Les dieux, comme vous le voyez et l'entendez, me déclarent père, contre mes espérances. Des preuves multipliées ne me permettent pas de douter que cette jeune fille ne soit la mienne; mais tel est mon amour pour vous et pour la patrie, que j'oublie les intérêts de ma maison, les liens du sang, tous les avantages que m'offrent une pareille reconnoissance, et que je suis prêt à l'immoler aux dieux pour vous. Je vois les larmes couler de vos yeux; je vois vos cœurs émus de compassion pour un âge si tendre, déplorant la mort prématurée de ma fille, le rejeton de ma famille, que depuis long-tems j'attends inutilement. Il faut cependant se résoudre à satisfaire à la loi de nos pères, quand même ce seroit contre votre gré: il faut sacrifier l'intérêt particulier au bien public. Les dieux prennent-ils donc plaisir à me montrer et à m'enlever ma fille en même-tems? Je l'ai pleurée à sa naissance, et quand je la retrouve, ce n'est encore que pour la pleurer. Veulent-ils, après l'avoir arrachée du sein de sa patrie, l'avoir transportée à l'extrémité de la terre, et l'avoir ramenée, par une suite de miracles, comme prisonnière, veulent-ils que son sang coule sur leurs autels? Si vous l'exigez, j'immolerai, lorsque je la reconnois pour ma fille, celle dont j'ai épargné la vie, lorsqu'elle étoit mon ennemie, celle que j'ai respectée tant qu'elle n'a été que ma captive. Je ne montrerai point une foiblesse, bien pardonnable cependant dans un père. Vous ne me verrez point vous supplier de me pardonner, d'oublier pour aujourd'hui, en faveur de la nature, les lois de notre pays, exciter en vous une compassion d'autant plus juste, que vous pouvez offrir aux dieux d'autres victimes. Plus vous êtes sensibles à mes maux, plus vous vous intéressez à ma situation, plus je dois faire pour vous, être insensible à mes propres douleurs, à la désolation de l'infortunée Persine, à qui le même jour rend et enlève son premier enfant. Calmez votre douleur, cessez de verser sur votre roi des larmes stériles: ne nous occupons que du sacrifice. Et vous, ma fille, c'est la première et la dernière fois que je vous appelle de ce nom. Hélas! votre beauté est inutile; c'est en vain que vous avez retrouvé les auteurs de vos jours: votre patrie vous est plus cruelle que les pays étrangers; vous avez trouvé des sauveurs chez les autres peuples, et parmi vos compatriotes, vous ne trouvez que des meurtriers. Ne me déchirez point le cœur par vos gémissemens; déployez aujourd'hui toute la force de votre ame; montrez que le sang des rois coule dans vos veines; suivez votre père. Hélas! ce n'est pas pour l'hyménée qu'il va vous parer; ce n'est pas dans la chambre nuptiale, dans les bras d'un époux qu'il vous conduit; c'est une victime qu'il orne pour l'immoler. Sur les autels vont brûler les torches sacrées, au lieu des flambeaux de l'hymen; cette tendre jeunesse, cette beauté si éblouissante, vont expirer sous le couteau sacré. O dieux! protégez-nous; pardonnez-moi les paroles funestes, qu'un intérêt aussi cher auroit pu me faire prononcer: c'est mon sang que je vais répandre.

En achevant ces mots, il saisit Chariclée, et feint de la conduire aux autels. Mais la nature lui parle; sa voix retentit fortement au fond de son cœur: il craint lui-même que la multitude n'ait pas compris le sens de son discours, et qu'elle ne lui laisse achever le sacrifice. L'assemblée est émue; le peuple ne peut soutenir le spectacle de Chariclée emmenée aux autels. Tous s'écrient d'une voix unanime: Sauvez votre fille; épargnez votre sang: sauvez celle que les dieux ont sauvée. Nous sommes contens; la loi de nos pères est accomplie. Nous reconnoissons dans vous un roi reconnaissez-y un père: les dieux nous pardonneront. Ce seroit nous rendre coupables que de nous opposer à leurs desseins. Respectons une vie qu'ils ont conservée. O vous! le père de votre peuple, soyez aussi le père de vos enfans! Telles sont les paroles, et d'autres semblables, qui, de tous côtés, viennent frapper les oreilles du roi. On retient Chariclée: on menace d'employer la force; on demande que l'on appaise les dieux par d'autres sacrifices.

Hydaspe se laisse fléchir: cette violence avoit trop de charmes, pour qu'il opposât une plus longue résistance. Il cède donc aux transports de cette multitude, qui, par des cris et des acclamations redoublés, s'abandonne aux éclats de la joie la plus excessive, et se rassasie du plaisir d'applaudir. Il attend que le calme se rétablisse de lui-même. Il s'approche alors plus près de Chariclée: Ma fille, lui dit-il, les signes de reconnoissance que vous portez, le témoignage du sage Sisimithrès, la faveur des dieux sur-tout, tout annonce que vous êtes ma fille. Mais quel est ce jeune homme pris avec vous, réservé avec vous pour être immolé, actuellement auprès des autels, où il attend le coup fatal? Pourquoi l'appeliez-vous votre frère, quand vous fûtes amenés tous deux à Syène? Sans doute que nous ne trouverons pas un fils en lui. Persine n'a été mère qu'une fois.

Chariclée rougit, baisse les yeux: J'ai feint qu'il étoit mon frère, dit-elle, mais par nécessité. Comme il est homme, il dira mieux que moi quel il est; il craindra moins que moi de s'expliquer. Hydaspe ne comprend point le sens de cette réponse. Pardonne-moi, ma fille, lui répond-il, si ma demande indiscrète a blessé ta pudeur et fait rougir ta vertu. Va dans cette tente auprès de ta mère; dédommage-la aujourd'hui de ce qu'elle souffrit à ta naissance; qu'elle jouisse du plaisir de te voir: console-la par le récit de tes aventures. Je vais m'occuper du sacrifice, chercher une jeune fille qui puisse te remplacer, pour l'immoler avec ce jeune homme.

Un gémissement s'échappe du sein de Chariclée. L'annonce de la mort de Théagènes lui pénètre l'ame. Quoique la vivacité de son amour ne soit guère capable des ménagemens que demandent les circonstances, cependant la nécessité la contraint de se faire violence; et, pour arriver à son but: O mon maître, dit-elle, vous n'avez pas besoin de chercher de jeune fille: le peuple aujourd'hui fait grâce à mon sexe; mais s'il demande une victime de chaque sexe, il vous faut non-seulement chercher une jeune fille, mais encore un jeune homme, ou ne chercher ni l'un ni l'autre, mais m'immoler moi-même. Que dis-tu, reprend Hydaspe? que signifie ce langage? Ma destinée, réplique Chariclée, est de vivre et de mourir avec ce jeune homme. Hydaspe, ne comprenant encore rien à ces paroles: Ma fille, lui dit-il, je loue la bonté de ton cœur. La pitié te parle en faveur d'un jeune Grec de ton âge, prisonnier avec toi, dont tu t'es fait un ami dans tes longs voyages. Tu veux sauver ses jours; mais tu ne peux le dérober au trépas. D'ailleurs, ce seroit un sacrilège d'enfreindre tout-à-fait la loi de nos pères, et de n'immoler aucune victime: le peuple lui-même ne le souffriroit pas; ce n'est que par une faveur spéciale des dieux qu'il a consenti à te laisser la vie.

Prince, répond Chariclée, (car je ne sais si je puis encore vous appeler mon père) si la faveur des dieux a sauvé mon corps, cette même faveur devroit bien aussi sauver mon ame; ils savent quelle est mon ame; puisque eux-mêmes l'ont ainsi ordonné; mais si le destin s'y oppose absolument; s'il faut que le sang de ce jeune étranger soit répandu, accordez-moi une grâce; laissez-moi frapper la victime; laissez-moi, le fer à la main, signaler mon courage aux yeux des Ethiopiens.

Hydaspe s'étonne à ces paroles. Je ne puis comprendre, dit-il, l'étrange changement qui vient de s'opérer dans ton ame. Tout à l'heure tu voulois sauver cet étranger, à présent tu veux lui ôter la vie de ta propre main, comme s'il étoit ton ennemi; mais je ne vois dans cette action rien de grand, rien d'illustre ni pour ton sexe, ni pour ton âge. Mais il y a encore un autre obstacle insurmontable. Les lois de nos ancêtres ne permettent qu'aux prêtres d'immoler les victimes destinées au Soleil et à la Lune; tous même n'ont pas ce droit indistinctement. Une femme seule peut immoler les victimes destinées au Soleil, et une femme mariée, celles qui sont destinées à la Lune. Comme vierge, tu ne peux obtenir une demande aussi extraordinaire. Ceci n'est pas un obstacle, dit Chariclée à la reine, en lui parlant à l'oreille. Il est un homme qui peut le lever, si vous y consentez. Sans doute, répond la reine en souriant, nous y consentirons; nous te marierons bientôt; nous te choisirons, avec l'aide des dieux, un époux digne de toi et de nous. Il n'est pas besoin d'en choisir un, réplique Chariclée: j'en ai un. Elle alloit tout révéler; le moment critique, le danger que courent les jours de Théagènes, alloient lui faire franchir les bornes de la pudeur; mais Hydaspe, hors de lui-même, s'écrie: Dieux! toujours quelque amertume est mêlée à vos faveurs; c'est ainsi que vous altérez aujourd'hui la douceur d'un bienfait si inespéré. Vous me rendez une fille que je n'espérois plus revoir; mais vous me la rendez presque folle; car n'y a-t-il pas de folie à dire des choses si peu d'accord entr'elles? Elle appelle son frère, un jeune homme, qui ne l'est point. Je lui demande quel est ce frère, cet étranger; elle me dit qu'elle ne le connoît point; et cet étranger, qu'elle ne connoît point, elle veut le sauver comme son ami: ne pouvant le sauver, elle veut l'immoler elle-même comme son plus cruel ennemi. Je lui représente qu'elle ne le peut, que c'est un droit réservé exclusivement à une femme qui a un époux: elle répond qu'elle en a un, et ne le fait point connoître; mais comment en auroit elle? l'épreuve du foyer ne démontre-t-elle pas que jamais elle n'a eu commerce avec aucun homme? Cette épreuve peut-être, infaillible pour les Ethiopiennes, ne l'est point pour elle. Quoiqu'elle n'ait point senti les atteintes de la flamme, peut-être ne se glorifie-t-elle que d'une fausse vertu; peut-être elle seule, peut-elle mettre en même-tems les mêmes personnes au nombre de ses amis et de ses ennemis; se donner pour frères et pour époux, ceux qui ne le sont pas. Princesse, dit-il en s'adressant à la reine, entrez sous cette tente, rappelez votre fille à la raison; soit que quelque dieu, descendu au milieu des victimes, soit que la joie excessive, causée par un bonheur aussi inespéré, la lui ait fait perdre. Je vais donner des ordres, faire chercher une victime pour la remplacer: je vais, en attendant qu'elle soit trouvée, donner audience aux ambassadeurs, recevoir les présens qu'ils m'apportent, pour me féliciter de ma victoire.

En parlant ainsi, Hydaspe monte sur un trône élevé près de la tente où, est la reine. Il ordonne d'introduire les députés avec les présens qu'ils apportent. Harmonias, l'introducteur, lui demande s'il faut faire paroître tous les ambassadeurs ensemble, ou les uns après les autres. Le roi lui ordonne de les appeler les uns après les autres, pour rendre à chacun les honneurs qu'il mérite. Prince, répond le héraut, le premier qui va paroître est votre neveu Méroëbe; il vient d'arriver, et il attend auprès de l'enceinte qu'on l'appelle. Pourquoi, répond Hydaspe avec aigreur [70], ne m'as-tu pas averti sur-le-champ: tu sais que c'est un roi et non un ambassadeur, le fils de mon frère, mort depuis peu. Tu sais que je l'ai mis sur le trône, et qu'il me tient lieu de fils. Prince, répond Harmonias, je le sais; mais je suis aussi que le devoir d'un introducteur c'est de saisir l'occasion favorable; que c'est un point très-délicat; excusez-moi: je n'ai pas voulu troubler le plaisir que vous aviez à vous entretenir avec les princesses. Qu'il paroisse au moins à présent, réplique Hydaspe. Le héraut court, exécute l'ordre et revient.

Bientôt on voit paroître Méroëbe, jeune prince d'une grande beauté, âgé de dix-sept ans: il entre dans la classe des adolescens. Il paroît, par sa haute stature, au-dessus presque de tous les spectateurs. Une garde brillante l'accompagne: les soldats Ethiopiens, rangés autour de leur roi, saisis d'admiration et de respect, lui ouvrent un passage au milieu d'eux. Hydaspe lui-même descend de son trône, va au-devant de lui, l'embrasse avec une tendresse vraiment paternelle, le place auprès de lui, et, lui prenant la main: Mon fils, lui dit-il, vous arrivez bien à propos; vous allez offrir avec moi un sacrifice aux dieux, pour les remercier de ma victoire, et célébrer en même-tems un hyménée. Les dieux et les héros nos ancêtres, me font retrouver à moi une fille, et à vous une épouse. Vous apprendrez dans la suite un évènement si extraordinaire; mais en attendant, si vous avez quelque affaire importante à traiter, parlez.

Au mot d'épouse, Méroëbe rougit de plaisir et de pudeur. Sa peau noire se teint d'un léger incarnat, comme on voit ne foible étincelle briller au milieu d'un tourbillon de fumée. Mon père, dit-il, après quelques momens de silence, les autres ambassadeurs, pour vous féliciter d'une victoire si éclatante, vous apportent ce qu'ils ont de plus précieux. Vous êtes intrépide dans les combats; vous avez remporté le prix de la valeur: je veux vous faire un présent analogue à vos qualités. Je vous amène un homme si terrible dans les combats, si accoutumé à répandre le sang de ses ennemis, qu'il n'a point encore trouvé d'antagoniste digne de lui. A la lutte, au pugilat, personne ne lui peut résister. En même-tems il fait un signe et appelle ce redoutable athlète. Celui-ci s'avance au milieu de l'assemblée, et se prosterne devant Hydaspe. Sa taille est si gigantesque, que, prosterné aux pieds du roi, il paroît presque aussi grand que ceux qui sont assis sur des sièges élevés. Bientôt il met bas sa robe, reste debout, nud, et défie au combat quiconque veut se mesurer contre lui, soit avec des armes, soit sans armes. Comme personne ne se présente, malgré les invitations réitérées que fait le héraut par l'ordre du roi: je vais, lui dit le prince, vous faire un présent digne de votre valeur; et il lui fait donner un éléphant très-grand et déjà âgé. L'athlète satisfait, emmène l'animal.

Le peuple applaudit par de grands cris à l'action du roi, et se venge de la supériorité de l'athlète par des sarcasmes, qu'il lance sur sa vanité et son orgueil.

On voit paroître ensuite les députés des Serres. Ils présentent deux robes, l'une teinte en écarlate, l'autre d'une blancheur éblouissante: toutes deux sont issues des fils de ces vers admirables qu'on trouve dans leur pays. Hydaspe accepte leurs présens, et accorde à leurs prières la liberté de quelques-uns de leurs compatriotes, détenus dans les fers et condamnés à mort.

Viennent après les députés de l'Arabie heureuse. Ils apportent une grande quantité de feuilles odoriférantes, de cinnamome, de toutes les plantes dont abonde leur pays. Tout en est parfumé.

Les députés des Troglodytes sont admis après eux. Ils offrent une fourmillère d'or, une paire de gryffons, dont les rênes sont de même métal.

Les Blemmyes se présentent ensuite. Ils ont une couronne de flèches, dont la pointe est d'os de dragon: Prince, disent-ils, nos présens ne sont pas aussi riches que ceux des autres députés; mais ils ne vous ont pas été inutiles sur les bords du Nil contre les Perses, et vous-même vous pouvez l'attester. Ils sont plus précieux à mes yeux, répond Hydaspe, que les dons les plus riches: c'est à eux que je suis redevable des autres. Il leur permet en même-tems de demander ce qu'ils désirent: ils demandent une diminution d'impôts; le roi les leur remet tous pour dix ans.

Presque tous les ambassadeurs avoient été entendus, et avoient reçu du monarque Ethiopien des présens égaux à ceux qu'ils lui avoient apportés; la plûpart même en avoient reçu de plus magnifiques. Les derniers qui parurent, étoient les députés des Axiomites: ces peuples ne sont point tributaires, mais amis et alliés d'Hydaspe; ils viennent le féliciter de ses triomphes, et lui offrent, entre autres présens, un animal d'une espèce et d'une forme extraordinaires et surprenantes.

Il est de la grandeur d'un chameau; sa peau est mouchetée et nuancée de taches de différentes couleurs: la partie postérieure jusqu'au ventre, rampe contre terre, et ressemble à celle d'un lion; mais les épaules, les pieds de devant, la poitrine n'ont aucune proportion avec ses autres membres: sur la partie antérieure s'élève un cou mince, et qui se prolonge comme celui d'un cigne; sa tête, semblable à celle d'un chameau pour la forme, est presque deux fois grosse comme celle d'un oiseau de Lybie: ses yeux terribles semblent teints de sang. Il ne marche point comme les autres animaux terrestres; il ne saute point comme les poissons; il n'avance point les pieds alternativement les uns après les autres: les deux jambes du côté droit avancent en même-tems; celles du côté gauche ensuite: tout son corps se balance lorsqu'il marche. Il est très-agile, et si bien apprivoisé qu'il se laisse conduire avec une petite corde passée autour du col: docile aux volontés de son maître, il entend ses moindres signes et y obéit à l'instant. A la vue de cet animal, la multitude est frappée d'étonnement. Il emprunte son nom de sa forme, et le peuple l'appelle caméléopardalis, (une giraffe.)

Cependant il s'élève un tumulte affreux au milieu de l'assemblée. Auprès de l'autel de la Lune, étoient deux taureaux; auprès de celui du Soleil, quatre chevaux blancs destinés à être immolés. La présence de cet animal extraordinaire et inconnu, les trouble et les effraye. Un des taureaux, le seul, sans doute, qui eût apperçu l'animal, et deux chevaux brisent leurs liens, et se mettent à courir avec une vîtesse incroyable; mais ils ne peuvent sortir de l'enceinte: les soldats, disposés en cercle, couverts de leurs boucliers, forment une barrière impénétrable. Ils courent donc au hasard dans l'enceinte, tournent dans toute son étendue, et renversent tout ce qu'ils rencontrent. Alors des cris confus s'élèvent dans l'assemblée; les uns, voyant ces animaux approcher d'eux, sont effrayés; les autres éclatent de rire de voir les hommes à leur approche tomber, se renverser, se fouler les uns les autres. Chariclée et Persine, inquiètes, soulèvent la toile de la tente où elles sont, pour voir ce qui se passe.

Théagènes alors, ou emporté par son courage naturel, ou poussé par quelque divinité, voyant ses gardiens dispersés de côté et d'autre, se lève tout-à-coup. Il étoit au pied de l'autel, un genou en terre, attendant le coup fatal. Il saisit une branche sur l'autel, prend un des chevaux qui ne s'étoient point enfuis, s'élance sur son dos, empoigne ses crins, s'en sert comme d'un frein pour le guider, et l'aiguillonne avec ses talons: la branche lui tient lieu de fouet. Il court après le taureau qui a pris la fuite. Les spectateurs croient d'abord qu'il veut se sauver. Ils s'exhortent l'un l'autre, par de grands cris, à lui fermer le passage; mais ils s'apperçoivent bientôt que ce n'est point par crainte de la mort, et qu'il ne cherche point à s'y soustraire. Il atteint le taureau, le chasse devant lui, le frappe pour lui faire précipiter sa marche. Monté sur le cheval, il ne s'éloigne point de l'animal, le suit dans tous ses tours et détours; enfin, il l'accoutume à le voir et à se laisser conduire. Déjà il marche à ses côtés; les flancs du cheval pressent les flancs du taureau: l'haleine et la sueur des deux animaux se confondent; enfin, tel est l'accord de leurs pas, que, de loin, on croiroit que les deux têtes sont sur le même col. La multitude, voyant ces deux animaux marcher ainsi de front, comble Théagènes de louanges, et l'élève jusqu'au ciel.

Cependant Chariclée, qui ne pénètre point les desseins de Théagènes, est dans les transes les plus cruelles: elle craint qu'il ne lui arrive quelque malheur. Une blessure faite à Théagènes, seroit pour elle le coup de la mort. Persine voit son trouble: Ma fille, lui dit-elle, quelle est cette inquiétude? vous semblez partager les dangers de cet étranger. Il est vrai que moi-même je me sens émue; sa jeunesse me touche; je désire qu'il échappe au danger, et qu'il soit ramené au pied des autels, pour satisfaire aux devoirs de la religion. Les plaisans vœux que vous faites, lui répond Chariclée! désirer qu'il ne meure pas, afin qu'il meure! O ma mère! si vous le pouvez, conservez les jours de cet infortuné. Persine, sans pénétrer le vrai sens de ces paroles, y voit cependant le langage de l'amour. Il est impossible, répond Persine, de le sauver; mais quels liens t'attachent à lui? qu'as-tu de commun avec lui? d'où vient un intérêt si vif? Ne crains rien, c'est à ta mère que tu parles. Si ton jeune cœur est en proie à quelque passion désavouée par la vertu, la tendresse maternelle saura cacher la faute de sa fille, faute dans laquelle tombent toutes les personnes de notre sexe.

Les larmes coulent des yeux de Chariclée. Ce qui redouble mes maux, dit-elle, c'est que personne ne m'entend. Je parle de ce que je souffre, et j'en parle à des sourds. Je me vois réduite à la nécessité de m'accuser moi-même, sans détour et sans feinte. Ainsi parle Chariclée. Elle alloit découvrir le fond de son ame, mais des cris poussés par la multitude l'en empêchent.

Théagènes pousse le cheval avec rapidité, de manière que son poitrail soit de niveau avec la tête du taureau. Alors il s'élance de dessus le cheval sur le col du taureau, appuie son visage entre ses deux cornes, embrasse sa tête de ses deux mains, entrelace ses doigts sur son front, et laisse pendre le reste de son corps le long de son côté droit. Le taureau le porte ainsi suspendu, et l'agite par des secousses violentes. Théagènes le voit fatigué du fardeau, sent que ses muscles perdent leur force. Au moment où il passe devant Hydaspe, il se met devant l'animal, entrelace ses jambes dans celles du taureau, les frappe continuellement, et l'empêche ainsi de marcher. L'animal ne peut plus avancer; il est accablé du poids qu'il traîne; il chancèle, tombe sur la tête, se renverse sur le dos, et reste ainsi étendu. Ses cornes enfoncées dans terre, tiennent sa tête immobile; ses jambes s'agitent vainement et frappent l'air; leur foiblesse atteste la victoire de Théagènes. Celui-ci tient le taureau dans cet état de la main gauche, lève l'autre au ciel, l'agita sans cesse, porte des regards de satisfaction sur Hydaspe et l'assemblée, et, par son sourire, invite tout le monde à la joie. Les mugissemens du taureau proclament sa défaite[71]. Le peuple y répond par des cris confus, mal articulés. La bouche béante, il exprime, par des sons uniformes et prolongés, son admiration et sa surprise.

Des esclaves, par ordre d'Hydaspe, accourent. Les uns emmènent Théagènes; les autres passent une corde autour des cornes du taureau, le conduisent, baissant la tête, au pied de l'autel, où ils l'attachent avec le cheval. Hydaspe veut parler à Théagènes, et lui faire quelques questions. Mais le peuple, qui avoit commencé à s'intéresser à lui, dès qu'il l'avoit vu, charmé de son courage, étonné de sa force, encore plus jaloux de l'athlète de Méroëbe, s'écrie d'une voix unanime il faut le mettre aux prises avec l'homme de Méroëbe; que celui qui a reçu l'éléphant se mesure contre celui qui a terrassé le taureau.

Vaincu par leurs cris réitérés, Hydaspe y consent. L'Ethiopien paroît au milieu de l'assemblée, promenant autour de lui des regards fiers et terribles, marchant à grands pas, déployant sa taille énorme, et se frappant les bras avec grand bruit.

Lorsqu'il est près du trône, Hydaspe, regardant Théagènes: Etranger, lui dit-il, il faut que vous vous mesuriez contre cet adversaire; ainsi le veut l'assemblée.—Elle sera satisfaite; mais comment faut-il combattre?—A la lutte.—Pourquoi pas le fer à la main, armé de toutes pièces? Peut-être je pourrois, par ma victoire ou par ma défaite, satisfaire Chariclée, qui s'obstine à garder le silence, et qui semble m'avoir absolument abandonné.—J'ignore ce que Chariclée fait ici; mais il faut combattre, non le fer à la main, mais à la lutte. C'est un crime de répandre du sang avant le sacrifice. Théagènes, comprenant qu'Hydaspe craint qu'il ne soit tué: Je vous entends, dit-il, vous me réservez pour être immolé aux dieux; mais ces dieux sauront bien me conserver la vie.

En même-tems il prend de la poussière, la répand sur ses bras et ses épaules encore fumant de sueur, et se secoue ensuite. Il allonge les deux mains, s'affermit sur ses pieds, se rappetisse, courbe le dos et les épaules, baisse un peu la tête; enfin se rétrécit tout le corps, et attend son ennemi de pied ferme.

L'Ethiopien, à sa vue, l'insulte par un sourire de dédain, l'outrage par ses gestes, et ne témoigne que du mépris pour un tel adversaire. Il se précipite tout-à-coup vers lui, lève le bras, qui, comme une poutre énorme, tombe sur le col de Théagènes. Le coup retentit au loin. Le barbare s'applaudit par de grands éclats de rire. Théagènes, exercé à ces sortes de combats, et possédant parfaitement l'art de la lutte, prend le parti de reculer d'abord devant son ennemi, dont il venoit d'éprouver la force extraordinaire. Il a recours à l'adresse contre un antagoniste aussi terrible, et dont la férocité égale celle des bêtes sauvages. Quoiqu'à peine ébranlé du coup, il feint d'avoir plus de mal qu'il n'en a en effet. Il présente l'autre côté de la tête aux attaques. L'Ethiopien redouble: Théagènes chancèle, et fait semblant de tomber le visage contre terre. L'Ethiopien le voit, s'anime, se prépare à porter un troisième coup, sans aucune précaution. Déjà il a allongé le bras et est prêt de frapper. Théagènes se baisse, évite le coup, s'élance contre lui, écarte avec son bras droit, le bras gauche de son adversaire: celui-ci est entraîné par le poids de son bras, qui ne frappe que l'air. Théagènes se glisse dessous son aisselle, le prend par derrière, embrasse avec peine son ventre épais, entrelace ses pieds dans ses pieds, ses jambes dans ses jambes, l'oblige à s'agenouiller, le serre au défaut des côtes, lui presse les articulations, lui saisit la tête, le tire en arrière, et lui fait mesurer la terre.

Un cri plus fort que ceux qu'on avoit encore entendus, s'élève de toutes parts. Le roi n'est pas maître de lui-même; il s'élance de son trône: cruelle nécessité! s'écrie-t-il; quel homme les lois nous ordonnent d'immoler! Il appelle Théagènes: Jeune héros, dit-il, prêt à être immolé, vous devez, suivant l'usage, être couronné. Vous méritez sans doute de l'être, pour une victoire aussi glorieuse; mais, hélas! c'est en vain que vous avez vaincu. Je ne puis vous arracher au trépas, quand je le voudrois. Je vous accorderai tout ce qui est en mon pouvoir; demandez ce que vous désirez, avant que de descendre au tombeau. En même-tems, il lui met sur la tête une couronne d'or enrichie de diamans, et il la lui met en pleurant. Eh bien! lui dit Théagènes, je vais vous le demander, c'est à vous de tenir votre promesse: Puisque rien ne peut me soustraire à la mort, accordez-moi de mourir de la main de celle que vous venez de reconnoître pour votre fille. Hydaspe, étonné, se rappelle que Chariclée lui a fait une pareille demande; mais il ne croit pas devoir y réfléchir long-tems. Etranger, lui dit-il, je ne vous ai permis de demander, comme je n'ai promis de vous accorder, que des choses possibles. La loi veut que vous mourriez de la main d'une femme qui ait un mari, et non de la main d'une vierge. Eh bien! répond Théagènes, elle en a un. Vos discours, réplique Hydaspe, sont ceux d'un homme en délire, et qui voit le tombeau ouvert sous ses pas. L'épreuve du foyer nous a démontré que Chariclée est vierge, qu'elle n'a point encore goûté les plaisirs de l'amour, à moins que vous ne vouliez parler de Méroëbe; mais je ne sais comment vous le connoissez, et je ne lui ai encore que promis ma fille. Ne parlez pas, dit Théagènes, d'un hymen qui ne se fera pas, si je connois bien les sentimens de Chariclée: vous devez croire à mes prédictions; je suis une victime. Les victimes, reprend Méroëbe, ne prédisent que quand elles sont immolées; c'est dans leurs entrailles palpitantes que les prêtres lisent l'avenir. Ainsi, mon père, vous avez raison de dire que cet étranger parle comme un homme que la mort va saisir. Ordonnez qu'on le mène aux autels. Vous ferez le sacrifice quand tous aurez tout terminé. Théagènes est donc conduit aux autels.

Chariclée, voyant son amant vainqueur, avoit repris courage et conçu de bonnes espérances; mais le voyant reconduire aux autels, le désespoir s'empare d'elle. Persine la console; ce jeune homme, lui dit-elle, sauveroit peut-être sa vie, si vous vouliez parler et vous expliquer nettement. Pressée par les circonstances, cédant à la nécessité, Chariclée se détermine à tout révéler à sa mère.

Cependant Hydaspe demande à son héraut s'il y a encore quelques ambassadeurs à entendre. Prince, lui dit Harmonias, il n'y a plus que des députés de Syène, qui viennent d'arriver avec une lettre et des présens de la part du Satrape Oroondates. Faites-les venir, dit Hydaspe. Les députés paroissent aussitôt, et présentent la lettre conçue en ces termes:

Oroondates, Satrape du grand roi, à Hydaspe, le plus humain et le plus heureux des rois.

Après m'avoir vaincu par la force des armes et sur-tout par vos vertus; après m'avoir rendu mon gouvernemen, j'ose encore espérer que vous ne me refuserez pas la faveur que je vous demande. Une jeune fille, que l'on m'amenoit de Memphis, est tombée entre les mains de vos guerriers; ceux qui l'accompagnoient alors, et qui ont échappé au danger, m'ont rapporté que vous l'aviez conduite en Ethiopie. Je vous la demande comme un présent: je l'aime moi-même; mais je désire encore plus la rendre à son père. Ce vieillard, cherchant sa fille de contrée en contrée, a été pris par la garnison d'Eléphantine. Je l'ai vu en passant en revue les débris de mes troupes. Il m'a demandé à être envoyé vers vous: il est au nombre des députés; ses manières annoncent une naissance distinguée; son extérieur imprime le respect. Prince, je me flatte que vous le renverrez satisfait, et qu'il n'aura pas seulement le nom de père, mais qu'il le sera réellement.

Quel est celui, dit Hydaspe, après la lecture de la lettre, qui cherche sa fille? On lui montre un vieillard. Etranger, lui dit-il, je suis prêt à satisfaire à toutes les demandes d'Oroondates. Je n'ai réservé que dix jeunes captives: il en est une reconnue pour n'être point votre fille; voyez les autres: et si elle se trouve parmi elles, emmenez-la. Le vieillard se prosterne, baise les pieds du roi. On amène devant lui ces jeunes captives: il ne reconnoît point sa fille parmi elles. Prince, dit-il à Hydaspe, tout pénétré de douleur, ma fille n'est point parmi celles-ci. Vous voyez mes dispositions, répond Hydaspe. Si vous trouvez pas votre fille, accusez-en la fortune. Vous pouvez vous convaincre, par vos propres yeux, qu'il n'y a point ici d'autre captive. Le vieillard se meurtrit le visage, verse un torrent de larmes, promène ses yeux sur l'assemblée, et se met à courir tout-à-coup comme un furieux. Il va droit aux autels: du bord de son manteau fait comme un lien, qu'il passe au col de Théagènes, et le traîne, en criant de toutes ses forces: Je te tiens, scélérat! je te tiens, sacrilège! Les gardes font des efforts inutiles pour l'arrêter et lui arracher Théagènes. Il le serre, l'embrasse étroitement, et vient à bout de le conduire devant Hydaspe. Prince, dit-il, voilà celui qui m'a ravi ma fille, celui qui a porté la désolation chez moi, qui a enlevé, du milieu du temple de Delphes, celle qui faisoit toute ma joie: je le trouve aujourd'hui au pied des autels, comme s'il étoit pur et sans tache.

Toute l'assemblée est émue des paroles du vieillard, qui sont une énigme pour elle: son action cause le plus grand étonnement. Hydaspe le prie de s'expliquer plus clairement. Ce vieillard étoit Chariclès: il cachoit la véritable naissance de Chariclée, dans la crainte que, dans son exil, ayant manqué aux lois de la pudeur, elle ne lui fit des ennemis de ses véritables parens. Il raconte d'abord succinctement tout ce qui ne peut lui nuire. Prince, j'avois une fille, dont la beauté et la vertu pourroient attester ce que je dis. Elle étoit vierge, prêtresse de Diane à Delphes. Ce beau Thessalien est venu à Delphes, pour offrir un sacrifice solennel, à la tête d'une théorie; il a enlevé, pendant la nuit, ma fille du milieu du temple et du sanctuaire d'Apollon; il a outragé le dieu de vos pères, Apollon, le même que le Soleil, et il doit être réputé coupable de sacrilège, même envers vous. Un faux-prêtre de Memphis lui prêta son ministère pour commettre ce forfait. J'ai été en Thessalie; j'ai demandé vengeance à ses concitoyens: ils l'ont abandonné à ma discrétion, comme un scélérat et un impie. Conjecturant qu'il s'étoit enfui à Memphis, patrie de Calasiris, j'y ai passé. J'ai trouvé Calasiris mort, digne châtiment de sa perfidie. Thyamis, son fils, m'a appris ce qu'étoit devenue ma fille; il m'a dit qu'elle avoit été envoyée à Syène vers Oroondates. Je n'ai pu me rendre à Syène, ni auprès d'Oroondates: j'ai été fait prisonnier à Eléphantine. Vous me voyez devant vous, suppliant et cherchant ma fille. Ayez pitié d'un père malheureux; consultez votre cœur; souvenez-vous que c'est Oroondates lui-même qui vous parle en ma faveur. A ces mots il se tait, et ses larmes coulent en abondance.

Hydaspe, s'adressant alors à Théagènes: Que répondez-vous, lui dit-il?—Tout ce que cet homme dit est vrai. Oui, je suis coupable envers lui de rapt et de violence; mais je suis votre bienfaiteur.—Rendez-lui donc un bien qui ne vous appartient pas. Votre vie est dévouée aux dieux; vous devez être immolé comme une victime pure et sans tache, et non comme un coupable frappé du glaive de la justice.—Le châtiment doit retomber, non sur celui qui a commis le crime, mais sur celui qui en profite. Or, c'est vous qui en profitez; rendez-la donc vous-même, à moins qu'il ne la reconnoisse aussi pour votre fille. Cette scène met tous les spectateurs hors d'eux-mêmes. Sisimithrès, après quelques momens de réflexion, se rappelle son entrevue avec Chariclès. Il attendoit que la divinité répandît quelques lumières sur toute cette affaire. Il court vers Chariclès, l'embrasse: Celle que vous regardez comme votre fille, lui dit-il, celle que je vous remis autrefois entre les mains, vit encore: elle est reconnue des auteurs de ses jours.

Chariclée sort de la tente: elle oublie la timidité et la pudeur si naturelles à son sexe et à son âge. Transportée hors d'elle-même, elle se jette aux pieds de Chariclès: O mon père! lui dit-elle, ô vous que je ne respecte pas moins que ceux qui m'ont donné le jour, traitez-moi comme vous voudrez; je suis criminelle, parricide; n'examinez pas si je n'ai fait que suivre la volonté des dieux, si je n'ai fait qu'obéir à leurs inspirations.

Persine, d'un autre côté, embrasse Hydaspe: Oui, prince, lui dit-elle, croyez que tout est ainsi; sachez que ce jeune Grec est l'amant de notre fille. Chariclée venoit de lui révéler, quoique avec beaucoup de peine, le secret de son amour. Le peuple fait éclater sa joie par des cris et des danses. Les hommes de tout âge et de toute condition célèbrent cet évènement par leurs transports: ils n'entendent pas ce qui se dit, mais ils en jugent par ce qui est arrivé à Chariclée. Eclairés peut-être par quelque divinité, qui s'étoit plue à ménager ce dénouement, ils soupçonnent la vérité. On voit au milieu de cette assemblée les contrastes les plus frappans. On voit éclater la joie et la douleur, les ris se mêler aux sanglots; la plus affreuse situation se change en fête; on voit dans la joie et l'alégresse ceux qui étoient dans la douleur et le désespoir. Les uns trouvent ce qu'ils ne cherchoient point; les autres perdent, sans espérance, ce qu'ils espéraient trouver. On s'attendoit à voir le sang couler sur les autels, et on n'y offre que des victimes pures et innocentes.

O le plus sage des hommes, dit Hydaspe à Sisimithrès, que faut-il faire? Ne pas immoler des victimes aux dieux est une impiété. Leur immoler des personnes, dont l'arrivée ici est un de leurs bienfaits, en est une autre aussi criante. Prince, lui répond Sisimithrès en langue éthiopienne, pour être entendu de tout le monde, une joie excessive obscurcit les lumières des hommes les plus sages. Depuis long-tems vous deviez comprendre que les dieux n'agréent point de pareils sacrifices. C'est au pied même des autels, c'est sous le couteau sacré qu'ils vous font reconnoître Chariclée pour votre fille. Du milieu de la Grèce, ils ont amené ici, comme par miracle, celui qui l'a élevée: ce sont eux qui ont effrayé ces chevaux, ces taureaux qui ont suscité ce tumulte. Ils veulent nous faire entendre qu'il ne faut leur présenter que des sacrifices dignes d'eux. Pour mettre le comble à leurs bienfaits, ils vous amènent dans ce jeune Grec, l'époux de votre fille, comme un flambeau dont la lumière doit éclairer le dénouement de cette grande pièce. Ne fermons pas les yeux sur les merveilles de la Divinité; secondons ses desseins: abolissons pour jamais la coutume d'immoler des hommes.

Sisimithrès prononce ces mots d'une voix claire et haute, pour être entendu de tout le monde. Hydaspe, qui savoit la langue vulgaire, prenant Théagènes et Chariclée: Vous tous, dit-il, qui êtes ici présens, nous ne pouvons nous empêcher de reconnoître l'influence des dieux dans tout ce que nous venons de voir. Leur résister est un crime: en présence des dieux, dont tout ceci est l'ouvrage, en présence de vous tous, qui vous montrez si dociles aux volontés du ciel, j'unis ces deux amans par les liens de l'hymen. Puisse-t-il naître d'eux des enfans qui les resserrent encore! Mais, occupons-nous des devoirs de la religion, et sanctifions cette alliance par des sacrifices.

Tous les spectateurs applaudissent; des acclamations se font entendre de tous côtés en signe d'approbation. Hydaspe s'approche de l'autel, et avant de commencer le sacrifice: Soleil s'écrie-t-il, et toi Lune, divinités protectrices de cet empire, s'il est vrai que vous approuviez l'hymen de Théagènes et de Chariclée, ils peuvent vous offrir des sacrifices. En même-tems il prend sa mître et celle de Persine, symbole du sacerdoce, met l'une sur la tête de Théagènes,et l'autre sur celle de Chariclée.

Chariclès alors rappelle l'oracle rendu autrefois à Delphes, que l'événement réalisoit sous ses yeux, et dont il pénètre alors le sens. Voici ce que disoit cet oracle: Ils arriveront dans un pays brûlé par le soleil; des couronnes placées sur des têtes noires, seront la récompense de leur vertu sans tache.

Les deux époux, couronnés de mitres blanches, revêtus du sacerdoce, font un sacrifice à la lueur des flambeaux, au bruit des flûtes et des instrumens. Ils se rendent ensuite à Méroë. Hydaspe et Théagènes sont sur un char, traîné par des chevaux; Sisimithrès et Chariclès sur un autre: des bœufs blancs mènent Chariclée et Persine. Le bruit des applaudissemens et des acclamations retentit autour d'eux. Ils vont célébrer l'hyménée dans la ville avec plus de pompe et de solennité.

Ainsi finissent les aventures de Théagènes et de Chariclée. L'auteur est Héliodore, phénicien, d'Emèse, de la race du Soleil, fils de Théodose.

Fin du Dixième et Dernier Livre.


NOTES

Quoi! des notes hérissées de grec et de latin à la suite d'un roman! L'auteur est sans doute quelque savant en us, qui se croit encore au quinzième siècle, où l'explication de quelques phrases latines et grecques, étoit regardée comme un prodige de science, et un brevet d'immortalité.—Je ne suis pas un savant en us. Je me croirois trop heureux de les valoir, ces savans, qui ont rendu tant de services aux lettres, et que notre reconnoissance aujourd'hui persiffle et tourne en ridicule si injustement. Le règne des philosophes du dix-huitième siècle entièrement anéanti, les épouvantables scènes qui ont signalé cette destruction, ne me permettent pas de douter que je ne suis au commencement du dix-neuvième.—Quelle est votre folie d'insérer dans votre traduction des notes qui peuvent devenir des notes de réprobation, et empêcher d'acheter votre ouvrage?—Dites-moi, ces notes vous empêcheront-elles de l'acheter?—Non; je supposerai qu'elles n'y sont pas; je me garderai bien d'y jeter les yeux.—Vous pensez donc que bien peu de personnes auront le bon esprit d'en faire autant que vous?—Enfin, pourquoi surcharger votre ouvrage de choses qu'on ne lira pas?—Je pense bien, comme vous, que la plus grande partie des lecteurs ne les regarderont pas, et c'est pour cela que je les ai rejetées à la fin du dernier volume. Mais, sur trente, n'y en eût-il qu'un qui les lût, c'est pour celui-là que je les ai mises; comme il m'est arrivé de contredire en plusieurs endroits la traduction latine et la traduction française qui est en vogue aujourd'hui, j'ai voulu mettre les pièces sous les yeux de quiconque voudra se constituer juge, et le mettre en état de prononcer avec connoissance de cause.


Note 1: A ces affreux monumens de la rage, etc. ἦν δὲ οῦ καθαροῦ πολεμοῦ τὰ φαινὸμενα σὺμβολα. Voici la traduction latine, qui ne me paroît pas rendre le sens du texte. Cœterùm non fuerant justi prælii notæ et indicia. Fuerant n'est point le tems qui convient ici, mais erant. τὰ φαινὸμενα, traduit par notæ ou par indicia, n'est point entendu. καθαροῦ ne peut pas vouloir dire justi. Je le crois employé ici dans le même sens que purus dans le vers 771 du douzième livre de l'Enéïde.

.... Puro ut possent concurrere campo.

Afin qu'ils pussent combattre dans un champ, où rien ne les embarrassât.

Dans le cinquième livre on lit cette phrase: ταχα δὲ ποῦ καὶ τἧς ἀνθρὼπου φυσέως ἀμιγὲς καὶ κἀθαρον τὸ χαῖρον οὐκ ἐπιδεχομὲνης. La nature de l'homme ne pouvant peut-être pas goûter un plaisir pur et sans mélange. Le traducteur latin rend bien ici κὰθαρον par meram; et je suis étonné qu'il ne l'ait pas entendu dans la première phrase; en voici le mot-à-mot: les choses que l'on voyait, n'étoient pas les signes d'une guerre seule, parce que les débris d'un festin y étoient mêlés.

Note 2: Tu vois ceci... S'il ne m'a pas servi, etc. εἱς δεῦρο ἤργησεν ὑπὸ ῆτς σῆς ἀναπνὼης ἐπεχὸμενον. Il a été jusqu'ici oisif, retenu par ton souffle. Cette expression m'a paru hasardée. Je n'ai pas cherché à rendre l'image qu'elle présente, parce qu'elle ne m'a point paru naturelle. Je ne conçois pas comment le souffle peut arrêter un poignard. On trouve dans Héliodore quelques autres passages qui paroissent recherchés. Tel m'a semblé encore le passage suivant.

Note 3: Prends pitié de ces cheveux blancs. φεῖσαι πολιῶν αἵ τὲ σὲ ἀνὲθρεψαν, Epargne ces cheveux blancs qui t'ont nourri. Je ne sais comment des cheveux peuvent nourrir. J'ai mis dans la phrase précédente l'idée que renferme celle-ci, parce que cette idée est belle, touchante, puisée dans la nature.

Note 4: A peine est-il au rivage, etc. οὒπω δὲ τῆς ἀποβαθρας ἀκριβῶς κειμὲνης, la planche pour descendre n'étant pas encore bien posée. J'ai cru devoir me contenter d'un à-peu-près, sans, m'attacher à la lettre, parce que je n'ai rien vu à peindre.

Note 5: Dont il s'étoit dégoûté, etc. ἐπειδὴ κυρτοὺμενην ἀυτῃ τὴν παρείαν ἐν τοῖς ἀυλημασιν εἶδς, καὶ πρὸς τὸ βιαίον τῶν φυσημὰτων ἀπρεπὲστερον ἐπὶ τὰς ῥινας ἁνισταμὲνην, τὸ τε ὄμμα πιμπραμενον καὶ τῆς ὀικείας ἒδρας εξωθούμενον. Lorsqu'il eut vu ses joues s'enfler en jouant de la lyre, s'élever hideusement vers son nez à force de souffler, et son œil enflammé, chassé de sa place ordinaire. Je n'ai pas cru devoir entrer dans le détail de la difformité d'Arsinoë. L'image ne m'a point paru assez gracieuse pour chercher à en rendre tous les traits avec une exactitude scrupuleuse.

Note 6: Vous paroîtrez moins demander, etc. καὶ ἐμοὶ δοκειτε, τοῖοιδε ὁντες, οὐκ άκόλους ἁλλ' ἄορας του καὶ λεβητας ἀιτησειν. Vous me paroissez, étant tels, devoir demander, non des morceaux de pain, mais des trépieds et des vases; ou bien comme ἄορας signifie encore femme, mais des femmes et des trépieds. Quelque signification que l'on donne à ἄορας, je crois qu'ici il désigne les récompenses que l'on donnoit aux vainqueurs dans les jeux.

On trouve dans l'Odyssée, livre P, vers 222:

ἀιτίζων ὰκόλους, ουκ ἄορας οὐδε λεβήτας.

Demandant des morceaux de pain et non des trépieds ni des vases, ou, non des femmes ni des vases.

On ne peut douter qu'Héliodore n'ait fait allusion au vers d'Homère. Dans Homère il est question d'un mendiant qui ne demande que des morceaux de pain, et ne pense guère à demander les prix des vainqueurs aux jeux publics. Ainsi le sens du vers d'Homère n'est pas équivoque; mais, dans Héliodore, que veut dire Cnémon? entend-il que Théagènes et Chariclée n'auront jamais l'air de mendians? que leur bonne mine, même sous les haillons de la misère et de l'indigence, les trahira, et qu'on verra bien que ce ne sont pas des morceaux de pain qu'ils demandent? Dans celte supposition, il faudroit, je crois, prendre ἄορας κὰ λεσητας pour une expression proverbiale, dont le sens seroit, qu'ils portent leurs vues plus haut. Il seroit possible encore que ces mots renfermassent une espèce de calembourg, une contre vérité, et que Cnémon voulût dire: on verra bien que des amans aussi beaux et aussi passionnés ne cherchent pas des femmes, et alors on donneroit à ἄορας la signification de femmes; mais ce sens ne me paroît point naturel: le traducteur anonyme, dont l'ouvrage a été réimprimé en l'an 4, et que j'ai sous les yeux, s'est tiré de toute espèce d'embarras, en ne traduisant point cet endroit, ainsi que plusieurs autres, comme je le ferai voir dans la suite de ces notes.

Note 7: La nuit approchoit. καὶ ουν μὲν ὠρα περὶ βούλυτον ἡδὴ. Le latin dit: et jam exequendi consilii tempus erat. Il étoit tems d'exécuter son dessein. Je ne sais comment le traducteur a expliqué le texte pour y trouver ce sens; mais il m'en présente un bien différent: voici mot-à-mot ce qu'il veut dire, selon moi: il étoit l'heure où l'on détache les bœufs de la charrue. Cette façon de parler se rencontre fréquemment dans Homère et dans les autres écrivains grecs.

Note 8: Si vous me voyez revêtu, etc. La phrase grecque est plus énergique, en ce que l'anthitèse est mieux marquée. δυστυχήματα το λαμ' προν μετοῦτο σχῆμα μετημφίασε. Mes malheurs m'ont revêtu de cette robe brillante. Il faut cependant convenir que cette pensée, et sur-tout la manière dont elle est exprimée, a quelque chose de recherché, et qui sent un peu le bel-esprit.

Note 9: Les Troyens n'en souffrirent, etc. Ιλίοθεν μὲ φέρεις, καὶ σμῆνος κακῶν, καὶ τὸν ἐκ τοῦτων βόμβόν ἀϖείρον επισέαυτον κινεῖε. Vous me rapportez de Troie. On peut expliquer ce passage autrement; mais le sens sera toujours le même, Les Grecs ne souffrirent pas plus en revenant de Troie. Les Grecs disoient ἱλίας κακῶν, pour dire des maux sans nombre. Le traducteur anonyme n'en dit pas un mot. Vous excitez contre vous un bourdonnement sans fin. Je crois qu'il faudroit mieux dire: ils retentiront long-tems à vos oreilles. J'aime d'autant mieux cette traduction, que le texte, par βόμβόν, me semble faire allusion au bourdonnement des abeilles, dont il a donne l'idée par le mot σμῆνος qui précède, et qui veut dire proprement un essaim d'abeilles.

Note 10: Ceci est un épisode, etc. ἐϖεισόδιον δὴτουτο οὐδὲν, φάσι, πρὸς τὸν Διονύσον ἐϖεισκυκλήσας. Vous avez introduit cet épisode, qui, comme on dit, n'a aucun, rapport à Bacchus.

Note 11: Il partoit de ses yeux, etc. La phrase grecque me paroît belle et remarquable; elle rappelle les chaînes d'or que les anciens donnoient à Mercure. ἀφυκτὸν τίνα καὶ ἀπρόσμαχον ἐταρίας σαγήνην ἐκ τῶν ὀφθαίλμων ἐπεσύρετο. Elle traînoit un filet de coquetterie, partant de ses yeux, auquel il étoit impossible de résister et d'échapper. J'aurois désiré pouvoir rendre cette métaphore; ne le pouvant pas, j'ai été obligé d'en substituer une autre.

Note 12: J'opposai long-tems, etc. ἐπὶ πολυ τε τοις σώματος ὀφθάλμοις τοὺς τῆς ψύχης ἀντιστήσας. Ayant opposé long-tems les yeux de l'ame aux yeux du corps. Antithèse qui m'a paru froide, puérile, de mauvais goût, que je n'ai cherché ni à rendre, ni à suppléer.

Note 13: Les eaux tombées du Ciel, etc. θίγειν προσηνέστατος. Un des traducteurs d'Homère prétend que ces mots veulent dire que les eaux du Nil sont flexibles au toucher; mais cette pensée me paroît niaise. Des eaux sont toujours flexibles, à moins qu'elles ne soient gelées. Je crois que προσηνέστατος θίγειν veut dire, douces au toucher. Les eaux du Nil, à sa source, ne sont pas douces au toucher, parce qu'elles sont brûlantes; mais en Egypte, elles ne sont que tièdes. Je n'ai vu d'abord dans ces mots qu'une répétition de ϖιεῖν γλυκυτατος et je ne les ai point rendus; mais je crois que j'ai eu tort, et qu'ils veulent dire qu'on peut s'y baigner.

Note 14: Elle tourne contre moi, etc. τοῖς ἓμοῖς, τὸ τοῦ λόγου, καὶ ἐμου κεχρήται ϖτέροις. Elle se sert contre moi, comme on dit, des aîles que je lui ai données. Il faut faire attention que ἐμοῖς ϖτέροις ne veut pas dire mes aîles, comme le dit le latin, mais les aîles qu'elle a reçues de moi.

Note 15: Les théories, chez les Grecs, étoient des députations plus ou moins nombreuses, plus ou moins magnifiques, que les villes de la Grèce envoyoient, à certaines époques, à Delphes, à Délos, à Olympie, etc. Le but de ces théories était ordinairement d'offrir un sacrifice, de remplir quelque devoir de religion. On trouve dans le soixante-seizième chapitre des voyages du jeune Anacharsis, une description magnifique des différentes théories qui se rendoient à Délos, pour célébrer des fêtes en l'honneur d'Apollon.

Note 16: Sur son visage étoit peint, etc. ἡ ῥίς ἐνεϖαγγελία θὺμου. Son nez annonçoit son courage. On trouve dans le dix-huitième vers de la première idylle de Théocrite, quelque chose de semblable. ........... ἔντιγε πικρος καὶ οἱ ἄει δριμεῖα χολὰ ποτὶ ρίνι καθήται. Il est acariâtre, et toujours une humeur aigre est assise sur son nez. Les anciens, comme on le voit par ces deux exemples, croyoient que les affections de l'ame se peignoient sur le nez.

Note 17: Déjà les courtisannes, etc. ἠδὴ δὲ ὄσαι δημὼδεις γυναῖκες μὴλοις τε καὶ ἄνθεσίν ἔβαλλον, εὐμενείαν απ' ἀυτου τίνα, ὡς ἑδοκοῦν, ἐφελκὸμεναι. Déjà les femmes publiques lui jetoient des fruits et des fleurs, s'attirant, comme elles le croyoient, sa bienveillance. C'étoit, chez les anciens, un genre d'agacerie, dont il est parlé dans Aristénète, Lucien, et particulièrement dans le vers 85 de la cinquième idylle de Théocrite.

βὰλλει καὶ μὰλοισι τὸν αἵπολον ὰ κλεαρίστα.

Cléariste jette des fruits au chevrier.

Il n'est personne qui ne se rappelle ces deux vers de l'églogue troisième de Virgile:

Malo me galathea petit, lasciva puella,
Et fugit ad salices, et se cupi antevideri.

La folâtre Galathée me jette un fruit, s'enfuit vers les saules, et veut être vue avant d'être cachée.

Note 18: Mais votre fille étoit un astre, etc. τὴνδε κορὼ νι δα τῆς πομπῆς καὶ ὄφθαλμον ἀληθῶς τὴν σὴν θυγὰτερα γνωρίζοντες. Reconnoissant votre fille comme le complément et véritablement l'œil de la fête. J'ai substitué, comme on voit, une autre métaphore à celle d'Héliodore. On trouve dans le dernier livre, vers la fin, cette phrase. νῦν τὴν κορὼνιδα τῶν ἀγὰθων καὶ ὥσπερ λαμπὰδιον δρὰματος τὸν νὺμφιον τῆς κορῆς τοῦτονι τὸν ξὲνον νεανίαν ὰναφῃνὰντες. Ayant montré aujourd'hui, pour complément de biens, et comme flambeau de cette pièce, ce jeune étranger, époux de votre fille. On voit que, dans ces deux phrases, κορὼνις a le même sens, et qu'il veut dire complément.

Κορὠνις en grec, et coronis en latin, signifie une marque en forme de V ou de 7, que l'on ajoutoit à la fin d'un ouvrage qui étoit terminé. C'est pour cela que Martial a dit, liv. 5, épigramme première:

Si nimius videor serâque coronide longus
Esse liber.

Note 19: Cet homme ne nous permet pas, etc. οὖτος τἠν ἀπὸ ξὺλου κλὴσιν ἥκειφὲρων. Cet homme vient apportant une invitation avec le bâton. Je me suis contenté de prendre l'idée de l'auteur, et j'ai négligé le sens littéral.

Note 20: Je ne vous parlerai point des danses, etc. τὴν ὲνὸπλιον τῶν ὲφηβῶν καὶ πυῤῥιχιον ὀρχὴσιν. De la danse armée et pyrrhique des jeunes gens. Dans la première, le danseur étoit couvert d'une armure; la seconde étoit ainsi appelée, parce que Pyrrhus en étoit l'inventeur.

Note 21: Il se lève à l'instant. ὥσπερ οἱ θησαυρῳ προστυχοντες, comme ceux qui trouvent un trésor.

Note 22: Ses yeux noyés de larmes, etc. καὶ τὸ φλὲγον βλὲμματος, κὰθαπερ ὕδασιν ἐῳκει τοῖς δὰκρυσιν ἀποσβενυμὲνῳ. Le feu de ses regards sembloit éteint par ses larmes, comme avec de l'eau. J'ai cru devoir ne saisir que l'idée du texte, la présenter clairement, noblement; et, pour y arriver, j'ai laissé κὰθαπερ ὕδασιν.


NOTES DU SECOND VOLUME

Note 23: Que les Oplites paroissent. ὀπλίται étoient des hommes revêtus d'une armure pesante, qui consistait ordinairement en un casque, une cuirasse, un bouclier, une pique et une épée. Comme je ne pouvois traduire le mot grec que par une longue périphrase, j'ai hasardé le mot Oplite. On le trouve bien dans les voyages du jeune Anacharsis; mais il emporte avec lui l'idée de soldat, comme cher nous le mot fusilier ne désigne pas tout homme armé d'un fusil, mais un soldat armé d'un fusil. Ici le mot Oplite ne désigne qu'un homme revêtu d'une armure pesante.

Note 24: Elle tressaille, elle bondit etc. ἀλλ' ἐσφὰδαζεν ἡ βὰσις, καὶ ὁι ϖὸδες ἐσκιρτῶν, ὥσπερ, οιμαι, τῆς ψύχης τῳ θεαγὲνες συνεξαιροὐμὲνης καὶ τὸνδρὸμον σὺμπροθυμουμὲνης. Son siège étoit secoué; ses pieds trépignoient, comme si son ame aidoit Théagènes, et accéléroit la rapidité de sa course. On trouvera que je me suis écarté du texte; mais j'ai cru devoir peindre, avant tout, l'état de Chariclée, les divers mouvemens qui l'agitent, en voyant courir son amant, persuadé que c'est-là ce qui fait le mérite d'une traduction, bien plus que de rendre tous les mots du texte. L'anonyme ne dit rien de toute cette phrase. En général, il a changé tout cet endroit; il fait agir ses acteurs comme nos preux chevaliers dans les tournois. On est tout étonné de voir l'antagoniste de Théagènes se prosterner aux pieds de Chariclée; lui demander la permission de disputer le prix. On est étonné d'entendre Chariclée parler le langage des Blanche-fleur et des maîtresses de nos chevaliers de la table ronde.

Note 25: On ne se rassasie point, etc. οὔτε τὸ καθ' ἡδὸνην ἀνυὸμενον, οὐτ' εἱς ἀκὸην ἐρχὸμενον φὲρει πλησμὸνην. Ni ce qui se fait, ni ce qui entre dans l'ouie pour le plaisir, ne porte satiété. Voilà, je crois, le texte mot-à-mot. L'auteur me semble parler de deux sortes de plaisirs, le plaisir physique et le plaisir moral; et je ne trouve pas ce sens dans cette traduction latine: Neque cum fruitur quispiam, neque cum auditu percipit.

Note 26: Le silence nourrit des maux, etc. τρὸφη γὰρ νὅσων σιωπὴ. Le silence n'est pas la nourriture des maux; il est cause que les maux se nourrissent. On trouve dans le Philoctète de Sophocle, vers 975, τρὸφην employé de même.

ἔισειμι πρὸς σε ψίλος, ουκἔχων τρόφην.

Je viens vers vous désarmé, n'ayant plus de nourriture, c'est-à-dire, n'ayant plus mon arc qui me nourrissoit. #/

Note 27: Quelque tems après je le rencontre, περι πληθοὐσαν ἄγοραν. Dans le tems que la place publique est pleine.

Note 28: Ma fille est frénétique. δαιμονᾀν εοικεν. Semble tourmentée par quelque génie mal-faisant.

Note 29: Nous nous sommes précipités, etc. λὸγου θὰττον ἁπελλαγὴμεν. Nous sommes sortis plus vîte que la parole. C'est ainsi qu'on lit dans le premier livre de l'Enéïde, vers 146:

Sic ait, et dicto citiùs tumida æquora placat.

Il dit, et, plus vîte que la parole, il appaise la mer soulevée.

Note 30: Je ne sais comment, etc. ἀφελὸμενος ἔιχεν ἐν κὺστιδι, τοῦ μὴ τὸν χρὸνον λυμὴνᾳσθαι αὐτῃ. Me l'ayant prise, il l'a gardée dans une boîte, pour que le tems ne la gâtât point. ἕνεκα est sous-entendu devant τοῦ.

Note 31: Un espace immense, etc. τοῦ μεσεὺοντος ἀπειροῦ διαστὴματος συνεκδραμεῖν τῃ πτὴσει τὴν θὲαν ένεδρεὺσαντος. Un espace immense, qui étoit au milieu, empêchant ma vue de courir avec son vol. Voilà encore une de ces phrases où l'on voit l'exactitude sacrifiée à l'harmonie. Comme ma traduction m'a paru dire tout ce que dit le texte, et le dire clairement et assez noblement, j'ai cru devoir m'en contenter, sans examiner si tous les mots étoient rendus ou non; et c'est en général d'après ce système-là, que ma traduction est faite.

Note 32: Je les quitte au milieu, etc. πρὸς ἀυλοῖς ὲτὶ καὶ ὀρχὴσεσιν ὄντας. Je les quitte encore tout occupés de flûtes et de danses.

Note 33: Théagènes, guidé par l'Amour, etc. ἐστρατηγεῖ δε θεαγὲνης τὸν ειρὼτικον τοὺτον πὸλεμον. Théagènes conduisoit cette guerre d'amour. Il y a dans le texte quelque chose de joli, qui n'est pas dans la traduction. La pensée n'est pas la même précisément, ni présentée de même. Peut-être auroit-il mieux valu traduire ainsi: Théagènes conduisoit ce bataillon formé par l'Amour.

Note 34: Il s'échappe de mes yeux, etc. καὶ νῳ πλὲον ἡ ὀφθὰλμῳ τοῖς νεοῖς' ἑπιδακρὺσας. Ayant pleuré sur ces jeunes gens, plus par l'esprit que par les yeux. Mauvais jeu de mots, antithèse froide, que je n'ai pas cherché à rendre. On est fâché de trouver dans l'ouvrage d'Héliodore des puérilités semblables.

Note 35: Elle étoit, pour ainsi dire, etc. χαρικλεία μὸνη μοι παραψὺχη, καὶ, ὠς ἔιπεῖν, ἄγκυρα. Chariclée étoit ma seule consolation, et, pour ainsi dire, mon ancre. J'ai substitué une autre métaphore plus usitée en français.

Note 36: Tels étoient les mouvemens, etc. ἡ μεν δὴ πὸλις ἡ Δὲλφων ὲν τουτοῖς ἦν, καὶ ἔδρασὲν ο τι δὴ καὶ ἔδρασὲν. La ville de Delphes étoit dans ces mouvemens, et elle fit ce qu'elle fit. On ne sera peut-être pas fâché de voir comment l'anonyme a rendu cette phrase. Je n'ai parlé jusqu'ici que de choses qu'il n'avoit pas mises; je vais montrer ici un échantillon de sa manière de traduire; ce que je ne ferois pas, si, dans sa préface, il ne disoit pas qu'il croit sa traduction assez fidelle pour être appelée littérale.

Le bruit de notre évasion s'étoit répandu dans la ville; et la renommée, toujours habile à publier les évènemens, avoit annoncé la nouvelle de notre fuite en autant de manières qu'elle a de bouches différentes.

Note 37: Car le jour approchoit. καὶ γὰρ ἀλεκτρὺονες ἡδη τὸ δεὺτερον ἠδον. Car les coqs chantoient pour la seconde fois.

Note 38: Bon, c'est ce qu'il faut. χαρίεν ἔφη, τὸ σὺμμετρον. La proportion est plaisante, dit-il.

Note 39: Sont pères de famille. ὀικοῦ ἀρχοῦσι. Sont chefs de maison. J'ai traduit comme le latin; je crois cependant que le sens ne pourrait être rendu exactement que par l'expression un peu triviale, sont établis.

Note 40: Un nouvel orage, etc. κῦμα, φασιν, ἐπι κῦμα προσεβαλλεν ὁ δαιμων. La fortune, comme on dit, roula flot sur flot.

Note 41: Tu as poussé l'indifférence, etc. ὼς μηδὲ τοῦτο δὴ κοῖνον προσειπεῖν. Au point de ne pas me dire ce que l'on dit à tout le monde.

Note 42: Il coupe aussitôt le cable, etc. ἄλλον χειμῶνα τοῦτον ἐφὲλκεσθαι σφᾶς διατεινομενος. Assurant que c'étoit une seconde tempête qu'ils traînoient. L'anonyme est ici d'une grande exactitude. Notre vaisseau, dit-il, déchargé de cette seconde tempête qu'il traînoit après soi. Je doute qu'on dise d'un vaisseau, qu'il est déchargé d'une tempête, comme on dit qu'il est déchargé de sa cargaison; qu'il traîne une tempête, comme on dit qu'il traîne une barque. Il me semble qu'il étoit permis ici de ne pas être si exact.

Note 43: Désespérée de ne pouvoir, etc. ὡς γὰρ ἁποροῦσαπρὸς τὴν ἔνεργον συμμὰχιαν ἡ χαρικλεια, λὸγον ἐπικοὺρον τῳ θεαγὲνες διετοξεὺσεν, ὰνδριζοὺ φιλτατε, έμβοὴσασα. Car Chariclée, ne sachant comment faire pour secourir efficacement, décocha à Théagènes une parole secourable, ayant crié: SOIS HOMME, MON AMI. Héliodore me semble ici trop recherché, et je crois qu'il a eu tort. La situation est assez intéressante par elle-même, sans que le bel-esprit y mêle ses faux-brillans. L'anonyme ne dit pas un mot de cette phrase.

Note 44: La plus grande peine, etc. ἀλλὰ μοὶ ζημία καὶ μὸχθος ὁ ἀν μη ἐπιτὰττῃ μέγα ῃ μικρον Ισίας ἑκεινη. Voici comme j'explique cette phrase mot-à-mot: Ce que cette Isias ne me commande point, soit que ce soit quelque chose de petit, soit que ce soit quelque chose de grand, est pour moi une peine et une affliction. Je ne sais comment le traducteur latin a expliqué le texte pour y trouver le sens qu'il a mis. Quanquam indè nihil præter muletam et molestiam laboris reportem.

Note 45: Mes affaires exigent, etc. καὶ με, κάθαπερ κῃρυγμα ἡ χρεία πρὸς τὴν εις ἐλλήνας ἐκδημιαν καλεῖ. Le besoin, comme la voix d'un héraut, m'appelle à un voyage dans la Grèce. Comme κηρύγμα m'a semblé ici inutile, pour ne rien dire de plus, je n'en ai tenu aucun compte.

Note 46: Que mes chants, etc. ἀσώμεν ἀυτῳ θρἠνους, καὶγοους ὑπορχηςώμεθα. Chantons-lui des gémissemens, dansons-lui des lamentations. La phrase grecque m'a paru expressive et énergique. J'ai tâché de mettre dans ma traduction la même force et la même énergie.

Note 47: Comment, dira-t-on peut-être, ces choses sont-elles impénétrables, puisqu'elle les pénètre! Critique ridicule et injuste. On ne s'est jamais avisé de blâmer ces vers du Pindare Français:

Qui pourra, grand Dieu, pénétrer
Ce sanctuaire impénétrable,
Où tes saints inclinés, etc.?

On pourroit cependant dire: comment ce sanctuaire est-il impénétrable, si les saints y ont pénétré? D'ailleurs, il y a dans le texte, ἁκινήτα κινοῦσαν; remuant des choses immobiles. Je n'ai pas cru pouvoir rendre cette antithèse mieux qu'en me servant des expressions du grand Rousseau.

Note 48: La divinité ou la fortune, etc. τὸτε δὴπως εἶτε δαιμὸνιον, εἶτε τυχη τίς τ' ἀνθρὼπεια βραβεὑουσα, καίνον ἑπεισὸδιον ἐπετραγωδεῖ τοῖς δρωμὲνοις, ὥσπερ εις ἁνταγὼνισμα δρὰματος ἄρχην ἅλλου παρεισφερουσα. Alors une divinité, ou la fortune, qui règle les choses humaines, ajouta aux choses représentées alors un nouvel épisode, comme si elle eût apporté le commencement d'un autre drame pour rivaliser. Voilà le mot-à-mot de la phrase grecque. On voit que je n'en ai rendu que les idées. Je crains même qu'on ne m'accuse d'avoir passé trop légèrement sur le texte. L'anonyme s'est mis à l'abri d'un pareil reproche. Voici comme il traduit cet endroit: Alors le destin ou la fortune, qui que ce soit qui préside aux choses humaines, fit que le vieillard Calasiris, etc.

Note 49: L'œil des amans reconnoît, etc. ὀξὺ γὰρ τὶ πρὸς πὴνγνωσιν ἐρωτικων ὄψις, καὶ κινήμα καὶ σχῆμα μόνον, κἄν ποῤῥὼθεν ἡ κᾴν εκ νώτων τῆς ομοιοτήτος τήν φαντασιάν παρεστησεν. La vue des amans est perçante pour reconnoître: un mouvement seul, l'extérieur seul, même de loin, même par derrière, leur présente des traits de ressemblance.

Note 50: C'est celui-là même. Il y a dans le grec une expression que le traducteur latin a rendue par mater, et que je n'ai point rendue dans ma traduction; celle expression est μαμμιδιον. Je ne connois en français, pour la traduire, que l'expression triviale, ma petite maman.

Note 51: Cybèle croit que le hasard, etc. ἠ δὲ Κυβέλη τἣν ξυντυχίαν ἄρπαγμα καὶ ὥσπερ ἄγρας ἃρχην ποιησαμενη. Cybèle ayant regardé cette remontre comme un moyen d'enlever et comme un commencement de chasse.