Cela va-t-il leur remettre du sang dans les veines de le verser?
C'est peu de mourir pour ce qu'on aime, mais c'est beaucoup de mourir vainement.
Ceux qui ont trop tenu à la vie pour la risquer, l'ont perdue plus que les autres?
Une alliance valait mieux qu'un rapt?
Il n'est pas dit qu'Abel se soit défendu.
Être victime est aussi une volupté,—une volupté de Dieu.
Les Français sont pourtant habitués aux mariages de raison.
Le sang français, ce précieux vin de Bourgogne, devient chaque jour plus rare.
Périr, mais sans avoir mélangé ou souillé son crû?
«Songeons à refaire des enfants à la France», s'écrient déjà d'insouciants et stériles journalistes et politiciens.
«Luttons pour l'espèce»:
Après la maternité forcée ou artificielle, la couveuse artificielle, le lait artificiel, le sang artificiel, il restait à inventer ... la mort artificielle.
Il n'est pas français de craindre le mélange.
Cette «race finie»,—qui recommence.
Europe: tonneau des Danaïdes.
Leur champ d'honneur: une fosse commune.
Les peuples neutres, peuples ternes, badauds, disqualifiés d'être restés dans le bon sens:—le bon sens n'est pas toujours bon.
La terre n'a-t-elle pas une digestion assez solide pour assimiler l'ennemi et même l'allié,—elle a déjà assimilé le Franc, le Saxon, le Celte, le Latin, etc?...
—L'araignée attire la mouche au centre de ses fils et s'en repaît.
Le sang n'est-il pas plus français que la terre n'est française? (Le juif est plus juif que Jérusalem).
L'homme la synthèse de sa patrie, ou la Patrie la synthèse de l'homme?
Avant tout, il vaut mieux que la France ait des Français.
Les perdre est aussi facile que les refaire est difficile.
L'ennemi a peut-être bien pesé que, pour un peuple prolifique, la guerre,—même la défaite—n'est qu'une saignée, mais qu'un peuple infécond, même victorieux, s'extermine.
N'est-ce pas de l'intérêt de tous les peuples que soit sauvegardé cet exemplaire rare—intact jusqu'à ses couvertures extérieures? C'est un type humain qu'on peut aimer entre tous, et l'on ne saurait avoir d'autre patrie d'élection.
Le défendre contre l'emprise allemande, en faveur de l'emprise cosmopolite?
Plutôt deux Babylone que deux Berlin, mais plutôt que deux Babylone, un Paris.
Je vois très bien l'Europe républicanisée, où chaque peuple aurait les spécialités qui lui sont propres, ainsi que jadis.
«On allait aux autres villes de Grèce chercher des rhétoriciens, des peintres et des musiciens, mais en Lacédémone des législateurs, des magistrats et empereurs d'armée; à Athènes on aprenoit à bien dire, et icy à bien faire; là, à se desmeler d'un argument sophistique et à rabattre l'imposture des mots captieusement entrelassez, icy à se desmeler des appats de la volupté et à rabattre d'un courage invincible les menasses de la fortune et de la mort; ceux-là s'embesongnoient après les parolles, ceux-cy après les choses; là c'estoit une continuelle exercitation de la langue, icy une continuelle excercitation de l'âme.
MONTAIGNE: Essais, page 19, tome II. Jouaust.
Nous habitons une seule patrie: le monde.
(MÉLÈAGRE).
Protections,—qui nous protègent de tout ce dont nous avons besoin. Or, qui niera cette vérité élémentaire: Nous avons besoin de ce qu'ils ont, ils ont besoin de ce que nous avons.
Faudra-t-il donc «se couper le nez pour embêter son visage?».
Nos douanes—espèces de murailles de Chine qui, sans nous rendre exclusifs, nous appauvrissent.
Puissent bientôt les pays protectionnistes sembler des féodalités démodées.
Il y a peut-être moins de différences entre contemporains de nationalités diverses qu'entre un Français du Moyen-Age et un Français de nos jours?
L'individu a évolué sans la collectivité, mais la collectivité le rattrape, l'exploite et le fait massacrer.
«La vie d'un peuple n'est qu'une suite de misères, de crimes et de folies.» (Anatole France).—Les individus sont plus modérés.
Il y a partout des êtres civilisés, il n'y a encore nulle part de civilisations, ce qui fait le contraste entre l'urbanité de l'individu et la brutalité sanguinaire de la collectivité.
Les individus réaliseront-ils jamais en nombre suffisant une collectivité pensante et juste, comprendront-ils que la congestion des marchés, la rareté et la cherté (artificielle) des produits indispensables, amènent les grèves, les guerres et les révolutions,—et que l'ennemi est celui qui les gouverne vers de telles éventualités?
N'est-ce nous tricher nous-mêmes de ne point aider vers une évolution sagace des impôts: taxes directes, vers un essai prudent du libre échange de tout ce dont un être moderne pense avoir besoin et dont chaque peuple ou climat détient la spécialité ou l'excellence?
L'être cosmopolite, qu'il soit Japonais, Brésilien, Italien, Espagnol, Américain, tend à s'identifier: inconscient désir de fusion, «amour du prochain» en ce qu'il a d'utile, d'agréable, de beau ou d'interchangeable. Il va vers le semblable, et l'on n'y peut rien empêcher. Aidons-le donc à s'universaliser avec économie et agrément.
Il n'y a qu'un peuple,—le peuple moderne.
L'inventaire du monde est fait: il reste à présent à s'y emménager convenablement,—à nous défendre des éléments, et non des nations.
Il n'y a pas de peuple réussi au point qu'il ait à craindre les mélanges.
Faut-il préférer aux sophismes du raisonnement les erreurs de l'enthousiasme?
Allons à l'amour comme ils vont à la guerre.
«Rien n'est plus doux qu'Éros, et tout ce qui est heureux vient après. J'ai craché de ma bouche même le miel... Et voici ce que dit Nossis: «Celle que Kupris n'a point aimée ne sait pas quelles fleurs sont les roses.
Renée VIVIEN. Les Kitharèdes.
« Whom should I thanken but, you God of Love Of all this blisse, in which to bathe I ginnee And thanked be to ye, Lorde, for that I love? This is the right lifte that I am inne.»
CANTERBURY TALES.
L'amour, cet héroïsme démodé.
Nous ne touchons à la vie qu'avec nos cœurs.
C'est l'amour de l'impossible qui créa l'amour.
L'amour, et ses heures de génie.
Son plaisir, cette chute en hauteur.
Cette meilleure gloire: être ambitieux pour sa joie.
Jaloux pourtant, lorsqu'elle nous quitte pour la joie, pour la joie que nous lui donnons.
Ecrire un tel rythme du sang?
Sentir à travers son parfum, son odeur.
Leurs bras tordus au-dessus de leurs têtes comme deux Victoires.
Touchées par le feu...
L'ardeur des femmes en amour, la belle cohérence de leur corps...
Ceux qui ne mettent pas leur âme dans leur chair sont indignes de la vie.
Leur corps, âme palpable.
Leurs seins, fait de je ne sais quel ciel.
Leurs bras, où le désir fait croître ses ailes.
Cette chambre qui a l'odeur de leur jeunesse.
Ses yeux, luisants, couchés, pièces d'eau dans la chambre.
Dans le commencement, le doux désir sans peine...
Se peut-il que le désir ait un autre visage?
Les autres regards paraissent impersonnels comme des scintillements sur l'eau.
L'amour, et ses loyautés—éphémères.
Le doute est leur seule certitude.
Taire cet autre nom de l'amour: insuffisance.
L'amour compterait peu de maîtres, s'il pouvait compter.
L'amour, cette gloire personnelle.
Aimer, c'est jouer juste pour l'autre.
Être une amoureuse, c'est avoir du génie, du génie où il en faut.
Et comment ne pas aimer l'amour qui, chaque jour, nous laisse insatisfaits?
Éros, ce dieu d'intérieur.
... Et ses serviteurs désabillés.
La Beauté enfanta l'Amour, mais elle en accoucha trop tôt afin de ne pas se rider le ventre.
Quel cœur lourd nous donnent leurs amours légères!
Amour: église pour deux—où nous restons seul.
Que n'y a-t-il des archanges dans la vie? A certaines heures, un archange seul comprendrait notre amour.
Amour,—archange lapidé.
Désir contre désir, froissement d'ailes, ébats d'anges enfermés.
Tous ces soupirs: les étouffés, les ondés, les gémissants, les brisés, que l'on écoute avec ses reins...
Brute divine...
Quelle cathédrale que ses côtes arquées,—les grandes orgues de sa voix basse faisant résonner toute l'humaine architecture.
Ses regards, vitraux bleux, vitraux séraphiques, changeant selon l'azur extérieur? selon l'ombre intérieure? trouées d'âme? abîmes vitreux? flammes d'alcool, ou larmes cristallisées? feu à froid? brûlants glaciers?
Le dieu de l'amour sera toujours un crucifié.
O larmes, cristaux de l'amour!
Ces amants lucides, ces amants inconsolables d'être des amants.
Espérer le retour de l'égoïsme isolateur, qui vient mettre fin aux fusions et aux confusions humaines.
Evolution de l'amour: d'abord posséder pour aimer, puis aimer pour posséder.
Les moments nous changent plus que le temps.
La face-déifiée que vient de créer la joie.
Le soleil aveugle, le clair de lune déçoit, à travers la grisaille seule on voit les choses comme elles sont?
Quand dira-t-on: assez de brumes et de clairs de lune! A bout de romantisme, rentrer dans la bonne maison.
La rose vaut autant, ou presque autant qu'un œuf.
De ma joie toujours se lève mon âme.
La tendresse, ne serait-ce que de la pitié amoureuse?
Leur corps de chaleur et de fraîcheur: de plein midi et de plein minuit.
Seul me convient le climat de son corps.
Pour bien aimer, pour aimer d'amour, il faut avoir à la fois de la nature d'Épicure, et de celle de Jésus-Christ.
Les absents sont des sourds—des sourds ombrageux!
Le regret est une présence.
S'épaissir dans l'oubli d'elle—elle présente.
Les absents n'ont pas tort; au contraire, que de fois ils ont raison de nous, et leurs possessions sont illimitées. Les «présents» se demandent pourquoi cet intervalle qui semble nous séparer d'eux: place aux absents!
Se reposer dans sa totale incompréhension...
Toi,—l'heureux malheur de ma vie.
Pour se savoir trompé, il faudrait aussi pouvoir visualiser jusqu'aux pensées de l'infidèle.
Multiplicité, puis orchestration de la douleur chez un Vigny trompé.
Parmi les entr'actes de l'infidélité, on aspire à l'arrêt; mais même le a l'œil inquiet.
Elle m'aime plus que je ne le croyais, moins que je ne l'espérais.
Être capable des élans que l'on attend d'autrui.
Se dire tout, entre amants,—on n'exagère que ce que l'on découvre.
Cette femme est emplie de joies, les lui extirper une à une.
A froid: à faux.
Se méfier de l'amant qui aime trop son amour, il finira par se l'approprier.
Combien peu de nous ont une courtoisie du cœur!
Les juger, non pas tant par la manière dont ils aiment, que par celle dont ils n'aiment plus.
«Que d'aberrations dans leurs prétendues normes!
Remy de GOURMONT.
Sens virginal des vierges se souvenant de ce qu'elles ne connaissent pas encore.
Trop de femmes ont dit «oui», avant elles, dans leurs veines.
Nuptiale: O lys! cloche d'hier clamant des souvenirs.
Loin de ce que chantent les poètes, la vierge se reconnaît à son odeur et à ses mains rouges.
Qu'ils deviennent rares, ceux que la nature précipite impérieusement l'un vers l'autre dans le seul but de la reproduction!
(Je connais peu d'expressions plus adéquates de cette attirance que celle de Walt Whitman:
«Une femme m'attend»; mais n'est-elle déjà anormale par la préoccupation et la conscience de ce geste créateur?)
Et l'anormal ne commence-t-il pas dès qu'une préoccupation autre, ou une variété de désirs ou de sensations, vient compliquer les lois primordiales?
Dans l'universel domaine des sens, il y a de mystérieuses ferveurs, des attraits qui paraissent des attraits de l'esprit, chez qui le charnel ne semble pas exister:
«Let me not to the marriage of true minds
Admit impediments...»
Mais si l'on pense avec un certain déplaisir au mariage d'un Browning avec la presque paralytique Elisabeth Bartlett, c'est qu'on ne peut se rendre compte à quel point les sentiments transfigurent les corps, dont les faiblesses mêmes participent à l'amour. Ces espèces d'affinités sont peut-être plus personnelles, plus subtiles, au point de sembler à peine corporelles; elles sont cependant d'une évolution physique.
Parfois aussi cette évolution se trouve tellement éloignée des centres organiques,—satisfaits ou insatisfaits ailleurs—qu'une amitié passionnée s'ensuit, comme celle de Montaigne pour la Boétie, etc...
Dans certaines unions, la physiologie se remplace par la psychologie, la satiété de la chair n'amenant pas toutes les satiétés. Il peut lui succéder une espèce d'union immatérielle. Mais ceci est rare, à moins d'une diversion. L'enfant peut être cette diversion, et tenir unis deux êtres qui n'avaient plus d'autre motif de se rapprocher,—trait d'union après l'amour, parfois même à la place de l'amour.
Il y a aussi tous ces charnels ennuyés, qui appellent l'enfant, comme on appellerait au secours!
Ces couples qui admettent et désirent d'être trois.
Pour d'autres: L'enfant, ce fâcheux.
Croire qu'on s'aime lorsqu'on tend vers un but autre que l'amour?
Ils disent aussi: Créer un être inférieur, à quoi bon? Créer un être qui souffrira de nos infériorités, à quoi bon encore?
Pour être mère, il faut y regarder à plus de deux fois: soi, puis l'autre, puis les autres.
Par quel droit font-elles de la vie? défont-elles de la vie?
Celui qui veut confondre la reproduction et l'amour, les gâche tous les deux: le mariage est le résultat de ce gâchis.
L'enfant et l'amant sont nés simultanément des douleurs de l'épouse déçue et mutilée.
«Les enfantements pires que les meurtres»...
La vie, qu'il vaut mieux n'avoir ni reçue, ni donnée?
Ceux qui ne se parlent pas de sexe à sexe, mais d'égal à égale.
Puis il y a ceux et celles qui ne disent ni «ma femme», ni mon «époux», ni mon «homme», mais mon «Être».
(fragments et témoignages)
... Et que de normes dans nos prétendues aberrations.
«Et certes, s'il se pouvait dresser une telle accointance libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouyssance, mais encore où les corps eussent part à l'alliance, il est vraysemblable que l'amitié en serait plus pleine et plus comble.»
MONTAIGNE, Essais, tome II, p. 88, édit. Jouaust.
«Il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie; et cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n'ont pas encore eu le temps d'être corrompus. Il est entré dans des cœurs tout neufs qui ont connu encore ni l'ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses. C'est la jeunesse aveugle qui, par instinct mal démêlé, se précipite dans ce désordre au sortir de l'enfance.»
VOLTAIRE, Dict. Philos. Amour socratique.
«... Il cultiva à la fois jouvenceaux et jouvencelles.»
Mille et Une Nuits, trad. Dr Mardrus.
«Et celui qui dit qu'aimer est un vice, est envieux,
novice tout à fait ou, par sécheresse, impuissant à aimer.»
CHAUCER, trad. Taine.
«Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté.»
Charles BAUDELAIRE.
«Ces passions qu'eux seuls nomment encor amours
Sont des amours aussi, tendres et furieuses,
Avec des particularités curieuses,
Que n'ont pas les amours, certes, de tous les jours.
Même plus quelles et mieux qu' elles héroïques,
Elles se parent de splendeurs d'âme et de sang
Telles qu'au prix d'elles les amours dans le rang
Ne sont que Ris et feux ou besoins érotiques...
«Dormez, les amoureux! Tandis qu'autour devons
Le monde, inattentif aux choses délicates,
Bruit ou gît en somnolences scélérates,
Sans même, il est si bête! être de vous jaloux.
Et ces réveils francs, clairs, riants, vers l'aventure
De fiers damnés d'un plus magnifique sabbat!
Et salut, témoins purs de l'âme en ce combat
Pour l'affranchissement de la lourde nature!
VERLAINE, Parallèlement.
Si le monde en général le méprise sans y avoir réfléchi, c'est qu'il est rarement tolérant au-delà de ses besoins personnels.
—D'ailleurs, depuis que Dieu fit Ève avec une côte d'Adam, rien n'est normal.
Si le péché originel avait été un péché original!
Flaubert fut critiqué pour avoir écrit: «L'amant pleura l'amant».
Une vieille loi des puritains débarqués en Amérique: «Ye dirty fellow that lieth with ye dirty fellow shall swing until he die.»
C'est ce même esprit qui condamna en Angleterre au hard-labour, Oscar Wilde, et qui motiva le suicide d'un général anglais, colonial, qui, malgré son courage exceptionnel, fut poursuivi pour ce menu fait.
Un Français de la Cour de Henri III ou un courtisan de l'«Elisabethan Period» serait bien étonné de telles rigueurs:
«Bel adolescent... tu es à moi ... je suis à toi...
Ainsi qu'au premier jour où je consacrai ton beau nom.»
«... Tu possèdes un visage de femme peint par la main même de la nature,
Toi, maître-maîtresse de ma passion!...» (Sonnets de Shakespeare).
On se rappellera que Lycurgue déplorait une infiltration d'esclaves à Sparte, craignant qu'elles ne détournassent les jeunes gens de leurs tuteurs, pour les conduire à la débauche. (Voir aussi Plutarque, Œuvres Morales, tome III, De l'Amour, IVe édit. Hachette).
On a fait du mot «platonique» un contresens.
«Socrate, qui se connaissait en amour aussi bien qu'un autre, reposa sous la même chlamyde qu'Alcibiade, qui ne se leva point franc de ses atteintes.» (Lucien).
Et si Socrate le repousse avec ironie, ce n'est pas par un principe de chasteté, mais parce qu'il ne le conçoit pas capable de lui donner en échange un amour assez beau:
«... Et ce n'est pas moi seul,—dit Alcibiade,—qu'il a ainsi traité; c'est Charmide, fils de Glaucon, c'est Euthydème, fils de Dioclès, et une foule d'autres qu'il a déçus en feignant de vouloir jouer auprès d'eux le rôle d'un amant, alors qu'il tenait plutôt celui du bien-aimé.»
«... Tout Eros n'est pas en soi louable et beau, mais seul est beau celui qui nous incite à aimer en beauté...»
«... Il advient par là, à ceux qui se livrent au hasard des rencontres, de s'attacher à ce qui est bon tout aussi bien qu'à ce qui est mauvais.»
Platon semble se résumer, lorsqu'il fait dire à Pausanias:
«Toute action en tant que l'on agit, n'est en elle-même ni bonne ni mauvaise ... rien ... n'est beau en soi, mais tout peut le devenir par la manière dont l'action s'accomplit...
«... Toute action n'est en soi ni belle ni laide; elle devient belle si elle est faite en vue du beau, laide, si c'est le laid qui l'incite.»
Banquet, traduction Mario MEUNIER.
Je trouve dans l'universel Walt Whitman un «Love of Comrades», un esprit plus sensitif que l'esprit platonique, plus rude aussi; mais d'une même essence. Dans «Leaves of grass», page 95, il fait revivre «Calamus», l'emblème que les jeunes gens échangeaient entre eux en gage de leur amour: et Walt Whitman demande aux «recorders» à venir de publier son nom comme celui du plus tendre des amants ... qui n'était pas orgueilleux de ses chants, mais de cet océan d'amour sans limite qu'il contenait ... qui, pensif, loin de celui qu'il aimait, incertain, étendu dans la nuit sans sommeil, connut trop bien cette maladive crainte cette moiteur apeurée, que celui qu'il aimait ne lui fût secrètement indiffèrent.
Et ailleurs:
Quand j'appris à la fin du jour de quels applaudissements mon nom avait été salué au Capitole, ce ne fut cependant pas une heureuse nuit pour moi que celle qui suivit...
Mais le jour...
... où j'ai pensé à mon camarade cher, mon tendre ami qui était en route pour me voir, ô alors, je me suis senti heureux...
«J'entendis le sibilement du liquide dévalant les sables comme s'il s'adressait à moi en son chuchotis pour me féliciter.
«Car celui que j'aime le plus au monde dormait auprès de moi, sous les mêmes couvertures dans la nuit fraîche.
«Dans le silence, sous les rayons de la lune automnale, son visage était tourné vers moi.
«Et son bras entourait légèrement ma poitrine, et cette nuit-là je fus heureux.» (Feuilles d'herbe, trad. Bazalgette, tome I, page 167, Mercure, 1909).
On connaît:
«Tes yeux las se sont clos, ô visage parfait.
Te contemplant ainsi, j'écoute, ô mon amante!
Comme un chant très lointain ton haleine dormante.
Je l'entends, et mon cœur est doux et satisfait.»
de Renée VIVIEN.
et l'émouvant sonnet de Verlaine à Rimbaud:
«... Bouche qui ris en songe sur ma bouche ...» ainsi que son «Laeti et Errabundi», dans «Parallèlement, où tout leur roman est donné à entendre:
«Car les passions satisfaites
Insolemment, outre mesure,
Mettaient dans nos têtes des fêtes
Et dans nos sens, que tout rassure,
«Tout, la jeunesse, l'amitié,
Et nos cœurs, ah! que dégagés
Des femmes prises en pitié
Et du dernier des préjugés...
mais voici que:
«L'envie aux yeux de Basilic»
s'en mêle:
«On vous dit mort, vous. Que le diable
Emporte avec qui la colporte
La nouvelle irrémédiable
Qui vient ainsi battre ma porte!
«Je n'y veux rien croire. Mort, vous,
Toi, dieu parmi les demi-dieux!
Ceux qui le disent sont des fous!
Mort, mon grand péché radieux...»
Verlaine est l'esclave de «l'époux infernal», que les parents trop soucieux de sa bonne réputation ont ridiculement voulu prouver chaste. Chaste en l'honneur de qui, de quoi?
«On ne se retire pas du monde à deux pour être chaste, mais on l'est peut-être devenu du moment qu'on aime, parce que le corps que l'on aime prend une valeur telle qu'on ne peut le qualifier par des mots impudiques... Pour Verlaine, les relations sexuelles deviennent chastes lorsqu'elles sont dictées par l'amour, et il ne confond nullement l'amour avec le besoin physique. L'amour est chaste, quels que soient ses gestes.»
(Lettres à l'Amazone, Remy de Gourmont).
«Vous qui me jugez, vous n'êtes rien pour moi.
J'ai trop contemplé les ombres infinies;
Je n'ai point l'orgueil de vos fleurs, ni l'effroi
De vos calomnies.
«Vous ne saurez point ternir la piété
De ma passion pour la beauté des femmes,
Changeantes ainsi que les couchants d'été,
Les flots et les flammes.
«Rien ne souillera les fronts éblouissants
Que frôlent mes chants brisés et mon haleine.
Comme une Statue au milieu des passants,
J'ai l'âme sereine.»
dit Renée Vivien
dans «Le Dédain de Psappha»
Et dans: «A l'Heure des Mains Jointes»:
«... Vois: j'ai l'âge où la vierge abandonne sa main
A l'homme que sa faiblesse cherche et redoute,
Et je n'ai point choisi de compagnon de route,
Parce que tu parus au tournant du chemin...
«On m'a montrée au doigt en un geste irrité,
Parce que mon regard cherchait ton regard tendre.
En nous voyant passer, nul n'a voulu comprendre
Que je t'avais choisie avec simplicité.
«Considère la loi vile que je transgresse
Et juge mon amour, qui ne sait point le mal,
Aussi candide, aussi nécessaire et fatal
Que le désir qui joint l'amant à la maîtresse...
«Laissons-les ausouci de leur morale impure...
«Nous irons voir le clair d'étoiles sur les monts...
Que nous importe a nous le jugement des hommes?
Et qu avons-nous à redouter, puisque nous sommes
Pures devant la vie et que nous nous aimons?...
«En débarquant à Mytilène»,
«Reçois dans tes vergers un couple féminin...
«Ile mélodieuse et propice aux caresses...
Parmi l'asiatique odeur du lourd jasmin,
Tu n'a point oublié Psappha ni ses maîtresses...
Ile mélodieuse et propice aux caresses.
Reçois dans tes vergers un couple féminin...»
«Mes mains gardent l'odeur des belles chevelures.
Que l'on m'enterre avec mes souvenirs, ainsi
Qu'on enterrait avec les reines leurs parures..
J'emporterai là-bas ma joie et mon souci...
(Renée Vivien: «A l'Heure des Mains Jointes».)
Lord Alfred Douglas dit au «Poète Mort» (Oscar Wilde):
Cette nuit, j'ai rêvé de lui, j'ai vu sa face
Rassérénée enfin, sans ombre ni tourment,
Musique de jadis qui chante éperduement
J'entendis sa voix d'or, et son verbe qui trace
Sous les vulgarités, l'insoupçonnable grâce.
Cette voix fait du vide un émerveillement,
Revêt tout de beauté comme d'un vêtement,
Et le monde n'est plus. La fable le remplace.
Plus tard il me sembla qu'au dehors d'une grille
Je regrettais les mots perdus, à peine nés,
Mystère à moitié dit, et que l'heure éparpille.
Ces contes, oubliés, qu'il contait sans effort
Tels des oiseaux chanteurs, étaient assassinés,
Ainsi je m'éveillais sachant qu'il était mort.
(Trad. N. C. B. dans «Le double Bouquet»).
Whitman dit encore dans «Calamus»: «Je suis celui qui brûle d'amour.»
Les êtres qui brûlent d'amour sont purs, purs comme les flammes.
Pendant la guerre civile aux États-Unis, dans «Drumtaps», page 250, Whitman, qui n'est obsédé par aucun atavisme romantique de damnation, comme par exemple Baudelaire (Femmes Damnées, Lesbos, etc.) (Fleurs du mal, nouvelle édit. Crès) accueille ainsi un adolescent dont il se sent épris au premier regard échangé:
«O garçon des prairies au visage hâlé,
«Avant ta venue au camp, bien des dons arrivèrent et furent bien venus:
«Des louanges et des présents, avec de la nourriture substantielle, puis,
[enfin parmi les recrues,
«Tu vins, taciturne, n ayant rien à donner, nous nous sommes regardés
[seulement,
«Ah! tu me donnas plus que tous les cadeaux de ce monde!»
Ceci rappelle un peu l'innocence théocritéenne: «Au retour de chaque printemps, réunis autour du tombeau de Dioclès (l'amant célèbre), les jeunes gens se disputaient le prix des baisers. Celui qui a su appliquer le plus délicieusement ses lèvres sur les lèvres, revient à sa mère chargé de couronnes...
«... Sans doute ses instantes prières invoquent Ganymède aux yeux brillants, pour que sa bouche ressemble à la pierre lydienne qui apprend aux changeurs à bien reconnaître l'or pur.»
Quel est l'écolier qui n'a pas appris dans Virgile que le berger Corydon aimait le bel Alexis»? Quel serait cependant l'étonnement scandalisé de son professeur s'il l'entendait faire desemblables aveux!
Non seulement les jeux bucoliques, mais aussi des courages guerriers s'inspirent de cet amour.
Platon désirait que les armées fussent composées d'amants, car quel amant oserait paraître lâche devant son bien aimé!
«S'il arrivait, par quelque enchantement, qu'une ville ou qu'une armée ne comptât que des amants et des aimés, il serait impossible que cette cité ou cette armée n'eût pas trouvé par eux la plus sûre garantie de sa prospérité. De tels hommes, en effet, s'abstiendraient de tout mal et ne se voudraient mutuellement que du bien: et, dans les combats, des soldats ainsi unis vaincraient quoiqu'en petit nombre,—et pour ainsi parler—toute l'humanité. Plutôt que d'être vu de son aimé déserter son poste et jeter bas ses armes, l'amant préférerait accepter d'être alors aperçu de l'armée entière; et pour ne point subir cette honte, souvent il choisirait la mort.» (Platon).
En effet, quel courage surpasse celui de Patrocle et de son ami Achille.
Achille «n'hésita pas à secourir Patrocle, à ne pas seulement mourir pour lui sauver la vie, mais à mourir encore après le meurtre accompli de son aimé.«(Platon).
«Achille n'aimait point Patrocle pour le seul plaisir de rester assis vis-à-vis de lui. Mais leur amitié se doublait par un plaisir commun. Aussi lorsque Achille pleure la mort de Patrocle, sa douleur éclate avec l'accent de la vérité.» (Lucien).
«Quel commerce plus doux que tes embrassements?» (Homère).
Et dans Shakespeare, Patrocle, craignant qu'à cause de lui Achille ne compromette sa gloire en gardant trop longtemps une attitude passive, efféminée, l'incite de cette façon:
«C'est moi qui suis condamné pour ceci, ils pensent que mon peu d'appétit pour la guerre et votre grand amour pour moi vous retiennent ainsi. » (Troilus et Cressida, acte III, scène III).
On se rappellera aussi toute la subtile délicatesse que met Platon à différencier la supériorité de l'amant par rapport à l'aimé, sans concevoir la possibilité que l'un ou l'autre puisse être répréhensible.
«L'épris, en effet, est plus divin que l'élu, car l'épris est inspiré par Dieu.»
«Je ne connais pas un bien plus grand pour un adolescent que la possession d'un amant vertueux, et de bonheur plus précieux pour un amant que l'élection d'un digne favori... (Banquet, trad Mario Meunier).
Personne n'a jamais songé à discuter certains goûts d'Hercule, de Zeus. Il est vrai qu'ils ne nous touchent pas de près! Une esquisse, attribuée à Michel-Ange, exalte même cet aigle divin qui emporte dans ses serres l'adolescent Ganymède, au corps extasié. Ils sont si haut dans les airs que ni l'un ni l'autre ne semble conscient des jappements que leur adresse un roquet resté là-bas tout au loin sur la terre.
Les défenseurs de la vertu de Shakespeare, de Sappho, de Verlaine, de Rimbaud, etc..., sont issus sans doute de l'ours à pavé de La Fontaine ou de ce chien dessiné par Michel-Ange.>
Plutôt que de blâmer, en persécutant nos dissemblables, cherchons à surprendre dans la nature ou la divinité leurs causes et leurs raisons d'être.
Dans la Genèse, aussi bien que dans les livres sacrés hindoux et persans, il est écrit que l'être primitif fut créé mâle et femelle.
Aristophane, dans le Banquet, nous donne de curieuses explications sur la séparation des Androgynes.
Ève formée de la côte d'Adam, n'est que la parabole d'une division semblable. (Naissance d'Ève, autrement conçue par Salomon Reinach. Revue de l'Histoire des Religions, 1918).
Il reste encore des exemples dans certains animaux et dans les végétaux.
Il semble naturel que des êtres, nés de deux sexes, portent parfois leurs doubles attributs mélangés. Hommes par le corps, femmes par l'esprit, ou le contraire, ou une fraction du contraire, variables à l'infini. Il y a des androgynes d'esprit aussi bien que de corps.
La gynécologie, ainsi que l'esthétique grecque, reconnaît l'influence des objets extérieurs sur la gestation, et il serait temps d'observer l'influence de la pensée des femmes enceintes «prégnant»—sur leur enfant—pensée qui, chez les orientales, se borne peut-être à une influence ou à une habitude, car c'est toujours un fils qu'elles doivent réclamer, mais la vie du harem, composée de femmes, souvent amoureuses ... peut influer autant qu'une volonté précise sur le sexe moral de l'enfant qu'elles portent. Combien d'entre les femmes occidentales, obsédées par le désir d'un fils ou d'une fille, choisissent jusqu'au nom masculin ou féminin qu'ils doivent recevoir en naissant; et les témoins de la délivrance ne constatent que le sexe corporel, seul abandonné aux hasards de la nature, la femme ayant peut-être inconsciemment formé, selon son choix, le sexe intérieur de son enfant.
De quel courage viril est douée mademoiselle de Maupin, celle qui se battit en duel, et qui mit à feu un couvent pour en libérer une des sœurs qu'elle convoitait (Voir Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, et G. Letainturier-Fradin, La Maupin: sa vie, ses duels, ses aventures).
Sappho songe peut-être aussi à arracher sa bien-aimée à celui qui la possède.
«Il me paraît l'égal des dieux, l'homme qui est assis en ta présence et qui entend de près ton doux langage et ton rire désirable, qui font battre mon cœur au fond de ma poitrine. Car lorsque je t'aperçois, ne fut-ce qu'un instant, je n'ai plus de paroles, ma langue est brisée, et soudain un feu subtil court sous ma peau, mes yeux ne voient plus, mes oreilles bourdonnent, la sueur m'inonde et un tremblement m'agite toute; je suis plus pâle que l'herbe et dans ma folie je semble presque une morte... Mais il faut oser tout». («Ode à une femme aimée»; Sappho, trad. Renée Vivien).
Elle est plus orgueilleuse dans la paraphrase «d'Anactoria» de Swinburne:
«M'ayant faite moi il ne me détruira pas,
Ne me détruira ni ne m'assouvira, comme des troupeaux à lui
Qui rient, vivent an peu, et sont contents de leurs baisers
Et leurs amours sont rapides et légers,
Et la mort certaine les enserre...
«Moi, Sappho, serai une avec toutes ces choses.
Avec toute chose qui plane éternellement; et mon visage
Entrevu, mes chants écoutés dans un étrange domaine,
S'enrouleront a l'esprit des hommes...»
(Je ne connais qu'une tirade aussi magnifique dans l'exaltation de son entité: c'est lorsque Satan répudie à son tour Jéhovah, dans Milton).
Et dans ses «Sapphics»:
«Ah the singing, ah the delight, the passion!
All the Loves wept, listening; sick with anguish,
Stood the crowned nine Muses about Apollo;
Fear was upon them,
«While the tenth sang wonderful things they knew not.
Ah the tenth, the Lesbian!...»
Les livres de physiologie traitent d'exemples parfois moins poétiques, et autrement définis: «En naissant elle était très petite. Sur un portrait d'elle à 4 ans, le nez, la bouche et les oreilles sont d'une grandeur anormale et elle porte un petit chapeau de garçon...» (L'inversion sexuelle par Havelock Ellis. Cas. IV, etc):
«Il a beaucoup de soldats dans sa famille... N'aime pas les sports, mais la musique, les livres, la mer. Ne peut pas siffler.
«Son aspect n'a rien d'anormal, sinon un air de jeunesse. Il voudrait avoir un fils, mais craint le mariage.»
«... Je crois que l'affection entre personnes du même sexe, même si elle comprend la passion sexuelle et sa satisfaction, peut conduire aux résultats les plus merveilleux que la nature humaine puisse atteindre. Bref, je mets l'amour inverti sur le même plan, exactement, que l'amour normal..»
«Comme la race ne semble pas en danger immédiat de périr, je le laisse à ceux qui l'aiment.»
D'ailleurs on pourrait presque ériger en proverbe: prolifique comme un inverti, vu le nombre d'enfants que nombre de ceux-ci infligent à leurs épouses. En revanche «ces dames de l'île» n'apportent au mariage qu'un ou deux exemplaires humains—normaux et fort bien réussis généralement.—La nature voulant affirmer sans doute par celles-ci et ceux-là ses inébranlables capacités d'équilibre et loi de compensation.
Si j'ai choisi mes exemples plutôt dans la littérature, c'est que les êtres doués d'expression se racontent avec plus de subtilité et d'étendue, et dans une forme plus acceptable.
La légende nous a fait connaître: Alexandre le Grand, Parménion, Aristogiton et la fidélité inébranlable d'Harmodius; ils renversèrent le pouvoir des tyrans athéniens Hippias et Hipparque (Voir Platon).
L'amour d'Adrien pour Antinoüs:
«You heard from Adrian's gilded barge the laughter of Antinoüs.» (Oscar Wilde).
Voyant qu'Adrien, pour lui, négligeait ses devoirs d'État, Antinoüs se noya pour le libérer de l'enchantement qu'il subissait, ou pour d'autres raisons... Et le Nil le reçut.
«The ivory body of that rare young slave.
With his pomegranate mouth!» (Oscar Wilde).
Lesbie et cette esclave que Catulle nommait «son moineau», dont il était à la fois admirateur et jaloux. (Voir le conte de Catulle Mendès Le moineau de Lesbie, aussi son curieux Mephistophela.)
«Il n'y a donc pas de détails libidineux?»—murmure en lui-même le public oiseux, désappointé, avec une nuance de reproche.—Ce public, à l'esprit vide, est généralement dépravé.
Ainsi vous observerez chez les chiens:—deux chiens courent tout d'abord en se rencontrant aux parties honteuses de leurs anatomies, en effectuent un examen complet, et plus ou moins satisfaisant. Ceci fait, leur curiosité pour autre chose se réduit à néant, et les voilà prêts à repartir, ayant élucidé le nœud de la question.» (Carlyle, Frédéric the Great).
La liste interminable des chroniques scandaleuses, etc., serait peut-être moins longue que les cas actuels, plus probants encore, mais que je ne veux citer, l'inversion n'étant pas encore revenue tout à fait à la mode, malgré que certains petits faiseurs d'embarras, pitres des arts, espèces de plagiaires de femmes, faux mignons ou damoiseaux dégénérés, de préférence homosexuels, sont admis dans un certain monde où les frivolités de toute espèce les réclament. Si les homosexuels de plus d'envergure ne s'y rencontrent guère, c'est que toute véritable passion rend insociable.
«Ah! leurs petits vices, ah! le pauvre vice maigre!... Comment s'indigner des modestes exploits des petits hors-nature?... Les doux crétins qui pensent aimer le vice ne l'aiment même pas. L'éphèbe vêt l'éphèbe en femme. S'il haïssait le sexe adverse—ainsi que Renée Vivien: «On m'avait condamnée aux laideurs masculines»—«il serait beau comme ce qui vit sous l'ordre d'une fureur. Mais en humbles «gosses», ils singent le Féminin. Pâles cabots qui ne se passent pas de mise en scène. Le vrai vice n'est possible que dans l'esprit. Le doux corps, n'est jamais qu'un benêt, un innocent (sans nuisance, au sens latin)...»
«... Si un homme aimait sans faillir un homme jusqu'à la vieillesse, et n'importe comment, je les saluerais tous les deux comme un défi à la faible nature...» (Aurel, La semaine d'amour).
«Il y a quelque chose de charmant dans l'union de deux jeunes femmes, à la condition qu'elles veuillent bien rester féminines toutes les deux...» (Pierre Louys, Aphrodite).
«Il y avait une jolie femme dans cette société: Madame B..., mais elle faisait l'amour avec un autre point d'interrogation noir et crochu, Mademoiselle de M... (Et, en vérité, j'approuve ces pauvres femmes).
Vie de Henri Brulard, page 98.
Autobiographie de Stendhal, publié par Casimir Styenski (Emile-Paul).
En lisant attentivement «La Colère de Samson», d'Alfred de Vigny, il semble clair que l'infidélité qu'il reproche à la Dorval (à peine déguisée en Dalila) est toute féminine:
«Elle rit et triomphe; en sa froideur savante,
Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante
De ne rien éprouver des atteintes du feu.
A sa plus belle amie elle en a fait l'aveu;
Elle se fait aimer sans aimer elle-même;
Un maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime;
L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner.—
La femme aura Gomorrhe et l'homme aura Sodome». «... Et se jÉtant, de loin, un regard irrité, Les deux sexes mourront, chacun de son côté.»
Mais que ceux qui craignent la fin de l'espèce se rassurent!
«Les deux sexes mourront, chacun de son côté» lorsqu'ils ne se jetteront plus «un regard irrité»...
Nous sommes encore loin de cette entente indifférente qu'il nous est permis de supposer entre Gomorrhe et Sodome (qu'en doit dire prochainement Marcel Proust?)
L'amour de Ruth pour sa bru s'exprime avec une piété plus fervente qu'il n'est généralement admis de la part d'une belle-mère ... occidentale.
«Noémi dit à Ruth: Voici, ta belle-sœur est retournée vers son peuple et vers ses dieux; retourne, comme ta belle-sœur. Ruth répondit: Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi. Où tu iras, j'irai, où tu demeureras, je demeurerai; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu; où tu mourras, je mourrai, et j'y serai enterrée. Que l'Eternel me traite dans toute sa rigueur, si autre chose que la mort vient à me séparer de toi!»
Et l'amitié de David pour Jonathan est encore moins équivoque:
Oraison funèbre du jeune conquérant:
«Tu faisais tout mon plaisir.
Ton amour pour moi était admirable,
Au-dessus de l'amour des femmes.»
Les mystères de la Bona Dea n'admettaient aucun homme dans leurs réunions sacrées.
Comme autour de l'autel les femmes de la Crète,
Nos corps dansent la danse ancienne et secrète.
(«Actes et entr'actes.» N. C. B.)
Ce qui fut peut-être un culte (?) pour elles, devint sous l'abbesse de Chelles un prétexte à débauches.
Si quelqu'un ne m'avait pas empruntés les deux livres où Westermark traite du «Development of the Moral Idea», je pourrais donner d'intéressantes citations sur ces mœurs très répandues chez quelques tribus que nous nommons sauvages.
Peu connu, ce chef-d'œuvre de Charles Warren Stoddard: «South-sea Idyls»,
Je me souviens trop nébuleusement de certaines légendes chinoises, dont il nous reste, réalité très mince, des boys et fumeurs d'opium,
En Perse, les amants choisis pour le plaisir des Shahs...
Les Mille et Une Nuits abondent en chants, en poèmes d'un adolescent à un autre; et il est question de jouvencelles amoureuses dans l'Histoire du Capitaine de Police et des deux poules, etc., etc...
Les différences atmosphériques, (rendons-les responsables une fois de plus!) et les types humains qui en résultent, n'ont fait qu'augmenter le «Malentendu». (Le malentendu, cette espèce de tour de Babel où tous disent des choses à peu près pareilles sans se comprendre).
Tel cénacle londonien exclura l'intrus, qui, en la présence de l'auteur des «Two magies» ou d'un «Régiment of women» osera parler de «Colette à l'école!» Sans qu'il soit pour cela des Antipodes, l'Anglais ressentira toujours de la gêne (une gêne souvent recherchée) devant la franchise latine. Franchise poussée jusqu'à l'exhibitionnisme chez certains écrivains. Et l'Angleterre demande comme dernière bienséance, at least the shadow of a doubt! Est-ce cette «ombre d'un doute» qui permet à Lady M... de critiquer sévèrement les mœurs de l'empereur Adrien, tout en regrettant de ne pouvoir faire escale à Mytilène «to have a dish of tea with Sappho?» (Mémoires de voyage de Lady M..., XVIIIe siècle).
Lady M..., si toutefois elle soupçonnait la renommée de Sappho, semble moins la condamner qu'Adrien à cause de l'intérêt qu'elle, poétesse aussi, portait à un confrère.—et discuter prosodie avec la «dixième muse» eût été certes plus profitable qu'avec son Alcée: Pope.
Il y a autant de préjugés que de classes, de castes de contrées, de coutumes et de climats. Seuls, les pornographes de tous les pays me paraissent se ressembler; mais l'érotisme descriptif, cette exagération de précisions inexactes, est en général aussi loin de la vraisemblance que de l'art—sauf au Japon et chez A. Beardsley, où l'exagération sert si merveilleusement à rendre l'impression ressentie. En Angleterre, à ma connaissance—si imparfaite—il n'y a que A. Beardsley qui dans son roman «Vénus et Tannhaüser» ait excellé dans le genre d'érotisme fantaisiste et descriptif jusqu'au chef-d'œuvre. Et, dans le genre de l'érotisme mystique, son dessin de l'Assomption de la Vierge et de sa demoiselle élue nous montre jusqu'où la perversité puritaine peut s'élever.
Les mièvreries du XVIIIe siècle français sont des enfantillages espiègles, sujets d'éventails galants, bergerie, amitiés amoureuses de reines, liaisons si peu dangereuses, piments visuels, petits jeux d'alcôve, lits toujours défaits pour gens de cour, aux sensualités continues, émoussés plutôt que pervertis.
Il a fallu que le romantisme vienne ajouter l'innovation de ses «femmes damnées» pour galvaniser d'un semblant de «vice» infernal ces couples féminins et pour dissiper la fadeur et les «désordres charmants» de ces «tourterelles». Car, quel Français élevé à contempler les Greuze, etc..., ne trouve en effet charmant «deux petites femmes ensemble» tout en étant trop de l'époque du libertinage plaisant pour ne pas sentir exagérés et manquant de mesure «les rires effrénés mêlés aux sombres pleurs» auxquels se vante—«dès l'enfance—d'assister Baudelaire. (Baudelaire qui reste cependant complaisamment XVIIIe en décrivant le décor et jusqu'aux coussins et éclairages de la scène entre Hippolyte et Delphine.) Mais ici l'influence psychique plutôt que physique rapproche ce romantique protestant? de la tendance anglo-saxonne. Et les perversités d'âme intéressent à juste titre davantage ce cérébral que les perversités plus limitées du domaine corporel. Même à ces écrivains d'un ordre érotico-cérébral, il répugnerait de s'arrêter aux grouillements plastiques d'un Rodin, groupements de femmes damnées et autres ou à des complexités de muscles, de chairs ou d'épidermes. Ils échappent ainsi aux rigueurs de la censure anglaise en creusant assez profond pour s'esquiver dans les souterrains infernaux où fermentent tous les miasmes, où toutes les anormalités—d'être obscures—sont permises.
Outre-Manche, où les idées sont admises comme des joujoux sans danger, on exerce une vigilance extrême contre les simples «hors nature» dont les perversités ne se manifestent que charnellement et le charnel en général est «tabou»; comme résultat, les races nordiques n'ont pas moins de «pervertis» et beaucoup plus de détraqués. Quoi qu'il eût sa mode en France, je suppose le Satanique davantage un attribut de la nature septentrionale. Lucifer a dû être un Nordique! L'imagination confinant à la folie et les bizarreries de l'esprit ne semblent pas être une fleur exotique des sens, mais bien une «fleur du mal» des sens en protestation contre eux-mêmes et leur libre éclosion.
Les contes de fées, les revenants et les fantômes et toutes les floraisons étranges, délicates ou maladives de l'esprit viennent plutôt des brumes. Mais la désapprobation puritaine où sont tombées les choses de l'amour me semble aussi incompréhensible que l'égrillarde incompréhension de la tolérance parisienne.
Les Grecs («qui nous débarrassera des Grecs?»—celui qui les égalera!) semblent encore en ceci avoir su donner le ton juste. Car l'amour, qui ne saurait s'arrêter à un sexe, n'est ni vicieux, ni puéril, ni joli, ni satanique—car il y a dans chaque amour et tous les amours et tout l'amour: L'amour sans frontières, identique et multiforme; et qui n'obéit qu'à des influences élémentales, à des attractions et à des volontés encore mystérieuses. A. Symonds (voir: A problem of Ethics, complément de son Problem in Greek Ethics) en écrivant à Whitman, pour lui poser la question d'une façon tout à fait physiologique, n'embrouilla que davantage le malentendu, car Whitman ne s'explique-t-il pas lui-même:
Mon enveloppe n'est pas une dure coquille,
Je possède sur toute ma surface de prompts conducteurs que je marche
[ou que je m'arrête,
Ils saisissent chaque objet et le font pénétrer sans peine en moi.
Je n'ai qu'à remuer, bouger, toucher avec mes doigts
[pour être heureux,
Le contact du corps d'une autre personne avec le
mien, c'est assez, je ne puis guère supporter davantage.
La conjonction physique, qui inquiète tant de physiologistes, semble en effet essentielle dans les attractions purement animales et la seule raison d'être des caprices charnels. Il n'est cependant que le détail dans les grands amours, qui souvent même s'en passe—car leur désir trouve sa satisfaction non dans un geste mais dans le fait même que l'être aimé existe. Sa présence est une si fine griserie qu'elle semble déjà un contact de tout l'être, par des antennes si délicates qu'on y oublie le plus grossier ajustement physiologique:
Transporté par ses sens comme au-delà des sens.
Les fiancés épris se regardent dans les yeux et y puisent une volupté éthérée qui ne semble rien avoir de physique et ils ne s'accouplent peut-être que lorsqu'ils ne se grisent plus assez autrement. Ainsi, ils recherchent l'oubli du «Paradis perdu» qui fut un état d'innocence—de si capiteuse innocence que rien jamais ne pourra y suppléer, ni l'égaler.
Un des rares romans anglais que j'aie lu, et qui m'a découragé d'en lire d'autres, contient cependant cette déclaration très juste, il me semble: «Ce jour-là, ils pensèrent à autre chose qu'à leur amour et ce fut le commencent de sa fin.»—et sans doute aussi (ce que le roman anglais tait par pudeur), le jour de leur premier baiser sensuel.
Le corps des amants existe l'un pour l'autre afin que leur désir puisse travailler à sa propre destruction.
... «gestes étranges
Que pour tuer l'amour inventent les amants.»
(Paul Valéry).
Cette destruction n'est qu'une question de temps variable à l'infini, et c'est peut-être l'appréhension de cette fin qui donne une impression de honte et de défaite et de faute commise et que dissimule parfois la joie de l'emprise, à laquelle viennent s'ajouter le plaisir, les compréhensions physiques, la tendresse et l'habitude, ces formes de la pitié.
L'abstinence libère également le désir et le détourne tôt ou tard.
Il se meurt donc également d'abstinence et de satiété, mais il est préférable que ce soit de satiété? Qu'il soit, est seul essentiel. Les détails de ses réalisations sont des secrets «d'alcôve» qui ne nous regardent pas.
Je nomme donc amants tous ceux qui, quel que soit leur sexe, s'aiment d'amour. Qu'ils se soient ou non «possédés» est une affaire de circonstances, de volonté, de préjugés ou de physiologie.
Je le répète, ils sont l'un et l'autre et peuvent être l'un à l'autre même au delà de ces faits et gestes...
La «Vénus terrestre» se différenciait trop de la «Vénus céleste» pour que les anciens n'eussent pas à blâmer les amours de Bassa, Philaenis, etc... tout en glorifiant Sappho.
Mais des auteurs, tels que Juvénal, Martial, Lucien, ne peuvent comprendre que la Vénus terrestre—ses jeux sont vraiment bien limités. Et comment s'intéresser à ses gymnastiques érotiques, à tout ce mécanisme des viscères qu'ils décrivent?
Aimer un corps de tout son corps—sans plus—ne devrait appartenir qu'au règne animal.
Aimer une âme de toute son âme est déjà du règne des esprits, mais que l'être humain (doué d'un corps et doué d'une âme) aime le corps—de toute son âme.
La Vénus céleste transfigure le corps qu'elle possède. Sous son influence le langage s'élève et devient rythme: une lyrique brûlure: On peut bien dire que les paroles de Sappho sont aussi mêlées de flamme, et quelle exalte dans ses vers l'ardeur dont elle brûle» (Plutarque «De l'Amour»).
«On ne saurait blâmer la charité de Mlle Le Fèvre (Aussi de Welcker, Gorsse, Wilamowitz Moellendorff, Th. Reinach...), qui a tâché, pour l'honneur de Sappho, de rendre le fait incertain; mais je la crois trop raisonnable pour se fâcher que nous en croyions nos propres yeux. L'ode que Longin a rapportée n'est point du style d'une amie qui écrit à son amie: tout y sent l'amour de concupiscence sans cela, Longin, cet habile connaisseur, ne l'eût pas donnée comme un modèle de l'art avec lequel les grands maîtres peignent les choses; il ne l'eut pas, dis-je, donné comme un exemple de cet art la manière dont on ramasse dans cette ode les symptômes de la fureur amoureuse...
«Pierre Bayle, Dictionnaire critique, 1697 (nouvelle édition, 1820, tome XIII, art. Sappho, p. 94).
«Les ouvrages de Sappho ne renferment-ils pas tous les principes de Socrate sur le sujet de l'amour? Socrate et Sappho me paraissent avoir dit la même chose, l'un de l'amour des hommes et l'autre de l'amour des femmes. Ils annoncent qu'ils ont de nombreuses amours et que la beauté est toujours sûre de les enflammer. Ce qu'Alcibiade, Charmide et Phèdre sont pour Socrate, Gyrinne, Atthis et Anactorie le sont pour Sappho: et si Socrate a pour rivaux, sous certain rapport, Prodicos, Gorgias, Thrasymaque et Protagoras, Sappho a pour rivales Gorgo et Andromède. Tantôt elle leur fait des reproches, tantôt elle les querelle; tantôt elle le prend avec elles sur le ton d'ironie qui était si familier à Socrate. (... «Tu me parais une enfant non encore formée.») Socrate tourne en ridicule le costume et les attitudes des Sophistes, Sappho parle d'une «femme vêtue comme une paysanne qui ne sait pas relever sa robe sur ses chevilles». Sappho marie ces idées en comparant l'amour à de la douce-amère, à de l'aigre-doux. Socrate traite l'amour de sophiste. Sappho le traite de conteur. Les transports d'amour de Socrate pour Phèdre sont des transports de Bacchante; «l'amour agite l'âme de Sappho comme les vents agitent les chênes des montagnes.» (Maxime de Tyr).
«Ainsi Sappho réunissait dans sa maison, quelle appelait la Maison amie des Muses de belles jeunes amies avec lesquelles elle chantait et auxquelles l'attachait l'amour exalté d'une méridionale au sang chaud...» (W. Christ, Histoire de la littérature grecque, 1890, p. 128).