Le peuple décrète d'une voix unanime tout ce que lui propose Hégésias. Le général ordonne de prendre les armes. La trompette guerrière retentit dans toute la ville. L'assemblée quitte le théâtre et se disperse pour voler aux combats. On voit s'armer à l'envi, non-seulement ceux qui sont en état de porter les armes, mais encore les enfans, les jeunes gens sans distinction.... Le courage supplée aux forces. Tous veulent partager les dangers de cette expédition. Beaucoup de femmes même, s'élevant au-dessus de la foiblesse de leur sexe, s'arment de tout ce quelles trouvent, et grossissent l'armée de leur troupe inutile. Mais bientôt elles sentent toute leur foiblesse et rentrent chez elles. On voit même des vieillards vouloir secouer le poids des ans, et, leurs forces ne répondant point à leur courage, reprocher à la vieillesse de laisser une ardeur impuissante à un corps usé et sans vigueur: tant est grande la désolation que l'enlèvement de Chariclée a répandue dans la ville de Delphes. Tous les habitans, comme frappés du même coup, sans attendre le jour, se mettent à la poursuite de ses ravisseurs.

Fin du Livre Quatrième.

LIVRE CINQUIÈME.

SOMMAIRE.

Calasiris s'embarque sur un vaisseau phénicien, avec Théagènes et Chariclée. Retour de Nausiclès. Plaintes de Chariclée, sous le nom de Thisbé. Frayeur de Cnémon, au nom de Thisbé. Théagènes et Chariclée tombent entre les mains de Mitranes. Théagènes envoyé à Oroondates. Chariclée remise à Nausiclès. Sacrifice fait à Mercure. Calasiris reprend le récit de ses aventures. Il aborde à Zacynthe. Il demeure chez un pêcheur. Le marchand tyrien demande Chariclée en mariage. Trachin, chef de pirates. Calasiris s'embarque avec Théagènes et Chariclée. Ils sont pris par les pirates. La tempête les pousse en Egypte. Trachin se prépare à épouser Chariclée. Adresse de Calasiris. Trachin tué par Pélore, et Pélore par Théagènes.


Tels étoient les mouvemens de la ville de Delphes[36]; mais je ne sais quelle fut l'issue de l'expédition. Je profitai du tems qu'ils mirent à la poursuite des Thessaliens pour m'échapper. Je fus rejoindre Théagènes et Chariclée, je les conduisis au bord de la mer cette même nuit, et je les fis monter dans le vaisseau phénicien qui nous attendoit pour mettre à la voile.... Le jour étoit prêt à paroître; mais les Phéniciens m'avoient promis avec serment de m'attendre, et ils ne voulurent pas manquer à leur parole. Ils nous reçoivent avec les démonstrations de la joie la plus vive. Ils font force de rame pour sortir du port et gagner la pleine mer. Un doux zéphir souffle de la terre. Ils déploient les voiles, et le vaisseau sillonne rapidement la surface unie des ondes tranquilles. Ils laissent bientôt derrière eux le golphe de Cyrrha, le promontoire du Parnasse, les rochers d'Etolie et de Calydon. Le soleil étoit prêt de se coucher, lorsque les isles Aiguës, à qui leur forme a fait donner ce nom, se montrèrent à nous. Mais pourquoi prolonger ainsi mon récit? Je m'oublie, Cnémon, je vous oublie aussi dans ces détails. Arrêtons-nous ici, et livrons-nous au sommeil. Laissons voguer nos deux amans sur les îlots. Quelque avide que soit votre curiosité, avec quelque force que vous résistiez au sommeil, je crois que le détail de toutes mes aventures, continué bien avant dans la nuit, fatigueroit votre attention. Les années, mon fils, m'appesantissent; mon ame s'attendrit au souvenir de mes malheurs, et le sommeil ferme mes yeux.

Mon père, répondit Cnémon, arrêtez-vous ici; ce n'est pas que je sois fatigué de vous entendre; non, mon attention se soutiendront toujours, quand même votre narration dureroit plusieurs jours et plusieurs nuits, tant les charmes de votre éloquence sont séduisans. Mais depuis long-tems j'entends un bruit sourd, un tumulte confus: j'en étois même troublé; mais la peur de perdre quelque chose de votre récit me contraignoit au silence. Je n'ai rien entendu, dit Calasiris; les années en sont peut-être la cause. L'affaiblissement de l'ouie est une des infirmités de la vieillesse. Peut-être aussi étois-je trop attentif à mon discours. C'est sans doute Nausiclès, le maître de cette maison, qui revient.... Grands dieu! comment a-t-il réussi dans son entreprise? Au gré de mes vœux, dit Nausiclès, paroissant tout-à-coup devant eux. Je n'ignore pas, mon cher Calasiris, dans quelles inquiétudes vous a jeté mon expédition. Je sais que votre ame étoit, pour ainsi-dire, à mes côtés. Votre conduite passée envers moi, le sujet de votre entretien quand je suis entré, tout me prouve quelle part vous prenez à tout ce qui me touche.... Mais, quel est cet étranger?—C'est un grec. Vous apprendrez le reste par la suite. Dites-nous au plus tôt si vous avez réussi, afin que nous puissions partager votre joie.—Je vous en instruirai demain. Pour le présent il vous suffit d'apprendre que j'ai retrouvé Thisbé, et plus belle. Je suis accablé de fatigues, épuisé de peines et de soucis, et j'ai besoin d'un peu de repos pour rétablir mes forces; et il quitte ses hôtes pour se livrer au sommeil.

Au nom de Thisbé, Cnémon reste interdit. Son esprit roule de pensées en pensées, sans s'arrêter à aucune. Il soupire, il gémit amèrement. Il passe la nuit dans la plus cruelle perplexité. Calasiris, quoique endormi, s'apperçoit qu'il souffre; il lève la tête de dessus son chevet, et, s'appuyant sur son coude, il lui demande la cause de ses peines, et d'un égarement d'esprit qui le rapproche des frénétiques, Quoi! lui répond Cnémon, j'apprends que Thisbé vit encore, et je serois tranquille!—Quelle est donc cette Thisbé? comment la connoissez-vous? pourquoi ne pouvez-vous apprendre qu'elle est en vie, sans en être troublé?—Vous le saurez lorsque je vous raconterai mon histoire. Mes yeux l'ont vue étendue sans vie; mes mains lui ont rendu les derniers devoirs chez les Bucoles.—Dormez; dans peu nous aurons la solution de cette énigme.—Il m'est impossible de dormir. Tranquillisez-vous.—La vie m'est un fardeau insupportable. Il faut que je sorte, que je m'assure, à quelque prix que ce soit, si Nausiclès n'est point dans l'erreur, et si en Egypte les morts reviennent à la vie. Calasiris sourit, ferme les yeux et s'endort.

Cnémon, sortant de la chambre, éprouve l'embarras d'un homme errant pendant la nuit au milieu des ténèbres, dans une maison qu'il ne connoît pas. Mais l'inquiétude où il est au sujet de Thisbé, lui fait surmonter tous les obstacles. Il veut éclaircir ses soupçons. Il erre de côté et d'autre, passe et repasse plusieurs fois par les mêmes endroits. Enfin, il entend les gémissemens sourds et plaintifs d'une femme. Tel le rossignol, pendant une nuit du printemps, fait entendre au loin des sons lamentables. Guidé par ces douloureux accens, il approche de l'appartement d'où ils sortent, applique son oreille à l'endroit où les deux battans de la porte se réunissent. Il écoute et entend ce qui suit: «Non, mon sort ne peut être plus affreux. Echappée des mains des brigands, soustraite à une mort cruelle, je me flattois de passer le reste de ma vie errante et vagabonde avec celui que mon cœur adore, et qui l'auroit remplie de charmes. Avec lui j'aurois supporté aisément les plus cruels revers. Mais la fortune, acharnée à me poursuivre, ne m'a montré quelques lueurs d'espérance que pour me tromper plus cruellement. Je me croyois libre, et me voilà encore esclave. Je croyois mes fers brisés, et m'en voilà encore chargée. J'étois renfermée dans une île, environnée de ténèbres, et mon sort aujourd'hui, loin d'être changé, n'est devenu que plus affreux, puisque je suis séparée de celui qui vouloit et qui pouvoit me consoler. Hier je quittai une caverne de brigands, séjour affreux, abîme inaccessible, que j'habitois, où plutôt j'étois enterrée; mais la présence de mon bien-aimé me consoloit. Là, il a pleuré ma mort, quoique je fusse pleine de vie; là, ses larmes ont arrosé des cendres qu'il croyoit les miennes. Aujourd'hui je suis privée de toutes ces consolations. Il n'est plus avec moi celui qui partageoit mes douleurs, celui qui allégeoit le poids de mes chagrins. Seule, abandonnée, prisonnière, abîmée dans la douleur, en butte aux jeux cruels de la fortune, si je supporte encore la vie, c'est dans l'espérance de revoir l'objet de ma tendresse. O toi, l'ame de ma vie! dans quels lieux es-tu? quel est ton sort? es-tu aussi esclave, toi qui naquis au sein de la liberté, toi qui ne connus jamais d'autre esclavage que celui de l'amour? Réserve-toi à ma tendresse. Puisses-tu revoir un jour ta chère Thisbé! car tel est le nom qu'il faudra bien que tu me donnes».

Cnémon, à ces mots, n'est plus maître de lui; il ne peut en écouter davantage. Il avoit d'abord soupçonné qu'il étoit dans l'erreur; mais ces dernières paroles lui persuadent que c'est vraiment Thisbé qu'il entend. Peu s'en fallut qu'il ne se laissât tomber contre la porte; mais il se retint, dans la crainte d'être surpris; car le jour approchoit[37]. Il se retire. Ses genoux chancellent; ses pieds heurtent à chaque pas: il donne contre les murailles; sa tête frappe contre le haut des portes, choque contre différens objets suspendus au plancher. Enfin, après bien des détours, il arrive à la chambre où il demeuroit, et se laisse tomber sur son lit. Tout son corps tremble; ses dents claquent les unes contre les autres, et peut-être auroit-il expiré, si Calasiris, s'appercevant de son état, ne l'eût ranimé en le pressant contre son sein, et ne fût venu à bout de le rappeler à la vie. Lorsqu'il a repris connoissance, il lui demande la cause de ces mouvemens convulsifs. Mon père, dit-il, je suis perdu. Thisbé ... ce monstre ... est véritablement en vie. En prononçant ces mots il retombe encore. Calasiris fait de nouveaux efforts pour retenir son ame prête à s'échapper.

Cnémon n'étoit alors que la victime des bisarreries de la fortune, qui souvent prend plaisir à se jouer des hommes, qui corrompt les plaisirs les plus vifs par l'amertume des chagrins. Elle lui montra un sujet de douleur dans ce qui devoit être pour lui un sujet de joie, et elle lui fit sentir toute la cruauté de ses caprices. Peut-être aussi l'homme n'est-il pas fait pour goûter des plaisirs purs et sans mélange. Cnémon alors fuyoit l'objet de ses vœux. Cnémon redoutoit une vue qui devoit le combler de joie. C'étoit Chariclée et non Thisbé qu'il avoit entendue gémir. Voici ce qui s'étoit passé.

Lorsque Thyamis eut été pris par les ennemis et chargé de chaînes, que l'île eut été livrée aux flammes et entièrement dévastée, Cnémon et Thermutis, l'écuyer de Thyamis, traversèrent le lac au point du jour pour s'informer du sort du chef des brigands. On a vu ce qu'ils devinrent. Théagènes et Chariclée, restés seuls dans l'île, tirèrent du sein même de leurs maux une source inépuisable de plaisirs: rien n'arrêta les élans de leur tendresse. Seuls, éloignés des importuns, ils s'abandonnent à toute la vivacité de leur amour. Oubliant l'univers entier, ils se tiennent long-tems et étroitement serrés dans les bras l'un de l'autre: ils se rassasient des charmes d'un amour pur et honnête: des larmes brûlantes se mêlent à leurs pudiques baisers. Théagènes, dans l'ardeur de ses désirs impétueux, vouloit-il franchir les bornes de la pudeur, Chariclée lui rappeloit ses sermens, modéroit ses transports, et son amant s'arrêtoit aussitôt. Vaincu par l'amour, mais vainqueur du plaisir, l'austère vertu parloit toujours à son cœur. Enfin la nécessité de réfléchir sur le parti qu'ils ont à prendre, impose silence à leurs transports, et Théagènes parle ainsi:

«O Chariclée! puissent les dieux de la Grèce nous accorder ce qui pour nous est le plus précieux des biens, ce qui nous a fait supporter tout, ce qui fait encore l'unique objet de nos vœux, d'être toujours l'un avec l'autre. Mais comme les choses humaines n'ont ni solidité, ni consistance; comme nous avons déjà beaucoup souffert, que nous nous attendons à souffrir beaucoup encore; que nous devons nous rendre au bourg de Chemmis, selon nos conventions avec Cnémon; que nous ignorons le sort qui nous attend; que le pays où nous devons nous rendre est sans doute bien éloigné d'ici, convenons de certains signes, qui nous éclaireront sur le sort de l'un et de l'autre, qui nous dirigeront dans nos recherches, si nous nous trouvons séparés. Des signes dictés par l'amour, imaginés pour réunir deux amans, peuvent épargner bien des fatigues, et sont des guides sûrs dans les voyages.

Chariclée approuve cet avis. Ils conviennent que sur les temples, les monumens publics, les statues, les pierres, dans les carrefours, Théagènes écrira le Pithique, et Chariclée la Pithie est partie à droite ou à gauche, vers telle ville, tel village, tel pays, avec l'indication du jour et de l'heure du départ. Si nous nous rencontrons, disent-ils, il suffira de nous voir pour nous reconnoître; jamais le tems ne pourra effacer de nos cœurs des traits que l'amour y a gravés. Ils conviennent encore que Chariclée montrera l'anneau que sa mère a exposé avec elle, et Théagènes une cicatrice à son genou blessé à la chasse d'un sanglier; que le mot flambeau dans la bouche de Chariclée, et celui de palmier dans celle de Théagènes, serviront encore à se reconnoître mutuellement. Ils s'embrassent ensuite l'un l'autre, versent des larmes, qui sont comme des libations offertes à l'amour, et se donnent des baisers garans de leur fidélité mutuelle.

Ils sortent de la caverne sans toucher à aucun des objets qu'elle recèle: ce seroit un crime à leurs yeux que de porter la main sur des richesses qui ne sont que le fruit du brigandage; mais ils prennent ce qu'ils ont apporté de Delphes, et que les brigands leur ont enlevé. Chariclée se déguise. Elle enferme dans une besace ses colliers, sa couronne, sa robe de prêtresse; et pour qu'on ne les voie point, elle met par-dessus quelques objets de vil prix. Elle donne son arc et son carquois à Théagènes: fardeau bien doux pour un amant, armes consacrées au dieu qui le tient asservi sous ses lois.

Déjà ils sont près du lac, se disposent à entrer dans une barque, lorsqu'ils apperçoivent une troupe d'hommes armés qui le traversent. Etonnés, interdits à cette vue, ils restent immobiles, comme frappés de stupeur. Ils gémissent amèrement sur les caprices de la fortune, qui se joue d'eux si cruellement. Mais les ennemis sont près d'aborder. Chariclée veut s'enfuir et retourner s'ensevelir dans cette caverne, pour se soustraire à leurs recherches. Déjà elle se met en devoir de courir, lorsque Théagènes, l'arrêtant: Jusqu'à quand, dit-il, fuirons-nous le destin qui nous poursuit? Cédons à la fortune; abandonnons-nous au torrent qui nous entraîne. L'avantage, que nous retirerons de fuir, sera de fuir encore, d'errer de climats en climats, d'essuyer encore des malheurs enchaînés à d'autres malheurs. Ne vois-tu pas, ô ma chère Chariclée! comme nous sommes le jouet de la fortune. A peine sortis de notre patrie, nous sommes tombés entre les mains des pirates. Aux dangers de la mer ont succédé sur terre des dangers plus grands. Des mains des ennemis nous sommes passés entre celles des brigands. Il n'y a qu'un instant, nous étions encore dans leurs chaînes. Nous nous voyions seuls, libres; il ne tenoit qu'à nous de nous échapper; de nouveaux meurtriers surviennent: ce ne sont que de nouveaux acteurs que la fortune amène sur un théâtre où nous jouons le premier rôle. Terminons ici cette affreuse tragédie; livrons-nous nous-mêmes au fer des assassins; prévenons une catastrophe peut-être plus terrible; craignons d'être réduits à nous donner nous-mêmes la mort.

Chariclée ne pense pas tout-à-fait comme Théagènes. Elle trouve justes ses plaintes contre la fortune, mais elle ne croit pas comme lui qu'il faille se livrer aux ennemis. Il n'est pas sûr, dit-elle, qu'ils nous ôteront la vie: non, la fortune ne nous favorise pas assez pour mettre ainsi fin à nos infortunes; peut-être veut-elle nous réserver aux horreurs de l'esclavage. Est-il genre de mort aussi affreux qu'une pareille destinée? Etre exposé aux insultes, aux outrages de barbares grossiers et brutaux, est un sort auquel il faut nous soustraire, à quelque prix que ce soit. Echappés plusieurs fois à des dangers plus grands, nous pouvons espérer d'échapper encore à celui-ci. Faisons ce qui te plaît, répartit Théagènes, et aussitôt il suit les pas de son amante, comme s'il eût été entraîné par une force invisible.

Mais ils ne peuvent arriver jusqu'à la caverne. Pendant qu'ils regardent les ennemis qu'ils ont en face, ils tombent, sans s'en appercevoir, entre les mains d'une autre troupe débarquée d'un autre côté de l'île, et ils se trouvent pris comme dans un filet. Ceux-ci s'arrêtent frappés d'étonnement en voyant Chariclée courir dans les bras de Théagènes pour y recevoir le coup de la mort: quelques-uns lèvent déjà la main pour les frapper; mais les regards de ces deux amans les éblouissent; leur colère se calme, le fer leur tombe des mains: la beauté désarme même les barbares; un spectacle touchant remplit l'œil le plus farouche des larmes de la sensibilité. Théagènes et Chariclée sont pris et conduits au général comme la plus belle partie du butin: ce fut même la seule proie qu'ils trouvèrent. En vain ils parcourent l'île entière d'une extrémité à l'autre; en vain ils la couvrent de la multitude de leurs soldats, comme d'un filet; leurs recherches sont infructueuses; l'incendie précédent l'avoit entièrement dévastée; la caverne seule, qu'ils ne connoissoient pas, étoit restée intacte. Théagènes et Chariclée paroissent devant le général.

C'étoit Mitranes, officier d'Oroondates, que le grand roi avoit établi Satrape de l'Egypte. Nausiclès, comme nous l'avons dit, l'avoit engagé, à force d'argent, à marcher vers cette île pour chercher Thisbé. Théagènes et Chariclée sont amenés devant lui, implorant le secours des dieux. Nausiclès, avec toute l'adresse et la présence d'esprit d'un marchand, s'élance vers Chariclée: c'est Thisbé, s'écrie-t-il, c'est elle-même. Les barbares Bucoles me l'avoient enlevée. O Mitranes, c'est votre bras, c'est la protection des dieux qui me la rendent! En même-tems, il prend Chariclée, tout transporté de joie; il s'approche d'elle, lui parle à l'oreille et en grec, pour n'être entendu de personne; il l'engage à dire elle-même qu'elle est Thisbé, pour conserver ses jours. Son stratagème lui réussit: Chariclée, qui entendoit la langue grecque, espérant tirer quelque service de Nausiclès, se prête à ses vues. Mitranes lui demande son nom. Elle répond qu'elle s'appelle Thisbé. Nausiclès alors courant vers Mitranes, l'embrasse mille fois, admire son bonheur; et flattant la vanité du barbare, il le félicite de ses anciens exploits, et sur-tout de la manière dont il a conduit cette expédition.

Enflé de ces éloges, trompé par le nom de Thisbé, persuadé de la vérité de ce que lui dit Nausiclès, Mitranes admire la beauté de Chariclée. Comme la lune environnée de nuages n'en brille qu'avec plus d'éclat, de même les haillons dont Chariclée est couverte, ne font que rendre les graces de sa figure plus brillantes. Nausiclès, par son adresse, s'étoit prémuni contre la légèreté du général persan, et empêchoit le repentir de naître dans son ame. Prenez-la, lui dit Mitranes, puisqu'elle vous appartient, et emmenez-la. En même-tems il la lui remet entre les mains, ayant toujours les yeux attachés sur elle, montrant que ce n'est qu'à regret et pour satisfaire à ses engagemens, et parce qu'il en avoit déjà reçu le prix. Mais celui-ci, dit-il, en montrant Théagènes, est à moi, quel qu'il soit: c'est une proie qui m'appartient. Je l'emmène, et il partira, sous bonne garde, pour Babylone. Il mérite de servir le roi à table.

Ils traversent ensuite le lac, et se quittent l'un l'autre. Nausiclès avec Chariclée, retourne à Chemmis. Mitranes dirige sa marche vers d'autres villages de son ressort. Il envoie aussitôt à Oroondates, à Memphis, Théagènes, avec une lettre conçue en ces termes:

Le général Mitranes au Satrape Oroondates.

«J'ai fait prisonnier un jeune grec, qui ne mérite pas d'être au nombre de mes esclaves: il est digne de ne paroître que devant le grand roi, et de le servir. Je vous l'envoie pour en faire présent à notre commun maître. Jamais la cour de Babylone n'en a vu et n'en verra d'une aussi grande beauté.» Tel étoit le contenu de la lettre.

Les premiers rayons de la lumière ne faisoient que de commencer à paroître, lorsque Calasiris et Cnémon vont trouver Nausiclès, dans l'espérance d'en tirer des lumières consolantes, et pour s'informer du succès de son expédition. Nausiclès lui raconte tout; son arrivée dans l'île, qu'il a trouvée déserte, et où il n'a d'abord rencontré personne; avec quelle adresse il a trompé Mitranes, qui lui a remis, sous le nom de Thisbé, une jeune fille que les Perses ont trouvée. Il ajoute qu'elle le dédommage bien de la perte de Thisbé; qu'elle est, par la beauté, au-dessus de Thisbé, autant qu'une déesse est au-dessus d'une mortelle; qu'il ne peut décrire tous ses charmes; qu'elle est dans sa maison, et qu'il peut la leur faire voir.

Ces paroles leur font soupçonner ce qui étoit arrivé. Ils prient Nausiclès de faire venir devant eux sa captive. Ils connoissoient la beauté incomparable de Chariclée. La jeune fille paroît. Elle baisse d'abord les jeux: un voile lui couvre le visage jusqu'aux sourcils. Ranimée par les paroles consolantes de Nausiclès, elle lève la tête, regarde. O surprise! tous trois aussitôt, comme de concert, comme frappée du même coup, poussent un cri aigu, gémissent, sanglottent; la maison retentit long-tems de ces paroles: O mon père! ô ma fille! tu es vraiment Chariclée, et non la Thisbé de Cnémon.

Nausiclès, étonné, garde le silence. Il voit Calasiris serrer Chariclée dans ses bras, la baigner de larmes. Troublé, incertain, il se croit transporté sur un théâtre, témoin de la reconnoissance de deux personnages. Enfin Calasiris, l'embrassant avec transport: O le meilleur des hommes, dit-il, puissent les dieux m'acquitter envers vous, et remplir tous vos vœux! C'est vous qui rendez à ma tendresse une fille que je n'espérois plus revoir; c'est vous qui réjouissez mes yeux du plus agréable des spectacles. O ma fille! ô Chariclée! où as-tu laissé Théagènes? A cette demande, Chariclée gémit. Celui, répond-elle après quelques instans de silence, celui qui m'a livrée à cet homme, l'emmène prisonnier. Calasiris prie Nausiclès de l'instruire du sort de Théagènes, lui demande quel est son nouveau maître, et où il l'emmène. Nausiclès alors comprend que ces deux jeunes gens sont ceux dont le vieillard lui a souvent parlé; que ce sont eux qu'il pleuroit, lorsqu'il le rencontra plongé dans la plus amère douleur. Il leur rapporte tout ce qui regarde Théagènes; il ajoute que, dans l'état de dénuement où il est, il n'aura d'autre consolation que de le reconnoître, et qu'il seroit étonné s'ils pouvoient, à force d argent, obtenir sa liberté de Mitranes. Nous sommes riches, dit Chariclée à Calasiris à l'oreille: promettez tout ce que vous voudrez; je conserve ce collier que vous connoissez; je l'ai avec moi.

Ces paroles inspirent de la confiance à Calasiris. Craignant que Nausiclès n'eût quelque soupçon, et ne comprît ce que Chariclée lui disoit: ô mon cher Nausiclès, dit-il, jamais le sage n'est pauvre: ses richesses égalent toujours ses besoins; il reçoit des dieux tout ce qu'il peut leur demander sans honte. Dites-moi seulement où est celui qui retient Théagènes dans les fers? Les dieux ne nous abandonneront pas; nous trouverons dans leurs bienfaits de quoi satisfaire l'avarice des Perses. Pour me persuader, répondit Nausiclès en souriant, que vous avez des moyens inconnus de vous enrichir, commencez par me compter le prix de la rançon de Chariclée. Vous pensez bien qu'un marchand n'aime pas moins l'argent que les Perses. Je le sais, dit Calasiris, et vous serez satisfait. Que ne méritez-vous pas, vous dont la générosité sans égale prévient mes désirs, vous qui me rendez ma fille, sans attendre que je vous la redemande? Il faut d'abord que je m'adresse aux dieux. Vous le pouvez, répond Nausiclès; je dois offrir un sacrifice aux dieux, pour les remercier du succès de mon expédition; assistez-y, si vous le voulez; priez-les, demandez-leur des richesses pour nous, et ne vous oubliez pas. Ne plaisantez point, lui dit Calasiris, et ne soyez pas incrédule. Allez préparer votre sacrifice; je m'y rendrai quand tout sera prêt.

Nausiclès va donner ses ordres. Peu après, quelqu'un vient de sa part inviter Calasiris et Cnémon à assister au sacrifice. Ils étoient convenus de ce qu'ils devoient faire. Ils ne manquent pas de s'y rendre avec Nausiclès et une foule d'autres personnes pareillement invitées; car le sacrifice se faisoit publiquement. Chariclée s'y rend aussi avec la fille de Nausiclès, et toutes les autres femmes qui, à force de prières et d'instances, lui persuadent de les accompagner. Peut-être ne se seroit-elle pas rendue à leurs sollicitations, si elle n'eût espéré, à la faveur de ce sacrifice, adresser au ciel des vœux pour Théagènes.

Arrivés au temple de Mercure, le dieu du commerce et des marchands, que Nausiclès honoroit d'un culte particulier, on immole la victime. Calasiris en considère quelque tems les entrailles. Les différentes altérations qui se manifestent sur son visage, annoncent le mélange de biens et de maux qu'il voit dans l'avenir; enfin il met les mains sur l'autel, en prononçant quelques mots, et feignant de tirer du foyer sacré un objet qu'il tenoit depuis long-tems: Nausiclès, dit-il, voilà ce que les dieux vous donnent pour la rançon de Chariclée. En même-tems il lui remet un anneau magnifique d'un prix inestimable: le contour est d'un métal précieux; le chaton, d'une améthyste d'Ethiopie, est de la grosseur de l'œil d'une jeune fille; sa beauté efface celle des améthystes de l'Ibérie et de la Grande-Bretagne; celles-ci sont d'un coloris doux, ressemblent à une rose dont les feuilles, récemment sorties du bouton, commencent à se colorer aux rayons du soleil; mais l'améthyste d'Ethiopie a l'éclat vif et pur d'une fleur de printems; quand on la tourne, il en part des rayons de lumière dont la vivacité n'éblouit point les yeux, mais les réjouit par un éclat tempéré. Elle a encore une vertu que n'ont point les améthystes d'occident: elle mérite vraiment son nom; elle garantit réellement de l'ivresse ceux qui la portent. Telles sont toutes celles qui viennent des Indes et d'Ethiopie, bien inférieures cependant à celle que Calasiris donna alors à Nausiclès. Elle est ornée de gravures: différentes figures y sont représentées. On y voit un jeune berger, gardant des troupeaux, placé sur la cîme d'une petite roche, d'où il voit tout autour de lui; il fait paître au son de la flûte, des chèvres qui, dociles à ses accens, sensibles à ses accords, semblent brouter le gazon fleuri: on diroit que leur toison est d'or; mais c'est moins une illusion de l'art, que l'effet de la couleur de l'améthyste. On voit aussi bondir les tendres agneaux: les uns courent en troupe à la roche; les autres sautent autour du berger, et forment, par cette gradation pastorale, un escarpement; d'autres, au milieu des feux de cette améthyste, aussi étincelans que ceux du soleil, grimpent légèrement vers la cîme de la roche. Les plus jeunes et les plus hardis semblent vouloir s'élancer par-dessus les bords; mais ce chaton, comme une bergerie d'or, les enferme dans son enceinte, ainsi que la roche, qui n'est point une illusion des yeux, mais qui existe réellement. L'ouvrier, en applanissant les bords, avoit fait en réalité ce qu'il vouloit représenter. Il avoit cru inutile d'imiter une pierre dans une pierre. Tel est cet anneau.

Nausiclès, étonné d'une chose si extraordinaire, transporté de joie à la vue d'un présent, que toute sa fortune auroit à peine payé: mon cher Calasiris, dit-il, je plaisantois; jamais je n'ai eu dessein de vous demander la rançon de Chariclée: mes vues étoient entièrement désintéressées; mais puisque, comme vous le dites, il ne faut pas rejeter les présens des dieux, je reçois cet anneau comme un don du ciel. Sans doute, Mercure, mon protecteur, le meilleur et le plus bienfaisant des dieux, me l'envoie: c'est lui qui vous l'a fait trouver au milieu des flammes: aussi en a-t-il toute la vivacité. Un présent, d'ailleurs, qui enrichit celui qui le reçoit sans appauvrir celui qui le donne, est à mes yeux le plus beau de tous les présens. En achevant ces mots, il invite à un repas Calasiris, et tous ceux qui avoient assisté au sacrifice. Il place les femmes dans l'intérieur du temple, et les hommes dans le vestibule. A la fin du repas, lorsque les tables furent desservies, et que l'on ne songea plus qu'à boire, les hommes font des libations à Bacchus, et chantent la chanson des nautonniers lorsqu'ils s'embarquent. Les femmes dansent, en rendant graces à Cérès. Chariclée seule, retirée à l'écart, ne partage point l'alégresse générale: elle demande aux dieux de sauver Théagènes, et de le lui conserver fidèle.

Les vapeurs du vin commençoient à échauffer la tête des convives; ils ne songeoient plus qu'à se livrer à diverses sortes d'amusemens. Nausiclès alors présentant à Calasiris une coupe pleine d'eau pure: mon cher Calasiris, dit-il, buvons, puisque c'est la seule liqueur que vous connoissiez; buvons en l'honneur des chastes nymphes qui n'ont aucun commerce avec Bacchus, des véritables nymphes. Si vous vouliez vous rendre à nos désirs, payer votre écot en discours, de quelle agréable liqueur vous nous verseriez! Vous entendez ces femmes; elles mêlent le plaisir de la danse à celui de la table. Mais le récit de vos aventures, si vous vouliez nous les raconter, plus agréable pour nous que la danse et le son des instrumens, assaisonneront ce repas d'un plaisir bien piquant. Vous avez plusieurs fois, comme vous le savez vous-même, différé de m'en faire part; vous gémissiez, affaissé sous le poids de la douleur.

Vous ne pouvez demander un moment plus heureux. De vos enfans, l'un est retrouvé, est entre vos bras; l'autre, avec le secours des dieux, vous sera bientôt rendu, sur-tout si vous ne me chagrinez pas encore par un nouveau délai.

O Nausiclès, reprit Cnémon, puissent les dieux vous combler de biens! Vous avez rassemblé ici des plaisirs de toute espèce; mais vous les dédaignez, vous les laissez au vulgaire, pour le plaisir d'entendre des choses vraiment étonnantes, des choses qui vous procureront tout ce que le plaisir a de plus piquant et de plus vif. Cette association de Mercure avec Bacchus; ce mélange des plaisirs de la conversation avec ceux de la table, annonce en vous une pénétration admirable à distinguer les qualités particulières de la divinité. Vos immenses richesses vous mettent bien en état de vous attirer la protection des dieux par la magnificence de vos offrandes; mais on ne peut mieux se concilier la faveur de Mercure qu'en montrant les mêmes goûts que lui, en unissant les charmes de la conversation à ceux de la bonne chère.

Calasiris, par complaisance pour Cnémon, par déférence pour Nausiclès, qu'il vouloit s'attacher de plus en plus, leur raconte son histoire, mais succinctement. Il abrège beaucoup tout ce qu'il avoit déjà raconté à Cnémon; il passe même sous silence tout ce qu'il croit inutile à Nausiclès de savoir. Il reprend le fil de sa narration à l'endroit où ils s'enfuirent de Delphes, et s'embarquèrent sur le vaisseau phénicien. Ils avancèrent d'abord au gré de leurs vœux. Un vent doux et favorable enfloit les voiles. Arrivés au détroit de Calydon, leur vaisseau est violemment agité au milieu d'une mer naturellement turbulente et orageuse. Cnémon interrompt Calasiris, et le prie de leur expliquer la cause des tempêtes qui régnent particulièrement sur ce bras de mer.

La mer Ionienne, reprend Calasiris, est renfermée en cet endroit dans un lit très-resserré: elle ne communique avec le golfe de Crisa que par un petit détroit. L'isthme du Péloponèse l'empêche de se jeter dans la mer Egée. C'est une digue opposée sans doute par la Providence à l'impétuosité de ses flots, qui, sans cette digue, inonderoient les pays voisins. Les flots, obligés de refluer dans ce détroit, rencontrent ceux qui y coulent, les choquent avec une extrême violence. De ce conflit il résulte une ébullition terrible; les flots se soulèvent, se couvrent d'écume; et de là les tempêtes si fréquentes dans ce détroit. Tous les convives applaudissent et reconnoissent la véritable cause des tempêtes qui agitent la mer Ionienne. Calasiris poursuit ainsi:

Après avoir passé ce détroit, et laissé derrière nous les îles Aiguës, nous crûmes appercevoir le promontoire de Zacynthe, qui s'offrit à nos yeux comme un nuage obscur. Le pilote fait caler les voiles. Nous lui demandons pourquoi il rallentit ainsi la marche du vaisseau, poussé par un vent favorable. Avec ce vent, dit-il, nous arriverons à terre vers la première veille de la nuit. Je crains déchouer, au milieu des ténèbres, contre un rivage bordé de rochers et d'écueils. Il vaut donc mieux passer la nuit en pleine mer, ne donner de vent à nos voiles que ce qu'il en faut pour prendre terre au point du jour. Voilà ce que le pilote nous répondit; mais il se trompa dans ses conjectures. Le soleil se levoit lorsque nous jetâmes l'ancre.

Nous débarquâmes à peu de distance de la ville. Les insulaires fixés le long du rivage, accourent comme à un spectacle extraordinaire. Ils admirent la légèreté, la beauté, la grandeur de notre vaisseau; ils croient y reconnoître la construction phénicienne; ils sont sur-tout étonnés de nous voir aborder heureusement et sans accident: bonheur auquel nous ne devions pas nous attendre dans un voyage entrepris après le coucher des Pleïades. Presque tous les passagers descendent du vaisseau pendant qu'on l'attache au rivage, et se dispersent dans la ville pour leurs affaires.

J'avois appris du pilote que nous passerions l'hyver dans cette île. Je ne voulus point rester sur le vaisseau, au milieu de la licence qui règne parmi les gens de mer, ni chercher une demeure dans la ville, de peur qu'on ne découvrît l'asyle de mes deux jeunes gens. Je résolus de chercher sur le rivage un endroit où je pourrais passer l'hyver. J'avance quelques pas; j'apperçois un vieux pêcheur assis devant sa porte, raccommodant les mailles de son filet. Je m'approche: Vieillard, lui dis-je, je vous salue; dites-moi où je pourrois trouver un séjour?—Il s'est accroché hier à ce rocher voisin, et ces mailles se sont rompues.—Ce n'est pas là ce que je vous demande. Vous nous obligerez beaucoup, si vous voulez nous recevoir chez vous, ou nous indiquer une autre demeure.—Ce n'est pas moi: je n'y étois pas. Non, Thyrrène n'est pas assez imprudent: la vieillesse ne l'a pas aveuglé jusques-là. C'est la faute de mes enfans, qui, par leur inexpérience, ont été jeter ce filet dans un endroit dont ils ne devoient pas approcher.

Enfin je m'apperçois qu'il est sourd. Vieillard, lui dis-je alors en élevant la voix, je vous salue. Nous sommes des étrangers qui vous prions de nous indiquer une demeure.—Si vous voulez, me répondit-il, en nous rendant le salut, vous demeurerez avec nous, à moins que vous ne cherchiez une maison grande et riche, et que vous ne meniez avec vous une multitude d'esclaves.—Je n'ai que deux enfans, et moi je suis le troisième.—Bon, c'est ce qu'il faut[38]: nous ne sommes qu'un plus que vous; j'ai encore avec moi deux de mes enfans, les autres sont mariés et pères de famille[39]; la nourrice de mes enfans fait la quatrième; car leur mère est morte depuis peu. Soyez donc le bien-venu; croyez que nous noua ferons un plaisir de recevoir un homme en qui, dès le premier abord, j'ai remarqué un air distingué.

J'accepte ses offres; je reviens ensuite avec Chariclée et Théagènes retrouver Thyrrène, qui nous reçoit bien, et nous cède la partie de sa maison la plus chaude. Nous y trouvâmes assez d'agrément pendant l'hyver: nous passions les jours tous ensemble. Chariclée couchoit avec la nourrice, moi avec Théagènes, et Thyrrène, avec ses deux enfans, dans un autre appartement. Nous mangions tous ensemble; nous défrayions nos hôtes de tout. Thyrrène donnoit aux deux amans du poisson qu'il alloit pêcher lui-même: quelquefois, pour passer le tems, nous y allions avec lui. Il avoit singulièrement diversifié ce plaisir, que, grâce à son intelligence, on pouvoit se donner en tout tems. Il connoissoit les endroits les plus favorables et les plus poissonneux: bien des personnes attribuoient à une faveur spéciale de la fortune, ce qui n'étoit que le fruit de son adresse; mais la fortune, comme on dit, ne donne pas de relâche à ceux qu'elle poursuit. La beauté de Chariclée lui attira des désagrémens jusques dans cette solitude. Ce marchand tyrien, qui avoit remporté une couronne aux jeux pythiques, qui nous avoit emmenés sur son vaisseau, me prenoit souvent en particulier, m'accabloit d'importunités et d'instances, me demandant Chariclée en mariage, comme si j'eusse été son père. Une tarissoit point sur ses qualités, sa noblesse, son mérite, ses richesses: le vaisseau lui appartenoit, ainsi que la plus grande partie de la cargaison; qui consistoit en or, en diamans, en soieries. A tant d'avantages il falloit encore ajouter sa victoire récente; enfin il possédoit tout.

Je lui représente l'état de dénuement où je me trouve; j'ajoute que jamais je ne donnerai ma fille à un étranger, dont la patrie est si éloignée de l'Egypte. Mon père, reprend-il, il est aisé de lever toutes ces difficultés; la possession de votre fille me tiendra lieu de dot, d'argent, de tous les trésors possibles. J'abandonne ma patrie pour me fixer dans la vôtre: dès ce moment je renonce à mon voyage de Carthage; je vous suis par-tout où vous voudrez aller. Enfin, le voyant s'opiniâtrer dans ses desseins, mettre toujours plus de chaleur dans ses poursuites, m'obséder continuellement de ses importunités, je lui donne des espérances, pour me délivrer de ses sollicitations; et dans la crainte qu'il ne se portât même à quelque violence dans cette île, je lui promets de tout arranger à mon retour en Egypte.

A peine étois-je débarrassé du Phénicien, qu'un nouvel orage se forma et gronda sur notre tête[40]. Quelques jours après, Thyrrène, me tirant à l'écart dans un angle formé par les sinuosités du rivage: Calasiris, me dit-il, j'en jure par Neptune, le dieu de la mer, et par les autres divinités de son empire, je vous aime comme mon frère; vos enfans me sont aussi chers que les miens. Je veux vous faire part d'un projet funeste que l'on médite et que je ne puis taire. Vous mangez avec moi à la même table: le silence seroit un crime de ma part; je veux donc vous en instruire. Des pirates, placés en embuscade dans une baie, derrière ce promontoire, cherchent à s'emparer du vaisseau phénicien; des sentinelles, qui se succèdent sur les rochers, épient le moment où il mettra à la voile. Songez-y; mettez-vous sur vos gardes: voyez ce que vous avez à faire. C'est sans doute à vous, ou plutôt à votre fille, qu'en veulent ces hommes pour qui il n'y eut jamais rien de sacré.

Thyrrène, lui dis-je, puissent les dieux vous récompenser comme vous le méritez! Mais, comment ce projet vous est-il connu? Comme pêcheur, me répond-il, je connois ces hommes; je leur porte du poisson, que je leur vends plus cher qu'à tout autre. Hier, pendant que je ramassois mes filets auprès de ces bas-fonds, le chef de ces pirates s'approchant de moi, me demande si je sais quand les Phéniciens mettront à la voile. Pénétrant aussitôt son dessein: Trachin, lui dis-je, je ne puis vous dire le jour précis; mais je crois que ce sera au printems. La jeune fille qui demeure chez vous partira-t-elle avec eux?—Je l'ignore; mais pourquoi me faire toutes ces questions?—Je ne l'ai vue qu'une fois, et je l'aime éperduement. Parmi le grand nombre de femmes, et même belles, qui me sont tombées entre les mains, jamais je n'ai vu de beauté pareille.

Je voulois l'engager à me découvrir ses projets. Pourquoi, repris-je, ne pas éviter le combat contre les Phéniciens, et ne pas l'enlever de chez moi sans qu'il vous en coûte une goutte de sang, et avant qu'ils se mettent en mer?—Les pirates eux-mêmes ont des égards et de l'humanité pour ceux qu'ils connoissent: c'est vous que je ménage; je ne veux pas vous jeter dans l'embarras, ni vous faire chercher vos hôtes. Je veux d'ailleurs frapper deux grands coups en même-tems, m'emparer des richesses du vaisseau et de la jeune fille; ce que je ne pourrais faire en l'enlevant sur terre: le voisinage de la ville m'exposeroit encore à des dangers. Quand on apprendrait cet enlèvement, on pourroit se mettre à ma poursuite.

Je l'ai quitté en louant beaucoup sa prudence. Je vous préviens des desseins que trament contre vous ces ennemis du genre humain. Songez à votre salut et à celui de vos enfans.

Ces paroles jetèrent la consternation dans mon ame; mon esprit effrayé formoit projet sur projet, sans s'arrêter à aucun. Le hasard me fait rencontrer ce même marchand phénicien, qui, en m'entretenant de son amour, me présente un moyen d'échapper au danger. De tout ce que j'avois appris de Thyrrène, je ne lui dis que ce que je crus nécessaire. Je feins qu'un habitant de l'île songe à enlever ma fille; qu'il n'a pas assez de forces pour l'empêcher. Tout me parle pour vous, ajoutai-je; je vous connois: vous êtes riche. Vous m'avez promis de vous fixer dans ma patrie; et j'aimerois mieux vous donner la main de ma fille. Il faut donc, pour l'intérêt de votre amour, vous hâter de quitter ce lieu avant de voir l'orage fondre sur nous.

Ces paroles le transportent de joie: Mon père, me dit-il en m'embrassant, quand voulez vous que nous mettions à la voile? Quoique la saison ne soit pas encore favorable aux navigateurs, nous pouvons au moins changer de rade, nous mettre hors de danger, en attendant le printems. Eh bien, lui dis-je, si vous voulez suivre mon conseil, nous partirons au commencement de la nuit. Vous serez satisfait, me répond-il; et en même-tems il se retire.

De retour à la maison, je ne dis rien à Thyrrène; mais je préviens mes enfans qu'au milieu de la nuit nous nous embarquerons. Ils sont étonnés de la précipitation de ce départ, et m'en demandent la raison. Je remets à un autre moment de les en instruire; je me contente de leur dire qu'il faut que nous partions. Nous prenons un repas léger, et nous allons nous coucher. Je crus voir en songe un vieillard maigre et décharné, mais dont la robe retroussée laissoit appercevoir des muscles et des nerfs qui annonçoient que, dans sa jeunesse, il avoit été vigoureux. Un casque est sur sa tête; il a le regard perçant et rusé: il semble boîter d'une blessure à la cuisse. Il s'approche de moi, et, avec un sourire menaçant: Mon ami, me dit-il, tu es le seul qui n'as pas songé à moi: tous les voyageurs qui passent auprès de Céphalénie, visitent ma demeure: la célébrité de mon nom les y attire. Tu as poussé l'indifférence jusqu'à ne pas me saluer[41], quoique tu demeures dans le voisinage; bientôt tu porteras la peine due à ton insouciance: aussi malheureux que moi, tu trouveras des ennemis sur terre et sur mer. Mon épouse salue la jeune fille que tu mènes avec toi; elle s'intéresse beaucoup à elle, parce qu'elle sacrifie tout à la chasteté. Elle lui annonce une heureuse fin à toutes ses calamités.

Troublé par ce songe, je me lève brusquement. Qu'avez-vous, me dit Théagènes?—Je crains que nous n'ayons passé l'heure de nous embarquer: voilà la cause de mon trouble. Levez-vous; préparez tout pour notre départ. Je vais trouver Chariclée; mais elle étoit déjà auprès de moi. Thyrrène nous entend, se lève et nous demande ce que nous avons. Nous allons suivre votre conseil, lui dis-je, et tâcher de nous soustraire à nos ennemis. Je prie les dieux de vous récompenser de la bonté avec laquelle vous nous avez traités. J'ai encore un dernier service à vous demander; c'est de passer à Ithaque, d'offrir pour nous un sacrifice à Ulysse et de l'appaiser. Il m'est apparu cette nuit, s'est plaint que je l'ai négligé, et ma menacé de toute sa colère. Thyrrène me promet de remplir mes intentions; il nous accompagne jusqu'au rivage, en pleurant, nous souhaite une navigation heureuse, et telle que nous pouvons la désirer. Mais pourquoi vous fatiguer par ces détails? Le jour commençoit à paroître, et nous avancions en pleine mer. Les matelots d'abord avoient refusé de partir; mais enfin le marchand phénicien les y avoit déterminés, en leur représentant qu'ils avoient à craindre d'être attaqués par les pirates. Il étoit loin de penser qu'il disoit la vérité.

Nous eûmes d'abord à lutter contre l'impétuosité des vents et la fureur des flots. Enfin, après des peines incroyables, après avoir failli être engloutis dans les ondes, nous abordons à un promontoire de Crète. Nous avions perdu notre gouvernail; nos antennes étoient brisées en grande partie. Nous résolûmes de nous y arrêter quelques jours, pour remettre notre vaisseau en état, et nous rétablir nous-mêmes des fatigues de la mer. On nous annonça que nous partirions le premier jour après la jonction de la lune avec le soleil.

A peine fûmes-nous en pleine mer, que les zéphyrs enflèrent nos voiles. Notre pilote, attaché au gouvernail jour et nuit, cingla vers la Lybie. Il disoit qu'avec un vent favorable, il pouvoit traverser la mer en droite ligne, et qu'il falloit se hâter d'aborder à quelque terre, d'entrer dans quelque rade, parce qu'il voyoit venir derrière nous un vaisseau de pirates. Depuis que nous avons quitté l'île de Crète, ajouta-t-il, il suit exactement nos traces, et semble régler sa course sur la nôtre. Plusieurs fois j'ai feint de détourner notre vaisseau de sa route; je l'ai vu autant de fois faire la même manœuvre.

Les uns, effrayés de ces paroles du pilote, veulent se préparer au combat; d'autres, sans y apporter la moindre attention, disent qu'on voit souvent en pleine mer de petits vaisseaux suivre les grands, croyant naviguer avec plus de sûreté sur leurs traces. Chacun soutient son avis. La nuit approche. On étoit au moment où les laboureurs abandonnent leurs travaux. Le vent s'appaise; son souffle doux et foible ne fait plus qu'agiter les voiles, sans faire avancer le vaisseau. Enfin il tombe tout-à-fait au coucher du soleil, comme s'il étoit d'intelligence avec nos ennemis: un calme profond règne sur les flots.

Tant que le vent continua de souffler, les pirates restèrent bien loin derrière nous. Les voiles de notre vaisseau étant plus grandes, recevoient un plus grand volume d'air; mais le calme et l'immobilité des flots nous obligèrent alors d'avoir recours aux rames pour avancer. Les pirates, tous rameurs exercés, montant un vaisseau plus léger que le nôtre, ne tardèrent pas à nous atteindre: déjà ils sont près de nous. Un habitant de Zacynthe, embarqué avec nous, s'écrie: Les voilà! les voilà! nous sommes perdus; ce sont des pirates: je reconnois le vaisseau de Trachin. Ces cris jettent l'épouvante parmi les passagers. Au milieu du calme, nous sommes agités de la plus violente tempête: on n'entend que des plaintes, des gémissemens; tout est dans un désordre affreux. Les uns se précipitent dans la sentine; les autres, sur le pont, s'animent mutuellement au combat; d'autres cherchent à s'emparer de la barque de secours pour s'échapper. Cependant l'ennemi est près de nous: il faut se défendre. Le tumulte cesse; chacun s'arme de ce qu'il trouve sous sa main. Chariclée et moi nous arrêtons Théagènes, dont nous avons peine à modérer l'ardeur et le courage impétueux à la vue de l'ennemi. Chariclée craint d'en être séparée, même à la mort; elle veut partager son sort, périr du même coup, et expirer dans ses bras. Mais lorsque j'eus vu que notre ennemi étoit Trachin, je crus travailler à notre salut en retenant Théagènes; je ne fus point trompé dans mes espérances.

Les pirates s'approchent, se présentent obliquement: ils ne lancent point de traits; ils tâchent de s'emparer de notre vaisseau sans répandre de sang. Ils voltigent autour de nous, et nous forcent à rester en place. Ils semblent nous assiéger et vouloir nous prendre par composition. Malheureux! s'écrient-ils, quelle est votre folie! voulez-vous, par une résistance inutile à des forces si supérieures, vous exposer à la mort, tandis que nous vous offrons la vie? Il ne tient qu'à vous de sauver vos jours: passez dans cette barque, nous vous laissons aller.

Ainsi parlent les pirates. Tant que les armes ne brillèrent point, que le sang ne coula point, les Phéniciens montrèrent de l'audace, et refusèrent d'abandonner le vaisseau. Mais bientôt le plus hardi des ennemis s'élance au milieu de nous, frappe à grands coups d'épée tout ce qu'il rencontre, et fait voir que la force des armes seule doit décider l'affaire. Les autres le suivent. Les Phéniciens, effrayés, se jettent aux pieds des pirates, leur demandent quartier et s'abandonnent à la discrétion des vainqueurs. Déjà les pirates, animés par la vue du sang qui aiguisoit leur fureur, commençoient un carnage affreux. Trachin ordonne d'épargner le reste. Nous nous soumettons à tout: nous mettons bas les armes; mais nous sommes traités plus cruellement que si nous eussions fait la plus vigoureuse résistance. On nous ordonne de sortir du vaisseau avec un seul habit, sous peine de mort. Il n'est rien que les hommes ne sacrifient à la conservation de leurs jours. Les Phéniciens perdoient tout espoir de fortune en perdant leur vaisseau; cependant, à les voir s'élancer à l'envi dans la barque pour mettre leur vie en sûreté, on eût dit qu'ils gagnoient au lieu de perdre.

Lorsque, pour obéir aux lois imposées par le vainqueur, nous nous présentâmes pour sortir, Trachin, arrêtant Chariclée: O vous! le digne objet de ma tendresse, dit-il, ce n'est pas contre vous, mais pour vous que nous avons combattu. Je vous suis depuis votre départ de Zacynthe; c'est pour vous que j'ai traversé tant de mers, que j'ai bravé tant de périls; calmez-vous, tout ici vous est soumis: ainsi parle Trachin.

C'est le comble de la sagesse que de savoir s'accommoder aux circonstances. Chariclée, par mes conseils, paroît insensible à son malheur: elle fait effort sur elle-même; et, empruntant le langage de la séduction: Je rends graces aux dieux, dit-elle, de vous avoir inspiré des sentimens humains pour nous. Si vous voulez m'inspirer véritablement de la confiance, et m'engager à demeurer auprès de vous, donnez-moi cette marque de votre bienveillance: vous voyez mon père et mon frère, sauvez-les; ne souffrez pas qu'ils sortent du vaisseau: la vie, sans eux, me seroit à charge. En même-tems elle se jette à ses genoux et les tient long-tems embrassés. Trachin feint de résister à ces tendres supplications: sa captive à ses pieds est un spectacle qui flatte son orgueil. Enfin, les larmes de Chariclée le touchent; la douceur de ses regards subjugue son ame; il la relève: Je vous accorde, dit-il, votre frère avec plaisir; je vois en lui un jeune homme rempli de courage, qui pourra nous rendre des services. Mais ce vieillard est un fardeau inutile, dont je ne me charge que pour vous plaire.

Cependant le soleil, arrivé au bout de sa carrière, ne laissoit plus tomber que quelques foibles rayons, luttant avec peine contre les ténèbres de la nuit: tout-à-coup la mer s'enfle, soit que les approches de la nuit soulevassent ses flots, soit que la fortune le voulût ainsi. On entend les vents siffler dans le lointain. Les pirates avoient quitté leur vaisseau, et s'étoient précipités dans l'autre pour en piller la cargaison. Le vent qui s'élève jette le trouble parmi eux; ils ne savent comment gouverner un si grand vaisseau. Les différentes manœuvres se trouvent exécutées au hasard et par le premier venu; chacun se prétend capable de faire ce qu'il n'a jamais appris, et croit que ses lumières naturelles suffisent. Les uns hissent les voiles sans ordre; d'autres attachent les cordages sans connoître leur usage. Celui-ci, sans aucune expérience, se met à la proue; celui-là à la poupe et tient le gouvernail. Nous courûmes les plus grands dangers, moins par la violence de la tempête, qui ne bouleversoit pas encore les vagues, que par l'impéritie du pilote, qui résista aux flots, tant qu'une foible lumière nous éclaira, mais qui céda quand la nuit fut arrivée. Les vagues commençoient à nous gagner, et nous étions sur le point d'être engloutis. Quelques pirates tentent de passer dans le vaisseau qu'ils avoient quitté; mais les vagues les en empêchent. Le commandant les retient, en leur représentant que celui où ils sont, avec les richesses qu'il contient; vaut bien mieux que plusieurs vaisseaux semblables au leur. Il coupe aussi le câble qui les attache, sous prétexte qu'ils sont plus en danger[42]. Ses vues se portent encore dans l'avenir. Aborder à terre avec deux vaisseaux, c'étoit se rendre suspect: on ne manqueroit pas de s'informer par qui ils étoient montés. Enfin on approuve une mesure qui garantit d'un double danger.

A peine le cordage qui attachoit les deux vaisseaux l'un à l'autre est-il coupé, que nous nous sentons soulagés, sans cependant être hors de danger. Après avoir été long-tems balottés par les flots en courroux; après avoir jeté beaucoup de choses à la mer; après avoir vu de près toutes les horreurs de la mort, et avoir passé cette nuit dans les angoisses les plus horribles, nous abordons le jour suivant, vers le soir, à une embouchure du Nil, appelée l'embouchure d'Hercule. Malheureux! nous abordons en Egypte. Les pirates sont dans la joie; et nous, nous reprochons à la mer de nous avoir laissé la vie, de nous avoir dérobés à une mort exempte d'outrages, pour nous livrer sur terre à un sort plus cruel, à une attente plus affreuse entre les mains de brigands sans pudeur et sans retenue.

Leurs premières démarches ne furent pas propres à nous rassurer. A peine sont-ils à terre, que, sous prétexte de remercier Neptune de les avoir sauvés, ils débarquent du vin de Tyr, et quelques autres choses. Ils envoient dans les villages circonvoisins quelques-uns d'entr'eux avec de grandes sommes d'argent, pour acheter des provisions: ceux-ci reviennent bientôt après, amenant avec eux un troupeau entier, de porcs et de brebis. Ceux qui étoient restés à bord les reçoivent, allument un grand feu, les égorgent et préparent un festin.

Trachin, me prenant en particulier pour n'être entendu de personne: Mon père, me dit-il, je veux unir mon sort à celui de votre fille; je vais, comme vous le voyez, célébrer aujourd'hui cet hymen; je vais, en offrant un sacrifice aux dieux, célébrer la plus belle de toutes les fêtes. J'ai cru devoir vous prévenir de mes intentions, pour ne pas vous voir triste au milieu de ce repas, pour que votre fille, instruite par vous de mes volontés, s'y prête sans répugnance. Je ne prétends pas que vous serviez auprès d'elle ma passion: j'ai en main ce qui peut me répondre de son consentement, la force; mais je veux suivre les voies de l'honneur, et je crois que votre fille prévenue, par la bouche même de son père, de la fête qui se prépare, se montrera moins rebelle à mes intentions.

J'applaudis à son discours; je lui témoigne de la joie; je feins d'avoir de grandes actions de grâces à rendre aux dieux, qui donnent à ma fille un époux dans son maître. Je m'éloigne quelques instans pour réfléchir sur le parti que j'avois à prendre: me rapprochant ensuite de lui, je le prie, pour mettre le plus grand éclat dans la célébration de cette fête, de donner à ma fille la jouissance du vaisseau pour se préparer; de défendre à qui que ce soit de la troubler, afin qu'elle puisse autant que lui permettent les circonstances, relever la pompe de cette cérémonie par la magnificence de sa parure. Je lui représente qu'il ne convient pas qu'une jeune fille, distinguée par sa naissance et sa fortune, qui va passer dans les bras d'un époux, ne se montre pas aussi brillante quelle le peut, quoique ni le lieu, ni le tems ne lui permettent pas de déployer toute la magnificence digne d'un tel hymenée.

Trachin, ivre de joie, me promet d'avoir égard à mes demandes. En effet, il ordonne à ses gens de tirer du vaisseau tout ce dont on avoit besoin, et leur défend d'en approcher ensuite. Ses ordres sont aussitôt exécutés. On tire du vaisseau des tables, des coupes, des tapis de Tyr et de Sidon, et tout ce qui peut orner un festin; on les voit charger sur leurs épaules indistinctement des objets précieux, fruits de tant de sueurs et d'épargnes, qui, grâce aux bizarreries de la fortune, vont parer le repas de ces insolens pirates.

Je vais ensuite voir Théagènes et Chariclée; je la trouve fondant en larmes. Ma fille, lui dis-je, vous devez être accoutumée à toutes ces épreuves. Sont-ce vos maux passés que vous pleurez? avez-vous quelque nouveau sujet de chagrin? Tout, dit-elle, tout me désespère. Je pleure l'avenir; je pleure le funeste amour de Trachin: les circonstances ne servent qu'à le rendre plus ardent. Un bonheur inespéré fait oublier les lois de l'honneur; mais Trachin pleurera son amour trompé: la mort me dérobera à ses embrassemens. Si je suis séparée de vous avant le trépas, ce sont vos conseils, ce sont ceux de Théagènes qui causent mon malheur.

Vous ne vous trompez point, lui dis-je. Trachin, après le sacrifice, veut, par un festin solemnel, célébrer son hymen avec vous. Il me croit votre père, et il m'a prévenu de ses desseins. Il y a long tems que Thyrrène m'a instruit, à Zacynthe, de la passion violente de ce pirate; mais je croyois pouvoir vous soustraire à ses feux, et si je ne vous les ai point révélés, c'est que je ne voulois point vous affliger par la perspective d'un avenir douloureux. Hélas! mes enfans, la fortune ennemie a renversé mes espérances; nous sommes suspendus sur un abîme. Il ne nous reste plus qu'à nous armer de courage et d'intrépidité. Bravons les dangers qui nous environnent. La liberté, une vie honorable, ou une mort glorieuse sera le prix de nos généreux efforts.

Ils me promettent de tout oser. Je leur montre le parti que nous avons à suivre; et je les presse de prendre toutes les mesures nécessaires pour en assurer le succès. Je vais trouver le lieutenant de Trachin, nommé, je crois, Pélore. Je lui dis que j'ai quelque chose d'intéressant à lui communiquer. Il se fait un plaisir de m'écouter, me tire à l'écart pour n'être entendu de personne: Mon fils, lui dis-je, écoutez-moi en peu de mots; le tems ne me permet pas de m'expliquer ici fort au long. Ma fille vous aime: ce sont vos qualités qui vous ont gagné son cœur. Elle soupçonne que votre commandant ne prépare un repas que pour célébrer ses noces. Elle a cru entrevoir ses desseins dans l'ordre qu'il lui a donné de mettre ses plus belles robes. Songez à rompre ce dessein; car ma fille aime mieux mourir que devenir l'épouse de Trachin.

Vieillard, me répond Pélore, soyez tranquille; moi-même depuis long-tems j'aime votre fille; je n'attends qu'un moment favorable: dans le combat, je me suis élancé le premier sur le vaisseau ennemi. Trachin doit un prix à ma valeur. Par reconnoissance, il cédera votre fille à mon amour, ou il pleurera son hymen, et ce bras le punira comme il le mérite.

Je le quitte aussitôt pour ne donner lieu à aucun soupçon. Revenu auprès de mes enfants, je fortifie leur courage, en leur promettant un heureux succès de mon stratagème.

Le festin commença peu de tems après; déjà les convives, échauffés par le vin, ne connoissoient plus de bornes ni de frein. Me penchant vers Pélore, auprès duquel je m'étois placé à dessein: Avez-vous vu, lui dis-je, comme Chariclée est parée?—Non.—Eh bien! vous pouvez la voir: entrez dans le vaisseau, mais secrètement; car vous savez que votre commandant l'a défendu: vous croirez voir Diane elle-même. Modérez l'ardeur de vos désirs; n'allez pas exposer ses jours et les vôtres. Il se lève aussitôt; et, feignant quelque besoin pressant, il court secrètement au vaisseau. Il voit Chariclée couronnée de laurier, revêtue d'une robe étincelante d'or. Persuadée qu'elle alloit à la victoire ou à la mort, elle s'étoit revêtue de la robe qu'elle portoit à Delphes dans les cérémonies religieuses: toute sa personne brilloit d'un éclat éblouissant; tout annonçoit une vierge qui va passer sous les lois de l'hymen. A sa vue, le cœur de Pélore est embrasé des feux de l'amour et de la jalousie; les bouillans transports, la sombre fureur, la rage sont peints dans ses yeux. A peine est-il à sa place: Pourquoi, s'écrie-t-il, ne reçois-je pas le présent dû à celui qui monte le premier sur un vaisseau ennemi? Tu ne l'as pas demandé, répond Trachin; il n'a pas encore été question du partage des dépouilles.—Eh bien! je demande la jeune captive.—Prends tout ce qui te fera plaisir, excepté elle.—Tu annulles donc la loi établie parmi les pirates, loi qui autorise à choisir à son gré celui qui, le premier, s'élance sur un vaisseau ennemi, et s'expose pour tous les autres aux plus grands dangers.—Je ne casse point cette loi; mais j'en invoque une autre qui ordonne aux sujets d'obéir à leur chef. J'aime aussi cette jeune captive; et je ne crois pas demander trop que demander à être préféré. Si tu ne te soumets à cet ordre, cette coupe te punira de ton insolence. Voyez-vous, s'écrie Pélore, en s'adressant aux convives, comme la valeur est récompensée? C'est ainsi que chacun de vous, victime de cette loi tyrannique, se verra arracher le fruit de ses travaux.

L'affreux spectacle que nous vîmes alors, Nausiclès! Telle la mer, soulevée par les vents, mugit sous les coups de la tempête; tels ces pirates, ivres de vin et de fureur, s'agitent, s'élancent, poussent des cris horribles. Il se forme deux partis: les uns veulent faire respecter leur chef; les autres, la loi. Enfin, Trachin lève le bras pour lancer une coupe à Pélore; mais celui-ci est sur ses gardes. Il enfonce son épée dans le sein de son rival, qui, atteint d'un coup mortel, tombe sans vie. Un combat sanglant s'allume: les pirates se jettent les uns sur les autres, et confondent leurs coups: les uns veulent venger leur chef; les autres prétendent défendre le parti de la justice, en défendant Pélore. Les cris confus des combattans, des mourans, retentissent au loin; les coupes, les morceaux de bois, les pierres, les débris des tables, tout sert leur aveugle fureur.

Retiré à l'écart sur une éminence, je considère le combat sans partager le danger. Cependant Théagènes et Chariclée ne restent pas spectateurs oisifs de cette scène sanglante. Théagènes, hors de lui, et bouillant de courage, se jette d'abord, comme nous en étions convenus, dans un des deux partis. Chariclée, voyant le combat engagé, décoche des flèches de dessus le vaisseau, prenant bien garde d'atteindre Théagènes. Egalement ennemie des deux partis, elle immole le premier qui s'offre à ses coups; elle voit les combattans à la lueur des flammes, et n'en est point vue. Les pirates ignorent d'où partent ces traits; quelques-uns s'imaginent que les dieux eux-mêmes combattent contre eux. Enfin, tous périssent; il ne reste plus que Théagènes et Pélore. Pélore est brave, accoutumé à verser le sang. Chariclée ne peut plus se servir de son arc: brûlant du désir de secourir son amant, elle craint d'être trahie par son adresse; car les deux rivaux se tiennent corps-à-corps. Mais Pélore ne résiste pas long-tems. Désespérée de ne pouvoir secourir son amant par des effets, Chariclée le secoure par ses paroles[43]: Courage, mon ami, s'écrie-t-elle, courage! Ces paroles raniment la valeur et les forces de Théagènes; il voit dans Chariclée le prix de la victoire. La défaite de Pélore est assurée. Quoique couvert de blessures, son ardeur redouble: il s'élance sur son ennemi, lui porte un coup d'épée à la tête. Pélore évite le coup par un léger mouvement; l'épée effleure l'épaule, et coupe le bras à la jointure du coude. Aussitôt l'un prend la fuite, et l'autre le poursuit.

Je ne sais comment se termina le combat; je ne vis point revenir Théagènes. Je restai sur cette éminence: je ne voulus point descendre dans un lieu fumant de sang et de carnage; mais Chariclée le vit revenir. Lorsque le jour parut, je l'apperçus couché, environné des ombres de la mort, Chariclée assise auprès de lui et abîmée dans la douleur: elle sembloit vouloir s'immoler sur le corps de son amant; mais quelque lueur d'espérance de le voir revenir à la vie arrêtoit son bras. Malheureux, je ne pus lui parler, apprendre quel étoit son sort; je ne pus la consoler, lui donner les secours qu'elle pouvoit attendre de moi. Aux malheurs éprouvés sur la mer, se joignirent d'autres malheurs sur terre.

Au point du jour je descendois de l'éminence où j'étois, lorsqu'une troupe de brigands Egyptiens, partis du haut de la montagne voisine, s'avance vers le rivage. Déjà ils sont maîtres de mes deux enfans: peu après ils s'en vont emportant du vaisseau tout ce qu'ils peuvent. Hélas! je les suis de loin, pleurant ma destinée et celle de ces deux amans. Ne pouvant les sauver, je ne voulus point me joindre à eux, dans l'espérance de briser leurs fers par la suite. Je ne pus les suivre long-tems; les forces m'abandonnèrent: la vieillesse m'empêcha de franchir, comme les Egyptiens, le sommet de la montagne. Si j'ai retrouvé une fille aujourd'hui, c'est aux dieux, c'est à votre bonté, Nausiclès, que je dois un tel bonheur; je n'y ai contribué que par mes larmes et mes gémissemens.

Calasiris, en achevant ces mots, ne peut retenir ses larmes; tous les convives pleurent avec lui, et trouvent du plaisir à pleurer; le vin féconde la source des larmes. Enfin Nausiclès, rassurant Calasiris; Mon père, dit-il, ne perdez pas espérance; déjà votre fille est entre vos bras; demain vous verrez votre fils. Au point du jour nous irons trouver Mitranes; nous tâcherons, à quelque prix que ce soit, de délivrer le beau Théagènes. Je le désire, répond Calasiris; mais il est tems de nous séparer. N'oublions pas les dieux; faisons-leur des libations; remercions-les de m'avoir rendu ma fille. Les convives font des libations et se retirent.

Calasiris cherche Chariclée. Placé à l'entrée de la salle des femmes, il les examine sortir: il ne la voit point parmi elles. Enfin, d'après les renseignemens qu'il reçoit d'une d'elles, il entre dans le temple, la trouve couchée aux pieds de la statue de la déesse: abîmée dans la douleur, elle s'y étoit endormie. Le vieillard laisse tomber quelques larmes; il prie la déesse de jeter sur elle un œil de compassion. Il la réveille doucement, et la conduit dans sa chambre. Elle semble rougir de s'être laissée surprendre par le sommeil; elle se retire avec la fille de Nausiclès dans le gynecée, et passe la nuit avec elle. Les soucis, les inquiétudes qui l'agitent, chassent le sommeil loin de ses yeux.

Fin du Livre Cinquième.

LIVRE SIXIÈME.

SOMMAIRE.

Calasiris, Cnémon et Nausiclès vont chercher Théagènes. Ils apprennent qu'il a été délivré par Thyamis. Ils reviennent à Chemmis. Mariage de Cnémon et de la fille de Nausiclès. Désespoir de Chariclée. Elle apprend que Théagènes est avec Thyamis. Chariclée et Calasiris se déguisent en mendians, et quittent Nausiclès. Ils apprennent la défaite et la mort de Mitranes. Horrible cérémonie dont ils sont témoins.


Cnémon et Calasiris vont coucher dans un appartement destiné aux hommes. La plus grande partie de la nuit s'étoit écoulée pendant qu'ils étoient à table, ou qu'ils écoutoient le long et agréable récit des aventures de Calasiris; le reste s'écoula plus vite qu'ils ne pensoient, et cependant trop lentement encore au gré de leurs désirs. A peine le jour commence-t-il à paroître qu'ils vont trouver Nausiclès, le prient de leur dire dans quels lieux il soupçonne Théagènes, et de les y conduire au plus tôt. Nausiclès y consent. Chariclée, après beaucoup d'instances pour les suivre, est contrainte de rester: ils lui représentent qu'ils ne vont pas loin, qu'ils reviendront bientôt avec Théagènes; ils la quittent désolée de ne pas les accompagner, mais pleine d'espérance et de joie.

Ils étoient sortis du village et suivoient les bords du Nil, lorsqu'ils apperçoivent un crocodile passer de leur droite vers leur gauche, et s'élancer dans le fleuve avec grand bruit. Nos voyageurs, habitués à voir des crocodiles, n'en sont point effrayés: Calasiris seulement en augure des obstacles au succès de leur voyage; mais Cnémon, qui n'avoit vu que l'ombre du crocodile, sans voir le crocodile lui-même, est saisi de frayeur: peu s'en faut qu'il ne prenne la fuite. Cnémon, dit Calasiris, pendant que Nausiclès éclatoit de rire, je ne vous croyois timide que pendant la nuit et au milieu des ténèbres; mais votre incroyable intrépidité ne se dément point pendant le jour. Non-seulement les noms, mais la vue même des objets les moins effrayans, les plus communs, jettent la consternation dans votre ame.

Est-ce le nom de quelque dieu ou de quelque génie, dit Nausiclès, qui glace d'effroi notre brave Cnémon? Je ne sais, répond Calasiris; mais le nom d'une personne, et non d'un héros intrépide renommé pour ses exploits; mais, ce qu'il y a de plus étonnant, le nom d'une femme, et d'une femme morte (il le dit lui-même), prononcé devant lui, suffit pour le faire trembler. La nuit où vous avez ramené Chariclée de Bucolie, (il connoissoit de nom, je ne sais comment, celle dont je veux parler) il ne m'a pas laissé dormir un instant. Toujours mourant de frayeur, je n'étois occupé qu'à le rappeler à la vie; et, pour vous faire rire encore davantage, si je ne craignois de le chagriner, ou même de l'effrayer encore, je vous dirois ce terrible nom: et en même-tems il prononça le nom de Thisbé.

Nausiclès alors ne rit plus: il tressaille au nom de Thisbé; il reste long-tems tout pensif: il ignore comment et pourquoi le nom de Thisbé a fait tant d'impression sur Cnémon. Celui-ci plaisante Nausiclès à son tour. Voyez-vous, Calasiris, dit-il, quelle vertu a ce nom? quel épouvantail il est, non-seulement pour moi, mais encore pour Nausiclès lui-même! Il s'est même opéré en nous un changement total. Je sais que Thisbé n'est plus, et je ris; et le brave Nausiclès, qui tout-à-l'heure s'égayoit aux dépens des autres....

Grace, Cnémon, grâce, dit Nausiclès; vous avez assez bien pris votre revanche. Au nom des dieux protecteurs de l'hospitalité et de l'amitié, par cette table où, je crois, vous avez été reçu avec toute la cordialité possible, dites-moi comment le nom de Thisbé vous est connu? pourquoi ce nom vous a tant effrayé? pourquoi je suis devenu le sujet de vos railleries? Cnémon, dit alors Calasiris, ces paroles s'adressent à vous. Vous m'avez promis plusieurs fois de m'apprendre votre histoire; vous avez toujours différé, sous divers prétextes: racontez-nous-la aujourd'hui, et par complaisance pour Nausiclès, et pour adoucir les fatigues et charmer l'ennui du voyage.

Cnémon leur raconte succinctement tout ce qu'il avoit déjà raconté à Théagènes et à Chariclée; qu'il est Athénien; que son père s'appelle Aristippe; qu'il a eu pour belle-mère Démœnète. Il leur peint la passion criminelle de Démœnète; les pièges que lui tendit son amour dédaigné, qui employa le ministère de Thisbé pour se venger. Il leur dit, qu'accuse devant le peuple d'un parricide, il a été banni de sa patrie; que, retiré à Egine, il a appris de Chabrias, jeune Athénien, la mort de Démœnète, victime, à son tour, des perfidies de Thisbé; qu'Anticlès ensuite l'a instruit des malheurs de son père, dont les biens ont été confisqués par le peuple, qui, trompé par les insinuations des parens de Démœnéte, l'a soupçonné coupable de la mort de son épouse; que Thisbé s'est enfuie avec un marchand de Naucrate, son amant; enfin, il ajoute qu'il s'est embarqué pour l'Egypte avec Anticlès, pour chercher Thisbé, la ramener à Athènes, faire reconnoître l'innocence de son père, et la faire punir comme elle le méritoit. Qu'exposé à mille dangers dans ses voyages, pris par des pirates, échappé de leurs mains en abordant en Egypte, il est tombé entre celles des Bucoles, et que là il a fait connoissance avec Théagènes et Chariclée; enfin, il leur apprend la mort de Thisbé, ce qui l'a suivie, en un mot, tout ce qu'ils ignoroient.

Cependant Nausiclès est agité de mille pensées différentes: tantôt il est prêt à les instruire de ses liaisons avec Thisbé; puis il remet à un autre tems. Enfin, une rencontre qu'ils font, jointe aux motifs qu'il pouvoit avoir de garder le silence, l'en empêche.

Ils avoient fait soixante stades (environ deux lieues et demie) et déjà ils approchoient du bourg où résidoit Mitranes, lorsqu'ils rencontrent un ami de Nausiclès, et lui demandent où il va avec tant de célérité. Nausiclès, lui répond cet homme, vous me demandez la cause de mon empressement, comme si vous ignoriez que mon unique souci actuellement est d'exécuter les ordres que me donne Isias de Chemmis. Pour elle, je cultive la terre; pour elle, il n'est rien que je ne fasse; pour elle, je veille jour nuit avec une ardeur infatigable. La plus grande peine, le plus grand châtiment qu'elle pourroit m'imposer, seroit de ne me rien commander[44]. Aujourd'hui elle m'a ordonné de lui porter cet oiseau du Nil, ce phœnicoptère que vous voyez, et je me hâte de satisfaire celle que mon cœur adore. Il vous en coûte peu, lui répond Nausiclès, pour vous attacher Isias: ses ordres ne sont pas difficiles à remplir, puisqu'au lieu d'un phœnicoptère (oiseau ainsi appelé, parce que ses aîles ressemblent à celles du phénix: c'est le flambant), elle ne vous a pas demandé un véritable phénix venu d'Ethiopie ou des Indes.—Mon zèle, mon ardeur à la servir, n'en sont pas moins un sujet de plaisanteries perpétuelles.... Mais, vous, où allez-vous? quelle affaire vous appelle?—Nous allons trouver Mitranes.—Votre voyage est inutile, et votre peine perdue. Mitranes n'est plus dans le pays; il s'est mis en campagne cette nuit: il marche contre les habitans de Bessa. Un jeune prisonnier, grec d'origine, qu'il envoyoit à Oroondates, à Memphis, pour le faire passer à la cour de Suze, et en faire présent au grand roi, a été enlevé dans une incursion par les Besséens, commandés par Thyamis, qu'ils venoient de mettre à leur tête. Je m'en vais, ajouta notre homme, en achevant ces mots: il faut me rendre en diligence auprès d'Isias. Si, avec ses yeux perçans, elle me voyoit, mon amour pourroit bien porter la peine de ma lenteur: elle est ingénieuse à trouver des prétextes, des sujets de plainte contre moi, et des raisons pour me tourmenter.

A ces mots, ils restent étonnés et interdits; ils ne s'attendoient pas à voir ainsi leurs espérances trompées. Nausiclès ranime leur courage; il leur représente qu'il ne faut pas, pour un léger contre-tems, se désespérer, ni renoncer à leur entreprise; mais retourner à Chemmis examiner à loisir le parti qu'il faut prendre, se préparer à un plus long voyage, à aller chercher Théagènes chez les Bucoles, par-tout où ils apprendront qu'il pourra être, bien persuadé qu'à la fin ils le trouveront. Il ajoute que ce sont les dieux eux-mêmes qui leur ont fait rencontrer cet ami, dont les renseignemens les dirigent vers les lieux où ils doivent chercher Théagènes, et fixent le terme de leur voyage au village des Bucoles.