Havelock Ellis Cas XIV. «Il admet que la promiscuité des écoles, casernes, bateaux, télégraphes, usines, etc..., tend à développer des passions qui, si les relations avec des filles et des femmes étaient plus faciles, prendraient la forme ordinaire.»
Clemence Dane attribue leur développement à l'éducation séparée; elle conclut en faveur de la co-éducation, la co-éducation, tendance moderne, avec ses avantages et ses désavantages.
Mais combien d'enfants élevés dans leur famille avec sœurs, frères et amis, furent cependant subjugués par ces amours?
Ceci arrive aux êtres les plus délicats et les plus gardés, aussi bien qu'aux êtres les plus libres. Ils ne choisissent pas toujours le sexe opposé, le dissemblable, ce serait d'une simplicité plus que naturelle. L'instinct sexuel, trop affiné, perd son influence, dévie, et d'autres influences prennent sa place.
Puis, les enfants sont souvent aussi étrangers à leurs proches qu'à leurs maîtres d'école; il les craignent également et tout leur hero-worship se détourne de la famille, ou naturelle ou imposée.
Certains d'eux, offusqués par les descriptions chuchotées de la nuit de noces, de l'enfantement, par cette cohabitation de bébés, tout ce quotidien de nourrices, de maternités exhibées dans tant de familles (les femmes en gestation ou en allaitement sont souvent obscènes et scatologiques), forcent leur sensibilité brutalisée à chercher une issue qu'elle semble trouver dans l'amour ultra-terrestre de leurs semblables, car l'attirance adulte ignore généralement ces bases physiologiques. Si elle s'y soumet, ce n'est que graduellement, sans viol de ces pudeurs que comportent les unions sanctionnées.
Comment inspirer des êtres délicats d'un sens d'imitation pour de telles inconvenances, car l'être non troublé et chez qui l'instinct est faible ne peut être que choqué par toute cette répétition de la vie qu'un aîné contemple. Il devrait en être à mille lieues. Et ces mille lieux, il les trouve dans un attachement qui le console de tout cet attirail de nourricerie, auquel il a échappé sans humiliant souvenir. Il ne veut même pas penser qu'il était ce même nourrisson débordant, de toute part, qui fait rire les robustes, mais rougir les pudiques.
Puis, ce délicat, incompris, même par ses frères et sœurs, devient cachotier, de plus en plus «pas comme tout le monde». Par une application à rebours, il tient même à se différencier de ce qui le révolte, il vit à l'écart.
Puis il trouve ou ne trouve pas l'âme sœur, le corps fraternel. Que d'exemples d'enfants malheureux et hors de l'entourage qu'il leur faudrait dans la famille ou au pensionnat,—le pensionnat semblerait les froisser même moins, étant d'une dissemblance plus anonyme. Ceux-ci, malmenés par les leurs, ont des sensibilités hypertrophiées. Ils vibrent et ressentent, au lieu de croître lentement. Leurs nerfs à nu, cordes faussées, répondent cependant au moindre courant; ils n'existent que par impressionnabilité. Leur être et leur bien être se transportent du corps au cerveau. Leur émotivité mûrit au détriment de leur animalité, sans pour cela en faire des hystériques névropathes. Ils sont tout au plus des artistes, des poètes embryonnaires, des anormaux tout d'abord, par esprit de contradiction. Ils comprennent plus tard et tirent de leur mentalité exacerbée des existences plus remplies de peines et de joies, et d'aventures et de pensées délicates que bien d'autres. Qu'apportent-ils? A quoi servent-ils? La nature, prolifique et réitérante à l'origine, produit ensuite et laisse évoluer une espèce rare, un exemple d'une variété unique et stérile: un monstre, un étrange chef-d'œuvre. L'être humain n'est-il pas déjà, vis-à-vis de la nature, un monstre, un chef-d'œuvre. Quel animal, comme lui, excelle à tuer, sait se servir de ses facultés pour diversifier, multiplier ses joies?
Ils savent cela mieux que personne, mais étant souvent des délicats trop délicats, ils deviennent hargneux comme les habitants de Capoue et s'inventent des tortures lorsque la société ne leur en inflige pas. Médiums qui n'ont plus le choix, ils s'imprègnent sans cesse de toutes les nuances. Leur plaque sensible, résonnant trop, finit par être meurtrie et douloureuse, état que le monde vient aggraver par son opprobre.
Ce n'est donc pas une question d'éducation, de civilisation, d'hérédité, de race, de climat, puisque ces amours se trouvent chez les bergers de l'Arcadie, et les doux sauvages de Honolulu, etc. (voir énumérations universelles dans préface de John Addington Symonds: A problem in modern Ethics, là aussi ses aptes réfutations des hypothèses de Carlier de Moreau, de Burton, de Lombroso, de Tarnowski, de Krafft Ebing, en faveur des Urnings et «psychical hermaphrodite» de Ulrichs, ou des hypothèses de Magnan: «un cerveau féminin dans un corps masculin», etc.) C'est une question psychique, et tout en étant animale, c'est cependant un écart du règne animal.
Nous sommes presque tous d'un composé humain si complexe qu'il faut répéter que chacun de nous possède des principes masculins et féminins. Quelle femme n'est mâle en quelque sorte, quel homme n'a reçu quelque compréhension ou attributs féminins, qui nous rappelle au temps qui précédait la division des sexes.
L'hermaphrodite existe encore et de multiple façon.
Swinburne traite l'Hermaphrodite du Louvre comme l'apogée de l'être double, de façon plastique
«Pour quel étrange but quelque étrange dieu a-t-il fait belle
«La double floraison de deux fleurs sans fruits?...
«A toi qui es la créature des heures stériles?
(Trad. M. Gabriel Mourey).
Mais cette dualité, d'être généralement invisible n'en est pas moins réelle?
Balzac qui a touché à tout (Voir «La Fille aux yeux d'or») a effleuré ce sujet, le limitant sans le préciser, dans Seraphitus-Séraphita: l'Être double-l'Être complet.
«Unthrifty loveliness why dost thou spend
Upon thy self thy beauty's legacy?
. . . .
. . .
. . . .
«For having traffic with thy self alone
Thou of thy self thy sweet self dost deceive.»
(SHAKESPEARE, Sonnets).
Qu'ils sont rares, ceux dont la personnalité est assez complète pour se griser d'elle-même! Tous ces autres à qui il faut non seulement les autres, mais tous les stimulants et tous les poisons venus du dehors pour enivrer leur désir, cette pauvreté.
Être à la fois son autel, son encens et sa divinité?
La rose sent-elle son parfum?
Les plus belles roses fleurissent solitairement sur leurs tiges.
D'elles-mêmes sort leur encens.
La chair des corps adolescents, qui gardent dans leurs ombres bleues comme le souvenir des extatiques clairs de lune où ils se sont baignés.
Adolescence sans amour et pleine d'amour.
Avoir un amour non partagé, quelle richesse, mais comment la dépenser?
Joie partagée; joie augmentée ou diminuée?
Être à soi-même son couple?
Diogène, en philosophe qu'il était, pourvoyait lui-même à ses désirs...
N'a-t-on jamais songé que l'inceste pouvait être une espèce d'hermaphroditisme—qu'il y a aussi les hermaphrodites de l'inceste: accouplement de deux êtres d'un même âge et d'un même sang. L'inceste, en inspirant les dramaturges de tout temps (Sophocle, Eschyle, John Ford, Gabriele d'Annunzio), a moins préoccupé les psychologues. Les dramaturges s'acharnent aux paroxysmes physiques—et les poussent jusqu'au meurtre: ce La ville morte» etc. Dans le «Fall of the house of Usher» les sources ataviques forment l'étang stagnant et sans issue que le voyageur aperçoit avec la maison qui s'y réflète et qui finit par s'y effondrer sur les deux derniers habitants: une sœur, et un frère trop semblable à elle pour ne pas vivre sa vie stérile, et mourir de sa mort emmurée; Ils ne peuvent pas plus se désincorporer l'un de l'autre, se séparer, que dans le drame grec—jeu des fatalités. Et l'un meurt de la mort de l'autre.
Cette prédilection pour l'inceste, non égyptien mais fatal, d'un déclenchement funeste, donne à réfléchir. La nature reproductive y voit-elle tant d'inconvénients? Car, si elle ne s'y oppose, ce serait peut-être un moyen efficace de sauvegarder les liens de la famille, et ce serait sans doute plus sain d'épouser un frère bien portant qu'un étranger phtisique ou autrement avarié—mais il y a à cela—et contre cela—d'autres lois...
(ou les Malades de l'Amour)
La jalousie ne serait-elle un stimulant, une des ruses de la satiété?
Être doué pour souffrir jusqu'à la virtuosité.
Au moins, les sadiques ne sont pas indifférents aux souffrances qu'ils causent.
De l'impuissance exaspérée.
Le Jardin des Supplices semble pauvre parce que matériel, mais déplacer ce jardin des supplices du corps et le transférer dans l'esprit: les tortures de l'esprit sont d'une floraison innombrable.
Les pénitents, les flagellés par eux-mêmes, les religieux aspirant au cilice, ont-ils éprouvé des tortures égales à celles des amants?
Chère empoisonnée.
Je vous remercie de ce que vous faites pour nous. A nous de vous rendre la vie magique après votre guérison—ou sinon magique, du moins acceptable, sinon acceptable, du moins supportable!—Consentez donc à ce mariage de raison avec l'existence. D'ailleurs à l'aide d'un cerveau qui comprend et peut s'amuser de tout, et un cœur capable de juger en répudiant, l'on peut vivre. Vous voyiez peut-être trop clair,—il fallait estomper et envelopper les êtres de fumées ou d'une lucidité factice.—Mais puisque vous n'y avez perdu aucune précision? il est peut-être plus intéressant de découvrir en soi ses propres toxiques—J'avoue que les êtres par eux-mêmes ne sont guère stimulants, mais notre pensée, qui les exagère, l'est parfois.
Vôtre, d'une amitié accrue avec nous-mêmes—et qui augmentera aussi lorsque nous diminuerons?
Pour suppléer à l'équilibre dont la nature avait omis de la doter, elle cherchait dans les drogues un équilibre factice.
A force de s'intoxiquer, arriver à donner parfois l'illusion d'une personne sensée?
On la désintoxiqua, elle redevint aussitôt exagérée, fébrile, éclatant hors de propos, retrouvant le mélange néfaste de sa naissance, son composé humain, ses nerfs défectueux; la mixture atavique n'est pas toujours heureuse, le normal ou l'anormal ne sied pas à tout le monde.
Certains êtres ne supportent la vie et ne sont supportables qu'à travers le prisme de quelque poison. L'excès chez eux est un essai d'ajustement, un essai d'entente avec l'existence qui les a privés d'un bien-être, d'une atmosphère vivifiante, que quelque poison rectificateur semble leur accorder, et ils retournent à leurs expériences chimiques, s'ajoutant ce qui leur manque, se retranchant ce qu'ils ont de trop. N'hésitant plus à échanger une réelle angoisse contre un semblant, tous les semblants, ils vivent en spectres hantés, en ombres déformées d'eux-mêmes, mais allégées, en attendant d'être appelés à un état plus conforme encore à leur inexistence. Afin que, retrempés dans la mort désagrégeante, ils retrouvent, grâce à l'évolution de sa décomposition, une composition plus acceptable.
L'espoir de la religion, qui offre une éternité de soi-même, purgé du terrestre, mais identique et cristallisé, semble moins intéressant que l'espoir d'une mort qui nous refait autrement. (La nature leur est, par conséquent, non seulement plus logique que la religion, mais plus charitable).
Les Romains vidaient leurs veines, ces modernes les remplissent: choisissant le long chemin du suicide. D'autres semblables aux Anciens, et ce sont peut-être des fous lucides, demandent tout de suite une «nouvelle mise». D'autres encore ne veulent pas, non par stoïcisme, mais par épicurisme, altérer, fut-ce d'un seul verre de vin, ou d'une aspiration d'éther, ou d'une cigarette, ou d'une pipe opiacée, le fin et souvent délicieux équilibre de leur sensibilité: espèce d'instrument de précision, créateur de réalités à point, de valeurs qui conviennent.
Le jour où une joie, où une peine, où une souffrance, où un art ne me vivifieront plus, je saurai reconnaître le commencement de mon agonie, et je ferai peut-être alors comme ceux-là, ou comme ceux-ci.
On pique souvent à la morphine les agonisants. Un être attentif ne peut-il être son propre médecin, et décider du moment de son agonie?
Certaines agonies commencent avec la vie et se continuent tout du long de la vie. A ceux-ci l'instinct des poisons n'est-ce pas un instinct de préservation contre eux-mêmes?
«Les plus sages sont ceux-la
qui s'enivrent sans vin.»
Omar KAYYAM.
(Ce qui met d'accord sur ce
point l'Extrême-Orient et
l'Extrême-Occident).
L'alcool, notre ancêtre à tous.
... Les seules maladies qu'on boive avidement et qui ne puissent que nous détruire—nous et nos descendants.
«Dieu punit jusqu'à la troisième et la quatrième génération.» Levons donc un verre d'eau pure à la santé de la cinquième génération!
—C'est sans doute un bouilleur de crû qui a mis en cours cette superstition qu'il est malchanceux de boire à la santé de quelqu'un dans de l'eau. Boire à la santé de quelqu'un dans de l'alcool est en tout cas un contresens.
Quant au vin «délectable» ne mérite-t-il plutôt d'être «goûté» que bu?
Si «l'illusion» est nécessaire aux malheureux, qu'on leur en laisse une plus durable—mais l'illusion retarde.
«Dieu est pour le peuple»: il y a aussi un alcool de la sainte table.
Exagérantes ivresses, lyrismes falsifiant toute valeur, je plains les enthousiasmes, les écrits, les amitiés et les amours nés à votre coupe.
Ce n'est pas une seule fois que les Ménades ont massacré Orpheus.
Ce qui se trouve dans un verre se perd dans le verre suivant.
Dionysos, ne buvant pas, avait-il jugé les hommes—en isolé, en solitaire, du haut de sa sobriété—comme destinés à périr, et bons à détruire? C'est sans doute pour cela qu'il lança parmi eux Silène sur son âne.
En voyant l'ivresse ainsi symbolisée, comment les Bacchantes ont-elles osé boire?
Un seul homme a été noyé dans un tonneau de vin—mais combien de tonneaux de vin contient tout homme!
L'alcool, ce vice du sang.
Tous auraient le «vin triste» s'ils en comprenaient la portée.
C'est une absurde légende qui parle d'«hydromel» et de «nectar»;—les dieux n'ont besoin que d'eux-mêmes.
Et les mortels ont beau chercher des stimulants néfastes et indignes, pour se griser en dehors d'eux-mêmes, «pour s'ajouter ce qui leur manque», comme a dit un Allemand!—Être assez riche pour s'ajouter à soi—soi!
Une race peut s'assimiler une autre race et se l'identifier, mais aucun sang n'est assez fort pour assimiler cet ennemi du genre humain—l'alcool.
Cependant l'esprit du vin peut dématérialiser l'être aussi bien que le rendre bestial. Est-ce dans ce sens et en connaissance de l'esprit qui habite le vin que Jésus-Christ a dit: «Buvez ceci en mémoire de moi, car ceci est mon sang»—ceci spiritualisera ce qui subsiste de mon sang, de l'exaltation de mon sang en vous.
Étant né ivre, je ne bois que de l'eau.
L'alcool abrutisseur envahit les cerveaux, et puis les viscères, et puis les générations à venir.
Desoif (la tête au ciel, bouche forme de «thune»).
Ils voudraient avaler d'un trait la pleine lune.
A un souper, les femmes deviennent les filles qu'elles sont.
... Le miroir trop clair du petit jour leur fait peur.
... Ivre d'air pur, de nuit et de solitude, je tends mes mains amoureuses vers l'aube, et je rentre en trébuchant d'idées.
Emerson dit avec raison qu'on peut guérir l'ivrogne, etc... mais jamais le débauché de l'émotivité...
Être ivre d'amour, aimer de toutes les forces de son corps et de son âme, un être vivant, proche et décevant.
Nous avons peut-être un corps astral, mais certains de nous ont certainement un corps cérébral et nerveux plus qu'un corps physique, et auquel le corps physique répond comme Caliban à Ariel.
Perdre sa santé, sa domination morale c'est perdre la vie, car que vaut la vie physique avec le cerveau invalide qui ne signe plus ses actes?
Ces orgiaques du sentiment finissent par être mangés par la vermine de leur tristesse, aucun contentement ne peut leur parvenir. Leurs inquiétudes montent la garde; aucun laisser-passer, aucun laisser-aller à la joie. Ils sont dépossédés d'eux-mêmes et des autres, sauf par les tourments qu'on leur cause. Le manque de mise au point de leur sensibilité, instrument désaccordé, ne donne que de douloureuses ou insatisfaisantes répercussions.
Les neurasthéniques, ces fous conscients.
J'ai vu des êtres ne céder la vie que devant l'apparition de leur squelette, d'autres courtiser leur squelette en l'invitant chaque jour à prendre la place de leur chair.
Quand le mal la fixait au lit, enfin tranquille et sans responsabilité, elle disait au médecin qui venait la soigner: Je n'ai plus la force des poisons ni des remèdes. Laissez-moi, je me remettrai toute seule quand je ne serai plus fatiguée (de lutter pour l'un contre l'autre). J'attendais ce moment pour pouvoir un peu me reposer.
Être malade, c'est faire la planche.
Non seulement les amoureux sont «love-sick», mais aussi certains malades aiment leurs maladies.
Il y a des amoureux de l'amour d'autrui, des amoureux d'autrui, d'eux-mêmes, contre autrui, contre eux-mêmes. Les plus zélés sont peut-être ces derniers, que ne feraient-ils pour leur anéantissement? Ils y mettent de l'amour,—tout leur amour.
Si c'est à autrui que nous devons parfois un mauvais état de santé, nous nous devons du moins à nous-mêmes de nous améliorer dans le sens qui nous convient. Nous sommes responsables de nous-mêmes, nous nous vivons. Nous pouvons, soit échapper à la vie par le suicide, ou nous guérir, ou nous adonner à l'inertie, choix que fait plus souvent le malade. Je suppose donc qu'une maladie qui occupe une assez grande partie de nous se fait accepter en hôte, de passage d'abord; il se décide à rester, à la condition que nous lui abandonnions une partie de l'édifice, à laquelle il ne peut se limiter, et il nous faudrait soit le chasser, soit l'accepter en totalité. Il s'est attaché à nous, et voici que nous nous y attachons, et parfois même au point de nous y consacrer entièrement, d'en faire notre passion, de devenir sa proie attentive et dévouée, décidés à rester ou à partir ensemble. Ce sont des fidélités jusqu'au tombeau, ce sont des amoureux jusqu'à la mort.
«Live and let live.»
Toute action est limitée à une ambiance, et plus ou moins en accord avec elle et avec son auteur. Les journaux, l'histoire, nous livrent des faits dérobés à leur atmosphère, subissant d'autres graduations, d'autres valeurs, à partir du jour où ils furent pris, et ainsi faussés, ils nous parviennent en guise d'étonnements et par chocs trop voyants ou parfois trop effacés. Les romans conçus selon une harmonie individuelle peuvent sembler plus réels, sont peut-être plus réels que ces événements disloqués, privés de leur évolution et de leur entourage, sortis de leur élément. Je crois qu'aucun amour ne surprendrait, qu'aucun crime ne nous semblerait illogique, aucune cruauté uniquement coupable, si nous pouvions en pénétrer les racines. Un malade ne crée pas sa maladie: c'est parce qu'il ne peut lui opposer une saine défense qu'elle l'envahit. Ainsi nous portons en nous le germe de toutes les éventualités, la possibilité de tous les méfaits et de tous les héroïsmes. Ils se développent et s'expriment grâce à un manque d'équilibre, selon notre évolution, selon nos forces ou nos faiblesses, selon notre vitalité généreuse ou avare, selon les circonstances qui nous demandent de prendre parti, de nous manifester par une expression. Manifestation à son tour erronée parce qu'elle semble représenter notre être en totalité, et n'est cependant qu'une infinie parcelle ou peut-être une très passagère et contradictoire partie de notre entité. Quel être a pu s'exprimer tout entier par un acte? Un geste ne peut déterminer ni synthétiser un être; un courageux peut se conduire à certaines heures comme un lâche, un lâche comme un courageux, et, pour ma part, j'aime ceux-là seuls qui, en bien ou en mal, agissent (que même Dieu vomisse les tièdes, les prouve définitivement indigestes). L'action ne corrompt pas, elle épure. Mettons ainsi hors de nous les démons et les anges dont nous sommes possédés, et que nos actes porteront à notre place. Seules nos tendances nous caractérisent et nous déterminent. Malgré de possibles défaillances, les actes continuels et de la même espèce indiquent ces tendances. Mais nous nous devons des actes en accord avec ce qui est le plus persistant en nous-mêmes, notre responsabilité étant de nous ressembler, de sauvegarder cette ressemblance.
«Pour rester pure, il ne faut pas que la pensée devienne acte.»
Idée un peu ecclésiastique—et qui rend impur d'esprit, comme le sont certains prêtres que l'Évangile avait prévus en disant «He that lusteth after a woman hath commited adultery already with her».—Les Chevaux de Diomède: être mangé par les passions, en y cédant, en y résistant?
Ne pas faire à son désir acte de présence?—Il est plutôt de la sagesse épicurienne de consommer tout acte qui nous enrichit d'un aspect de nous-même.—Craindre de se perdre dans un acte, est-ce vraiment s'appartenir?
C'est des fleurs les moins fraîches qu'on compose les bouquets.
Un coureur, qu'attrape-t-il?
Son cerveau ressemblait à une lingerie mal tenue.
Que de dessous chiffonnés dans sa mémoire!
Pour lui l'amour était pareil à ces jeux de massacre des foires. Ses conquêtes s'évaluaient au nombre de fantoches qu'il avait su renverser.
Il passera ses vacances comme d'habitude, sur une plage d'une platitude aveuglante, dans un édifice en pierre carré, nommé «palace», campé au niveau de la dernière vague, sentant la grue, la porte tournante, le billet de banque et le radiateur éteint.
Mais il avait su retenir qu'en fait de galanterie il vaut encore mieux qu'elles aient la cuisse légère que lourde.
Les amours s'en vont, mais les chiffres restent.
Il la roula, puis l'appela «roulure».
—Voit-on qu'elle a du chagrin?
—Oui, elle boit davantage et laisse aller son chapeau encore plus de travers.
Faire du sentiment: «ouvrage de dame.».
Le rapt n'est peut-être pas une des plus inespérées façons de plaire.
L'inconséquence féminine: l'enfant violée s'en va, heureuse d'un sucre d'orge.
Ces jupes courtes: autant de jambes de femmes qui montrent sans être sollicitées leurs colonnes torses insoupçonnées. Pauvres jambes rencontrées dans les rues, cagneuses, sans rembourrage, ni entraînement,—qu'est devenue cette danse, cette cadence: la démarche?
Comme milieu, elle n'avait que son nombril.
Elle lui disait de gros mots avec ses yeux.
L'attirance du vide explique la séduction des femmes.
Salomon comprenait-il la vie? Trois cents concubines pour se faire une moelleuse solitude.
Trois cents maîtresses valent cependant mieux que rien!
En amour, parler à la deuxième personne, et éviter que cela devienne la troisième.
Amour qui dure un bail ou deux...
Qu'importe que l'on respire quelques fois de plus ou de moins un parfum: le tout est de l'avoir respiré, de ne s'y être pas habitué.
S'en aller non après la première, mais du moins avant la dernière fois!
Son haleine de fleur fanée.
Une peau, enfin en peau!
Il vaut encore mieux être grasse que grosse!
Comment n'auraient-ils pas le point de vue faussé, ceux dont la tête émerge chaque jour d'un faux-col?
Amis par les mêmes dégoûts...
Elle défit ses cheveux beiges, route terne, qui se déroula longue, étroite et plate, parmi le vallonnement des omoplates et des reins, jusqu'à la graisse triste et pâle de la croupe.
En les entendant agiter les castagnettes de leurs rires, les catins savent qu'il faut se coucher en posture de danse.
Leurs grandes passions:
Cette femme qui, il lui sembla, lui plut un peu autrefois...
Ne faut-il pas que les gens soient de bonne qualité pour n'importe quel usage?
A chaque amour, plus loin de l'amour.
Pourquoi l'appelle-t-on le grand?
La «dame»: une femme expurgée.
Je déplore également les lois familiales des Patagons et des Français.
Pourquoi cette séquestration de la jeunesse?
Comment appeler le monde futile, puisqu'il leur fait oublier qu'ils manquent la vie?
Il n'arrive que le médiocre à qui n'est que médiocre.
Si ces femmes ne savent pas encore être libres, qu'elles soient épouses, courtisanes, amantes ou esclaves n'est qu'une affaire de classe, de tempérament, de hasard,—ou de lassitude.
Un Anglais a dit: «Nos rêves se réalisent lorsqu'ils sont assez beaux.»—A croire que personne ne rêve!
Décorés, congestionnés, ambitieux, à l'affût d'honneurs, ils disent cependant à leurs voisines de table: Il n'y a que l'amour qui compte!
Elle habillait son visage, elle le fardait, par pudeur?
Je me plairais peut-être dans un monde où les gens n'auraient rien à perdre, et surtout rien à gagner.
Tous ces pingouins qui ne peuvent porter que l'habit.
Les envoyer, sinon au feu, du moins au froid.
Un diplomate à sa droite: Je dis exactement ce que je pense.
—Et comment faites-vous pour savoir exactement ce que vous pensez?
Son unique regard, simplifié jusqu'à l'inexpression totale, comme ces dessins linéaires dans les livres d'oculistes, semblait ne rien communiquer, ne rien prendre au dehors, ni au dedans.
Triste état, il est déjà chauve et on ne lui voit pas encore de cerveau.
Elles demandent, en sortant du théâtre: «Qu'est-ce qu'il a voulu prouver?»
Elle lisait un compte rendu sur des vers qu'elle ne lirait pas.
Il leur faut réfléchir pour admirer (mais leur bêtise est souvent spontanée et savoureuse).
—Le snobisme est une paresse de l'esprit qui nous fait accepter les valeurs toutes faites,—qui nous suggère des goûts et même des émotions d'emprunt.
Il est prudent de croire au mystère de la femme, cela lui en donne un.
J'observais a un bal masqué, l'une d'elles curieuse de voir, craintive d'être vue, se cramponnant à son groupe qu'elle avait espéré oser quitter. Elle 'était cependant venue pour l'inconnu: je lui parle, elle se guindé, ne reconnaissant aucun cliché, aucune phrase d'usage,.. Elle a décidément trop à perdre pour risquer l'aventure. Je m'approche ensuite d'un groupe de grues, qui, elles, ayant tout à perdre à n'être pas reconnues, ont ôté leurs masques. Je garde le mien et passe entre leurs deux évidences.
Sourire sans cesse pour qu'on ne voie pas quand je souris.
«Cela se fait,» dit-elle. Pourquoi cela se fait-il, cela elle ne le savait pas.
Les bonnes manières en cachent souvent de très mauvaises.
L'étiquette, convenance figée, faite pour les gens sans grâce naturelle, sans élans harmonieux, bonne pour des diplomates et des parvenus, mais qui ne saurait convenir ni suppléer à la belle politesse instinctive des êtres modernes multiplement racés.
Avoir une assez jolie façon à soi pour se passer de bonnes manières.
Mais, pour éviter les platitudes, ils évitent souvent la politesse qui ne va pas sans dire—et sans bien dire!
Ayant accepté deux invitations à dîner, il se coucha pour ne pas faire de mécontents.
Il conclut qu'il serait moins ennuyeux de voir ses amis, si les voir n'impliquait pas les revoir.
Les douces inquiétudes de la féminité...
...Deux enfants, fruits de ses négligences...
Les jours régnent sur nous, tels des rois fainéants.
Ils ne se permettent que le médiocre, craignant que le meilleur ne soit pas bon.
Liens familiaux.—Leurs enfants: ces êtres si souvent leur raison d'être;—plus souvent encore victimes de leurs préjugés, de leurs rancunes, de leurs méchancetés, de leurs maladies, de leur égoïsme—et presque de leur jalousie.
Mais il y a cependant entre eux une solidarité si complète qu'ils restent unis après la dissolution de tout autre lien.
Les sentiments s'usent peut-être, comme toute chose, à la pratique.
Le cœur est à contre-temps.
Les bonnes œuvres vivent des traîtrises de l'amour.
Après les œuvres de chair, les bonnes œuvres.
Avant d'élire un amant, voir comment il se comporte avec les filles.
Les «apparences» sont donc bien en péril, puisqu'il s'agit toujours de les sauver?
Le renoncement, héroïsme de la médiocrité. Le devoir, ce mot singulier et qui sert surtout au pluriel.
«Respecter la façade»,—mais en vivre?
Si la femme sait se faire une raison, c'est qu'elle n'en a pas.
Sincères dans tout ce qu'elles ne disent pas.
Ses bras sont de la belle époque, mais sa tête, quel anachronisme! C'est pourtant sa tête, la partie authentique, expressive d'elle-même, et ses bras, des fragments rapportés?
Elle hésitait: se faire une destinée digne des prophéties d'une tireuse de cartes?
Il déplorait que les blondes genre Greuze devinssent, en si peu de temps, genre Rubens.
Bête à force de ne pas assez croire à la bêtise des autres.
Je parle pour elle, et c'est lui qui comprend.
«Vous avez de jolies épaules», me dit-elle, en remontant ma robe de façon à ce qu'on ne les vît plus.
Quand elle se sentait malade, elle appréhendait d'être treize à table.
La phtisie, animant si bien le sang des brunes.
Cette femme doit exaspérer tous les nerfs blonds.
Les amis de nos amies sont nos amants.
«Joli garçon», oui, mais que son cerveau sent mauvais.
Jetez-lui un sandwich, il vous jettera un potin.
Que de régularités irrégulières!
Il n'y a pas de milieu où la malhonnêteté ait aussi bonne mine.
Ces êtres obliques à qui vont tous les travers.
Cela les rassure de confondre «détourner» et «mal tourner».
Je ne connais pas de Française qui ne porte sous sa frivolité la fleur de lys des forçats. Puisque presque jamais elle ne s'évade, on lui a fait le bagne facile.
Leur mariage: une affaire—une mauvaise affaire.
A force de dédaigner les chiffres, les voici réduites à zéro.
La navrante monotonie de ces vieux ménages qui n'ont plus rien de beau à se montrer, rien de laid à se cacher.
Ce vieux gentilhomme coiffé comme un œillet blanc...
Comme tout royaliste, il se sentait en mal d'une place, obséquieux envers un maître introuvable.
On ne voit plus guère que dans les jeux de cartes des valets, des reines et des rois.
Noblesse oblige—qui donc?
La Révolution française, élagueur d'arbres généalogiques, semble leur avoir laissé peu de branche.
Les femmes des autres pays recherchent d'autant plus les titres français que, n'étant plus un pouvoir, ils sont d'autant plus une parure.
Une Américaine naïvement snob poussa l'harmonie imaginative si loin qu'elle composait des dîners où elle n'invitait à la fois que ducs et duchesses, ou marquis et marquises, ou comtes et comtesses, etc...
Si Christophe Colomb, en voyant les sauvages aux rivages du Nouveau Monde, s'en était retourné? S'en aller si loin pour découvrir encore des sauvages.
Félicitations à une jeune mère:
Contente que vous ayiez réussi cette chose périlleuse, démodée—et nécessaire?
Petits chiens: ces enfants de riches.
Elle était revenue de bien des choses, ce qui ne l'empêchait pas d'y retourner.
Bohème féminin.—Une assiette de sauce figée, un os de côtelette enfoui dans le cabinet de toilette; après avoir dîné sur le coin de la coiffeuse, tenant une asperge de la main gauche et une corne à chaussure, puis le téléphone de la main droite, mange en mettant des souliers satin blanc sales; opulents appas désordonnés, buste penché de travers et poignardé du busc, aussi nécessaire que l'épine dorsale.
Elle ne va plus que dans le monde.
J'ai trouvé encore un amant, tandis qu'elle ne peut plus trouver qu'un mari.
Elles parlent de théâtre, et encore de théâtre...
«Elles ne veulent pas jouer les mères». Jouer les mères!
—Quand serez-vous vous?
—Si vous croyez que j'ai le temps!
Habituées aux situations fausses, elles se marient... Dépassant une fois pour toutes la «rampe».
Venue des ateliers, elle montrait un penchant trop décidé pour les salons.
Elles disent presque toutes: Quand j'étais petite, je montais à cheval... Chez mes parents mon institutrice anglaise..., etc..., etc...
Vérifie ta sincérité.
Choisissant parmi les nouveaux clichés les moiris démodés et même parfois parmi les clichés à venir (flairant la mode) elles passent pour intelligentes, et le sont, ô combien! pour savoir si vite ce que d'autres penseront.
Ne leur demandez pas la vérité, elle est trop intime.
L'une d'elles me disait, et non une des moins amoureuses: «Ce n'est jamais tout à fait ça.»—Et en effet, que cela serait peu de chose si c'était tout à fait «ça».
Une autre: «Que le plaisir est intense les quelques fois où l'on n'en avait pas envie.»
Exilés de nous et limités dans leur masculinité...
—Il vous connaît.
—Il le dit!
La servitude de devoir plaire.
Ses sœurs lui ressemblent comme ses grimaces.
Son amour dura ce que dure une fleur artificielle.
—Je ne le trompe pas: je ne suis jamais la même avec les autres. (Jésuitiques en amour, ces femmes sont mystérieusement matérielles: l'une d'elles se jugeait fidèle à son amant parce qu'elle lui avait gardé, cela seul pour lui seulement, le petit creux veiné qu'il aimait à embrasser en dépliant son bras, une autre ne considère pas son ami trompé tant qu'elle n'a pas tout donné. Dans les «abandons» les plus absolus, une troisième se considère pure de ne jamais dire: «je t'aime» mot dont elle n'avait usé qu'une fois, et à tort.)
Les hommes faciles ont aussi leurs flatteuses fidélités. Il y en a qui n'ont jamais donné Son Nom à d'autres femmes, sauf aux moments où l'habitude ou le désir triomphent de l'attention. Cela est flatteur pour qui? «L'enfant de volupté» n'a pas su nous le dire. Confondre dispenserait de choisir; mais est-ce bien voluptueux?
(Shakespeare aussi faisait dans ses pièces de ces erreurs de sensualité, mais le théâtre a peut-être de ces exigences...)
Esthétisme.—Une chambre bleu-âme, une buée d'encens montant en spirales des narines d'un bouddha, de l'étagère en bois ancien des roses s'effeuillant sur un lit soutenu par des chimères sculptées, un miroir où refléter les songes; sur un prie-Dieu, en désordre, des livres rares, d'où émerge ... ô erreur, ô confusion! une réclame de cure radicale contre «les cas les plus opiniâtres...»
Sa machine à écrire ponctuant le silence.
L'amant, ce sommelier ... de service de jour et de nuit...
Elle aimait la guerre, et l'amour, et les religions nouvelles; tout ce qui pouvait créer des héros ou des dieux, ou des martyrs, ou des hommes, tout ce qui tend la vie vers un courage qui la dépasse, tout ce qui rend la vie vivante.
«Ne plus m'aimer, lui disait-elle, c'est vous amoindrir par l'oubli de la divinité que je suis.»
Elle se vêtait de couleurs si délicates qu'elles ne se percevaient plus à la lumière artificielle. Le ton de ses joues ne s'avivait qu'au jeu des ombres diurnes. La nuit la blanchissait et la confondait parmi ses rayons, et dans l'éclairage des maisons elle errait avec la survivance trouble d'un fantôme.
Qu'elle que fut la grossièreté des êtres qui croyaient l'avoir tenue dans leur étreinte, aucun d'eux n'avait osé l'appeler d'un nom.
Sa beauté immatérielle comme de la musique,—d'une sensibilité aérienne, frôlait leurs nerfs de façon presque impalpable. Les vibrations qui émanaient d'elle touchaient les êtres qui l'approchaient, et les faisait un instant résonner à l'unisson.—Elle les imprégnait d'ondes sensibles que souvent ils dénommaient de l'amour.
Ses cheveux, fleuve d'oubli, ondoyaient le long d'elle.
Ses cheveux, cinglants comme des fouets.
Ses cheveux phosphorescents se voyaient dans l'ombre...
Des étoiles glissées sur des ténèbres.
Ses cheveux suivaient le peigne,—longue gerbe d'étincelles...
Ses cheveux, la traîne de sa tête.
Sa chair,—travesti bien ajusté avec ses ornements.
Leurs Sommeils.—Ils eurent des nuits comme des mesures pour rien.
Ses paroles, une poignée de pierreries et de fleurs dans la nuit...
La respiration de son aimée: une mer qui atteint sa limite et qui est faite de vagues égales, avec parfois une vague qui les surpasse.
... et des nuits noires plus douces que toutes les nuits blanches.
Nous traversons la nuit ensemble, dans la belle barque du sommeil. Nos souffles nous rament à travers le silence, et l'aube nous déposant sur la plage étale, nous reprenons conscience de l'unité de nos corps—que les songes avaient joints d'une trame mystérieuse, et que rien ne semble plus rompre.
Sommeil: envers d'un brocart colorié sans dessin ni suite, cohérence d'une journée désorganisée, ou tapisserie à multiples personnages se déroulant d'un fait unique et empiétant sur les bordures, jeux enfantins, entrecroisements de fils et de nœuds, et de couleurs, dont on ne retrouve le dessin qu'en se retournant vers des incidents passés: pensées ou actes interrompus.
Sommeil: abat-jour d'ombres portées.
Sommeil: résumé d'un fou, ivre de pavot.
Ne la quitter qu'à l'aube, lorsque sa chambre semble un grand œuf que la lumière casse... Puis la triste froideur virginale de mes draps qui n'ont pas contenu nos corps.
Écrit du lit: Ma Joie, avant que le temps ne t'ait confondue à la trame de ma vie, je veux fixer l'exagération où je suis: jeter le long de la route éblouissante d'où je viens, les paroles prises à ton ivresse, pour que ma pensée puisse revenir à toi... Et s'il est des heures où, terne jusqu'à l'oubli, je ne puisse t'évoquer ou créer des circonstances qui l'égalent, ces mots tombés comme de petits cailloux sur le chemin, où, ivre, je trébuche et danse, serviront peut-être à mon retour... Mais est-il des retours à la joie? Inimitable même par le souvenir. Que d'images je garde en moi effacées jusqu'à la dissemblance, et qui furent comme toi, ma Joie nouvelle, la brûlure et la clarté de mes heures élues. Le souvenir est peut-être une impiété faite aux dieux capricieux de la vie: toute intensité puissante va vers demain; et cependant que tu fus belle, ma Joie de cette nuit,—je voudrais inoubliablement ni émouvoir de toi!...
«Désir terrible et doux», phénix que rien ne pourra consumer à cause de sa diversité et de la force de ses ailes; et qui sait trouver au-delà de la joie, une joie inattendue, étrange, et qui, à cause de sa rareté, n'a pas de nom parmi les hommes: évanouissement dans du ciel, immatérialisation de la sensualité qui plane en nous, sur nous, autour de nous, comme notre âme. Entendre la voix qu'elle donne à nos voix, le regard qu'elle donne à nos regards, assister, pâles témoins de nous-mêmes, absents parfois de nous-mêmes, créateurs, dans l'air impalpable, de cet enfantement chimérique et miraculeux des songes plus durables et peut-être plus ressemblants que les générations terrestres. Nous perpétuons ainsi à travers le monde tangible une race intangible et cependant réelle—mariages éthérés plus nécessaires et plus féconds que nos mariages corporels—et dont la génération inépuisable survit à la mort.
L'amour ne peut être stérile. La pensée incarne.
Je lève de mes doigts légers les traînes noires de tes paupières.
Et tout le jour je regarderai les yeux que je t'aurai faits la nuit.
N'allons vers les choses du jour qu'avec le peu d'énergie qu'elles méritent.
Amusés de tout, inquiets de rien: libres.
Sa main se courbe dans ma main comme un pétale de rose, contenu par son pétale le plus proche.
Sa voix n'est pas le médium de sa féminité, elle exprime ses contours extérieurs, en l'entendant parler, les aveugles sauraient qu'elle est belle.
Ses sourires sont les pensées de sa bouche, ses traits ont leurs pensées spontanées, qui ne vont pas jusqu'au cerveau.
La survivance gaie de sa voix parmi les petites catastrophes.
Sa voix, comme certains baromètres, s'est arrêtée au «beau fixe».
Sa voix ne trahit rien, ses paroles non plus, seul son contact n'échappe pas aux véridiques éloquences.
J'ai reçu ses paroles comme une masse d'herbes et de fleurs fraîches au visage.
Sa voix, c'est du beau temps à demeure.
Son rire fait danser.
Son rire c'est la musique de son sourire.
Les perles baroques de son rire...
... Parce que son sang bat, je vis.
Ses yeux bleus d'orage.
Et l'écho de son pas sonne à l'autre trottoir...
Larmes anonymes de la pluie.
Larmes d'on ne sait qui sur les mains et le visage.
Qu'elle se sentait belle chez lui, hélas! de se retrouver seule avec ses miroirs.
Elle porte la moitié d'une rose ... où a-t-elle effeuillé l'autre moitié.
Il faut faire des provisions de chagrin pour que l'heure mauvaise ne nous trouve pas trop désemparés.
Nous déferons-nous jamais de l'antique jalousie? L'amour transporté dans le domaine de la raison ne sera plus que de la physiologie appliquée?
Le roman à venir: Si elle me trompe, c'est que ses viscères avaient besoin d'un autre aliment.
En attendant, sentir ce navrement: à bout de tout, à bout d'amour.
Et si ce n'était pas pour ce soir, se sentir navré d'avance pour le soir où cela sera.
Comment la quitter? Elle voit que je veux m'en aller, et c'est elle qui s'en va. Si je m'en vais elle me tourne le dos, je ne puis la laisser partir ainsi. Elle m'irrite, et c'est elle qui pleure: à elle toutes les voluptés. Elle pleure aussi parce que ce n'est pas juste que je ne l'irrite pas au moins un peu. Que sa face m'énerve, que son dos m'attendrit et me crispe tour à tour, puis tout à la fois. Ah! ses épaules comme découragées, voûtées par moi? par d'autres? par tout ce qui lui arrive ou ne lui arrive pas? Elle s'en va, oui décidément... Ne pas la poursuivre? Ce serait la poignarder entre ses deux frêles épaules: en amour les crimes passifs comptent... Mais si je la ramène, sa crise passée, elle me croira, et la fin sera à recommencer.
A certaines heures mes ailes se lassent de nous suffire à tous deux: la laisser retomber où elle voudra; planer seul,—on plane toujours seul.
Guignols de ses viscères, ses bras mus par leurs fils bleus.
Ils pleurèrent, car ils s'étaient fait de la peine. Et chacun pensait à sa propre peine, et voulut s'en consoler ensemble—sans seulement remarquer celle de l'autre. Les larmes rendent aveugle, et c'est toujours sur d'autres, mais pour soi, que l'on pleure (lire de l'évangile «Woman, why weepest thou?»).
Son art: jouer des êtres, non s'en jouer.
Sa persistance de sadique mental fut telle qu'il arriva à la faire pleurer—avouer la secrète volupté que lui causent ses larmes? Faire souffrir à la condition de bien faire souffrir, de façon satisfaisante, mais celles-là seules pour qui nous pouvons toutes les joies!
Craindre sans cesse quelque mauvais tour de sa vitalité, tout imprégnée du sel de la mer? C'est de la marée haute que deux fois par jour Aphrodite est rejetée sur le rivage.
Elle avait de ces yeux du nord, de ces yeux qui ne s'étonnent pas, qui seuls savent prendre; des yeux, tristes et impérieux, expressifs seulement d'une partie de son être.
Lui ayant trouvé une résonnance nerveuse digne de sa maîtrise et de sa dextérité, elle s'exerçait sur ses cordes sensibles plus volontiers que sur d'autres, car elles répondaient, en parfait instrument de souffrance, à la moindre inflexion cruelle.
Son buste arqué et modelé à la façon des violons sonores.
Il ne faut pas vouloir le mieux: en jouant du violon on remarque que c'est du grincement que provient le son.
Elle a tout reflété comme ces ondes passives dont on pourrait écumer les images afin d'en faire apparaître d'autres? Ses profondeurs ne servent qu'à cela, non à faire transparaître le fond. La vie qui se penche vers de tels êtres est trop opulente.
C'est à cause d'elle que je suis dans ces hôtels où, malgré les sonneries électriques, les ascenseurs les voisins, je subis un calme si reposant. A cause d'elle, que je ne m'aperçois ni du temps qu'il fait, ni de ce que je mange. C'est à cause d'elle que sans sortir, j'écris des vers, heureux comme un poète sans génie, tandis qu'un garçon suisse, allemand, polyglotte, que sais-je? d'une table où le surtout et mon nécessaire se touchent—dessert. C'est à cause d'elle que je marche, comme dans certaines visions, à quelques mètres au dessus de la terre,—et elle s'imagine que c'est pour elle que je l'aime!
Vous tendez votre cœur comme une petite coupe vers la vague que je suis. La vague déferle, et à cause de sa force qui surpasse ce que vous en attendez, ne laisse qu'un peu d'eau amère au fond.
Notre passion suit son évolution: je sens que bientôt nous serons dans la triste saison des pleurs.
Sadisme mental:
... Toutes ces mauvaises paroles que l'on se fait avec l'ombre,—sadisme des esprits! (se simplifier ou se compliquer jusqu'à la sensation? alliages!) Tout à coup, et sans l'avoir voulu, tu m'étreins en plein corps. Je suis transpercée par les flèches de tes seins, tes côtes, ossature souple, tes nerfs dont mes mains tirent des arpèges. Ta chair s'exalte comme une religion.
Je cueille à l'aube ta rosée... Des sons s'éveillent, le grincement d'oiseaux, le tintement des cloches—en dehors de ton corps il n'y a pas de dieu.
Pensées de la même journée: La sensualité physique n'est qu'un point de départ—ou d'arrivée, mais la chair seule nourrit mon esprit amoureux, et satisfait d'elle, je ne sais prendre d'autre subsistance.
Il connut l'égoïsme amoureux qui préfère plutôt perdre ce qu'il aime par la mort que par la vie.
Ceux qui aiment autrement, n'aiment pas amoureusement, ou, plus clairement: aiment, mais ne sont pas amoureux.
S'ils ne tremblent pas, s'ils ne doutent pas, s'ils ne craignent pas sans cesse le changement ou l'infidélité de l'aimée, si, voyant tomber un cil, ils ne le ramassent pas pour souffler dessus, afin d'apprendre si leur vœu reste ou s'envole; si dans la chute d'une étoile ou d'un pétale de rose, ils ne pensent pas aux superstitions de l'amour; si en passant lentement devant la Chambre des Députés—après l'avoir reconduite à l'aube dans un fiacre somnolent,—on n'énumère pas ses colonnes avec le traditionnel: un peu, beaucoup, passionnément ... (il y en a douze, mais l'obscurité aidant, je n'en ai compté que sept) si par les choses les plus absurdes ils ne cherchent pas à rassurer leur incertitude, ils sont peut-être des amants selon Sénancour (dont le nom seul rime avec amour), mais non selon le divin enfant.
—Sénancour est tout au plus un bon législateur d'Éros, il a tâché de classifier et de codifier toute cette incohérence; j'y trouve de l'agrément, mais l'agrément d'une «nature morte»; la belle proie éventrée pend par une morne ficelle attachée à sa patte, pour la contemplation de ceux qui sont attablés devant une volaille, tandis que les bêtes de race, ingénuement simplifiées, piaffent poliment aux lointains des tapisseries; tout cela est exact comme un raisonnement,—tandis que dans l'ordre Stendhalien, on sent le souvenir vécu, rangé.
Amour, lyrisme des sens.
Ahuri comme après une chute, le voici seul, libre.
Quand me déferai-je de sa démarche?
Sur son long cou flexible,—le long coup flexible des êtres libres—sa tête levée. Levée ainsi pour échapper à quelle angoisse? pour atteindre à quel miraculeux baiser?
La saveur à venir des choses retrouvées?
Convalescence: elle ne pleure plus que trois fois par jour.
Choix: la jalousie maladie, ou la jalousie parasite—la nôtre ou la sienne?
Un amour brisé rejette ses débris dans des sentiments inusités, ayant abandonné les centres de notre sensibilité et la fraîcheur des désirs charnels, nous sommes étonnés de retrouver son intensité renfermée dans un mot, dans un geste, dans un parfum, dont la répercussion remonte jusqu'aux sources nerveuses d'un chagrin, que nous croyions tari et qui jaillit comme dans un torrent de larmes et emporte notre indifférence.
Les larmes, cette circulation de notre chagrin qui s'écoule.
Myosotis «forget me not», rétréci, attachant et puéril comme ce qu'on n'oublie pas.
La tromper sans joie, avec cynisme, parce qu'elle ne m'aime pas assez?
Entrer à l'aube, ma Bohème retrouvée, romantisme de la ruelle, quitter sa petite chambre qui sent l'alcool du fer à friser, au son du premier cheval battant le parquet en bois de Paris, de ses pas lourds à grelots ... cheval blanc, vieille danseuse...
Il me semble glisser à l'intérieur d'une perle à peine irisée, à peine aérée, ô pénurie du petit jour ... éviter les rôdeurs, ma clef à la main, puis marcher résolument devant toutes ces maisons closes, de bourgeois endormis...
Son corps avaricieux d'adolescente porte le fruit magnifique des seins, seule maturité où se blottir.
Cette actualité de sensations chez lui l'effraie, elle qui ne sait ni si elle sent, ni où elle sent, ni ce qu'elle sent!
Il n'importe pas qu'une chose soit belle, il suffit qu'elle le soit pour nous, et que nous la portions au plus haut de nous-mêmes.
Je l'ai mise au-dessus d'elle, hors d'atteinte de ses gestes.
Libéré de ses vêtements, il respire de tout son corps l'air et la lumière de ce pays nouveau, se baptise dans les deux azurs sans marées, se frotte de sable—fragments de pierreries, d'étoiles ou de coquillages—puis dans une petite hutte faite de joncs desséchés, il oint d'huile d'olive ses bras et ses jambes nourrissant ses musculaires serpents, qui faisaient sa jeunesse, son courage et sa force.—Il est probable qu'Hercule enfant, au lieu d'étouffer les serpents de son berceau, les glissa sous sa peau, où ils sont toujours prêts à revivre, à étreindre, à étouffer.—Assoupi, il s'étendit et connut un sommeil mêlé d'odeurs de pin et de bruyère blanche, de mimosa duveté comme des poussins.
A son réveil, il se sent prêt à boire ce soleil liquéfié, à aimer les vins, à laisser sa sève d'homme du Nord dans la chair olivâtre de ces femmes. Il songe avec mépris à ses pâles maîtresses des alcôves parisiennes, à ces chairs stériles et cimentées de crème. Ici, il lui sembla tout naturel que la femme fût incessamment enceinte, comme cette nature d'une maturité abondante, presque sans printemps, hâtive d'atteindre à la matérialité des fruits—à leur vendange, afin de recommencer.
La navrante infidélité:—Que sais-tu de moi?
—Que ce n'est pas vous... Comment sais-tu que tu m'aimes?
—Parce que rien ne me manque quand je suis avec toi.
En voyage, il n'arrive que l'affreux, et l'affreux a plus d'inventions à mesure qu'on se désoriente.
«Ce paysage souriant», que n'éclate-t-il de rire?
Une belle campagnarde, espèce de Titania, avec sa brouette pleine d'ombelles et de fleurs pour son âne.
... Après nous être promenés dans les mornes ruelles pluvieuses du petit village, où nous sommes descendus, je lui dis, en pensant aux tristes chambres louées:
—Rentrons chez...
Elle acheva confiante:
... Chez nous.
Elle se penchait, sans pudeur, sur les pianos d'hôtel, en faisant sortir bruyamment la valse de Faust (manivelle invisible, singe, orgue de barbarie) valse de Faust avec la basse de quelqu'autre air. Me sentir honteux d'elle, avec toutes les oreilles d'autrui, exagérant par la mienne leur sensibilité.
Elle est écrasante, rien ne manque à son amour, elle s'avoue heureuse ...
Je la déteste de ce mot, pensant à l'autre. Je suis sans cesse hanté et inquiet.—Si elle était venue pendant mon absence, qu'on n'ait pu me prévenir à temps ... si je l'avais manquée ... si elle croyait que je la trompe!...—La tromper? Je n'ai jamais été aussi conscient d'être à elle, de ne pouvoir être qu'à elle.
Ah! les insistants cheveux trop rouges de celle-ci, ses yeux admirables que je n'aime pas, et tout ce corps donné et qui me reste étranger ... Je la prends sans caresses et sans paroles (comme un Anglais prend une fille) avec une telle violence ... pour ne pas la goûter, pour ne pas la sentir, désespéré que ce ne soit qu'elle et que je reste moi.
... Ah! par quels goujats,—à part moi,-a-t-elle donc été aimée!
Quelquefois elle est triste, parce qu'elle dit que je ne l'aime pas comme elle croyait que je l'aimais. Et je la berce et la console, fêlé d'amour pour l'autre,—mais de chaque douce parole qu'elle m'arrache, mon silence la déteste.
Si je pouvais la tenir près de moi comme un petit animal blanc et roux! Mais je sens trop que c'est une femme qui me pense, une femme belle pour quelqu'autre homme,—quelle stupidité de la tenir loin de lui!
Que je n'aime pas son rire à l'aube et ses cheveux rouges le matin!
Elle m'appelle pour que je prenne mon petit déjeuner avec elle. Je refuse.
Si cette intimité continue une heure de plus!... Je la quitte pour ne pas la tuer!
Elle n'était pas belle, elle était mieux, elle était quelconque, et sentait le succès et la supériorité, que d'être quelconque lui avait toujours valu.
Cette âme d'hérédité corse, ayant subi l'humiliation d'aimer et parfois même l'affront encore plus grave d'être aimé, en voulait à mort à ses inadéquates maîtresses qui le laissaient pantelant et mal inassouvi.—Il les recherchait cependant avec l'âpreté et la ténacité de ceux que les inéluctables plaisirs stimulent du désir d'une mystérieuse vengeance.
Ses liaisons n'étaient qu'une série de chocs, d'agressions passionnées, de croisements d'armes, au sortir desquels les deux adversaires étaient également mutilés et méconnaisables, et sans avoir fait l'un à l'autre le salut de pardon.
Modes:
Conduire la mode implique, comme l'art ou la vie ou l'amour ou la religion, une aptitude spéciale, une vocation unique, de l'exclusivité, du renoncement.
La mode a ses martyres et ses héroïnes, courageuses, exposées, convaincues. Ces guerrières de l'avant-garde s'offrent aux insultes venues des chariots, des trottoirs, et des fenêtres de l'ennemi défendant ses habitudes contre un nouvel envahissement: invectives jetées aux «précurseuses», qu'il sera plus tard réduit à reconnaître; obligé de leur rendre les honneurs de l'imitation servile. (Cette injure inconsciente et plus grave encore, faite à la mode d'aujourd'hui par la mode d'hier, qui la mutile en la multipliant, difforme sa difformité et la tue définitivement).
Grande nageuse, à la figure simplifiée comme celle d'un phoque.
Ses narines fermées lui donnent un air imperméable.
Le Juif, encore plus que l'Américain, parle par le nez, mais encore plus par les yeux et l'esprit.
Un nez juif rectifié: chirurgie, paraffine, ou ancestralité mélangée?
Ses sourcils hirsutes et clairs comme de petites martres.
La face flasque et tourmentée d'un être que de mystérieuses indigestions travaillent, et qui attribue cela à un mécontentement de son âme.
Madame X... ayant un peu d'affection à placer, s'acheta un petit griffon.
Le marquis pérorait, son maigre corps capitonné par son fauteuil, qui auréolait son dos voûté.
Éloquent seulement sous le stimulant ou du désir ou de la colère—ce qui lui arrivait rarement—il ne trouvait rien à dire dans les circonstances ordinaires.
Elle pensa: Que sa façon de plaire me déplaît!
Je hais le fard comme un mensonge du visage; vous ne vous fardez jamais—vous!
Si, et il ne le savait pas!
Ils furent séparés par bien plus que deux portes.
L'amant aussi est l'ennemi de la femme.
Une femme trompe par faiblesse, un homme par attirance. L'homme est donc seul infidèle.
Vouloir qu'on nous aime est une modestie, dont ceux qui s'aiment eux mêmes devraient vouloir se passer.
Il l'écoutait au clavecin composer des sons de cristal cassé, des cloches ayant la clarté du cristal et le bourdonnement d'insectes pendant l'été—et sa beauté—toute une saison estivale—semblait transposée en musique.
En la voyant se mettre trop de rouge, il hasarda timidement: Où vas-tu de ces lèvres?
Elle s'était si vigoureusement parfumée que même son mari sentit son parfum.
Il pleura tout seul dans la lingerie: ô chemises usagées en des temps plus heureux!...
Éviter de les voir se prélasser au lit, mettre leur pardessus ou se promener en Victoria.
S'éclipser avant la fin du cigare.
Des hommes s'aveuglent à faire ces grands miroirs afin qu'elle puisse s'y voir en double.
Elle s'aperçut à sa toilette qu'on peut avoir les cheveux trop longs.
Ces corps de femmes qui finissent en rosaces hermétiques.
Madame X..., nimbée de son filet...
—Il est comme tout le monde.
—Dites-vous cela pour me rassurer?
Il avait ce courage des fanatiques, ce courage à œillères.
Il avait la force de combattre, de triompher de ce qui le rendait heureux:
—Et si je découvre que ma femme a des torts envers moi? ce n'est pas tout d'avoir raison, il faut encore que cela fasse plaisir.
Élégante—au besoin!
Ses enfants: faux miroirs veillissants, reflets? ressemblances étrangères?
Dons: Il lui fallait une maîtresse moins pour lui que pour ses cadeaux.
Comme Mérimée, il avait éprouvé ce triste état: «Si je voyais des diamants par terre, je ne les ramasserais pas, ne sachant à qui les offrir.»
Les jours passent, prodigues de trésors. Nous ne les sentons que si nous pouvons les donner.
Les rondes ouvertures de ses gants aux boutons trop serrés, laissaient déborder une paume fendue et semblable aux rondeurs des chérubins.
Il dit des mots uniques à plusieurs exemplaires, car son cœur était capable, à la façon des roses, d'en effeuiller beaucoup de semblables.
L'amant de race:
Sa fine tête d'animal de luxe et de race, un peu chauve à l'endroit de l'oreiller ... une de ces têtes qui ne prennent de l'énergie et du relief qu'étendues, et qui semblent au bout de leurs longs cous trop flexibles, chercher sans cesse à se coucher sur quelque épaule ou quelque sein de femme invisible.
Il excusait la nullité de sa vie en raisonnant que si il se ne dissipait pas dans de vagues méfaits sensuels, il deviendrait peut-être un être à convictions, à opinions intéressées et vaines non moins que ces plaisirs où il se débattait avec infiniment moins de risque—réduisant ainsi ses exaltations à la création d'un couple d'éphémères, tandis que s'il agissait autrement il mènerait peut-être à mal un beaucoup plus grand nombre d'êtres heureux à force d'être bornés, bonheur qu'ils lui devaient puisqu'il les laissait tels.
Le bonheur l'ayant rendu plus malheureux que le malheur.
Chasseurs de lucioles:
Il lui dit pour la première fois son nom, son petit nom de femme, pour qu'elle le connût par lui, pris dans la partie tendre de sa voix rauque, son nom qui vient toujours, lorsqu'il est seul, commencer ou finir une des belles phrases de son silence.
Elle regardait le grand miroir, cherchant le reflet des femmes qui y avaient passé et pensa:
«Pour un seul cadre, que de portraits!»
A la longue il apprit à ne l'écouter attentivement que lorsqu'elle se taisait. Aussi arriva-t-il à la comprendre.
Elle s'éclipse dans le fond; salutaire et reposant, son mari la reçoit, et je reste au premier plan, seul la trompant avec celle qu'elle fut, celle qu'elle aurait dû être,—c'est moi le mieux infidèle.
Je lui parle de son mari. Elle me dit: «Veux-tu que j'y renonce?» La plupart de nous la perdent en disant «non» ou «oui».
Ayant définitivement vaincu ses scrupules, elle le suivit. Il réfléchit: «Son mari n'aura eu d'elle que cette sorte d'amour composé un quart de crainte et de lâcheté, un quart de plaisirs de l'habitude, et des habitudes du plaisir, un quart de la considération d'autrui (créée pour consoler celles qui n'en peuvent ressentir autrement), et un quart partagé entre la tradition et la religion.» Et il s'engagea un peu à la légère—ce qui est la seule façon de prendre une responsabilité—à remplacer toutes ces choses.