Il laissa entre les deux murs, dans toute leur circonférence, un espace d'environ un demi-plèthre, plein et uni. A l'extrémité il construisit deux murs, qu'il prolongea jusqu'au Nil, et dont la hauteur augmentoit progressivement. Ces deux murs, écartés l'un de l'autre d'un demi-plèthre, occupoient, en longueur, tout l'espace qui séparoit la ville du Nil. Lorsqu'ils furent prolongés jusqu'au bord du fleuve, il facilita l'écoulement des eaux par un conduit qui donnoit entre ces deux murs. Les flots alors, tombant d'un lit élevé, vaste et large, dans un autre incliné, étroit et resserré par des rives que l'art avoit construites, se précipitèrent avec un bouillonnement affreux et un fracas horrible qui retentit au loin.

A ce bruit, à ce spectacle, les assiégés comprennent toute l'horreur de leur situation; ils voient que ces travaux n'ont pour but que de les inonder: ils se disposent à se défendre contre les dangers qui les menacent, dans une ville dont les ouvrages des ennemis, et l'eau qui approche de leurs remparts, les empêchent de sortir. D'abord, ils garnissent d'étoupe et de bitume les fentes des portes; ils affermissent ensuite leurs murs sur leurs fondemens: l'un porte de la terre, un autre des pierres, celui-ci des morceaux de bois, chacun ce qu'il trouve; personne n'est oisif: femmes, enfans, vieillards, tous travaillent. Quand la vie est en danger, les distinctions d'âge et de sexe disparoissent.

Les plus robustes et les plus vigoureux sont occupés à creuser un canal souterrain, qui communique de la ville au fossé des ennemis. Voici comme ils exécutent ce projet. Ils creusent perpendiculairement auprès du mur un puits de la profondeur de cinq orgies (cinq toiles); passant ensuite sous les fondemens de leurs murs, ils conduisent obliquement, à la lueur des flambeaux, une mine jusques sous les travaux des ennemis: derrière les pionniers sont des travailleurs qui prennent les terres, se les transmettent les uns aux autres, et les transportent dans un endroit de la ville autrefois cultivé, où ils élèvent un tertre: ils veulent, en creusant ainsi, faire enfoncer le terrain sous la masse des flots: mais leur travail est inutile. Déjà le Nil a franchi la longueur du canal; déjà les flots remplissent l'espace renfermé entre la ville et le mur élevé par les ennemis. Syène n'est plus qu'une île au milieu des terres, autour de laquelle se balancent les vagues du Nil.

Ce mur résiste pendant quelque tems. La masse des flots qui se succèdent les uns aux autres, grossit à chaque instant, et pénètre jusques dans les fondemens à travers les crevasses d'une terre noire et mouvante, entr'ouverte par les chaleurs excessives de l'été. Déjà le terrain cède à un si grand poids dans les endroits où il est miné, et le mur s'affaisse. Le balancement des crénaux, l'oscillation des guerriers qui défendent les remparts, présagent une ruine prochaine. Aux approches de la nuit, une partie du mur qui est entre les tours, tombe avec fracas. Cependant, l'eau, arrêtée par les décombres, qui excèdent sa hauteur de cinq coudées, ne peut entrer encore dans la ville, mais la menace d'une inondation prochaine. Syène alors retentit de cris de douleur et de désespoir, qui sont entendus des ennemis eux-mêmes. Les habitans élèvent les mains au Ciel, implorent le secours des dieux, la seule espérance qui leur reste: ils conjurent Oroondates de traiter avec Hydaspe.

Le Satrape, contraint de céder à la nécessité, se rend à leurs prières. Mais les flots l'environnent de toutes parts, et il ne peut envoyer personne pour traiter avec les assiégeans. La nécessité lui suggère un expédient. Il écrit une lettre, l'attache à une pierre, et la lance avec une fronde au-dessus des flots[61]. Mais l'espace est trop large, et la pierre tombe dans l'eau: une seconde tentative ne lui réussit pas mieux. Le danger est pressant; il s'agit de la vie de tous les habitans: aussi tous les frondeurs et tous les archers de lancer au-delà des eaux. Enfin les habitans, tendant les mains vers les ennemis, qui, placés sur leurs retranchemens, jouissent du spectacle de leur désespoir, tâchent, par leur attitude suppliante, de leur faire comprendre l'intention de ces archers. Tantôt ils les élèvent vers le Ciel, tantôt ils les mettent derrière le dos, et les présentent aux chaînes, comme des esclaves.

Hydaspe comprend qu'ils lui demandent la vie, et il est prêt à la leur accorder. Un ennemi suppliant éveille les sentimens d'humanité dans un vainqueur magnanime. Mais ces signes ne suffisent pas pour l'assurer de leurs dispositions; il en veut des preuves certaines. Il avoit des barques qui flottoient sur le fleuve; il les fait descendre le canal. Lorsqu'elles sont arrivées à l'enceinte, il les fait approcher du bord, en choisit dix nouvellement construites, y embarque des archers et des frondeurs, les instruit de ce qu'ils doivent dire, et les envoie vers les Perses. Ils voguent vers la ville couverts de leurs armes, pour se défendre en cas d'attaque imprévue de la part des assiégés.

Ce fut alors qu'on vit un spectacle nouveau: des vaisseaux voguant d'un mur vers un autre mur, des nautonniers naviguant en terre ferme, des barques traversant des plaines qu'avoit sillonnées le soc de la charrue: prodige étonnant que n'avoit pas encore montré la guerre, si féconde en miracles. Des guerriers moulés sur des vaisseaux, s'avancent vers d'autres guerriers postés sur des remparts, et sont près d'engager un combat à-la-fois naval et terrestre.

A la vue de ces barques et de ces navigateurs armés, voguant vers le côté où le mur est renversé, les habitans sont frappés de stupeur: tout ce qu'ils voient redouble leur effroi; ils doutent s'ils viennent comme amis ou comme ennemis: tout est suspect, tout alarme dans un danger extrême. Ils lancent sur eux une grêle de traits et de flèches du haut des murs. Prolonger son existence de quelques heures, semble un avantage à des malheureux réduits au désespoir. Ils tâchent moins de les atteindre avec leurs traits, que de les écarter de leurs murs. Les Ethiopiens ripostent: soit qu'ils soient plus habiles, soit qu'ils ne s'apperçoivent pas de l'intention des Perses, ils en atteignent plusieurs; quelques-uns même, frappés d'un coup mortel et subit, tombent du haut des murs dans les flots.

Le combat alloit s'engager et devenir sanglant. Les uns ne vouloient qu'empêcher les ennemis d'approcher de leurs murs; les autres se défendoient avec fureur. Un des principaux de Syène, déjà avancé en âge, arrive sur les remparts: Insensés! s'écrie-t-il, est-ce la crainte du danger qui obscurcit votre raison? Quoi! des hommes que nos prières appellent à notre secours, qui y viennent contre vos espérances, vous les éloignez! S'ils viennent comme amis, vous offrir la paix, c'est pour vous sauver; et s'ils viennent comme ennemis, laissez-les approcher: vous les vaincrez plus facilement. Environnés d'eau comme vous êtes, et de cette multitude immense d'ennemis, que gagnerez-vous à tuer ceux-ci? Recevons-les plutôt dans la ville, et voyons ce qu'ils veulent.

Tous approuvent cet avis: le Satrape lui-même l'adopte; ils abandonnent cette partie du mur, et restent tranquilles. Quand l'espace entre les tours ne fut plus occupé, et que les habitans, en agitant des drapeaux, eurent fait comprendre aux ennemis qu'ils pouvoient approcher sans rien craindre, les Ethiopiens avancèrent, et, s'adressant de dessus leurs barques aux assiégés, ils leur parlèrent ainsi:[62]

Perses, et vous habitans de Syène, Hydaspe, roi de l'Ethiopie orientale et occidentale, et aujourd'hui le vôtre, sait également subjuguer ses ennemis, et se laisser fléchir par leurs prières. La victoire est le fruit de la valeur, mais la compassion est celui de sa sensibilité. Il doit l'une à son armée; mais il ne doit l'autre qu'à lui. Votre vie est entre ses mains. Fléchi par vos prières, il consent à vous tirer du danger où la guerre vous a précipités, du danger que vous voyez, et dont vous ne pouvez échapper; mais il ne veut point vous fixer les conditions de votre délivrance; il vous laisse les maîtres de les régler. Ce seroit, selon lui, agir en tyran; et il ne veut point irriter la fortune par l'abus de ses faveurs.

Les assiégés répondent qu'ils se soumettent à tout ce qu'Hydaspe voudra ordonner d'eux, de leurs femmes et de leurs enfans; qu'ils lui remettent leur ville, s'ils peuvent la sauver; ce qu'ils n'espèrent point, à moins qu'un Dieu, ou Hydaspe lui-même, ne leur présente quelque moyen de salut. Oroondates promet de renoncer à tout ce qui avoit été la cause de cette guerre; d'abandonner la ville de Philes, et les mines de diamans; il demande de ne point être traité avec rigueur, mais la liberté de s'en aller avec sa garnison, il ajoute qu'Hydaspe montrera son humanité dans toute son étendue, en ne l'inquiétant point, mais en le laissant se retirer avec ses troupes à Eléphantine; que d'ailleurs il lui est indifférent de périr ou de n'échapper du danger présent, que pour perdre la vie par les ordres du roi de Perse, qui ne manquera pas de l'accuser d'avoir livré ses guerriers; que même il aime mieux périr d'un genre de mort ordinaire, que d'expirer victime de la barbarie d'un prince cruel, qui plaira à imaginer des tourmens pour le faire souffrir davantage.

Il prie encore les Ethiopiens de recevoir dans leurs barques deux Perses, pour les envoyer à Eléphantine, promettant de se rendre, si ceux qui s'y trouvoient, vouloient recevoir la loi du vainqueur. Les députés se retirent, emmènent avec eux deux Perses, et rapportent tout à Hydaspe. Ce prince ne put s'empêcher de rire de la folie d'Oroondates, qui vouloit discuter les conditions dans un moment où sa vie et sa mort dépendoient d'un autre. Il ne faut pas cependant, dit-il, que tant de gens soient victimes de l'extravagance d'un seul. Il laisse aller à Eléphantine les deux Perses envoyés par Oroondates, sans rien redouter de ce que pourroient entreprendre les troupes rassemblées dans cette ville. Il ordonne ensuite de fermer l'embouchure par laquelle les eaux du Nil couloient dans le canal, et de pratiquer un écoulement dans les retranchemens, afin que les eaux du fleuve ne venant plus dans le canal, celles qui y étoient, se retirant, le terrein séchât autour de la ville, et s'affermit sous les pas.

Les Ethiopiens obéissent à leur roi, et mettent à l'instant la main à l'œuvre; mais la nuit, qui survint, les obligea d'interrompre leurs travaux, et de remettre au lendemain à les achever.

Cependant, les assiégés n'oublient rien pour se mettre à l'abri du danger. Trompés agréablement dans leur attente, ils ne désespèrent plus de leur salut. Les uns continuent de creuser le souterrain: déjà ils approchent des retranchemens des ennemis; ils mesurent de l'œil l'espace qui les en sépare, et jugent qu'ils n'ont plus à creuser que la longueur d'un schœnix; d'autres relèvent, à la lueur des flambeaux, la partie du mur écroulée; les pierres éboulées dans la ville leur fournissent des matériaux suffisans pour ce travail.

Ils se croyoient en sûreté, lorsqu'un accident vint jeter la terreur parmi eux. Vers le milieu de la nuit, une partie du retranchement, que les Ethiopiens avoient commencé à percer le soir, s'éboula tout-à-coup; soit que la terre ramassée en cet endroit, fût molle et sans consistance, et qu'étant abreuvée d'eau, elle se fût affaissée; soit que les ennemis, en détachant de la terre du parapet, l'eussent rendu trop foible pour résister à là masse des eaux, qui grossit pendant la nuit, et élargit peu-à-peu le passage, soit qu'on aime mieux l'attribuer aux dieux, le fracas fut tel qu'il jeta l'épouvante dans tous les cœurs. Les assiégés et les assiégeans en ignoroient également la cause; mais les uns et les autres croyoient que la plus grande partie des murs et de la ville étoit renversée.

Les Ethiopiens, en sûreté dans leur camp, restent tranquilles, en attendant le jour qui devoit les éclairer sur cet évènement. Mais les assiégés courent de tous côtés dans la ville et sur les murs. Chacun se voyant sans danger, croit que la désolation est ailleurs. Enfin le jour paroît et fixe leur incertitude; ils voient le retranchement entr'ouvert, et l'eau s'écoulant à flots pressés.

Les Ethiopiens bouchent cette ouverture avec des planches attachées les unes aux autres, soutenues en dehors avec de grosses poutres de bois; ils y entassent des fascines, qu'ils apportent, les uns du rivage, et les autres sur des barques. C'est ainsi que l'eau s'écoula; mais le terrain entre le camp et la ville étoit impraticable: ce n'étoit plus qu'une boue molle, une vase humide, dont la surface paroissoit sèche et solide, mais où les pieds des hommes et des chevaux enfonçoient également.

On passe ainsi deux ou trois jours; les portes de la ville sont ouvertes. Les Ethiopiens laissent reposer leurs armes: tout dans leur camp retrace l'image de la paix; c'est une véritable trêve conclue par un accord tacite de part et d'autre: aucun des deux partis n'établit de sentinelles. Les habitans se livrent au plaisir et à la joie. La fête la plus solennelle dans l'Egypte, la fête du Nil, arriva dans cet intervalle: elle se célèbre ordinairement vers le solstice d'été, lorsque les eaux du Nil croissent. Il n'en est point de plus auguste ni de plus solennelle en Egypte. En voici la cause:

Les Egyptiens regardent le Nil comme un dieu, et le plus puissant des dieux. Ils voyent en lui le rival du ciel. Chaque année, à des époques fixes, sans neige, sans pluie, leurs moissons sont arrosées par ses eaux. Telle est l'opinion de la multitude, et voici les motifs de son respect pour le Nil. Pour entretenir la vie de l'homme, il faut, selon les Egyptiens, la réunion du sec et de l'humide. Ils prétendent que tous les principes de l'existence sont contenus dans ces deux élémens. L'élément humide produit le Nil, et l'élément sec, leur pays. Voilà ce qui est connu du public.

Mais les prêtres, et tous ceux qui sont admis aux mystères, changent la signification des mots: ils désignent par Isis la terre, et le Nil par Osiris. La déesse gémit de son absence, le reçoit avec transport; elle pleure encore quand elle ne le voit plus. Elle abhorre Typhon comme un ennemi implacable. Les personnes versées dans la physique et la théologie, ne dévoilent pas aux profanes le sens caché sous ces allégories; elles les débitent comme des fables. Mais le flambeau le plus brillant de la vérité étincelle toujours aux yeux de ceux qui se font initier, et qui sont admis au ministère des autels. Que l'on me pardonne cette indiscrétion: les mystères les plus cachés resteront ensevelis sous le secret le plus impénétrable.

Je retourne au siège de Syène. La fête du Nil étant arrivée, les habitans, au milieu des sacrifices et des cérémonies religieuses, se délassent de leurs fatigues et de leurs maux. Leur ame recueille toutes ses forces pour oublier leurs souffrances et s'élever jusqu'à la divinité.

Oroondates, à la faveur des ténèbres de la nuit et du profond sommeil des habitans, sort de la ville avec toutes ses troupes. Il fait avertir secrètement les Perses de se rendre, à une heure déterminée, à la porte par laquelle il doit sortir. Il recommande à chaque officier de n'amener ni les chevaux ni les bêtes de somme, pour prévenir l'embarras, empêcher le bruit et le tumulte qui pourroient les trahir, de ne faire prendre aux soldats que leur armes, une planche ou une pièce de bois. Arrivés à la porte indiquée, ils jettent dans la vase ces pièces de bois, et les mettent à côté l'une de l'autre. Les derniers les transmettent aux premiers à mesure qu'ils avancent. Oroondates fait passer promptement et facilement ses soldats par-dessus ces planches, comme par-dessus un pont. Il gagne la terre ferme à l'insu des Ethiopiens, plongés dans un profond sommeil, sans précaution, sans sentinelles; il marche avec toute la célérité possible vers Eléphantide, et y arrive sans trouver aucun obstacle.

Les deux Perses qu'il avoit envoyés de Syène à Eléphantide, l'attendoient, comme ils en étoient convenus avec lui: à peine leur a-t-il prononcé le mot d'ordre, qu'il leur avoit donné, que les portes s'ouvrent à l'instant.

Les habitans ne s'apperçurent de la fuite des Perses qu'au point du jour. Chaque habitant ne trouve plus à son réveil les soldats qu'il logeoit. Ils s'assemblent ensuite, et ne doutent plus de leur retraite à la vue du nouveau pont. Ils se croyent perdus sans ressource. Ils s'attendent aux plus vifs reproches de la part d'Hydaspe, d'avoir abusé de sa générosité pour mieux le tromper, et faciliter la fuite des Perses. Ils prennent le parti de sortir tous de la ville, et de se remettre à la discrétion des Ethiopiens, de protester avec serment qu'ils ne se sont apperçus de rien, et de tâcher de les fléchir. Ils se rassemblent tous, sans distinction d'âge, prennent des rameaux, portent les images des dieux dans leurs mains, avec des torches, comme pour leur servir de sauve-garde. Ils avancent vers le camp des Ethiopiens par le pont qu'avoit jeté Oroondates; ils s'arrêtent à quelque distance, tombent à genoux. Tout-à-coup des cris lamentables s'élèvent vers le ciel, et implorent la clémence du vainqueur. Pour attendrir encore les ennemis, ils leur abandonnent les enfans en bas âge, pour les emporter, persuadés que ces innocentes victimes, hors de tout soupçon, réussiront mieux à émouvoir leur pitié. Ces enfans consternés, ne sachant rien, effrayés peut-être des cris qu'ils entendent, fuient loin de leurs parens et de leurs nourrices, les uns se traînant vers le camp ennemi, les autres, balbutiant, sanglottant, forment le spectacle le plus touchant et le plus lamentable.

A cette vue, Hydaspe croit qu'ils viennent implorer une seconde fois sa clémence, reconnoître leur aveuglement, et avouer leur faute. Il leur envoie demander ce qu'ils veulent, pourquoi ils viennent seuls, et que les Perses ne sont pas avec eux. Les Syènois l'instruisent de tout ce qui s'est passé; que les Perses ont pris la fuite, à la faveur d'une fête solennelle qu'ils célébroient: ils protestent qu'ils n'y ont eu aucune part; que, pendant qu'ils étoient occupés des devoirs de la religion, qu'après le banquet sacré, pendant qu'ils donnoient, les Perses se sont échappés; que, quand même ils les auroient vus, ils nauroient pu les en empêcher, étant sans armes contre des hommes armés.

Hydaspe soupçonne que le dessein d'Oroondates est de le surprendre et de lui tendre quelque piège. Il fait approcher les prêtres seuls; il adore les images des dieux qu'ils portent dans leurs mains, pour se faire respecter. Il leur demande s'ils n'ont pas encore quelques renseignemens à lui donner sur les Perses; où ils sont partis; quelles sont leurs forces; comment ils reviendront l'attaquer. Les prêtres répondent qu'ils ignorent leurs projets; mais qu'ils conjecturent qu'ils sont partis à Eléphantine; que la plus grande partie des forces d'Oroondates y est rassemblée; que ce général met toutes ses espérances dans cette armée, et sur-tout dans ses cavaliers, bardés de fer. Ils prient en même-tems Hydaspe d'entrer dans une ville qui lui appartient désormais, et d'appaiser sa colère.

Le roi ne croit pas devoir entrer, pour le moment, dans Syène. Il y envoie deux corps d'Oplites, pour s'assurer s'il n'y a pas quelque embuscade, et pour la garder, s'ils n'y trouvent point d'ennemis. Il renvoie les habitans avec les meilleures espérances: il range ensuite son armée en bataille, pour recevoir les Perses, ou aller au-devant d'eux, s'ils tardent à arriver.

Toutes ses dispositions n'étoient pas encore faites, que ses coureurs viennent lui annoncer que les Perses paroissent en bon ordre. Oroondates avoit fixé à Eléphantine le lieu de rassemblement de ses guerriers. A la nouvelle de l'arrivée subite des Ethiopiens, il avoit été contraint de s'enfermer, avec un petit nombre de troupes, dans Syène. Environné de toutes parts de retranchemens, il avoit demandé et obtenu la vie, et s'étoit rendu coupable de la perfidie la plus noire envers Hydaspe. Il avoit engagé les Ethiopiens à emmener avec eux deux Perses, sous prétexte de les envoyer à Eléphantine consulter ceux qui y étoient, et leur demander à quelles conditions il devoit traiter avec l'ennemi, mais en effet pour les prévenir de se tenir prêts à combattre, lorsqu'il se seroit échappé de Syène. Sa perfidie lui avoit réussi. Il avoit trouvé ses troupes en état de marcher, s'étoit mis à leur tête, et s'avançoit à grandes journées, dans l'espérance de surprendre l'ennemi. Déjà il se montroit, donnant par-tout ses ordres, brillant de l'appareil et du faste persan. Ses armes, enrichies d'argent et d'or, étincellent au loin. Le soleil ne faisoit que de paroître, et ses rayons naissans, tombant sur le visage des Perses, de leurs armes jaillissoient des éclairs qui faisoient de la plaine un océan de lumière.

A l'aile gauche sont les Mèdes et les Perses de nation: devant sont rangés les Oplites; ensuite viennent les archers et les frondeurs, qui, n'étant pas couverts d'une armure complète, doivent être défendus par les Oplites pendant qu'ils lanceront leurs traits[63]. Les Egyptiens et les Lybiens sont à l'aile gauche, avec toutes les troupes étrangères; ils ont aussi avec eux des frondeurs, qui doivent se répandre ça et là, et attaquer l'ennemi en flanc. Le Satrape s'est placé au centre, monté sur un char armé de faulx; à sa droite et à sa gauche est sa phalange, pour le défendre: devant lui sont ses cavaliers caparaçonnés: c'est sur eux, sur-tout, qu'il fonde l'espérance de la victoire.

Cette phalange est composée des guerriers les plus braves de la Perse; c'est un rempart impénétrable à tous les efforts de l'ennemi; voici quelles sont ses armes:

Les guerriers, tous d'élite, tous robustes et vigoureux, couvrent leur tête d'un casque d'une seule pièce, bien fait, qui, connue un masque, représente tous les traits de la figure humaine. Depuis le haut de la tête jusqu'au col, il enveloppe tout, excepté les yeux, dont il laisse le libre usage. Une javeline, plus longue qu'une lance, est dans leur main droite; de la gauche, ils tiennent les rênes de leurs coursiers: à leur côté est un cimeterre. Non-seulement leur poitrine, mais encore le reste de leur corps est cuirassé. Je vais décrire la structure de cette cuirasse.

On taille d'abord, en forme de tétragone, des lames de fer et de cuivre, de la largeur d'un empan; on les adapte ensuite de manière que, dans le sens perpendiculaire et transversale, elles se couvrent les unes les autres; des coutures faites en-dessous les attachent ensemble. Cette cuirasse forme un manteau d'écailles, qui tombe sur le corps, l'enveloppe de toutes parts, sans causer la moindre douleur, et s'applique sur chaque membre, sans en gêner les mouvemens: ils ont aussi des brassarts, qui prennent depuis le col jusqu'aux cuisses, mais qui n'en couvrent point la partie intérieure, qui presse les flancs du coursier. Cette cuirasse résiste à tous les traits, garantit de toutes les blessures: un autre cuissart enveloppe aussi la jambe depuis le talon jusqu'au genou. Une armure presque, semblable couvre aussi le cheval; ses jambes sont garnies; toute sa tête est enveloppée: de dessus son dos pend de chaque coté une cuirasse de fer, qui lui couvre les flancs: par le vide, qu'on a soin de laisser, la légèreté du coursier n'est point gênée.

Ainsi armé et caparaçonné, le cavalier, surchargé d'un si grand poids, a besoin d'aide pour monter à cheval. Au moment du combat, il lâche la bride à son coursier, et fond avec la rapidité du vent sur l'ennemi: on diroit d'un homme de fer, ou d'une statue d'airain vivante. Une pique, dont la pointe dépasse la tête du cheval, est soutenue par un anneau attaché à son cou; l'autre extrémité est suspendue au pommeau de la selle. Dans les combats, elle arme la main du cavalier, qui, en la dirigeant, en seconde l'effort, et redouble la violence du coup qu'elle porte: aussi perce-t-elle tout ce qu'elle rencontre, et souvent deux ennemis en même-tems.

A la tête d'une armée ainsi rangée, soutenue de cette cavalerie, le Satrape marche au-devant d'Hydaspe. Le fleuve est derrière, pour que les Ethiopiens ne puissent environner son armée, moins nombreuse que la leur.

Hydaspe avance à sa rencontre. A l'aile droite des ennemis, composée des Mèdes et des Perses, il oppose les habitans de Méroë, guerriers armés de toutes pièces, et accoutumés à combattre de pied ferme. Les Troglodytes, et les habitans des pays voisins des climats où naît la cinnamome, légèrement armés, vîtes à la course, habiles à lancer des traits, sont opposés aux frondeurs et aux archers d'Oroondates. Hydaspe, ayant appris que le général Perse mettoit beaucoup de confiance dans sa cavalerie bardée de fer, se place lui-même au centre avec les éléphans chargés de tours: devant eux il range les Blemmyes et les Serres, pesamment armés, et les instruit de ce qu'ils ont à faire pendant l'action.

On lève les drapeaux de part et d'autre, et on donne le signal du combat: du côté des Perses, les trompettes retentissent, et du côté des Ethiopiens les tambours et les timballes. Oroondates conduit sa phalange à l'ennemi en poussant de grands cris. Hydaspe ordonne à ses soldats de s'avancer à petits pas pour ne pas laisser ses éléphans derrière, et pour ralentir l'ardeur et amollir le choc de la cavalerie ennemie. Arrivés à la portée du trait, les Blemmyes, voyant les Perses aiguillonner leurs coursiers pour tomber sur eux, se mettent en devoir d'exécuter les ordres de leur roi: ils laissent les Serres rangés devant les éléphans pour les soutenir, s'élancent hors des rangs, et se précipitent contre cette cavalerie couverte de fer. Les Perses, les voyant s'avancer en petit nombre contre des troupes plus nombreuses et bien cuirassées, les prennent pour des frénétiques; ils redoublent d'ardeur, volent à l'ennemi avec la confiance de la victoire, et persuadés qu'ils vont les renverser du premier choc. Les Blemmyes, prêts à en venir aux mains, et à la portée de la lance, se baissent tout-à-coup, et tous en même-tems, et se glissent sous les chevaux. Un genou en terre, la tête et le dos sous le ventre des coursiers, ils se signalent par des prodiges inouis: ils saisissent l'instant où les chevaux passent, pour leur percer le ventre à coups d'épée; ces animaux, ne pouvant supporter la douleur, ne sentant plus le frein, renversent leurs cavaliers; beaucoup même s'abattent: ces cavaliers, incapables de se remuer sans un secours étranger, étendus par terre, immobiles, sont égorgés par les Blemmyes.

Tous ceux dont les chevaux ne sont point atteints, tombent sur les Serres; mais ceux-ci, les voyant approcher, se retirent promptement derrière les éléphans, qui leur servent comme de remparts: il se fait là un horrible carnage; presque tous ces cavaliers y périssent: les chevaux voient paroître tout-à-coup les éléphans; à la vue de ces masses énormes et nouvelles pour eux, ils retournent en arrière, ou s'embarrassent les uns les autres, et portent le désordre dans les rangs de la phalange. Dans les tours que portent les éléphans, sont six guerriers, deux de chaque côté, armés chacun d'un arc; la partie de derrière est vide: ils ne cessent de tirer de ces tours comme d'une citadelle; l'air est obscurci de la multitude des traits qu'ils lancent. Bientôt les Ethiopiens ne visent plus qu'aux yeux des ennemis: on diroit que, sûrs de la victoire, ils ne font plus que s'exercer. Ils décochent leurs flèches avec tant de dextérité, que les Perses atteints de ces traits qu'ils portent ainsi dans leurs yeux, s'abandonnent en désordre au milieu de leurs troupes. Ceux qui sont emportés par la rapidité de leurs chevaux, vont tomber au milieu des éléphans; les uns sont renversés, foulés aux pieds par ces animaux; les autres sont immolés par les Serres et les Blemmyes, qui, sortant de derrière les éléphans comme d'une embuscade, ou les percent de leurs traits, ou les saisissent et les renversent de dessus leurs chevaux. Tous ceux qui échappent, s'enfuient à toute bride, sans faire aucun mal aux éléphans; car ces animaux, lorsqu'ils vont au combat, sont aussi couverts de fer. La nature d'ailleurs les a munis d'une peau en écailles impénétrables, dont la dureté repousse tous les traits.

Enfin, tous les autres étant mis en fuite, le satrape Oroondates lui-même, oubliant le soin de sa gloire, abandonne honteusement son char, monte sur un coursier de Nisa, et s'enfuit précipitamment. Les Egyptiens et les Lybiens, qui sont à l'aile gauche, ignorant cette déroute, soutiennent le combat avec une valeur héroïque: quoiqu'ils reçoivent plus de mal des ennemis qu'ils ne leur en font, ils ne s'en défendent pas avec moins d'intrépidité. Ils ont en tête les peuples qui habitent les climats où naît le cinnamome, et qui les maltraitent cruellement. Lorsqu'ils avancent, les ennemis fuient devant eux, et, tout en fuyant, les accablent d'une grêle de traits: s'ils se retirent, ils fondent sur eux; les uns, à coups de fronde, les attaquent en flanc; d'autres, avec de petites flèches trempées dans du sang de dragon, portent une mort certaine dans leurs rangs.

Ces peuples semblent jouer avec leurs arcs, plutôt que se battre sérieusement. Leur tête est enveloppée d'un tissu, dans lequel leurs flèches sont piquées tout autour. La partie de ces flèches garnie de plumes, est dans le tissu, et les pointes, comme autant de rayons, sortent en dehors. Chaque guerrier, dans les combats, les prend à ce tissu, qui lui tient lieu de carquois. On les voit sauter, bondir légèrement, tantôt avançant, tantôt reculant, la tête ainsi couronnée de traits, et le reste du corps nud[64]. La pointe de ces traits n'est point armée de fer. Ils tirent du dos d'un serpent un os qu'ils aiguisent, et dont ils font une flèche longue d'une coudée: peut-être même est-ce pour cela que les Grecs appellent des traits oïstoi.

Les Egyptiens résistent quelque tems; ils opposent leurs boucliers à tous les traits qui pleuvent sur eux. Ce peuple est naturellement courageux, brave la mort, autant par vanité que par devoir, et craint peut-être aussi d'être puni, s'il quittoit son poste. Mais, apprenant que la cavalerie caparaçonnée est détruite; qu'Oroondates a quitté le champ de bataille; que les Mèdes et les Perses, si célèbres pour leur valeur, n'ont point soutenu leur renommée contre les habitans de Méroë, qu'ils avoient à combattre, et dont ils ont été bien maltraités, ils tournent aussi le dos, et prennent la fuite.

Hydaspe, du haut d'une tour, voyant ses troupes partout victorieuses, envoie de tous côtés des hérauts pour empêcher le carnage, et ordonner à ses guerriers de prendre vivans tous ceux qu'ils pourront, et de les lui amener, et sur-tout de prendre Oroondates. Pour exécuter les ordres de leur monarque, les Ethiopiens s'étendent à droite et à gauche, diminuant beaucoup la profondeur de leurs rangs. Les deux aîles de l'armée forment un demi-cercle, enveloppent les Perses, et ne leur laissent, pour fuir, que le côté du fleuve. Ceux-ci s'y précipitent en foule. Les chevaux, les chars armés de faulx, le tumulte, le trouble, inséparables d'une déroute, les renversent les uns sur les autres. Ils reconnoissent la folie de ce qu'ils avoient d'abord regardé comme un trait d'habileté de la part du Satrape. Avant l'action, Oroondates, pour ne point être enveloppé, avoit appuyé ses derrières du fleuve, et ne s'étoit point apperçu qu'il se fermoit par là le chemin de la retraite: ce fut là qu'il fut pris. Le fils de Cybèle, Achémènes, ayant appris la catastrophe arrivée à Memphis, se repentoit d'avoir découvert à Oroondates des choses qu'il ne pouvoit plus prouver, et cherchoit à tuer le Satrape au milieu du désordre et de la déroute. Il venoit de le manquer, lorsqu'un trait, lancé par un Ethiopien, le punit de sa perfidie. L'Ethiopien, ne reconnoissant pas le Satrape, mais voulant lui sauver la vie, selon l'ordre d'Hydaspe, fut indigné de voir un Perse, à qui l'ennemi vouloit sauver la vie, tourner, par la plus noire scélératesse, ses armes contre ses compatriotes, et profiter de l'occasion d'une déroute, pour satisfaire sa vengeance particulière.

Oroondates, prisonnier, est emmené devant son vainqueur. Le monarque éthiopien, le voyant couvert de sang, près d'expirer, ordonne à ses médecins de le panser, et de le rappeler à la vie[65]: lui-même il le console par ses discours. Vivez, lui dit-il; ce n'est point à vos jours que j'en veux. S'il est beau de vaincre ses ennemis sur le champ de bataille, et les armes à la main, il ne l'est pas moins de les vaincre par ses bienfaits, quand ils sont terrassés. Pourquoi avez-vous été perfide envers moi?—Oui, perfide envers vous, mais fidèle envers mon roi.—A présent que vous êtes en mon pouvoir, quel châtiment croyez-vous mériter?—Celui que mon roi infligeroit à un de vos généraux qui vous seroit fidèle.—Il le renverroit comblé d'éloges et de présens, s'il est vraiment roi, s'il n'est pas un tyran, et s'il veut, par des éloges donnés à des étrangers, faire naître dans le cœur de ses sujets le désir de les imiter. Vous avez été fidèle, soit; mais il faut convenir que vous avez été téméraire d'en venir aux mains avec une armée si supérieure en nombre.—Je n'ai point été téméraire, puisque je n'ai fait que remplir les intentions de mon roi. La moindre lâcheté à la guerre est punie par lui plus que le courage n'est récompensé. Aussi je n'ai point balancé à affronter tous les dangers. Je pouvois espérer, vu les hasards innombrables de la guerre, remporter une victoire éclatante, ou après une défaite, trouver mon apologie dans mon courage et mon activité.

Hydaspe le comble déloges, l'envoie à Syène, et recommande à ses médecins d'en avoir le plus grand soin. Il entre lui-même dans la ville avec l'élite de ses troupes. Tous les habitans de tout âge sortent au-devant de lui. Ils jettent sur ses guerriers des couronnes faites des fleurs qui croissent sur les bords du Nil. Tous, par des chants d'alégresse et des cris de victoire, célèbrent les louanges du monarque Africain.

Lorsqu'il fut entré dans la ville, monté sur un éléphant, comme sur un char de triomphe, son premier soin fut d'offrir aux dieux des sacrifices et de les remercier de la victoire qu'il venoit de remporter. Il interrogea les prêtres sur l'origine des fêtes du Nil, et sur tout ce qu'il y avoit dans la ville de beau et de curieux. Ils lui montrèrent d'abord le puits qui mesure la hauteur des eaux du Nil: semblable à celui de Memphis, il est construit de même en pierres de taille. En dedans, sont gravés des caractères à une coudée de distance les uns des autres. Les eaux du Nil coulent dans ce puits par dessous terre, baignent ces différens caractères destinés à marquer la hauteur de ses inondations. Les accroissemens et la diminution des eaux, se calculent sur le nombre de ces caractères qui est apparent. Ils lui montrent aussi des cadrans solaires, dont l'aiguille à midi ne projette pas d'ombre. Au solstice d'été, les rayons du soleil tombent perpendiculairement sur Syène; la lumière, répandue partout, ne forme point d'ombre, et pénètre jusque dans la profondeur des puits.

Ces objets ne piquèrent pas beaucoup la curiosité d'Hydaspe: ou en voyoit de semblables à Méroë en Ethiopie. Les prêtres célébroient alors les fêtes du Nil, qu'ils chantoient sous le nom d'Orus et de Zeidore, comme le protecteur de toute l'Egypte, le sauveur de la haute, le père de la basse; ils disoient que chaque année il apporte sur les terres des engrais, qui lui ont fait donner le nom de Nil; qu'il annonce le retour des différentes saisons; de l'été, par l'accroissement de ses eaux; de l'automne, par leur rentrée dans leur lit; du printems, par les fleurs qui croissent sur ses rives; par la ponte des crocodiles; enfin, que le Nil n'est autre chose que l'année; que son nom en est une preuve; que les différentes combinaisons des lettres qui le composent, se montent à trois cens soixante et cinq, nombre égal à celui des jours de l'année. Ils ajoutaient encore les qualités des plantes, des fleurs, des animaux et beaucoup d'autres choses.

C'est à l'Ethiopie, répond Hydaspe, et non à l'Egypte qu'en appartient toute la gloire. Ce fleuve que vous regardez comme un dieu, ces engrais qu'il roule avec lui, c'est l'Ethiopie qui vous les envoie: c'est l'Ethiopie, la mère de vos divinités, qui mérite vos hommages. Aussi l'honorons-nous, répondent les prêtres, puisque c'est d'elle que vient notre salut et notre religion. Il faut être réservés dans vos louanges, réplique Hydaspe; et en même tems il entre dans sa tente, et passe le reste du jour à se récréer, au milieu d'un repas qu'il donne aux principaux Ethiopiens, et aux prêtres de Syène. Il permit à toutes ses troupes de se livrer à la joie. Les habitans de la ville leur vendirent ou leur donnèrent une quantité prodigieuse de bœufs, de brebis, de chèvres, de porcs et de vin.

Le lendemain, Hydaspe, assis sur un trône, distribua à ses guerriers, selon leurs services, le butin pris dans la ville et dans le combat. Celui qui avoit fait Oroondates prisonnier, étoit présent. Demandes, lui dit le roi, ce que tu désires. Sire, lui répond le soldat, je ne demande rien. Je suis bien récompensé; j'ai obéi à vos ordres en sauvant le général des Perses; d'ailleurs je me suis moi-même récompensé, pourvu que vous me laissiez ce que je lui ai pris. En-même tems il lui montre le ceinturon du satrape orné de diamans d'un grand prix, et qui valoit plusieurs talens. Parmi ceux qui étoient présens, plusieurs s'écrient, qu'une pièce pareille est au-dessus de la fortune d'un particulier, et digne d'un roi. Qu'y a-t-il de plus digne d'un roi, répond Hydaspe en souriant, que de ne pas montrer moins de générosité qu'il ne montre d'avidité? Les lois de la guerre permettent au vainqueur de dépouiller son prisonnier; qu'il garde comme un présent de ma part, un objet qu'il auroit pu me cacher et posséder sans mon aveu.

Ceux qui avoient pris Chariclée et Théagènes se présentent ensuite: Prince, disent-ils, le butin que nous avons pris sur les ennemis ne consiste point en diamans, en or ni en argent, richesses communes en Ethiopie, et que l'on trouve en abondance dans votre palais. C'est un jeune homme et une jeune fille, le frère et la sœur, originaires de la Grèce, dont la beauté et les grâces ne le cèdent qu'aux vôtres, et que nous vous avons déjà présentés.

Daignez, prince, ne pas nous oublier dans la distribution de vos bienfaits. Il est vrai, répond Hydaspe, vous me les avez déjà présentés; mais le trouble, le tumulte m'empêchèrent alors de les considérer. Qu'on les fasse venir; que les autres prisonniers paroissent aussi.

Aussitôt un soldat sort de la ville, court vers ceux qui gardent le bagage de l'armée, et leur porte l'ordre du roi. On amène donc les deux prisonniers. Ceux-ci demandent à un de leurs gardes, moitié grec, moitié barbare, où on les conduit. Le roi Hydaspe, répond le soldat, passe en revue tous les prisonniers. Dieux sauveurs! s'écrient-ils au nom d'Hydaspe; car ils ne savoient pas que le roi d'Ethiopie portoit ce nom.

O mon amie! dit Théagènes à Chariclée, à voix basse, tu instruiras sans doute le roi de nos aventures. Voilà cet Hydaspe que tu me disois souvent être ton père. O mon ami! répond Chariclée, les grands évènemens demandent à être ménagés de longue main. Nos aventures, dont les commencemens sont si compliqués, si embarrassés, ne peuvent avoir un dénouement prompt et simple. Il n'est pas de notre intérêt de découvrir tout-à-coup des choses sur lesquelles une longue suite d'années a répandu de l'obscurité. Ma mère Persine, d'ailleurs, dépositaire du secret de ma naissance, peut seule montrer l'enchaînement de tout; et nous apprenons que, grâces aux dieux, elle vit encore.—Mais si on nous immole.... si Hydaspe nous rend comme prisonniers.... si nous n'arrivons pas en Ethiopie....—C'est ce que nous n'avons pas à craindre: nous avons souvent entendu dire à nos gardes que l'on nous réservoit pour être immolés sur les autels; Hydaspe se gardera bien de rendre ou de faire périr des prisonniers dont il a promis le sang aux dieux. Pour un homme religieux, c'est un crime de manquer à un vœu pareil. Si, aveuglés par la joie, nous révélons aujourd'hui ce qui nous regarde, en l'absence de ceux qui peuvent nous reconnoître et attester la vérité de nos discours, nous pourrions, sans nous en douter, aigrir, irriter Hydaspe. Ce prince pourroit regarder la majesté du trône comme insultée et outragée, si des captifs, destinés à l'esclavage, venoient, par une imposture insigne et dénuée de toute vraisemblance, se donner tout-à-coup pour les enfans du roi.—Mais les signes que tu as, que tu conserves toujours avec toi, prouveront que nous ne sommes point des imposteurs.—Ces signes sont des preuves pour ceux qui les connoissent, ou qui les ont exposés avec moi; mais pour ceux qui ne les connoissent point, qui ne peuvent même les connoître, ils ne prouvent rien: peut-être même feroient-ils soupçonner notre probité, nous feroient-ils regarder comme des brigands. Quand même Hydaspe les reconnoîtroit, qui lui persuadera que je les tiens de la reine, que c'est une fille qui les a reçus d'une mère? Théagènes, le naturel d'une mère est un témoignage irréfragable. Dès la première entrevue, un sentiment secret réveille l'amour maternel pour le fruit de ses entrailles: il ne faut donc pas négliger une circonstance, qui peut donner tant de poids à toutes les preuves que je peux apporter.

En s'entretenant ainsi, ils arrivent devant le roi; Bagoas y paroît avec eux. A leur vue, Hydaspe tressaille: Dieux puissans! dit-il, je vous implore; puis il réfléchit quelques instans. Les grands de sa cour, qui l'environnent, lui demandent ce qui l'occupe. Je me rappelle, dit-il, qu'il m'est né aujourd'hui une fille semblable à celle-ci et du même âge. Je n'ai tenu aucun compte de mon songe; mais les traits de cette jeune fille me le rappellent. Ses courtisans lui répondent que son songe n'est qu'une image, qui représente souvent les choses à venir. Hydaspe, sans parler davantage de son songe, demande aux prisonniers qui ils sont. Chariclée garde le silence, et Théagènes répond qu'ils sont frère et sœur, grecs de nation. J'en suis charmé, réplique Hydaspe. La Grèce est un pays très-bon et très-beau, qui nous donne, pour remercier les dieux de notre victoire, des victimes magnifiques et du plus heureux présage. Mais pourquoi, ajoute-t-il, en souriant à ceux qui l'environnent, un fils ne m'est-il pas né aussi en songe? Les traits de ce jeune homme, frère de cette jeune captive, qui devoit paroître avec elle devant moi, auroient dû, selon vous, se présenter aussi à mon esprit en songe.

S'adressant ensuite à Chariclée et lui parlant en grec, langue cultivée par les Gymnosophistes et à la cour d'Ethiopie: Et vous, dit-il, pourquoi gardez-vous le silence, et ne répondez-vous pas à mes questions?—C'est aux autels, sur lesquels vous devez faire couler notre sang en l'honneur des dieux, que vous connoîtrez moi et mes parens.—Où sont-ils?—Ils sont ici et ils assisteront au sacrifice. Elle rêve en effet, dit Hydaspe en souriant, cette fille qui m'est née en songe; elle s'imagine que, du milieu de la Grèce, ses parens se trouveront ainsi transportés à Méroë. Qu'on prenne soin d'eux; qu'on ne les laisse manquer de rien: ils orneront la fête. Quel est cet autre auprès d'eux, qui ressemble à un eunuque? C'est vraiment aussi un eunuque, répond un des spectateurs: il s'appelle Bagoas; Oroondates n'a point fait de perte plus sensible. Qu'il suive ces captifs, reprend Hydaspe, non pour être immolé avec eux, mais pour garder cette jeune fille. Sa beauté demande qu'elle soit surveillée de près, pour qu'elle soit conservée pure et sans tache jusqu'au moment du sacrifice. La jalousie, passion naturelle aux eunuques, s'oppose à ce que les autres jouissent de plaisirs qui leur sont interdits.

Le monarque Ethiopien continue de passer en revue et d'examiner les autres prisonniers qui défilent devant lui. Il donne comme esclaves, ceux qui le sont par état, et rend la liberté à ceux qui sont de condition libre. Il choisit dix jeunes gens et autant de jeunes filles, à la fleur de l'âge, d'une beauté remarquable, les joint à Théagènes et à Chariclée, et leur réserve le même sort.

Après avoir répondu à tout le monde, il s'adresse à Oroondates qu'il avoit appelé, et que l'on portoit en litière. Il ne reste plus, lui dit-il, de semences de guerre; je suis maître de Philes et des mines de diamans, la cause de celle-ci. Je n'ai point l'ambition des conquérans: mes succès ne m'enorgueillissent point; je ne veux point profiter de ma victoire pour reculer au loin les bornes de mes états. Je me renferme dans les limites que la nature elle-même a posées entre les deux empires, les cataractes. Comme je possède actuellement ce qui m'a amené, je respecte l'équité, et je retourne dans mes états. Si vous revenez à la santé, vous garderez votre gouvernement; vous annoncerez au roi de Perse qu'Hydaspe, votre frère, vous a vaincu par son courage; mais que sa générosité vous a rendu tout ce que vous possédiez; qu'il ne demande que votre amitié; qu'il ne connoît point de bien plus précieux; mais qu'il ne redoute pas la guerre, si vous voulez la recommencer. Je remets aux habitans de Syène les impôts pour dix ans, et je vous prie de les en exempter.

A ces mots, tous les spectateurs poussent de grands cris: les applaudissemens et les acclamations des habitans et des soldats se mêlent ensemble. Oroondates, étendant les deux bras, et les croisant, se prosterne devant lui et l'adore, contre l'usage des Perses, qui ne rendent jamais de pareils hommages à des rois étrangers. O vous! qui êtes ici présens, dit-il, je ne crois pas manquer aux usages, ni violer les lois de mon pays, en adorant un prince qui me rend mon gouvernement. Ma vie est entre ses mains: il est maître de mon sort; il ne me témoigne que de la bonté, me rétablit dans ma dignité. Si je recouvre la santé, je promets d'unir les Ethiopiens et les Perses par les liens d'une amitié et d'une paix éternelles. Je promets de remplir envers les habitans de Syène les intentions d'Hydaspe; mais si ma destinée..... Puissent les dieux m'acquitter envers Hydaspe et toute sa famille!

Fin du Livre Neuvième.

LIVRE DIXIEME.

SOMMAIRE.

Hydaspe retourne en Ethiopie. Description de l'île de Méroë. Préparatifs pour recevoir Hydaspe. Théagènes et Chariclée au pied des autels. Persine veut sauver Chariclée. Sisimithrès désapprouve les victimes humains. Chariclée se fait connoître. Discours d'Hydaspe au peuple. On l'empêche d'immoler Chariclée. Des ambassadeurs de différentes nations viennent féliciter Hydaspe. Théagènes terrasse un Athlète d'une taille gigantesque. Arrivée de Chariclès. Théagènes, sauvé, épouse Chariclée.


Nous terminerons ici ce qui regarde la ville de Syène. Nous avons vu quels dangers l'ont menacée; nous avons vu la magnanimité du héros Africain la tirer des extrémités où elle étoit réduite.

Hydaspe fit d'abord partir la plus grande partie de son armée, et il se mit ensuite lui-même en marche pour l'Ethiopie. Il fut reconduit fort loin au milieu des acclamations et des cris de joie des habitans de Syène et des Perses. Il côtoya le Nil. Arrivé aux cataractes, il immola des victimes au fleuve et aux dieux qui protègent les limites; il se détourna ensuite, et s'avança à travers les terres. A son arrivée à Philes, il fit reposer ses troupes pendant deux jours; il fit encore prendre les devants à la plus grande partie de son armée et aux prisonniers, s'arrêta à Philes, la fortifia, y établit une garnison et partit. Il choisit deux cavaliers, qui devoient le précéder, et qui, changeant de chevaux dans chaque ville et dans chaque village, devoient porter ses ordres avec la plus grande célérité. Il leur ordonna d'aller annoncer sa victoire à Méroë, de remettre aux sages une lettre conçue en ces termes: (on les appelle Gymnosophistes; ils sont les assesseur et les conseillers du roi, qui les consulte dans toutes les affaires de l'état.)

Le roi Hydaspe au sacré collège.

«Je vous annonce la victoire que j'ai remportée sur les Perses. Mais je ne m'énorgueillis pas de mon triomphe; je redoute trop l'inconstance de la fortune. J'ai toujours reconnu, et je reconnois aujourd'hui particulièrement la sagesse de vos conseils. Je vous invite, je vous prie même de vous assembler au lieu ordinaire; votre présence rendra plus auguste le sacrifice, que nous offrirons aux dieux en reconnoissance de cette victoire.»

Voici ce qu'il écrivit à Persine, son épouse.

«Nous sommes vainqueurs; et, ce qui vous touche le plus, je suis en bonne santé. Préparez une fête brillante, un sacrifice solennel, pour remercier les dieux de notre victoire. J'ai écrit aux sages; joignez vos invitations aux miennes; engagez-les à se trouver avec vous hors la ville, dans le champ consacré aux dieux protecteurs de l'Ethiopie, le Soleil, la Lune et Bacchus.»

Le voilà donc, dit Persine, à la lecture de cette lettre, le voilà ce songe qui m'est apparu cette nuit! Je me croyois enceinte; je devenois mère; je mettois au jour une fille devenue tout-à-coup belle et grande: les douleurs de l'enfantement n'étoient que les inquiétudes où me jetoit cette guerre: cette fille, que je mettois au monde, n'étoit que l'emblème de cette victoire. Allez, répandez dans la ville cette heureuse nouvelle.

Aussitôt des coureurs exécutent cet ordre. Couronnés de lotos, qui croît sur les rives du Nil, agitant dans leurs mains des branches de palmier, ils parcourent à cheval les principaux quartiers de la ville. Leur extérieur seul annonce la victoire. La joie se répand dans Méroë. Nuit et jour, ce ne sont que danses, jeux, sacrifices offerts aux dieux dans les maisons et dans les places publiques. On couronne les temples; l'alégresse est universelle, bien moins à cause de la victoire, que de la conservation d'Hydaspe, prince chéri de ses sujets, comme un père de ses enfans, pour sa justice, sa bonté et sa douceur.

Persine fait rassembler dans l'enceinte sacrée, au-delà du fleuve, une multitude de bœufs, de chevaux, de brebis, de cailles, de gryffons et d'animaux de toute espèce. Cent de chaque espèce doivent être immolés, et les autres sont destinés pour un banquet public. Elle va trouver aussi les Gymnosophistes: ils habitent un bois consacré à Pan; elle leur remet la lettre d'Hydaspe, les exhorte à se rendre à l'invitation du roi, et, par déférence pour elle-même, à venir embellir de leur présence la cérémonie. Ils prient la reine d'attendre quelques instans. Ils se retirent dans un temple pour consulter les dieux, selon leur coutume, sur ce qu'ils doivent faire: ils reviennent bientôt; tous se taisent; le chef du sacré collège, Sisimithrès, prenant la parole: Princesse, dit-il, nous nous y rendrons; les dieux l'approuvent: ils nous annoncent qu'il s'élèvera du trouble et du tumulte pendant la fête; mais l'issue sera heureuse. Un membre de votre corps, une partie de la famille royale est perdue; mais le destin vous la fera retrouver. Votre présence, répond Persine, préviendra tous les malheurs et les changera en bien. Lorsque je saurai l'approche du roi, je vous en instruirai. Vous n'avez pas besoin de nous en instruire, répond Sisimithrès? il arrivera demain matin; une lettre que vous recevrez bientôt vous l'apprendra.

Persine était prête de rentrer dans son palais, lorsqu'un cavalier lui remet une lettre d'Hydaspe, dans laquelle ce prince annonce son arrivée pour le lendemain matin. Des hérauts aussitôt publient cette nouvelle dans Méroë: les hommes seuls peuvent aller au-devant du roi; les femmes sont privées de ce plaisir; il ne leur est pas permis d'assister aux sacrifices offerts aux plus purs et aux plus brillans des dieux, la Lune et le Soleil. On craint que ces sacrifices ne soient souillés par quelque impureté, même involontaire De toutes les femmes, la seule prêtresse de la Lune a droit d'y assister; Persine est revêtue de cette dignité; d'après l'usage et les lois de l'Ethiopie, le roi est prêtre du Soleil, et la reine prêtresse de la Lune. Chariclée devoit y être, non comme spectatrice, mais comme une victime, dont le sang devoit arroser l'autel de la Lune.

Tout dans la ville est en mouvement. Sans attendre le jour indiqué, les habitans passent dès le soir le fleuve Astaboras; les uns sur les ponts, les autres dans des barques faites de roseaux. Il y en a beaucoup répandues sur les bords du fleuve: elles abrègent le chemin à ceux qui demeurent loin des ponts. Ces barques, construites de matières légères, volent rapidement sur les flots: elles ne portent que deux ou trois hommes. On coupe un roseau en deux, et chaque côté forme une de ces barques.

Méroë, capitale de l'Ethiopie, est dans une île triangulaire formée par trois fleuves navigables: le Nil, l'Astaboras et l'Asasobas. Les eaux du Nil rencontrent un angle qui les sépare en deux bras. Les deux autres fleuves coulent de l'autre côté, se déchargent l'un dans l'autre, et tombent bientôt dans le Nil, qui les absorbe et leur fait perdre leur nom. Cette île est très-vaste, et semble même un continent. Elle a trois mille stades de longueur (environ 114 lieues) sur mille de largeur (environ 38 lieues). Elle nourrit des animaux très-grands, entr'autres des éléphans. Elle a ses arbres et ses plantes particulières. Outre qu'elle produit des palmier très-grands, dont les fruits sont très-gros et très-agréables, elle produit encore de l'orge et du bled, qui s'élèvent à une telle hauteur, qu'un homme, monté sur un cheval et même sur un chameau, peut s'y cacher. La terre y rapporte trente pour un. C'est là que croissent les roseaux dont nous avons parlé.

Pendant toute la nuit, les habitans de Méroë passent le fleuve en différens endroits, et vont fort loin au-devant de leur roi. Dans les transports de leur joie, ils le regardent comme un dieu. Les Gymnosophistes le rencontrent à quelque distance de l'enceinte sacrée, lui donnent la main et l'embrassent. Après eux on voit Persine dans le vestibule du temple; mais elle ne sort point de l'enceinte. D'abord ils se prosternent, adorent les dieux, leur adressent des prières, les remercient de la victoire remportée sur les Perses et de la conservation des jours de leur monarque. Ils sortent ensuite du temple, vont s'asseoir sous une tente dans la plaine, et s'occupent du sacrifice.

Cette tente, construite avec quatre roseaux, est quarrée. Chaque roseau, comme une colonne, soutient chaque côté. Le haut se replie en ceintre, et, entrelacé avec les extrémités des trois autres, forme le toit. Dans une autre tente voisine, dressée sur un tertre, sont les statues des dieux du pays, les images des héros, Memnon, Persée, Andromède, que les rois d'Ethiopie regardent comme leurs premiers ancêtres. Sur un siège plus bas, pincé aux pieds de ces statues, sont assis les Gymnosophistes. En dehors, sont les troupes pesamment armées: rangées en cercle, tenant leurs boucliers droits et entrelacés les uns dans les autres, elles contiennent la multitude, et font régner la tranquillité nécessaire dans une fête si auguste.

Hydaspe, après avoir parlé au peuple, lui avoir annoncé les triomphes des armes Ethiopiennes, ordonne aux prêtres de commencer le sacrifice. Trois grands autels sont élevés; deux, au Soleil et à la Lune, distingués l'un de l'autre quoique unis. D'un autre côté est celui de Bachus. On immole à ce dieu toutes sortes d'animaux, sans doute parce que sa puissance est reconnue et célébrée de tous les peuples. On immole au Soleil quatre chevaux blancs, pour honorer le plus rapide des dieux par le sacrifice du plus léger des animaux; à la Lune, un couple de bœufs, pour honorer une déesse, qui tourne autour de la terre, par l'effusion du sang des animaux qui la cultivent.

A peine ces victimes sont-elles immolées, qu'on entend tout à-coup des cris confus et tumultueux, tels qu'il s'en élève au milieu d'une multitude immense d'hommes rassemblés. Qu'on satisfasse aux lois de nos pères, s'écrient tous les spectateurs: qu'on immole, au nom de la patrie, les victimes accoutumées: qu'on offre aux dieux les prémices de la guerre. Hydaspe comprend qu'ils demandent du sang humain; mais ce sang est celui des prisonniers, et il n'est jamais répandu que dans les guerres étrangères. Il fait faire silence avec la main, leur fait entendre qu'ils vont être satisfaits, et il ordonne aussitôt d'amener ceux qui sont destinés à la mort.

Ces malheureux paroissent; avec eux, sont Théagènes et Chariclée. On leur a ôté leurs chaînes; la frayeur, l'abattement sont peints sur leur visage. Théagènes est moins consterné; la gaieté, le sourire sont sur les lèvres de Chariclée: ses regards sont fixés sur Persine. La reine se sent émue en la voyant; elle pousse un profond soupir: O mon époux, dit-elle, quelle victime vous avez choisie! jamais je n'ai vu de beauté aussi accomplie: quelle majesté dans ses regards! quel courage dans l'adversité! que sa jeunesse attendrit mon cœur! Hélas! si la fille que nous avons perdue vivoit encore, elle auroit à peu-près cet âge. Dieux! s'il était possible de la dérober au funeste couteau..... quel plaisir ce serait pour moi d'être servie par elle! Peut-être l'infortunée est grecque; son extérieur n'est pas celui d'une égyptienne.

Elle est grecque, reprend Hydaspe; elle doit faire connoître aujourd'hui les auteurs de ses jours; au moins elle l'a promis; mais elle ne le pourra. Il est impossible de la sauver. Son sort me touche; je ne sais pourquoi je me sens attendri: je voudrais.... mais la loi, vous le savez, veut qu'on immole un homme au Soleil, et une fille à la Lune. C'est la première prisonnière qui m'est tombée entre les mains; c'est elle qui a été destinée la première à la mort. Il n'est pas possible de tromper le peuple, de différer le sacrifice: il ne reste pour elle qu'une ressource, c'est de monter, comme vous savez, sur le brasier, et d'être convaincue de s'être souillée par le commerce de quelque homme. La loi veut que l'on ne présente au Soleil et à la Lune que des victimes sans tache. Il n'en est pas de même des victimes offertes à Bacchus. Mais si elle est convaincue d'avoir perdu sa virginité, pourrez-vous, sans vous compromettre, l'admettre auprès de vous? Quelle en soit convaincue, répond Persine, peu m'importe, pourvu qu'elle soit sauvée. La guerre, la captivité, l'éloignement de sa patrie, suffisent bien pour excuser une jeune fille que sa beauté a dû exposer, plus que toute autre, à la violence.

Ainsi parle la reine. Des larmes, qu'elle s'efforce de cacher, s'échappent de ses yeux. Hydaspe fait apporter le gril. Les enfans seuls peuvent le toucher impunément. On choisit parmi les prisonniers les plus jeunes; on les fait sortir du temple; on les place au milieu de l'assemblée, et on les fait monter, sur ce gril les uns après les autres. A peine y posent-ils les pieds, qu'ils sentent les atteintes de la flamme; quelques-uns même n'en peuvent supporter les approches. Ce gril est formé de barres d'or, qui se coupent transversalement: il est uniquement destiné à cet usage. Quiconque est souillé ou même parjure, se sent brûler aussitôt qu'il pose les pieds dessus, tandis que l'innocence et la vertu le foulent impunément. Tous ceux qui y montent, excepté deux ou trois Grecques, dont le fatal foyer atteste la pureté, sont destinés à être immolés sur l'autel de Bacchus. Théagènes y monte à son tour, et sa vertu est hautement reconnue. L'admiration que sa beauté, son port, avoient d'abord excitée, redouble, lorsqu'on voit qu'à la fleur de l'âge il n'a point encore goûté les plaisirs de l'amour: dès ce moment sa mort est arrêtée.

Les voilà donc, dit-il à Chariclée à l'oreille, les voilà, les récompenses que l'on destine en Ethiopie à la vertu! Une mort funeste est le prix de la chasteté. Pourquoi donc ne pas te faire connoître? qu'attends tu? qu'on nous immole. Parle, je t'en conjure; lève le voile qui couvre ton berceau. Si tu te fais reconnoître, et que tu demandes ma vie, peut-être l'obtiendras-tu: au moins sauve-toi, si tu ne peux me sauver; que je sache tes jours hors de danger, et je recevrai le coup de la mort sans regret.

Il approche, répond Chariclée, le moment critique: mon sort est dans la balance du destin[66]. En même-tems elle tire d'une petite besace, qu'elle porte avec elle, sa robe de prêtresse apportée de Delphes, et s'en revêt. Cette robe est un tissu brillant d'or et de pourpre; sa chevelure flotte sur ses épaules; elle semble remplie de l'esprit de quelque divinité: elle court, s'élance sur le gril, y reste quelque tems, sans ressentir aucune douleur. Exposée ainsi aux regards de cette multitude, sa beauté n'en paroît que plus éblouissante: on la prendroit pour l'image d'une déesse, plutôt que pour une mortelle.

Tous les spectateurs sont frappés d'étonnement. Un bruit sourd et confus, expression de la surprise, se fait entendre. Les uns voient avec admiration tant de pureté jointe à tant de charmes; les autres sont fâchés qu'elle soit sans tache. Quoique religieux, ils la verroient avec plaisir sauver sa vie par quelque artifice: Persine sur-tout est pénétrée de douleur. Fille malheureuse, dit-elle à Hydaspe, fille infortunée, qui s'enorgueillit encore de ce qui la perd, et qui va descendre dans le tombeau au bruit des éloges prodigués à la sublimité de sa vertu! Mais qu'arriveroit-il....? Vos instances, répond Hydaspe, sont vaines; votre compassion est inutile. Elle ne peut échapper; il semble que, depuis long-tems, les dieux eux-mêmes se la réservent, à cause de l'excellence de sa vertu. S'adressant ensuite aux Gymnosophistes: Pourquoi donc, leur dit-il, puisque tout est préparé, ne commencez-vous pas le sacrifice? Hélas! lui répond Sisimithrès en grec, pour ne point être entendu de la multitude, nos regards jusqu'ici et nos oreilles n'ont été que trop souillés; nous allons nous retirer dans le temple, pour ne pas être témoins de cet horrible sacrifice, que nous n'approuvons point, que nous ne croyons point agréable aux dieux. Nous voudrions empêcher d'immoler même des animaux, persuadés que les prières et l'encens suffisent pour appaiser le Ciel. Mais vous, demeurez. Vous ne pouvez douter que la présence du roi ne soit nécessaire pour contenir la fougue de la multitude. Achevez ce sacrifice impie, que les antiques lois de l'Ethiopie rendent indispensable; mais prenez garde d'avoir besoin, par la suite, d'expiation; car je ne crois pas qu'il s'achève. Je ne puis douter que le Ciel ne protège ces jeunes gens. Cette brillante lumière qui les environne, m'annonce que quelque dieu veille sur eux. En achevant ces mots, il se lève avec les autres Sages, et se dispose à se retirer.

Cependant Chariclée descend de dessus le foyer, et va se jeter aux pieds de Sisimithrès. Ses gardiens, persuadés qu'elle va le conjurer de la soustraire au glaive, veulent la retenir, mais inutilement. O le plus sage des hommes! dit-elle, arrêtez; j'ai un différend à vider avec le roi et la reine: vous seuls, dit-on, êtes juges dans de pareilles causes. Prononcez donc ici; il s'agit de ma vie. Vous allez voir que je ne puis, que je ne dois pas être immolée. Les Gymnosophistes se rendent avec joie à sa demande. Prince, dit Sisimithrès, entendez-vous l'appel de cette étrangère? Hydaspe aussitôt se mettant à rire: quel jugement réclame-t-elle, dit-il, et à quel sujet? quels rapports entre nous deux peuvent y avoir donné lieu?—Son discours va nous le faire voir.—Mais ceci paroîtra moins un jugement qu'un outrage: un roi entrer en discussion avec sa captive!—La justice ne connoît point toutes ces distinctions. Il n'est qu'un roi pour elle; c'est celui qui l'a de son côté.—La loi vous établit juges des différends qui naissent entre le roi et ses sujets, et non entre le roi elles étrangers.—Aux yeux des Sages, la personne ne fait point la justice, mais le droit.—On ne peut douter qu'elle n'extravague: prête à voir couper le fil de ses jours, elle ne cherche qu'à en prolonger la durée de quelques instans. Cependant qu'elle s'explique, puisque Sisimithrès le juge convenable.

Chariclée est pleine d'espérances: elle ne doute point qu'elle n'échappe au péril qui la menace; mais sa joie redouble en entendant le nom de Sisimithrès. C'étoit lui qui l'avoit enlevée, lorsqu'elle étoit exposée, qui l'avoit remise à Chariclès, il y avoit dix ans, lorsqu'il avoit été envoyé en ambassade vers Oroondates à Catadupes, pour redemander les mines de diamans. Il étoit dès-lors un des Gymnosophistes; mais à l'époque où nous sommes, il se trouvoit le chef de cet auguste corps. Chariclée, séparée de lui à l'âge de sept ans, ne se rappeloit point ses traits; mais son nom lui étoit connu: elle se flatte donc de trouver en lui des lumières qui dissiperont les ténèbres qui couvrent sa naissance, et la feront reconnoître. Elevant les mains au Ciel, et parlant assez haut pour être entendue de tout le monde: Soleil, dit-elle, toi le père de mes aïeux; et vous, dieux, héros, que nous comptons parmi nos ancêtres, je vous atteste ici que je ne vais parler que le langage de la vérité. Je vous implore; la justice est de mon côté: Prince, la loi vous ordonne-t-elle d'immoler des Ethiopiens ou des étrangers?—Des étrangers.—Et bien! cherchez une autre victime. Vous allez voir que je suis Ethiopienne, née dans ce pays. Hydaspe, étonné, l'accuse d'imposture. Quoi! reprend Chariclée, vous êtes étonné! mais vous allez l'être encore davantage[67]. Non-seulement je suis Ethiopienne, mais encore des liens très-étroits m'attachent à la famille royale. Hydaspe rejette avec mépris des discours qu'il regarde comme l'expression du délire. O mon père! continue Chariclée, cessez d'outrager votre fille. A ces mots, le roi, non-content de la mépriser, commence à s'irriter; il se croit moqué et insulté par ces paroles. Sisimithrès, dit-il, vous voyez quelle est ma patience. Chercher à se soustraire à la mort par une imposture aussi grossière, n'est-ce pas le comble de la folie? Elle vient tout-à-coup, comme sur un théâtre, se donner pour ma fille, moi qui n'ai jamais été assez heureux pour avoir des enfans. Une seule fois, hélas! j'ai appris en même-tems la naissance et la mort d'un enfant dont j'étois le père. Qu'on l'emmène aux autels, et que le sacrifice commence.

Non, s'écrie Chariclée, personne ne m'emmènera jusqu'à ce que ces juges aient prononcé: ceci n'est pas donner votre avis, c'est juger. La loi peut vous ordonner d'immoler des étrangers; mais ni la loi, ni la nature ne permettent à un père d'immoler ses enfans: les dieux vous obligeront aujourd'hui à me reconnoître pour votre fille. Il est deux sortes de preuves bien authentiques devant les tribunaux; l'une est celle qui résulte des écrits, et l'autre est celle qui est appuyée sur des témoignages: ces deux sortes de preuves se réunissent ici en ma faveur. J'invoque ici le témoignage, non pas d'un homme du peuple, mais le témoignage de notre juge lui-même; et le témoignage d'un juge est une preuve bien forte. Cet écrit vous apprendra quels liens nous unissent l'un à l'autre.

En même-tems elle tire la bandelette qui lui ceint les reins, la développe et la porte à la reine. A cette vue, Persine reste muette, interdite: ses regards se portent alternativement sur cette bandelette et sur Chariclée: elle tremble, elle frémit; la sueur ruisselé sur tout son corps: elle est au comble de la joie; mais cette joie est altérée par les plus vives inquiétudes: elle redoute les soupçons, l'incrédulité même d'Hydaspe; elle redoute sa colère et sa vengeance. Hydaspe, la voyant interdite, et dans de si terribles angoisses: Princesse, dit-il, qu'avez-vous? Pourquoi cette bandelette fait-elle sur vous une telle impression? O vous! répond Persine, vous, mon roi, mon maître et mon époux.... Je ne puis vous en dire davantage; prenez et lisez: cette bandelette vous apprendra tout. Elle la lui donne aussitôt, le regarde, baisse les yeux et se tait.

Hydaspe la prend, invite les Gymnosophistes à s'approcher, à lire avec lui. Il s'étonne, et voit Sisimithrès partager sa surprise; il voit se peindre sur son visage les différentes agitations de son ame; il le voit promenant ses regards sur la bandelette et sur Chariclée. Enfin il apprend l'exposition et la cause de l'exposition de sa fille. Je ne puis douter, dit-il, que je n'aie donné le jour à une fille. La reine me dit alors qu'elle étoit morte; je vois aujourd'hui qu'elle a été exposée; mais qui la prise? qui l'a sauvée? qui la nourrie? qui l'a transportée en Egypte? Cet homme là ne seroit-il pas aussi prisonnier? qui m'assurera que c'est ma fille, qu'elle n'a point péri, lorsqu'elle a été exposée? Quelqu'un ne pourroit-il pas avoir trouvé ces objets, et ne voudroit-il pas profiter aujourd'hui d'une si heureuse rencontre? Je crains que la fortune ne m'en impose; que quelque divinité, revêtue des traits de cette jeune personne, comme d'un masque, ne veuille me leurrer du plaisir d'être père, et ne m'amène ici un enfant qui n'est pas le mien, pour l'asseoir après moi sur mon trône. Cette bandelette donne à tout un air de vérité[68].

Sisimithrès alors prenant la parole: Je vais, dit-il au roi, lever votre première difficulté. Celui qui a trouvé votre fille exposée, qui l'a emportée, qui l'a nourrie secrètement, qui l'a portée en Egypte, c'est moi, et cela, quand vous m'y avez envoyé en ambassade. Vous savez, ajoute-t-il, que nous nous faisons un scrupule de trahir la vérité. Je reconnois cette bandelette, sur laquelle vous voyez tracées ces lignes en caractères royaux; vous ne pouvez avoir aucun doute sur l'auteur; vous ne pouvez méconnoître la main qui les a tracées: c'est celle de la reine elle-même. Avec elle, étoient encore exposés d'autres objets que je donnai à un grec, entre les mains duquel je remis votre fille, et dont l'ame me parut honnête et vertueuse.

Rien n'est perdu, répond Chariclée; et aussitôt elle montre le collier. A cette vue, l'étonnement de Persine redouble; Hydaspe lui demande quels sont ces objets; si elle a encore quelque nouvel éclaircissement à donner. Elle répond qu'elle les reconnoît, mais que c'est dans son palais qu'elle veut tout examiner. Hydaspe est dans une extrême perplexité. Ces indices, reprend Chariclée, je les tiens de ma mère; mais cet anneau vient de vous; et elle lui montre sa pantarbe. Hydaspe reconnoît le présent qu'il avoit fait à Persine, lorsqu'il briguoit sa main. Il est bien vrai, dit-il, que cet anneau vient de moi? mais quoiqu'il soit entre vos mains, il ne prouve pas que vous êtes ma fille. La couleur de votre peau, sur-tout, semble démentir une origine Ethiopienne.

L'enfant que je recueillis alors, répond Sisimithrès, étoit blanc; le tems où je le trouvai, s'accorde parfaitement bien avec son âge: dix-sept ans remplissent exactement l'espace qui s'est écoulé depuis son exposition. Je reconnois aujourd'hui en elle le même regard, les mêmes traits, la même beauté éblouissante. Tout en elle nous montre aujourd'hui ce qu'elle promettait alors.

Ces raisons, réplique Hydaspe, sont plausibles; mais elles ont plus de poids dans la bouche d'un défenseur ardent, que dans celle d'un juge. Prenez garde qu'en dissipant un nuage, vous n'en éleviez un autre, qui obscurcira la vertu de la reine, et que vous ne pourrez dissiper. Comment, tous deux Ethiopiens, avons-nous mis au jour un enfant blanc? Sisimithrès le regardant d'un œil de pitié, et avec un sourire ironique: Je ne sais, lui dit-il, ce que vous prétendez. Vous me reprochez de prendre la défense de cette jeune fille; mais je ne fais que remplir mon devoir: le véritable juge parmi nous, est celui qui défend la justice. N'est-ce pas vous servir plus que cette jeune personne, que de vous la faire reconnoître, avec le secours du ciel, pour votre fille, que de défendre à la fleur de l'âge, après qu'elle a échappé à tant de dangers, celle que j'ai sauvée à sa naissance? Décidez de nous ce qu'il vous plaira; tout nous est indifférent: l'opinion des hommes n'est point la règle de notre conduite. Attachés invariablement à la justice et à la vertu, nous ne sommes jaloux que du témoignage de notre conscience. Cette bandelette révèle tout le mystère de la couleur de votre fille; Persine elle-même se justifie. Pendant que vous remplissiez envers elle les devoirs de mari, ses yeux se sont arrêtés sur Andromède, dont les traits, par la force de l'imagination, se sont retracés sur l'enfant qu'elle a conçu. Voulez-vous encore d'autres preuves? Prenez le tableau; considérez l'image d'Andromède, et vous retrouverez une ressemblance parfaite entre l'héroïne et cette jeune personne.

On apporte aussitôt l'image d'Andromède; on la place vis-à-vis Chariclée: de toutes parts retentissent des acclamations. Ceux qui comprennent ce qui se dit et se fait, en instruisent les autres; tous sont frappés de la parfaite ressemblance. Hydaspe lui-même ne doute plus; il reste long-tems muet, immobile de surprise et de plaisir. Ce n'est pas tout, reprend Sisimithrès, il s'agit ici de la royauté, de la succession au trône, et sur-tout de la vérité. Jeune fille, découvrez votre bras: il étoit marqué au-dessus du coude d'une tache noire, qui en relevoit encore la blancheur; cette tache atteste votre origine. Chariclée découvre son bras gauche. On voit une tache noire comme de l'ébène briller sur une peau aussi blanche que l'ivoire.

La reine n'est plus maîtresse d'elle-même: elle s'élance tout-à-coup de son trône; elle se précipite dans les bras de Chariclée, la presse contre son sein, l'arrose de ses larmes. Dans les convulsions de sa joie, des sons plaintifs et sourds s'échappent de sa poitrine oppressée. Souvent un plaisir excessif a des suites funestes: peu s'en faut qu'elle ne tombe avec Chariclée. Hydaspe, à la vue de son épouse en larmes, est attendri: aussi ému qu'elle, il la regarde cependant d'un œil sec et immobile; il fait effort sur lui-même pour retenir ses pleurs[69]; il se livre au-dedans de lui un combat violent entre la tendresse paternelle et la fermeté, qui se disputent son ame. Enfin, après une lutte longue et violente, la nature l'emporte: il prouve qu'il est père, et qu'il en a les sentimens. Il relève Persine, tombée entre les bras de Chariclée, qu'elle presse contre sa poitrine: on le vit racine embrasser Chariclée; des larmes paternelles coulent de ses yeux. Cependant il n'oublie pas le sacrifice: il s'arrête quelques instans. Il voit le peuple partager son émotion; il le voit, ivre de joie, compléter cette scène touchante, par les larmes qu'il répand. De grands cris s'élèvent jusqu'au ciel. En vain les hérauts commandent le silence: ils ne sont point entendus. Cependant, au milieu du trouble, les intentions de cette multitude ne s'expliquent pas assez clairement. Enfin le roi, étendant la main, fait signe au peuple agité de se calmer, et lui adresse ce discours: