ADMINISTRATION
des

POMPES FUNÈBRES


CABINET DU DIRECTEUR

Paris, ce 1er avril 1887.

Monsieur,

En vertu de l'arrêté ministériel, en date du 31 février 1887, nous nous faisons un devoir de vous aviser que,—pour l'exercice de l'année courante,—l'administration s'est adjoint un corps, dit d'inquiéteurs ou pleureurs, destinés à fonctionner au cours des inhumations dont nous est confié le cérémonial. Cette mesure, essentiellement moderne, s'imposait, à titre d'innovation tout humanitaire: elle a été prise sur les conclusions de la Faculté de physiologie, ratifiée par les praticiens légistes de Paris, et à nous signifiée en même date.

Au constat de l'endémique Névrose, en ascendance vers l'Hystérie, qui sévit actuellement sur nos populations,—dans le but, aussi, d'éviter chez, par exemple, les jeunes veufs notoirement atteints de regrets trop aigus envers leur décédée, et qui, contre les usages, se risquent à braver, de leur présence, les sévères péripéties de la mise en fosse,—il a été statué que, sur l'appréciation d'un docteur expert, attaché, d'office, aux obsèques, s'il juge que le conjoint demeuré sur cette terre a trop présumé de ses forces, et pour lui épargner les crises de nerfs, heurts cérébraux, syncopes, convulsions et comas éventuels; bref, toutes manifestations inutilement dramatiques et pouvant entraîner maints désordres de nature même à troubler la bonne effectuation de ladite mise en fosse,—l'un de nos nouveaux employés, dits Inquiéteurs, lui serait dépêché à l'effet d'opérer en lui, selon son tempérament, telle diversion morale (analogue aux révulsifs et moxas dans l'ordre physique). Cette diversion, frappant, en effet, l'imagination du survivant et y suscitant des sentiments inattendus, lui permet de faire froidement et distraitement face, en homme de cœur, aux tristes nécessités de la situation.

Monsieur, le jeune blond de ce matin n'est donc qu'un de ces employés; inutile d'attester qu'il n'a jamais vu ni connu celle... que vous pouvez pleurer, dorénavant, chez vous, en toute liberté, sans inconvénients désormais pour l'ordre public.

Nos clients ne nous sont redevables d'aucune taxe supplémentaire, les honoraires de l'Inquiéteur se trouvant compris, sur notre facture, dans les frais généraux.

Recevez, etc.

Pour le directeur:
Poisson.

Sans hésiter, au sortir de l'évanouissement que lui causa cette circulaire, l'austère possibiliste Juste Romain,—sans prendre garde aux dates spécifiées en icelle, adressa, par lettre recommandée, à la Société des Innovateurs à outrance, sa démission de président-fondateur.—Il voulait ensuite aller provoquer, en un duel à mort, M. le ministre de l'intérieur, ainsi que M. le directeur des Pompes-Funèbres, après avoir, préalablement, étranglé leur jeune suppôt...

Mais le temps et la réflexion n'arrangent-ils pas toutes choses?

CONTE DE FIN D'ÉTÉ

À MONSIEUR RENÉ BASCHET

CONTE DE FIN D'ÉTÉ

—Comment la chaîne des êtres créés se briserait-elle à l'Homme?

Les Platoniciens du XIIe siècle.

En province, au tomber du crépuscule sur les petites villes,—vers les six heures, par exemple, aux approches de l'automne,—il semble que les citadins cherchent de leur mieux à s'isoler de l'imminente gravité du soir: chacun rentre en son coquillage au pressentiment de tout ce danger d'étoiles qui pourrait induire à «penser».—Aussi, le singulier silence, qui se produit alors, paraît-il émaner, en partie, de l'atonie compassée des figures sur les seuils. C'est l'heure où l'écrasis criard des charrettes va s'éteignant du côté des routes.—À présent, aux promenades,—«cours des Belles-Manières»—bruit, plus distinctement, par les airs, sur l'isolement des quinconces, le frisson triste des hautes feuillées. Au long des rues s'échangent, entre ombres, des saluts rapides, comme si le retour à de banals foyers compensait les lourds moments (si vainement lucratifs!) de la journée vécue. Et, des reflets ternes de la brune sur les pierres et les vitres, de l'impression nulle et morne dont l'espace est pénétré—se dégage une si poignante sensation de vide, que l'on se croirait chez des défunts.

Or, chaque jour, à cette heure vespérale, en l'une de ces petites villes, et dans la plus déserte allée du mail, se rencontrent, d'habitude, deux promeneurs,—habitants assez anciens déjà de la localité. Tous deux certes, doivent avoir franchi la cinquantaine: leur mise recherchée, leur fin linge à dentelles, le suranné de leurs longs vêtements, le brillant de leurs chapeaux large-bord, leur tenue encore fringante, leurs allures, enfin, parfois étrangement conquérantes, tout, jusqu'aux boucles de leurs trop élégants souliers, décèle on ne sait quels verts-galants endurcis.

À quoi riment ces airs vainqueurs, au milieu d'un agrégat d'êtres négatifs, d'une bisexualité quelconque, en le mental desquels l'interjection, «Que faire!...» ne saurait surgir?

Le jonc à pomme d'or aux doigts, le premier advenu s'engage sous les arbres solitaires où bientôt survient son ami. Chacun, à tour de rôle, sur de mystérieuses pointes de pieds, s'approche: puis, se penchant à l'oreille de l'autre, et protégeant d'une main le chuchotement de ses paroles, murmure de fort surprenantes phrases analogues, par exemple, à celle-ci (aux noms près):

—Ah! mon cher! la Pompadour a été charmante, hier au soir!

—Dois-je vous féliciter? réplique, non sans un sourire assez infatué, l'interlocuteur.

—Peuh!... S'il faut tout dire, je lui préfère encore cette délicieuse du Deffant.—Quant à Ninon...

(Le reste s'achève à voix basse et le bras passé sous celui du confident.)

—Soit! reprend alors celui-ci, les yeux au ciel; mais Sévigné, mon cher!... ah! cette Sévigné!...

(On marche ensemble, sous les vieux ombrages; la nuit va bleuir et s'allumer.)

—Aujourd'hui même, je dois l'attendre, sur les neuf heures, ainsi que la Parabère, bien que ce diable de régent...

—Tous mes compliments, mon bien cher. Oui, ne sortons plus du grand siècle. Je ne compte, sur mes tablettes, que trois adorées du très ancien temps, moi: premièrement, Héloïse...

—Chut!

—Ensuite, Marguerite de Bourgogne.

—Brrr!

—Enfin, Marie Stuart.

—Hélas!

—Eh bien, j'ai reconnu que le charme de ces dames de jadis le cédait à celui des dames de naguère.

Ce disant, l'étonnant blasé pirouette sur un talon—qu'empourpre, ou rubéfie, parfois, au travers des branchages plaintifs, quelque dernier rayon du soir.

—Restons, désormais, dans les Watteau! conclut-on d'un air entendu, connaisseur et péremptoire.

—Ou les Boucher,—qui lui est supérieur.

Continuant d'une plus discrète voix, l'on s'enfonce dans les allées latérales. Du côté des maisons, là-bas, les rideaux blancs des croisées, ça et là, de lueurs claires et vives s'inondent: et, dans l'obscurité des rues, de soudains réverbères palpitent. Derrière nos causeurs s'allongent leurs propres ombres, qui semblent renforcées de toutes celles dont ils devisent. Bientôt, après un cérémonieux et cordial serrement de main, le duo de ces plus qu'étranges céladons se sépare, chacun d'eux se dirigeant vers son logis.

—Qui sont-ce?

Oh! simplement deux ex-viveurs des plus aimables, d'assez bonne compagnie même, l'un veuf, l'autre célibataire. La destinée les a conduits et internés, presque en même temps, en cette petite ville.

Leurs moyens d'exister? À peine quelques inaliénables rentes, échappées au naufrage: rien de superflu. Ici, tout d'abord, ils ont essayé de «voir le monde»: mais, dès les premières visites, ils se sont retirés, pleins d'effroi, dans leurs modestes demeures. N'y recevant plus que leur quotidienne ménagère, ils se sont reclus en une parfaite solitude.—Tout! plutôt que de fréquenter les si Honorables vivants de l'endroit!

Pour échapper au momifiant ennui que distille l'atmosphère, ils ont essayé de lire. Puis, écœurés par les livres de hasard pris à l'affreux cabinet de lecture—au moment, enfin, d'y renoncer et de borner leurs espoirs à de peu variées causeries (coupées, même, d'éperdues parties de cartes) entre eux seuls—voici que de fantasmatiques ouvrages, traitant des phénomènes dits de spiritisme, leur sont tombés entre les mains. Par manière de tuer le temps, et, mus aussi par une certaine curiosité sceptique,—ils se sont risqués en de falotes et gouailleuses expériences. On s'évertuait, s'excluant du «monde», à se créer des relations de «l'autre monde». Remède héroïque! soit: mais, à tout prendre, jouer aux petits papiers avec de belles défuntes (s'il se pouvait) leur semblait beaucoup moins insipide que d'écouter les propos des gens du lieu.

Donc, en leurs soyeux petits salons, l'un mauve, l'autre bleu pâle, sortes de boudoirs, meublés avec un goût tendrement suggestif, qu'éclairait à peine la lueur—tamisée par le riche abat-jour à rubans—de la lampe baissée, ils se sont livrés à de d'abord anodines et gauches évocations.—Ah! quelle source d'agréables soirées, pourtant, s'il leur était tôt ou tard donné de discerner de ravissants mânes,—d'exquises ombres, assises sur ces coussins aux nuances éteintes, qu'ils disposèrent à cet effet!... Aussi, lorsqu'après diverses tentatives passablement dérisoires leurs guéridons respectifs se mirent—là, tout à coup, sous leurs prunelles à la longue hypnotisées—à remuer, tourner et parler, ce fut, en tout leur être, une liesse profonde. Un filon d'or apparaissait à ces délicieux porions perdus en une mine d'insignifiance.

Leur nostalgie devait se prêter bien vite, et volontiers, à tout un ensemble de concessions que, d'ailleurs, certains effets réels sont de nature à suggérer. Y prendre goût, jusqu'à s'illusionner en des émois semi-factices, aider le sortilège de quelque bonne volonté, afin de voir, quand même, à tout prix, se tramer, sur la transparence et les pâlissements de l'ambiante pénombre, des formes de belles évanouies, acquérir, à force de patience, une sorte de paradoxale crédulité dont il leur était doux de se duper mélancoliquement les sens,—ils n'y résistèrent pas. En sorte que, bientôt, leurs soirées se passèrent en de subtiles et ténébreuses causeries, qui, parfois, devenaient vaguement visionnaires. Et, l'habitude s'invétérant, des sensations de présences merveilleuses, flottantes comme autour d'eux, leur sont devenues familières.

Maintenant, ils offrent le thé, tous les soirs, à ces visiteuses. Ils s'empressent,—et leurs robes de chambre pou-de-soie, l'une couleur carmélite, l'autre nuance gris minime, aux agréments tabac d'Espagne, puent légèrement le musc, par une prévenance d'outre-tombe dont il leur est su gré peut-être. Au milieu de colloques idéals, ils ressentent le parfum d'approches charmantes, d'une ténuité fugitive, il est vrai, mais dont se contente la souriante mélancolie de leur pimpante sénilité. En cette petite ville, dont ils ont su annuler le voisinage, leur arrière-saison s'écoule ainsi, de préférence, en mille vagues bonnes fortunes, aux faveurs rétrospectives, dont ils effeuillent les posthumes roses: et ce sont, le lendemain, de mutuelles confidences, sous l'assombrissement des hautes ramures que froissent les souffles du crépuscule, sur le «cours des Belles-Manières».

Dans le trouble des débuts, ils ont un peu laissé toutes ces dames de l'Histoire défiler en leurs inquiétants petits salons; mais ils ne flirtent plus, à présent, qu'avec les piquants fantômes du dix-huitième siècle! Leurs guéridons, aux marqueteries qu'ils parsèment de fleurs du temps, oscillent sous leurs mains galantes, et, comme sous le poids d'ombres gracieuses, se balancent en des allures qui rappellent souvent telles enguirlandées escarpolettes de Fragonard.

(Oh! l'on se retire vers les dix heures et demie—à moins que des reines ou des impératrices, par hasard, soient venues; l'on veille, alors, jusqu'à onze heures, par déférence.)

Certes, avec des roquentins vulgaires, un tel passe-temps pourrait entraîner des dangers graves—et de bien des genres:—heureusement, tout au fond de leurs pensées, nos fins et doux personnages ne sont pas dupes!... Comment seraient-ils assez sots pour oublier que la Mort est chose décisive et impénétrable?...—Seulement, à la vue des gavottes alphabétiques esquissées par leurs guéridons, ces «médianimisés»—d'un christianisme un peu somnolent sans doute, mais inviolable en ses intimes réserves—ont fini par se persuader qu'il est, peut-être, à l'intérieur des airs, des lutins joueurs, des esprits gracieux, doués d'espièglerie, qui, s'ennuyant aussi, tout comme les passants humains, acceptent, pour tuer le temps, de se prêter, sous le voile des fluides (et surtout avec des vivants aimables) à cet innocent jeu de l'Illusion,—comme des enfants qui endossent quelque vieille robe à fleurs d'autrefois, et se poudrent avec de charmants rires!...—et... que ces esprits et ces vivants peuvent, alors, se chercher à tâtons, s'apparaître par aventure, en s'aidant d'un soupçon de mutuelle crédulité,—s'effleurer, se prendre, même, très soudainement, la main... puis s'effacer, de côté et d'autre, dans l'immense cache-cache de l'univers.

L'ETNA CHEZ SOI

AUX MAUVAIS RICHES

L'ETNA CHEZ SOI
ÉPILOGUE

I
POURPARLERS D'EXTERMINATEURS

L'avenir est aux explosifs.

Le prince Kropotkine.

Le récent exemple de ce cerveau brûlé, qui, tout à coup, lors des derniers incidents financiers, se prit à brandir, au dessus d'un gros d'agents de change, une présumable bouteille d'Hunyadi Janos, en s'imaginant, déjà, qu'il allait transformer en cratère la corbeille de la Bourse—et qui s'étonna si douloureusement lorsque le bris de son engin ne produisit qu'une simple flatuosité de pétard,—oui, cet exemple a porté ses fruits.

S'il faut ajouter créance, en effet, à divers rapports dont la Préfecture s'est émue, les principaux comités ultra-radicaux auraient, enfin, reconnu que, si l'Anarchie elle-même tenait à s'éviter, l'heure venue, de ces dérisoires mécomptes, elle devait exiger, dorénavant, quelque ombre, sinon de savoir, au moins de savoir-faire chez ceux qu'elle chargeait de conditionner les grands explosifs de ses rêves.

Bref, étant bien démontré, depuis 1871, le rococo puéril de toutes barricades, ainsi que, depuis Charleroi, l'inanité des grèves,—étant constaté, de même, tout l'anodin, tout le surfait de la dynamite employée à l'air libre... et dont, en résumé, les dégâts se sont réduits, toujours, à si peu de vitres, de moellons et de passants (des adhérents, peut-être!) endommagés,—ces messieurs de l'Avenir sont demeurés, un assez long temps, soucieux.

Durant leur inquiétant silence, l'on a consulté ceux de nos ingénieurs d'État les plus versés en pyrotechnie,—ceux qui, par exemple, avec la gomme du syndicat Nobel, rompent les isthmes les plus rocheux, ceux qui, avec la paléine du colonel Lanfrey, précipitent, en quelques coups de mine, dans l'Océan, les promontoires qui gênent la navigation, ceux qui, avec la forcite-gélatine du capitaine suédois Lewin, font couler à pic, en trois minutes et d'un seul choc de torpille, des monitors de vingt millions, ceux qui, avec la lithoclastite au toluène de M. Turpin, forent des montagnes de granit presque aussi aisément que s'ils s'attaquaient à pains de margarine,—ceux qui, avec la douce mélinite, disséminent, comme à La Fère par exemple, tout un pan de FORTERESSE d'une seule percussion d'obus.

Or, à cette question qui leur fut posée:

—Les mécontents, résolus à ne désormais frapper qu'à la tête, menacent de faire «exploder» divers quartiers de Paris?

Nos ingénieurs, souriants, ont répondu:

—Rassurez-vous. Les très rares fulminates qui seuls pourraient «produire des déblais» ne se laissent pas manier par des clercs. Les extra-brisants nécessitent une installation très coûteuse et sont d'un transport presque impossible,—à moins d'être additionnés de corps qui en atténuent l'extrême violence.—Vos malveillants, donc, si leur maladresse ne les exécute eux-mêmes en un ridicule vacarme, n'arriveraient guère qu'à se faire assommer, ou mettre en pièces, pour excès de tapage nocturne; à rien de plus, nous l'attestons.

Nous citons ici, textuellement, les appréciations des premiers experts du Génie civil, notamment celles de M. Paul Chalon, l'auteur du Traité des explosifs modernes[1], représentant de la Compagnie «La Forcite».

Exaspérés par le dédain de ces réponses qui furent portées à leur connaissance, nos forcenés perturbateurs sentirent s'allumer en leurs cervelles mille projets indigestes et monstrueux.—Terrifier à tout prix! faire trémuer et trémoler le bourgeois, devint leur idée fixe, leur hantise,—et la mélodie célèbre: «Dynamitons, dynamitons!» publiée par toutes nos feuilles, devint leur sifflotement favori.

Et, dans les réunions secrètes, certains des leurs, les plus éclairés, se faisaient part des «idées» que leurs jeunes savants des écoles laïques et obligatoires leur suggéraient, le soir, sous la lampe de famille, en exultant sur les genoux paternels. Les soirées, en effet, dans leurs logis, s'écoulaient, paisibles et patriarcales, en des dialogues variés sur les thèmes suivants; (et il faut voir comme ils s'expriment avec lucidité, les jeunes élèves! Ah! mais! c'est que nous ne sommes plus au temps de l'Obscurantisme!):

—Papa! tu ne sais pas?... En laissant couler, comme par mégarde, par quelque nuit sans lune, sur une berge, aux abords des réservoirs des Eaux de Paris, par exemple, une de ces petites tonnes de nitro-glycérine—que, sans sortir de chez l'épicier, je pourrais te confectionner, en deux heures, pour 90 francs,—cette substance, insoluble dans l'eau, se diluerait, comme une pluie, sous le refoulage, en des centaines de milliers de gouttes huileuses, à travers les tuyaux des pompes. Le matin suivant, dans une multitude de cuisines parisiennes, au premier tour de robinet... comprends-tu? cinq ou six gouttes, lancées, avec force, par le jet, sur les éviers, détonneraient en faisant éclater la pierre: et l'eau, vaporisée à l'instant par la température de ces gouttes de foudre—(des milliers de calories!)—en renforcerait sensiblement la déflagration. Hein! comme ce serait amusant, alors, la «frousse» du bourgeois!

—Oui, grommelait, après réflexions, l'anarchiste en embrassant le charmant petit être,—oui, cela ressemble à ces haricots explosifs auxquels vous jouerez pendant huit jours, dès qu'ils seront distribués au bas âge comme petits Noëls. Ton invention pourrait, au moins, éborgner, écloper même, je l'accorde, quelques centaines de cordons-bleus: soit!—mais... après?

—Papa! mon petit papa!... je viens d'apprendre, à la récréation, que,—portée par l'air et le vent,—une seule inhalation de certain alcaloïde, inventé d'hier, est mortelle à la minute même. Cela s'extrait, figure-toi, des vieilles pommes de terre, coûte dix sous (c'est un précipité des plus faciles à obtenir), et cela vous décompose le sang comme une piqûre au cyanhydrique. L'on pourrait en laisser tomber, négligemment, un flacon, par inadvertance, au cours d'une fête, l'hiver prochain, dans les salons de tel ministère, hein,—pour ne rien dire de plus?

—Chère tête blonde, répondait, avec attendrissement, le prolétaire,—le résultat, vois-tu, serait aussi douteux qu'avec les arsénieux, le muriatique, les phosphures et le reste des infectants connus. La concentration se dissipe, hélas! si vite. Vingt cavaliers et leurs dames, pris d'étourdissements,—succombant, même, si tu y tiens!—soit! Et après? Va, ce serait d'une aussi impratique folie que le projet d'inflamber les tuyaux de gaz ou de miner les catacombes. Tu es dans l'âge des illusions...

—Papa! papa! figure-toi qu'en passant au lavage alcalin (cela coûte quarante centimes) deux mètres cubes de simple sciure de bois, celle-ci, une fois bien séchée, peut être transportée, en sac, dans une mansarde. Là, traitée en quelques minutes par un azoteux (cela s'obtient avec cent sous d'eau-forte de chez l'épicier), puis laissée en contact avec une mèche lente que l'on a soin d'allumer avant de s'en aller, tranquillement, la clef dans sa poche... brrroum! c'est la maison et ses deux voisines s'éboulant sur au moins quatre-vingts bourgeois, tu sais! et avec le fracas de trois pièces de canon!

—Peuh! répliquait l'anarchiste en hochant la tête,—et après, mon amour? On payerait cher, très cher, ce trop de bruit pour peu de chose. Vois-tu, ce n'est pas quatre-vingts bourgeois, c'est TOUS LES BOURGEOIS qu'il s'agirait de trouver le moyen d'exterminer.

—Mais, papa, gros comme une aubergine (600 grammes) de gélatine de Lewin, cela vous envoie un quartier de grès du poids de sept quintaux (3,500 livres) rouler comme une balle de ouate à plus de cent mètres. Cette aubergine-là ne coûte, à Anvers, qu'un franc cinquante! Rien, même! puisque, partout, les carriers et les porions, qui en ont les poches farcies, se comptent par vingtaines de milliers! Il en passe, par jour, et rien qu'en Belgique, de 30,000 à 40,000 tonnes, sur les fleuves. Quant aux amorces, nos frères des grandes capsuleries des mines, où cela circule par boîtes, nous en feraient bien cadeau. D'ailleurs, le fulminate de mercure, n'éclatant jamais dans du bois, pourrait être expédié, soit pur, soit camphré ou nitraté...

—Ta! ta! ta! répondait, avec émotion l'anarchiste: tu oublies, enfant, dans ton innocence naïve, qu'en deux heures, des lois d'exception seraient votées, qu'on se trouverait traqués par l'état de siège, écrasés, à mille mètres, par des feux de batteries et de bataillons, exterminés, comme des rats, par les tribunaux sommaires! Sans compter que, ces troubles refroidissant toujours le commerce, ceux qui survivent crèvent encore davantage de faim la semaine suivante. Endors-toi. Toutes ces choses et cent autres sont archi-connues, et je serais hué si je venais les offrir à nos comités supérieurs. Revenus du cercle des fantaisies, ils sont bien décidés à n'admettre, cette fois, qu'un engin... qui contiendrait, à volonté, le Tremblement de terre.

Ainsi les soirées, ces derniers temps, s'écoulaient, en entretiens paisibles, chez quelques milliers de ménages peu fortunés, en notre capitale.

Si bien qu'une cotisation de vingt-cinq centimes par tête (je cite les termes d'un rapport officiel) fut votée, il y a plus de six semaines, en un comité de mécontents, pour qu'une rente de vingt-cinq à trente francs par jour, allouée à trois ou quatre élus,—triés parmi les plus diserts,—permît à ces derniers, toutes autres occupations quittées, de se consacrer, sans trêve, à «découvrir, fabriquer, apprendre à manier, enfin, les plus destructifs, les plus brisants et les moins coûteux d'entre les mélanges explosifs le plus à la portée de tous».

Environ cinq semaines après,—voici, à peine, huit jours,—une conception, cette fois presque sérieuse et même assez grave, chuchotée d'abord entre groupes et avec stupeur, puis faisant traînée de poudre ici et au loin, fut notifiée à qui de droit. Aujourd'hui les anarchistes ne se cachent même plus pour en parler.—Cette triste découverte est due à l'imbécillité de plusieurs journaux, qui ont ébruité, en termes scientifiques, il y a trois ans déjà, la presque totalité de ce secret meurtrier. À présent, l'engin, qui mérite attention, est divulgué, c'est-à-dire mis à la discrétion de la foule.—Voici, en résumé, ce que dit l'ennemi:

«Pour la modique somme de deux francs cinquante, tout individu, ayant acquis deux ingrédients débités chez l'épicier, peut, désormais, à l'aide d'un engin spécial des plus simples, et qui ne fait pas de bruit, envoyer ces deux ingrédients se mêler, à quatre-vingts mètres, sur tel point visé.—Or, châteaux, pâtés de maisons, casernes et palais, sous le choc de ce mélange subit, sont écrasés, avec leurs habitants, d'un seul coup, à peu près en un huitième de seconde.—Cet engin peut être confectionné en deux heures, partout, et il est invisible dans l'air. On ne saurait constater par aucune preuve qui peut l'avoir lancé. C'est la Torpille aérienne.»

Nous allons démontrer qu'il entre, au moins, six ou sept dixièmes d'exagération dans la prétendue puissance du fléau international.

II
CE QUE PEUVENT UN LITRE D'EAU-FORTE,
UNE LIVRE DE LIMAILLE DE CUIVRE ROUGE
ET UN LITRE D'ESSENCE MINÉRALE.

En ce temps-là, les hommes, aussi, plantaient et bâtissaient, allaient et venaient, épousaient des femmes et en donnaient en mariage; ils vendaient et achetaient,—et le Déluge est venu.

Évangiles.

Voyons. Examinons.

Il ne s'agit pas, ici, de rénover la fable ressassée de l'autruche qui, fermant les yeux obstinément pour ne pas voir le danger, s'imagine, dit-on, que, grâce à cette ingénieuse mesure, le danger ne la voit pas non plus.

Voici, d'abord, en substance, le projet de complot qui a réuni le plus de suffrages:

«Trente (c'est le chiffre fixé) de ces douteux artisans sans métier précis, aptes à toutes besognes, sont secrètement nommés, après enquête et entre des milliers d'autres, par les chefs de l'Internationale, à Paris. Se connaissent-ils? Non. Savent-ils ce que l'on attend d'eux? Non, certes. À peine en auront-ils conscience dix minutes avant l'instant décisif. Par ainsi, nul risque, chez eux, après boire, de telle inquiétante allusion,—d'un mot trouble et menaçant, divulgué par une fille,—nulle traîtrise possible. Bref, ils ignorent, et on les a sous la main.

«Ils se trouvent même toujours à leur poste, sans le savoir; car les voici bientôt logés, aux frais de la caisse commune, en trente de ces hautes mansardes, distantes chacune,—comme par hasard,—d'environ soixante-dix à quatre-vingts mètres des principaux édifices, foyers administratifs de l'autorité légale: par exemple, la Préfecture de police, l'Élysée, les ministères de l'Intérieur, des Postes et Télégraphes, et de la Guerre; l'Usine centrale du gaz, les poudrières, la Banque de France, les palais du Sénat et du Corps-Législatif, la Poste, la Bourse, l'Hôtel de Ville, etc.»

(L'on verra, bientôt, de quel acte de subtile mais heureusement inexécutable scélératesse l'École militaire et les cinq grandes casernes de l'armée de Paris seraient menacées.)

«Durant les jours d'attente, ils est indirectement procuré à chacun de ces trente préférés un petit travail qui les occupe et leur crée, autour d'eux, un vague renom d'assez braves gens. Un lit, une commode, un placard, une table, deux chaises, un seau d'étain et quelques ustensiles, voilà leur installation.

«Le matin du dies illa, chacun d'eux, étant seul, reçoit en main l'avis suivant, lesté d'une pièce d'or, de la part des Grands-Amis:

«Frère, au reçu de cette lettre (sur laquelle sois muet pour tous, dans les hasards de toutes rencontres), prends ton panier à provisions, descends et va, comme d'habitude, acheter le nécessaire de tes deux repas. En revenant, tu te muniras, chez un épicier, d'un litre d'eau-forte du commerce «pour nettoyer» et, chez un autre, d'un litre de pétrole léger «pour ta lampe». Cela fait, rentre—et qu'un quart d'heure après tu aies déjeuné, sobrement. À telle heure de l'après-midi, tu reçois la visite de l'un des nôtres: il a demandé le nom de quelqu'un de tes voisins. Il connaît ta porte—et te remet une longue et très légère caisse de bois blanc, de forme ronde et enveloppée d'une serge.

«Elle contient:

«1o 120 petites billes creuses, en verre, rangées, par trentaines, en quatre carrés bien clos, dûment ouatés et cartonnés, en leurs 120 petites cases. Ces billes sont percées, toutes, comme au poinçon, d'une minuscule ouverture qui permet de les emplir d'un liquide, à l'aide de deux minces compte-gouttes qui les avoisinent.

«2o Un flacon de pâte forte,—sorte d'enduit de cire, de sable et de gomme, se séchant à l'instant dans l'eau,—pour les boucher, une fois remplies.

«3o Un sachet, contenant des copeaux et de la limaille de cuivre rouge.

«4o Un de ces petits tubes de verre, ayant forme d'un carré dont la quatrième ligne serait coupée.

«5o Deux grandes carafes et leurs larges bouchons de liège, forés, à leur centre, d'un trou mesuré juste pour enserrer, chacun, l'un des deux bouts du précédent tube de verre.

«6o Six cannes de verre trempé, creuses, à bouts l'un plein, l'autre ouvert, de 1m,25 de longueur: leur diamètre, excédant de 2 millimètres celui des billes, chacune de celles-ci pourrait y être glissée à l'aise. Ces cannes sont fixées, en des anneaux de cuir, contre une paroi de la caisse.—Tous les autres objets sont aussi fixés ou emballés de manière à ce qu'un heurt ne puisse les briser facilement, ni les choquer les uns contre les autres.

«Te voici bien seul chez toi. Tu t'enfermes; tu ôtes la clef et tu voiles le trou de la serrure. À présent, tu n'ouvriras plus qu'aux sept coups d'ongle de notre envoyé,—qui t'arrivera vers neuf heures et demie. Et passe tes chaussons de laine pour marcher sans bruit.»

Ici, nous prenons sur nous d'interrompre.

Rien qu'à cet énoncé, l'on peut deviner qu'il doit être ici question d'une simple panclastite[2] à l'hypoazotide. Si, en effet, nous traduisons en langue exacte ce menaçant verbiage, il ne signifiera pas autre chose que ceci:

L'eau-forte «de chez l'épicier» n'est qu'une ironie: l'eau-forte s'appelant, en réalité, de l'acide nitrique—ou azotique.

En se combinant, le cuivre et l'acide produisent des vapeurs qui, recueillies et à peu près solubles dans l'eau, transmuent cette eau en peroxyde d'azote, autrement dit en acide hypoazotique.

Or, la propriété de l'acide hypoazotique mis en relation, par un choc subit et inflammant, avec le pétrole léger ou telle autre essence de pétrole, est de se comporter comme les poudres brisantes les plus violentes, de se décomposer, en un mot, avec une détonation très forte;—et de projeter puissamment les obstacles qui s'opposent à l'expansion totale des énormes volumes de gaz qu'engendre son explosion.

L'on peut même ajouter que cette panclastite,—qui est, ce nous semble, quelque chose comme celle inventée par M. Turpin,—serait supérieure en puissance, et de beaucoup même, à la nitroglycérine pure.

En effet, voici la formule de décomposition de la nitroglycérine pure—au moment, enfin, de son explosion[3]:

C6H2(Az O5HO)3 = 6CO2 + 2HO + 3HO + 3Az + 0  
En poids, 227 = 132 + 18 + 27 + 42 + 8 = 227
En volumes,   12v + 4v + 6v + 6v + 1v = 29 vol.
En chaleur, 6×6 + 8000 + 2×1×34.500 + 0 + 0 + M

M désignant la chaleur latente de décomposition de la nitroglycérine, chaleur que nous estimerons égale à 60,000 calories par équivalent,—bien que ce chiffre nous paraisse trop fort,—v désignant l'unité de volume et représentant 5 litres 58 (volume ramené, bien entendu, à 0° et à la pression atmosphérique si le gramme est adopté pour unité de poids)[4],—100 parties de nitroglycérine pure donneront, par conséquent:

Volumes: 12,77 à 0° et 760mm de pression;
Calories: 184,000, environ.

Or, théoriquement, une panclastite, produite par le peroxyde d'azote et un benzol (ou, à peu près, toute essence minérale), mais calculée de façon à brûler le carbone en oxyde, donnerait:

  2C4H8 + 11 AzO4 = 28 CO + 16HO + 11 Az  
En poids: 184 + 506 = 392 + 144 + 154 = 690
En volumes   56 + 32 + 22 = 110
En calories 28×6×5,600 + 16×1×34,500 + 00 = 1.492,800

100 parties de cette panclastite donneraient donc:

Volumes: 15,94, soit 26 0/0 en plus que la nitroglycérine
Calories: 216,000, soit 17 0/0 en plus que la nitroglycérine

C'est donc bien cela que signifient les ironies de «chez l'épicier»:—pas autre chose. Eh bien, ne discutons pas. En admettant qu'avec les éléments dont il est question dans la menace, on puisse obtenir des expressions à peu près analogues, d'après de certains dosages, voyons comment toute cette verroterie pourra projeter, sans péril pour celui qui l'expédie, un explosif de cette nature[5].

III
LE CHARGEMENT DES BOULES DE VERRE

«Car il n'y a rien de caché qui ne se découvre, ni rien de secret qui ne se révèle: aussi ce que vous avez dit dans les ténèbres sera répété au grand jour.»

Évangile selon saint Luc, XII, 2 et 8.

Voici (condensé dans le moins obscur français qu'il nous est possible d'écrire) le texte des instructions précisées par les ingénieurs anarchistes, dans les Cours d'explosifs qui se tiennent, en ce moment, à Paris et ailleurs.

Nous supposons, logiquement, que ces instructions continuent cette même circulaire que nous avons interrompue.

«Remplis d'eau l'une des carafes;—jette dans l'autre toute la cuivrerie du sachet et verse dessus le litre d'eau-forte.

«Les ayant posées, l'une contre l'autre, sur la table, et bouchées, enfonce doucement, par les angles—et bien d'ensemble—dans le trou central de chaque bouchon, les deux bouts du tube de verre, jusqu'à ce qu'ils plongent chacun d'eux en son liquide.

«Bientôt des vapeurs brun rouge circulent à l'intérieur de la triple ligne transparente du tube; elles viennent pénétrer et foncer l'eau de la première carafe: en moins d'une heure cette eau, saturée de ces vapeurs, est devenue couleur d'ocre.

«Alors tu enlèves bouchons et tube, et les déposes, ainsi que la carafe d'eau-forte, au fond de ton seau d'étain.

«Là, tu les immerges d'eau fraîche; puis, ayant bien ajusté le couvercle sur le seau, tu le relègues dans un coin.

«L'autre carafe, pleine de l'eau brunie, est demeurée sur la table.

«Il s'agit, maintenant, de remplir de ce liquide soixante (c'est-à-dire la moitié) de tes boules de verre.

«Écoute le seul parfait moyen d'y arriver vite, pour le mieux et sans l'ombre d'un danger: mais dis-toi bien qu'il te suffirait d'en omettre ou transposer un détail pour encourir une catastrophe dont tu ne saurais te faire MÊME UNE IDÉE,—et dont la terrible durée n'excéderait cependant pas celle d'un clin d'œil.

«Tout d'abord: qu'au moment où, pour procéder à l'opération susdite, tu t'assois devant la table, les objets suivants—que tu as chez toi—s'y trouvent disposés dans l'ordre que voici:

«1o Devant toi, une assiette creuse et un verre;—auprès du verre la carafe d'eau brunie.

«2o À ta droite, à côté de l'assiette, l'un des compte-gouttes, puis l'une des boîtes de pâte-forte.

«3o À ta gauche, les deux premiers carrés de carton contenant chacun trente boules.

«4o Sur une chaise, à côté de la tienne, aussi à gauche, tu as placé tout bonnement ta cuvette à moitié pleine d'eau.

«Tu t'assois donc. Tu commences par verser de l'eau brunie dans le verre jusqu'aux trois quarts. Cela fait, tu saisis une première boule entre deux doigts de ta main gauche et la tiens au-dessus de l'assiette.

«Tu prends, de la main droite, le compte-gouttes et en trempes la pointe dans le verre. Elle y aspire (d'une pression de ton pouce sur la capuce de caoutchouc du compte-gouttes) juste la quantité de liquide nécessaire pour remplir la bille. Tu introduis donc la fine extrémité de cet instrument dans le trou capillaire de la bille,—et voici que, d'une seconde pression, graduée à cause de l'air qui se trouve dans cette bille, celle-ci s'est remplie.

«Tu reposes le compte-gouttes à sa place, et prends le couteau: du bout de la lame tu enlèves une très petite parcelle de pâte-forte, dont tu enduis et bouches l'ouverture de la bille. Cela fait, tu plonges celle-ci dans la cuvette, auprès de toi, ce qui durcit, à l'instant même, l'enduit. Vérifie le bon bouchage avant que soit ainsi lavé l'extérieur de la bille, au cas où quelque goutte aurait débordé.

«Ainsi de suite, jusqu'à la trentième.

«Alors tu retires, l'une après l'autre, de l'eau, les trente petites boules pleines, et tu les poses, au fur et à mesure, chacune en un casier de son carré, dont la ouate suffit à les sécher assez vite.

«Puis, tu attaques le second carré de billes vides,—les trente autres—et tu recommences.—Celui-ci, rempli à son tour, tu te lèves et vas déposer, sur une planche libre de ton placard, ces deux boîtes de boules brunes.

«Il s'agit, à présent, de faire disparaître d'autour de toi toute trace d'eau-forte.

«Tu regardes, sur ton palier, s'il ne circule personne:—tu jettes toute ta verrerie, pêle-mêle, dans le seau—et, l'ayant porté sous la fontaine, tu laisses couler le jet, bien à toute force, là-dessus durant cinq minutes,—Au bout de ce temps, le tout est redevenu clair. Tu rentres, tu essuies, tu places tout cela dans ton panier à provisions et le poses n'importe où.

«Attention!... La table une fois bien essuyée, et aussi tes mains, il te reste, pour toute besogne, à remplir les soixante dernières boules de verre, mais, cette fois, avec ton litre de pétrole léger. Pour cela, tu procèdes exactement comme tu viens de le faire, mais en n'employant, pour cette seconde opération, AUCUN des objets qui ont servi pour la première: c'est pourquoi tu en as le double.

«Cette fois, tu ne dois remplir les boules qu'aux deux tiers à peu près.

«Là: c'est fait.—Va placer tes deux nouveaux carrés de billes blondes dans l'endroit le plus éloigné des brunes. Étends, dans le panier, sur les deux essuie-mains, le reste des objets qui t'ont servi, moins l'une des boîtes de pâte: et repose-le dans son coin.

«Le soir est venu. Tu peux allumer ta lampe—et dîner paisiblement.

«Après le repas, et pour charmer tes loisirs, ôte, doucement, les six cannes de verre de leurs annelets de cuir et dispose-les, avec précaution, l'une contre l'autre, sur ton lit resté défait. Tu peux, à présent, briser le frêle bois blanc de la longue boîte ouatée et la brûler par petites flambées.

«La voilà disparue. Bien. Neuf heures sonnent. Éteins le feu: c'est utile. Ouvre, tout grand, le vasistas de ta mansarde: il faut qu'il fasse froid chez toi.—Quelle brume, quel brouillard, au dehors! Les journaux d'hier l'avaient prédit, à l'article Température probable. Cependant, tu entends, au loin, sur la place de l'Hôtel de Ville, en face de ta maison, des voitures, des murmures de foule,—car c'est une nuit de bal et de fête!

«Mais neuf heures et demie sonnent: on gratte sept fois à la porte. Tu ouvres. C'est notre envoyé.»