S'adressant ensuite à Chariclée, en présence de laquelle la nécessité la contraignoit de tenir un pareil langage: O ma fille! dit-elle, joignez-vous à moi, unissez vos prières aux miennes, auprès de votre frère.... Je ne sais quel nom lui donner ici. Votre intérêt l'exige, vous n'en serez que plus considérée, sans en être moins aimée. Vous nagerez au sein de l'opulence; Arsace vous fera contracter un mariage brillant: un pareil sort pourrait tenter des personnes d'un rang élevé, à plus forte raison n'est-il pas à dédaigner pour des étrangers réduits aujourd'hui à la mendicité.

Chariclée, lançant à Cybèle le regard du mépris et de l'indignation: Il seroit à souhaiter, dit-elle, pour la gloire même de la belle Arsace, qu'elle ne se fût pas laissée enflammer d'un amour aussi violent, ou qu'elle y résistât courageusement; mais puisqu'elle est femme, puisque, comme vous le dites, elle ne peut éteindre l'ardeur des feux qui la dévorent, je conseille à Théagènes de satisfaire les désirs de la princesse, s'il le peut sans danger; mais qu'il prenne garde d'attirer la foudre sur sa tête et sur celle d'Arsace. Si cette intrigue venait à transpirer.... Si le Satrape apprenoit son déshonneur! A ces mots, Cybèle se précipite vers Chariclée, la serre étroitement dans ses bras, la couvre de baisers. O ma fille! dit-elle, vous avez pitié d'une personne aussi belle que vous: le salut de votre frère vous est cher; mais ne craignez rien, le secret le plus inviolable couvrira tout. Arrêtez, lui dit Théagènes, donnez-nous quelques momens pour délibérer.

Cybèle sort aussitôt. O Théagènes! dit Chariclée, qu'elles sont amères les faveurs de la fortune! elle nous trompe bien cruellement! mais votre sagesse saura mettre à profit, pour votre honneur, une circonstance aussi délicate. Je ne sais si vous êtes résolu de vous rendre aux désirs d'Arsace, si vous l'étiez, je ne vous en détournerois pas, si notre salut ou notre perte dépendent de votre consentement ou de votre refus. Mais si vous ne croyez pas devoir vous y rendre, feignez-le au moins; entretenez d'espérances la passion de la princesse; qu'une condescendance simulée l'empêche de prendre un parti violent contre vous. Calmez ses feux, modérez ses fureurs par des espérances et des promesses; peut-être, avec le secours des dieux, le tems nous donnera quelque moyen de salut. O Théagènes! prenez garde que vos réflexions ne vous conduisent hors des voies de l'honneur.

O Chariclée! répond Théagènes en souriant, cette maladie si naturelle aux femmes, la jalousie, vous tourmente au milieu de vos malheurs. Sachez que Théagènes est incapable d'une pareille bassesse: faire et dire des choses malhonnêtes, me semble également honteux. D'ailleurs, ôter toute espérance à Arsace, c'est nous ménager quelques douceurs, puisque c'est nous délivrer de ses importunités. S'il faut souffrir, mon ame, formée à l'école du malheur, saura résister à tout. Prenez garde, réplique Chariclée, d'attirer sur notre tête un déluge de maux; et elle se tut.

Pendant que Chariclée et Théagènes s'entretiennent ainsi, Cybèle ramène l'espoir dans le cœur d'Arsace, l'assure des dispositions favorables de Théagènes, et lui fait entrevoir l'accomplissement de ses vœux. Bientôt elle revient auprès de nos deux amans. Le soir, la nuit, elle redouble ses instances auprès de Chariclée qui couchoit avec elle, la conjure de l'aider à fléchir Théagènes. Au point du jour, elle va le trouver, lui demande quelle résolution il a prise. Sur un refus formel, et qui ne lui laisse plus aucune espérance, elle retourne vers Arsace, la douleur peinte dans les yeux. La princesse, apprenant la cruelle réponse de Théagènes, vomit mille imprécations contre Cybèle[54], se retire dans sa chambre, se jette sur son lit, et dans son désespoir se meurtrit le sein.

Cybèle, sortant de la chambre d'Arsace; rencontre son fils Achémènes, qui, la voyant consternée, toute en pleurs: Ma mère, lui dit-il, est-il arrivé quelque malheur imprévu? quelque funeste nouvelle ne chagrine-t-elle point Arsace? l'armée n'a-t-elle point essuyé quelque échec? les Ethiopiens n'ont-ils pas l'avantage sur Oroondates? Il lui fait encore beaucoup d'autres questions semblables. Vous êtes un jeune homme[55], lui dit Cybèle, et elle le quitte. Achémènes, sans se rebuter, la suit, lui prend les mains, l'embrasse, la conjure de lui faire part de son chagrin.

Elle le prend alors en particulier, l'emmène à l'écart dans un jardin, et lui parle ainsi: Jamais, mon fils, je n'aurois révélé à personne mes maux, ni ceux d'Arsace; mais elle est aujourd'hui dans un état effrayant. Moi-même je m'attends à périr victime de son désespoir et de ses fureurs; je suis donc obligée de rompre le silence. O vous! que j'ai porté dans mon sein, que j'ai mis au jour, vous que j'ai nourri de mon lait, ne pourriez-vous trouver un remède à nos maux? Arsace aime ce jeune étranger qui est dans le palais. Ce n'est point une passion ordinaire, une passion qu'elle puisse réprimer; c'est un feu dévorant qui la consume. En vain nous nous sommes flattées jusqu'ici de la satisfaire; cet amour est la cause des égards, des bontés, avec lesquelles on traite ces étrangers. Ce jeune insensé, dont l'audace égale la cruauté, est sourd à mes prières. Je sais qu'Arsace en mourra, je sais qu'elle me précipitera avec elle dans le tombeau, persuadée que je l'ai trompée, que je l'ai bercée de vaines espérances. Voilà, mon fils, ce qui fait couler mes larmes: trouvez un remède à tant de maux, ou vous n'ayez plus de mère.

Quelle sera ma recompense? répond Achémènes. Je ne veux pas ici me faire valoir; dans l'état d'angoisse où est la princesse, prête à expirer, il n'est pas tems d'user de détours, d'artifices ni de finesses. Demandez, répond Cybèle, tout ce qui vous fera plaisir. Déjà Arsace, à ma considération, vous a élevé à la dignité de premier échanson: votre ambition n'est-elle pas satisfaite? Parlez. Si vous sauvez l'infortunée Arsace, d'immenses trésors seront votre récompense. Depuis long-tems, dit Achémènes, je soupçonnois la passion de la princesse, et je n'en doutois même plus; mais j'attendois en silence. Ce ne sont ni les richesses ni les dignités que j'ambitionne. Je demande à Arsace, pour prix d'un service si important, de m'unir par le mariage, à cette jeune fille que l'on dit sœur de Théagènes. Je l'aime passionnément: la princesse peut juger de mon amour par le sien; atteinte du même mal que moi, elle ne refusera rien aux vœux d'un homme qui promet de la mettre au comble du bonheur.

Non, répond Cybèle, non, n'en doutez pas; Arsace ne refusera rien à son bienfaiteur, à son sauveur. D'ailleurs, nous pourrions bien nous-mêmes obtenir le consentement de cette jeune personne. Mais, dites-moi, quel est ce moyen que vous offrez? Je ne m'expliquerai, répond Achémènes, que quand la princesse m'aura promis avec serment de m'accorder ma demande. Ne faites aucune tentative auprès de la jeune fille; je connois son orgueil et sa fierté, vous pourriez renverser tous mes projets. Vous serez content, répond Cybèle.

En même-tems elle court à l'appartement d'Arsace; tombant à ses pieds: Ne vous désespérez pas, lui dit-elle; grâce aux dieux, vos vœux seront remplis. Faites seulement venir mon fils Achémènes.—Eh bien, qu'il vienne; mais peut-être allez-vous me tromper encore une fois. Achémènes paroît. Cybèle expose les demandes de son fils. Arsace promet, avec serment, à Achémènes de l'unir à la sœur de Théagènes.

Princesse, dit alors Achémènes, que Théagènes, votre esclave, cesse désormais de refuser d'obéir à sa maîtresse.—Comment mon esclave!—Théagènes est votre prisonnier; vous avez sur lui les droits qu'un vainqueur a sur son captif. Mitranes le faisoit conduire à Oroondates, pour l'envoyer ensuite à la cour du grand roi; moi-même j'étois chargé de le conduire. Les Besséens et Thyamis, fondant sur moi, me l'ont enlevé. Je n'ai échappé qu'avec beaucoup de peines. Il montre ensuite à Arsace la lettre de Mitranes, adressée à Oroondates. Il ajoute que si elle veut d'autres preuves, Thyamis pourra attester la vérité de tout ce qu'il dit.

Arsace respire. Elle sort à l'instant de sa chambre, passe dans l'appartement où, assise sur un trône, elle avoit coutume de donner ses audiences, et fait venir Théagènes. Lorsqu'il est devant elle, elle lui montre Achémènes et lui demande s'il le connoît.—Oui, je le connois.—Vous conduisoit-il comme prisonnier de guerre?—Oui.—Eh bien, sachez que vous êtes à moi. Vous allez descendre au rang de mes esclaves, soumis à mes moindres volontés. Je promets votre sœur en mariage à Achémènes, en considération de la place qu'il occupe auprès de moi, en considération de sa mère, et de son attachement à ma personne; je ne diffère cet hymen que pour fixer le jour et préparer le repas que je veux donner pour le célébrer.

Ces paroles furent un coup de poignard pour Théagènes: il résolut de ne pas résister ouvertement, mais d'esquiver les poursuites d'Arsace, comme celles d'une bête féroce. O ma maîtresse! dit-il, je remercie les dieux de ce qu'étant d'une illustre origine, au milieu de nos malheurs, ce sont vos fers que nous portons, de ce que vous daignez abaisser des regards de bonté et de bienveillance sur de malheureux étrangers; mais ma sœur n'est point prisonnière: elle n'est donc point votre esclave; cependant elle veut bien vous servir, faire tout ce qu'il vous plaira: commandez-lui donc ce que vous jugerez à propos.

Qu'on le mette, reprend Arsace, au nombre de ceux qui servent à table. Qu'il apprenne d'Achémènes à présenter à boire. Qu'il s'instruise ici avant d'aller servir le grand roi. Ils se retirent ensuite. Théagènes tout pensif, réfléchit sur ce qu'il a à faire; mais Achémènes, avec un sourire moqueur et insultant: toi, dit-il, qui nous parlois avec tant de fierté; toi, qui portois la tête si haute et te vantois d'être seul libre, qui ne pouvois fléchir les genoux devant Arsace, tu vas à présent courber le front, ou l'on saura bien te rendre docile.

Arsace, ayant congédié tout le monde, retient Cybèle. Il n'y a plus de prétextes, dit-elle: allez dire à mon orgueilleux amant que s'il m'obéit, s'il se rend à mes désirs, il sera libre, nagera au sein de l'opulence; mais s'il persiste dans ses refus, il sentira tout le poids de la colère d'une amante dédaignée, d'une maîtresse en fureur: rampant dans l'esclavage le plus vil et le plus cruel, il essuiera les traitemens les plus barbares.

Cybèle rapporte à Théagènes ces paroles d'Arsace: elle ajoute toutes les raisons qu'elle croit les plus propres à le fléchir. Théagènes la prie de le laisser quelques instans seul avec Chariclée. O mon amie! lui dit-il, c'en est fait de nous, nous sommes sans ressources, sans espérances[56]. Dans notre malheur nous n'avons pas même la consolation de nous dire libres: nous sommes esclaves; et il lui rapporte son entrevue avec Arsace. Oui, nous sommes esclaves, continue-t-il, exposés à toutes les insultes et à la férocité des barbares, dans la cruelle alternative d'obéir aux caprices de nos tyrans, ou de nous voir condamnés comme des scélérats; mais ce qu'il y a de plus déchirant, ce qui met le comble à nos maux, c'est qu'Arsace a promis ta main à Achémènes, au fils de Cybèle.... Non, il ne se fera pas cet odieux hymen; du moins je ne le verrai pas, tant qu'il me restera une épée pour m'ôter la vie. Que faire? quel moyen de me soustraire aux poursuites de l'odieuse Arsace, et toi, à celles de l'exécrable fils de Cybèle?

Il n'en est qu'un, répond Chariclée; c'est de consentir à tout: par-là tu empêcheras mon hymen.—Que dis-tu? quoi! ma funeste destinée me condamneroit à goûter dans des embrassemens coupables des plaisirs que je n'ai pas encore goûtés dans les bras de celle que j'adore!... Mais ... je crois avoir trouvé un moyen: la nécessité est la mère des bons conseils. Se tournant vers Cybèle: allez avertir Arsace, dit-il, que je veux lui parler en particulier et sans témoins.

Persuadée que Théagènes se rendoit, la vieille va rapporter ces paroles à Arsace. Elle en reçoit l'ordre de l'amener après le repas. Elle l'amène en effet; recommande à tout le monde de laisser la princesse seule et tranquille, et de faire régner le plus profond silence autour de sa chambre. Elle introduit Théagènes. Les ténèbres environnent tout et favorisent le mystère; un seul flambeau éclaire la chambre. A peine Théagènes est-il entré, que Cybèle se retire; mais Théagènes l'arrête: Arsace, dit-il, je vous en conjure, que Cybèle reste; je sais qu'elle a votre confiance, qu'elle est la dépositaire de tous vos secrets. En même-tems il prend les mains d'Arsace; Non, princesse, dit-il, ce n'est point mon orgueil qui s'est révolté jusqu'ici contre votre volonté. Je me ménageois les moyens de m'y soumettre sans danger: depuis que, par une faveur spéciale de la fortune, je suis votre esclave, je n'en suis que plus en état de vous obéir en tout: accordez-moi une grâce. Je sais que je vous demande de violer une promesse solennelle: ne donnez point la main de Chariclée à Achémènes; car, sans parler du reste, une jeune princesse, d'une si haute naissance, ne peut passer dans les bras d'un valet. Oui, Arsace, je le jure par le soleil, par tous les dieux, vous n'aurez pas d'esclave plus rebelle que moi, si vous forcez le penchant de Chariclée: vous me verrez plutôt me donner la mort à moi-même.

Croyez, répond Arsace, que je ne veux que vous plaire, moi qui suis prête à me livrer à vous. J'ai cependant juré de donner votre sœur à Achémènes.—J'y consens, donnez-lui ma sœur; mais mon amante ... mais mon épouse ... car qu'est-elle autre chose que mon épouse? Non, je n'en puis douter; vous ne voulez pas la donner.—-Que dites-vous?—La vérité. Chariclée n'est point ma sœur, elle est mon épouse, comme je viens de vous le dire; et vous êtes dégagée de votre serment. Vous pouvez, si vous le voulez, vous en convaincre, et célébrer, par un repas solennel, mon hymen avec elle. Arsace ne put apprendre sans émotion que Chariclée étoit l'épouse, et non la sœur de Théagènes. Quoi qu'il en soit, dit-elle, vous serez satisfait: nous consolerons Achémènes par un autre mariage.

Personne, dit alors Théagènes, ne sera plus docile que moi. Il s'avance en même-tems pour baiser la main de la princesse; mais Arsace se baisse, lui donne sa bouche à baiser au lieu de sa main, et Théagènes sort, ayant reçu plutôt que donné un baiser.

Il instruisit Chariclée de tout ce qui venoit de se passer le plus tôt qu'il put. Elle avoit déjà appris quelque chose, et ne pouvoit même se défendre d'un peu de jalousie. Il lui expose les suites que doit avoir sa démarche: elle nous procure, dit-il, plusieurs avantages. Achémènes ne peut plus aspirer à ta main. J'ai imaginé, pour le présent, une raison de ne pas me rendre aux désirs d'Arsace. Outre de voir ses espérances trompées, indigné de voir son crédit auprès de la princesse effacé par le mien, Achémènes ne manquera pas de remplir tout de trouble et de désordre; il n'ignorera rien: Cybèle lui dira tout. Si j'ai voulu qu'elle fût présente à notre entretien, c'est pour qu'elle rapportât tout à son fils; c'est pour avoir un témoin de mon entrevue avec Arsace, entrevue qui s'est bornée à de simples paroles. Il suffit peut-être à une ame pure et intègre de se reposer sur la protection du Ciel; mais il est beau aussi de ne laisser aucun doute sur sa vertu, et de pouvoir marcher dans le chemin de la vie d'un pas ferme et sûr.

Il faut s'attendre, ajouta-t-il, qu'Achémènes ourdira quelque trame contre Arsace. Il est esclave par état; mais un maître n'a point de plus grand ennemi que son esclave: il est maltraité; on a violé à son égard la sainteté des sermens; il se voit abaissé au-dessous des autres; il est instruit des infamies et des débordemens de la princesse; son ressentiment n'a pas besoin des armes de la calomnie, dont la vengeance s'est servie plus d'une fois: la vérité lui en fournira de suffisantes.

Ces raisons et d'autres semblables rendent l'espoir à Chariclée. Le lendemain Achémènes vient chercher Théagènes pour servir Arsace à table. Elle l'avoit ainsi ordonné; elle lui avoit même envoyé une magnifique robe persanne: il s'en revêt, non, sans éprouver, dans sa douleur, un certain plaisir à se parer de ces riches brasselets et de ces colliers tout brillant d'or. Déjà Achémènes se mettoit en devoir de l'instruire, de lui montrer comment il devoit verser du vin, présenter la coupe, lorsque Théagènes court à un buffet chargé de coupes, et, en prenant une précieuse: je n'ai pas besoin, dit-il, de tes leçons. Quand il s'agit de servir ma maîtresse, mon cœur m'en dit assez; et ce foible talent ne m'enorgueillit point. Mon ami, tu n'es ici que l'élève de la fortune, à laquelle il a plu de t'élever à ce rang; et moi, je le suis de la nature et des circonstances, et leurs leçons me suffisent. En même-tems, il verse légèrement du vin, et présente la coupe à Arsace du bout des doigts et avec une grâce admirable. Cette coupe achève de bouleverser, de subjuguer la princesse: les yeux fixés sur Théagènes, elle boit plus d'amour encore que de vin, laisse de la liqueur au fond de la coupe, et la rend à Théagènes comme si elle buvoit à sa santé.

Achémènes n'est pas insensible à tout ce qu'il voit: le dépit et la jalousie remplissent son cœur; ses coups-d'œil, son affectation à parler à l'oreille des convives, n'échappent point à Arsace elle-même. Après le repas, Théagènes s'adressant à Arsace: O ma maîtresse! dit-il, j'ai une grâce à vous demander; permettez-moi de ne porter cette robe que quand je vous servirai. Il obtient sa demande, reprend ses habits ordinaires et se retire.

Achémènes, sortant avec lui, lui reproche sa suffisance, son orgueil puéril; lui dit que la princesse a conçu pour lui tout le mépris que mérite un étranger sans usage, sans connaissance. Si vous continuez, dit-il, à garder les mêmes airs, vous ne plairez pas long-tems. C'est l'amitié qui vous donne ces avis; je m'intéresse à un homme avec lequel je vais m'unir, dont je vais épouser la sœur, comme Arsace me l'a promis. Achémènes ajoute encore beaucoup d'autres choses semblables. Théagènes, feignant de ne point l'entendre, s'en va les yeux baissés.

Cybèle, allant coucher sa maîtresse vers midi, les rencontre; elle voit la tristesse peinte sur le visage de son fils, et lui en demande la cause. On nous préfère, dit-il, ce jeune étranger: à peine a-t-il paru dans le palais, que le voilà échanson. Une charge que nous possédons depuis si long-tems, il nous en dépouille; il est auprès de la princesse, lui présente la coupe, en un mot, il ne lui manque plus que le titre d'échanson. Qu'il s'élève, qu'il parvienne aux plus hauts emplois, qu'il partage tous les secrets, ce n'est pas là ce qui me chagrine le plus: notre silence, notre mollesse, font toute sa grandeur; mais il pouvoit ne pas nous insulter, nous outrager, nous qui l'avons dirigé, qui lui avons appris à remplir des fonctions si glorieuses. Nous en parlerons une autre fois; je cherche Chariclée, mon amante: elle est tout pour moi; sa présence dissipera peut-être mon chagrin. O mon fils! reprend Cybèle, quelle amante! vous pleurez, je crois, vos moindres maux, et vous ignorez les plus amers. Chariclée ne sera point votre épouse.—Que dites vous? est-ce que je ne suis pas digne d'épouser une esclave comme moi? pourquoi donc ne sera-t-elle point mon épouse?—C'est notre zèle, c'est notre attachement pour Arsace qui en sont cause; nous avons sacrifié pour elle notre tranquillité; nous avons exposé nos jours, pour contenter ses passions, nous avons tout fait pour lui plaire. Ce jeune étranger, ce bel amant, est entré dans sa chambre, n'a paru qu'une fois devant elle, et il lui a persuadé de violer ses sermens. Il lui a assuré que Chariclée n'est point sa sœur, mais une amante dont la foi lui est engagée.—Et Arsace la lui a promise!—Elle la lui a promise; j'étois présente, je lai entendue. Dans quelques jours elle célébrera cet hymen par un repas magnifique: elle vous fera contracter une autre mariage.

Achémènes, poussant un profond soupir, et frappant ses deux mains l'une contre l'autre: ce mariage, dit-il, sera funeste à tous deux; faites-le différer de quelques jours. Si l'on me demande, dites que je suis à la campagne pour ma santé. Chariclée n'est plus la sœur de Théagènes, c'est son amante; je sens qu'il ne veut par-là que me l'enlever. Oui, s'il l'embrassoit, s'il la serroit contre son sein, s'il passoit les nuits à côté d'elle, il pourroit prouver qu'elle est son épouse et non sa sœur. Secondé des dieux vengeurs du parjure, je saurai bien me faire rendre justice.

Ainsi parla Achémènes: le démon de la rage, de la jalousie, de la vengeance, bien capable d'aveugler tout autre homme qu'un barbare, souffle dans son ame toutes ses fureurs. Emporté par les mouvemens impétueux de sa passion, sans consulter les lumières de la prudence, et vers la fin du jour, il prend un coursier Arménien, parmi ceux dont le Satrape se servoit dans les pompes et les cérémonies publiques, va rejoindre Oroondates, le trouve près de Thèbes, assemblant ses forces, faisant des préparatifs de guerre, et se disposant à marcher contre les Ethiopiens.

Fin du 7e. Livre et du Tome Second.


LES ÉTHIOPIENNES

OU

THÉAGÈNES ET CHARICLÉE

Roman écrit en grec par

HÉLIODORE

TRADUCTION NOUVELLE ET EXACTE,
AVEC DES NOTES.

Par N. QUENNEVILLE,

Membre de plusieurs Sociétés Littéraires,
et Professeur de Langue Grecque.

A PARIS,
CHEZ BERTRANDET, Impr.-Lib. rue de Sorbonne, N°. 384.
Et chez l'Auteur, rue du Faubourg S. Antoine, N°. 164, près la Barrière du Trône.
AN XI.

Je te tiens, Scélérat. — Dessin: Huot — Sculp.: Lorieux.


LES ÉTHIOPIENNES.


LIVRE HUITIÈME.

SOMMAIRE.

Instruit par Achémènes de la passion d'Arsace, Oroondates envoie Bagoas pour lui amener Théagènes et Chariclée. Thyamis va au palais réclamer Théagènes et Chariclée. Il est renvoyé avec menaces. Cybèle essaie vainement de séduire Théagènes. Constance de Théagènes. Douleur de Chariclée. Cybèle veut l'empoisonner. Mort de Cybèle. Chariclée accusée, condamnée, échappée aux flammes, reconduite en prison. Entretien de Théagènes et de Chariclée dans la prison. Bagoas arrive à Memphis, et emmène Théagènes et Chariclée. Mort d'Arsace. Bagoas pris par les Ethiopiens avec les deux amans.


Le roi d'Ethiopie avoit prévenu Oroondates, et s'étoit emparé de Philes, ville sans défense, et une des causes de cette guerre. Le Satrape étoit dans un embarras extrême, obligé de se mettre en campagne à la hâte et sans avoir eu le tems de faire ses préparatifs. La ville de Philes est située sur les bords du Nil, au-dessus des petites cataractes: elle est éloignée d'environ cent stades, (environ trois lieues trois quarts) de Syène et de l'Eléphantide. Des exilés Egyptiens s'en étoient autrefois emparés et s'y étoient établis. Les Egyptiens et les Ethiopiens s'en disputoient la possession. Ceux-ci vouloient que les cataractes servissent de limites aux deux empires; mais les Egyptiens prétendoient encore que Philes leur appartenoit par droit de conquête, ayant eu pour premiers habitans des exilés d'Egypte.

Ouverte de tous côtés et sans défense, cette ville recevoit le premier venu, et se soumettoit toujours au plus fort: elle avoit une garnison composée de Perses et d'Egyptiens. Le roi d'Ethiopie avoit envoyé des ambassadeurs à Oroondates pour redemander cette ville et les mines de diamans. Il y avoit long-tems qu'il les avoit redemandées au Satrape pour la première fois, sans avoir pu les obtenir. Il lui avoit encore tout récemment envoyé des ambassadeurs. Quelques jours après leur départ, il s'étoit mis en campagne à la tête d'une armée puissante, sans faire part de ses projets à personne, et feignant de marcher contre un autre ennemi. Lorqu'il crut ses députés au-delà de Philes, dont ils avoient trompé les habitans et la garnison, qu'ils avoient laissés dans la plus grande sécurité, en leur disant qu'ils alloient traiter de la paix, il se présenta tout-à-coup à ses portes en personne, en chassa la garnison, qui, cédant au nombre des ennemis et à la vigueur des attaques, ne résista que trois jours. Il se rendit ainsi maître de Philes, et ne fit aucun mal aux habitans.

Oroondates avoit appris cet échec par les fuyards, et il se trouvoit dans un grand embarras, lorsque l'arrivée subite et imprévue d'Achémènes vint encore redoubler ses inquiétudes. Il lui demande s'il n'est point arrivé quelque malheur à Arsace ou à sa maison. Oui, répond Achémènes; mais je veux vous en informer en particulier. Tout le monde s'étant retiré, il lui raconte tout en détail.

Que Théagènes, fait prisonnier par Mitranes, lui a été envoyé à Memphis, pour le faire conduire à la cour du grand roi, s'il l'eût jugé à propos; que ce jeune homme étoit digne d'être présenté au monarque, et de le servir; que les Besséens avoient tué Mitranes, et avoient enlevé son prisonnier, qui étoit venu ensuite à Memphis. Il lui parle aussi de Thyamis; enfin, il expose l'amour d'Arsace pour Théagènes, le séjour de celui-ci dans le palais, les bons traitemens qu'il éprouve; qu'il sert Arsace, qu'il est son échanson: il ajoute que, grâce à la résistance et à la fermeté du jeune étranger, son honneur est encore intact; mais qu'il est à craindre que la violence et le tems ne le subjuguent, si on ne l'enlève promptement de Memphis, et si on n'ôte de devant les yeux d'Arsace l'aliment de sa flamme; qu'il s'est secrètement échappé pour venir lui annoncer toutes ces intrigues, son zèle pour son maître ne lui permettant pas de garder un coupable silence.

Lorsqu'il voit Oroondates outré d'indignation et de colère, brûlant du désir de la vengeance, il enflamme son amour par le portrait qu'il lui fait de Chariclée, dont il vante les charmes et les attraits. Il la compare aux déesses; il lui assure que jamais il n'a vu et que jamais il ne verra de beauté pareille. Parmi les femmes qui vous suivent, ajoute-t-il, ou parmi celles qui sont restées à Memphis, il n'en est point qui puisse lui être comparée. Achémènes ajoute encore beaucoup d'autres choses, dans l'espérance d'obtenir Chariclée pour prix de sa fidélité, quand même Oroondates la mettroit au nombre de ses femmes.

La colère, l'amour s'emparent de l'ame du Satrape. Il envoie aussitôt Bagoas, le plus fidèle de ses eunuques, à Memphis, avec cinquante cavaliers, et lui ordonne de lui amener sur-le-champ Théagènes et Chariclée, en quelqu'endroit qu'ils se trouvent: il lui remet aussi deux lettres, une pour Arsace, conçue en ces termes:

Oroondates à Arsace.

«Envoyez-moi Théagènes et Chariclée; ils sont prisonniers et esclaves du roi, je les ferai passer à la cour: envoyez-moi-les de bon gré, ou je les ferai enlever de force: j'ajouterai toujours foi aux rapports d'Achémènes».

L'autre étoit adressée à Euphrastes, le chef des eunuques à Memphis; en voici le contenu:

«Vous me rendrez compte de la négligence avec laquelle vous veillez à ce qui se passe dans mon palais. Remettez les deux prisonniers grecs à Bagoas, pour me les amener; soit qu'Arsace y consente, soit qu'elle n'y consente pas, livrez-les-lui; sans quoi j'ai donné ordre de vous charger de chaînes, de vous conduire ici, pour vous dépouiller de votre dignité, et vous écorcher tout vif.»

Bagoas part avec son escorte. Arrivé à Memphis, il montre l'ordre du Satrape, pour prouver sa mission, et se faire remettre les deux jeunes gens. Cependant Oroondates se mit en marche, ordonnant à Achémènes de le suivre. Il le faisoit garder à vue, sans qu'il s'en apperçût, jusqu'à ce qu'il se fût assuré de la vérité.

Voici ce qui se passoit à Memphis pendant ce tems-là. Après le départ d'Achémènes, Thyamis, revêtu du sacerdoce, la première dignité de la ville, ayant célébré les obsèques de son père, et rendu à sa cendre les devoirs funèbres dans le tems prescrit, pouvant, par les lois de la religion, se montrer en public, s'occupa à chercher Théagènes. Après beaucoup d'informations, ayant appris que ces deux amans étoient dans le palais, il fut trouver Arsace. Il avoit bien des motifs pour s'intéresser à ces deux étrangers. Il se souvenoit que son père, en mourant, les lui avoit recommandés d'une manière toute particulière. Il remercia la princesse de ce que, pendant ces jours de deuil, où le temple n'avoit été ouvert qu'aux prêtres, elle avoit reçu dans son palais, et traité avec toutes sortes d'égards, deux Grecs à la fleur de l'âge, sans amis et sans connoissances. Il ajouta qu'en re-demandant un pareil dépôt, il ne demandoit rien que de juste.

Vous m'étonnez, lui répond Arsace; votre bouche rend témoignage à ma bonté et à mon humanité, et votre démarche actuelle semble annoncer le contraire: vous semblez douter que je puisse et que je veuille protéger ces deux étrangers, et leur faire un sort digne d'eux. Non, répond Thyamis, je n'en doute point: je sais que s'ils veulent rester ici, rien ne leur manquera. Mais ils sont d'une naissance illustre; ils ont été jusqu'ici en butte aux traits de la fortune, errans de pays en pays. Ils n'aspirent qu'à retourner dans leur patrie, à revoir leurs parens. Outre les liens particuliers qui m'attachent à eux, mon père m'a laissé, par héritage, l'obligation de les secourir. Fort bien, réplique Arsace, vous semblez ne vouloir réclamer ici que les droits de la justice: eh bien! ils sont pour moi, ces droits de la justice, autant que les droits de propriété l'emportent sur toutes ces frivoles raisons d'attachement.—Comment donc êtes-vous leur maîtresse?—Par les lois de la guerre: ils sont prisonniers, et, en cette qualité, esclaves.

Thyamis comprend qu'Arsace veut parler de l'expédition de Mitranes. Princesse, dit-il, nous ne sommes plus en guerre, mais en paix; l'une enlève, l'autre rend la liberté aux hommes: mettre ses semblables dans les fers, c'est être tyran; les mettre en liberté, c'est régner. Ce ne sont pas les mots, mais les effets qui font la paix et la guerre. Rendre la liberté à ces étrangers, ce seroit agir bien plus noblement: jamais le beau et l'utile ne sont séparés l'un de l'autre, ils sont toujours liés. Quelles vues de gloire ou d'intérêts peuvent vous engager à retenir ces deux étrangers?

A ces mots, Arsace n'est plus maîtresse d'elle-même; elle ressent tous les tourmens des amantes poussées à bout. Elles veulent cacher leur passion, et elles rougissent; est-elle découverte, elles renoncent à toute pudeur. Tant que leur amour n'est pas connu, elles sont douces, traitables; mais si leur secret leur échappe, elles sont audacieuses, effrontées. Trahie par sa conscience, persuadée que Thyamis connoît l'état de son ame, Arsace ne voit plus en lui un ministre des dieux, revêtu d'un caractère respectable; elle quitte tout sentiment de la pudeur si naturelle à son sexe. Non, non, s'écrie-t-elle, vous ne vous applaudirez pas long-tems de votre victoire sur Mitranes; il viendra un tems où Oroondates vengera sa mort et celle de tous ses guerriers. Je ne vous rendrai pas ces deux étrangers; ils sont aujourd'hui mes esclaves; bientôt, comme l'ordonnent les lois de notre empire, ils seront envoyés au grand roi mon frère. Parlez, discutez à loisir sur la nature du juste, de l'utile, de l'honnête; la puissance ne connoît rien qui puisse la contraindre; notre volonté tient lieu de tout. Sortez au plus tôt de mon palais, de peur que je ne vous en fasse chasser.

Thyamis sort, prenant les dieux à témoin, et déclarant que cette affaire aura une issue funeste. Il veut en instruire les habitans de Memphis, et réclamer leur secours. Votre sacerdoce n'est rien pour moi, lui dit Arsace; l'amour n'en reconnoît qu'un, c'est la jouissance. En même-tems elle se retire dans sa chambre, fait venir Cybèle, et délibère avec elle.

Achémènes ne paroissoit plus; elle soupçonnoit qu'il étoit parti; elle questionnoit Cybèle, et lui demandoit où étoit son fils. Celle-ci apportoit différentes causes de son absence, et ne cachoit que la véritable: elle ne put cependant en imposer jusqu'à la fin, la princesse commençoit à se défier d'elle. Cybèle, lui dit-elle alors, que ferons-nous? quel remède aux maux qui m'assiègent. L'ardeur de mon amour ne se rallentit point; c'est une flamme dévorante dont l'activité ne fait que s'accroître. Théagènes est inflexible, rien ne peut le toucher; il a paru d'abord moins impitoyable: il calmoit mes feux par des promesses vaines, il est vrai; mais aujourd'hui il ne se déguise plus, il me refuse ouvertement. Une chose augmente encore mes tourmens; je crains qu'il ne soit instruit du départ d'Achémènes, et qu'il ne craigne encore plus de me satisfaire. Achémènes sur-tout me désespère; il est allé trouver Oroondates; peut-être va-t-il le prévenir contre moi, ou me calomnier auprès de lui. Si je voyois seulement Oroondates.... Non, il ne résisteroit pas aux larmes ni aux caresses de son épouse: les regards d'une femme ont bien du pouvoir sur les hommes; mais le comble du malheur pour moi seroit d'être accusée avant d'avoir rien obtenu de Théagènes; et, si je suis accusée, d'être punie, si Oroondates ajoute foi aux rapports qu'on lui fera. O Cybèle! n'épargne rien, emploie tout; tu vois le précipice ouvert sous mes pas: le moment critique est arrivé.[57] Songes que si je me vois perdue, je n'épargnerai personne: tu seras la première victime de la perfidie de ton fils. Je ne puis comprendre comment tu ignores ses projets.

Princesse, lui répond Cybèle, la conduite de mon fils vous est suspecte, vous doutez même de mon attachement; le tems vous détrompera; vous ne connoissez vous-même que les ménagemens. Vous êtes foible, pusillanime; vous vous en prenez à ceux qui ne sont coupables de rien. Vous ne parlez point en maîtresse; vous semblez une esclave qui ne sait employer que les caresses. Ces moyens pouvoient être bons, tant que nous avons cru son ame sensible et encore neuve; mais puisqu'il dédaigne votre amour, qu'il éprouve votre puissance, que les coups de fouet, que les tourmens le rendent docile à vos volontés: naturellement rebelle aux caresses, la jeunesse cède à la violence, et la douceur obtiendra de Théagènes ce que la rigueur ne peut obtenir.

Hélas! répond Arsace, tu as peut-être raison; mais.... Dieux! moi..... soutenir le spectacle de ce corps maltraité, déchiré!—Toujours la même foiblesse! ne dépendra-t-il pas de lui, après quelques mauvais traitemens, de les faire cesser? Quelques momens de chagrin ne vous mettront-ils pas au comble de vos vœux? D'ailleurs, n'affligez point vos regards d'un pareil spectacle; livrez-le à Euphrastes; ordonnez-lui de le punir sous prétexte qu'il a commis quelque faute; vous vous épargnerez la douleur de le voir souffrir: ce que l'on entend afflige bien moins que ce que l'on voit[58]. Si son cœur change, s'il se repent de sa conduite précédente, nous mettrons fin à ses souffrances.

Arsace suit le conseil de Cybèle. L'amour au désespoir ne connoît point de ménagemens. Le mépris l'irrite, et il court à la vengeance. Arsace fait venir le chef des eunuques, et lui commande d'exécuter ce qu'elle vient de résoudre. Tourmenté par la jalousie, passion ordinaire dans les eunuques, déjà aigri contre Théagènes par tout ce qu'il voyoit et ce qu'il soupçonnoit, Euphrastes l'enferme dans un cachot ténébreux, le met aux fers, lui fait souffrir la faim et toutes sortes de tourmens. Théagènes n'ignoroit pas la cause d'une pareille conduite; mais il feignoit de l'ignorer, la demandoit à son bourreau, dont il ne recevoit aucune réponse.

Euphrastes ne craint pas d'outre-passer les ordres d'Arsace. Tous les jours il invente de nouvelles tortures, et multiplie les souffrances de sa victime. Il ne permet à personne de voir Théagènes: Cybèle seule a la liberté de pénétrer dans son cachot. Elle va souvent le voir, sous prétexte de lui porter de la nourriture en secret. Elle feint de le plaindre, de s'attendrir sur le sort d'un homme avec lequel elle est liée; mais elle ne veut que sonder ses dispositions, voir l'état de son ame, s'assurer si les tourmens ne triomphent point de sa constance. Théagènes n'en est que plus ferme, n'en oppose que plus de courage à toutes ces épreuves. Dans un corps épuisé par les mauvais traitemens, il conserve une ame inébranlable dans ses principes de vertu: il brave les traits du sort; il remercie la fortune de lui accorder, par tous ces maux, la faveur inappréciable de pouvoir faire éclater dans tout son jour son attachement et sa fidélité pour Chariclée. Tout ce qu'il souhaite, c'est qu'elle soit instruite de ses souffrances. Sans cesse il appelle Chariclée sa lumière, son ame, sa vie.

Arsace vouloit fléchir et non faire mourir Théagènes. Elle avoit recommandé à Cybèle de ne pas le tourmenter trop cruellement: celle-ci le trouvant inflexible, de son autorité privée, et au mépris des ordres de sa maîtresse, ordonne à Euphrastes de redoubler de rigueur. Mais tous ses efforts sont inutiles: elle perd toute espérance; elle voit la profondeur de l'abîme creusé sous ses pas; elle voit fondre sur elle la vengeance d'Oroondates, informé de toutes ses intrigues par Achémènes; elle craint encore d'être immolée par Arsace, outrée de se voir trompée dans son amour. Elle prend le parti d'aller au-devant de son destin par un grand coup, de mettre Arsace au comble de ses vœux; de se garantir, pour le présent, du danger qui la menace de sa part, ou d'anéantir toutes les preuves de cette abominable trame, en faisant descendre dans le tombeau tous ses complices.

Elle va trouver Arsace: O ma maîtresse! dit-elle, tout est inutile, il est insensible à tout: il n'en devient que plus audacieux de jour en jour. Le nom de Chariclée est sans cesse dans sa bouche; il l'appelle sans cesse: ce nom semble pour lui un baume salutaire qui calme ses douleurs. Il ne nous reste plus qu'une ressource[59]. Chariclée seule fait obstacle à nos désirs. Il faut nous en défaire. Lorsqu'il saura qu'elle n'est plus, son amour trompé sera moins rebelle, et se rendra plus facilement à vos vœux. Arsace, que le fiel de la jalousie consume depuis long-tems, n'en devient que plus furieuse, en apprenant l'amour de Théagènes. Elle saisit avidement cette proposition. Eh bien! dit elle, je saurai me défaire de cette furie. Qui voudra, reprend Cybèle, vous prêter son ministère? Votre puissance, il est vrai, est sans bornes; mais les lois vous défendent d'ôter la vie à qui que ce soit, sans un jugement des magistrats de la Perse. Il faudra prendre la peine de controuver des griefs, d'imaginer des crimes à Chariclée. Je suis prête à tout faire, à tout souffrir pour vous; le poison servira votre vengeance: un breuvage préparé par mes mains vous défera de votre rivale.

Arsace approuve ce conseil, et lui ordonne de l'exécuter. Cybèle va aussitôt trouver Chariclée: celle-ci étoit déjà instruite du sort de Théagènes. Cybèle d'abord l'avoit trompée, et avoit imaginé différens prétextes, pour l'empêcher de voir son amant, d'aller dans son appartement, selon sa coutume. Elle la trouve plongée dans la douleur, noyée de larmes, seule douceur qu'elle connût encore, et ne songeant qu'à sortir de la vie. Hélas! lui dit-elle, pourquoi vous consumer ainsi dans les regrets et la douleur? Théagènes va recouvrer sa liberté: il reviendra ce soir auprès de vous. Arsace, irritée contre lui pour quelque faute qu'il a commise dans le service, l'a fait enfermer, et a promis de lui rendre aujourd'hui sa liberté, à ma prière, et à cause d'une fête solennelle qu'elle doit célébrer par un magnifique repas. Levez-vous donc; prenez au moins aujourd'hui un peu de nourriture avec moi, et ranimez vos forces.

Quelle foi puis-je ajouter à vos paroles? répond Chariclée. Toujours trompée par vous, j'ai appris à me défier de tout ce que vous me dites. Je prends les dieux à témoins, dit Cybèle, que vos chagrins cesseront et vos peines finiront aujourd'hui; ne restez pas si long-tems sans prendre de nourriture: n'attentez pas vous-même à vos jours; goûtez de ces mets.

Toujours en défiance contre Cybèle, Chariclée a de la peine à se déterminer à manger. Mais les sermens la persuadent; elle se laisse séduire par l'espoir de revoir Théagènes: on croit aisément ce qu'on désire.

Toutes deux se mettent à table et mangent. Abra les sert: deux coupes sont pleines de vin; Cybèle lui fait signe d'en donner une à Chariclée: elle prend elle-même l'autre; elle ne l'a pas vidée, que ses yeux se couvrent d'un nuage; elle en renverse un peu qui restoit au fond de la coupe, et lance en même-tems des regards terribles sur l'esclave. Bientôt elle éprouve des convulsions et des déchiremens d'entrailles. Chariclée se trouble, veut lui porter du secours: l'alarme s'empare de tous ceux qui sont présens. Le breuvage, composé d'un poison plus rapide qu'un trait, capable de tuer un jeune homme robuste et à la fleur de l'âge, circule promptement dans un corps cassé, desséché de vieillesse, et opère avec une vîtesse inexprimable. Les yeux de Cybèle sont enflammés, ses membres se roidissent, sa peau se noircit; son ame scélérate est encore plus cruelle que le poison qui la consume: ainsi périt Cybèle en méditant encore des forfaits; car en mourant elle désigne par ses signes et par quelques paroles mal articulées, Chariclée comme coupable de sa mort.

Chariclée aussitôt est chargée de chaînes et conduite devant Arsace. La princesse lui demande si elle a préparé le poison, et la menace de la faire appliquer à la torture, si elle ne veut pas avouer la vérité. Quel est l'étonnement de tous ceux qui sont présens! Chariclée ne tremble point; elle ne montre point une honteuse frayeur: elle paroît au contraire avec un visage riant, et se réjouit de la catastrophe dont elle a été témoin. Forte du témoignage de sa conscience, elle brave la calomnie, s'applaudit de ce qu'elle ne survivra pas à Théagènes, et de ce qu'on lui épargne un crime, qu'elle méditoit contre elle-même.

Auguste princesse, dit-elle à Arsace, si Théagènes vit encore, je suis innocente; mais s'il a été victime de vos criminels desseins, vous n'avez pas besoin de recourir aux tourmens: c'est moi qui ai empoisonné celle qui vous a nourrie, et qui vous a si bien instruite. Hâtez-vous de m'ôter la vie; vous ferez un sacrifice agréable à Théagènes, qui a résisté si généreusement à vos criminelles sollicitations.

Arsace, l'entendant ainsi parler, entre en fureur; elle la fait charger de coups: Traînez en prison, dit-elle, cette mégère, dans l'état où elle est; montrez-lui son digne amant traité comme elle, et comme il le mérite. Ne lui laissez pas l'usage d'un seul membre; livrez-la à Euphrates; qu'il la garde jusqu'à demain; une sentence des magistrats perses, lavera mon injure dans son sang.

L'esclave qui avoit présenté la fatale coupe à Cybèle, étoit Ionienne d'origine, et celle qu'Arsace avoit d'abord donnée à Chariclée pour la servir. Pendant que l'on emmenoit celle-ci, soit par attachement pour une personne avec laquelle elle vivoit, soit que les dieux le voulussent ainsi, elle se mit à pleurer et à gémir. Malheureuse! disoit-elle, et tout-à-fait innocente! On l'entend, on s'étonne, on l'oblige de s'expliquer. Elle avoue que c'est elle qui a donné le poison à Cybèle; mais qu'elle l'avoit reçu des mains de Cybèle pour le donner à Chariclée; elle ajoute qu'effrayée d'un pareil attentat, ou même troublée par Cybèle, qui lui avoit fait signe de présenter d'abord à boire à Chariclée, elle a changé les coupes, et a donné à la vieille celle qui étoit empoisonnée. On la conduit donc devant Arsace; tout le monde désire ardemment que Chariclée soit trouvée innocente: une ame noble, une figure charmante attendrit les barbares eux-mêmes. La déclaration de l'esclave ne sert auprès d'Arsace qu'à la faire soupçonner de complicité avec Chariclée. Elle est mise aux fers, et gardée pour être mise en jugement. Arsace prévient les magistrats qui composent les tribunaux, et qui infligent des peines, de s'assembler le lendemain pour les juger.

Les juges s'assemblent le lendemain, et se placent sur leurs sièges. Arsace rapporte les choses comme elles se sont passées, se déchaîne contre Chariclée, qu'elle accuse d'empoisonnement; elle verse des larmes sur la mort de sa nourrice: elle a perdu la plus chérie, la plus fidelle de ses femmes: elle en appelle à la conscience des juges; elle a donné un asyle dans son palais à Chariclée, elle l'a comblée de bienfaits, et voilà comme elle en a été payée. Enfin elle invective contre elle avec tout le fiel de la rage la plus furieuse.

Chariclée ne se justifie point: elle convient de tout; elle avoue qu'elle a empoisonné Cybèle. Elle ajoute qu'elle auroit fait périr Arsace elle-même, si on ne l'avoit pas prévenue. Elle accable Arsace d'outrages, et provoque de toute manière la vengeance des juges. Pendant la nuit dans la prison, elle avoit tout raconté à Théagènes, avoit appris tout ce qui le regardoit; étoit convenue avec lui de se reconnoître coupable de la mort de Cybèle, de braver le supplice avec toutes ses horreurs, de terminer une vie malheureuse et toujours errante; de mettre fin aux poursuites implacables de la fortune. Elle avoit dit le dernier adieu à son amant, l'avoit embrassé pour la dernière fois. Accoutumée à porter secrètement le collier exposé avec elle, elle l'avoit alors autour de ses reins, sous sa robe, comme un ornement destiné à parer son tombeau. C'étoit d'après cette convention, qu'elle avouoit tout ce dont elle étoit accusée, qu'elle disoit avoir donné la mort à Cybèle, et se faisoit même plus coupable qu'elle n'étoit.

Les juges furieux, sont prêts à la condamner à un supplice cruel et digne des Perses. Mais touchés peut-être de la beauté, de la jeunesse, des charmes de l'accusée, ils la condamnent au feu.

A l'instant les bourreaux la saisissent, la conduisent à quelque distance des murs. Les cris réitérés d'un hérault, annoncent son crime et son châtiment. Une multitude innombrable de peuple la suit. Les uns l'avoient vue emmener, et le brait s'en étant répandu dans la ville, la curiosité y avoit mis tout le monde en mouvement. Arsace arrive et se place sur les murs pour la considérer. Il eût été cruel pour elle de ne point rassasier ses yeux d'un pareil spectacle. Les bourreaux construisent un vaste bûcher. Déjà la flamme s'élève dans les airs. Chariclée demande à ceux qui la conduisent, de la quitter quelques momens, leur promet de monter elle-même sur le bûcher. Elevant alors les mains au ciel, et tournant ses regards vers le soleil: O soleil! s'écrie-t-elle, ô terre! ô dieux du ciel et des enfers! vous qui voyez et punissez les coupables, vous êtes témoins que je suis innocente du crime qu'on m'impute; mais je reçois volontiers un trépas qui me soustrait aux coups de la fortune. Recevez-moi favorablement; mais punissez l'impure Arsace, cette exécrable furie, dont la honteuse passion ne veut que m'arracher des bras de mon époux.

A ces mots, on pousse de grands cris. Les uns désirent, les autres demandent hautement, qu'on instruise une seconde fois son procès, avant de lui faire subir son châtiment; mais Chariclée les prévient, s'élance sur le bûcher, se place au milieu, et y reste long-tems sans recevoir aucun mal. La flamme coule autour d'elle plutôt qu'elle n'en approche; elle la respecte et se retire par-tout où elle se présente. Chariclée brille au milieu des feux, dont l'éclat ajoute encore à celui de sa beauté: elle semble une jeune épouse couchée sur un lit de flammes. Etonnée d'un pareil prodige, et appelant la mort, elle se jette tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; mais c'est en vain: les flammes se retirent et semblent fuir devant elle.

Cependant l'ardeur des bourreaux ne se rallentit point; ils redoublent d'activité. Effrayés des signes menaçans d'Arsace, ils ne cessent d'entasser du bois, des roseaux sur le bûcher, et d'exciter les flammes le plus qu'ils peuvent.

Tous leurs efforts sont inutiles. Le tumulte s'accroît parmi les spectateurs. Persuadés que les dieux eux-mêmes se déclarent pour Chariclée, ils s'écrient qu'elle est pure et innocente; ils s'approchent du bûcher, en écartent les bourreaux. Thyamis, le premier, invoque le secours de la multitude. Les clameurs l'avoient averti de ce qui se passoit, et l'avoient appelé. Ils veulent sauver Chariclée; mais n'osant approcher du bûcher, ils l'exhortent à s'élancer elle-même hors des flammes. Ils lui disent que, puisqu'elle vit au milieu du feu, elle peut en sortir sans crainte. Chariclée, voyant un pareil prodige, entendant ces cris, persuadée que les dieux la protègent, ne croit pas devoir refuser leur bienfait, et descend du bûcher.

Les habitans de Memphis, transportés de joie, frappés d'étonnement, célèbrent à l'envi et à grands cris la puissance des dieux. Arsace, hors d'elle-même, descend à la hâte de dessus les remparts, sort par une petite porte avec ses gardes et les principaux Perses, arrête elle-même Chariclée; et, lançant des regards terribles sur cette multitude émue: Quoi! s'écrie-t-elle, vous osez arracher au supplice un monstre, une empoisonneuse, prise sur le fait, avouant elle-même ses forfaits! Vous soutenez cette détestable furie; vous vous révoltez contre les lois de la Perse, contre le grand roi lui même, contre les satrapes, les seigneurs, les juges! Aveuglés par une fausse pitié, vous croyez reconnoître ici un effet de la puissance des dieux! La raison ne vous dit-elle pas que ce que vous voyez, n'est qu'une preuve plus authentique de ses forfaits? Telle est la force de ses sortilèges, qu'elle arrête même l'action de la flamme. Venez demain au palais; les juges tiendront une séance publique pour vous éclairer: vous entendrez vous-mêmes ses aveux; vous la verrez convaincue par la déposition de ses complices que j'ai en mon pouvoir.

En même-tems elle saisit Chariclée à la gorge et l'entraîne. Elle ordonne à ses gardes d'écarter la multitude: le peuple indigné veut résister; mais il se retire, soit qu'il soupçonne Chariclée d'être magicienne, soit qu'il craigne Arsace et son escorte. Chariclée est remise une seconde fois entre les mains d'Euphrates, chargée de plus de chaînes, destinée à subir un second jugement et un second supplice. Au milieu de ses maux elle goûte le plus doux des plaisirs, celui d'être avec Théagènes, et de lui raconter ce qui vient de se passer.

Arsace, pour aigrir leurs maux, et ajouter la barbarie à l'insulte, a enfermé nos deux amans dans la même prison, pour les rendre témoins de leurs tourmens mutuels. Elle sait que le cœur d'un amant est plus affligé des souffrances de ce qu'il adore, que des siennes propres. Mais cette réunion n'est pour eux qu'une source de consolations. Ils se réjouissent d'être en proie aux mêmes douleurs. L'un deux souffre-t-il moins, il se regarde comme vaincu par l'autre: il est persuadé qu'il aime moins. Ils s'entretiennent, se consolent, s'exhortent mutuellement à opposer un courage invincible aux coups du sort, à signaler leur amour pour la vertu et leur fidélité mutuelle, par une patience héroïque.

Après s'être entretenus jusques bien avant dans la nuit, s'être dit tout ce que peuvent se dire des amans qui vont se séparer dans peu d'heures, pour ne plus se revoir; après s'être rassasiés l'un de l'autre, ils font quelques réflexions sur le prodige qui a arrêté l'action des flammes.

Théagènes y voit la main des dieux, irrités des infâmes calomnies d'Arsace, des dieux protecteurs de la vertu et de l'innocence opprimées. Chariclée semble en douter. Le miracle de ma conservation, dit-elle, ne peut être que l'ouvrage des dieux; mais souffrir toujours les mêmes maux, en souffrir même de plus cruels, n'annonce-t-il pas dans ces dieux une colère et une haine implacables? à moins qu'ils ne veuillent, pour signaler leur puissance d'une manière extraordinaire, nous précipiter dans quelque abîme, et nous en retirer au moment où nous l'espérerons le moins?

Ainsi parle Chariclée. Théagènes l'exhorte à mieux parler des dieux, à être plus circonspecte et réservée à leur égard. O dieux! s'écrie-t-elle tout-à-coup, soyez-nous favorable. Je me rappelle un songe que j'ai eu la dernière nuit, si toutefois ce n'étoit qu'un songe: je ne sais comment je l'avois oublié; mais à présent il me revient à l'esprit. Il est conçu en deux vers, avec leur mesure: le divin Calasiris, soit que je l'aie vu, soit que j'aie cru le voir, les prononçoit; en voici à-peu-près le sens:

Toi qui portes une pantarbe, ne crains point les atteintes de la flamme. Les destins font des choses auxquelles on ne s'attend pas.

Théagènes, comme s'il étoit saisi d'une fureur divine, s'agite, s'élance autant que lui permettent ses chaînes. O dieux! s'écrie-t-il, regardez-nous d'un œil de pitié. Et moi aussi je suis poète; un oracle m'a aussi été rendu par le même devin, soit que ce fût Calasiris, soit que ce fût quelque dieu revêtu de ses traits; je croyois entendre ces paroles:

Demain tu échapperas aux chaînes d'Arsace, et tu arriveras en Ethiopie.

Je vois quel est le sens de cet oracle. Par l'Ethiopie, il désigne l'empire des morts, où je serai avec Proserpine, qui est la jeune fille dont parle l'oracle. Mes fers seront brisés; c'est-à-dire, mon ame se dégagera des liens de mon corps. Trouves-tu dans cette explication quelque chose de contraire au sens que présente cet oracle? Pantarbe veut dire qui craint tout; et l'oracle ordonne de ne pas craindre, même le feu.

O mon cher Théagènes! reprend Chariclée; toujours malheureux, lu ne vois par-tout que des malheurs et des souffrances. L'homme ne considère que le présent. Cet oracle me présente quelque chose de plus flatteur. Je pourrois bien être cette jeune fille avec laquelle tu dois t'échapper des fers d'Arsace, et aller en Ethiopie, ma patrie. Nous n'en voyons pas, il est vrai, les moyens; cependant nous pouvons le croire: rien n'est impossible aux dieux; s'ils nous ont rendu cet oracle, ils l'accompliront: déjà ils ont accompli le premier. Me voilà pleine de vie, moi que tu n'espérois plus revoir. J'ignorois que je portois moi-même l'instrument de mon salut. Mais à présent je comprends comment j'ai échappé aux flammes.

J'ai toujours eu la précaution de porter sur moi les objets exposés avec moi. Prête à paroître devant les juges, voyant mon tombeau ouvert sous mes pas, je les ai secrètement attachés à ma ceinture, pour me ménager une ressource dans l'avenir, si j'échappois, ou pour parer mon cercueil et renfermer ma cendre, si je descendois dans l'empire de la mort. Ce sont de riches colliers, des pierres précieuses des Indes et d'Ethiopie, parmi lesquelles se trouve un anneau dont mon père fit présent à ma mère, lorsqu'il briguoit sa main. Le chaton est une sorte d'émeraude appelée pantarbe: des caractères sacrés sont gravés dessus. Elle a, je crois, quelque chose de surnaturel qui lui donne la vertu de garantir des atteintes du feu, de donner au milieu des flammes l'impassibilité: c'est elle sans doute et la volonté des dieux qui m'a sauvée. Ce qui me confirme encore dans cette opinion, c'est que j'ai souvent entendu dire au divin Calasiris que les caractères gravés sur cette bandelette exposée avec moi, et qui me ceint les reins actuellement, lui attribuent cette vertu.

Tout cela est vraisemblable, répond Théagènes: le prodige qui vient de s'opérer semble l'attester. Mais quelle pantarbe nous tirera des dangers qui nous menacent pour demain? Hélas! pour préserver du feu, elle ne préserve pas sans doute de la mort; et nous ne pouvons douter que l'implacable Arsace n'invente quelque supplice nouveau. Plût aux dieux qu'elle nous fît subir, et à tous deux, le même genre de mort! Non, elle ne nous ôteroit pas la vie, elle ne feroit que mettre fin à nos maux. Ne crains rien, dit Chariclée, les oracles sont pour nous une outre pantarbe: mettons notre confiance dans les dieux. Si nous échappons, nous n'en trouverons que plus de douceurs dans la vie; et s'il faut souffrir encore, nous souffrirons avec plus de résignation.

Tels sont les entretiens de Théagènes et de Chariclée dans la prison. Tantôt ils versent des larmes, et chacun proteste qu'il est plus sensible aux maux de l'autre qu'aux siens propres; tantôt ils se disent le dernier adieu, et jurent par tous les dieux, et leur situation présente, que le flambeau de leur amour ne s'éteindra qu'avec le flambeau de leur vie.

Cependant Bagoas et son escorte arrivent à Memphis au milieu de la nuit, dans le tems où tout est plongé dans un profond sommeil. Il éveille les gardes des portes, s'en fait reconnoître: tous s'avancent ensemble et à la hâte vers le palais, Bagoas dispose ses cavaliers tout autour, pour le soutenir en cas de résistance, et pénètre lui-même par une entrée inconnue à tout le monde, force une porte, se fait reconnoître du gardien, et lui recommande le silence. A la faveur de quelques foibles rayons de la lune, et de la connoissance qu'il a du local, il va trouver Euphrates, qu'il trouve couché. Celui-ci, éveillé en sursaut, pousse un cri[60]: Rassurez-vous, dit Bagoas: c'est moi; faites venir de la lumière, ajoute-t-il, Euphrates aussitôt appelle un des esclaves qui étoient avec lui, lui ordonne d'allumer un flambeau, sans éveiller personne. L'esclave vient, apporte un flambeau, et se retire. Quel malheur nous annonce une arrivée si subite et si imprévue, dit Euphrates? Il ne faut point perdre le tems en vaines paroles, répond Bagoas: prenez cette lettre et lisez-la; examinez auparavant le cachet, et assurez-vous qu'elle est d'Oroondates lui-même. Exécutez cette nuit même, à l'instant, ce qu'il vous commande: profitez des ténèbres de la nuit pour n'être point vu: quant à la lettre adressée à Arsace, voyez s'il est à propos de la lui remettre.

Euphrates prend les lettres et les lit toutes deux. Les larmes d'Arsace couleront, dit-il: elle est déjà sur le bord du tombeau. Hier une fièvre ardente la saisit; le feu circule dans ses veines; elle est dans le plus grand danger, et sa vie est presque désespérée. Je ne lui donnerois pas cette lettre, quand même elle me la demanderoit: elle sacrifieroit sa vie et la nôtre plutôt que de livrer ces deux étrangers. Mais vous ne pouvez arriver plus à propos: prenez-les et emmenez-les; donnez-leur tous les secours que vous pourrez; ayez pitié de ces deux malheureuses victimes, en proie à mille tourmens, à mille supplices divers que je leur fais souffrir malgré moi, et par l'ordre d'Arsace; tout annonce qu'ils sont d'une naissance illustre; le tems et des faits ne me permettent pas de douter de leur vertu.

En parlant ainsi, il le conduit à la prison.

Bagoas voit ces deux prisonniers. Quoique épuisés par les tourmens, la grandeur, la beauté de leurs traits le frappent. Persuadés que leur dernière heure est arrivée, que Bagoas vient les séparer pour jamais l'un de l'autre, et les conduire à la mort, ils ne peuvent se défendre de quelque trouble; mais bientôt le calme renaît dans leur ame: la sérénité, la gaieté même paroît sur leur visage.

Bagoas approche, et se met en devoir de dégager leurs chaînes des morceaux de bois qui les retiennent. Exécrable Arsace! s'écrie Théagènes, tu penses ensevelir tes forfaits dans les ombres de la nuit; mais l'œil de la justice est pénétrant: il éclaire, il met au jour les secrets les plus cachés. Vous, exécutez les ordres que vous avez reçus; faites-nous périr par le feu, par le fer ou par l'eau; mais, nous vous en conjurons, faites-nous périr en même-tems, et par le même genre de mort. Chariclée leur fait la même prière.

Les eunuques sont attendris par ces paroles; leurs larmes coulent. Ils les font sortir de prison avec leurs fers: ils sortent du palais et quittent Euphrates. Bagoas fait ôter les fers aux deux amans; il ne leur laisse que les chaînes nécessaires pour s'assurer d'eux sans les incommoder. Il les fait monter chacun sur un cheval, les met au milieu de sa troupe, et court à bride abattue vers Thèbes. Ils continuent de courir le reste de la nuit et le jour suivant, jusqu'à la troisième heure, sans s'arrêter un instant. Enfin, ne pouvant plus résister à la chaleur du soleil, excessive en Egypte au fort de l'été, accablés de fatigues, voyant Chariclée excédée d'une marche si longue, ils s'arrêtent pour se reposer, faire reposer leurs chevaux, et laisser respirer Chariclée.

Sur le bord du Nil, est une éminence qui, coupant le fil de l'eau, oblige les flots à faire un demi-cercle. Les eaux revenant sur leurs pas, forment une avance de terre dans le fleuve: ce lieu, arrosé de tous côtés, est rempli de gazon. Les troupeaux y trouvent de gras pâturages et de l'herbe en abondance. Des sycomores, des arbres de Perse, et ceux qui se plaisent sur les bords du Nil, y forment un ombrage épais.

C' est-là que Bagoas s'arrête avec sa troupe. Les arbres les garantissent des ardeurs du soleil. Il prend de la nourriture, et en donne à Théagènes et à Chariclée, qui d'abord la refusent et finissent par l'accepter, quoiqu'avec beaucoup de peine. Persuadés qu'ils vont à la mort, ils regardent comme inutile de prolonger leurs jours. Bagoas leur dit qu'ils n'ont rien à craindre, qu'il ne les mène point à la mort, mais à Oroondates.

Déjà la chaleur étoit diminuée, et le soleil, sur son déclin, laissoit tomber obliquement ses rayons affaiblis. Bagoas avec sa troupe se dispose à partir, lorsqu'un cavalier arrive en courant à toute bride: il est hors d'haleine; son coursier inondé de sueur est rendu de fatigue. Il parle à Bagoas en particulier et se repose ensuite. Bagoas, les yeux fixés sur la terre, semble réfléchir: étrangers, dit-il ensuite, prenez courage; vous êtes vengés: Arsace n'est plus. A la nouvelle de votre départ, elle s'est étranglée, et a prévenu, par un trépas volontaire, la mort qui l'attendoit: elle n'eût pu éviter la vengeance d'Oroondates et celle du roi. Le fer ou un opprobre éternel eût été la récompense de ses crimes. Telles sont les nouvelles qu'Euphrates m'apprend par la bouche de ce cavalier. Prenez donc courage, ayez bonne espérance: vous êtes innocens, je n'en doute point; votre ennemie a vécu.

Ainsi parle Bagoas, balbutiant la langue grecque, qu'il ne connoissoit que très-peu. Il est lui-même transporté de joie. Il avoit beaucoup souffert des hauteurs et du despotisme d'Arsace. Il fortifie, il console ses captifs; il espère voir croître son crédit auprès d'Oroondates, s'il lui conserve un jeune homme au-dessus de tous ceux qui composent sa maison, et une jeune fille d'une beauté incomparable, qui succédera à Arsace et sera son épouse.

Les paroles de Bagoas raniment la joie dans le cœur de Chariclée et de Théagènes. Ils admirent la puissance et la justice des dieux. Quand même ils éprouveroient encore toute la rigueur de la fortune, il n'est point de calamité qu'ils redoutent, depuis que l'odieuse Arsace ne respire plus. Tant il est vrai qu'on ne regrette point la vie, quand on a survécu à ses ennemis.

La nuit approchoit; l'air étoit rafraîchi, et permettoit de se mettre en route. Bagoas et sa troupe montent à cheval, marchent toute la nuit et le lendemain matin, pour arriver à Thèbes et rejoindre Oroondates, s'il étoit possible; mais leur célérité est inutile. Ils rencontrent un officier d'Oroondates, qui leur apprend que le Satrape est parti de Thèbes. Que lui-même est envoyé pour rassembler toutes les troupes, même celles qui sont dans les garnisons, et les conduire en diligence vers Syène; que le trouble et la consternation sont répandus par-tout; qu'il est à craindre que cette ville ne soit prise, vu la lenteur du Satrape et la célérité des Ethiopiens, qui ont paru aux portes de Syène, avant qu'on eût aucune nouvelle de leur marche.

Bagoas quitte donc la route de Thèbes, pour prendre celle de Syène. A quelque distance de cette ville, il tomba dans une embuscade. Une troupe d'Ethiopiens bien armés avoient été envoyés à la découverte, pour assurer la marche de leur armée et la garantir de tout danger. Surpris par la nuit, ne connoissant point les lieux, éloignés de leurs compatriotes, ces Ethiopiens, pour se mettre eux-mêmes en sûreté, et tendre un piège à l'ennemi, se postent au milieu des buissons, où ils passent la nuit sans dormir.

Au point du jour, ils entendent Bagoas et ses gens: ils voient le petit nombre de guerriers qui l'accompagnent, le laissent passer. Bien assurés qu'il n'est point suivi d'un plus grand nombre, ils quittent les bords du fleuve, poussent de grands cris et se mettent à sa poursuite. Bagoas et toute sa troupe sont saisis de frayeur. Ils reconnoissent les Ethiopiens à la couleur de leur peau: ils sont au nombre de mille, légèrement armés. Trop foibles pour leur résister, les Perses n'osent même les regarder. Ils se retirent d'abord lentement et à petits pas, pour ne point paroître fuir; mais les Ethiopiens les poursuivent, détachent d'abord contre eux deux cents Troglodytes.

Les Troglodytes, nation Ethiopienne, sont nomades et voisins de l'Arabie. Leur légèreté naturelle est encore augmentée par les exercices auxquels ils s'adonnent dès leur enfance. Ils n'apprennent jamais à se servir d'armes pesantes. Dans les combats, ils escarmouchent à coups de fronde, fondent impétueusement sur les ennemis, et se dispersent avec la même rapidité, quand ils trouvent trop de résistance. Les ennemis, qui connoissent leur agilité, ne les poursuivent pas dans les cavernes où ils vont chercher un asyle.

Ces deux cens Troglodytes, quoique à pied, atteignent bientôt les cavaliers perses, et en blessent quelques-uns à coups de fronde. Les voyant faire volte-face, au lieu de les attendre, ils tournent le dos, et fuyent vers leurs compatriotes qui les suivoient, mais à une grande distance. Les Perses les voyant fuir, méprisent leur petit nombre, marchent avec audace à eux, dispersent ceux qui les poursuivoient tout à l'heure, et recommencent à fuir avec toute la rapidité dont ils sont capables. Ils se séparent, se réfugient dans un angle formé par le Nil comme dans une citadelle, et se dérobent à la vue des Ethiopiens. Le cheval de Bagoas tombe, entraîne son maître dans sa chute, lui fracasse une jambe, et le livre aux ennemis. Théagènes et Chariclée sont pris avec lui. Ils pouvoient échapper; mais ils ne veulent point abandonner Bagoas, dans lequel ils ont trouvé tant d'humanité, et dont ils attendent encore des services. Ils descendent de cheval, restent auprès de lui, et se livrent eux-mêmes aux ennemis.

Le voilà accompli, dit Théagènes à Chariclée, ce songe que tu as eu. Les voilà ces Ethiopiens chez lesquels nous devons aller. Nous ne faisons que changer de fers. Remettons-nous donc entre leurs mains: il vaut mieux nous abandonner à l'incertitude des évènemens, que de courir les dangers qui nous attendent auprès d'Oroondates. Chariclée, se regardant conduite par les destins comme par la main, remplie des meilleures espérances, ne voyant que des amis dans les vainqueurs, sans communiquer ses idées à Théagènes, paroît approuver ses réflexions.

Les Ethiopiens avancent, et, reconnoissant un eunuque, un ennemi peu redoutable dans Bagoas; voyant dans les chaînes, sans armes, deux personnes d'un extérieur majestueux, d'une beauté sans égale, voulant savoir quels ils sont, les font interroger par un d'entre eux, Egyptien de nation, qui savoit la langue des Perses, croyant que, si leurs prisonniers n'entendent point les deux langues, ils en entendent au moins une; car les espions, que l'on envoie pour pénétrer les projets de l'ennemi, mènent ordinairement avec eux des hommes familiarisée avec la langue du pays et celle des ennemis. Théagènes, qui avoit demeuré long-tems en Egypte, répond en peu de mots, qu'ils sont esclaves du satrape, que lui et Chariclée sont Grecs d'origine; qu'ils passent, sans doute pour leur bonheur, des mains des Perses en celles des Ethiopiens.

Ceux-ci les font prisonniers, résolus de les présenter à leur roi comme le premier, le meilleur butin de cette guerre, le plus précieux des biens d'Oroondates; car chez les Perses, les grands ne voyent, n'entendent que par leurs eunuques. Ni leurs enfans, ni leurs proches ne jouissent de leur confiance et de leur tendresse: elle est toute entière pour l'esclave qui a su gagner leur affection. Les Ethiopiens croyent donc faire un présent bien flatteur à leur roi, en lui amenant ces prisonniers pour le servir et être l'ornement de sa cour. Comme Bagoas blessé, Théagènes et Chariclée, chargés de fers, ne peuvent marcher vîte, ils les font monter à cheval. C'est ainsi que, par une nouvelle aventure, assez semblable au prologue d'une pièce, Chariclée et Théagènes, étrangers captifs, après avoir vu leur tombeau ouvert, semblent moins être conduits qu'accompagnés par des hommes qui devoient bientôt les reconnoître pour leurs souverains.

Fin du Livre Huitième.

LIVRE NEUVIÈME.

SOMMAIRE.

Siège de Syène. Théagènes et Chariclée conduits devant Hydaspe. La ville de Syène se rend. Fêtes du Nil. Perfidie d'Oroondates. Il va à Eléphantide, se met à la tête de ses troupes. Consternation des Syènois. Combat entre les Perses et les Ethiopiens. Oroondates vaincu et pris. Hydaspe entre dans Syène. Il partage le butin à ses soldats. Bagoas est chargé de garder Théagènes et Chariclée. Songe d'Hydaspe. Il traite Oroondates avec bonté.


La ville de Syène assiégée de tous côtés par les Ethiopiens, étoit prise comme dans un filet. Oroondates ayant appris qu'ils approchoient, qu'ils avoient passé les cataractes et marchoient vers Syène, n'avoit eu que le tems de se jeter dans la ville. Il en avoit fait fermer les portes, garnir les remparts d'armes, de traits, de machines, et il attendoit les évènemens.

Le roi d'Ethiopie, Hydaspe, avoit appris de ses espions que les Perses étoient encore éloignés de Syène. Il s'étoit mis en marche pour leur livrer bataille avant qu'ils y fussent arrivés. Mais n'ayant pu les rejoindre, il s'étoit rabattu sur la ville, l'avoit environnée de toutes parts, et restoit dans l'inaction, déployant aux yeux des ennemis une multitude innombrable d'hommes, de chevaux, d'armes dont il couvroit les plaines des environs.

Ce fut là que ses éclaireurs le trouvèrent, lorsqu'ils lui amenèrent les prisonniers qu'ils avoient faits. Leur vue réjouit beaucoup le prince; et je ne sais par quel doux pressentiment, il sembla s'intéresser pour des jeunes gens qu'il ne reconnoissoit pas encore pour ses enfans. Il tira de cet évènement un présage favorable. Bon! dit-il, à en juger par les prémices de cette guerre, les dieux nous livrent les ennemis enchaînés; comme ce sont les premiers qui tombent entre nos mains, il faut les réserver pour les immoler suivant les lois de notre patrie: leur sang coulera sur les autels des dieux, protecteurs de l'Ethiopie.

Il récompensa ensuite magnifiquement ses guerriers, les envoya parmi ceux qui gardoient le bagage de l'armée, avec leurs captifs, auxquels il donna un certain nombre de personnes qui parloient leur langue; il leur recommanda d'en avoir le plus grand soin, de ne les laisser manquer de rien, de les empêcher de contracter aucune souillure, de les nourrir comme des victimes destinées aux dieux: il ordonna encore de leur ôter leurs chaînes, pour leur en donner d'or; car chez les Ethiopiens, l'or s'emploie aux mêmes usages que le fer chez les autres peuples. Ses ordres sont exécutés. Pendant qu'on ôte à Chariclée et à Théagènes leurs fers, ils conçoivent quelques espérances de liberté, qui s'évanouissent bientôt, en voyant qu'on les remplace par des fers d'un autre métal. Ah! le beau changement, dit Théagènes en riant! voilà donc les grands bienfaits de la fortune! des chaînes d'or remplacent des chaînes de fer. Mais des chaînes plus riches ne font de nous que des prisonniers plus précieux. Chariclée sourit aussi; mais elle tâche d'inspirer d'autres idées à Théagènes, de lui donner de la confiance aux oracles des dieux, de le consoler par la vue d'un avenir plus heureux.

Hydaspe, en se présentant devant Syène, avoit espéré emporter la ville d'emblée, malgré les remparts dont elle étoit défendue. Il fut d'abord repoussé par les assiégés, qui, non contens de se défendre avec courage, l'accablèrent encore d'injures du haut des murs. Irrité de ce qu'au lieu de se rendre à la première attaque, ils osoient lui résister, ce prince résolut de ne pas perdre le tems à faire un siège dans les formes, ni à essayer le secours des machines, qui laissent toujours échapper des ennemis. Il fit faire des travaux immenses, qui devoient, en peu de tems, détruire la ville entièrement: voici ce qu'il entreprit.

Il distribua par portions le terrein autour de Syène; il assigna à dix hommes un espace de dix orgies (dix toises), leur ordonna de creuser un fossé, dont il fixa la largeur et la profondeur, qui devoient être très-grandes. Les uns béchoient, les autres tiroient la terre, d'autres l'entassoient sur les bords du fossé, élevoient un mur vis-à-vis celui de la ville. Personne ne les troubla dans leurs travaux, et ne traversa la construction de ce mur. Effrayés de la multitude des ennemis, les assiégés n'osoient sortir de la ville; les flèches qu'ils lançoient du haut des murs ne pouvoient les atteindre; car Hydaspe, pour les rendre inutiles, avoit laissé entre les deux murs un espace assez large pour que ses soldats fussent hors de la portée des traits. Ces ouvrages furent achevés avec une promptitude incroyable, vu la multitude innombrable des Ethiopiens. Il en entreprit ensuite un autre.