[3] Platon paya trois petits traités de Philolaüs cent mines (neuf mille francs). Après la mort de Speusippe, disciple de Platon, Aristote acheta ses livres, qui étoient en petit nombre, trois talens (seize mille deux cents francs).
Des brigands arrivent au bord de la mer. Description du spectacle qui s'offre à leurs jeux. Ils prennent la fuite à la vue dune autre troupe de brigands. Ceux-ci emmènent Théogènes et Chariclée. Description des Bucolies. La garde de Théagènes et de Chariclée est confiée à Cnémon. Histoire de Cnémon. Passion de Démœnète pour Cnémon. Perfidie de Thisbé. Cnémon accusé de parricide et condamné à l'exil. Mort de Démœnète. Songe de Thyamis. Son discours aux Bucoles. Chariclée promet sa main à Thyamis. Douleur de Théagènes. Les ennemis arrivent. Chariclée conduite dans une caverne. Thyamis exhorte les Bucoles à se défendre avec courage. Combat terrible. Thyamis est pris. Les Bucolies dévastées.
Le jour commençoit à paroître; les premiers rayons du soleil doroient le sommet des collines, lorsque des hommes, dont l'armure annonçoit des brigands, parurent au haut d'une montagne, qui domine l'embouchure du Nil, qu'on appelle l'embouchure d'Hercule, s'y arrêtèrent quelques instans, parcourant des yeux la vaste étendue des flots. La mer n'offrant à leurs regards rien qui tentât leur cupidité, ils les portent sur le rivage, qui leur présente le spectacle suivant.
A l'ancre flottoit un navire, dans lequel il n'y avoit personne; mais on jugeoit, même de loin, qu'il étoit extrêmement chargé; car il plongeoit dans l'onde jusqu'à peu de distance du bord. Le rivage, couvert d'hommes, les uns sans vie, les autres à demi-morts, de membres encore palpitans, montroit qu'il venoit d'être le théâtre d'un sanglant combat.[1] A ces affreux monumens de la fureur et de la rage, étoient mêles les déplorables restes d'un festin malheureux, dont cette catastrophe avoit été l'issue: des tables couvertes de viandes, des débris de tables encore dans les mains de ces cadavres étendus sur le rivage, prouvoient que leur fureur, dans un combat inopiné, s'en étoit servie au lieu d'armes: ils crurent même appercevoir des hommes cachés sous quelques-unes de ces tables. On voyoit des coupes renversées; les unes sembloient s'échapper des mains des convives, tués en les portant à leur bouche; d'autres avoient été lancées au lieu de traits. Surpris par une attaque soudaine, ces coupes et tout ce qui s'étoit présenté sous leur main, avoit servi la rage des combattans. L'un étoit frappé d'un coup de hache, un autre atteint d'une pierre ramassée sur ce même rivage; celui-ci avoit les membres fracassés de coups de bâton; celui-là avoit été dévoré par les flammes: un autre étoit mort d'une autre manière; mais la plûpart étoient percés de traits et de flèches. C'est ainsi que la fortune, ayant allumé la rage des combats au milieu de la joie d'un festin, réunit dans un petit espace, sous les yeux de ces pirates égyptiens, mille objets divers, des flots de sang coulant avec des flots de vin, des meurtres, un carnage affreux, au milieu des plaisirs et de l'alégresse d'un repas.
Tel est le spectacle que les Egyptiens apperçoivent du haut de la montagne; tant de victimes, sans qu'ils puissent découvrir ceux qui les ont immolées, une victoire éclatante, un butin immense, un navire seul, sans matelots, aussi intact que s'il eût été rempli de défenseurs, ou en pleine paix dans un port: tous ces objets les jettent dans une grande incertitude; mais l'appât du gain n'en réveille pas moins leur avidité: ils descendent, résolus de faire valoir pour eux les droits que donne la victoire. Déjà ils ne sont plus qu'à une petite distance du vaisseau et du champ de bataille, quand un autre spectacle, plus extraordinaire encore, vient fixer leur attention.
Sur un rocher est assise une jeune fille d'une beauté éblouissante. Ils la prennent pour une déesse: elle est plongée dans une douleur profonde. La majesté d'une naissance illustre brille sur toute sa personne; une couronne de laurier lui ceint la tête: un carquois descend le long de ses épaules; son bras gauche est appuyé sur son arc; sa main pend négligemment; l'autre, appuyée sur sa cuisse droite, soutient sa tête, qu'elle lève de tems en tems, cherchant des yeux un jeune homme, étendu sur la poussière à quelque distance.
Tout couvert de blessures, ce jeune homme soulève avec effort sa tête appesantie par un sommeil profond, assez semblable au sommeil de la mort. Dans cet état horrible, une beauté mâle brille encore sur sa figure; le sang, qui coule sur ses joues, relève la blancheur de son teint, égale à celle des lis. L'épuisement ferme malgré lui ses jeux, qu'il tourne sans cesse vers la jeune nymphe: ceux des pirates se portent bientôt de dessus elle sur le jeune homme, qui, recueillant ses forces et poussant un profond soupir, s'écrie d'une voix foible: ô mon amie! es-tu vraiment conservée à mes vœux? ou bien as-tu été aussi immolée dans le combat? Quoi! la mort même n'a pu te séparer de moi! Ton ombre, hélas! vient, même après le trépas, prendre part à mes maux!
Ma destinée est attachée à la tienne, lui répond la jeune nymphe. Tu vois ceci; (elle lui montre un poignard sur ses genoux) s'il ne m'a pas servi, toi. seul as retenu mon bras.[2] A ces mots, elle quitte la roche où elle est assise; elle paroît alors d'une taille divine et surhumaine. Etonnés, interdits,les yeux comme frappés d'un éclair, les pirates courent se cacher parmi les buissons répandus ça et là sur la montagne. Les flèches, enfermées dans un carquois, que les mouvemens rapides de la jeune nymphe font retentir sur ses épaules, l'éclat de sa robe enrichie d'or, étincelant aux rayons du soleil, la couronne qui lui ceint le front, sa longue chevelure qui, comme celle d'une bacchante, ondoye sur son cou d'albâtre, et encore plus l'ignorance où ils sont de tout ce qu'ils voyent, jette l'épouvante dans leur ame.
C'est une déesse, disent les uns; c'est Diane ou Isis, protectrice de l'Egypte: non, disent les autres, c'est une prêtresse, que l'esprit de quelque dieu agite; c'est elle qui a répandu ces flots de sang, qui fument sous nos yeux. Tels sont leurs discours; mais ils sont bien éloignes de la vérité.
Cependant la jeune nymphe se précipite sur le jeune homme, le serre contre son sein, l'arrose de ses larmes, essuie le sang dont il est couvert, fait entendre des gémissemens, et paroît à peine en croire ses yeux. A cette vue, d'autres idées se présentent à l'esprit des Egyptiens. Comment, disent-ils, cette scène d'horreur et de carnage pourroit-elle être l'ouvrage d'une divinité? comment une déesse embrasseroit-elle avec tant d'affection un cadavre sans vie? Ils s'exhortent en même tems les uns les autres à approcher et à s'assurer de la vérité. Leur courage renaît; ils s'avancent, trouvent l'inconnue prodiguant ses soins à l'objet de sa tendresse. Ils se placent derrière elle, restent immobiles et en silence. La jeune fille, entendant le bruit de leur marche, voyant leur ombre projetée par les rayons du soleil, lève la tête et les regarde. La couleur de leur peau, leur extérieur, qui n'annonce que des brigands, leurs armes, ne l'effraient point. Elle reporte ses yeux sur l'infortuné, étendu devant elle, dont elle panse les plaies. L'amertume de ses regrets, la violence de sa passion, la rendent insensible aux objets extérieurs funestes ou agréables: elle ne voit que celui de son amour; lui seul absorbe toutes, les facultés de son ame. Les brigands se placent devant elle, et semblent vouloir entreprendre quelque chose. Elle les regarde une seconde fois, voit des hommes noirs et d'un extérieur effrayant.
Si vous êtes, dit-elle, les ombres des morts étendus sur ce rivage, c'est injustement que vous venez nous inquiéter; la plûpart se sont tués les uns les autres: ceux qui sont tombés sous nos coups; ont mérité leur sort; nous n'avons fait que nous défendre contre leur violence et leur brutalité. Mais si vous êtes des hommes, il paroit que vous ne vivez que de brigandage. Délivrez-nous des maux qui nous environnent; terminez par notre mort cette scène d horreur. Ainsi s'exhaloit la douleur de cette belle inconnue.
Les Egyptiens, ne comprenant rien à ces paroles, abandonnent ces deux infortunés, dont la foiblesse les laisse toujours maîtres de leur fort, s'avancent vers le navire et le vident sans s'occuper plus long-tems des objets qui les environnent. La cargaison étoit considérable, composée de diverses sortes de marchandises. Ils en tirent de l'or, de l'argent, des pierreries, des étoffes de soie, autant qu'ils peuvent en emporter. Quand leur avidité est satisfaite, ils déposent le butin sur le rivage, le partagent par portions égales; mais ils règlent cette égalité sur le poids et non sur le prix des objets. Ils se proposent de s'occuper après du sort de leurs prisonniers.
Cependant survient une autre troupe de brigands, à la tête de laquelle sont deux cavaliers. A cette vue, les premiers, au lieu de se préparer au combat, prennent la fuite, abandonnait leur butin, pour n'être point poursuivis. Ils n'étoient que dix, et ils avoient trois fois autant d'ennemis à combattre. La jeune nymphe se voit une seconde fois prisonnière, sans avoir encore porté les fers de l'esclavage.
Ces nouveaux venus ne respiroient que le pillage. Cependant ils restent immobiles, interdits à un spectacle si nouveau pour eux. Ils regardent comme auteurs du massacre ceux qui viennent de prendre la fuite. Ils voient une jeune fille, revêtue d'habits étrangers et magnifiques, insensible aux objets de terreur qui l'environnent, uniquement occupée des blessures de son jeune amant, dont elle partage les souffrances. Ils admirent sa beauté, sa grandeur d'ame; ils admirent les traits, la taille du malheureux étendu sur le sable, dont les forces commencent à revenir et le visage à se ranimer.
Enfin, le chef de la troupe s'approche, met la main sur la jeune fille, lui ordonne de se lever et de le suivre. Celle-ci, devinant ses intentions, sans entendre son langage, s'efforce d'entraîner le jeune homme, qui lui-même s'attache à elle, et ne veut pas s'en séparer. Appuyant son épée contre son sein, elle menace de se donner la mort, si on ne les emmène l'un et l'autre. Ses gestes, encore plus que ses paroles, interprêtent ses désirs au chef des brigands. Espérant tirer de grands services du jeune homme, s'il le rendoit à la vie, il descend de cheval, en fait descendre son écuyer et fait monter ses prisonniers à leurs places. Il ordonne à ses gens de ramasser le butin et de le suivre. Il marche lui-même à pied, veillant avec grand soin à ce qu'il n'arrive rien à ses captifs. Il semble l'esclave de ceux qu'il tient sous sa puissance, et vainqueur, il s'empresse de servir les vaincus. Ces attentions ne le dégradent point; tant il est vrai que l'éclat de la beauté, la majesté des traits subjuguent le cœur des brigands eux-mêmes et triomphent des ames les plus farouches.
Les pirates suivent le rivage de la mer l'espace de deux stades, (189 toises.) Ensuite, laissant la mer à droite, ils dirigent leur marche vers une montagne, dont ils franchissent le sommet avec peine et arrivent à un lac, dont les eaux baignent le pied de cette montagne.
Tout ce canton est appelé par les Egyptiens la Bucolie: c'est une excavation qui reçoit les débordemens du Nil, dont les eaux y forment un lac; le milieu est très-profond, les bords marécageux; car les eaux des lacs, comme celles de la mer; vont en diminuant de profondeur à mesure qu'elles approchent de la terre. C'est le chef-lieu de tous les brigands de l'Egypte. L'un habite une cabane, qu'il a construite sur les tertres qui s'élèvent au-dessus des eaux; un autre, une barque, qui lui sert de voiture et de domicile: c'est là que leurs femmes filent; c'est là quelles accouchent. Leur lait est la première nourriture de leurs enfans; ensuite des poissons, pêchés dans le lac et cuits au soleil. Aussitôt qu'ils peuvent ramper, elles attachent une courroie à leurs talons, les laissent se traîner sur le bord de leurs cabanes ou de leurs barques et les guident à l'aide de cette courroie.
Parmi les habilans de la Bucolie, il en est qui, nés, élevés et nourris dans ce marais, ne connoissent point d'autre patrie. La sûreté qu'il offre à ses habitans, y attire un grand nombre de brigands. L'eau leur sert de rempart; les roseaux qui la couvrent, de fortifications. A travers ces roseaux serpentent des sentiers tortueux, que l'art y a pratiqués, qu'ils connoissent parfaitement et qui, rendant l'accès de leur demeure très-difficile, les préservent de toute invasion. Telle est la situation de ce petit état; telles sont les mœurs de ses habitans.
Le soleil étoit prêt de se coucher, quand les brigands arrivèrent. Ils font descendre leurs prisonniers de cheval et déposent le butin dans des barques. Ceux qui n'avoient point été de l'expédition, sortent en foule de différens endroits du marais, s'assemblent, vont au-devant de leur chef, avec toutes les démonstrations de joie et de respect que des sujets témoignent à leur roi. A la vue d'un si riche butin, de la rare beauté de la jeune nymphe, ils conjecturent que leurs compagnons ont pillé quelque temple opulent, qu'ils en ont enlevé la prêtresse. Ils s'imaginent voir au milieu d'eux, dans cette jeune personne, l'image vivante de la divinité. Ils élèvent jusqu'au ciel la valeur de leur chef et le reconduisent en triomphe à sa demeure.
Une petite île séparée des autres, est l'endroit où il a fixé son domicile, qu'il partage avec un petit nombre d'amis. Dès qu'il y est arrivé, il congédie la multitude avec ordre de se rassembler le lendemain auprès de lui. Resté seul avec quelques confidens, il fait servir un repas frugal, qu'il partage avec eux, remet ses captifs à un jeune grec, captif lui-même depuis peu de jours, afin qu'il s'entretienne avec eux. Il les loge dans une cabane voisine de la sienne; il recommande le jeune homme, et sur-tout l'honneur de la jeune fille, à ses soins et à sa vigilance. Pour lui, épuisé de fatigues, accablé de soucis sur sa situation présente, il se livre au sommeil.
Le silence régnoit dans le marais: déjà on étoit à la première veille de la nuit. Les deux captifs profitent de cette solitude et de ce calme profond, pour s'abandonner aux larmes et à la douleur. Les ombres de la nuit, ne détournant leur ame du sentiment de leurs maux par aucun bruit, ni par la vue d'aucun objet, les livrent tout entiers à l'amertume de leurs regrets. La jeune fille, seule et séparée des autres par l'ordre du chef des brigands, couchée sur un misérable grabat, verse des larmes en abondance, se désespère O Apollon! dit-elle, que tes châtimens sont cruels! qu'ils sont peu proportionnés à nos fautes! ta vengeance n'est-elle pas satisfaite des maux que nous avons soufferts! Privés de nos parens, pris par des pirates, exposés à des dangers sans nombre sur mer, sur terre, tombés deux fois entre les mains des brigands, un avenir encore plus affreux, rien ne peut-il appaiser ton courroux? Quand donc mettras-tu un terme à tes fureurs? Que je meure pure et sans tache, la mort me paroîtra douce. S'il est quelqu'un assez téméraire pour prétendre à des faveurs que Théagènes n'a pas obtenues ... non,... jamais ... une mort volontaire préservera plutôt mon nom de l'opprobre. La pudeur elle-même ornera mon tombeau. O Dieu! jamais divinité n'égala tes rigueurs.
O mon amie! ô ma chère Chariclée! répond Théagènes; arrête; tes plaintes sont justes; mais elles irritent les dieux, plus que tu ne penses. Loin de les accuser, nous devons les invoquer. Les prières sont plus capables que les reproches, de fléchir le courroux du ciel.—Tu dis vrai, ô mon ami! Mais, dis, dans quel état te trouves-tu?—Dans un état plus tranquille. Les soins que m'a prodigués ce jeune homme, ont beaucoup calmé mes douleurs. Vous serez encore plus soulagé au lever de l'aurore, reprit leur gardien. J'appliquerai sur vos plaies des simples qui, dans l'espace de trois jours, les cicatriseront; des simples dont l'expérience m'a constaté l'efficacité. Le chef des brigands, au retour de ses expéditions, ramène quelquefois de ses sujets blessés. En très peu de tems, ces simples, dont je vous parle, leur rendent la santé. Ne vous étonnez pas si je m'intéresse à vous. Vous me paroissez éprouver les mêmes infortunes que moi. Grec, je compatis au malheur des grecs. Grec! grands dieux! s'écrient les deux étrangers, transportés de joie.—Oui, je suis grec de langue et d'origine. Bientôt vos maux recevront quelque adoucissement.—Quel est votre nom?—Cnémon.—-Votre patrie?—Athènes.—Vos aventures?—Arrêtez; que me demandez-vous? quels souvenirs vous réveillez dans mon ame! Laissons à la tragédie le soin de célébrer mes infortunes: ce récit ne seroit qu'un épisode, qui aggraveroit les vôtres. Le reste de la nuit ne suffiront pas pour vous les raconter. Vous êtes épuisés de fatigues; vous avez besoin de repos et de sommeil. Espérant trouver, dans le récit d'aventures semblables à celles qu'ils éprouvent, quelque adoucissement à leurs maux, ils lui font de si vives instances, qu'il cède enfin et commence ainsi:
Je suis fils d'Aristippe, Athénien d'origine, d'une fortune honnête, membre de l'Aréopage. Après la mort de ma mère, voulant ménager d'autres appuis à sa vieillesse, dont j'étois le seul soutien, il contracta un second mariage. Démœnète, qu'il épousa, et qui causa tous mes malheurs, étoit revêtue de toutes les grâces. Bientôt ses charmes, ses attentions, ses soins multipliés, subjuguèrent le vieillard et l'asservirent à ses volontés. Consommée dans l'art de la séduction, elle savoit parfaitement bien enflammer ses désirs. Voyoit-elle mon père sortir? elle se lamentoit; rentroit-il? elle couroit au-devant de lui, se plaignoit de ses longues et fréquentes absences, qui ne manqueroient pas de lui donner la mort; elle l'embrassoit à chaque mot, l'arrosoit de ses larmes. Séduit par tous ces artifices, mon père ne voyoit qu'elle, n'existoit que pour elle.
Pour affermir encore mieux son empire, elle feignit de me regarder comme son fils. Quelquefois même elle m'embrassoit, et dès ce moment elle chercha à gagner mon affection. Surpris de trouver un cœur maternel dans une marâtre, je recevois ses caresses sans rien soupçonner de ses vues intéressées. Mais bientôt des empressemens trop vifs, des baisers brûlans et lascifs, des regards enflammés, ne me permirent plus de douter de ses projets. Je me dérobe à ses empressemens, je repousse ses caresses; qu'est-il besoin de rappeler ses efforts réitérés, les brillantes promesses qu'elle employoit pour me gagner; m'appelant son bien-aimé, son ame, sa vie, mêlant à des noms si tendres tout ce que le désir de plaire a de plus séduisant; en un mot, n'oubliant rien de ce qu'elle croyoit pouvoir lui concilier ma tendresse. Tantôt c'étoit une mère tendre et respectable; tantôt c'étoit une amante dévorée de tous les feux de l'amour. Enfin, sa passion éclata.
J'avois atteint l'âge de puberté. On célébroit à Athènes les grandes Panathénées, dans lesquelles les Athéniens mènent en pompe sur terre un vaisseau en l'honneur de Minerve. J'avois chanté l'hymne ordinaire à la louange de la déesse. J'avois rempli toutes les fonctions accoutumées. Je rentre dans la maison de mon père, revêtu de mon habit de cérémonie, la tête couronnée de fleurs. Démœnète, me voyant entrer, n'est plus maîtresse d'elle-même: elle ne cache plus son amour, ne déguise plus ses feux. O mon cher Hyppolite! dit elle en m'embrassant: ô mon cher Thésée! Jugez de ce que je sentis alors, moi, que le seul souvenir de cette déclaration fait rougir. La nuit arrive. Mon père soupoit au Prytannée. La solemnité de la fête, la multitude des convives devoient l'y retenir toute la nuit. Démœnète vient me trouver au milieu des ténèbres. Elle n'écoute plus ni son devoir, ni la pudeur; elle me propose un crime. J'oppose à ses désirs une résistance invincible. Promesses, menaces, caresses, rien ne peut me fléchir. De profonds gémissemens, des soupirs amers s'échappent de son sein. Enfin, elle se retire.
La nuit fut le seul délai qu'elle apporta à sa vengeance. Dabord elle garde le lit le matin. Mon père, à son retour, s'informe de l'état de sa santé. Elle feint d'être indisposée et refuse de lui en dire davantage. Vaincue enfin par ses pressantes sollicitations, votre fils, dit-elle, ce tendre fils, que je regardois comme le mien, ce fils, à qui j'ai témoigné tant de fois presque plus de tendresse que vous-même (je prends les dieux à témoin de la vérité de ce que je dis) s'étant apperçu que j'étois enceinte, ce que je vous cachois, jusqu'à ce que j'en fusse bien convaincue, profitant de votre absence, a saisi le moment où, seule avec lui, je lui répétois les sages avis que je ne cesse de lui donner, lui recommandant en particulier, pour ménager son amour-propre, de ne point s'adonner au vin ni à la débauche, vices que j'avois découverts en lui, mais que je ne vous révélois pas, dans la crainte de passer pour marâtre dans votre esprit; ce fils, dis-je a vomi d'abord contre vous et contre moi un torrent d'injures, que je rougirois de vous rapporter; il m'a frappé le sein d'un coup de pied, et m'a mise dans l'état où vous me voyez.
A ces mots, mon père, sans me rien dire, sans m'interroger, sans me donner le tems de me défendre, persuadé de la vérité de ce qu'il venoit d'entendre de la bouche d'une femme qui m'avoit aimé si tendrement, me rencontrant dans la maison, tombe sur moi à coups de poings, appelle ses esclaves, me fait déchirer à coups de fouet; plus malheureux que les scélérats, qui connoissent du moins le crime pour lequel on les punit. Enfin, sa colère s'étant appaisée, au moins, lui dis-je, est-il juste à présent de m'apprendre la cause d'un pareil traitement. Ces paroles raniment sa fureur. L'impudent! s'écrie-t-il, c'est de moi qu'il veut apprendre ses infamies. Il me quitte aussitôt et va trouver Démœnète, dont la rage non encore assouvie, ourdit cette seconde trame pour me perdre.
Elle avoit une esclave assez belle. Thisbé, c'étoit son nom, savoit marier les sons de sa voix aux accords de la cythare. Démœnète l'envoie vers moi et lui ordonne de m'aimer. Thisbé aussitôt devient amoureuse de moi. Thisbé, qui avoit autrefois dédaigné ma tendresse, n'oublie rien pour m'attacher à elle. Regards, signes, gestes, tout est mis en usage. Insensé! je me croyois devenu tout à-coup le rival de Cupidon. Enfin je la reçois une nuit dans mes bras. Elle y revient encore la nuit suivante. Pendant plusieurs nuits, elle continua de me prodiguer ses faveurs. Je l'avertis de prendre garde à elle, de ne pas se laisser surprendre par sa maîtresse. O Cnémon, dit-elle, que vous êtes simple! Quoi! vous croyez qu'il y auroit du danger pour une esclave, achetée à prix d'argent, d'être surprise dans un tendre commerce! De quel crime n'est donc pas coupable à vos yeux, une femme d'une naissance illustre, à qui les lois ont donne un époux, que la crainte de la mort ne peut empêcher de violer la foi conjugale? «—Non: je ne puis le croire; il n'en est pas de si perfide.—Eh bien! il ne tient qu'à vous de surprendre une adultère sur le fait.—Je le veux bien, si vous voulez me la montrer.—Je veux vous la faire voir de vos propres yeux, et pour vous, si cruellement outragé par Démœnète, et pour moi, qu'elle abreuve tous les jours de l'amertume du fiel, que sa jalouse rage ne cesse de distiller sur moi. Songez qu'il faut montrer du courage. Je le lui promets: elle se retire.
Trois jours après, elle me vient réveiller pendant la nuit, m'avertit que l'amant de Démœnète est avec elle; qu'une affaire imprévue a obligé mon père d'aller à la campagne; que le lâche, qui le déshonore, de concert avec Démœnète, est entré dans sa chambre; que je dois venger un père outragé, que je dois m'armer d'une épée, pour ne pas laisser échapper le perfide.
Je fais tout ce qu'elle me recommande; je m'arme d'un poignard; Thisbé, un flambeau à la main, guide mes pas à l'appartement de mon père. J'apperçois briller une lumière dans l'intérieur. Transporté de fureur, j'enfonce la porte, et me précipitant dans la chambre: où est-il, m'écriai-je, ce lâche séducteur, ce bel amant d'une femme si sage? en même-tems, je m'avance pour les percer tous deux de mon épée. Grands dieux! mon père s'élance hors du lit, tombe à mes genoux: arrête, s'écrie-t-il, ô mon fils! épargnes celui qui t'a donné le jour, qui t'a élevé; prends pitié de ces cheveux blancs[3]. Je t'ai outragé; mais la mort seroit une vengeance trop cruelle: ne suis pas les mouvemens impétueux de ton ressentiment; ne rougis pas tes mains du sang de ton père.
Telles étoient ses tendres supplications. Pour moi, interdit, sans mouvement, frappé comme d'un coup de foudre, cherchant Thisbé, qui s'étoit dérobée, je ne sais comment, je porte mes regards sur le lit, dans la chambre, ne sachant que dire, que faire. L'épée me tombe des mains; Démœnète s'élance de son lit, s'en saisit. Mon père, hors de danger, se rend maître de moi, me fait lier. Démœnète vient encore l'animer par ses cris. Ne vous l'avois-je pas prédit? ne vous avois-je pas averti de vous mettre sur vos gardes contre votre fils? qu'il attenteroit à vos jours, quand le moment seconderoit sa fureur? Je lisois dans ses yeux les sinistres projets d'un cœur dénaturé. Il est vrai, lui répond mon père, vous me donniez de sages conseils; mais je ne vous croyois pas. Il me retint dans les chaînes, sans me permettre de parler, ni de lui ouvrir les yeux sur la vérité.
Au point du jour, il me conduit enchaîné devant l'assemblée du peuple. Là, le cœur navré: Athéniens, dit-il, ce n'étoit pas là la récompense que j'attendois de mes soins pour lui. Je lui ai donné une éducation digne de sa naissance. Je l'ai fait instruire dans les lettres. Je l'ai fait reconnoître dans ma famille. Je l'ai fait inscrire sur le registre de sa tribu. Je l'ai mis au nombre des citoyens, comme la loi l'ordonne. J'espérois trouver en lui l'appui de ma vieillesse. Mon sort reposoit entre ses mains. Oubliant tant de bienfaits, il a d'abord accablé d'outrages mon épouse, que vous voyez, l'a meurtrie de coups. Enfin, il est venu pendant la nuit m'attaquer le fer à la main. Le hasard seul l'a empêché de commettre un parricide et ma sauvé la vie. Frappé d'une terreur subite, le fer est échappé de ses mains. Je vous dénonce le monstre; j'implore votre secours. Je n'ai pas voulu user des droits que me donnent les lois sur sa vie. Je vous l'abandonne, persuadé qu'il vaut mieux laisser aux lois le soin de ma vengeance, que de répandre le sang de mon fils. En parlant ainsi, ses larmes couloient en abondance.
Démœnète elle-même, feignan la plus amère douleur, paroît déplorer mon sort. L'infortuné! s'écrie-t-elle.... à la fleur de son âge!... périr ... expirer sous le glaive des lois! Une furie ennemie l'a sans doute armé contre l'auteur de ses jours. Ses funestes gémissemens, loin d'intéresser les juges en ma faveur, déposoient contre moi aux yeux de l'assemblée, et ne faisoient qu'ajouter encore à l'atrocité de mon prétendu forfait.
Quand je demandai la parole pour répondre, le greffier s'approchant de moi ne me fit, pour mon malheur, que cette seule question: Avez-vous été vers votre père armé d'une épée? Hélas! oui, répondis-je; mais écoutez le reste. Aussitôt des cris affreux s'élèvent de toutes parts; on refuse d'entendre ma défense: les uns sont d'avis de me lapider, les autres de me livrer au bourreau, pour me précipiter dans le gouffre.
Pendant qu'ils délibèrent sur le genre de supplice qu'ils m'infligeront, je m'écrie au milieu du tumulte: marâtre impitoyable! c'est ma marâtre qui me précipite dans cet abîme de maux; c'est ma marâtre qui me livre à une mort non méritée. Ces paroles frappent la multitude; on commence à soupçonner quelque chose de la vérité. Cependant je ne puis être entendu. Un désordre affreux règne dans l'assemblée. Quand on recueillit les suffrages, dix-sept cens me condamnent à mort; mais les uns veulent que je sois lapidé, d'autres, que je sois précipité dans le gouffre. Mille, qui ont conçu quelque soupçon sur ma belle-mère, me condamnent à un exil perpétuel. Leur avis prévalut; les autres étant partagés de sentiment, ils se trouvèrent les plus nombreux. Je fus donc banni de la maison paternelle et du pays qui m'avoit vu naître.
Vous apprendrez dans un autre moment comment je fus vengé. Il est tems de se livrer aux douceurs du sommeil. La nuit est avancée; vous avez besoin de repos. Non, dit Théagènes; ce seroit pour nous un tourment trop cruel, si nous ne voyions pas Démœnète porter la peine due à ses forfaits.
Eh bien! reprit Cnémon, je vais vous satisfaire. Après ma condamnation, je descendis au Pirée, où je trouvai un vaisseau qui mettoit à la voile. Je savois que j'avois à Egine des parens du côté maternel. Je m'embarquai pour y passer. Je trouvai ces parens. Je vécus chez eux assez agréablement. Vingt jours après mon arrivée, errant, selon ma coutume, de côté et d'autre, je descends au port. Un vaisseau abordoit. Je m'arrête; je m'informe d'où il vient, et quelles personnes il apporte. A peine est-il au rivage[4], qu'un passager s'élance à terre et se précipite dans mes bras. C'étoit Charias, jeune homme de même âge que moi. Cnémon, me dit-il, je t'apporte une heureuse nouvelle. Tu es vengé; Démœnète n'est plus.—Que les dieux te conservent! Mais pourquoi m'annoncer si succinctement une telle nouvelle, comme si elle avoit quelque chose d'affligeant pour moi? Détaille-moi les circonstances de cette mort. Je crains qu'une fin tranquille ne l'ait dérobée au châtiment dû à sa scélératesse.—Non, la justice n'a pas tout-à-fait abandonné la terre, comme dit Hésiode. Il est des actions sur lesquelles elle ferme les yeux quelques instans; mais des forfaits aussi atroces n'échappent pas à ses regards perçans. Elle s'est appesantie sur la tête coupable de Démœnète.
Je suis bien instruit de tout. A la faveur du commerce que j'entretiens, comme tu sais, avec Thisbé, j'ai tout appris d'elle. Après le jugement inique rendu contre toi, ton malheureux père, dévoré de remords; alla s'ensevelir au fond d'une campagne, où il vivoit en proie aux chagrins les plus cuisans, comme Homère le dit de Bellérophon. Les furies aussitôt s'emparent de Démœnète. Ton éloignement ne sert qu'à rallumer sa passion avec plus de fureur. Elle feint de donner à tes malheurs des larmes, que lui arrachent ses propres tourmens. Cnémon! s'écrioit-elle jour et nuit, ô mon cher fils! l'ame de ma vie!
Ses amies viennent la voir, admirent la honte de son cœur, la louent d'avoir pour un fils, qui n'est pas le sien, la tendresse d'une mère, tâchent de la consoler, de ranimer son courage. Hélas! leur dit-elle, mon mal est sans remède. Vous ne savez pas combien il est aigu le trait qui me déchire l'ame. Seule, elle accuse Thisbé. Thisbé ne l'a pas servie comme elle le devoit. Thisbé a secondé ses fureurs, sans ménager les intérêts de son amour. Elle a réussi trop vite à éloigner l'objet de sa passion, sans donner le tems au repentir de naître dans son ame. Tout enfin menaçoit Thisbé de quelque sinistre projet de sa part. A la vue des fureurs et des tourmens d'une femme à qui le crime ne coûtoit rien, d'une femme livrée aux fureurs de la jalousie et de l'amour, Thisbé, persuadée qu'elle n'a d'espoir que dans la célérité, se hâte de la prévenir.
Elle se présente devant Démœnète: ô ma maîtresse, dit-elle, pourquoi accuser injustement votre esclave? j'ai toujours été, et je suis encore prête à obéir au moindre signe de votre volonté. Si le succès n'a pas toujours répondu à vos désirs, c'est la fortune qu'il faut en accuser. Je vais, si vous le désirez, chercher un remède à vos maux.
O ma chère Thisbé, répond Démœnète! quel remède pourras-tu trouver? Celui qui pourroit me guérir est loin de moi. La funeste humanité des juges, à laquelle je ne m'attendois pas, m'a donné la mort. S'il eût perdu la vie, s'il fût expiré sous un monceau de pierres, ma passion seroit morte avec lui. On oublie aisément ce que l'on n'espère plus: le calme et la tranquillité rentrent bientôt dans un cœur, pour lequel il n'y a plus d'espérance. Mon imagination séduite me le montre sans cesse devant moi; toujours je crois l'entendre me reprocher mon crime: sa vue seule me couvriroit de honte. Quelquefois je l'attends, prête à voler dans ses bras. Quelquefois je forme le projet d'aller le trouver, sous quelque climat qu'il habite. Voilà ce qui embrâse mon ame, ce qui allume les feux qui me dévorent. O Dieux! mes tourmens sont mérités. Pourquoi ne pas substituer les voies de la douceur à celles de la perfidie? pourquoi ne pas employer les prières au lieu des persécutions? Il m'a refusée; mais il le devoit. Celui qu'il n'a pas voulu déshonorer étoit son père. Peut-être, avec le tems, serois-je venue à bout de le gagner; peut-être l'aurois-je adouci. Tigre farouche et impitoyable, moins amante que tyran, le refus de m'obéir m'a irritée. Les mépris d'un homme, dont la beauté efface la mienne, ont allumé le fiel de ma rage. O Thisbé, quel remède à tant de maux!
On est persuade à Athènes, répond Thisbé, que Cnémon, après son jugement, a quitté la ville et l'Attique; mais moi, qui ne cesse de m'occuper de ce qui vous intéresse, j'ai découvert qu'il est caché dans les environs de la ville. Vous connoissez, sans doute, la musicienne Arsinoë. Cnémon avoit des liaisons avec elle. Elle a reçu dans sa maison son malheureux amant. Elle lui promet de partir avec lui et le retient chez elle, jusqu'à ce que tout soit prêt pour leur fuite. Heureuse Arsinoë! s'écrie Démœnète, tu as serré Cnémon dans tes bras; tu l'accompagneras dans son exil! Mais, ajouta-t-elle, quel soulagement en puis-je espérer à mes malheurs?—Un grand: je feindrai de l'amour pour Cnémon. La conformité de talent, continua Thisbé, m'a liée d'amitié avec Arsinoë. Je la prierai de m'introduire chez-elle pendant la nuit et de me laisser prendre sa place auprès de Cnémon. A la faveur de cet artifice, vous pourriez vous-même passer pour Arsinoë et vous rendre ainsi auprès de Cnémon. J'aurai soin de le faire boire largement, avant qu'il se mette au lit. Si par-là vous parvenez à contenter vos désirs, vos feux pourront s'appaiser. Souvent une première entrevue suffit pour éteindre une passion: la jouissance est le tombeau de l'amour. Mais si votre cœur continuoit à brûler des mêmes feux (puissent les Dieux ne pas le permettre) vous pourriez, à la faveur d'un autre stratagème, avoir recours au même remède. Songeons seulement à guérir les maux présens.
Démœnète saisit avec transport le projet de Thisbé; elle la prie de s'occuper au plus tôt des moyens de l'exécuter. Thisbé demande un jour pour tout préparer. Elle se rend chez Arsinoë. Vous connoissez, lui dit-elle, Thélédème.—Oui, je le connois.—Recevez-nous aujourd'hui chez-vous. Je lui ai promis de passer la nuit avec lui. Il viendra le premier et moi, quand j'aurai couché ma maîtresse.
Elle court de-là chez Aristippe, à sa maison de campagne. O mon maître! lui dit-elle, je viens m'accuser moi-même devant vous et m'abandonner à votre discrétion. J'ai causé la perte de votre fils malgré moi, il est vrai; mais je ne puis nier que je n'aie coopéré à votre malheur: j'ai été instruite des criminelles intrigues de votre épouse; j'ai su quel opprobre elle imprimoit à votre nom. Craignant d'être la victime de mon silence, si le voile, qui couvroit ses perfidies, étoit levé par une autre main que la mienne; indignée de l'ingratitude dont elle payoit votre tendresse et vos soins, je n'ai pas voulu vous en instruire moi-même. J'ai été trouver mon jeune maître pendant la nuit, pour n'avoir point de témoins de ma confidence; je l'ai informé de tout; je lui ai dit qu'un adultère reposoit entre les bras de ma maîtresse. Aigri depuis long-tems contre elle, comme vous savez, persuadé qu'au moment ou je lui parlois, sou amant reposoit dans ses bras, furieux, il s'arme d'un poignard. En vain je veux l'arrêter; en vain je lui représente que l'amant de Démœnète n'est pas en ce moment avec elle; il s'arrête, réfléchit un instant; et, persuadé que je me repentois de ma démarche, poussé par la rage et par la fureur, il court à votre chambre. Vous savez le reste. Il s'agit aujourd'hui de laver votre fils exilé d'un crime atroce, et de vous venger de celle qui vous a précipités tous deux dans cet abyme de maux. Je vous montrerai aujourd'hui, dans une maison étrangère, située hors de la ville, Démœnète avec son amant.
Si tu remplis ta promesse, répond Aristippe, la liberté sera ta récompense. Un soleil plus pur luira pour moi, si je évenge mon malheureux fils. Depuis long-tems des chagrins cuisans me dévorent; depuis long-tems j'ai conçu de violens soupçons; mais je n'ai point de preuves et je garde le silence. Que faut-il faire?—Vous connoissez le jardin des Epicuriens: rendez-vous-y vers le soir, et attendez-moi en cet endroit.
A ces mots, elle se retire, va trouver Démœnète: parez-vous, lui dit elle, revêtez-vous de vos plus beaux habits. Tout est arrangé comme je vous l'ai promis. Démœnète l'embrasse, fait tout ce quelle lui recommande. Déjà il étoit nuit. Thisbé vient la prendre et la conduit à l'endroit désigné. Lorsqu'elles n'en furent plus qu'à une petite distance, elle la quitte, pour quelques instans et lui dit de l'attendre. Elle va prier Arsinoë de passer dans un autre appartement et de la laisser libre. Mon jeune amant, lui dit-elle, n'est pas encore initié dans les mystères de l'amour. Je veux ménager sa pudeur. Arsinoë se prête à tout. Thisbé retourne vers Démœnète, l'introduit dans la chambre, la couche, enlève le flambeau, (sans doute, dit Théagènes, pour qu'elle ne fut pas reconnue d'un homme qui étoit alors dans l'île d'Egine) lui fait promettre de garder le silence: je vais, ajoute-t-elle, chercher Cnémon; il est à table dans une maison voisine. Elle sort aussitôt, va trouver Aristippe au rendez-vous, qu'elle lui avoit indiqué, lui recommande de se saisir du perfide amant et de l'enchaîner. Aristippe la suit: arrivé à la porte de la chambre, il entre brusquement, a beaucoup de peine à trouver le lit à la foible lueur de la lune. Je te tiens, monstre de perfidie, s'écrie-t-il, toi, que le ciel ne voit qu'avec horreur. Au même instant, Thisbé heurte à la porte avec grand bruit. Que nous sommes imprudens! dit-elle, le lâche a pris la fuite; prenez garde, ô mon maître, de la laisser échapper. Va, répond Aristippe, je suis content, je la tiens. Il se saisit en même-tems de Démœnète et la conduit à la ville.
Démœnète, repassant dans son esprit toutes les circonstances de sa catastrophe, se voyant frustrée dans son attente, couverte d'opprobre, exposée à toute la rigueur des lois, outrée d'avoir été surprise et encore plus d'avoir été jouée indignement, passant auprès de la fosse creusée dans l'académie, à l'endroit où, comme tu sais, les Polémarques ont coutume d'offrir des sacrifices aux héros, Démœnète s'arrache brusquement des mains du vieillard et se précipite dans la fosse, la tête la première: fin digne de ses forfaits. Je suis satisfait, dit Aristippe; tu as prévenu la vengeance des lois, en te faisant justice à toi-même. Il instruisit le lendemain le peuple de cet évènement et eut beaucoup de peine à être absous. Quand j'ai quitté Athènes, il imploroit le secours de ses amis et de ses connoissances et n'oublioit rien pour obtenir ton retour. Je ne sais s'il a réussi. Une affaire pressante m'a obligé de passer ici avant qu'on n'eût rien décidé. Tu dois t'attendre à revoir ta patrie; le peuple y consentira sans doute; ton père viendra lui-même te chercher.
Tel fut le récit de Charias. Vous raconter le reste de mes aventures, mon arrivée dans ces lieux, les traverses que j'ai éprouvées, seroit un détail trop long et qui demanderoit trop de tems. Cnémon, en achevant son récit, pleura: les deux étrangers pleurèrent avec lui; les larmes, qu'ils sembloient donner aux malheurs de l'Athénien, leur étoient arrachées par le souvenir de leurs propres calamités: elles auroient coulé long-tems, si un doux sommeil, provoqué même par le plaisir de pleurer, ne fût venu assoupir le sentiment de leurs maux: ils s'endormirent.
Cependant le chef des brigands, Thyamis, sans cesse agité de nouveaux songes, dont il ne pouvoit trouver l'explication, l'esprit occupé de réflexions profondes, ne pouvoit goûter les douceurs du sommeil. A l'heure où les coqs chantent, soit qu'un pressentiment inné les avertisse de l'approche du soleil, et que, par leurs cris, ils annoncent le retour de cet astre sur l'hémisphère, soit que l'inquiétude naturelle à ces animaux et le besoin de nourriture les fassent chanter; dans le tems, dis-je, que les coqs appellent au travail les hommes qui habitent autour d'eux, un songe, qui avoit quelque chose de surnaturel, se présente à l'esprit de Thyamis. Il entre dans Memphis, sa patrie et dans le temple d'Isis; une multitude de flambeaux éclairent ce temple dans toute son étendue. Les autels, arrosés de sang, sont couverts de victimes de toute espèce: le vestibule, les environs du temple retentissent des cris et des applaudissemens confus d'une multitude innombrable. Entré dans le sanctuaire, la déesse vient au-devant de lui, lui remet Chariclée, et lui dit: en l'ayant, tu ne l'auras pas; tu commettras un crime: tu ensanglanteras l'étrangère; mais elle n'en mourra point.
Ce songe jette Thyamis dans une grande perplexité; il le retourne de tous les côtés, pour en trouver le sens. Enfin, après l'avoir bien considéré, voici celui que lui suggéra sa passion. Tu l'auras et tu ne l'auras pas.—Comme femme, et non comme vierge. Tu l'ensanglanteras.—Dans tes combats de l'amour; et elle n'en mourra point. Telle fut l'explication, qu'inspiré par l'amour, il donna à son songe.
Au lever de l'aurore, il assemble les principaux de ses sujets; et, qualifiant le fruit de ses brigandages du titre pompeux de dépouilles prises sur l'ennemi, il leur ordonne de les transporter au milieu de l'île. Il appelle Cnémon, lui commande d'amener les prisonniers confiés à ses soins. Hélas! s'écrient-ils pendant qu'on les conduit, qu'allons-nous devenir? Ils conjurent Cnémon de s'intéresser à eux: l'Athénien le leur promet et tâche en même-tems de ranimer leur courage. Le chef des brigands, leur dit-il, n'est point un barbare affreux; il a une ame sensible: sa naissance est illustre: la nécessité seule la jeté parmi ces brigands.
Les captifs étant arrivés et le peuple réuni, Thyamis désigne l'île pour le lieu de l'assemblée, monte sur un tertre et recommande à Cnémon d'expliquer aux prisonniers ce qu'il va dire; car Cnémon entendoit déjà la langue égyptienne, et Thyamis ne parloit qu'avec peine la langue grecque.
Camarades, dit-il, vous connoissez mes sentimens pour vous; jamais ils n'ont changé: fils, comme vous savez, du grand-prêtre de Memphis, après la retraite de mon père, dépouillé du sacerdoce, au mépris des lois, par un frère plus jeune que moi, je suis venu chercher un asyle parmi vous, et pour venger mon injure, et pour recouvrer ma dignité. Elevé par vous au commandement, jamais on ne m'a vu affecter la moindre distinction; l'équité elle-même a toujours présidé à tous les partages; toujours j'ai rapporté au trésor public le produit de la vente des prisonniers, convaincu qu'un chef, pour mériter l'honneur de commander, doit, plus qu'un autre, payer de sa personne; et partager également le butin. Parmi les prisonniers, je vous ai choisi ceux qui, par leur force, étoient en état de vous servir; j'ai vendu les autres. Toujours j'ai respecté les femmes: celles qui étoient d'une naissance illustre, ont racheté leur liberté à prix d'argent, ou ma seule compassion l'a leur a rendue; mais les autres, que l'habitude, plutôt que le droit de la guerre, condamnoit à l'esclavage, je les ai distribuées à chacun de vous, pour s'en faire servir.
Il est un objet parmi le butin, que je vous demande; c'est cette jeune étrangère. Je pouvois me l'adjuger moi-même; mais j'ai cru qu'il étoit plus convenable de l'obtenir de vous. User de violence envers sa captive, sans consulter le vœu de ses compagnons, est le propre d'un barbare. Ce n'est pas un don gratuit que je vous demande; je renonce à ce prix à ma part du butin. Comme la race des prêtres dédaigne des plaisirs communs et que, sans être guidé par l'amour du plaisir, je cherche à perpétuer ma famille, j'ai intention de la prendre pour mon épouse: je vais justifier mon choix à vos yeux. Les richesses, qui brilloient sur sa personne, quand elle est tombée entre nos mains, sa fermeté dans le malheur, la constance inébranlable qu'elle oppose aux coups du sort; tout en elle annonce la noblesse du sang; je la crois encore sage et vertueuse. L'éclat éblouissant de sa beauté, cette modestie peinte dans ses yeux, qui impriment le respect à tous ceux qui la voient, ne déposent-ils pas hautement en faveur de sa vertu? Ce qui détermine encore mon choix, c'est qu'elle paroît attachée au culte de quelque divinité. Au milieu même de ses malheurs, elle regarde comme un crime et comme une impiété de quitter sa robe de prêtresse et ses couronnes. Peut-il donc se faire une alliance mieux assortie? c'est le fils d'un grand-prêtre qui donne la main à une prêtresse.
Tous lui répondent par des cris de joie, et souhaitent que cet hymen se contracte sous d'heureux auspices. Je vous rends graces, leur dit Thyamis; mais je crois encore devoir interroger les dispositions de la jeune fille. Si je voulois faire valoir les prérogatives du commandement, il me suffiroit de vouloir. Il est inutile de demander le consentement de ceux qu'on veut contraindre; mais c'est le consentement seul des deux parties qui constitue une alliance légitime; et je veux l'obtenir. Se tournant ensuite vers Chariclée: consentez-vous, lui dit-il, à fixer votre demeure parmi nous? Il lui demande en même-tems quelle est leur naissance et leur patrie.
Chariclée, les yeux fixés vers la terre, remuant la tête, semble recueillir ses idées et méditer une réponse. L'incarnat qui colore ses joues, la grandeur et la majesté qui brillent dans ses traits, ne font qu'enflammer encore davantage la passion du chef des brigands. Cnémon lui sert d'interprète.
Ce seroit, dit-elle, à mon frère Théagènes à parler: le silence sied à une femme. Parler dans une assemblée d'hommes, est le devoir d'un homme; mais, puisque vous voulez m'entendre, puisque pour me prouver votre humanité, vous aimez mieux employer la voie de la persuasion, que d'user de l'étendue de vos droits; puisque c'est à moi que votre discours s'adresse, que c'est moi que mon maître interroge sur mon hymen avec lui, je me trouve dans la nécessite de transgresser les règles que la bienséance impose à mon sexe. Je vais donc, au milieu de cette assemblée, répondre à vos questions.
Nous sommes Ioniens, nés à Ephèse, d'une des plus illustres maisons de cette ville. Parvenus à l'adolescence, nous fumes choisis, moi, prêtresse de Diane, et mon frère, que vous voyez, prêtre d'Apollon. Les lois même de notre patrie nous appeloient à ces fonctions, qui ne devoient durer qu'un an. Ce terme étoit expiré et nous étions allés conduire une théorie à Délos, où nous devions donner des combats de musique, célébrer d'autres jeux et abdiquer nos fonctions, selon l'usage observé dans notre patrie. Notre vaisseau étoit rempli d'or, d'argent, d'étoffes précieuses et de toutes les autres choses nécessaires pour la célébration des jeux et pour donner un repas au peuple. La vieillesse, les dangers de la mer et de la navigation, avoient retenu chez eux les auteurs de nos jours. Un grand nombre de nos compatriotes s'étoient embarqués avec nous sur le même vaisseau; d'autres nous accompagnoient dans des barques particulières. Déjà nous avions fait une grande partie du trajet: tout-à-coup une tempête s élève; les vents se déchaînent, sifflent avec fureur: des tourbillons mêlés d'éclairs soulèvent les flots. Le vaisseau quitte sa route; le pilote, cédant à la violence des vents, qui lui arrachent le gouvernail, abandonne au hasard la conduite du vaisseau. Après avoir erré pendant sept jours et sept nuits, toujours poussés par le même vent, nous abordons enfin au rivage où vous nous avez trouvés et que vous avez vu abreuvé de sang et jonché de cadavres. Pendant un repas solemnel, que nous célébrions pour remercier les dieux de nous avoir tirés de tant de dangers, nos matelots, pour s'emparer de nos richesses, forment le dessein de nous égorger; ils fondent sur nous: il se fait un carnage affreux de nos proches et de nos amis; les vainqueurs eux-mêmes restent étendus sur le champ de bataille avec les vaincus: seuls, nous avons échappé. Eh! plût aux dieux que nous n'eussions pas survécu à un tel désastre! heureux encore, dans notre infortune, d'être tombés entre vos mains, sans doute par la faveur de quelque divinité, puisqu'il est question de mon hymen, lors même que nous croyions nos jours en danger! Non, Thyamis, je ne la refuserai pas, votre main. Une esclave partager le lit de son maître, est à mes yeux le comble du bonheur. Une prêtresse recevoir dans ses bras le fils d'un ministre de la religion, qui bientôt, avec l'aide des dieux, sera lui-même revêtu du sacerdoce, me paroit un destin que l'on ne peut attribuer qu'à une faveur spéciale du ciel. Je ne vous demande qu'une grâce, Thyamis; accordez-la moi: permettez-moi d'aller déposer auparavant, dans une ville ou dans un temple, sur un autel consacré à Apollon, les marques de ma dignité. De retour à Memphis, lorsque vous aurez recouvré le sacerdoce, notre hymen, célébré au milieu de la joie que donne la victoire, n'en sera que plus brillant. Cependant, si vous aimez mieux prévenir un si beau moment, permettez-moi du moins de remplir les obligations, que m'imposent les lois de ma patrie. Oui, Thyamis, j'en suis convaincue; attaché, dès votre enfance, au culte des dieux, vous respecterez leurs saintes lois, vous ne me refuserez pas ma demande.
Chariclée à ces mots se tait et ses yeux se remplissent de larmes: toute l'assemblée applaudit à son discours. On prie Thyamis de lui accorder sa demande; on lui promet de le seconder dans toutes ses entreprises. Thyamis lui-même y accède, quoique malgré lui. Enivré d'amour, brûlant de désirs, le moment présent lui paroît un siècle; mais les prestiges de l'éloquence de Chariclée, l'espoir de conclure son hymen à Memphis, le souvenir même de son songe, lui arrachent son consentement. Il fait ensuite le partage du butin: l'amour des brigands lui donne ce qu'il y avoit de plus précieux, sans consulter le sort. Ensuite il congédie l'assemblée, en leur recommandant de se tenir prêts à marcher dans dix jours à Memphis.
Les deux prisonniers habitent la même tente qu'ils ont occupée jusqu'ici; Cnémon, par l'ordre de Thyamis, demeure avec eux, non plus pour les garder, mais pour charmer leur solitude. Ils sont servis plus délicatement que Thyamis lui-même, qui, respectant les liens du sang qui unissent Chariclée a Théagènes, permet à celui-ci d'habiter avec sa sœur; mais il ne veut pas la voir souvent: il craint qu'enflammé par ses charmes, il n'oublie ses résolutions et ne viole ses promesses. Il évite donc sa vue, persuadé qu'il n'est pas possible de la contempler et de rester maître de soi-même.
Quand les brigands furent dispersés dans le marais, Cnémon alla chercher à quelque distance les simples, qu'il avoit promis la veille à Théagènes, pour la guérison de ses blessures. Théagènes, profitant de son absence, gémit, se lamente, atteste les dieux, sans adresser une seule parole à son amante. Chariclée lui demande s'il pleure ses malheurs présens, ou s'il lui est survenu quelque nouveau sujet de douleur. Eh! que peut-il y avoir de plus nouveau et de plus déchirant, répond Théagènes, que de voir Chariclée manquer à ses promesses, violer ses sermens! Chariclée m'a oublié; elle a promis sa main à un autre.
Soyez plus sage, répond Chariclée; n'ajoutez pas encore à la rigueur de mes maux. Après tant de preuves de fidélité que je vous ai données, des discours, dictés par la nécessité et par notre intérêt commun, vous font soupçonner ma fidélité! Non, jamais vous ne les verrez s'accomplir ces promesses que je viens de faire, et vous changerez vous-même avant de me voir changer. La fortune peut rendre Chariclée malheureuse; mais jamais, quelles que soient ses rigueurs, elle ne la rendra infidèle. Il fut un seul moment dans ma vie, où je ne fus pas maîtresse de moi: ce fut celui où mon amour prit naissance; mais cet amour est légitime. Ce n'est point un amant que j'aime en vous; c'est un époux, à qui j'ai donné ma foi depuis long-tems, avec lequel j'ai vécu sans tache, dont j'ai repoussé plusieurs fois les caresses, attendant l'heureux moment, qui doit voir l'accomplissement des promesses et des sermens que nous nous sommes faits l'un à l'autre, et qui doit unir nos destinées. Quoi! je préférerois un barbare à un grec! un brigand à mon amant! Non, Théagènes, tu ne le crois pas.
Que signifie donc, répond Théagènes, cette belle harangue? M'appeler ton frère, est un trait d'une sagesse consommée, qui épargne à Thyamis les tourmens de la jalousie, et qui nous donne la facilité d'habiter ensemble sans crainte. Notre naissance en Ionie, la tempête dont nous avons été assaillis auprès de Délos, ne sont que des fictions imaginées pour déguiser la vérité; mais te montrer si facile aux propositions de Thyamis; mais lui promettre si expressément ta main, mais fixer le tems de ton union avec lui.... Je ne pouvois ni ne voulois concilier toutes ces choses. Je demandois à la terre de m'engloutir avant de voir mes travaux: et mes espérances se terminer ainsi.
Chariclée embrasse Théagènes, lui prodigue mille baisers, l'arrose de ses larmes: ô mon ami, lui dit-elle, que tes frayeurs ont de charmes pour moi! elles m'attestent que ton amour est à l'épreuve de tous les revers. Eh bien! mon cher Théagènes, sans les promesses que j'ai faites à Thyamis, nous ne goûterions pas la douceur de cet entretien. Une passion violente ne fait que s'enflammer par la résistance; au lieu que la souplesse et la condescendance en appaisent la première fougue, modèrent l'impétuosité des désirs, par les charmes qu'elles promettent dans l'avenir. Une promesse pour un amant fougueux est une faveur, et même une première jouissance, qui calme, par l'espoir, sa brûlante ardeur et lui assure la possession de l'objet qu'il aime. Convaincue de cette vérité, je me suis moi-même accordée à Thyamis; j'abandonne le reste aux dieux. La divinité qui protège notre amour depuis sa naissance, ne nous abandonnera pas. Le tems présente souvent bien des ressources et des moyens de salut dans des évènemens que toute la sagesse humaine n'eût jamais prévus: je n'en ai point vu d'autre pour nous. J'attends de l'obscur avenir des remèdes contre des maux inévitables pour le présent. O mon ami, nous avons à lutter contre nous-mêmes; il faut garder le plus grand silence, même devant Cnémon; il a le cœur bon: il est grec; mais il est dans les fers, et un prisonnier tâche, avant tout, de gagner les bonnes grâces de son maître. Il ne nous a pas encore prouvé son amitié et son attachement de manière à mériter notre confiance; et s'il venoit jamais à soupçonner la vérité, notre parti n'est pas équivoque. Le mensonge n'est pas criminel, quand il sert ceux qui l'emploient, sans nuire à ceux que l'on trompe.
Pendant que Chariclée instruisoit ainsi son amant de ce qu'ils avoient de mieux à faire, Cnémon accourt à pas précipités. Le trouble et l'agitation sont peints sur sa figure. Théagènes, dit-il, voilà les simples que je vous ai promis, appliquez-les sur vos blessures, le remède est infaillible. Il faut maintenant nous préparer à d'autres blessures, à un carnage égal à celui que vous avez vu. Théagènes le prie de s'expliquer.—Il n'est pas tems d'en dire davantage: les effets pourroient prévenir les paroles. Suivez-moi au plus tôt et que Chariclée accompagne vos pas. Il les mène tous deux vers Thyamis, qu'il trouve fourbissant son casque, aiguisant ses javelots. Jamais, lui dit-il, il ne fut plus à propos de préparer vos armes. Revêtez-vous-en au plus vite, et ordonnez à tous vos gens d'en faire autant. Jamais nous n'avons été assaillis par des ennemis aussi nombreux. Ils avancent, ils sont près de nous; je n'ai eu que le tems d'accourir à pas précipités, pour vous annoncer leur approche. J'ai prévenu tous ceux que j'ai rencontrés de se mettre sous les armes.
Thyamis, à ces mots, tresaille, demande où est Chariclée; il semble craindre pour Chariclée plus que pour lui-même: Cnémon la lui montre tremblante à l'entrée de sa tente. Hâte-toi, lui dit-il à l'oreille, de la conduire dans la caverne où sont ramassées toutes nos richesses: vas, mon ami; referme bien l'entrée, comme elle l'est ordinairement, et reviens promptement me rejoindre: je me charge de repousser les ennemis. Il ordonne en même-tems à son écuyer de lui amener une victime, pour offrir un sacrifice aux dieux, avant de commencer le combat.
Docile aux ordres de Thyamis, Cnémon conduit dans la caverne Chariclée, qui tourne sans cesse ses yeux noyés de larmes vers Théagènes, et l'y enferme. Cette caverne n'est point l'ouvrage de la nature, comme on en voit beaucoup creusées d'elles-mêmes à la surface et dans les entrailles de la terre. L'art des brigands n'avoit fait qu'imiter la nature: elle étoit destinée à recéler les fruits de leur brigandage: voici quelle étoit à-peu-près sa construction.
Une ouverture étroite et ténébreuse étoit pratiquée sous la porte d'un appartement secret, dont le seuil n'étoit lui-même qu'une porte, qui s'ouvroit et se fermoit sur cette ouverture, par laquelle on descendoit dans cette caverne; ensuite on trouvoit une infinité de sentiers tortueux, pratiqués au hasard; parmi ces sentiers étroits, qui conduisoient dans l'intérieur, les uns étoient isolés, les autres entrelacés comme des racines d'arbres: tous aboutissoient au centre de la caverne, à un espace vaste, éclairé de quelques foibles rayons de lumière, qui, partant de l'extrémité du lac, y pénétroient par un soupirail.
Cnémon conduit Chariclée jusques dans l'intérieur de cette caverne, dont il connoît tous les détours et l'y laisse, tâchant de lui inspirer du courage, lui promettant de venir la rejoindre vers le soir avec Théagènes, qu'il tiendra éloigné du champ de bataille, et dont il lui conservera les jours. Chariclée, comme frappée d'un coup mortel, ne lui répond rien; arrachée des bras de son amant, elle semble arrachée à la vie. Cnémon la quitte, pleurant la cruelle nécessité où il est d'être le ministre de ces ordres barbares, pleurant le sort de Chariclée, qu'il enterre presque vivante, de Chariclée, ce chef-d'œuvre de la nature, qu'il vient de livrer aux ténèbres de la nuit la plus profonde. Il ferme la caverne et va rejoindre Thyamis.
Ce chef des brigands, bouillant de courage, suivi de Théagènes, couvert d'une armure étincelante, exhorte au combat ceux de ses gens qui sont rassemblés autour de lui: debout au milieu d'eux, il leur parle ainsi:
Camarades, il n'est pas nécessaire, je crois, de vous exhorter par beaucoup de paroles, à combattre avec courage; des hommes dont la guerre est l'élément, n'ont pas besoin d'être aiguillonnés. D'ailleurs, l'attaque imprévue des ennemis ne me permet pas de vous faire un long discours. Ne pas repousser, les firmes à la main, un ennemi qui attaque à force ouverte, c'est manquer de courage. Vous savez qu'il ne s'agit point ici seulement de sauver vos femmes et vos enfans; ces motifs qui, plus d'une fois, ont suffi pour faire-triompher, sont ici trop foibles pour vous en entretenir, non plus que de tous les avantages que vous donnera la victoire. C'est pour notre existence, c'est pour la conservation de nos jours que nous allons combattre: jamais guerre contre des brigands ne se termina par composition; jamais on ne conclut de traité avec de pareils ennemis; nous n'avons que l'alternative de la victoire ou de la destruction. Animés par de si puissans motifs, la rage et le désespoir dans le cœur, précipitons-nous sur des ennemis dont nous n'avons aucun quartier à attendre. Ayant ainsi parlé, il cherche des yeux Thermutis, son écuyer, et l'appelle plusieurs fois par son nom. Ne le voyant point paroître, il éclate en menaces contre lui, et s'élance ensuite vers le rivage. Déjà le combat est commencé; déjà ceux qui habitoient l'extrémité du marais sont au pouvoir des ennemis, qui livrent aux flammes, à mesure qu'ils avancent, les barques et les cabanes de ceux qui tombent sous leurs coups, ou qui prennent la fuite. Le feu gagnant de proche en proche, dévore la forêt de roseaux qu'il rencontre: les yeux sont frappés de l'éclat, et l'ouie du sifflement horrible des flammes. La guerre déploie tout ce qu'elle a de plus effrayant et de plus terrible. Les brigands soutiennent le combat avec un courage déterminé; mais, surpris par un ennemi supérieur en forces, les uns sont immolés sur terre, les autres submergés avec leurs barques et leurs cabanes dans les eaux du lac. On entend un bruit confus; les cris de ceux qui combattent sur la terre et sur l'eau, se mêlent aux clameurs des vainqueurs et aux gémissemens des mourans. Les uns rougissent le lac de leur sang, les autres ont à se défendre contre les flots et contre les flammes.
Thyamis, à ce spectacle, se rappelle le songe dans lequel il a vu la déesse Isis, son temple éclaire d'une multitude de flambeaux, les autels couverts de victimes. Il en trouve l'explication dans tout ce qu'il voit, explication bien différente de la première. J'ai Chariclée, disoit-il, mais je ne la posséderai point; la guerre va me l'enlever: elle sera ensanglantée dans les combats de Mars et non dans ceux de l'Amour. Il reproche à la déesse de lavoir trompé. Il frémit de rage à la seule idée qui lui présente Chariclée dans les bras d'un autre. Il ordonne à ses gens de s'arrêter, de garder le poste qu'ils occupent, de se cacher autour de l'île, de fondre subitement sur les ennemis par les différens canaux. C'est-là, leur dit-il, le seul moyen de résister; c'est-là que se doivent borner tous vos efforts. Pour lui, sous prétexte d'aller chercher Thermutis, et d'offrir un sacrifice à ses dieux pénates, sans vouloir être accompagné de personne; furieux, hors de lui-même, il revient à sa tente.
L'opiniâtreté est un des principaux traits du caractère des barbares. Réduits au désespoir, ils ne balancent point à précipiter avec eux dans le tombeau tout ce qui leur est cher, soit pour l'arracher aux outrages de la captivité, soit dans l'espérance d'en jouir après la mort. Plein de ces idées, Thyamis, désespéré, enveloppé par les ennemis, comme dans un filet, tourmenté par le démon de l'amour et de la jalousie, s'élance vers la caverne, poussant des cris affreux et articulant quelque mots égyptiens. Il trouve à l'entrée une femme qui prononce des mots grecs. Au son de sa voix, il dirige ses pas vers elle; de la main gauche, il la saisit par les cheveux, de la droite lui plonge son épée dans le cœur. Elle tombe dans son sang, pousse de longs gémissemens et expire. Thyamis aussitôt s'élance hors de la caverne, bouche l'entrée, la couvre d'un peu de terre: va, dit-il, en pleurant, tels sont les présens de noce que tu auras de moi. Il va rejoindre aussitôt ses gens. Pressés de plus en plus par l'ennemi, ils ne songent plus qu'à s'échapper par la fuite. Cependant Thermutis arrive et lui amène une victime. Je viens, lui dit-il, en l'accablant des reproches les plus vifs, je viens d'en immoler une bien plus précieuse: en même-tems il monte dans une barque avec lui et un rameur; car ces barques, faites d'un seul morceau de bois grossièrement travaillé, ne peuvent porter plus de trois hommes. Théagènes, d'un autre côté avec Cnémon, monte dans une autre barque, et tous les brigands en font autant. A quelque distance de l'île, qu'ils avoient tournée plutôt qu'ils ne s'en étoient éloignés, ils s'arrêtent, rangent leurs barques sur une seule ligne, et paroissent déterminés à soutenir les efforts de l'ennemi. A son approche, effrayés du bruit seul des vagues, ils prennent la fuite. Quelques-uns même n'osent soutenir les premiers cris du combat, et se dispersent: Théagènes et Cnémon se retirent aussi, mais sans céder à la frayeur. Le seul Thyamis, rougissant également de fuir et de survivre à Chariclée, se précipite au milieu des ennemis. Déjà il en est aux mains, lorsque quelqu'un s'écrie: c'est lui, c'est Thyamis; gardez-vous de le tuer. A l'instant ils rangent leurs barques en forme de cercle et l'enveloppent. C'étoit un spectacle frappant de le voir, la lance à la main, se défendant, blessant les uns, tuant les autres, sans qu'aucun se servît de ses armes. Tous tâchent de le prendre vivant: il oppose à tous la résistance la plus opiniâtre. Enfin, pressé par le grand nombre, il est désarmé: il voit disparoître à ses côtés son écuyer. Après des prodiges de valeur, Thermutis, se croyant blessé mortellement, désespérant de sa vie, se précipite dans l'eau, s'éloigne à la nage hors de la portée des traits, gagne la terre avec beaucoup de peine, sans être poursuivi. Enfin les ennemis se rendent maîtres de la personne de Thyamis. Ils regardent la prise du chef comme une victoire complète. La perte d'un grand nombre de leurs camarades qu'il avoit immolés, les afflige bien moins, que la prise de Thyamis ne leur cause de plaisir. Plus attachés aux richesses qu'à la vie, comme tous les brigands, ils sacrifient, sans peine, les droits de l'amitié et du sang à leur cupidité.
Les vainqueurs étoient les mêmes qui, à l'embouchure du Nil, avoient fui à l'arrivée de Thyamis et de sa troupe: furieux de se voir arracher leur proie d'entre les mains, autant que s'ils eussent été dépouillés d'une propriété, ils avoient appelé leurs compagnons, tous les brigands répandus dans les villages circonvoisins, avoient excité leur avidité par l'appas du gain, et s'étoient mis à leur tête.
Voici pourquoi ils prirent Thyamis vivant: il avoit à Memphis un frère plus jeune que lui, nommé Pétosiris, qui, au mépris des lois, l'avoit dépouillé. par intrigue, de la dignité de grand-prêtre. Pétosiris apprenant que son frère s'étoit mis à la tête d'une troupe de brigands, craignant que, s'il en trouvoit l'occasion, il ne revint à Memphis, que le tems ne découvrît ses intrigues, s'apercevant qu'on le soupçonnoit d'avoir trempé ses mains dans le sang de son frère, qui avoit disparu, avoit fait publier dans les villages qu'habitoient ces brigands, qu'il donnerait une grande somme d'argent et beaucoup de troupeaux à ceux qui lui amèneroient Thyamis vivant. Animés par ces motifs, les brigands, même dans la plus grande ardeur du combat, n'avoient pas oublié les promesses de Pétosiris et n'avoient pas balancé à sacrifier un grand nombre des leurs, pour prendre Thyamis vivant, dès qu'ils l'avoient reconnu.
Thyamis prisonnier, conduit à terre, chargé de chaînes, gardé à vue par une partie des vainqueurs, leur reproche leur cruelle humanité; et invoque la mort pour briser ses fers: les autres, pendant ce tems-là, se répandent dans l'île, dans l'espoir d'y trouver le butin et les dépouilles qu'ils cherchoient: ils la parcourent toute entière, fouillent par-tout. Trompés dans leur espérance, ou ne trouvant que peu d'objets et de vil prix, oubliés tandis qu'on descendoit les plus précieux dans la caverne, ils mettent le feu à toutes les tentes. Craignant, aux approches de la nuit, d'être surpris par ceux qui étoient échappés du combat, ils vont rejoindre leurs camarades.
Regrets de Théagènes. Cnémon le conduit à la caverne. Ce qu ils trouvent à l'entrée. Désespoir de Théagènes. Théagènes et Cnémon rejoignent Chariclée. Transports des deux amans. Thisbé s'enfuit d'Athènes avec Nausiclès. Lettre de Thisbé à Cnémon. Apparition de Thermutis. Cnémon, Théagènes et Chariclée délibèrent sur ce qu'ils ont à faire. Cnémon et Thermutis parlent. Mort de Thermutis. Cnémon rencontre un vieillard sur les bords du Nil. Histoire de Calasiris. Il quitte l'Egypte, se rend à Delphes. Histoire de Chariclès. La théorie des Ænéens arrive. Quel en est le chef.
Le feu dévastoit l'île des Bucoles: Cnémon et Théagènes ne s'apperçurent point pendant le jour de l'incendie: les rayons du soleil effaçoient entièrement l'éclat des flammes; mais lorsqu'il fut couché, lorsque les ténèbres furent répandues sur la surface de la terre, les flammes alors brillant de tout leur éclat, s'apperçurent de loin à la faveur des ombres de la nuit. Théagènes et Cnémon sortent du marais, et voient toute l'île en feu: à ce spectacle, Théagènes se frappe la tête, s'arrache les cheveux: c'est aujourd'hui, s'écrie-t-il, qu'il me faut renoncer à la vie: craintes, dangers, inquiétudes, espérances, amour, tout est fini, tout est perdu pour moi: c'en est fait de Chariclée et de moi. Ma lâcheté ne m'a servi de rien: en vain j'ai pris honteusement la fuite, pour me conserver à toi, ô ma chère Chariclée! Non, je ne te survivrai pas. Mort affreuse! ton amant n'a pas reçu ton dernier soupir. Hélas! tu as été la proie des flammes! Telles sont donc les torches funèbres qu'un dieu barbare a substituées aux flambeaux de l'Hyménée! Il ne reste plus rien de cette beauté; ton cadavre sans vie ne conserve plus rien de ces attraits séducteurs. Barbare destinée! fortune impitoyable! je n'ai pu, dans ces derniers momens, te presser contre mon sein, te dire le dernier adieu.
En même-tems il porte la main a son épée; mais Cnémon lui arrête le bras.—Qu'allez-vous faire, Théagènes? Pourquoi pleurer une personne qui est pleine de vie? Chariclée respire: ne vous livrez pas ainsi au désespoir.—Que dites-vous? suis-je aveugle? suis-je un enfant qu'on amuse avec des paroles? C'est mettre le comble à mes maux, que de me priver de la douceur de mourir. Cnémon lui jure que Chariclée est vivante, lui apprend tout ce qu'il a fait, l'ordre que lui a donné Thyamis, la caverne où il l'a renfermée; il ajoute que les détours et les sinuosités dont elle est coupée, ont empêché le feu de pénétrer jusqu'au fond. Ces paroles rendent la vie à Théagènes: il se hâte d'aborder dans l'île; il ne voit que Chariclée: il se représente cette caverne comme un lit nuptial, où l'amour va l'enivrer de plaisir. Il ne sait pas de quels cris de désespoir elle doit retentir auparavant.
Ils avancent avec ardeur; ils sont obligés de ramer et de conduire eux-mêmes leur barque: dès le commencement du combat, leur nocher, frappé des premiers cris des ennemis, comme d'un coup de foudre, étoit tombé dans les flots. Peu exercés à manier la rame et à concerter leurs mouvemens, ils ne peuvent diriger leur barque en droite ligne; un vent contraire vient encore les retarder dans leur course; mais l'ardeur supplée à l'expérience: ils abordent avec peine et couverts de sueur; ils volent vers les cabanes qu'ils trouvent réduites en cendres, et ne peuvent distinguer que la place qu'elles occupoient. La pierre qui ferme l'entrée de la caverne est entièrement à découvert: un vent violent soufflant sur ces cabanes, formées de roseaux et de joncs entrelacés, les avoit consumées en peu de tems. La flamme, en s'éteignant, n'avoit laissé qu'un monceau de cendres, dont une partie avoit été emportée par les tourbillons, et l'autre, presque consumée, laissoit un passage facile jusqu'à la caverne. Ils trouvent des torches à demi éteintes, allument le reste des roseaux, ouvrent la caverne et s'y précipitent. Cnémon marche devant: grands dieux! s'écrie-il, après avoir fait quelques pas, que vois-je? C'en est fait de nous, Chariclée n'est plus! Le flambeau lui échappe, tombe, s'éteint; il applique ses mains sur ses yeux, tombe à genoux, pleure, se lamente. Théagènes, comme poussé par une force irrésistible, se précipite sur ce corps sanglant étendu devant lui, le serre dans ses bras, le presse contre son sein. Cnémon le voyant abîmé dans la douleur, craint qu'il ne succombe sous le poids de ses maux, et n'attente à ses jours. Il lui dérobe son épée pendue à son côté, le quitte et va rallumer son flambeau. Cependant la caverne retentit des cris douloureux, ou plutôt des hurlemens du malheureux Théagènes.
Que je suis malheureux!... Oui, les dieux eux-mêmes me poursuivent. Quelle est donc l'impitoyable furie qui, non-contente de m'avoir arraché du sein de ma patrie, de m'avoir poursuivi sur terre et sur mer, de m'avoir livré plusieurs fois aux pirates et aux brigands, de m'avoir dépouillé de tout, s'acharne encore à me tourmenter? Un seul bien me restoit; il m'est enlevé! Chariclée, ma chère Chariclée n'est plus: elle a été immolée par les ennemis. C'est sa vertu, hélas! c'est son amour pour moi qui l'a perdue. Elle est morte sans avoir joui de sa beauté, sans que j'en aie joui moi-même. O mon amie! dis-moi le dernier adieu. Parle, s'il te reste encore quelque souffle de vie. Hélas! tu te tais: cette bouche divine, cette bouche qui ne prononçoit que des oracles, est condamnée à un éternel silence. Les ombres du trépas ont terni ce teint vermeil. L'impitoyable mort a saisi la prêtresse des dieux. Ils sont fermés pour toujours, ces yeux qui subjuguoient tous les cœurs. Non, j'en suis convaincu, il ne les a pas vus, le barbare qui t'a immolée. De quel nom t'appeler? mon épouse? l'hymen ne nous a pas encore unis; tu n'en as point encore goûté les plaisirs. Chariclée est le plus beau nom que je puisse te donner. O Chariclée! ton amant t'est fidèle: bientôt tu le verras. Je vais m'immoler moi-même à tes mânes; je vais leur faire des libations de mon sang. Cette caverne sera notre tombeau commun; elle nous unira au moins après notre mort, puisqu'un dieu jaloux de notre bonheur, ne nous a pas permis de nous unir pendant notre vie.
Il cherche en même-tems son épée pour s'en percer; mais ne la trouvant point: Cnémon, s'écrie-t-il, barbare Cnémon, tu me perds, tu trahis Chariclée; tu la prives encore une fois de la douce compagnie de son amant.
Pendant qu'il parle ainsi, le son d'une voix partie du fond de la caverne, appelant Théagènes, vient frapper ses oreilles. Théagènes l'entend sans se troubler: ô mon amie, dit-il, je te suis; ton ombre erre encore sur la terre; ton ame, chassée par violence de sa demeure, ne peut l'abandonner; privée de la sépulture, elle est rejetée de la compagnie des morts.
Cependant, Cnémon revient avec une torche. Cette même voix se fait encore entendre. Elle appelle Théagènes. Dieux! s'écrie Cnémon, n'est-ce pas la voix de Chariclée que j'entends? Théagènes, je la crois échappée au trépas. Cette voix, qui vient de frapper mon oreille, est partie de loin, du fond de la caverne, de l'endroit où je l'ai mise.—Ne cesseras-tu de me tromper?—Eh bien, si je vous trompe, je me trompe moi-même; mais voyons si ce cadavre est celui de Chariclée, En même-tems il le retourne et le considère attentivement: ô ciel! que vois-je! ce sont les traits de Thisbé. Il recule d'effroi ... reste immobile et comme frappé de stupeur. Théagènes commence à respirer; l'espoir renaît dans son ame: il appelle Cnémon, qui touchoit aux portes de la mort, et le prie de le conduire vers Chariclée.