Par son ordre, une esclave apporte un flambeau; le vieillard fait des libations; il invoque les dieux et sur-tout Mercure; il les prie de ne lui envoyer que des songes agréables; de lui montrer au moins pendant le sommeil, les objets les plus chers à son cœur. Il continue ainsi son récit.
Lorsque le cortège a trois fois fait le tour du tombeau, et que les cavaliers l'ont parcouru trois fois, on entend les gémissemens des femmes mêlés aux cris confus des hommes. Toutes les victimes, les taureaux, les béliers, les agneaux, comme frappées du même coup, tombent sous le couteau sacré. Un vaste autel est chargé d'une grande quantité de bois, sur lequel on met, suivant l'usage, les extrémités des victimes. On prie le grand-prêtre de commencer les libations et de mettre le feu au bûcher. Je dois, il est vrai, dit Chariclès, faire des libations; mais il faut que le chef de la théorie prenne un flambeau de la main de la prêtresse de Diane, et allume le bûcher; ainsi l'ordonnent les lois établies parmi nous: en même-tems il commence les libations, et Théagènes va prendre le flambeau.
O Cnémon! si nous croyons que les ames ont une origine céleste, et qu'elles ont entr'elles une sympathie invincible, ce n'est pas sans raison. A peine Chariclée et Théagènes s'apperçoivent-ils que leur ame, dès ce premier abord, semble reconnoître son image et s'élancer vers un objet digne d'elle. Ils restent tous deux saisis, étonnés. Ils ne se hâtent point, l'un de prendre, l'autre de recevoir le flambeau. Ils se regardent long-tems mutuellement: ils semblent s'être déjà vus, se reconnoître et chercher les traits l'un de l'autre; après vient un sourire léger et furtif que le mouvement seul de leurs yeux indique: ils rougissent comme s'ils en avoient honte; ils palissent comme si un trait aigu eût pénétré jusqu'au fond de leur cœur. En un mot, mille changemens qui se succèdent rapidement sur leur visage, l'altération de leurs traits, tout révèle l'agitation de leur ame.
Tous les assistans étoient occupés des différentes cérémonies du sacrifice, de pensées diverses; Chariclès attentif aux vœux et aux prières accoutumées qu'il récitoit: personne ne s'apperçut de rien. Je ne pensois qu'à observer ces jeunes gens depuis le moment que j'avois entendu l'oracle rendu à Théagènes pendant le sacrifice, et je croyois pouvoir percer le nuage qui couvroit l'avenir: mes efforts furent vains, je ne pus rien découvrir. Enfin Théagènes, s'arrachant de-là comme par violence, met le feu au bûcher: là finit la cérémonie. Les Thessaliens furent se livrer à la bonne chère; chacun se dispersa et se retira chez soi.
Chariclée se revêt d'une robe blanche, et, suivie de quelques-unes de ses compagnes, elle se rend dans l'enceinte qui environne le temple, où étoit sa demeure. Elle n'habitoit plus avec celui qu'elle regardoit comme son père; elle s'en étoit séparée pour se perfectionner dans la pratique des vertus. Ce que j'avois vu, ce que j'avois entendu n'avoit fait que redoubler mon inquiétude. Je cherche Chariclès avec empressement, et lui-même vient au-devant de moi. Avez-vous vu, me dit-il aussitôt qu'il m'apperçut, celle qui fait ma gloire et l'ornement de la ville de Delphes, Chariclée?—Je l'ai déjà vue plusieurs fois, et non, comme dit le proverbe, en passant et par hasard. Plusieurs fois j'ai offert des sacrifices avec elle. Elle m'a interrogé sur tout ce qui concerne les dieux et la religion; et j'ai eu le plaisir de satisfaire à ses questions.—Que pensez-vous? A-t-elle ajouté à l'éclat de la fête?—Ah! Chariclès, c'est me demander si la lune brille au milieu des autres astres.—Cependant les yeux se sont arrêtés sur le jeune Thessalien.—Il est vrai, mais on ne lui donnoit que la seconde et même la troisième place; mais votre fille étoit un astre lumineux dont la splendeur éclairoit toute la pompe.[18]
Chariclès étoit au comble de la joie. Je voulois gagner sa confiance et je parvenois à mon but. Je vais voir Chariclée, me dit-il en souriant. Voulez-vous m'accompagner? Allons voir si le tumulte de la fête ne lui a pas causé quelque indisposition. J'acceptai sa proposition, en lui disant que rien ne me touchoit autant que ce qui pouvoit l'intéresser.
Arrivés à la demeure de Chariclée, nous entrons et la trouvons sur son lit, l'air égaré, l'œil humide de pleurs que l'amour lui faisoit verser: elle embrasse son père, qui lui demande ce qu'elle souffre. Elle se plaint d'un violent mal de tête. Elle demande qu'on la laisse seule pour qu'elle repose. A ces mots, Chariclès sort de la chambre, recommande aux esclaves de faire le plus grand silence. Qu'y a-t-il donc, mon cher Calasiris, me dit-il? Quelle est cette indisposition de ma fille? Ne soyez pas étonné, lui dis-je, si dans une fête aussi brillante, au milieu d'un peuple aussi nombreux, votre fille a été enchantée. Quoi donc, me répond-il avec un sourire ironique, vous croyez aux enchantemens, comme la multitude? Sans doute, lui dis-je, autant qu'à toute autre vérité; et voici le fondement de ma croyance.
L'air, qui nous environne, pénètre dans notre intérieur par les narines, par les yeux; par la respiration et par tous les autres passages: il nous transmet avec lui les qualités dont il est imprégné, et les communique à tous ceux qui le respirent. Un homme regarde-t-il avec des yeux d'envie un bel objet, l'air qui l'environne se trouve infecté de cette funeste qualité, et par la respiration il transmet à tout ce qui l'approche le germe de cette passion: cet air extrêmement délié et subtil pénètre jusque dans la moële des os; et l'envie cause alors une maladie qui s'appelle proprement fascination. Examinez, mon cher Chariclès, combien de personnes sont attaquées de maux d'yeux, de la peste, sans avoir touché aucune personne atteinte de ces maladies, sans avoir couché dans le même lit, sans avoir mangé à la même table, mais par le seul contact de l'air qu'elles ont respiré. La génération de l'amour est encore une preuve de cette vérité. C'est par les yeux que, comme à la faveur d'un vent favorable, il décoche ses traits dans nos ames. De tous nos sens la vue est le plus mobile, le plus susceptible de s'enflammer, celui qui reçoit le plus aisément les impressions des objets étrangers. Les flammes qui pétillent dans nos yeux, facilitent à l'amour l'entrée de notre cœur.
Je vais vous en donner encore une preuve, tirée de la nature elle-même. Elle est consignée dans nos livres sacrés, qui traitent des animaux. Le Charadrius guérit de la jaunisse: si cet oiseau est regardé par un homme attaqué de cette maladie, il détourne les yeux, les ferme et s'enfuit; ce n'est pas, comme quelques-uns le croient, qu'il refuse son secours; mais, s'il regarde cet homme, il attire à lui sa maladie. C'est une qualité qu'il tient encore de la nature: aussi évite-t-il sa vue comme un trait perçant. Vous savez encore que l'haleine et les regards du serpent appelé Basilic, sont funestes et mortels à tout ce qu'il rencontre. Il ne faut donc pas s'étonner si quelques personnes enchantent même leurs meilleurs amis, ceux à qui elles veulent le plus de bien. Envieuses par tempérament, le cœur chez elles est innocent, la nature seule est coupable.
Vous venez, me dit Chariclès, après quelques instans de silence, de faire luire à mes yeux un flambeau qui dissipe les ténèbres dont mon esprit étoit obscurci. Plût aux dieux que le cœur de Chariclée fût sensible et qu'il connût l'amour! Non, je ne la regarderois pas comme malade, mais comme jouissant d'une parfaite santé. Vous savez ce que je vous ai demandé. Hélas! il n'est pas à craindre qu'avec son aversion pour l'hymen et pour l'amour, elle soit attaqué de ce mal: c'est plutôt à quelque enchantement qu'il faut attribuer son indisposition. O vous, mon ami, vous dont les lumières sont si étendues, sans doute vous n'oublierez rien pour la guérir! Je lui promis tous les secours dont je serois capable, si je la voyois dans un état alarmant.
Pendant que nous cherchions ainsi à découvrir la maladie de Chariclée, un homme hors d'haleine accourt à nous. Mes amis, nous dit-il, on diroit, à voir votre lenteur, qu'on vous appelle à des combats sanglans, et non au festin que le beau Théagènes a préparé, et auquel le plus grand des héros Néoptolème, doit présider. Venez; il ne manque plus que vous: ne vous faites pas attendre jusqu'au soir. Chariclès, s'approchant de mon oreille: cet homme, me dit-il, ne nous permet pas de délibérer.[19] Il me semble pris de vin. Allons, car il pourroit bien finir par en venir aux voies de fait. Vous plaisantez, lui dis-je; cependant partons.
Aussitôt que nous fûmes arrivés, Théagènes place Chariclès à côté de lui, et me témoigne à moi-même quelques égards en faveur du grand-prêtre. Je ne vous ennuierai point par un long détail de ce festin. Je ne vous parlerai point des danses des jeunes filles, de la musique, des divers amusemens auxquels se livrèrent les jeunes gens,[20] de la délicatesse, du goût exquis des viandes, ni des autres choses, qui rendirent ce repas agréable et délicieux. Mais je n'oublierai pas des choses qu'il vous est nécessaire de savoir, qu'il m'est agréable de rapporter.
Théagènes montroit beaucoup d'enjouement et tâchoit de bien accueillir tous les convives. Mais il ne put me cacher les secrets tourmens de son ame. Ses regards erroient ça et là; de tems en tems de profonds soupirs s'échappoient de son sein: tantôt, la tête baissée, il sembloit absorbé dans de profondes réflexions; bientôt après il revenoit à lui, comme s'il se fût apperçu de ses distractions, et l'on voyoit alors la joie briller sur son visage. Ces changemens rapides sembloient ne lui coûter rien. L'ame d'un amant, comme celle d'un homme ivre, est mobile et sans consistance: tous deux sont dominés par une passion susceptible de bien des modifications. Aussi un amant est-il sujet à l'ivresse, et un homme ivre, à l'amour; mais lorsqu'il succomboit sous le poids de l'ennui et du chagrin, tous les convives s'appercevoient de son mal-aise. Chariclès lui-même, voyant ces inégalités, me dit à l'oreille: quelque regard d'envie s'est sans doute arrêté sur Théagènes; il me semble être dans le même état que Chariclée. Assurément, lui dis-je; et vous ne devez pas en être étonné. Comme elle, il a été beaucoup regardé pendant la cérémonie.
Lorsque le moment de porter la coupe à la ronde fut arrivé, Théagènes, quoique malgré lui, but le premier, et présenta ensuite la coupe à chacun des convives. Lorsqu'il fut arrivé à moi, je le remerciai et ne voulus point boire. Attribuant ce refus au mépris, il me lance un regard terrible et enflammé de colère. Chariclès s'en apperçut: cet homme, lui dit-il, ne boit point de vin et ne mange rien de ce qui a eu vie. Théagènes lui en demande la raison. Il est Egyptien, de Memphis, continua Chariclès, et grand-prêtre d'Isis. Ces mots remplissent l'ame de Théagènes d'une joie subite: il se lève à l'instant,[21] demande de l'eau, en boit; puis s'adressant à moi: ô le plus sage des hommes! s'écrie-t-il, recevez au moins cette coupe de ma main: elle contient la liqueur que vous aimez. Faisons sur cette table des libations à l'amitié. J'y consens, beau Théagènes, lui dis-je; depuis long-tems je suis votre ami. Je reçus la coupe de ses mains et je bus.
Ainsi finit le festin. Les convives se séparent; je me retire accubié des caresses de Théagènes, qui m'embrassa plusieurs fois avec toute l'effusion du cœur le plus sensible. Rentré chez moi, je fus long-tems à m'endormir; je ne songeai qu'à Théagènes et à Chariclée: je repassai dans mon esprit les dernières paroles de l'oracle, dont je cherchai encore à pénétrer le sens. Déjà la nuit étoit au milieu de sa course, lorsque je crus voir Diane et Apollon, si toutefois je ne les vis pas réellement. L'un me remettoit Théagènes et l'autre Chariclée; et, m'appelant par mon nom: il est tems, me disoient-ils, de retourner dans ta patrie: tel est l'ordre des destins. Abandonne cette terre; emmène avec toi ces deux jeunes gens; traites-les comme tes enfans; conduis-les en Egypte, et par-tout où il plaira aux dieux. Après avoir ainsi parlé, ils disparoissent, me laissant bien persuadé que ce n'est point une vision.
Je ne doutois pas que ce que j'avois vu ne fût réel; mais je ne savois dans quel pays, chez quelle nation, les dieux m'ordonnoient de conduire ces deux jeunes gens. Mon père, dit Cnémon, vous me l'apprendrez par la suite; mais, dites-moi, comment croyez-vous que les dieux se sont manifestés à vous, si ce n'est en songe? Car vous prétendez les avoir vus en personnes. Le sage Homère l'apprend lui-même, répondit Calasiris; mais bien des lecteurs lisent ses vers sans y faire attention: J'ai reconnu, dit le poëte, le Dieu à sa démarche aisée; car les dieux se font bien reconnoître. Je crois moi-même, répond Cnémon, avoir fait comme la plûpart des lecteurs; et peut-être ne me rappelez-vous ce passage que pour m'en convaincre. Il ne m'a jamais présenté d'autre sens que celui que j'y ai trouvé la première; fois que je l'ai lu; et j'ignore quelles particularités il peut renfermer concernant la divinité.
Calasiris, après quelques instans de silence et de recueillement, comme s'il méditoit sur la divinité: Cnémon, dit-il, les dieux et les génies viennent à nous et disparoissent cachés le plus souvent sous la figure humaine, quelquefois sous celle d'êtres d'une autre espèce; mais leur apparition sous les traits de l'humanité nous en impose davantage. Fussent-ils méconnus des profanes, le sage ne les méconnoît jamais; leurs regards fixes, leurs paupières immobiles peuvent les faire distinguer aisément: ils ne marchent point, comme nous, en remuant leurs pieds alternativement; mais ils semblent glisser, voler rapidement, fendre les airs comme les oiseaux. Aussi, chez les Egyptiens, les statues des dieux ont-elles les deux pieds unis et serrés l'un contre l'autre; c'est ce que l'Egyptien Homère, qui avoit vu nos livres sacrés, fait entendre dans ses ouvrages en termes couverts, mais cependant intelligibles. Il dit, en parlant de Minerve: Des éclairs partoient de ses yeux, de Neptune; à sa démarche facile je reconnus un Dieu; comme s'il eût dit, à son vol rapide. Car le poëte veut dire qu'il marchoit aisément, et non pas, je reconnus aisément.
Divin Calasiris, dit alors Cnémon, vous venez de m'initier aux choses divines; mais vous avez plusieurs fois surnommé Homère l'Egyptien; et personne, peut être jusqu'à présent, n'a entendu dire qu'Homère fût d'Egypte. Je n'ai pas de preuve du contraire; mais vous m'étonnez, et je vous prie de vouloir bien m'éclaircir ce point. Ce que vous me demandez, répond Calasiris, est absolument étranger à notre sujet; cependant je vais tâcher de vous satisfaire en peu de mots.
Que d'autres fassent naître Homère dans un autre pays; que le sage n'ait point d'autre patrie que l'univers, je le veux bien. Mais Homère n'en est pas moins Egyptien; il naquit à Thèbes, qu'il appelle lui-même Thèbes aux cent portes. Son véritable père fut Mercure, quoiqu'on le crût fils d'un prêtre de ce Dieu. L'épouse de ce prêtre, après s'être purifiée selon le rit de nos pères, s'endormit dans le temple. Mercure s'approcha d'elle, et donna le jour à Homère, qui même porta des indices de l'illégitimité de sa naissance. Lorsqu'il vint au monde, une de ses cuisses se trouva toute couverte de longs poils. Il fut appelé Homère, parce qu'il erroit de pays en pays, et sur-tout dans la Grèce, en chantant ses poëmes. Il ne parle ni de lui, ni de sa patrie, ni de sa famille; et ceux qui connoissoient cette marque, qu'il portoit sur son corps, vinrent à bout de le faire appeler Homère. Mais pourquoi? reprit Cnémon, a-t-il gardé le silence sur sa patrie? Peut-être, dit Calasiris, eut-il honte de se voir chassé de sa terre natale; car il fut chassé par son père, lorsque sortant de l'adolescence, il se présenta pour se faire initier. Cette tache imprimée sur son corps, en imprima une à sa naissance. Peut-être même est-ce par sagesse qu'il a tu le nom de sa patrie. Peut-être a-t-il voulu, à la faveur de ce silence, passer pour citoyen de l'univers. Ce que vous me dites, reprit Cnémon, me paroît assez probable. Les poëmes d'Homère, dont la sublimité et les charmes se ressentent du climat de l'Egypte, la majesté de son génie, tout prouve qu'il n'auroit pu s'élever ainsi au-dessus des hommes, si quelque dieu ou quelque génie ne lui eût donné le jour.
Lorsque vous eûtes reconnu les dieux aux signes indiqués par Homère, que fîtes-vous?—Je continuai de veiller comme auparavant, de réfléchir dans le calme et le silence de la nuit, si favorables à la méditation. Je me réjouissois; j'entrevoyois quelque lueur d'espérance: je me flattois de retourner bientôt dans le sein de ma patrie; mais l'idée de séparer Chariclès de sa fille me déchiroit l'ame. Je ne savois comment emmener avec moi ces deux jeunes gens; comment les préparer à ce départ; comment cacher notre fuite; de quel côté fuir; par mer ou par terre: tout me jetoit dans un extrême embarras. Enfin je passai la nuit dans la plus grande perplexité, sans pouvoir fermer les yeux.
Le jour commencent à paroître, quand j'entendis du bruit dans le vestibule de ma demeure. La voix d'un jeune homme vient frapper mon oreille. Mon esclave demande, qui frappe à la porte et pourquoi. La voix répond; c'est Théagènes le Thessalien. L'arrivée de ce jeune homme me causa beaucoup de plaisir: je le fis entrer. Je crus que la fortune me facilitoit elle-même les moyens d'exécuter mon projet. Je crus encore qu'ayant appris, pendant le repas, que j'étois Egyptien et grand-prêtre, il venoit me prier de servir son amour. Il avoit la même opinion que le reste des hommes, qui, dans leur ignorance, s'imaginent que tous les hommes, en Egypte, ont la même étendue de connoissances.
Il y a en Egypte des charlatans, vil rebut de la populace, adonnés au culte de certaines idoles, toujours entourés de cadavres, n'étudiant que les simples, ne s'occupant que d'enchantemens, aussi inutiles à eux-mêmes qu'à ceux qui les consultent, échouant dans presque tout ce qu'ils entreprennent, ne rendant que de funestes services, donnant des chimères pour des réalités, ne prédisant que des malheurs, n'inventant que des pratiques abominables, et se rendant les ministres de plaisirs infâmes. Mais, mon fils, il y a aussi des hommes véritablement instruits, et qui n'ont rien de commun avec les premiers: ce sont les prêtres et les ministres du culte, qui, dès leur jeunesse, s'appliquent à s'instruire. Ils considèrent les astres, vivent avec les dieux, scrutent les merveilles de la nature, contemplent les mouvemens des corps célestes. La connoissance de l'avenir est le fruit de leurs veilles; éloignés des maux qui affligent l'humanité, ils ne s'étudient qu'à être bons et utiles aux autres hommes. C'est cette sagesse, qui m'a exilé pour un tems de ma patrie, afin de me soustraire aux malheurs qu'elle me montroit dans l'avenir, afin de ne pas voir, comme je vous l'ai dit, mes deux fils fondre l'un sur l'autre le fer à la main. Les dieux et le destin en décideront selon leur volonté; eux seuls sont les maîtres de notre sort. C'est moins, je crois, pour dérober à mes regards un spectacle si funeste, qu'ils m'ont banni de ma patrie, que pour me faire trouver ici Chariclée, comme vous le verrez par la suite de mon récit.
Théagènes entre dans ma chambre; il m'embrasse, je l'embrasse à mon tour; je le fais asseoir auprès de moi sur mon lit. Quelle affaire si pressante lui dis-je, vous amène chez moi de si grand matin? Hélas! me dit-il, après avoir plusieurs fois passé la main sur son visage, il s'agit de tout pour moi. Je rougis de dire la cause de mon arrivée; et il se tut. Je crois avoir trouvé le moment de faire l'inspiré, de paroître deviner ce que je savois parfaitement bien. Je le regarde d'un air de bonté et de douceur. Pourquoi craignez-vous de parler, lui dis-je? Il n'est point de secret pour les dieux ni pour moi. Après quelques momens de silence, je pose mes doigts sur de petits cailloux, comme si je voulois compter, quoique je n'eusse aucun calcul à faire; j'agite ma chevelure; j'imite ceux qui sont agités d'une fureur divine: Mon fils, lui dis-je, vous aimez. A ces mots, il tressaille; mais quand j'eus ajouté: Chariclée est celle que vous aimez, il croit entendre un dieu; il est près de se jeter à mes pieds pour m'adorer. Je l'arrête; il se précipite dans mes bras, me prodigue mille caresses. Il remercie les dieux de ne s'être point trompé dans ses espérances. Il me presse de le sauver; me dit que c'en est fait de lui; que la violence de son mal, que l'ardeur des flammes dont est embrasé son cœur, qui n'a point encore senti les feux de l'amour, exigent un prompt remède. Il m'assure avec serment qu'il n'a encore connu aucune femme, qu'il les a dédaignées toutes; que, jusqu'ici, il a méprisé l'hymen et les amours; que la beauté de Chariclée l'a convaincu qu'il n'est pas insensible; mais qu'il n'a point encore trouvé de femme capable de fixer ses regards. En même-tems il verse un torrent de larmes, comme s'il eût été indigné de sa défaite.
Je tâche de le ranimer, de le consoler: Ne vous désespérez pas, lui dis-je, je vous promets mes soins, et je saurai trouver le secret de toucher le cœur de Chariclée: ses mœurs sont austères; elle brave les lois de l'amour; elle méprise Vénus et l'hymenée; mais elle ne les méprise que de bouche. Je tenterai tout pour vous: l'adresse triomphe quelquefois de la nature. Je ne vous demande que de ne pas perdre courage, de vous soumettre à tout ce que je vous ordonnerai. Il m'assura qu'il feroit tout ce que je voudrois, fallût-il marcher sur des épées nues.
Pendant que Théagènes me promettoit une docilité sans bornes, et toute sa fortune pour reconnoître mes services, un homme arrive de la part de Chariclès. Le grand-prêtre, me dit-il, vous prie de vous rendre auprès de lui: il est ici près dans le temple d'Apollon. Un songe a jeté la frayeur dans son ame; il implore le secours du dieu. Je congédie aussitôt Théagènes et je me lève. Arrivé au temple, je trouve Chariclès assis, accablé, de douleur et gémissant sans cesse. D'où viennent donc, lui dis-je, cette affliction et cet abattement? Hélas! me répond-il, ne suis-je pas en effet le plus malheureux des hommes? J'ai eu un songe effrayant. J'apprends que ma fille est plus mal; qu'elle n'a pu fermer les yeux de toute la nuit. Pour comble de malheur, on célèbre demain les jeux. La prêtresse de Diane doit en vertu de nos lois, présenter un flambeau au vainqueur dans la course armée, et distribuer les prix. Chariclée se trouve dans l'alternative d'enfreindre les lois de nos pères, en s absentant, ou d'assister malgré elle à ces jeux, et d'accroître son mal. La justice, la reconnoissance, les devoirs de l'amitié et de la religion réclament aujourd'hui auprès de vous. Apportez remède à ses maux. Je sais, et vous l'avez dit vous-même, qu'il est aisé de guérir un charme donné par un œil d'envie: rien n'est impossible aux prêtres Egyptiens. Je feignis de ne m'être point occupé de la maladie de Chariclée. Je lui demande la journée pour préparer un médicament. A présent, lui dit-je, allons voir votre fille; assurons-nous bien de son état: consolons-la autant que nous pourrons. Je vous prie aussi de m'annoncer à elle comme quelqu'un que vous connoissez bien. Il faut qu'elle me regarde comme un ami, et qu'elle me donne toute sa confiance. Eh bien! dit Chariclès, je ferai tout ce que vous voudrez.
Je ne vous peindrai pas l'état dans lequel nous la trouvâmes. Le mal l'avoit entièrement abattue; les roses de son teint étoient fanées; ses yeux, noyés de larmes, étoient mornes et flétris.[22] Cependant elle se composa quand elle nous apperçut; elle s'efforça de prendre son maintien et son ton de voix ordinaires. Chariclès, la prenant dans ses bras, lui donne mille baisers, lui prodigue mille caresses: ô ma fille, lui dit-il, ô l'ame de ma vie! c'est à moi, c'est à ton père que tu caches ton mal! Un œil malin t'a enchanté; c'est le silence du crime que tu gardes ici. Des regards funestes t'ont mise dans cet état déplorable; mais ne te désespère point: voici le sage Calasiris qui va remédier à ton mal; c'est un homme vertueux et qui peut te guérir. Prêtre d'Isis, initié aux mystères des Egyptiens dès son enfance, il possède un art divin. C'est encore l'ami intime de ton père; reçois-le avec confiance: il veut te rendre la santé; abandonne-toi donc à lui. D'ailleurs, tu ne fuis pas la société des sages.
Chariclée ne nous répondit rien; mais elle nous fit comprendre, par un signe de tête, qu'elle entendoit parler de moi avec plaisir. Nous la quittâmes aussitôt. Chariclès me rappela ce qu'il m'avoit demandé, de travailler à vaincre l'aversion de sa fille pour les hommes et pour l'hymen. Je l'assurai que bientôt il seroit satisfait, et je calmai un peu ses inquiétudes.
C'est Calasiris, c'est votre père, arrêtez. — Dessin: Huot — Sculp.: Lorieux.
Jeux pythiques. Théagènes remporte le prix de la course. Entretien de Calasiris avec Chariclée, et ensuite avec Théagènes. Crédulité de Chariclès. La maladie de Chariclée se découvre. Artifice de Calasiris pour apprendre quelle est la naissance de Chariclée. Chariclée apprend que Chariclès n'est pas son père. Conseil donné par Calasiris à Chariclès. Calasiris détermine Chariclée à se laisser enlever. Il trompe Chariclès. Enlèvement de Chariclée. Discours de Chariclès aux Delphiens. Discours d'Hégésias. Les Delphiens se mettent à la poursuite des Thessaliens.
Les jeux pythiques se terminèrent le lendemain. Une jeunesse nombreuse étoit rassemblée. L'amour lui-même, je crois, y présida et distribua les prix; l'amour, qui voulut faire voir quelle énergie il sait inspirer aux ames qu'il a subjuguées. Voici ce qui s'y passa:
La Grèce entière étoit spectatrice. Les Amphyctions présidoient. Quand les combats de la course, de la lutte, du pugilat furent terminés avec la plus grande pompe, un héraut, élevant la voix, s'écrie: que les Oplites paroissent.[23] En même-tems, on voit briller à l'extrémité de la carrière, la belle Chariclée. Pour ne pas enfreindre les lois de sa patrie, elle avoit pris sur elle-même d'assister à la célébration des jeux; mais je crois plutôt que le désir de voir Théagènes l'y avoit amenée. Dans sa main gauche est une torche allumée; dans la droite une branche d'olivier. Aussitôt qu'elle paroît, tous les regards se tournent vers elle; mais les yeux de Théagènes préviennent ceux de toute l'assemblée. Rien de plus perçant que la vue d'un amant. Théagènes, averti peut-être qu'elle alloit paroître, épioit le moment heureux où elle devoit se montrer: il étoit assis à mes côtés. Aussitôt qu'il l'apperçoit, il ne peut garder le silence; c'est Chariclée, me dit-il, à voix basse. C'est elle-même. Je lui ordonne de rester tranquille. A la proclamation du héraut, un Athlète, fier de ses premiers triomphes, bouillant de courage, revêtu d une armure brillante, s'élance impétueusement dans la carrière, comme s'il ne devoit point trouver d'antagoniste: personne en effet ne se présente pour lui disputer la victoire; personne sans doute n'osoit se mesurer contre lui. Les Amphyctions le renvoient, sous prétexte que les lois ne permettent pas de couronner un Athlète, sans qu'il ait combattu. Celui-ci demande que le héraut fasse une seconde proclamation; qu'il demande si quelqu'un veut lui disputer la victoire; les présidens des jeux le lui accordent. Le héraut fait une seconde proclamation. Cet homme m'appelle, me dit Théagènes.—Comment, cet homme vous appelle!—Oui, mon père, personne en ma présence, sous mes jeux, ne prendra des mains de Chariclée, le prix dû au vainqueur.—Mais ... une défaite ... mais la honte qui la suivra n'est-elle rien à vos yeux?—Quel coureur aura la vue assez perçante, les pieds assez agiles, pour voir, pour atteindre Chariclée avant moi et me laisser derrière lui? Quel homme, à la vue de Chariclée, s'élèvera dans les airs, volera avec la rapidité d'un oiseau? Les aîles que les peintres donnent à l'Amour, ne sont-elles pas l'emblème de la vitesse d'un amant? Personne, jusqu'ici, pardonnez à la confiance qui m'anime, non, personne, jusqu'ici, ne peut se vanter d'avoir surpassé Théagènes à la course.
En achevant ces mots, il se lève brusquement, s'avance au milieu de l'arène, donne son nom, celui de son pays et tire sa place au sort. Couvert de son armure, il se tient à l'entrée de la carrière, ne respirant qu'après le moment heureux, attendant avec impatience que la trompette donne le signal. Tel Homère nous représente Achille sur les bords du Scamandre, ne respirant que les combats.
A la vue d'un spectacle si inattendu, toute la Grèce est agitée: les spectateurs font pour Théagènes les mêmes vœux que pour eux-mêmes. La beauté a quelque chose de séduisant: elle sait mettre tous les hommes dans ses intérêts. J'observois Chariclée de loin; je la voyois agitée de mouvemens violens. Je voyois se peindre successivement sur sa figure les différentes passions d'une amante. Enfin, le héraut proclame au milieu des spectateurs, les noms des deux athlètes, Ormène d'Arcadie, et Théagènes de Thessalie. On donne le signal. Ils partent. L'œil a peine à les suivre. Chariclée ne peut se contenir. Elle tressaille; elle bondit: elle court avec Théagènes;[24] elle lui donne des aîles. L'inquiétude, l'attente se peignent dans les yeux des spectateurs. Pour moi, j'étois dans la plus violente agitation; je tremblois pour celui que j'avois adopté pour mon fils. On ne doit pas s'étonner, dit Cnémon, que les spectateurs fussent dans des transes si violentes, puisque je tremble moi-même en ce moment pour Théagènes. Hâtez-vous de me dire s'il fut proclamé vainqueur.
Arrivé au milieu de la carrière, il se retourne et regarde Ormène; puis soulevant son bouclier, il lève la tête, arrête ses regards sur Chariclée, s'élance avec la rapidité d'un trait qui vole vers le but, et devance son antagoniste de plusieurs orgies, comme on le vit ensuite par la mesure. Il vole vers Chariclée; et feignant d'être emporté par la rapidité de la course, il se précipite dans ses bras. Je m'apperçus même qu'en prenant la branche d'olivier, il baisa la main qui la lui donnoit. Cette victoire, ce baiser de Théagènes, dit Cnémon, me rendent la vie.... Que fit-on ensuite? Vous êtes insatiable, répond Calasiris: le sommeil même ne peut vous subjuguer. Déjà la plus grande partie de la nuit est passée, et vous ne songez pas encore à vous livrer au repos. La longueur de mon récit ne vous fatigue point. Mon père, répond Cnémon, je ne suis pas de lavis d'Homère, qui dit qu'on se rassasie de tout, et même de l'amour. On ne rassasie point de plaisirs, de quelque manière qu'on les goûte[25]. Il n'y auroit qu'une ame aussi dure que le fer et le diamant, qui put être insensible aux charmes d'entendre parler, même pendant une année, des amours de Théagènes et de Chariclée. Continuez donc, je vous prie, votre narration.
Théagènes est couronné, proclamé vainqueur, et reconduit au milieu des acclamations de tous les spectateurs. Chariclée, revoyant Théagènes, ne dissimule plus sa défaite. Sa passion la subjugue entièrement. La rencontre de deux amans réveille l'amour dans leur ame, rallume des feux, qui les consument comme les flammes consument une forêt. Chariclée, de retour chez elle, passe une nuit encore plus triste que les précédentes.
Pour moi, il me fut impossible de dormir un instant; je ne songeai qu'aux moyens de cacher notre fuite. Je cherchai dans quel pays la divinité m'ordonnoit de conduire ces jeunes amans. Je résolus de fuir par mer; et les dernières paroles de l'oracle,
Fendant les flots écumeux, partez pour arriver dans une terre brûlée par les rayons du soleil,
me déterminèrent à prendre cette voie. Mais je ne savois dans quel pays les mener. Les bandelettes trouvées avec Chariclée, auroient pu me donner quelques lumières. Chariclès m'avoit dit avoir appris que sur ces bandelettes étoit tracée son histoire. J'espérois aussi y trouver le nom de sa patrie et le secret de sa naissance. Je conjecturois que c'étoit dans sa patrie que les dieux m'ordonnoient de la conduire.
Je me rends au point du jour chez Chariclée. En entrant, je trouve tout le monde, et sur-tout Chariclès, plongé dans la douleur. Je m'approche; je demande quel est le sujet de cette consternation. La maladie de ma fille a redoublé, dit Chariclès: elle a passé une nuit plus cruelle que les précédentes. Levez-vous, lui dis-je; retirez-vous tous: qu'on m'apporte seulement du laurier, un trépied, de l'encens et du feu. Que personne n'entre ici que je n'appelle. Chariclès fait exécuter mes ordres. Lorsque je fus seul, je me mis en devoir de jouer mon rôle, comme un acteur qui paroît sur la scène. Je brûle de l'encens. Je prononce quelques prières à voix basse, en agitant la branche de laurier sur Chariclée, remuant la tête et bâillant comme si j'eusse été accablé de sommeil et de vieillesse. Je ne cesse qu'après avoir fait mille extravagances sur elle et sur moi. Elle sourioit du bout des lèvres, me faisant entendre que tout étoit inutile; que je ne connoissois point sa maladie. Enfin, m'asseyant auprès d'elle: Prenez courage, ma fille, lui dis-je, elle n'est pas dangereuse; il est facile de la guérir. On a jeté un charme sur vous, quand vous avez présidé à la fête, et sur-tout quand vous avez distribué les prix. C'est Théagènes qui vous a charmée. Je l'ai observé courant dans le stade, couvert de son armure. Ses yeux se sont arrêtés plus d'une fois sur vous. Que Théagènes, dit-elle, m'ait regardée ou non, peu m'importe.... Quelle est sa naissance, sa patrie? J'ai vu beaucoup de personnes le regarder avec admiration.—Il est de Thessalie. Vous avez dû l'apprendre du héraut qui l'a proclamé vainqueur. Il se prétend issu d'Achille, et je l'en crois, si l'avantage de la taille, la beauté, sont des signes certains d'une naissance illustre. Mais il n'a ni l'orgueil, ni la fierté du vainqueur d'Hector. La douceur de ses manières tempère la fierté de son courage. Malgré tous ces avantages, malgré le charme que ses regards ont jeté sur vous, il souffre plus de maux qu'il ne vous en fait. Mon père, me dit-elle, je vous rends grâce de l'intérêt que vous prenez à mon état; mais pourquoi calomnier un innocent? Ma maladie n'est point un enchantement.—Ma fille, pourquoi me la cacher? pourquoi ne pas parler avec franchise et avec confiance, afin que je puisse vous soulager? ne suis-je donc pas votre père par le nombre des années, et sur-tout par la tendresse que j'ai pour vous? ne suis-je pas l'ami de votre père? n'est-ce pas la même ame qui anime nos deux corps? Découvrez-moi la cause de vos tourmens, et comptez sur ma discrétion. Je vais même, si vous le désirez, vous en assurer par des sermens. Ouvrez-moi le fond de votre ame; ne vous obstinez pas à garder un silence funeste. Une maladie qui seroit bientôt guérie, si elle étoit connue, devient incurable avec le tems. Le silence nourrit des maux qui seroient bientôt soulagés, si les malades voulaient parler[26].
Chariclée resta quelques momens sans me répondre; mais on voyoit les divers mouvemens qui agitoient son ame, se peindre sur sa figure. Accordez-moi aujourd'hui; me dit-elle enfin; demain vous apprendrez quelle est ma maladie, si toutefois vous ne la connoissez pas, puisque vous vous prétendez doué de l'esprit prophétique. Je me lève aussitôt, et je sors pour ménager sa pudeur. Chariclès vient au-devant de moi. Qu'avez-vous à m'annoncer, me dit-il?—Tout va bien. Demain vos inquiétudes cesseront; votre fille sera guérie. Elle consentira encore à une autre chose, qui ne peut manquer de vous faire plaisir. Rien cependant n'empêche d'appeler un médecin. Je le quittai aussitôt pour prévenir les autres questions qu'il auroit pu me faire?
A peine étois-je sorti de chez Chariclée, que j'apperçois Théagènes errer autour de l'enceinte qui environne le temple, s'entretenant avec lui-même. La vue seule de la demeure de Chariclée sembloit l'enchanter. Je détourne la tête, et je passe auprès de lui, feignant de ne pas le voir. Bon jour, Calasiris, me dit-il. Arrêtez: c'est vous que j'attendois. Je me retourne aussitôt. C'est le beau Théagènes, dis-je. Je ne vous avois pas vu.—Comment beau! je ne puis plaire à Chariclée! Ne cesserez-vous point de m'insulter, lui dis-je d'un air indigné, d'insulter à mon art, qui a subjugué Chariclée; qui l'a forcée de vous aimer? Vous êtes à ses yeux un dieu. Elle désire vous voir.—O mon père! que dites-vous? Chariclée ... me voir.... Que ne me conduisez-vous à l'instant chez elle! En même-tems il se met à courir. Arrêtez, lui dis-je, en le saisissant par la robe; modérez votre ardeur. Il n'est pas ici question d'un bien qui soit le prix de l'agilité, qu'il soit facile d'atteindre et d'enlever. Il faut user de beaucoup de circonspection pour ne rien faire qui puisse être désavoué par l'honneur, bien prendre ses mesures pour assurer le succès. Ignorez-vous que Chariclès est un des principaux, de Delphes? ignorez-vous que les lois condamnent les ravisseurs à la mort?—Que m'importe la mort, pourvu que je meure dans les bras de Chariclée. Cependant, si vous le jugez plus convenable, allons trouver Chariclès, demandons-lui la main de sa fille; mon alliance ne le déshonorera pas.—Nous ne l'obtiendrons pas. Ce n'est pas que Chariclès dédaigne votre alliance; mais depuis long-tems il a promis sa fille à son neveu. Malheur à lui, quel qu'il soit, s'écrie Théagènes! Personne, tant qu'il me restera un souffle de vie, non, personne n'obtiendra la main de Chariclée: ce bras, ce fer sauront bien l'empêcher. Modérez-vous, lui dis-je, il ne faut ici ni emportement, ni violence; suivez seulement mes avis; soumettez-vous à tout ce que je vous dirai. Retirez-vous maintenant; gardez-vous de vous montrer ici fréquemment; venez me trouver seul et à l'insu de tout le monde. Théagènes se retire d'un air morne et abattu.
Le lendemain je rencontre Chariclès. A peine m'a-t-il apperçu, que, se précipitant dans mes bras, il me serre contre son sein et m'embrasse à plusieurs reprises. C'est à votre sagesse, c'est à votre amitié que je le dois, s'écrie-t-il. Vous avez opéré un prodige. L'inflexible Chariclée est gagnée; son cœur indomptable est fléchi: elle aime. Mon amour-propre étoit flatté. Je fronçois le sourcil; je marchois fièrement et à grands pas. Je savois bien, lui dis-je, qu'elle ne tiendroit pas contre mes premiers efforts; cependant je n'ai pas employé toutes les ressources de mon art.—Mais comment avez-vous découvert qu'elle aime? J'ai suivi votre conseil; j'ai appelé les médecins les plus renommés de cette ville; je les ai priés de la voir; je leur ai promis de payer leurs soins de toute ma fortune. Entrés dans la chambre de ma fille, ils lui ont demandé quel étoit son mal. Au lieu de leur répondre, elle s'est retournée de l'autre côté, répétant sans cesse ce vers d'Homère:
O Achille, fils de Pelée, le plus brave des Grecs.
Acestinus, que vous connoissez peut-être, lui prend la main, croyant découvrir sa maladie dans les pulsations du pouls, correspondant aux battemens du cœur. Après avoir réfléchi quelque tems, tantôt levant, tantôt baissant la tête: Chariclès, me dit-il, c'est en vain que vous nous avez appelés; notre art ne peut rien contre une telle maladie. Grands dieux! me suis-je écrié, que dites-vous? C'en est donc fait de ma fille: je n'ai donc plus d'espoir! Ne vous désolez pas, me dit-il, écoutez-moi; et me prenant en particulier, il me parle ainsi:
Notre art n'a de pouvoir que contre les maladies du corps; mais il ne peut rien contre celles de l'ame. Lorsque celle-ci souffre des maladies du corps, elle peut trouver quelque remède dans la médecine. Il est bien vrai que votre fille est malade: mais ce n'est point de corps. Elle n'a ni plénitude d'humeurs, ni pesanteur de tête. La fièvre ne circule point dans ses veines. Enfin, aucune partie de son corps n'est attaquée, soyez-en bien persuadé. Je redouble mes instances; je le conjure de m'éclairer, s'il est possible, sur la cause de cette maladie. Chariclée elle-même, continue-t-il, ignore que c'est son ame qui est malade, et que sa maladie n'est qu'un violent amour. Ne voyez-vous pas comme ses yeux sont humides de pleurs, son visage abattu, son teint pâle? Elle ne se plaint d'aucun mal interne. Sa raison est égarée; ses discours n'ont point de suite. Ce n'est point la douleur qu'elle ressent, qui lui ôte le sommeil: elle a perdu tout-à-coup son embonpoint. C'est à vous de chercher celui qui peut la guérir. Puissiez-vous le trouver. Acestinus, à ces mots, se retire.
C'est vous que j'implore; vous, mon sauveur, mon ange tutélaire, de qui j'attends tout, vous qui avez seul la confiance de Chariclée. Je l'ai priée, conjurée de me découvrir son mal; elle s'est contentée de me répondre qu'elle ne le connoissoit point; que tout ce qu'elle savoit, c'est que Calasiris seul pouvoit la guérir. Elle m'a prié en même-tems de vous conduire auprès d'elle. J'ai jugé aussitôt que votre art l'a fléchie.—Vous connoissez sa passion; en connoissez-vous aussi l'objet?—Non, assurément; comment le connoîtrois-je? Mais il n'est point de sacrifice que je ne fisse pour que ce fût mon neveu Alcamène, que depuis long-tems je lui propose, et que je lui ai proposé toutes les fois que j'ai tenté de changer sa résolution.—Vous pouvez vous en assurer; conduisez votre neveu chez elle; faites-le paroître à ses yeux. Il approuve mon avis et me quitte.
Quelque tems après je le rencontre[27]. J'ai une chose bien affligeante à vous apprendre, me dit-il. Ma fille, je crois, est frénétique[28]. Son état présente quelque chose de bien extraordinaire. J'ai suivi votre conseil; j'ai paré mon neveu Alcamène, et je l'ai conduit chez elle. La vue de la tête de la Gorgone, ou de quelque autre objet plus affreux encore, n'auroit pas fait plus d'impression sur elle. Elle a poussé un cri aigu et perçant; elle a tourné la tête de l'autre côté, se serrant le col dans ses deux mains, menaçant de se donner la mort, si nous ne sortions au plus tôt. Nous nous sommes précipités hors de sa chambre[29]. Que pouvions-nous faire en voyant une chose si extraordinaire? Je viens vous supplier encore une fois de ne pas laisser ma fille dans un pareil état; de ne pas m'abandonner moi-même, dont les vœux sont si cruellement déçus.
Chariclès, lui dis-je, vous ne vous trompez point. Votre fille éprouve véritablement des accès de frénésie: c'est la violence de mes remèdes qui l'a mise dans cet état; mais il les falloit tels pour la contraindre à faire ce qui répugnait également à son tempérament et à ses goûts. Un dieu ennemi, je crois, en empêche le succès et combat mes efforts. Il faut me montrer cette bandelette que vous avez trouvée parmi les autres objets exposés avec Chariclée. Je crains que cette bandelette ne soit, enchantée, qu'elle ne porte avec elle quelques prestiges qui lui endurcissent l'ame. Je crains que quelque ennemi n'ait fermé l'entrée de son cœur aux charmes de l'amour et aux douceurs de l'hymen. Quelques momens après, il m'apporte cette bandelette. Je le prie de me laisser seul. Il se retire. Je retourne chez moi; je m'empresse d'examiner cette bandelette: je la trouve remplie de caractères éthiopiens, non de ceux dont se sert le peuple, mais de ceux dont se servent les rois et qui ressemblent beaucoup aux caractères sacrés des Egyptiens. Je les parcoure et je trouve ce qui suit:
«Persine, reine d'Ethiopie. C'est pour une fille, dont je ne sais quel sera le nom, que je ne connois que par les douleurs de l'enfantement, que je trace ces mots, présent funeste et arrosé de mes larmes».
Je fus frappé d'étonnement, Cnémon, en voyant le nom de Persine. Je lus le reste, ainsi conçu:
«O ma fille! j'étois innocente quand je t'ai exposée pour te dérober aux yeux de ton père Hydaspe; j'en prends à témoin le soleil, de qui nous descendons. Cependant, pour me justifier à tes yeux; si tu prolonges tes jours, aux yeux du mortel bienfaisant et envoyé du ciel pour te sauver, s'il en est qui te sauve, aux yeux de l'univers entier, je vais détailler les motifs qui m'ont déterminée à t'exposer.
Nos premiers ancêtres sont, parmi les dieux, le Soleil et Bacchus; et parmi les héros, Persée, Andromède et Memnon. Ceux qui, dans la suite des tems, construisirent le palais des rois d'Ethiopie, l'ornérent de peintures qui représentent nos ancêtres. Les statues, les tableaux où sont tracés les exploits de ces héros, sont placés dans les portiques et les appartemens des hommes. Les amours d'Andromède et de Persée ornent l'appartement ou je couche. Les nœuds de l'hymen m'unissoient depuis dix ans à Hydaspe; mais nous n'avions pas encore d'enfans. Un jour, pendant les ardeurs brûlantes du midi, le sommeil s'empara de moi. Ton père, prétextant des ordres qu'il avoit reçus en songe, vint me trouver et réclama les droits d'époux. Bientôt je m'apperçus que j'étois enceinte. Tout le tems qui précéda l'enfantement, ne fut qu'une fête continuelle pour tous les Ethiopiens. Le roi, qui se flattoit que je lui donnerais un successeur à la couronne, remercioit les dieux par des sacrifices sans nombre. Mais je donnai le jour à une fille blanche, couleur inconnue en Ethiopie. Voici, je crois, quelle en étoit la cause. Au moment où je tenois ton père dans mes bras, mes yeux s'arrêtèrent sur le tableau qui représentait Andromède absolument nue, puisque l'artiste avoit saisi le moment où Persée venoit de la descendre du rocher; et le fruit malheureux que je conçus dans mon sein, ressembla à l'image qui m'avoit frappée. Persuadée que ta couleur déposeroit contre moi, que personne ne croiroit à ce que je pourrois alléguer pour ma justification, j'ai mieux aimé, pour me garantir d'une mort ignominieuse, t'abandonner à la fortune, que de te livrer à un trépas assuré, ou t'entendre appeler d'un nom injurieux à ma vertu. Je trompai ton père: je lui dis que tu étois morte; mais je te fis exposer en secret, avec beaucoup de richesses destinées à celui qui te sauveroit la vie. Entre autres ornemens, je te parai de cette bandelette où est tracée ta malheureuse histoire et la mienne: elle est arrosée de mes larmes et de mon sang. O toi! qui la première m'as fait connoître le plaisir d'être mère, qui as été en même-tems une source de douleurs pour moi; ô ma fille! qui ne l'as été qu'un instant, si tu prolonges tes jours, souviens-toi de ta naissance. Chéris la pudeur; c'est la vertu de notre sexe. Par elle, tu soutiendras la gloire de ton origine, tu honoreras ceux qui t'ont donné le jour. Parmi tous les objets exposés avec toi, conserve avec le plus grand soin un anneau dont ton père m'a fait présent lorsqu'il recherchoit ma main: il porte l'empreinte du sceau royal; le chaton, fait d'une pantarbe douée d'une vertu secrète, doit te le faire regarder comme sacré. Telles sont les paroles que je t'adresse sur cette bandelette, puisqu'un dieu jaloux me prive du plaisir de te voir et de t'entretenir de vive voix. Peut-être seront-elles vaines; peut-être aussi seront-elles un jour d'une grande utilité; car l'avenir est voilé aux yeux des mortels. Ta beauté, funeste à ta mère, ne te sert de rien. Cette bandelette, si tu vis, révélera le secret de ta naissance. Mais si ... puissé-je ne jamais l'apprendre...! ce sont des larmes de regret et d'amertume dont j'arrose ta cendre».
La lecture de ce qui étoit tracé sur cette bandelette, dissipa mes incertitudes. J'admirois la sagesse des dieux. La tristesse et la joie remplissoient mon cœur; des larmes, mêlées de plaisir, coulèrent de mes yeux. Pendant que je m'applaudissois d'avoir levé le voile qui me cachoit le passé et d'avoir démêlé le sens de l'oracle, l'incertitude de l'avenir, les misères de la vie, l'inconstance, la fragilité des choses humaines, les caprices et les bizarreries de la fortune, dont Chariclée me présentoit un exemple si frappant, me remplissoient de compassion, de soucis et d'inquiétudes. Sa naissance, ses aventures, ses traverses, la distance immense qui la séparait de sa patrie, se présentoient sans cesse à mon esprit. Ethiopienne d'origine, née du sang royal, elle avoit perdu tous ces titres, et n'étoit regardée que comme le fruit du libertinage. J'étois dans la plus grande perplexité, déplorant le passé, et n'osant lui assurer un sort plus heureux pour l'avenir. Enfin le calme se rétablit dans mon ame; je résolus d'exécuter mon projet et sans délai.
Je me rends chez Chariclée. Je la trouve seule, accablée par sa maladie. Son courage la soutenait encore; mais son corps abattu, ses forces épuisées la mettoient hors d'état de résister long-tems aux progrès du mal. J'ordonne à tous ceux qui étoient présens de se retirer; je demande le calme le plus profond, sous prétexte que je vais faire des vœux et des invocations sur Chariclée. Chariclée, lui dis-je, c'est aujourd'hui qu'il faut m'ouvrir votre cœur. Vous m'avez promis hier de n'avoir aucune réserve pour un homme qui peut, malgré votre silence, pénétrer dans le fond de votre ame. A ces mots, Chariclée me prend la main, la baise, l'arrose de ses larmes: Sage Calasiris, me dit-elle, accordez-moi cette première faveur; ne m'obligez pas de vous révéler mes tourmens, puisque vous dites les connoître: mon honneur me commande le silence. Permettez-moi de taire un mal honteux, qu'il est plus honteux encore de dévoiler. Les progrès qu'il fait tous les jours m'accablent; mais ce qui me déchire l'ame, c'est de ne l'avoir point arrêté dès sa naissance, de m'être laissée subjuguer par une passion, contre laquelle mon cœur s'étoit révolté jusqu'à ce funeste moment, une passion dont le nom seul flétrit le saint nom de chasteté.
Ma fille, lui dis-je pour la consoler, ce silence sur l'état de votre cœur mérite les plus grands éloges. Je n'ai pas besoin d'apprendre de votre bouche ce que les secrets de mon art m'ont appris depuis long-tems. Il est beau de vous voir rougir d'un sentiment qu'il est glorieux à votre sexe de tenir caché. Mais, puisqu'enfin votre cœur connoît l'amour, puisque l'image de Théagènes y règne (les dieux eux-mêmes m'ont instruit de son bonheur) sachez que vous n'êtes ni la seule, ni la première qui ressentez cette passion. Bien des femmes illustres, bien des vierges ont eu, comme vous, un cœur sensible. L'amour est le plus puissant des dieux: on nous représente les autres immortels asservis à ses lois. Il faut que la sagesse elle-même préside à toutes vos démarches. Il eût été beau, sans doute, de rester inaccessible aux traits de l'amour; mais quand une fois il est maître de nous, c'est à la vertu à nous retenir dans les bornes du devoir. Vous pouvez m'en croire, fuyez l'opprobre dont pourroit vous couvrir votre passion; que des nœuds légitimes vous lient à celui que vous aimez, et que l'hymen guérisse vos maux.
Pendant que je parlois ainsi, la sueur ruisseloit sur tout son corps. La joie que lui inspiroient mes discours, les tourmens de l'espérance, la honte de voir son secret arraché, se peignoient successivement sur son visage. Mon père, me dit-elle; après un long silence, vous me parlez d'hymen; mais Chariclès y consentira-t-il? mon vainqueur lui-même ne me dédaignera-t-il pas? Vous n'avez rien à redouter de la part de Théagènes, lui dis-je; l'amour le domine avec plus d'empire peut-être que vous. Vous avez allumé dans son cœur tous les feux qui vous dévorent. Vos ames, dès votre première entrevue, ont senti qu'elles étoient faites l'une pour l'autre, et ont éprouvé sur-le-champ les mêmes sentimens. Mon art vous a servi auprès de lui; il a redoublé l'ardeur qui le consume. Celui que vous regardez comme votre père, vous destine un autre époux: c'est Alcamène, que vous devez connoître. Alcamène! dit-elle; qu'il lui prépare un tombeau. Théagènes sera mon époux, ou la Parque tranchera plutôt le fil de mes jours. Mais, dites-moi, je vous en conjure, comment savez-vous que Chariclès n'est pas celui qui m'a donné le jour, et qu'il n'est que mon père adoptif?—Voilà ce qui me l'a appris, lui répondis-je en lui montrant cette bandelette.—Comment est-elle entre vos mains? car au moment où Chariclès me reçut des mains de celui qui m'avoit nourrie, lorsqu'il m'emmena ici, je ne sais comment, il me prit cette bandelette, qu'il a conservée avec le plus grand soin[30].—Je vous dirai par la suite comment je l'ai tirée des mains de Chariclès. Mais, dites-moi, savez-vous ce quelle contient?—Non, je l'ignore.—Cette bandelette est un flambeau qui éclaire les ténèbres qui environnent votre berceau, et dans lesquelles vous avez marché jusqu'ici. Elle me prie aussitôt de lui faire part de ce que j'avois découvert. Je lui explique, je lui détaille tout ce qui étoit sur la bandelette. A peine se connoît-elle elle-même, que son courage se ranime. Elle prend des sentimens dignes de sa naissance. Elle me demande ce qu'il faut faire. Je lui parle ouvertement; je lui développe mes projets. Ma fille, lui dis-je, j'ai été en Ethiopie, pour m'instruire dans les sciences qu'on y cultive. J'ai connu votre mère Persine; car dans ce pays, le palais des rois est ouvert aux sages. Les connoissances des Egyptiens, que je joignois à celles des Ethiopiens, augmentoient la considération dont je jouissois.
Lorsqu'elle sut que je me disposois à retourner en Egypte, elle m'apprit votre histoire; mais elle me fit jurer auparavant que je n'en parlerons à personne. Elle m'avoua même qu'elle n'auroit pas la même confiance dans les sages du pays. Elle me pria de demander d'abord aux dieux si vous n'aviez point perdu la vie, ensuite dans quel pays vous étiez. Elle ajouta que, malgré toutes ses recherches, elle n'avoit pu trouver personne qui vous ressemblât. Les dieux m'avoient instruit de tout. Je dis donc à votre mère que vous viviez, dans quel pays vous étiez. Elle me pria alors de vous chercher, de vous ramener dans le sein de votre patrie; elle ajouta que, depuis qu'elle vous avoit mise au monde, elle n'avoit point eu d'enfans; qu'elle étoit prête, lorsque vous paroîtriez, à avouer tout le passé à votre père, qui, assuré par une longue suite d'années de la vertu de son épouse, transporté de joie lorsqu'il se verroit un enfant héritier de sa couronne, ne verroit que la vérité dans tout ce qu'elle lui diroit.
Tel fut le discours de votre mère. Elle y ajouta des prières ardentes; elle me fit jurer par le Soleil, serment inviolable pour les sages d'Ethiopie, de m'occuper de vous. Je viens donc pour satisfaire à ses prières et dégager mes sermens. Ce n'est pourtant pas là le motif qui m'amène à Delphes; mais c'est le plus grand avantage que je retire de l'exil auquel les dieux eux-mêmes m'ont déterminé. Depuis long-tems je suis comme aux aguêts, vous témoignant tous les égards dus à votre naissance, attendant en silence un moment favorable de vous présenter dans cette bandelette une preuve non équivoque de la vérité de ce que je vous dis. Il ne tient qu'à vous, avant de voir votre inclination forcée par Chariclès, qui veut vous unir à Alcamène, de fuir de ce pays avec moi; de retourner dans votre patrie, dans les bras de vos parens; d'épouser Théagènes, prêt à nous suivre par-tout où nous voudrons aller; de quitter votre vie errante et précaire, pour rentrer dans le rang où vous appelle votre naissance, et faire asseoir avec vous sur le trône celui que votre cœur adore, s'il faut toutefois ajouter foi aux oracles des dieux. Je lui rappelai en même-tems l'oracle d'Apollon; je lui en expliquai le sens. Elle n'ignoroit pas que beaucoup de personnes parlaient de cet oracle, et cherchoient à l'interprêter. Elle fut frappée d'étonnement. Mon père, reprit-elle, je ne doute pas que la volonté des dieux ne soit telle que vous le dites. Mais que faut-il faire?—Il faut feindre de consentir à votre hymen avec Alcamène.—Il est bien affligeant et bien honteux de faire même de simples promesses à un autre que Théagènes. Quoi qu'il en soit, je m'abandonne aux dieux et à vous.... Mais ... quel est le but de ce mensonge? comment me dégager de mes promesses sans les accomplir?—Le tems vous l'apprendra. Il est des choses dont les discours d'une femme retardent l'exécution; mais la célérité, secondée de l'audace, vient à bout de tout. Je ne vous demande que de suivre mes avis; de convenir avec Chariclès, pour le moment, de donner votre main à Alcamène. Il ne fera rien sans me consulter. Elle me promet de faire tout ce que je lui dis; je la quitte versant un torrent de larmes.
A peine suis-je sorti, que je rencontre Chariclès en proie à la plus vive douleur et au chagrin le plus cuisant. Quoi! lui dis-je, quand vous devriez vous livrer à la joie, remercier les dieux par des sacrifices de ce que vous êtes enfin parvenu au comble de vos vœux, de ce que mon art et mon adresse ont triomphé de Chariclée, de ce que je l'ai déterminée à subir le joug de l'hymen, vous paroissez triste et rêveur! Vous pleurez presque! D'où vous vient donc cette tristesse?—Hélas! ne suis-je pas en effet le plus malheureux des hommes! S'il en faut croire les songes qui me tourmentent, et celui sur-tout que j'ai eu cette nuit, ma fille, l'objet de ma tendresse, ne doit pas se marier, mais changer de séjour. Je croyois voir un aigle, parti de la main d'Apollon, s'abattre tout-à-coup sur moi, arracher ma fille d'entre mes bras, la transporter à l'extrémité de la terre, dans un pays peuplé de fantômes et d'ombres noires; enfin j'ignorois absolument ce quelle étoit devenue. Un espace immense la déroboit à mes regards[31].
Je n'eus pas de peine à interprêter ce songe; mais je tâchai de le consoler et d'épaissir encore les ténèbres qui lui cachoient l'avenir. Vous, lui dis-je, le prêtre du plus éclairé des dieux, vous ne me paroissez pas bien saisir le sens de votre songe; il ne vous annonce que le prochain hymenée de votre fille. Cet aigle n'est que l'emblème de l'époux qui la recevra de vos mains. Vous y voyez qu'Apollon lui-même approuve cette alliance; qu'il conduit comme par la main celui qui va passer dans les bras de Chariclée; et ce songe porte la douleur et la consternation dans votre ame! O Chariclès! augurons mieux. Secondons les desseins des dieux. Appliquons-nous à déterminer encore mieux votre fille.
Il me demande ce qu'il doit faire pour fixer plus sûrement la volonté de Chariclée. Avez-vous, lui dis-je, quelques objets précieux, une robe enrichie d'or, un collier magnifique? Gagnez-la par ces présens; faites-les lui remettre comme venant de son amant. L'or et les bijoux ont des charmes auxquels les femmes ne résistent guère. Faites en même-tems tous les préparatifs de la noce; car il ne faut point différer l'hymen, mais profiter de l'effet que mon art a opéré sur l'esprit de Chariclée, et ne pas lui donner le tems de changer. Je n'oublierai rien, croyez-moi, me dit Chariclès. En même-tems il se retire transporté de joie; bien résolu de tout exécuter sur-le-champ. En effet, il se hâta, comme je le vis par la suite, de faire tout ce que je lui avois conseillé. Une robe précieuse, ce collier d'Ethiopie, que Persine avoit donné à sa fille en l'exposant, pour la reconnoître, furent portés à Chariclée, comme venant d'Alcamène.
Ayant rencontré Théagènes, je lui demande où sont ses compatriotes, qui sont venus avec lui en députation. Il me dit que les jeunes filles sont déjà parties; qu'elles ont pris les devants pour ne point être obligées de précipiter leur marche; que les jeunes gens, impatiens de retourner dans leur patrie, ne veulent plus retarder leur départ; qu'il ne peut plus se refuser à leurs désirs. Je l'instruis aussitôt de ce qu'il doit leur dire, de ce qu'il doit faire lui-même; je lui recommande d'attendre que je lui indique le moment favorable à l'exécution de nos projets.
Delà je me rends au temple, pour prier le dieu de vouloir bien nous diriger lui-même dans notre fuite. La divinité est plus prompte que la pensée; elle nous protège dans ce que nous entreprenons pour lui plaire, et souvent sa bonté prévient nos demandes. Le dieu n'attendit pas que je l'interrogeasse; des effets m'assurèrent bientôt de sa protection. Plein du projet qui m'occupoit tout entier, j'allois consulter la prêtresse, lorsque ces mots vinrent frapper mes oreilles: Hâtez-vous; ces étrangers vous appellent. En effet, des étrangers célébroient, en l'honneur d'Hercule, un festin solemnel au son des instrumens de musique. A ces mots, je m'arrête. Je ne pouvois, sans crime, fermer l'oreille aux paroles de la divinité. Je prends de l'encens, que je brûle en l'honneur d'Apollon. Je fais des libations d'une eau pure. Ils paroissent étonnés de la magnificence de mon offrande. Ils me prient de prendre part à leur banquet. Je me rends à leur invitation. Couché comme eux sur une feuillée de branches de myrthe et de laurier, je mange des mets dont j'ai coutume de me nourrir. Mes amis, leur dis-je, quelqu'agréable que soit votre repas, il n'excite point mon appétit. J'ignore encore qui vous êtes. Je voudrois cependant vous connoître. Ce seroit, je crois, manquer à la bienséance et à l'honnêteté, si, après avoir fait ensemble des libations, mangé à la même table, après avoir formé les premiers nœuds d'amitié au milieu d'une cérémonie sainte, nous nous séparions sans nous connoître les uns les autres.
Nous sommes Tyriens, disent-ils, marchands de profession; nous allons à Carthage en Lybie. Notre vaisseau est chargé de beaucoup de marchandises des Indes, d'Ethiopie et de Phénicie. Nous célébrons ce banquet en l'honneur d'Hercule, protecteur de Tyr, pour le remercier de la victoire remportée par ce jeune homme (ils me montrent en même-tems celui qui étoit assis devant moi) qui a vaincu à la lutte, et qui a fait proclamer le nom de Tyr au milieu des Grecs. Nous avions passé le cap Malée, et les vents contraires nous avoient forcés d'aborder à Céphalénie. Un songe lui annonce pendant la nuit qu'il remportera une victoire aux jeux pythiques. Il le jure par le dieu adoré dans notre patrie. Il nous persuade de nous détourner de notre route et d'aborder ici. L'effet a justifié sa prédiction. Marchand jusqu'à ce moment, le voilà aujourd'hui couvert de lauriers. Il a offert un sacrifice au dieu qui lui a annoncé sa victoire, pour l'en remercier et en même-tems pour lui demander sa protection pendant le voyage; car nous nous embarquons demain matin, si les vents nous sont favorables. Vous allez, leur dis-je, mettre à la voile?—Tel est notre dessein.—Voudriez-vous me recevoir sur votre bord? Des affaires m'appellent en Sicile; et cette île, comme vous le savez, est située sur la route de la Lybie.—Si vous voulez vous embarquer avec nous, nous nous regarderons comme très-heureux d'avoir à notre bord un sage, un Grec, dans lequel nous croyons encore voir l'ami des dieux.—Ce sera pour moi un plaisir bien sensible, pourvu que vous m'accordiez un jour pour faire les préparatifs nécessaires—-Eh bien, nous vous accordons la journée de demain; mais trouvez-vous aux approches de la nuit sur le bord de la mer. Les nuits sont très-favorables aux navigateurs. Il s'élève de terre des vents légers, avec le secours desquels un vaisseau fend rapidement les îlots tranquilles.
Je conviens de tout avec eux; mais je leur fais jurer qu'ils ne partiront point avant. Je les quitte au milieu de la joie et des plaisirs[32]. Ils dansent, au son mélodieux d'une flûte, les danses syriennes. Tantôt, par des sauts légers, ils s'élancent dans les airs, ils retombent à terre, ploient avec grâce sur leurs jarrets; tantôt ils pirouettent comme ceux qui sont agités de l'esprit divin. Je me rends chez Chariclée: elle contemploit les présens que Chariclès lui avoit envoyés. Delà je vais trouver Théagènes; je les instruis l'un et l'autre de ce qu'ils ont à faire, et du moment où il faudra le faire. Je me retire chez moi, attendant ce qui alloit se passer.
Au milieu de la nuit, dans le tems où toute la ville étoit plongée dans un profond sommeil, une troupe de jeunes gens armés environne la maison de Chariclée. Théagènes, guidé par l'amour, marche à leur tête.[33] Il avoit composé un bataillon de guerriers des jeunes Thessaliens qui l'avoient escorté pendant la cérémonie. Ils poussent tout-à-coup de grands cris; font un bruit horrible avec leurs boucliers, pour effrayer ceux qui pourroient les appercevoir. Ils se précipitent, à la lueur des flambeaux, dans la maison de Chariclée, qu'ils n'ont pas de peine à forcer. Les portes sont fermées de manière à s'ouvrir aisément. Chariclée étoit prévenue de tout. Ils la trouvent préparée, l'enlèvent sans qu'elle fasse la moindre résistance, emportent en même-tems tout ce qu'elle leur commande de prendre; ils sortent de la maison. Les cris de victoire, mêlés au bruit effrayant des boucliers frappés l'un contre l'autre, retentissent de toutes parts. Ils traversent la ville; la terreur et l'épouvante marchent devant eux. Les ombres de la nuit, les échos bruyans du Parnasse redoublent l'effroi. Ils font entendre le nom de Chariclée. Au sortir de la ville, ils gagnent, à bride abattue, les montagnes des Locriens et des Etéens.
Chariclée et Théagènes, comme nous en étions convenus, quittent les Thessaliens, se réfugient secrètement auprès de moi, tombent à mes genoux, les tiennent long-tems embrassés, tremblans de frayeur, et répétant sans cesse: Mon père, sauvez-nous! Chariclée, les yeux baissés vers la terre, rougissant d'une démarche aussi extraordinaire, ne prononce que ces mots: Mon père, sauvez-nous! Calasiris, disoit Théagènes, sauvez-nous; sauvez des étrangers, sans patrie, qui renoncent à tout pour être l'un à l'autre; sauvez deux amans qui vont devenir le jouet de la fortune, qu'un chaste amour embrase de feux mutuels: volontairement exilés, mais pleins de courage, nous n'avons d'espérance de salut qu'en vous. Ces paroles me percent l'ame. Il s'échappe de mes yeux quelques larmes que je leur cache, et qui soulagent mon cœur oppressé[34]. Je les relève; je les ranime; je leur montre dans l'avenir un sort plus heureux; je leur représente que les dieux eux-mêmes, favorisent leur dessein. Je m'en vais, leur dis-je, préparer le reste: attendez-moi ici; mais prenez bien garde qu'on ne vous voie. Aussitôt je me mets en devoir de partir.
Chariclée, saisissant ma robe, m'arrête. O mon père! me dit-elle, n'est-ce pas un crime, ou plutôt une trahison de votre part? Quoi! Vous vous en allez! vous m'abandonnez ainsi à la discrétion de Théagènes! Ne songez-vous pas combien peu on doit se reposer sur un amant de la garde de son amante, lorsqu'il est maître de satisfaire sa passion, et qu'il ne voit personne dont la présence lui en impose! La vue de l'objet de son amour, seul et sans défense, ne fait que redoubler la violence de ses feux. Je ne vous quitte donc point que vous n'ayez fait promettre à Théagènes, avec serment, de ne point attenter à mon honneur, mais de me respecter à présent et dans la suite, jusqu'à ce que je sois rentrée dans le sein de ma patrie et de ma famille; et, si la fortune ennemie ne me le permet pas, de ne jamais entreprendre de forcer mon consentement. Je ne vous laisse aller qu'à ces conditions. Je fus surpris des paroles de Chariclée; cependant j'en reconnus la sagesse. J'allume un brasier sur l'autel; j'y jette quelques grains d'encens, Théagènes prête le serment exigé tout en se plaignant que c'étoit l'outrager que de compter sur un serment plus que sur ses principes de vertu, qui ne pouvoient guère être suppléés par une promesse forcée, et dont on n'a pour garant que la crainte de la divinité. Il jure cependant par Apollon Pythien, par Diane, par Vénus, par les Amours, d'être soumis aux volontés de Chariclée. Ils se font encore l'un à l'autre d'autres promesses dont les dieux sont également garans.
Je cours aussitôt chez Chariclès. L'alarme, la consternation régnoient dans sa maison. Déjà les esclaves de Chariclée étoient arrivées, et lui avoient annoncé l'enlèvement de sa fille. Les habitans s'assemblent en foule, environnent ce malheureux père, désespéré d'un pareil évènement, et incertain sur le parti qu'il a à prendre. Lâches! m'écriai-je aussitôt, êtes-vous donc insensibles? Quoi! vous restez ainsi immobiles, en silence! Est-ce que ce malheur a éteint en vous tout sentiment? Vous ne vous armez pas! vous ne poursuivez pas les ravisseurs! vous ne les atteindrez pas! vous ne punirez pas une aussi noire perfidie! Hélas! me répond Chariclès, il est inutile de lutter contre ma destinée: ce sont les dieux qui me punissent. Je me suis attiré leur colère du moment où j'entrai, par mégarde, dans le sanctuaire d'Apollon, et où je vis des objets que mes yeux ne devoient pas voir. Le dieu m'annonça aussitôt que je serois puni de mon imprudence, par la perte des objets les plus chers à mon cœur. Rien n'empêche cependant de combattre, comme on dit, contre la fortune. Si nous connoissions ceux que nous devons poursuivre, qui sont les auteurs de nos maux.... Ce beau Thessalien, lui dis-je, l'objet de votre admiration, dont vous m'avez fait un ami, Théagènes, avec ses jeunes gens, est le ravisseur. Il en est resté hier dans la ville jusqu'au soir, et sans doute vous en trouverez encore quelqu'un. Levez-vous donc, et assemblez le peuple.
On suit mes avis. Les généraux convoquent l'assemblée; la trompette, par leur ordre, retentit dans toute la ville; le peuple s'assemble aussitôt, et on délibère pendant la nuit au théâtre. Chariclès paroît au milieu de l'assemblée revêtu d'une robe de deuil, la tête couverte de poussière. Sa seule présence fait passer dans l'ame des spectateurs, toute l'amertume de sa douleur. Il parle ainsi:
«Vous voyez, ô Delphiens! l'excès de mes maux; et vous pensez peut-être que je ne vous ai assemblés et que je ne parois au milieu de vous que pour gémir sur moi-même. Non; je ne vous importunerai point de mes plaintes, quoique mon sort soit mille fois plus affreux que la mort. Les dieux me replongent dans une affreuse solitude. Mes yeux ne rencontrent plus dans ma maison aucun des objets si chers à mon cœur; cependant cette illusion, si commune à tous les hommes, me séduit encore; un vain espoir vit encore au fond de mon cœur: je me flatte encore de retrouver bientôt ma fille; c'est en vous sur-tout que repose cet espoir. Oui, Delphiens, vous allez poursuivre celui qui m'a outragé, et vous reviendrez avec la victoire. Ils ne vous ont pas sans doute ôté le courage, ces jeunes Thessaliens, ni le sentiment de l'opprobre imprimé à notre patrie et à nos dieux. Quelle bonté! quelle tache! de jeunes danseurs, en petit nombre, venus pour relever l'éclat d'une cérémonie religieuse, ont bravé la première ville de la Grèce, ont ravi l'objet le plus précieux du temple d'Apollon, Chariclée, l'ame de ma vie! Destin affreux! fortune impitoyable! Ma première fille, vous le savez, celle à qui j'avois donné le jour, est descendue dans le tombeau, en entendant retentir encore les cris de joie qui avoient célébré son hymen. Le flambeau de sa vie s'est éteint au milieu des torches nuptiales. Bientôt après il m'a fallu élever un autre tombeau à sa mère. Le destin m'a éloigné de ma patrie; mais je me consolois de tous ces maux. J'avois trouvé Chariclée; Chariclée étoit mon espérance, ma vie; je voyois en elle celle qui perpétueroit mon nom. Chariclée me tenoit lieu de tout; elle étoit, pour ainsi dire, la colonne sur laquelle reposait ma maison[35]. Un funeste revers, un coup de foudre vient d'enlever cet appui à ma vieillesse; et le destin, par un raffinement de barbarie et de cruauté, dont j'ai déjà été victime, choisit, pour me l'enlever, le moment où se préparoit son hymenée. Déjà vous en aviez été avertis.»
Chariclès parloit encore, se livrant à toute la vivacité de sa douleur, lorsque le général Hégésias, l'interrompant, parle ainsi:
«Citoyens, laissons à Chariclès le soin de pleurer l'enlèvement de sa fille. Pour nous, ne nous laissons point abattre par sa douleur; ne nous amusons point à mêler nos larmes aux siennes. Ne laissons point échapper le moment favorable: la célérité décide en tout, et principalement à la guerre, du succès des entreprises. En prenant les armes au sortir de rassemblée, nous pouvons espérer atteindre nos ennemis. Ils se reposent sur la lenteur de nos préparatifs, et ne hâtent point leur retraite. Nous abandonner aux larmes, comme des femmes, c'est leur donner le tems de gagner de l'avance; et nous n'aurons pour nous que la honte d'avoir été outragés par des jeunes gens. Poursuivons-les au plus vite; saisissons-nous d'eux; faisons-leur subir une mort ignominieuse. Etendons notre vengeance au-delà du trépas, en flétrissant leur postérité. Nous pouvons encore, pour satisfaire notre ressentiment, allumer l'indignation des Thessaliens contre ceux qui pourroient échapper à nos coups, et contre leurs descendans. Décrétons de ne point recevoir désormais leur théorie, et de ne point leur permettre d'offrir des sacrifices à Néoptolème. Ordonnons que le trésor public de Delphes fournira aux frais de cette cérémonie. Le peuple approuve cette proposition, et la ratifie sur-le-champ. Ordonnez encore, continue le général, que la prêtresse de Diane ne paroîtra plus lorsque les athlètes disputeront le prix de la course armée: car c'est là la source de l'impiété de Théagènes: c'est dès ce moment qu'il a médité d'enlever Chariclée. Il faut prévenir, pour la suite, de pareils attentats.»