Revenu à lui, Cnémon examine une seconde fois ce cadavre: c'étoit en effet celui de Thisbé; à côté d'elle étoit une épée qu'il reconnut à la poignée. Thyamis furieux, hors de lui, l'avoit laissée dans la plaie. Il voit un billet sortant du sein de Thisbé, et se met en devoir de le lire; mais Théagènes ne le lui permet pas: il le presse de rejoindre sa chère Chariclée, Voyons, dit-il, si quelque dieu ne se joue pas encore de mon amour; vous pourrez après lire ce billet. Ils prennent l'épée et le billet et dirigent leurs pas vers Chariclée. Elle s'étoit traînée sur les pieds et sur les mains vers l'endroit où elle avoit appercu de la lumière. Elle se précipite vers Théagènes, se jette à son col: ô Théagènes, dit-elle, je te serre dans mes bras!—O Chariclée, vis-tu encore? Enfin, ils tombent tous deux serrés, collés l'un contre l'autre, sans voix. Leur ame erre sur leurs lèvres. Plus d'une fois, une joie, un plaisir excessifs ont eu des suites funestes et ont brisé les liens de la vie. Ainsi ces deux amans, qui n'espéroient plus se revoir, faillirent expirer. Cnémon ayant découvert un filet d'eau courante, en puise dans ses deux mains, leur en arrose le visage, leur en fait respirer, et les rappelle à la vie.

Théagènes et Chariclée, se trouvant dans les bras l'un de l'autre, étendus par terre, se relèvent en rougissant, Chariclée sur-tout, de s'abandonner ainsi à leurs transports sous les yeux de Cnémon et le prient de leur pardonner leur délire. Cnémon sourit, console leur pudeur par ces paroles: votre délire est beau à mes yeux et aux yeux de tout homme qui a lutté contre l'amour, a senti le plaisir d'être vaincu, et sait que les défaites alors sont inévitables; mais il est d'autres choses, ô Théagènes! que je ne puis approuver. Je vous ai vu, et j'en ai rougi pour vous, je vous ai vu arroser de larmes honteuses une femme étrangère, inconnue, et cela, lorsque je vous assurois que l'objet de votre tendresse étoit plein de vie. O Cnémon! lui répond Théogènes, cessez de me calomnier auprès de Chariclée: c'étoit elle que je pleurois; c'étoit son corps que je croyois arroser de mes larmes. Mais enfin un Dieu bienfaisant m'a dessillé les yeux; il m'a montré mon erreur. Mais vous, osez-vous bien vanter votre courage! vos gémissemens n'ont-ils pas procédé les miens? A la vue du corps sanglant d'une femme étendue à vos pieds, avant de le reconnoître, vous, Athénien intrépide, armé de pied en cap, l'épée en main, vous avez pris la fuite, comme on voit au théâtre les acteurs fuir à l'aspect d'une Euménide. A ces mots, un sourire involontaire dérida un peu leur visage: les larmes coulèrent; mais c'étoient des larmes de douleur, arrachées par le sentiment de leurs maux.

Quelques momens après, Chariclée rappelant ses esprits: qu'elle est heureuse, dit-elle, celle que Théagènes a pleurée, à laquelle, comme le dit Cnémon, il a prodigué mille tendres baisers! Si vous ne me croyez pas jalouse, dites-moi, quelle est l'heureuse mortelle, qui a été baignée des pleurs de Théagènes; par quelle erreur vous avez prodigué à une inconnue des caresses qui s'adressoient à moi? Je vais vous surprendre, lui répond Théagènes; Cnémon assure que cette inconnue est Thisbé, cette athénienne qui jouoit de la cythare, des artifices de laquelle il a été victime ainsi que Démœnète. Comment, répliqua Chariclée toute étonnée, par quel enchantement auroit-elle été transportée du milieu de la Grèce à l'extrémité de l'Egypte? comment ne l'avons-nous pas vue en descendant ici? C'est ce que je ne saurois vous dire, répondit Cnémon: voici seulement ce que je puis vous apprendre à son sujet.

Lorsque Démœnète trahie eut terminé ses jours, mon père s'empressa d'instruire le peuple de cet évènement. Il fut absous à l'unanimité. Il travailla ensuite à obtenir mon rappel du peuple, il se préparait même déjà à s'embarquer pour venir me chercher. Thisbé, profitant du loisir que lui donnoit les affaires de son maître, se mêle dans les sociétés, où elle fait valoir ses charmes et ses talens. Un jour, par la légèreté de ses doigts et la douceur de ses accens, qu'elle avoit mariés au son de sa lyre, elle effaça Arsinoë, qui, ce jour-là, joua sans grâce et avec négligence, et bientôt elle s'attira, sans s'en appercevoir, toute la jalousie et toute la haine dont est susceptible le cœur d'une courtisanne. Cette haine devint encore plus violente, lorsqu'un riche marchand de Naucratie, nommé Nausiclès, eut donné sa tendresse à Thisbé, abandonnant Arsinoë, avec laquelle il vivoit auparavant, et dont il s'étoit dégoûté, parce qu'il lui avoit vu faire des contorsions, des grimaces hideuses en jouant de la flûte, et ses yeux étincelans sortir de leur orbite.[5] Enflammée de colère et de rage, Arsinoë va révéler aux parens de Démœnète toutes les intrigues de Thisbé contre sa maîtresse; leur dit tout ce qu'elle a appris de Thisbé elle-même pendant leurs liaisons: elle y ajoute tout ce que la malignité lui suggère. Les parens de Démœnète se réunissent contre mon père; ils engagent, à force d'argent, les orateurs les plus renommes à l'accuser. Ils crient que Démœnète a perdu la vie sans avoir été jugée, ni convaincue; ils publient que l'accusation intentée contre elle n'est qu'un voile qui couvre un assassinat; ils exigent que l'on montre l'adultère vivant ou mort, ou seulement que l'on dise son nom. Enfin, ils demandent Thisbé pour l'appliquer à la torture. Mon père la promit, mais il ne put la représenter. Thisbé l'avoit prévu, et, de concert avec le marchand, elle avoit pris la fuite. Le peuple indigné ne regarde pas mon père comme le meurtrier de son épouse: il l'avoit instruit de tout; mais il le juge complice de mon exil et des trames criminelles qui avoient coûté la vie à Démœnète. Il le bannit et confisque ses biens. Tels ont été les fruits de son second hymen. Thisbé a quitté Athènes et a subi ici, comme vous le voyez, la peine dûe à ses forfaits.

Tels sont les faits que j'ai appris d'Anticlès, avec lequel je suis passé en Egypte pour chercher Thisbé à Naucratie, la ramener à Athènes, dissiper les soupçons élevés contre mon père, le justifier et demander vengeance de tous les crimes de cette femme. Pris par les brigands pendant mes recherches, je me trouve aujourd'hui avec vous. Vous apprendrez dans la suite les causes de ma captivité, les circonstances qui l'ont accompagnée. Un Dieu seul, je crois, pourroit vous dire comment Thisbé est venue dans cette caverne, quelle main lui a ôté la vie. Lisons le billet que nous avons trouvé dans son sein; peut-être nous en apprendra-t-il davantage; en même-tems il ouvre le billet et lit ce qui suit:

Thisbé, ennemie et vengeresse, à Cnémon mon maître.

Je vous annonce une heureuse nouvelle; Démœnète n'est plus: c'est moi qui vous ai vengé. Si vous me permettez de me présenter devant vous, je vous raconterai les circonstances de sa mort. Depuis dix jours je suis dans cette île: j'ai été prise par un des brigands qui se dit l'écuyer du chef. Il me tient renfermée sans me permettre de me montrer, même à la porte de sa cabane; c'est par attachement pour moi, dit-il, qu'il en agit si rigoureusement; mais je soupçonne qu'il craint un ravisseur. Un Dieu sans doute a trompé sa vigilance: je vous ai vu passer; je vous ai reconnu et je vous envoie ce billet par une vieille femme, qui demeure avec moi, à laquelle j'ai recommandé de le remettre à ce beau Grec, l'ami du chef des brigands. Tirez-moi de leurs mains; prenez-moi pour vous servir. Quand je vous ai fait du mal, j'y ai été contrainte; mais quand je vous ai vengé, je n'ai suivi que les mouvemens de mon cœur. Si votre ressentiment est inflexible, usez envers moi de toute votre rigueur. Je ne désire que d'être auprès de vous, dusse-je y trouver la mort. Il vaut mieux mourir de votre main et obtenir les honneurs de la sépulture, que de vivre dans un état plus affreux que la mort. La tendresse d'un barbare m'est plus odieuse que la haine d'un Athénien. Tel étoit le contenu du billet.

O Thisbé! ajouta Cnémon, vous avez bien mérité votre sort: vous nous apprenez vous-même vos malheurs; c'est sur votre sein, percé d'un coup d'épée, que nous trouvons l'histoire de votre fin. C'est ainsi qu'une furie vengeresse, attachée à vos côtés, n'a cessé de vous poursuivre, qu'en donnant en Egypte le spectacle de votre supplice à la première victime de votre scélératesse. Que méditiez-vous, que machiniez-vous contre moi, par cette lettre, quand la vengeance divine, s'appesantissant sur votre tête, a coupé le fil de vos projets? Votre trépas même ne me rassure pas encore contre vous. Je crains bien que la mort de Démœnète ne soit encore qu'une imposture, que l'on ne m'ait trompé par une fausse nouvelle. Peut-être veniez-vous à travers les flots nous jouer, sur le théâtre de l'Egypte, quelque nouvelle pièce semblable à celle que vous avez jouée sur le théâtre d'Athènes.

Quoi! dit Théagènes, votre courage ne se démentira pas: des ombres, des chimères vous effraient? Je suis étranger aux intrigues de Thisbé: elle ne m'a point fasciné les yeux; vous pouvez m'en croire; Thisbé est réellement morte; elle n'est plus redoutable pour vous; mais à qui avez-vous obligation de sa mort? Comment se trouvoit-elle ici? C'est ce qui m'embarrasse et m'étonne.—Je suis dans la même ignorance que vous. Mais le meurtrier de Thisbé est Thyamis, s'il faut en croire l'épée que nous avons trouvée près d'elle; à cet aigle d'ivoire que vous voyez à la poignée, je la reconnois pour l'épée de Thyamis.—Savez-vous comment, dans quel moment, pour quelle raison Thyamis lui a ôté la vie?—Comment en serois-je instruit? Cette caverne ne m'a pas donné le don de deviner, comme le sanctuaire de Pytho, ou l'antre de Trophonius le communiquent, dit-on, à ceux qui y pénètrent. Ces mots réveillèrent les douleurs de Chariclée et de Théagènes. O Pytho! ô Delphes! s'écrièrent-ils en pleurant. Cnémon, étonné, ne pouvoit s'imaginer la cause de l'impression que faisoit sur leur ame le nom de Pitho. Telle étoit la situation de Cnémon, de Théagènes et de Chariclée.

Cependant Thermutis, l'écuyer de Thyamis, blessé dans le combat, avoit gagné la terre à la nage. Lorsque la nuit fut arrivée, il trouva, au milieu des débris, qui couvroient le lac, une baraque, voguant ça et là, au gré des flots. Il y monte, aborde dans l'île et court vers Thisbé. Il y avoit quelques jours que, placé en embuscade dans un chemin étroit, au pied d'une montagne, il l'avoit enlevée à Nausiclès, qu'elle accompagnoit. Pendant le tumulte inséparable d'une attaque soudaine, Thyamis l'avoit envoyé chercher une victime; pour mettre Thisbé hors de danger et la conservera son amour, il l'avoit conduite secrètement dans la caverne. Dans le trouble et l'empressement où il étoit, il l'avoit laissée à l'entrée. Effrayée des ténèbres qui l'environnoient, ne connoissant pas les détours qui conduisoient dans l'intérieur, Thisbé étoit restée au lieu où Thermutis l'avoit laissée. C'est là que Thyamis l'avoit percée de son épée, croyant percer Chariclée.

Thermutis, échappé du combat, retourne auprès de Thisbé. A peine est-il dans l'île, qu'il court aux cabanes; mais il ne trouve qu'un monceau de cendres. Il a bien de la peine à découvrir la pierre qui ferme l'entrée de la caverne. Il rallume quelques roseaux qu'il trouve fumans encore et s'élance dans la caverne. Il appelle Thisbé par son nom: c'est le seul mot grec qu'il sut prononcer. Il la voit étendue et sans vie. Il reste long-tems immobile et comme pétrifié. Enfin il entend un bruit sourd, une espèce de bourdonnement partant du fond de la caverne: c'étoient Cnémon et Théagènes qui s'entretenoient ensemble. Il les croit aussitôt les meurtriers de sa chère Thisbé; mais il ne sait quel parti prendre. Son amour trompé redouble sa colère et sa fureur, dont les accès sont si violens dans les brigands et les barbares. Il veut venger sur eux la mort de Thisbé, dont il les accuse; mais il est sans armes, sans épée, et obligé d'imposer silence à son ressentiment. Il croit ne pas devoir d'abord se déclarer leur ennemi, bien résolu de ne pas les ménager, aussitôt qu'il pourra se venger. Il aborde Théagènes, portant autour de lui des regards effrayans et terribles. Son extérieur annonce les sinistres projets qu'il médite.

A l'apparition imprévue d'un homme nud, liesse, altéré de sang, Chariclée se retire dans le fond de la caverne; sa pudeur, encore plus que son ame, est alarmée d'un tel spectacle. Cnémon reconnoît Thermutis qu'il ne croyoit plus revoir. Il craint qu'il ne se porte à quelque violence, et il recule à petits pas. Plus irrité qu'intimidé, Théagènes saisit son épée, menace de le percer s'il ose entreprendre quelque chose. Arrête, dit-il, ou tu es mort. Déjà je t'aurois percé, si je ne t'avois reconnu, quoique avec peine et si j'eusse pénétré tes intentions. Thermutis tombe à ses pieds, implore sa clémence. Le péril, bien plus que son caractère, le force à cette démarche humiliante: il invoque le secours de Cnémon. Sauvez, lui dit-il, la vie à un homme dont vous n'eûtes jamais à vous plaindre, que vous avez jusqu'ici regardé comme un de vos amis. Je ne viens moi-même que me rejoindre à des amis. Attendri par ces paroles, Cnémon s'approche, le relève, comme il tient embrassés les genoux de Théagènes et lui demande où est Thyamis.

Thermutis lui raconte que Thyamis, dans le combat, s'est précipité au milieu des ennemis avec un courage déterminé, sans épargner sa vie ni la leur, tuant tout ce qui se trouvoit à la portée de ses coups; qu'un ordre, intimé à tous de ne pas le tuer, a sauvé ses jours; mais qu'il ne sait quel est son sort: moi-même, ajoute-t-il, couvert de blessures, j'ai gagné la terre à la nage. En ce moment, je reviens chercher Thisbé dans cette caverne.—Pourquoi vous intéressez-vous à Thisbé? d'où la connoissez-vous?—Je lai enlevée à des marchands. Je l'aimois éperduement. Je l'ai tenue cachée pendant tout le tems qu'elle a été en mon pouvoir. A l'arrivée des ennemis je l'ai conduite ici. Je la trouve étendue sans vie. Je ne sais qui l'a immolée. Je voudrois connoître son meurtrier, pour savoir la cause de sa mort. Son meurtrier est Thyamis, répond Cnémon avec vivacité, pour dissiper les soupçons de Thermutis, et il lui donne pour preuve l'épée trouvée auprès du cadavre de Thisbé. A la vue de cette épée, encore fumante du sang de son amante, Thermutis la reconnoît pour celle de son maître. Il gémit, il soupire, il garde un morne silence; un nuage épais se répand sur ses yeux. Il retourne à l'entrée de la caverne. Arrivé auprès du cadavre de Thisbé, il pose sa tête sur son sein. O Thisbé! s'écrie-t-il à plusieurs reprises. La douleur ne lui permet pas d'en dire davantage. Enfin il tombe en défaillance, et le sommeil s'empare de lui.

Cependant Théagènes, Chariclée et Cnémon sont absorbés dans de profondes réflexions. Toutes les traverses qu'ils ont éprouvées, viennent se présenter en foule à leur esprit. Les maux sans nombre qu'ils ont soufferts, les circonstances difficiles dans lesquelles ils se trouvent, enveloppent leur ame de ténèbres épaisses. Ils se regardent l'un l'autre; chacun attend que l'un d'eux prenne la parole: trompés dans leur attente, ils baissent la tête, la relèvent, poussent de longs soupirs et soulagent ainsi leur douleur. Enfin Cnémon se couche par terre. Théagènes s'appuie contre un rocher. Chariclée se laisse tomber sur lui. C'est envain qu'ils repoussent le sommeil, qui s'appesantit sur leurs paupières. C'est envain qu'ils veulent décider le parti qu'ils prendront. Leur ame affaissée, leurs forces épuisées les contraignent de céder à la loi de la nature. L'excès même de leurs souffrances les force de se livrer au sommeil. Leur esprit, leur corps également fatigués et abattus, ont également besoin de repos.

A peine ont-ils fermé les paupières, à peine un doux sommeil s'est-il emparé d'eux, qu'un songe se présente à l'esprit de Chariclée. Un homme dont la chevelure est en désordre, le regard farouche, les mains teintes de sang, s'approche d'elle sans bruit, tire une épée et lui arrache l'œil droit. Elle s'écrie aussitôt qu'on lui arrache l'œil. A sa voix, Théagènes s'éveille et ressent la même douleur que son amante, comme s'il avoit eu le même songe. Cependant Chariclée portant la main à sa figure, la passe sur la partie blessée, cherche partout, et voyant que ce n'est qu'un songe: c'est un songe, dit-elle, mon cher Théagènes; calme tes inquiétudes: je ne suis pas blessée. Ces paroles tranquillisent son amant. O ma chère Chariclée, dit-il, conserve tes yeux, dont l'éclat égale celui des rayons du soleil. De quelle terreur as-tu été frappée?—Pendant que je dormois appuyée sur toi, un barbare, un furieux, sans redouter ton courage indomptable, s'est élancé sur moi l'épée à la main, et j'ai cru qu'il m'avoit arraché un œil. Plût aux dieux, ô Théagènes, que ce ne fut pas un vain songe, sans réalité!—Que dis-tu? pourquoi de pareils vœux?—-J'aime mieux perdre un œil que d'être toujours inquiète à ton sujet. Je crains bien que ce songe ne te regarde, toi qui es mon œil, ma vie, mon tout. Arrêtez, s'écrie Cnémon, qui, réveillé par les cris de Chariclée, entendoit leur entretien. Je crois pouvoir donner au songe de Chariclée une autre explication. Les auteurs de vos jours vivent-ils encore?—Ils vivent; et s'ils étoient....—Eh bien! croyez que votre père ne vit plus; et voici mes motifs pour le croire. Nous nous reconnoissons redevables de la vie et de la jouissance de la lumière à ceux qui nous ont mis au monde: c'est par les yeux, que nous voyons, que nous distinguons les objets: dans votre songe ils sont l'emblème de votre père et de votre mère.—C'est un malheur que vous m'annoncez. Puissiez-vous cependant conjecturer mieux que moi! puisse votre oracle être accompli, et puissé-je être dans l'erreur!—L'événement vous démontrera la vérité de ma prédiction. Mais, continua Cnémon, n'est-ce pas rêver en effet, que de ne nous occuper que de songes, au lieu de profiter d'un moment si favorable pour réfléchir sur notre situation, pendant que cet Egyptien (il parloit de Thermutis) éloigné, pleure la perte de son amante? Cnémon, reprend Théagènes, puisqu'un Dieu a lié votre destinée à la nôtre, puisque vous partagez nos malheurs, donnez le premier votre avis. Vous connoissez les lieux, vous entendez la langue du pays. Accablés de plus de maux que vous, nous sommes moins en état de discerner le meilleur parti. Après quelques instans de silence, Cnémon parla ainsi:

Nous ne savons qui de nous est le plus malheureux; la fortune ne m'a pas épargné. Mais puisque vous voulez que, comme le plus âgé, je donne le premier mon avis, je vais vous satisfaire. Cette île, comme vous le voyez, est abandonnée; nous en sommes les seuls habitans: il y a beaucoup d'or, d'argent et d'étoffes. Dans cette caverne sont déposées les richesses, que Thyamis et ses gens ont enlevées à vous et à beaucoup d'autres; mais elle est dépourvue de tout ce qui est nécessaire à la vie. Si nous y restons, nous risquons d'y mourir de faim, ou d'y voir revenir les ennemis qui l'ont déjà désolée, ou même les anciens habitans. Ils connoissent l'endroit où sont recélées ces richesses. La cupidité pourroit les rassembler et les ramener ici. Nous ne pourrions alors éviter la mort; et ce seroit en être traité avec humanité que de n'en recevoir que des outrages. Les Bucoles, gens sans foi et sans aveu, sont encore plus à craindre, maintenant qu'ils n'ont point de chef pour mettre un frein à la violence et à la férocité de leur caractère. Il faut donc abandonner cette île: c'est un filet, une prison dont il faut nous échapper; mais il faut envoyer devant Thermutis, sous prétexte d'aller à la découverte, et de s'informer de ce qu'est devenu Thyamis. Nous délibérerons ensuite plus à notre aise; nous exécuterons plus facilement ce que nous aurons résolu. Oui, il faut éloigner un homme d'un naturel féroce, sur lequel nous ne pouvons compter, qui voit toujours en nous les meurtriers de Thisbé, qui ne cesseroit de chercher l'occasion d'attenter à notre vie, et la saisiroit avec joie, quand elle se présenteroit.

L'avis de Cnémon est approuvé de Théagènes et de Chariclée, et ils se disposent à le suivre. S'appercevant qu'il est jour, ils remontent à l'entrée de la caverne, réveillent Thermutis, plongé dans un profond sommeil, lui font part de leur résolution; mais ils ne lui disent que ce qu'il est nécessaire qu'il sache. Cet homme léger et sans réflexion adopte leur avis. Ils commencent par creuser une fosse, y déposent le corps de Thisbé, ramassent, pour le couvrir, la cendre qui restoit des tentes embrasées, et lui rendent, comme ils peuvent, les devoirs funèbres. Au lieu de sacrifices et de libations, ils arrosent son tombeau de larmes. Ils font partir Thermutis comme ils en sont convenus. A peine a-t-il fait quelques pas, que revenant il déclare qu'il n'ira point seul, qu'il ne s'engagera point seul dans une démarche si périlleuse, et il demande que Cnémon l'accompagne.

Théagènes voyant Cnémon saisi de frayeur à la demande de l'Egyptien (car Cnémon, en expliquant les paroles de Thermutis, ne déguisoit pas la crainte où il étoit:) quoi donc! dit-il, Cnémon, si hardi dans le conseil, ne seroit qu'un lâche dans l'exécution! Vous me confirmez bien en ce moment dans l'opinion douteuse où j'étois depuis long-tems sur votre courage. Rappelez donc votre valeur et prenez des sentimens dignes d'un homme. Il faut vous rendre à sa demande et l'accompagner la première journée, pour ne pas lui laisser soupçonner le dessein où vous êtes de l'abandonner. Armé de pied en cap, une épée au côté, qu'avez-vous à craindre d'un homme sans armes? Vous pourrez, à la première occasion favorable qui se présentera, l'abandonner sans qu'il s'en apperçoive, et venir nous rejoindre dans un endroit dont nous allons convenir. Choisissons pour rendez-vous un bourg voisin, habité par des hommes d'un naturel doux et facile.

Cnémon goûte l'avis de Théagènes: il lui indique un bourg appelé Chemmis, riche, peuplé, situé vers les bords du Nil, sur une éminence, servant de barrière contre les brigands de Bucolie, dont il étoit à-peu-près éloigné de cent stades, (un peu moins de quatre lieues) du côté du midi. Nous y arriverons avec peine, dit Théagènes. Chariclée n'est pas habituée à faire de si longs voyages; cependant nous nous y rendrons déguisés en mendians réduits à la plus extrême indigence. Et déjà vous n'êtes pas mal défigurés, reprit Cnémon, et Chariclée sur-tout, depuis qu'elle a perdu un œil: sous un pareil extérieur, vous paroîtrez, je crois, moins demander des morceaux de pain, que des trépieds et des vases.[6] Ces mots furent suivis d'un sourire forcé et seulement marqué du bout des lèvres. Ils s'engagent en même-tems, par serment, à ne point s'abandonner, prennent les dieux à témoins de la parole qu'ils se donnent, et se séparent.

Au lever du soleil, Cnémon et Thermutis passent le lac, traversent une forêt profonde, dont ils ont beaucoup de peine à sortir. Thermutis marche devant; ainsi l'a demandé Cnémon, sous prétexte qu'il le guidera dans un pays dont il doit connoître beaucoup mieux les difficultés; mais il ne veut, en effet, que se garantir de Thermutis et se ménager en même-tems les moyens de prendre la fuite. Avancés dans le pays, ils rencontrent des troupeaux, dont les gardiens disparurent et s'ensevelirent dans la profondeur de la forêt, lorsqu'ils les apperçurent. Les deux voyageurs prennent un des plus beaux béliers, le tuent, le font griller sur des charbons allumés par les bergers eux-mêmes, et en dévorent la viande: leur faim impatiente n'attend pas qu'elle soit cuite. Semblables à des loups affamés, ils mangent les morceaux à peine amollis au feu, à mesure qu'il les coupent: le sang jaillit sous leurs dents et coule le long de leurs joues. Après s'être bien remplis de viande et de lait, ils continuent leur route.

La nuit approchoit:[7] Cnémon et Thermutis gagnent le haut d'une colline, au pied de laquelle Thermutis disoit être un village où il conjecturoit que Thyamis étoit détenu dans les fers, ou avoit été mis à mort: Cnémon se plaint d'être incommodé de la quantité de viande qu'il a prise, feint une dyssenterie violente occasionnée par le fait qu'il a bu en même-tems, engage Thermutis à continuer sa route et lui promet de le rejoindre. Il emploie le même artifice jusqu'à trois fois, se plaint à l'Egyptien qu'il a beaucoup de peine à l'atteindre, et finit par le faire croire à son indisposition. Après l'avoir accoutumé à ce manège, il s'arrête enfin pour la dernière fois, se précipite avec toute la vitesse possible à travers les buissons les plus épais de la montagne et disparoît. Arrivé à la cîme, Thermutis se repose appuyé sur un rocher, attendant la nuit, pendant laquelle il étoit convenu avec Cnémon de descendre dans le village, et de s'informer du sort de Thyamis. Il regarde s'il ne le voit point venir; il médite en même-tems des projets de vengeance contre lui. Il le soupçonnoit toujours d être le meurtrier de Thisbé, et ne cherchoit qu'à l'immoler à son ressentiment. Non content de la mort de Cnémon; sa fureur vouloit encore étendre ses coups jusqu'à Théagènes. Ne voyant point paroître Cnémon, et la nuit devenant plus obscure, il s'abandonne au sommeil, qui fut pour lui le sommeil éternel de la mort. Piqué par un aspic, tel étoit sans doute l'ordre des destins, il termina ses jours d'une manière digne de la férocité de son caractère.

Cnémon, après avoir quitté Thermutis, continua de courir jusqu'à ce que la nuit fût arrivée et l'obligeât de s'arrêter. Il se blottit contre terre à l'endroit où les ténèbres le surprirent, ramasse le plus de feuilles qu'il peut et s'en couvre; mais le sommeil fuit loin de ses paupières; son ame est en proie aux plus violentes agitations. Le moindre bruit, le souffle du vent, le mouvement d'une feuille, tout est pour lui Thermutis. Le sommeil vient-il assoupir ses sens, il croit fuir encore, regarde sans cesse derrière lui, voit Thermutis, qui ne pensoit guère à le poursuivre. Il appelle, il repousse ensuite le sommeil, qui lui présente des objets plus effrayans que la réalité. La nuit même lui paroît plus longue que les autres nuits, et redouble encore ses frayeurs.

Enfin le retour de la lumière rend le calme et la joie à son esprit. Il diminue d'abord la longueur de ses cheveux. Il se dépouille de tout ce qui pouvoit lui donner quelque ressemblance avec les brigands. Entre autres moyens qu'ils emploient pour inspirer la terreur, ils rabattent une partie de leurs cheveux sur leur front, et laissent flotter l'autre sur leurs épaules, persuadés que la chevelure, qui relève la beauté d'un amant, donne aussi aux brigands un air terrible. Cnémon retranche donc de sa chevelure ce qui le rendoit semblable aux Bucoles, et il se hâte de se rendre à Chemmis, comme il en étoit convenu avec Théagènes.

Déjà il approchoit du Nil et se disposoit à le passer pour gagner ce village, lorsqu'il voit errer ça et là, à grands pas, sur les bords du fleuve, un vieillard qui semble s'entretenir avec les flots et leur communiquer de tristes réflexions. Sa chevelure, blanche comme la neige, descend le long de ses épaules, à la manière des prêtres. Une barbe épaisse et vénérable ombrage son menton; sa robe et le reste de son costume ressemble à celui des Grecs. Cnémon s'arrête quelques instans: livré tout entier à ses méditations, l'esprit attaché au seul objet qui l'occupe, le vieillard passe et repasse devant lui sans l'appercevoir. Cnémon se présente à sa rencontre: Que la joie soit dans votre cœur, dit-il! De la joie? répond le vieillard, il n'en est plus pour moi; la fortune lui a fermé pour jamais rentrée de mon ame. Vous êtes étranger, reprend Cnémon, vous êtes Grec?—Non, je ne suis point grec, ni étranger. L'Egypte est ma patrie.—Pourquoi donc portez-vous l'habit grec?—Si vous me voyez revêtu de cette robe magnifique. ce sont mes malheurs qui en sont cause.[8] Cnémon, étonné de voir ainsi un homme tirer sa parure de ses malheurs mêmes, le prie de les lui raconter. Mes malheurs, dit le vieillard; les Troyens n'en souffrirent pas plus, et ils égalent la multitude des abeilles qui sont dans une ruche: c'est un récit qui vous fatigueroit.[9] Mais vous, jeune étranger, où allez-vous? d'où venez-vous? Comment! un grec en Egypte!—Votre question me surprend. Je vous ai prié de me raconter vos malheurs; vous ne m'avez encore rien appris de ce qui vous touche, et vous voulez que je vous parle de moi!—Non, je ne veux point vous insulter, votre extérieur m'annonce un grec que la fortune a contraint de se déguiser. Vous souhaitez ardemment connoître mes aventures; vous serez satisfait: j'ai moi-même un tel désir de les raconter, que si vous ne vous fussiez présenté, je les aurois racontées, comme on dit, à ces roseaux. Quittons les bords du fleuve; le soleil du midi y darde ses rayons enflammés: ce lieu n'est point un théâtre propre à un récit aussi long. Allons au village que vous voyez devant vous, si une affaire plus pressante ne vous appelle point ailleurs. Je vous y donnerai l'hospitalité, non chez moi, mais dans la maison d'un mortel vertueux, qui m'a reçu dans mes malheurs et qui m'a donné un asyle chez lui. Là, je satisferai votre curiosité, là aussi vous m'apprendrez ce qui vous est arrivé. Je le veux bien, dit Cnémon; je vais moi-même dans ce village, je dois y attendre quelques-uns de mes amis.

Ils entrent tous deux dans une barque (plusieurs étoient attachées au rivage, toujours prêtes à recevoir les passagers pour un léger salaire,) et se font porter à l'autre bord. Ils gagnent le village, arrivent dans la maison où logeoit le vieillard. Le maître en étoit absent; mais sa fille, qui déjà avoit atteint l'âge nubile, ses esclaves, qui respectoient ce vieillard comme leur père, les reçurent fort bien: elles ne faisoient sans doute que suivre les ordres de leur maître. L'une lave leurs pieds, essuie la poussière de leurs jambes; l'autre arrange leur chambre et leur prépare des lits commodes; celle-ci apporte un vase et allume du feu; celle-là dresse une table qu'elle charge de mets et de fruits de toute espèce.

O mon père! s'écrie Cnémon étonné; sans doute nous sommes dans la demeure de Jupiter hospitalier. Quelle bonté, quelle attention, quelle bienveillance on nous témoigne! Non, répond le vieillard, nous ne sommes pas dans la demeure de Jupiter, mais dans celle d'un homme qui respecte Jupiter, protecteur des étrangers et des supplians; mon fils, c'est un marchand qui a beaucoup voyagé. Les villes sans nombre qu'il a vues, l'étude qu'il a faite des mœurs et du caractère de beaucoup de peuples et de nations, lui ont donné une grande expérience. Il a déjà donné plusieurs fois asyle dans sa maison à des malheureux et à moi, entre autres, lorsqu'il me rencontra, il y a quelques jours, errant et dans l'affliction.—Pourquoi donc, mon père, erriez-vous ainsi?—Des brigands, mon fils, des brigands m'ont arraché mes enfans. Je les connois ces barbares ravisseurs, mais je ne puis les punir. J'erre dans ces lieux témoins de mes malheurs; je les arrose de mes larmes. Telle la sensible tourterelle, à la vue du serpent qui a porté la désolation dans sa demeure, dévoré ses enfans sous ses yeux, n'ose approcher, ne peut fuir. Il se livre dans son cœur un combat violent entre la tendresse maternelle et la crainte de la mort. Elle voltige autour de son nid; ses prières sont vaines; ses gémissemens ne sont point entendus d'un monstre qui ne connut jamais la pitié!—Voudriez-vous, mon père, m'instruire des circonstances d'un évènement aussi cruel et aussi affligeant?—Oui, vous saurez tout; mais il faut commencer par appaiser la faim qui nous presse. C'est sans doute dans un moment pareil, c'est parce que tout lui est subordonné, qu'Homère l'appelle impérieuse. Conformons-nous d'abord aux usages établis en Egypte par les sages; commençons par faire des libations aux dieux: c'est un devoir auquel jamais rien ne pourra me faire manquer; jamais la douleur n'absorbera mon ame jusqu'à me faire oublier ce que je leur dois. En même-tems il verse de l'eau pure d'une coupe qu'il tient dans sa main. J'offre ces libations, dit-il, aux dieux de l'Egypte et de la Grèce, à Apollon-Pythien. Je les offre aussi à Théagènes et à Chariclée, dont la vertu égale la beauté. Oui, je les mets au nombre des dieux. Ses larmes coulent en prononçant ces dernières paroles, et sont comme une seconde libation offerte à ces deux amans.

Au nom de Théagènes et de Chariclée, Cnémon est frappé d'étonnement. Il parcoure des yeux le vieillard. Que dites-vous, s'écrie-t-il? Théagènes et Chariclée sont vos enfans?—Oui, reprend le vieillard, ils sont mes enfans, quoique je n'aie jamais connu leur mère. La fortune et les dieux me les ont donnés. C'est mon cœur qui les a enfantés; ma tendresse m'a donné auprès d'eux les droits de la nature; depuis ce temps, ils me regardent comme leur père et m'en donnent le nom. Mais, dites-moi, d'où les connoissez-vous?—Non-seulement je les connois; mais encore je vous annonce qu'ils sont pleins de vie. O Apollon! s'écrie le vieillard, dieux puissans! où sont-ils? montrez-les moi. Oui, vous serez mon sauveur, vous serez un dieu pour moi.—Quelle sera ma récompense?—L'hospitalité, que je vous donne ici, est le premier gage de ma reconnoissance: il n'en est pas, je crois, de plus beau pour un cœur ami de la vertu; bien des hommes regardent un pareil bienfait comme le plus précieux des trésors; et si, comme les dieux nous le promettent, nous rentrons bientôt dans notre patrie, nos richesses seront à vous; vous pourrez satisfaire vos désirs.—Vous ne me faites que des promesses, vous ne me donnez que des espérances incertaines, tandis que vous pouvez, dès l'instant même, me témoigner votre gratitude.—Dites, que demandez-vous? Il n'est point de sacrifice qui me coûte, fallût-il vous immoler une partie de moi-même.—Il ne faut pas vous mutiler; mais je me croirai bien récompensé, si vous me révélez le secret de la naissance de vos enfans; si vous m'apprenez quelle est leur patrie, comment ils se trouvent ici, et ce qui leur est arrivé.—Vous me demandez une récompense bien grande: il n'est rien qui l'égale; les richesses du monde entier ne lui sont pas comparables. Prenons auparavant un peu de nourriture; vous aurez à m'écouter pendant long-tems, et moi un long récit à vous faire.

Leur repas fut des noix, des figues; des dattes nouvellement cueillies, et d'autres fruits semblables. Le vieillard, accoutumé à une nourriture simple et frugale, n'accordoit jamais rien aux sens aux dépens de la raison. Jamais il ne donnoit la mort à aucun être vivant pour se nourrir de sa chair; sa boisson fut de l'eau, taudis que Cnémon but du vin. Mon père, dit Cnémon quelques instans après, Bacchus, comme vous le savez, se plaît aux entretiens, et n'est pas ennemi de la joie: ce dieu s'est emparé de moi, je suis prêt à vous entendre. Je réclame les promesses que vous m'avez faites: il est temps de nous représenter ici, comme sur un théâtre, la pièce que vous m'avez annoncée.—Eh bien! je vais vous satisfaire. Je voudrois que le généreux Nausiclès fût ici; plusieurs fois il m'a demandé de lui faire part de mes aventures, je me suis toujours refusé à ses instances sous différens prétextes—Où pourroit-il être à présent? Le nom de Nausiclès ne m'est pas inconnu;—Il est à la chasse.—Quelle espèce de chasse?—A la chasse des Bucoles, brigands par état, les plus féroces des animaux, très-difficiles à atteindre. Ils se retirent dans un marais, qui leur sert de repaire.—Il a sans doute à se plaindre d'eux?—Ils lui ont enlevé une Athénienne, son amante, qu'il appeloit Thisbé. Hélas! s'écrie Cnémon; et il se tait, comme s'il se reprenoit lui-même. Qu'avez-vous donc, dit le vieillard? Je m'étonne, reprit Cnémon, pour lui donner le change, et je désirerois savoir avec quelles forces et comment il a osé entreprendre une pareille expédition.—Oroondates gouverne l'Egypte au nom du roi de Perse. Mitrane, un de ses officiers, réside par son ordre dans ce village. Nausiclès l'a engagé, à force d'argent, à le suivre avec une armée puissante en cavalerie et en infanterie. Il regrette dans Thisbé moins son amante, qu'une excellente musicienne, qu'il devoit conduire, disoit-il, au roi d'Ethiopie, pour accompagner l'épouse de ce monarque, lui apprendre les jeux et les amusemens en usage chez les grecs, Privé des sommes immenses, qu'il attendoit pour un pareil présent, il met tout en usage pour la tirer des mains des Bucoles. Moi-même je l'ai excité a cette entreprise, dans l'espérance de retrouver aussi mes enfans.—C'en est assez sur les Bucoles, les Satrapes, les rois eux-mêmes. Vous m'entraînez, sans que je m'en apperçoive, loin de notre sujet. Ceci est un épisode étranger à la pièce.[10] Revenons donc à ce que vous m'avez promis. Vous cherchez, comme un autre Protée, à m'échapper, non par l'illusion et la rapidité de vos métamorphoses, mais à me faire perdre de vue mon objet, par vos digressions.—Vous serez satisfait. Je vais commencer par vous raconter succinctement mes propres aventures. N'attendez pas de moi que je répande des fleurs sur mon récit. Je ne vous mettrai sous les yeux qu'un tableau simple et exact des faits.

Memphis m'a vu naître. Je suis père; je m'appelle Calasiris. Errant aujourd'hui, il n'y a pas long-tems que j'étois grand-prêtre. Je fus uni, suivant les lois de ma patrie, à une épouse que la loi de la nature m'enleva bientôt. Lorsqu'elle se fut endormie du sommeil éternel, je vécus heureux avec deux enfans qu'elle m'avoit laissés. Quelques années se passèrent ainsi. Mais bientôt une fatale révolution des astres changea le cours de ma destinée; le bras du fils de Saturne s'appesantit sur moi. Je vis fondre sur moi des maux que ma science me montra bien, mais qu'elle ne put me faire éviter. Il est possible de prévoir les coups du sort, mais il n'est pas possible de s'y soustraire; et la prévoyance alors n'en est pas moins un véritable bien: elle adoucit l'amertume des revers. Les malheurs inattendus nous accablent; mais ils nous semblent plus légers, quand nous les avons prévus. Dans le premier cas, l'ame est terrassée par des coups subits; dans le second, elle est déjà familiarisée avec les douleurs, quand elles fondent sur nous: voici ce qui m'arma.

Une femme de Thrace, d'une beauté rare et qui ne le cédoit qu'à celle de Chariclée, nommée Rhodope (je ne sais d'où elle venoit, ni comment elle fit le malheur de tous ceux qui la connurent) parcourait l'Egypte et se montra à Memphis. Un cortège nombreux la suivoit: brillante de luxe et d'opulence, elle étoit consommée dans l'art d'exciter les passions et de séduire. Il étoit impossible de la voir sans se laisser éblouir: il partoit de ses yeux des traits qui pénétroient jusqu'au fond de l'ame et y faisoient des blessures incurables.[11] Elle venoit souvent au temple d'Isis, dont j'étois grand-prêtre, faisoit à la déesse de riches offrandes et beaucoup de sacrifices. Je rougis de le dire; plus je la regardois, plus elle me paroissoit belle. Ses charmes triomphèrent des principes de sagesse, dont j'avois fait profession pendant toute ma vie. J'opposai long-tems la raison à la séduction des sens.[12] Enfin je cédai; je sentis les feux de l'amour brûler dans mon cœur; je crus voir dans cette femme la source des maux qui devoient m'accabler et que la divinité m'avoit annoncés: elle me parut servir d'instrument aux destins qui me menaçoient. Je crus que le dieu qui me poursuivoit, s'étoit revêtu de ses traits. Je résolus de ne pas flétrir des fonctions que j'exerçois depuis ma jeunesse; je ne voulus pas souiller la majesté des temples et des autels. Je m'imposai la peine que méritoient des fautes que, graces aux dieux, je n'avois commises qu'en idée. La raison fut mon juge: je me punis de l'exil; je quittai ma patrie pour me dérober à la rigueur des destins, prêt à souffrir tout ce qu'ils décideroient de moi et pour fuir en même-tems le danger auquel m'exposoit Rhodope. Je craignis, ô mon fils, que la funeste influence de mon astre ne l'emportât, que quelque foiblesse ne déshonorât ma vie passée. Mais ce qui me détermina sur-tout à m'éloigner de ma patrie, furent mes enfant. Plus d'une fois les oracles des dieux me les avoient montrés les armes à la main l'un contre l'autre: je voulus donc fuir un spectacle auquel je crois que le soleil lui-même refuseroit sa lumière; je m'expatriai pour que mes regards paternels ne lussent pas souillés par l'effusion du sang de mes enfans. Je ne prévins personne que je quittois ma patrie et la maison paternelle. Je feignis un voyage à la fameuse Thèbes, pour voir l'aîné de mes enfans qui étoit alors chez son grand-père maternel et qui s'appeloit Thyamis.

Le nom de Thyamis est comme un trait qui frappe Cnémon. subitement; mais il est maître de lui et garde le silence, pour entendre la suite du récit de Calasiris. Le vieillard continue ainsi:

Je passe sous silence une grande partie de mes voyages, qu'il est inutile de vous raconter. J'appris que dans la Grèce il y avoit une ville nommée Delphes, consacrée à Apollon, le temple commun de tous les dieux, l'école des sages, dont la tranquillité n'étoit jamais troublée par aucune émeute populaire. Je partis pour cette ville, séjour si digne d'un grand-prêtre: je la préférai à toutes les autres, parce qu'elle est particulièrement attachée au culte des dieux et aux cérémonies religieuses. J'abordai par le golphe de Crisa à Cyrrha. A peine fus-je sorti du vaisseau que je me rendis à la ville. En y entrant, je sentis comme mon oreille frappée d'une harmonie divine. Delphes me parut, sur-tout par sa situation, le séjour des immortels. Le Parnasse, comme une citadelle construite par la nature sans le secours de l'art, la domine dans toute son étendue: à ses pieds est une espèce d'angle, dans l'intérieur duquel elle est comme enfermée.

Votre description est exacte, dit Cnémon; fussiez-vous inspiré par l'oracle, vous ne parleriez pas avec plus de vérité ni de justesse. Tel étoit le tableau que m'en faisoit mon père, qui avoit vu cette ville, lorsqu'Athènes l'avoit député à l'assemblée des Amphictyons.—Vous êtes donc Athénien?—Oui.—Votre nom?—Cnémon.—Votre histoire?—Je vous la raconterai. Mais à présent continuez votre récit.—Je le reprends, et je retourne à Delphes.

Après avoir admiré le stade de la ville, ses places, ses fontaines, Castalie elle-même, après m'être purifié dans ses eaux, je me hâte d'aller au temple. J'avois entendu dire à la foule nombreuse qui y couroit; que le moment étoit arrivé où la prêtresse montoit sur le trépied. J'entre; je me prosterne devant la divinité: je lui adresse des vœux du fond de mon cœur. La Pythie me répond ainsi:

«O toi qui, pour te soustraire à ta funeste destinée, fuis les fertiles plaines que le Nil arrosse, ne te laisses point abattre; je te rendrai les campagnes d'Egypte. Aujourd'hui je te prends sous ma protection.»

A peine eus-je entendu cet oracle, que je me prosterne au pied des autels, conjurant le Dieu de jeter sur moi un regard favorable. La multitude qui m'environne, me félicite de l'oracle rendu en ma faveur, la première fois que je viens au temple: tous me caressent; tous me témoignent beaucoup d'égards; ils disent que depuis le Spartiate Lycurgue, je suis le seul dont le Dieu se soit ainsi déclaré le protecteur. Je fis entendre que je désirois fixer ma demeure dans les environs du temple. On me l'accorda; on arrêta même que je serois nourri aux dépens du trésor public. Enfin rien ne manquoit à mon bonheur: ma vie étoit consacrée au culte des dieux. J'étois sans cesse au milieu des sacrifices que les étrangers et les habitans du lieu offroient tous les jours dans le temple, pour se concilier la faveur du Dieu qui l'habite, ou je m'entretenois avec des sages que l'on voit se rassembler autour du temple d'Apollon Pythien; en un mot, la ville consacrée au Dieu qui préside le chœur des neuf Muses, est le centre des sciences et des lettres. Dans les commencemens de mon séjour, je fus accablé d'une multitude de questions que l'on me faisoit sur divers sujets. L'un me demandoit quel culte les Egyptiens rendent aux dieux indigènes. Un autre, pourquoi certains animaux obtiennent de certaines personnes les honneurs de l'apothéose, et m'interrogeoit sur les différentes traditions du pays; celui-ci, sur la construction des pyramides; celui-là, sur la sinuosité des canaux qui fécondent l'Egypte: en un mot, leur curiosité ne laissoit échapper aucune particularité. Tout ce qui parle, tout ce qui traite de l'Egypte, fixe singulièrement l'attention des Grecs.

Ils me questionnoient encore sur le Nil, sur sa source, sur les lois particulières auxquelles il est assujetti. Ils me demandoient pourquoi, de tous les fleuves, il est le seul qui déborde en été. Je leur disois ce que je savois sur ce fleuve, ce que j'avois lu dans les livres sacrés, qui ne sont ouverts qu'aux ministres du culte. Le Nil, leur disois-je, prend sa source à l'extrémité de l'Ethiopie, sur les frontières de la Lybie, où l'orient finit et le midi commence, La crûe de ses eaux en été ne vient point, comme quelques-uns l'ont pensé, du souffle opposé des vents, qui soulèvent ses flots; mais ces vents, vers le solstice d'été, rassemblent tous les nuages des climats septentrionaux, les poussent vers le midi, les amoncèlent dans la Zone torride: les chaleurs excessives les empêchent de passer outre Réunis, entassés avec les autres vapeurs de cette Zone, ces nuages se résolvent en humidité; des pluies abondantes tombent en torrens; le Nil grossit: ce n'est plus un fleuve, c'est une mer qui franchit ses digues, couvre l'Egypte de ses flots, et féconde ses campagnes dans son passage.[13] Ses eaux tombées du Ciel, sont bonnes à boire; elles ne conservent plus la chaleur qu'elles ont à leur source, et ne sont que tièdes. Aussi de tous les fleuves, le Nil est-il le seul qui n'exhale point de brouillards, tandis qu'il s'en couvriroit, si, comme le prétendent quelques illustres personnages de la Grèce, la fonte des neiges étoit la cause de son accroissement.

Pendant que je parlois ainsi, un prêtre d'Apollon, que je connoissois beaucoup, nommé Chariclès, me dit: j'adopte votre avis; c'est ainsi que j'ai entendu expliquer les phénomènes du Nil aux prêtres qui demeurent à Catadupes.—Vous avez donc été dans ce pays?—~ Oui, sage Calasiris.—Quelle affaire vous y a conduit?—Des malheurs domestiques, qui sont devenus pour moi une source de félicité. Je parus étonné d'une telle réponse. Votre étonnement cessera, dit-il, quand je vous aurai instruit de tout, et je vous en instruirai quand vous voudrez.—Eh bien, je ne demande pas mieux que de vous entendre à l'instant même. Chariclès aussitôt fait éloigner la foule qui nous environne et me parle ainsi:

Des raisons particulières me font désirer depuis long-tems de vous entretenir de ce qui m'est arrivé. J'avois une épouse, mais je n'avois point d'enfans. Enfin, sur le déclin de l'âge, mes vœux ardens furent exaucés, et une fille m'appela du nom de père. Apollon m'avoit averti qu'un astre malfaisant présideroit à sa naissance. Déjà elle étoit nubile. Je l'unis à celui que je crus le plus vertueux parmi les nombreux amans qui briguèrent sa main. La première nuit où le lit nuptial la reçut, le feu du ciel, ou une flamme allumée par le crime, tomba sur la chambre et consuma ma fille. Les cris de la douleur succédèrent aux chants de l'hymenée. De la pompe nuptiale, elle fut portée au tombeau; les flambeaux de l'hymen furent changés en torches funèbres, qui allumèrent le bûcher et réduisirent ma fille en cendres.

Peu contente de cette proie, la mort en saisit bientôt une autre: bientôt mes mains élevèrent un second tombeau. Mon épouse, inconsolable de la perte de sa fille, mourut peu de tems après de douleur et de regrets. Ecrasé sous le poids du malheur, je ne voulus pas cependant quitter la vie: c'est un crime pour un ministre des dieux de se donner la mort; mais je quittai ma patrie, pour ne pas rester chez moi dans une solitude affreuse. L'éloignement des objets qui peuvent nous rappeler de tristes souvenirs, contribue beaucoup à nous faire oublier nos maux. J'errai de climats en climats; j'allai en Egypte, jusqu'à Catadupes, pour voir les cataractes du Nil. Voilà, mon cher Calasiris, la cause de mon voyage dans votre patrie.

Mais je ne veux pas vous laisser ignorer une rencontre que je fis dans mes voyages, qui est même ce qu'ils ont de plus remarquable. Je profitais de mon séjour pour visiter la ville. Le tems avoit adouci l'amertume de mes regrets; je songeois à revenir dans ma patrie, et j'achetois quelques objets rares dans la Grèce, lorsqu'un homme d'un extérieur imposant, dont la figure annonçoit un esprit cultivé, dans la fleur de l'âge, d'un noir d'ébène, s'approche de moi, me salue et me dit en langue grecque, qu'il ne parloit pas avec facilité, qu'il désiroit m'entretenir. J'y consens; il me conduit dans un temple voisin et me parle ainsi:

Je vous ai vu acheter quelques feuilles, quelques racines des Indes, d'Ethiopie et d'Egypte; si vous voulez traiter avec moi de bonne-foi, sans fraude, sans artifice, je suis prêt à vous montrer mes marchandises.—Je le veux bien, montrez-les moi.—-Je vais vous les montrer; il ne faut pas ici cet esprit d'intérêt qui guide les marchands.—Promettez-moi aussi de ne pas me demander un prix excessif.

En même-tems il prend de dessous son bras un petit sac, et me montre une quantité prodigieuse de diamans: c'étoient des pierreries de la grosseur d'une petite noix, parfaitement rondes, la plûpart d'une blancheur éclatante; les unes, vertes comme le gazon au printems, brilloient d'un éclat doux et uni, comme si elles eussent été frottées d'huile: d'autres imitoient la couleur des bords de la mer, dominés par un énorme rocher, et qui se teignent du tendre coloris de la violette. Enfin, de cet assemblage résultait un éclat mélangé, dont les nuances flattaient agréablement la vue.

Etranger, lui dis-je après les avoir considérées, il vous faut chercher d'autres acheteurs. Tout ce que je possède ne suffiroit pas pour payer un seul de ces diamans—Eh bien, si vous ne pouvez les acheter, vous pouvez les recevoir en présent.—Sans doute je peux bien les recevoir en présent; mais je ne vois pas pourquoi vous vous moquez ainsi de moi.—Je ne me moque point de vous; je parle très-sérieusement; j'en prends à témoin le Dieu que l'on adore dans ce temple. Je vous donnerai toutes ces choses, si vous voulez recevoir encore un autre présent, bien plus précieux. A ces derniers mots, je ne pus m'empêcher de rire. Pourquoi riez-vous, me dit-il?—Quoi! promettre toutes ces richesses, offrir d'en payer l'acceptation dune récompense encore plus précieuse, n'est-ce pas une chose bien capable de faire rire?—Croyez ce que je vous dis; jurez-moi d'user de mon présent comme je vous le dirai. J'étois étonné, embarrassé; j'espérois, je jurai.

A peine eus-je fait le serment prescrit, qu'il me mène chez lui et me montre une jeune fille d'une beauté parfaite et divine. Il me dit qu'elle étoit âgée de sept ans: je croyois qu'elle touchoit déjà à l'âge de puberté, tant il est vrai que les charmes de la beauté trompent les yeux, et suppléent au nombre des années. Interdit, stupéfait, je ne pouvois me lasser d'admirer cette jeune personne; quand cet étranger, reprenant la suite de son discours me parla ainsi:

Celle que vous voyez, étranger, a été exposée par sa mère, enveloppée de langes, abandonnée à la fortune pour des causes dont vous serez instruit par la suite. Je l'ai vue et je l'ai enlevée; il ne m'étoit pas permis d'abandonner au milieu des dangers une ame qui animoit un corps humain: c'est un des dogmes de nos Gynmosophistes, dont j'avois mérité, depuis quelque tems, d'entendre les leçons. Les yeux de cet enfant, même dans cet état d'abandon, brilloient d'un éclat divin: je vis la douceur et la majesté peintes dans ses regards. Elle avoit un collier formé de ces diamans que je viens de vous montrer et une bandelette tissue de fils de soie, sur laquelle son histoire étoit tracée en caractères du pays. La prévoyance de sa mère lui avoit sans doute, en l'exposant, donné ces indices pour la faire reconnoître. A peine eus-je parcouru ces caractères, que je vis d'où elle étoit et quels étoient ses parens. Je la pris, je l'emportai à une de mes terres loin de la ville. Je la remis à mes pasteurs, auxquels je recommandai le plus inviolable secret. Je gardai tous les objets que j'avois trouvés avec elle, dans la crainte qu'ils ne devinsent pour elle un arrêt de mort. C'est ainsi que le berceau de cet enfant a été enveloppé de ténèbres épaisses.

Le tems ne faisoit qu'ajouter à ses charmes; ses traits se développoient, s'agrandissoient et prenoient un caractère au-dessus de la condition de l'homme. La beauté ensevelie dans les entrailles de la terre ne pourroit rester inconnue, et je crois que son éclat la trahiroit. Je craignis donc que le mystère de sa naissance ne fût révélé, qu'il ne lui en coutât la vie et que je ne fusse moi-même victime de mes soins. Étant venu à bout de me faire envoyer en ambassade vers le Satrape d'Egypte, je l'ai emmenée avec moi pour mettre ses jours en sûreté. Je vais remplir aujourd'hui l'objet de ma mission; car le Satrape m'a annoncé qu'il me donneroit audience. J'abandonne cette jeune fille à vos soins, à la protection des dieux qui le veulent ainsi. Je vous la remets aux conditions que vous avez juré d'observer. Elle sera libre; vous ne la marierez qu'à un homme de condition libre, telle que vous la recevez de mes mains, ou plutôt de celles de sa mère elle-même. Par les informations que j'ai prises depuis plusieurs jours que vous êtes ici, je me suis assuré de votre vertu, de votre patrie. Vous êtes né dans la Grèce; plein de confiance en votre probité, je me flatte que vous exécuterez tout ce que vous m'avez juré. Mes affaires ne me permettent pas de vous en dire davantage pour le présent. Demain, trouvez-vous auprès du temple d'Isis, je vous donnerai des renseignemens plus exacts et plus circonstanciés.

Je fis tout ce qu'il m'avoit dit. Je pris la jeune fille; je la couvris d'un voile et je la portai chez moi. Je passai le reste de la journée à lui prodiguer des soins et de tendres caresses. Je rendois grâce aux dieux d'une si heureuse rencontre: dès ce moment je la regardai comme ma fille, et je lui donnai ce nom.

Le lendemain, au lever de l'aurore, je me hâte de me rendre au temple d'Isis, comme j'en étois convenu avec l'étranger. Après m'être long-tems promené, ne le voyant pas paroître, je me rends au palais du Satrape; je m'informe si l'on n'a pas vu l'ambassadeur d'Ethiopie; on me dit qu'il est parti, qu'il a été renvoyé avec menaces de la mort de la part du Satrape, si, avant le coucher du soleil, il n'étoit pas sorti de ses états. J'en demande la raison; c'est, me dit-on, parce qu'il a ordonné au Satrape de ne pas toucher aux mines de diamans, sous prétexte qu'elles appartiennent aux Ethiopiens.

Je m'en retourne pénétré de chagrin et comme frappé d'un coup violent, de n'avoir pu apprendre quelle est cette jeune fille, son pays et qui lui a donné le jour. N'en soyez pas étonné, lui dit Cnémon, car moi-même j'en suis fâché; mais peut-être que je l'apprendrai.

Vous le saurez sans doute, lui répond Calasiris, écoutez la suite du récit de Chariclès.

De retour chez moi, je vois venir cette jeune fille au-devant de moi, sans me dire une seule parole; car elle ne savoit pas la langue grecque. Elle me salue de la main. Sa seule vue porte la joie dans mon ame: je l'admirois. Comme les petits chiens de bonne race caressent tous ceux qu'ils ne connaissent que depuis peu de temps, elle étoit déjà sensible à l'amitié que je lui avois témoignée. Elle m'aimoit comme son père. Je résolus de quitter Catadupes; je craignois que le destin jaloux ne me ravît encore cette seconde fille. Je descendis le Nil. Arrivé à la mer, je trouvai un vaisseau et je m'embarquai pour revenir dans ma patrie.

Ma fille est actuellement ici.... Oui, ma fille; je lui ai donné mon nom: elle est l'unique appui de ma vieillesse. Elle me cause aujourd'hui des chagrins bien cuisans; du reste elle a surpassé mes espérances: elle a appris la langue grecque en très-peu de tems; elle s'est développée, comme une jeune plante favorisée de la nature. Sa beauté efface celle de ses compagnes, et lui attire les regards de tous les étrangers. Partout où elle se montre, dans les temples, dans les jeux, dans les places publiques, ses traits, comme ceux d'une statue parfaite, fixent sur elle les yeux et l'attention de tout le monde.

Avec toutes ces belles qualités, elle me cause des déplaisirs mortels; elle dédaigne les nœuds de l'hymen; elle veut garder une perpétuelle virginité. Diane est sa divinité chérie; elle ne connoît d'autre plaisir que de chasser; tirer de l'arc. La vie est devenue pour moi un fardeau insupportable: j'espérois lui donner pour époux mon neveu, jeune homme aimable, dont la société et le commerce sont remplis d'agrémens. Tous ces avantages ne lui servent de rien; elle demeure inébranlable dans sa résolution: caresses, promesses, raisons, tout est inutile. Ce qui m'afflige le plus,c'est qu'elle tourne contre moi les armes que je lui ai données.[14] Elle tire de l'instruction et des leçons qu'elle a reçues de moi, des preuves de la bonté du plan de vie qu'elle a embrassé. La chasteté, à ses yeux, est une vertu plus qu'humaine; elle nous approche de la divinité: c'est un bien incorruptible, impérissable, que rien ne peut altérer; Vénus, les Amours, l'Hymen, ne méritent que le mépris. O Calasiris! j'implore votre secours. J'ai profilé de l'occasion favorable, que m'a présenté le hasard pour vous entretenir un peu long-tems: obligez-moi; employez auprès d'elle toutes les ressources que peuvent vous fournir votre adresse, vos lumières, votre éloquence; persuadez-lui qu'elle est née femme. Vous pouvez aisément la voir, si vous le désirez: elle ne fuit point la société des hommes; très-souvent elle est au milieu d'eux, et n'en reste pas moins vierge. Elle habite, comme vous, l'enceinte qui environne le temple. Ne rejetez pas mes prières, ne souffrez pas que je passe ma vieillesse dans une triste solitude, sans enfans, sans consolation. Je vous en conjure au nom d'Apollon, et de tous les dieux que vous adorez en Egypte.

Je ne pus retenir mes larmes, mon fils, quand je vis couler celles de Chariclès; je lui promis de faire tout ce qui seroit en mon pouvoir.

Pendant que nous réfléchissions sur les moyens de changer le cœur de Chariclée, on vint annoncer à Chariclès que le chef de la théorie[15] des Ænéens étoit depuis long-tems à la porte du temple, et attendait le grand-prêtre pour commencer le sacrifice. Je demandai à Chariclès quels étoient ces Ænéens, cette théorie et le sacrifice qu'ils venoient offrir. Les Ænéens, me dit-il, sont les plus nobles des Thessaliens; leur sang est le plus pur de la Grèce: ils descendent d'Hellen, fils de Deucalion, et habitent les bords du golphe de Mélie; ils donnent à leur capitale le superbe nom d'Hypate, nom qui lui vient, selon eux, de sa supériorité et de sa prééminence sur les autres villes, et selon d autres, de sa situation aux pieds du mont Æta. Tous les quatre ans, à l'époque de la célébration des jeux pythiques qui, comme vous le savez, se célèbrent actuellement, les Ænéens envoient une théorie pour offrir des sacrifices à Néoptolême, fils d'Achille; car c'est ici, au pied même de l'autel d'Apollon, qu'il expira sous les coups du perfide Oreste, fils d'Agamemnon.

Cette théorie est plus magnifique que toutes les autres; celui qui est à sa tête prétend descendre d'Achille. J'ai vu ce jeune homme, rien en lui ne dément cette origine: sa beauté, sa taille annoncent vraiment une naissance illustre. Je parus surpris; je lui demandai comment un Ænéen osoit se dire descendant d'Achille; car l'Egyptien Homère dit dans ses ouvrages qu'Achille étoit de la Phthie. Ce Thessalien, me répondit Chariclès, et tous les Ænéens avec lui, n'en soutiennent pas moins qu'Achille naquit parmi eux; que Thétis sortit du golphe de Mélie pour épouser Pelée; que cette contrée étoit autrefois appelée Phthie; que la célébrité d'Achille a seule dicté tant d'impostures aux autres peuples sur la naissance du vainqueur d'Hector. Il fait même remonter son origine jusqu'aux Æacides. Il dit que Ménesthius, l'un de ses ayeux, fils du Sperchius et de Polydore, fille de Pelée, accompagna Achille sous les murs de Troye, comme un de ses premiers capitaines; qu'il dut à sa naissance le commandement du premier corps des Mirmidons. Tant de titres de noblesse, tant de preuves qu'Achille est né parmi eux, sont encore appuyées par ce sacrifice immolé à ses mânes. Ils prétendent que les

Thessaliens ne leur ont cédé le droit de l'offrir, que parce qu'ils reconnoissent les liens qui.... On peut, dis-je à Chariclès, leur céder toutes leurs prétentions, convenir de la vérité de ce qu'ils disent. Faites venir ce jeune homme; je désire ardemment de le voir.

Chariclès s'empresse de me satisfaire, et le jeune homme paroît. Il avoit en effet beaucoup de traits d'Achille, son regard, sa fierté; il portoit la tête droite: sa chevelure, séparée dessus son front, étoit bouclée et arrêtée par derrière; sur son visage étoit peint un courage martial;[16] ses narines ouvertes respiroient l'air librement; ses yeux, d'un bleu foncé, tiroient un peu sur le noir; son regard avoit une noble et aimable fierté, et faisoit l'impression d'une mer qui se calme après avoir été agitée.

Lorsqu'il nous eut fait les complimens d'usage, auxquels nous ne manquâmes point de répondre: il est tems, dit-il à Chariclès, d'offrir le sacrifice, afin que nous puissions faire des libations sur le tombeau de Néoptolême, et accomplir toutes les cérémonies usitées. Allons, reprit Chariclès; et en même tems il se leva. Vous verrez Chariclée aujourd'hui, dit-il, en s'adressant à moi, si vous ne l'avez pas encore vue: il est d'usage que la prêtresse de Diane assiste à cette solemnité, et aux libations que l'on offre à Néoptolême.

J'avois déjà vu plusieurs fois Chariclée; plus d'une fois elle avoit immolé avec moi des victimes; elle m'avoit plus d'une fois questionné sur les choses saintes cependant je ne répondis rien à Chariclès, attendant l'avenir avec impatience.

Nous dirigeâmes nos pas vers le temple: déjà les Thessaliens avoient tout préparé. Quand nous arrivâmes aux autels, le jeune homme commençoit déjà le sacrifice, qui fut précédé de la prière du grand-prêtre. La Pythie, du fond du sanctuaire, rendit cet oracle:

Célébrez, ô Delphiens, celle dont le nom commence par Charis et finit par Cléos, et le fils de la déesse; ils quitteront mon temple, fendront les flots écumans, arriveront dans un pays brûlé par le soleil. Là, une mître blanche, qui couronnera leurs cheveux noirs, sera la récompense de leur vertu.

Cet oracle jette tous les Delphiens dans une grande perplexité: ils ne peuvent en pénétrer le sens; chacun l'interprète diversement et selon ses désirs; mais personne n'en donne la véritable explication. Les oracles,

comme les songes, ne s'interprètent guère que par l'événement. Les Delphiens, d'ailleurs, tout occupés de la magnificence et de l'éclat de la cérémonie, ne s'appliquent point à démêler le sens de celui-ci.

Fin du Livre Second.

LIVRE TROISIÈME.

SOMMAIRE.

Calasiris continue son récit. Description de la pompe des Ænéens. Portrait de Théagènes et de Chariclée. Sacrifice des Thessaliens. Entrevue de Théagènes et de Chariclée. Maladie de Chariclée. Inquiétudes de Chariclès. Dissertation sur les enchantemens. Théagènes donne un repas. Songe de Calasiris. Des apparitions des dieux. Naissance et patrie d'Homère. Étude des Egyptiens. Théagènes découvre son amour à Calasiris. Chariclès prie Calasiris de secourir Chariclée malade; tous deux vont la voir; dans quel état ils la trouvent.


Quand la fête et toutes les cérémonies furent achevées.... Mais, mon père, dit Cnémon, elles ne sont pas achevées, vous ne m'avez encore rien fait voir; je brûle d'en entendre le détail. Je viens, comme dit le proverbe, derrière tout le monde, pour voir une aussi brillante solemnité et vous passez outre; vous fermez et vous ouvrez la scène en même tems. O mon fils! reprit Calasiris, je ne voulois pas vous fatiguer par un détail hors de mon sujet: je voulais arriver aux principaux points de ma narration, à ce qui peut vous intéresser le plus: mais puisque par cet esprit de curiosité, si naturel aux Athéniens et que vous n avez point perdu, vous voulez jouir, comme en passant, d'un tel spectacle, je vais vous mettre sous les yeux un tableau raccourci de la plus belle fête que j'aie jamais vue; elle le mérite, et par sa magnificence et par les évènemens qui la suivirent.

A la tête paroissent cent victimes, conduites par une troupe d'initiés, dont l'extérieur et l'habillement sont agrestes; ils portent une robe blanche, serrée à la ceinture par une courroie; leur bras droit, leur épaule et leur sein, sont nuds; dans leur main est une hache à deux tranchans. Tous les taureaux sont noirs et vigoureux; leur col large et épais décrit une courbe, quand ils lèvent la tête; leurs cornes, droites et sans sinuosités, sont d'une grandeur ordinaire: l'un les a dorées, l'autre, ornées de guirlandes de fleurs; ils sont bas sur jambes; leurs fanons épais descendent jusque sur leurs genoux: comme ils sont au nombre de cent, ils forment vraiment une hécatombe.

Après eux vient une multitude de diverses autres victimes: elles marchent en ordre, divisées selon leur espèce. Des flûtes, des instrument font entendre des airs mystérieux et des chants préparatoires.

Après les victimes et leurs conducteurs, de jeunes Thessaliennes, magnifiquement vêtues, avec de larges ceintures, la chevelure éparse et flottante, sont partagées en deux chœurs. Parmi celles qui composent le premier, les unes portent des paniers remplis de fleurs et de fruits; les autres des corbeilles pleines de gâteaux sacrés et de parfums, qui exhalent une odeur délicieuse. Disposées avec ordre et symétrie, leurs fardeaux fixés sur leur tête, elles se tiennent les unes les autres par la main, de manière à pouvoir danser et marcher en même-tems. Le second chœur règle les chants, entonne un hymne à la louange de Thétis, de Pelée, de leur fils et du fils d'Achille.

Après elles, Cnémon.... Quoi! Cnémon, dit Cnémon; mais, mon père, c'est me priver d'une grande partie du plaisir, que dépasser cet hymne sous silence. Je ne fais que voir la pompe et je n'entends rien. Eh bien! reprit Calasiris, vous allez l'entendre, puisque vous le désirez. Tel étoit à-peu-près cet hymne.

Je chante Thétis à la chevelure dorée, fille immortelle de Nerée, dieu de la mer; Thetis devenue, par l'ordre de Jupiter, l'épouse de Pélée; Thetis l'ornement de la mer, notre protectrice, comme Vénus l'est de Paphos. Elle mit au jour le terrible dieu des combats;

le sauveur de la Grèce, le divin Achille, dont la gloire est montée jusqu'au ciel. Achille eut de Pyrrha l'invincible Néoptolème, le destructeur de Troie, le rempart des enfans des Grecs. Soyez-nous favorable, divin Néoptolème, vous dont la cendre repose dans la terre de Pytho; recevez nos présens; délivrez-nous de toute crainte. Je chante Thétis à la blonde chevelure.

Tel étoit cet hymne, autant que je puis m'en souvenir. Il régnoit dans ces chœurs une harmonie si parfaite, le bruit des pieds s'accordoit si justement avec la mesure de la musique, que l'ouie, plus affectée encore que la vue, goûtoit seule tout le plaisir, et que les spectateurs entraînés, pour ainsi dire, par cette mélodie, suivoient les pas des jeunes vierges à mesure qu'elles avançoient, jusqu'à ce qu'une troupe de jeunes gens, avec leur chef, montés sur de superbes coursiers, paroissent et font oublier les charmes de ce concert. Divisés en deux corps de vingt-cinq chacun, ils escortent le chef de la théorie, qui marche au milieu d'eux; leur chaussure est attachée au-dessus de la cheville du pied par une bandelette de pourpre de Phénicie; une agraffe d'or relève, sur leur sein, une robe blanche mouchetée de bleu jusqu'en bas. Tous les coursiers sont de Thessalie; dans leurs yeux est peinte la liberté qu'on respire dans le climat où ils ont été nourris; ils semblent dédaigner l'esclavage, rongent leur frein, le couvrent d'écume; ils obéissent cependant à toutes les impressions qu'ils reçoivent de leurs maîtres: ils sont ornés de housses enrichies d'or et d'argent: on diroit que ces jeunes Thessaliens se sont disputé la gloire de parer leurs coursiers.

Quelque magnifique, quelque brillant que soit ce cortège, l'œil des spectateurs le dédaigne pour s'arrêter sur le chef. C'étoit Théagènes, dont le sort me cause aujourd'hui tant d'inquiétude: il paroît comme un astre dont les feux éclipsent tout ce qui brilloit ayant qu'il se montrât. Cavalier et fantassin en même-tems, il agite dans sa main une lance pesante garnie d'un large fer; il marche sans casque, la tête nue, revêtu d'une robe de pourpre, sur laquelle, entre autres évènemens, on voit représenté en or le combat des Centaures contre les Lapithes: on voit sur son agraffe Pallas, dont le sein est couvert de l'égide avec la tête de la Gorgone. Ce qui lui donne encore de nouvelles graces, c'est un vent léger dont la faible haleine agite mollement sa chevelure sur ses épaules, partage sur son front les boucles de ses cheveux; et fait flotter les extrémités de sa robe jusque sur la croupe et les cuisses de son coursier: on diroit que l'animal lui-même, sensible à l'éclat qui l'environne, l'est encore à la gloire d'être guidé par un maître si beau; il se rengorge, porte la tête droite; dans ses yeux, dans sa démarche, est peint l'orgueil que lui inspire un tel fardeau: docile au frein, il avance lentement, se balançant majestueusement à droite, à gauche, appuyant légèrement le bout du pied à terre, et réglant ses pas de manière à ne point trop agiter son maître. Tous les spectateurs sont ravis d'admiration, tous d'une voix unanime décernent à Théagènes le prix de la beauté et du courage. Déjà toutes les courtisannes, éprises pour lui d'une passion violente qu'elles ne peuvent déguiser, sèment des fleurs et des fruits sur son passage,[17] dans l'espérance de s'attirer un de ses regards: toutes décident que jamais on n'a rien vu de plus beau que Théagènes.

Quand la fille de l'air, l'Aurore aux doigts de rose, s'éleva sur l'horison, pour parler le langage d'Homère; quand la belle, la vertueuse Chariclée, sortie du temple de Diane, parut, nous fumes alors convaincus que la beauté de Théagènes pouvoit être surpassée, mais aux yeux des hommes, qui trouvent dans les grâces et les appas d'une femme quelque chose de plus séduisant. Elle s'avance montée sur un char traîné par deux taureaux blancs; un manteau de pourpre, parsemé de fleurs d'or en forme de rayons, descend jusque sur ses pieds; autour de son sein est une ceinture sur laquelle l'ouvrier a épuisé tous les secrets de son art: jamais auparavant il n'en avoit fait de pareille, et jamais il n'en fit dans la suite. On voit par derrière des queues de serpens s'entrelacer l'une dans l'autre; leurs cols, revenant par dessus son sein, forment un nœud tortueux duquel sortent leurs têtes qui pendent de chaque côté, et semblent partir du milieu du nœud: tels sont les prestiges de l'art, qu'on diroit qu'ils se traînent; la cruauté n'est point peinte dans leurs regards; ils n'inspirent point la frayeur; ils semblent plongés dans un doux sommeil; on diroit que le plaisir les a endormis sur le sein de Chariclée. Ils sont travaillés en or, de couleur bleue et avec tant d'art, que ce métal a pris, sous la main de l'ouvrier, une couleur foncée qui, contrastant avec le jaune, représente au naturel la teinte mobile et luisante des écailles de ces serpens. Telle est la ceinture de Chariclée. Une partie de sa chevelure est tressée, tandis que l'autre flotte avec grâce sur son col et sur ses épaules; une couronne, formée de branches de laurier, arrête sur sa tête et écarte ses cheveux de son visage, aussi frais que la rose, aussi éclatant que le soleil, et les empêche de voltiger de côté et d'autre au gré du vent. Dans sa main gauche est un arc. Le long de son épaule droite descend un carquois. Dans sa main droite est une torche ardente, dont les flammes ne jettent pas un éclat aussi vif que celui de ses yeux.

Les voilà, s'écrie Cnémon! je reconnois Théagènes et Chariclée, ce sont eux-mêmes. Montrez-les moi, au nom des dieux, je vous en supplie, lui dit Calasiris, qui croyoit que Cnémon les voyoit en effet.—O mon père! vous m'avez dépeint avec des traits si vrais des personnes que j'ai vues, que je connois, que, malgré leur absence, je croyois les voir.—Je ne sais si vous avez jamais vu des personnes telles que la Grèce et le soleil en virent alors, des personnes aussi regardées, aussi applaudies; l'une réunissant les suffrages de tous les hommes; l'autre ceux de toutes les femmes: le bonheur d'épouser l'un des deux, égaloit à leurs yeux celui des immortels: Théagènes, sur-tout, étoit regardé des habitans du pays, et Chariclée des Thessaliens. L'admiration des uns et des autres se fixoit sur celui qu'ils ne connoissoient point; car un objet inconnu attire davantage notre attention. Douce erreur! séduisante pensée! ô Cnémon, dans quel transport j'étois! je pensois que vous alliez me les montrer; hélas! que vous m'avez cruellement trompé! Au commencement de notre entretien, je pensois qu'ils alloient arriver, que bientôt je les verrais; vous ne m'avez même demandé le récit de leurs aventures, que comme le prix d'un pareil bienfait. Le soleil est couché, la nuit est arrivée, et vous ne me les montrez point encore! Ne vous désespérez point, reprit Cnémon; soyez persuadé qu'ils arriveront: peut-être ont-ils trouvé quelque obstacle, qui les empêche de se rendre à tems au lieu fixé. D'ailleurs, fussent-ils présens, je ne vous les ferois pas connoître avant que vous vous fussiez entièrement acquitté envers moi. Remplissez donc vos engagemens, si vous avez tant d'impatience de les voir. Ce n'est qu'avec le sentiment de la plus profonde douleur, reprit Calasiris, que je me rappelle des évènemens aussi tristes. Je craignois d'ailleurs de vous ennuyer par des détails aussi longs; mais puisque vous êtes avide de choses touchantes, je vais reprendre le fil de ma narration. Allumons d'abord un flambeau; faisons des libations aux dieux qui président à la nuit; acquittons-nous envers la divinité, afin que rien ne vienne troubler le plaisir de notre entretien. Ainsi parla Calasiris.