir attiré tous les astres du ciel? Naples? Montmartre?

Dans quel pays, ces courses interminables entre des oliviers, leurs feuilles aux tons doubles comme ses yeux?

... Et avec, au retour, dans la bouche, une plume de l'oiseau merveilleux, et dans le cerveau, le stimulant bref que donne la joie égoïstement partagée.

Vos intermittences et mes continuités finiront peut-être par s'exaspérer au point où vous ne pourrez plus me voir et où, moi, je ne pourrai plus cesser de vous voir.

Je la contemple à sa toilette, cherchant ses affaires, se coiffant avec humeur et difficulté. Hélas! que ses moments avec moi soient des moments sans femmes de chambre!

On ne résiste pas longtemps à préférer le confort au bonheur.

Chez nous les pommiers et les cerisiers en fleurs sont plus prodigues et plus beaux qu'au Japon—car personne ne les acclame et personne ne les voit.

D'être libre et seul je l'aime plus qu'elle ne peut m'aimer de ne pouvoir que me préférer.

Au bord des routes et des ruisseaux, nous voyons des pêcheurs et nous leur achetons deux truites à peine enlevées de leurs bambous, et dont l'haleine respire encore la fraîcheur de l'eau. Peu après, nous les revoyons, à peine changées par le feu, pour notre déjeuner, à l'auberge peu confortable du plaisir.

L'air l'appelait au dehors, frappant de toute sa clarté aux fenêtres. La belle chaleur rare d'un jour qui représente parfois à lui seul tout l'été et qui offre ses cueillaisons précoces de fleurs, de foins et de fruits (voluptés successivess et mélangées) à nos narines.

Les dons, de l'air.

Ses paumes très creuses ressemblent aux pétales striés d'une rose rose.

Y lire notre destinée?

Mais pour me repousser, elle leva sa main, comme un visage d'aveugle...


AUTRES ÉPARPILLEMENTS


LITTÉRATURES


Les romans sont bien plus longs que la vie.

Le premier roman, d'Adam et d'Ève, est tiré à trop d'exemplaires.

Je ne vais jamais au bout d'une idée—il y a trop loin.

... La sensibilité écourtée de ceux qui ont besoin d'observer pour comprendre.

Sa haine s'éveille sous des mots comme des cloportes sous une pierre qu'on remue.

Tout jugement est plus ou moins bilieux. Il y a plusieurs justices. Il ne peut y avoir de «dernier jugement».

Qui parle «contre» n'a rien à dire. Pourquoi démolir, lorsqu'on peut surpasser? On se limite à ce qu'on attaque et l'on ne prouve que ses limitations.

Trop de suites pour une suite?

On ressemble toujours un peu à ce que l'on comprend.

Encore plus grisant que le corps à corps, le mot à mot.

Ces poètes, secrétaires de l'inconnu.

Mon lyrisme: une exactitude.

Dire toujours ce que l'on a à dire secrètement à du papier, comme le barbier du roi aux roseaux. Le papier seul aurait des oreilles?

Leurs vers réguliers: un jeu de patience.
Leurs vers irréguliers: un jeu d'impatience.

Les poèmes de Mallarmé sont si faciles à retenir parce que chaque mot y est nécessaire et à sa place: d'une commotion inespérée. Une fois la vibration saisie, le dessin perçu, il devient inoubliable.

Souvent chez les autres poètes, notre mémoire remplace—remplace mieux.

Il y a aussi ces génies en fermentation, non encore limités dans l'expression.

Ceux dont l'art est teinté d'une personnalité inexorable, ceux chez qui l'on ne voit pas tout de suite clair. Les pensées imprécises donnent l'atmosphère aux autres.

Il se prépara un grand vocabulaire, et attendit toute la vie une idée.

Ne pas aller vers les romans, ni laisser venir les romans à nous. C'est pour la pensée une mauvaise fréquentation de plus.

Aspirant à une délicatesse qu'il ne réalise que dans son œuvre, il semble rester en dehors d'elle, à peine la comprendre.

Un corps trop long de n'avoir pas de plus larges épaules: une tête mal défendue.

Les vils petits mots consacrés, tout enflés de non-sens.

Une pensées tombe comme un fruit mûr de l'arbre de l'oisiveté.

Sa voix stridente semblait poignarder la subtilité de ses pensées au passage.

Ne pas forniquer avec d'autres cerveaux: il en naît toujours quelque chose de bâtard.

Travailler les circonstances brutes que la vie nous amène, les recréer à notre image.

Leurs créations ne sont même pas des récréations.

Tant d'images nouvelles, audacieuses, belles, cinglent et stimulent mon imagination au passage, qu'au lieu de vous écrire, je m'écris à moi-même.

Je vous relis, et c'est toujours une autre première fois.

On n'épuise jamais un beau livre, et un beau livre ne nous épuise pas.

Un dessein se fait dans mon cerveau, je le sens derrière mes yeux, je prends contact par cette image avec l'intérieur de moi-même... De ses hasardeuses tracées il reste à peine un résumé de pensée.

N'aimant que le côté nocturne des choses, il se bornait à faire des chefs-d'œuvre d'obscurité.

Il y a aussi ces réalités intangibles qui errent près de nous, sans formes et sans paroles, ces réalités que personne n'a pensées, et qui sont exclues faute d'interprètes.

Il y a cependant une si mince différence entre ce qui est, et ce qui pourrait être.

—Biffage du pire, du meilleur?

Derrière certains écrivains se tient un inconnu, mais ils n'ont pas souvent les yeux placés pour le voir, et ces scribes s'attribuent tout ce qui leur est suggéré par cette présence invisible. Ils portent sa couronne à sa place.

Les paroles viennent au poète comme à un aimant, à un penseur comme une épée.

On dit: Il suit son idée et, c'est peut-être son idée qui le suit, ou serait-il vraiment docile au point de suivre une idée? et, dans ce cas, son idée est-elle à lui?

... L'esprit de famille, des familles d'esprit.

Il est temps que les langues mortes se taisent.

Virgule; cil tombé entre les mots, le temps de faire un vœu, de penser à autre chose, et de continuer.

Il écrit une œuvre de «longue haleine». Il est à regretter que les auteurs ne soient pas plus souvent nés essoufflés.

Quand je lis A... je me rends compte combien la mauvaise littérature ressemble à de la bonne littérature, et quand je lis Z... combien la bonne littérature ressemble à de la mauvaise littérature.

C'est la préoccupation de l'art qui détruit l'art.

Ce qui rend les mauvais écrivains agaçants, ce sont leurs belles pages.

Il a la dent dure—et fausse.

Ils veulent trop mordre pour savoir critiquer.

Son esprit: quelque chose entre le mot et le gros mot.

La fuite, ce dernier mot du dégoût—le seul qui ne soit pas un mot.

Ils prennent un niveau pour un sommet.

Il lui reproche de couper les cheveux en quatre, lui qui ne se les démêle pas.

C'est un écrivain rentré qui, sans doute, a laissé à chaque femme tant à dire—

Rien n'est comparable à rien.
La raison—ce sophiste.

Ne pas se nourrir des vieux os désséchés que ces fossoyeurs nous rejettent, mais de la vie et de ses moelles.

La Ménade arrachant la lyre d'Orphéus.
Soumet les lois de l'Art aux lois de l'Utérus.

Elles exultent plutôt qu'elles n'exaltent..
Le génie, cette excroissance.

Un envieux disait: Il n'y a pas de chef-d'œuvre né. Toute belle œuvre peut devenir un chef-d'œuvre, et peut ne pas devenir un chef-d'œuvre. Le chef-d'œuvre est l'œuvre d'une piété acquise, un hasard de la renommée, lentement et diversement accomplie. Il est impossible, en lisant des œuvres célèbres, de savoir ce que vraiment nous en penserions, si notre pensée, non magnifiée, non influencée par d'autres pensées, venait naturellement, distraitement et sans parti pris, se poser sur ces écrits. La gloire est faite d'une attraction graduelle, créée par des légendes, et des courants d'admiration et de controverse. Il est des gloires magnétiques, planètes vivantes et sans cesse se vivifiant à une force extérieure. D'autres, comme des astres éteints, se meuvent froidement dans leur sphère, ont un nom, mais n'exercent plus aucun rayonnement.

La gloire a l'oreille inattentive, il faut que bien des êtres lui crient sur bien des tons et bien des fois un même nom pour qu'on le lui fasse entendre. Mais quand elle a entendu, elle le réitère à l'infini.

La gloire est un écho.

L'enthousiasme d'un seul être nous fait une gloire pour nous seuls, intime et comme à l'abri.

Elles disent: J'oublie aussi parfois d'envoyer les lettres que j'écris,—ou bien elles écrivent: Ne brûlez pas mes lettres.

Je suis dans cet état de lucidité imaginative où je vois s'ouvrir devant moi un monde à moi, et je déjeune en ville.

On ne peut, en connaissance de cause, critiquer avec quelque droit que les écrivains qu'on a failli aimer, et afin de se venger de ne pas y parvenir.

Balzac: tout le monde; Stendhal: quelqu'un.

Oui, M. F... la façon dont il voit, mais non ce qu'il se borne à voir. Ses personnages sont d'une réalité qu'on évite. Je lui en veux de s'être prêté à eux, lui s'en venge. Et voici qu'à présent il tâche de leur être semblable.

Tandis que M. de G... a créé des êtres qui devraient exister, que la vie nous doit.

Il ne parle que rarement à haute voix, et c'est pourquoi sa voix haute a gardé la subtilité et l'empreinte sonore de sa pensée, métal à peine refroidi.

Il était un conteur, non un écrivain, car il méprisait le «métier», les gens limités dans les fonctions, les gens sérieux, établis. Il considérait que ceux-ci n'ont plus d'oreilles. Son public se composait de ceux qui ne savent pas encore lire, ou de ceux qui ne peuvent plus voir clair. Il murmurait des choses miraculeuses aux tout petits, parce qu'ils semblent écouter sans partis pris, réceptacles émerveillés. Seul leur silence et leur sourire l'inspiraient. Il inventait pour eux des histoires fées d'une beauté fée et qui se perdaient faute d'un scribe,—un scribe présent, l'incantation ne pouvait réussir. Il ne pouvait sortir du réel qu'avec des êtres qui n'y étaient pas encore entrés. Rendez-vous de deux enfances, l'une géniale d'attention, l'autre géniale d'expression. Il enchantait parfois aussi de ses images invisibles les vieilles femmes nébuleuses.

Ces poètes qui chantent toute leur vie la délicatesse et l'esthétique, et qui, si vous avez le malheur de les recevoir dans l'intimité, mettent leurs gros souliers utilitariens sur vos ours blancs, déposent leur chapeau melon sur vos divans, ou asseyent leurs vêtements curieusement tailleur sur vos hermines. Belles hermines, d'un blanc sulfureux, savonneuses au toucher.

Ce philosophe oriente ses admiratrices de leurs petits riens vers de grands riens.

Elles lui demandent à table, avec un esprit de comptable: «Que pensez-vous de l'absolu?»

En fait de philosophie, avoir le courage de notre indifférence!

Ce mort mal ressuscité, ce cadavre vivant, qui désavoue sa chair.

Pourquoi parle-t-il si fort? Il voudrait sans doute se faire entendre d'un monde à un autre.

L'exploitation de soi remplace souvent l'éducation.

Les arts, ces accompagnements, devenus si bruyants qu'on entend plus ce qu'ils accompagnent.

Ces bienheureux, tout au premier plan d'eux-mêmes. Beaux ténors, donnant tout ce que leur voix contient de bellâtre.

Ils dépassent la rampe, mais la rampe n'a jamais été difficile pour ce qui la dépasse.

Ces vers réguliers comme des fruits secs mis en boîtes.

Tant d'écrivains lui ont intercepté ses phrases, qu'ils ne lui ont laissé rien à dire.

Le «hors là» et les choses dites magiques tentent des écrivains comme Poë, James, Dostoïewski, peut-être surtout à cause de la difficulté de leur mise au point. Combien d'art il faut pour rendre l'invraisemblable vraisemblable! pour que notre inquiétude soit en éveil—pour garder l'unité de terreur à juste distance! S'il s'approche de trop on le dissèque et il perd tout son prestige d'étrangeté; il n'est plus bon qu'à donner aux aliénistes;—s'il s'éloigne, il s'embrume jusqu'à l'anonymat d'une larve! il nous faut des fantômes d'une semblance vivante, presque personnelle: que le jeu d'ombres, non reconnu de nous, soit de nos ombres; nous mettent en présence avec notre sombre personnage, ce fou libéré, ce compagnon de terreur, cet inventeur de désastres, que chacun de nous tient prisonnier.

«Le spasme intellectuel»: Quel cérébral n'a connu ces crises où l'intelligence arrive à un paroxysme semblable à la frénésie sexuelle au contact d'une intelligence génératrice dont seul l'organisme producteur de satiété est exclus!

Si l'intelligence semble s'accroître en vieillissant, ce n'est peut-être que parce que les émotions en s'effaçant lui laissent la première place.

L'intelligence est l'instrument de «précision» que nous appliquons avec le plus de succès à ce qui nous laisse froid.

L'intelligence n'a été que rarement une alliée utile à l'amour—... prendre la moitié de notre amour pour en cacher l'autre moitié?

Ceux qui ont assez peu d'intuition de nous, ou qui se vengent d'une antipathie antérieure, en nous jugeant par nos écrits.

Il préférait les confessions de son amie à celles de Jean-Jacques.

Droits d'auteur.—Un mot de Becque, de Porto-Riche, d'Abel Hermant, de Donnay?

—Signez donc tout cela simplement: Paris.

L'esprit d'un Heine, abdication en faveur du moindre.

Si la race juive excelle à s'adapter, c'est qu'elle plie à ses autres usages des qualités supérieures. Renoncer au Saint-Esprit en faveur de l'esprit?

Je ne suis pas bibliophile, mais humanophile: c'est en fait d'êtres que je cherche les exemplaires rares.

B... croit à des vérités stridentes comme la trompette du dernier Jugement.

Il est facile d'écrire des vers comme F...—Il est même difficile d'éviter d'écrire des vers comme F...

Il travaillait beaucoup pour pouvoir subvenir aux petits besoin de cette amie mystérieuse et proche: sa vieillesse.

On fait tant pour ce quelqu'un qu'on ne connaît pas bien, ce quelqu'un que nous serons.

Ce vivant qui veut être célèbre pour son mort.

Dans la conviction profonde qu'il ne saurait en avoir, il donnait libre cours à son éloquence, mercenaire employé avec grand avantage par un parti, puis par un autre parti. J'écoutais cet esprit libre débiter une de ces tirades comme seule peut en créer l'insincérité... Lui répondre par des pensées arrachées toutes vives à des sentiments vivants bégayés; et blessés d'être formulés... Bribes... Restes... Je me tais presque honteuse de ces pauvresses vraies.

J'écris moins avec qu'à travers le langage.

Je m'y meus difficilement, comme quelqu'un qui avancerait dans une eau claire, mais lourde d'images, et que sa présence trouble.


THÉÂTRE

Ce qui est faux se voit surtout de loin.

Se méfier des «décors».

Molière n'a pas «vieilli», mais qu'il s'est rallongé!

Le théâtre a déjà été supplanté par la photographie vivante.

Les pièces grecques ne passent plus, les pièces lesbiennes pas encore!

En entrant au théâtre, je vois écrit: Sortie, et je sors.


VIEILLESSES

Vieillir c'est se montrer.


Se regarder déjà dans les miroirs futurs?

Ce sont les nouveaux miroirs qui nous jettent la vérité à la face.

Des miroirs,—oui—pour y regarder les autres.

Beaucoup de regards font la vieillesse des yeux.

Ses cheveux étaient restés trop jeunes pour son visage.

Son visage délicatement, subtilement abîmé.

Suis-je seule à aimer cette jeunesse mûre et meurtrie qui survit à l'adolescence, la jeunesse sensible et recréée de certaines femmes, qui est la renaissance de leur beauté.

«Rester jeune», vouloir arrêter son développement au lieu d'évoluer, de voir prendre aux traits tout leur caractère. Visages, exprimez vos secrets, soyez des «documents humains» dignes d'être étudiés.

Après que la nature nous a accomplis et avant que la dissolution ne nous entame, entre la jeunesse et la vieillesse, n'aurions-nous qu'un instant personnel, un seul «best period»?

La jeunesse n'est pas une question d'âge: on est jeune ou vieux de naissance.

Faut-il préférer la jeunesse anonyme et ses difficiles ajustements? La maturité avec ses mises au point si tardivement au point? La vieillesse et ses perceptibles et préoccupantes morts quotidiennes?

«Contemporains» ont des tendances plus semblables que compatriotes.

Cette femme d'esprit, si sûre d'elle-même, qu'elle plaît et se plaît, la plupart du temps, à n'être pas belle.

Et cette autre, comme momifiée dans sa jeunesse. Même le temps n'a pas voulu d'elle? Jeune de tout son âge:

La pénombre ramenait sur ses traits toute sa jeunesse passée. Je la revoyais, telle qu'elle était vers ses vingt ans—sans cependant les lui préférer!

... «Roses de cinquième jour».

Je croise souvent dans la rue une vieille femme chargée de crêpes, tâtonnante et penchée à la recherche de ses tombes. Et une autre, effondrée sur un pupitre de la poste, des feuilles sèches accrochées à son chapeau en tulle respectable. Quand on la fit sortir, elle dit: «Mais alors, où aller?»

N'être plus l'enfant «de personne» et avoir pour toute postérité, un «tué à l'ennemi» et «un mort glorieux»!

Il a l'air d'avoir reçu une poignée de cendres au visage.

Vieillesse: parfois bûcher, parfois éteignoir.

Des tranchées:—Nous attaquons demain une butte imprenable... Mon père ne comprend pas ma détresse, et se plaint du froid; je le trouve un peu ridicule. Au revoir? adieu ... amie.

L'attrait des grands parents pour leurs petits enfants est souvent un attrait de ressemblance: unis par les mêmes besoins.

Comme des bébés titubants, ivres de jeunesse, retombés en enfance, ils vont, trébuchant, gazouillant et s'amusant avec les tout petits.

Le brugnon lisse, pêche imberbe, joue d'enfant auprès de la pêche duvetée et trop mûre, et qui cède sous les doigts, joue de grand'mère—idée aussi déplaisamment vraie que la rose d'Abel Bonnard comparée à un «bouquet de paupières».

I.—Vieilles belles (Fards).—Elle rend sa chair si bonbon que cela ôte tout mérite à sa roseur. Ses carmins sont peut-être empoisonnés! Elle avait l'aspect de ces vieilles friandises qu'on a le tort de ne pas laisser espacées au fond de leur boîte. On n'est pas aussi blanc, ni de ce blanc, on n'est pas aussi rose, ni de ce rose. En fait de conversation elle «jurait» avec la nature. Où sont ces jours lointains où même le rouge mis à la hâte faisait un bel effet? Ne pas se rosir le teint ni se rougir les lèvres lorsque cela ne peut plus paraître vrai, ou bellement factice.

Au retour:

Ah! si de la revoir «en chair et en os» n'impliquait pas de la revoir trop en chair ou trop en os!

Tout ce vernis craquelé aux commissures et encoignures la garantit «ancienne».

Encore jeune—par endroits.

Il est dangereux à une femme d'un certain âge d'être vue de profil, il est encore plus dangereux qu'elle se montre de dos.

Sa voilette semblait mettre sa vieillesse en cage, et avec quels yeux de fauve apeuré elle regardait au travers de ses barreaux de soie grillagée vers l'avenir sans avenir.

En finir avec la lutte, se laisser mourir pour pouvoir renoncer à la toilette,—fatiguée de voir sur son visage crèmes et poudre de riz se mettre toujours plus avant dans les mêmes sillons agités.

II.—Vieux beaux (Teintures).

Comme nous noircissons, comme nous noircissons.

A quarante ans, on commence à apprendre sa jeunesse.

La tête appuyée sur le cuivre de son lit, il sentit l'implacable rond d'une calvitie à venir.

A la place d'une tonsure elles ont un chignon.

Il réfléchit: «Elle a dû m'ôter son amour—c'est pour cela que je me sens si vieux.»

Un matin de mai, il appréhenda son squelette sous sa chair et ses cheveux gris tout proches.

Et ses os légers, friables comme des branches mortes, sans moelle ni sève, parmi les bourgeons.

Il se dit: «Suis-je encore digne du printemps?», puis cita comme un conseil à lui-même: «Re-verdir ou disparaître.»

Il ne disparut pas...

Son visage est marqué et ridé comme le garde-crotte d'une ancienne carrosserie.

La teinture de ses cheveux et de ses moustaches fait paraître même la rose vraie à sa boutonnière une fleur artificielle arrachée à quelque couronne mortuaire.

Ces femmes atteintes de leur maturité comme d'une maladie incurable.

Se préparer un «terrain de chute»—non de rebondissement. La tombe étant le seul terrain de chute admissible.

Sa tête restée fine semblait ne plus appartenir à son corps appesanti.

Si, en devenant une vieille femme, tant d'elles ne devenaient pas un vieil homme?

Tant de femmes dégénèrent en joliesse, ne vaut-il pas mieux vieillir en laideur?

Cet âge où notre «système» semble chercher sa pièce de rechange ou sa maladie mortelle.

Il est né avec nous des douleurs, des conformations malheureuses de caractère que la mort seule peut détruire.

Souhaiter la vieillesse, cette lassitude définitive qui ne viendra donc jamais?

Ils disent qu'il est tragique de vieillir, mais il me semble qu'il serait plus affreux encore de ne pouvoir vieillir.

Mourir avant de s'être éteint ou s'éteindre avant de mourir?

Ils sont là dans la vie, comme des morts debout, à qui l'on aurait oublié de fermer les yeux.

Ce n'est pas leur jeunesse, mais leur vieillesse, qu'ils craignent de perdre.

La veulerie de leurs mâchoires ouvertes et que décompose, jour par jour, la vermine des paroles.

Il faut de belles dents pour traverser les écorces et arriver à la chair protégée et succulente de la vie.

Ils croient goûter à son fruit et c'est le sang de leurs gencives malades; aussi la trouvant amère, ils la déconseillent.

Les mots que sa bouche fait vivre sont des parasites. En la regardant, je pense aux fruits mangés des vers. Ses lèvres sont rongées par les mots vils qu'elle dit: qui veut y mordre n'a que le temps.

Ses paroles sont si vénéneuses qu'elles lui ont gâté les dents.

Elle critiquait la nature qui le lui rendait bien.

Vieillie, ridée et flagellée par le froid de trop d'hivers.

Comme son vieux parquet, elle tombait en morceaux à force d'être contrariée.

Chrysanthèmes: fleurs des feuilles de l'automne.

Éclatantes floraisons ou «brillantes décrépitudes.

Même les «jeunes filles» de notre temps sont vieilles plus ou moins: quelle est la «promise» comparaissant auprès d'un pommier en fleurs (comme devant ce Paris bourgeois, l'«Egoist» de George Mérédith) sans qu'elle paraisse aussitôt flétrie?

L'enfant: le commencement de leur vieillesse.

Tranche d'argent dans les arbres, que vous lacérez, ô chevelure blanche de la lune répandue... Se souvenir de ses souvenirs: vieillesse.

Je pressens déjà parfois l'accent de la vieille femme dans sa voix, le regard de la vieille femme dans ses yeux et surtout sur ses paupières.

Pauvres traits sans surveillance dans le sommeil, et que les mains inconscientes des dormeurs sculptent de vieillesse.

C'est en regardant les autres que l'on se voit vieillir.

La vieillesse—un refroidissement...

Le vieux roi David avait au moins de bonnes raisons de dormir avec ses esclaves: il s'y réchauffait.

Ces lignes vieillissantes et raturées où rien ne s'est écrit d'héroïque ou de passionné, ces lignes que l'on parcourt comme des faits divers, où seule l'existence médiocre a fait ses marques: pauvres fronts plissés par de petits tracas, de petits accidents impersonnels, qui leur ont laissé cet aspect anonyme, apeuré.

J'aime les figures écrites—bien écrites.

Le temps, ce sculpteur qui réussit parfois si bien des têtes de vieux.

Jeunesse masque—beau masque!

Attendre que les visages s'expriment,—la vieillesse seule est expressive.

Sur son front, un merveilleux dessin de rides en forme de lyre.

Elle étalait ses yeux bleus, son teint blanchi au blanc, et ses lèvres du rouge des drapeaux neufs, comme un défi à cette ennemie, la Vie, qui viendrait là, marquer quand même ses défaites et ses victoires.—Je ne scrute que les visages d'après la guerre. Là seulement on lit l'héroïsme du la lâcheté, les passions, les désertions, les attentes, les élans grandioses et les courages avortés, les causes vaines de toute une existence, de toute une guerre accomplie. Les visages où la vie a mis sa mitraille, son sang, sa pâleur ou sa diverse friperie. Des visages plantés comme des drapeaux sur un champ de victoire inconnu et solitaire—ou de ces visages ployés, comme passés à l'ennemi, tassés dans un amas de rides ou de graisse veule—prisonniers bien nourris ne cherchant plus que la préservation au moyen de l'inactivité, ou la considération avec ses concessions et ses aveuglements de lâches—que de défaites, que de différence entre les défaites!

... Puis les bras ne s'étendent plus vers rien,—ils retombent à nos côtés, s'y raccourcissent,—ce raccourcissement des bras où l'âge semble nous ôter nos rallonges!—puis nos doigts s'engourdissent, perdent leurs antennes de sensibilité.

... Des jours où notre vitalité est si lente que même notre âge nous rattrape!

Le clair de lune: jour du malfaiteur.

Que de platitudes sur l'amour; ils veulent faire ressemblant—et ce n'est qu'à eux-mêmes qu'ils font ressemblant: l'amour s'enfuit à la première odeur de leur maladroite lampe.

Mais aussi, parler avec esprit de l'amour, ce n'est que parler avec esprit.

Ses yeux pleins d'eau regardent l'estuaire!

Contrat de mariage de la quarantaine: résolu après neuf années de vie commune, de joies et de soucis partagés, de tromperies avouées.—Dans la survivance d'un attachement que nous croyons—et voulons croire—indestructible—puisqu'à son minimum d'émotivité réciproque, on arrive à cette conclusion:

La conjonction mise à l'épreuve des armées a failli doublement à la fidélité vers la sixième année, nous prouvant que l'adultère est inévitable à des unions sans préjugés, sans religion autre que leurs sentiments, sans lois autres que leurs désirs; incapables des sacrifices vains qui semblent des négations à la vie. Mais forts cependant dans la foi de pouvoir, sans illusions et sans exagérations, mourir ou vivre l'un pour l'autre. Tant il est vrai que, tout en reconnaissant mutuellement que l'on ne se suffit pas, l'on est cependant indispensable l'un à l'autre.

L'amour passion, qui n'a reconnu aucun obstacle, pur, exclusif, dévorant, affranchi comme le feu, a fait place à l'amour amour: d'une autre beauté, d'une autre pureté: évoluée, patiente, pitoyable, souple, cruelle, logique humaine et complexe comme la vie.

Nous l'acceptons comme telle: car une victoire mutilée vaut mieux que pas de victoire. Et nous croyons que le temps ne permet que des victoires mutilées, que ce sont les seules vivantes—et survivantes...

Étant libres, et non libres de choisir autrement, nous nous choisissons!

Car qui avons-nous trouvé à préférer à la longue l'un à l'autre? Il nous a été souvent clair et prouvé que notre évolution et celle de notre amour doivent s'accorder—que notre amour comporte des nécessités vitales—et des habitudes indestructibles—que nous devons tenir hors de danger, au-dessus des fluctuations momentanées, cet amour que nous savons être seul digne à la fois de représenter notre cœur, notre cerveau et notre corps. De le protéger contre nos caprices, égarements, changements probables, par les résolutions suivantes:

Réhabilitation de l'aventurier: Gentleman of fortune.

La vie est la grande aventure offerte à tout aventurier. Les démocraties vulgarisatrices et les monarchies industrielles avec leurs incessants besoins de plaisirs et de peines plébéiens, ont tué les grands appétits tyranniques. Les aventuriers ne sont plus que de vulgaires valets d'infortune, poussés à des actes rapaces par la nécessité. Leurs voyages ne sont plus des conquêtes d'agrément. L'aventurier né, n'est plus. Le titre d'aventurier reste cependant le premier titre de valeur. Ils furent de la forte race de ceux qui prennent sans rien demander: les maîtres de la terre, et au ciel des archanges révoltés ne reconnaissant rien au dessus-d'eux, ils fondèrent leur propre hiérarchie, méprisant à juste titre ces nobles peu nobles, domestiques traditionnels de leurs monarques héréditaires. Que le pauvre «ich diene» ou «Dieu est mon droit» est peu aristocratique. Tout ce qui est fortement individuel aime, réclame et impose l'aventure! Le premier penseur fut un aventurier, les inventeurs, les hommes de science et d'idées sont des aventuriers. Un mélange d'audace et de sagacité les caractérise, trop d'audace ou trop de sagacité faussant l'équilibre.

Il y a aussi le faux aventurier et l'aventurier raté. L'homme doué d'héroïsme et la femme douée de beauté ne peuvent se soustraire aux luttes et aux risques. Leurs aventures viennent les chercher et chacun y retrouve ce qui est déjà en lui et crée des événements à sa ressemblance. Et la postérité les reconnaîtra à ces événements, aussi distinctement qu'une monnaie marquée d'une effigie. L'aventurier ne doit pas croire à d'autre fatalité qu'à celle de son désir: vouloir et pouvoir, oser et vaincre sont pour lui synonymes. Les petits esprits disent: «n'être pas victime», et ils s'enferment: victimes de ce qu'ils acceptent comme nécessité, lois et devoirs, usages, préjugés, etc..., mais l'aventurier, que peut-il attendre de plus d'une gloire qu'il a faite et qu'il dépasser Après avoir vivifié un monde où il fut le seul vivant, il lui reste le désir de s'immoler sur son propre bûcher, d'être, après tant de victimes indignes, victime de lui-même.

Les beaux aventuriers, ces grands seigneurs de la vie, valent tellement mieux que leurs aventures, et que la vie même, qu'ils n'arrivent jamais à se satisfaire d'elle.

Seul l'être personnel, peut se ratifier, avouer ou désavouer ses actes, être en état de pécher contre ce germe de Dieu en lui!

L'être personnel: un dieu en bouture.

Le seul antéchrist, la nature.

Rodin mort ... l'architecture d'orgueil du nez décharné: cet instant le plus personnel de l'être, après la chair, avant le squelette ... finies la vie et ses contorsions.

Parchemin des mains, roses des paupières.

Pour tombeau le reste des marbres non travaillés.

Son paon, palette de couleur errante.

Son cygne couché, marbre immaculé, groupement inachevé.

Comment le ciel retient-il la lourdeur de ses nuages: blocs de marbre, statues de Rodin, tout son atelier devenu plafond, prêt à crouler sur nos têtes.

Tous ces réfugiés des musées, la plupart malades de froid et d'humidité, en exil de leurs cieux, et qu'aucun philantrope d'art ne songe à rapatrier.

Dans le cubisme, l'œil, comme l'estomac, assimile en une seule digestion ce qui lui fut distribué séparément. Cela se soutient physiquement; mais une fenêtre ouverte sur notre appareil digestif, quelque lent qu'il soit, n'est peut-être pas le moment le plus adéquat pour nous montrer un bon dîner.


DIEUX

Toute l'erreur vient peut-être d'avoir cru que Dieu est bon.

Satan aussi est une «pure présence».

Si des gens «bien pensants» pouvaient être remplacés par des gens pensant.

«Les pauvres d'esprit verront Dieu», les riches d'esprit seront dieux.

Ceux-là qui n'en contiennent pas en recherchent.

Les prières usent les dieux.

Beaucoup de pèlerins font se rejoindre toutes les routes.

Il n'est pas étonnant que ses adorateurs lui restent fidèles; ils ne le voient jamais.

Dieu seul a su garder les distances.

Non découragé par l'œuvre médiocre de sa création, il la veut en plus éternelle.

Puisque Dieu nous supposant las de notre mortalité, nous offre la vie éternelle, que ne pourrions-nous l'en délasser en l'invitant à partager notre temporalité.

L'Église a-t-elle songé à aiguiser les joies de ses fidèles en leur prêchant de n'y point succomber? Que d'amants fourbus aspirent en vain aux tentations de saint Antoine!

La maladie chasteté.

S'en aller du festin à jeun? ah! la nausée qui monte de leurs estomacs vides.

Ils sont rongés par leur âme comme des cancéreux.

Ils veulent faire passer pour équitable leurs lois d'intolérance, fondées sur leur manque d'appétit.—Je n'ai pas faim, tu ne mangeras donc pas!

Ils usent leurs dents à croquer le vide, puis avec des dents fausses ils voudraient parfois mordre en cachette à la vie.

Les missionnaires: cannibales spirituels qui enseignent à manger la chairet à boire le sang de leur Dieu.

L'ermite, ce monarque qui est son sujet et son homme de peine.

Être un conducteur de brebis? Vos bâtons ne sont-ils pas trop beaux pour leur dos?

Le catholicisme menacé songe même à un retour au christianisme.

Tout leur est bon, même le bon.

Je m'étonne qu'ils limitent leurs pauvres séductions à l'agonie et qu'ils n'aient pas songé à convertir les morts.

Ces mâles en robes à bavette, ces nourrices des âmes, entourées de leurs poupées saintes.

Avant la guerre, j'ai vu affiché: Grande baisse de prix sur tous les objets religieux: Une Immaculée défraîchie: 20 francs—Toute cette camelote d'église sera-t-elle jamais liquidée?

La guerre est un recul d'où surgira peut-être la renaissance de Dieu.

Leurs affirmations écrasent les vérités.

On peut être convaincu sans croire. «Dieu, je crois, Toi aides mon incroyance».

Le renoncement: héroïsme de la médiocrité.

Penser profondément, c'est penser de façon anonyme, au-dessous des couches d'images.

Que l'expérience coûte cher, c'est peut-être sa seule valeur.

Volupté: être infaillible et faillir.

Nous connaissons tous leurs dieux, ils ignorent les nôtres et, ce qu'ils nomment nos péchés, sont nos dieux, et ce qu'ils nomment leurs dieux nous sont connus sous d'autres noms.

Elle revient à nous, l'âme toute bariolée de dieux.

Combattre et triompher de ce qui nous rendait heureuses, n'est-ce pas ce qu'ils appellent être «bienheureuses»?

Halo, auréole, or céleste, couronne immatérielle des rois terribles ou tendres.

L'art a succédé à la religion pour leur faire négliger la vie.

Cathédrale, squelette de bête antédiluvienne, ossature pétrifiée, accroupie comme pour bondir de nouveau sur la ville oublieuse de la grande animalité.

Jéhovah, inconstant, haineux, vengeur—Jéhovah, digne Dieu des hommes.

Les vices ont quelque mérite—les vices seuls ont peut-être quelque mérite.

Ils ne sont individuels que par leurs défauts.

La Veulerie, l'Hypocrisie, le Devoir, la Pitié, l'Ennui, l'Abstinence, le Renoncement, ces sept vertus capitales.

Dieu ne dédaigne pas les biens de ce monde. On peut nier son royaume céleste, mais en voyant tant d'églises, je me rends compte que Dieu est le plus grand des propriétaires. Et pourra-t-on jamais l'exproprier?

L'éternité, cette perte du temps.

Il y a des vices philanthropiques: la Veuve de l'Évangile qui dépouille ses enfants pour donner à une charité anonyme, est approuvée du Christ et dangereusement mise à la mode.

L'excès et l'ascétisme, l'alcool et l'abstinence mènent également à Dieu.

C'est Épicure, et non Zénon, qui me semble le plus grand stoïcien: être stoïque, c'est être.

—Épicure, cher économiste de la sensualité.

Ne sentent-ils pas dans sa vie, dans l'indépendance de sa vie, ses raffinements, ses opulences, dans ses péchés et ses cruautés une grande vertu: combien il faut de sacrifices pour devenir soi.

Qu'il y a peu de bons travailleurs d'eux-mêmes.

Être son milieu.

Quel port de tête, et quelle tête digne d'être portée!

Le plaisir physique expulse nos démons, ou lorsqu'il opère mal, les intensifie.

J'aime les humains, mais seulement un à la fois.

L'humanité, comme les chœurs d'opéra, sera toujours au deuxième plan.

Je ne puis chanter qu'à l'unisson d'une voix, tout en moi se tait lorsque j'écoute, ou parle, à plusieurs êtres. Je suis monocorde.

Encore moins que l'amour à plusieurs, je ne puis comprendre la parole à plusieurs.

Je crois à l'accouplement cérébral comme à l'autre accouplement. Il ne peut se produire qu'à deux ou si c'est seul, entouré d'esprits réceptifs. Le Banquet de Platon, cette orchestration de divers esprits, mis en accord ou en désaccord par un thème qui les parcourt, semble exister au détriment de la résonnance qui ne peut atteindre ainsi toute l'ampleur de ses vibrations.

Il devait en résulter de l'énervement, puis de l'abrutissement: car, l'inspiration, qui est une excitation, demande à l'œuvre son développement et sa satiété; échangée à plusieurs, elle s'écourte, se perd ou devient orgiaque. Je soupçonne qu'aux Dialogues de Socrate, il n'y ait eu comme esprit stimulateur que Socrate. Qu'importe le nombre d'Alcibiades ivres qui s'insinuent et veulent prendre la place.—A côté de Socrate, en face de Socrate, il y a Socrate, qui, parmi tous ces réels fantômes, qu'ils soient ses amants ou ses amis, fait parler et écoute en lui seul ses personnages.

Quel couple certains être forment avec eux-mêmes; pour ceux-ci, même l'amour est un dérangement. D'autres sont, à eux seuls, toute une assemblée.

Si l'homme est fait à l'image de Dieu, la femme semble plutôt faite à celle de Cypris ...—encore une cause d'incompatibilité.

Armistice.—Ils ont du Mardi-gras la joie épouvantable.

Dévisager la mort,
Grimace, délivrance,
—Dernier masque du sort.

En nous surajoutant l'aide mécanique, nous abandonnons de plus en plus nos instincts que nous aurions peut-être plus d'agrément à cultiver au lieu de tant de science.

Nous attendons que ces dieux instruments nous communiquent ce que nos nerfs auraient dû ressentir, notre cœur appréhender: c'est nous qui devenons la machine, et la mécanique, notre être sensible, le surhomme de notre civilisation.

Les allemands ne comprennent pas le sport—cette chevalerie, ce jeu de la force adroite et juste.

La délicatesse de nos sentiments profite surtout à ceux qui ne la ressentent pas.

Les êtres sans modération sont sans égards. Ils profitent en conquérants des situations que vous créez pour eux et veulent vous expulser des amitiés qu'ils vous doivent: place aux barbares!

Le parasite ne deviendra-t-il donc jamais assez gavé pour vivre de lui-même?

Éviter le danger de faire goûter la richesse aux pauvres ils vous tueront pour ne pas avoir à la partager avec vous.

Le mendiant est l'ombre du roi.
La pauvreté, notre ombre menaçante.

Être bon pour un être médiocre, c'est mériter qu'il vous reproche votre médiocrité.

Ne donnons qu'aux riches—aux riches dans la misère.

Si vous tendez l'autre joue, que cela soit pour mieux reconnaître et assommer celui qui veut en profiter.

Chiens, fourrures à besoins.

La culture physique, qui conserve la jeunesse du corps,—à qui nous devons toute cette race de vieilles adolescentes.

Toutes les femmes ne sont pas faites pour êtres mères: quelle allure aurait la Victoire de Samothrace si elle devait arrêter son essor pour mettre bas.

Ces fleurs du Midi, multicolores et fripées, qui semblent avoir poussé dans des confettis.


ENTRE LES ROUTES

Le vent, ce sans-patrie, ce juif-errant des éléments.

Juin: le Loir, désert en longueur à peine submergé.

Puis ton fleuve aussi large que ton ciel.

Provence:
Les cigales et leurs castagnettes.

Les ceps de vigne noirs tordus hors de terre comme des mains de Satans.

Paysage cinglé des sabres invisibles du vent.

Aride Provence desséchée par l'hiver, brûlée par l'été, pays d'extrêmes.

Oliviers trapus, ô huiles essentielles. Poiriers en fleurs contre les cyprès noirs.

Les Baux:

Ruines ou chaos, résidence des quatre vents. Rocs où l'on semble retrouver le Sphinx d'Égypte, l'Enfer de Dante, et toute l'Emphase romantique, et toute l'Hellade détruite. Endroit si morne que son bouquet de corsage tombé y fait tache.

Merveilleux Arc où des chevaux de pierre effrités et plus que vivants, chargent depuis des siècles! La jambe d'un guerrier romain semble encore imposer sa force au monde.

Hôtel d'Avignon, où Napoléon Bonaparte vécut dans ses meubles, petite courette d'arches beiges, avec vos palmiers, portes basses où filtre une ténue musique ancienne, de clavecin et de viole d'amour.

Plus au midi:

Bouillabaisse et les «trois sueurs» de Madame Salvatour!

Voyager c'est vivre dans la malpropreté d'autrui.

Mais pourquoi ne pas considérer la poussière comme le duvet des meubles?

Par la fenêtre ouverte, les rayons de la lune glissent leurs longs arpèges.

Landes où l'hiver n'est que l'été assoupi.

Au sortir de cette mort, retrouver la rose féminine et le lilas viril.

Cette Manche, avec son bras d'eau tiède passant au travers: (le Gulf-Stream).

Ce Midi du Nord, avec ses figuiers, ses magnolias et ses roses d'Octobre.

L'envergure, cette emphase du Nord, sans emphase.

Ondes sensibles, arpèges silencieux, musique des nerfs.

Mimosas dans l'averse, boules d'or et boules d'argent réunies.

... Aussi j'adore la désirer en vain.

Qu'il lui en voulait de la maltraiter.

La lumière du Midi, implacable comme le regard d'un enfant sain.

Oliviers dégageant ces verts de lune en plein soleil.

Le phare tournant qui met sa pulsation de lumière dans ma chambre.

Il n'aimait que «les verdures», misanthrope au point de ne pouvoir souffrir même les tapisseries à personnages.

Les cygnes noirs au masque rouge.—Que n'a-t-on fait une Léda noire?

Ramer pour déplacer les paysages.

On voyage peut-être pour avoir au retour des yeux nouveaux.

Sa peau de soie meurtrissable en voyage comme les pétales de magnolia.

Faut-il qu'une route soit monotone pour qu'on la reconnaisse.

La haine, enfant prodigue, que tu nous reviens appauvrie!

Les beaux tuyaux de cheminée, casqués comme des chevaliers du moyen âge, qu'ils veillent sur nos toits tels les gardes d'Hamlet sur les remparts d'Elseneur.

Le clair de lune, ce revenant.

Le souvenir est une reconstitution, mais la mémoire a son imagination.

Quel cerveau est assez peu vaniteux ou personnel pour ne pas corrompre les réalités à son gré?

Heureuses, bienheureuses
Les villes vaniteuses
Se mirant dans les eaux...

J'ai glissé pendant l'été sur les rivières inhabitées des house-boats. Leurs rives sont d'une verdure si nuancée qu'elles remplacent les autres couleurs.

Loin des routes et entre elles, je me repose de la fatigue que d'autres ont éprouvée, et de tout ce qui n'est pas moi-même—je m'approche de tout ce qui plaide bellement pour devenir moi-même.

«L'onde est un amant doux à qui veut le suivre,
Son mol enseignement apprend comme il faut vivre.»

D'ici tout m'importe et rien ne m'importe. Les réalités sont bercées et somnolentes lorsqu'elles me parviennent: elles ont traversé l'eau. Elles sont lavées de leurs souillures, mêlées aux reflets.

Lequel de ces arbres existe? Les deux existent autrement: ces saules que le vent fait bruire et ces mêmes saules que l'eau porte et fait ondoyer!

La vie et son reflet sont identiquement réels: ce que je pense m'arrive autant que ce qui m'arrive.

Tout prend sa valeur, tout perd sa valeur vu de ma fenêtre ouverte au ras des rivières où je passe.

On ne devrait se souvenir que de ce qu'on espère.

Mes nerfs, cette traîne invisible, sur laquelle presque chacun marche ... Lorsqu'on me la déchire trop maladroitement, je tourne vers eux mon profil tranchant.

Que de romans nous avons vécus, qui ne furent pas des romans pour nous.

Lui préparer «des couleuvres à avaler» en excellente matelote d'anguilles.

Sa possession est délicate et difficile à effectuer—quelque chose qui ressemblerait au domptage d'un cheval fougueux et à la pêche à la truite.

Larmes! Que j'aime vos verreries fondues, fragiles et tarissables, les faire jaillir de votre cœur, comme Moïse l'eau du rocher—être, non un fou faisant rire les rois, mais un roi qui fait pleurer les fous, les fous d'ennui, tous les sourds-muets aveugles de la vie!

Ah! la puissance de faire refleurir de mon regard nocturne, tous ces visages dévastés de lassitude.

Cet automne nous offre des crépuscules comme des serres chaudes où l'on avance dans une buée, humant l'air prisonnier dans l'espoir de sentir une exhalaison de plante précieuse, de voir fleurir, de la boue humide des pavés, quelque végétation exotique mêlée à l'odeur des frêles capillaires. Une femme (semblable aux femmes que Carrière aurait dû mettre dans sa belle atmosphère) passe avec des orchidées à son manteau ouvert.—Les réverbères (un halo couronne les moins proches), comme une procession de géantes tulipes jaunes, semblent l'accompagner vers je ne sais quelle porte. Les allées de cette serre sont peut-être sans issues; tant dépassants les encombrent, semblent revenir sur leurs pas ... y demeurer?

Se laisser doucement asphyxier par cette gluante atmosphère toute imprégnée de cultures et de parfums imaginés?

Ce premier matin verdoyant, mes voisins ont ouvert leurs fenêtres en cercle sur mon jardin. Comme d'innombrables scènes de Guignol, les habitants accomplissent minutieusement les détails matériels de leur ménage. Des scènes utilitaires et des éclats de voix imposent leur rouage quotidien à la fraîche journée. Seul, un bébé blond, profitant de son âge inutilisé, sans responsabilités, regardait au dehors—posait ses yeux sur toute chose comme pour en jouer. Nos regards se rencontrèrent, et nous sourîmes, complices.

... Les portes à glaces des armoires qu'on ouvre font de vivaces miroitements à l'encontre du soleil, taches mobiles de clarté, qu'enfant je poursuivais pensant les mettre en cage.

Trilles de canaris, vrillages de sons: menuiserie.

«A casement ope at night to let the warm love in» (Keats, Ode to Psyché).

Un lierre s'est insinué chez moi par une fenêtre restée ouverte, il déroule à présent une longue tige à vrilles dans ma chambre, et il faudrait le couper pour refermer la fenêtre. A cette image, ils se sont insinués dans ma vie. Laisser la fenêtre ouverte?

Au mois de juillet, les chats, redevenus à peu près sauvages, aiguisent leurs griffes aux arbres et s'appellent en de longues sérénades alternées, si pleines de cette exécration amoureuse qui les attire l'un vers l'autre, selon la ruse de la nature, inéluctablement.

Les passants auraient-ils en toutes choses la meilleure part? Mon jardin sans fleurs, enclos, loin de la rue terne, étonne, au milieu de Paris. Ceux qui y allongent leurs regards ne voient ni les fourmis, ni après les fourmis, l'invasion des chenilles, des mites qui vivent de verdures surannées comme d'une tapisserie, ni la scie du «photographe sur métaux» qui semble scier des dents de géants, ni ces faux nuages: fumées jaillissantes en grosses touffes salement ouatées, d'une espèce de panier à salade qui surmonte le tuyau de l'imprimerie Balzac, ni les tilleuls du Japon, moitié oiseaux à la saison où ils muent, couvrant toute chose de leur duvet tenace, ni la suie qui noircit les troncs (pareils à des bras d'Éthiopiens portant le plus haut possible la fraîche offrande des feuilles).

Cette oasis pour autrui, petite Égypte aux sept fléaux pour moi, où pas une fleur ne se plaît à pousser. Il y a pourtant du soleil et de l'ombre, et du clair de lune sur la douce herbe, vierge chaque année. J'y ai parfois trempé mes pieds pendant les rosées de Juin. De mon hamac tâchant d'entendre monter la sève le long des arbres. Mais les divers rendez-vous quotidiens viennent m'enlever à ces rendez-vous délicats. Ce morceau de nature, enserré entre les maisons, grand appartement d'arbres, à ciel ouvert comme d'une lucarne, laisse à peine filtrer les saisons. Mon deuxième jardin a su garder son temple à l'amitié, sans fenêtres, aux portes mi-closes—refuge d'un solitaire invisible ou disparu. Ses colonnes doriques soutiennent un toit à coupole vitrée. Son fronton triangulaire est marqué de trois chiffres ou lettres D. L. V., que surmonte une guirlande.

A l'intérieur la rotonde a un parquet contrarié reproduisant les mêmes chiffres incrustés dans une étoile. Dans l'emplacement de ses trois cheminées, quelles amitiés frileuses sont venues s'abriter? Notre fatigue moderne, d'une usure si diverse, ne connaît plus en rien la saveur du recueillement, et si nous nous reposons, n'est-ce pas dans de nouvelles fatigues: ces poursuites variées de notre lassitude?

A un côté du temple une colonne soutient une amphore vide et l'autre une Vénus, en pierre moussue, se courbe pour essuyer ses pieds devant le seuil.

Des amis qui viennent me voir, me disent, émerveillés, loin de moi: «Ce sont les jardins de Racine et de la Champmeslé... La reine Marguerite y a erré avec ses philosophes?... Clairon est votre spectrale voisine... Adrienne Lecouvreur y est morte. C'est peut-être elle qui fit construire ce petit temple à l'amitié!... C'est l'empire napoléonien qui a placé sur votre entrée ces sphynx?... C'est ici que le jeune Balzac cachait ses amours avec la Dilecta?.. qui lui était «plus qu'une mère, plus qu'une amie, plus que toute créature»... C'est sans doute à une de ces célèbres «diableries» des bocages de jadis que le comte de Clermont-Tonnerre enleva sa maîtresse au poète amphitryon. Vous connaissez l'épigramme:

«A la plus tendre amour elle fut destinée,
Qui prit longtemps Racine dans son cœur:
Puis, par un insigne malheur,
Le Tonnerre est venu qui l'a déracinée.»

Le malin petit Vauquelin des Yvetots y reçut la vertueuse Mme d'Hautefort, et un passage souterrain conduisait les charmantes et frivoles Parisiennes à ses fêtes galantes... En ce temps il n'était question que du sérail de Vauquelin, Richelieu visita cette propriété de Vauquelin; s'arrêta devant la charmille secrète et dit à son hôte interloqué: «Si nous visitions le souterrain?» (que le brutal percement de la rue de Rennes mettra sans doute un de ces jours à découvert).

Une hôtesse d'autrefois y accueillit aussi Charles de Sévigné, Boileau, etc... Comment ne pas leur préférer la visite de mes contemporains si riches d'eux-mêmes, qui semblent en entrant fermer les portes au passé, rendant, malgré son prestige, mon jardin un peu public.

Mes fêtes:

Heureuse dans l'oubli de ceux qui sont exclus.

Mon désir souvent crée votre pas, je crois voir votre forme, et je me vêts hâtivement de mon hermine pour la royale visite de l'amour,—mais vous passez ailleurs...

Ses frêles mains, comme submergées, semblent toujours se soutenir, se mouvoir en quelque onde native, tracent sur l'espace vide je ne sais quel souvenir, de remous invisibles dont j'aurais voulu fixer les dessins en tons vagues sur les murs: que ses gestes soient mes fresques.

Trois bougies:
—Signe de mort!
—Toi ou moi?
—Cela ne revient-il pas au même?

Déclaration:

Je commence déjà à vous entendre, afin de donner à la journée la valeur qu'elle mérite, ô seule vous—dont l'esprit convienne à mon imagination, dont la méchanceté éveille mes nerfs, dont la saveur grise mon cerveau, dont la bouche plaise à mes lèvres, dont mon cœur aime le cœur, dont la venue de toutes ces choses puisse s'appeler vivre, dont mon souffle exige la vie.

Cette bergère sur laquelle elle fut séduite, et qui n'est même pas ancienne...

Il la regardait pleurer: la petite gouttière de son nez, quelle jolie liaison entre deux traits et, architecturalement, quelle économie?

Être égoïste et empressé, ou comme elle sans égoïsme et sans prévoyance?

Le jour montre trop toute chose, pour pouvoir montrer quelque chose. J'attendrai le soir pour l'interroger. Elle dit seulement: Je sens que ton regard se fixe au loin.

—Je te regarde.

—Mais tu ne peux me voir.

—Je vois l'ombre où tu es.

Des mots, des mots banals, montés de nos souffrances?

Cet héliotrope, qui sentie linge de femme.

La libellule, comme une broche envolée.

Le marronnier, fleuri et rond,—un bouquet à offrir par le tronc à quelque géante.

En cette heure d'absence, il était tout ce qu'elle aurait voulu de compréhensif: la présence limite.

Une personnalité si vaste qu'on n'en saisissait pas le contour: il semblait contenir toutes les contradictions, être toute chose et son opposé.

Il leur faut tout, pour savoir qu'ils ne veulent rien.

Ne pas suivre un chemin, et ignorer si un chemin nous suit.

Comme la comète a sa queue, sa destinée aura une traîne.

Être son maître, c'est être l'esclave de soi.

Aimer l'art de la vie, et l'amour, l'art des grands seigneurs de la vie, pour qui les autres arts ne sont que des serviteurs intéressés.

L'art n'est pas un leit-motiv, mais un accompagnement.

La volupté, voulant une religion, inventa l'amour.

On trouvera compliqué tout être ayant la simplicité de suivre sa nature.

Testament: Je n'ai rien à laisser après moi, je me suis dépensée et j'ai dépensé l'existence largement, outre mesure. J'en ai tiré tout ce que j'ai pu, j'en ai tiré plus qu'elle ne contient.

Je puis être de l'avis de qui me parle avec émotion, croire selon eux, malgré mes falotes opinions, ma personnalité seule est indélébile.

Ils disent volontiers: «Vous si blonde», comme si «blonde» recélait un compliment en soi, tandis que «vous si brune»?...