«Il eût donc été juste que Dieu condamnât l'Homme au Bonheur?
Une des réponses de la Théologie romaine à l'objection contre la Tache-originelle.
Une aube orientale rougissait les granitiques sculptures, au fronton de l'Official, à Tolède—et, entre toutes, le Chien-qui-porte-une-torche-enflammée-dans-sa-gueule, armoiries du Saint-Office.
Deux figuiers épais ombrageaient le portail de bronze: au delà du seuil, de quadri-latérales marches de pierre exsurgeaient des entrailles du palais,—enchevêtrement de profondeurs calculées sur de subtiles déviations du sens de la montée et de la descente.—Ces spirales se perdaient, les unes dans les salles de conseil, les cellules des inquisiteurs, la chapelle secrète, les cent soixante-deux cachots, le verger même et le dortoir des familiers;—les autres, en de longs corridors, froids et interminables, vers divers retraits...—des réfectoires, la bibliothèque.
En l'une de ces chambres,—dont le riche ameublement, les tentures cordouanes, les arbustes, les vitraux ensoleillés, les tableaux, tranchaient sur la nudité des autres séjours,—se tenait debout, cette aurore-là, les pieds nus sur des sandales, au centre de la rosace d'un tapis byzantin, les mains jointes, les vastes yeux fixes, un maigre vieillard, de taille géante, vêtu de la simarre blanche à croix rouge, le long manteau noir aux épaules, la barrette noire sur le crâne, le chapelet de fer à la ceinture. Il paraissait avoir passé quatre-vingts ans. Blafard, brisé de macérations, saignant, sans doute, sous le cilice invisible qu'il ne quittait jamais, il considérait une alcôve où se trouvait, drapé et festonné de guirlandes, un lit opulent et moelleux. Cet homme avait nom Tomas de Torquemada.
Autour de lui, dans l'immense palais, un effrayant silence tombait des voûtes, silence formé des mille souffles sonores de l'air que les pierres ne cessent de glacer.
Soudain le Grand-Inquisiteur d'Espagne tira l'anneau d'un timbre que l'on n'entendit pas sonner. Un monstrueux bloc de granit, avec sa tenture, tourna dans l'épaisse muraille. Trois familiers, cagoules baissées, apparurent—sautant hors d'un étroit escalier creusé dans la nuit,—et le bloc se referma. Ceci dura deux secondes, un éclair! Mais ces deux secondes avaient suffi pour qu'une lueur rouge, réfractée par quelque souterraine salle, éclairât la chambre! et qu'une terrible, une confuse rafale de cris si déchirants, si aigus, si affreux,—qu'on ne pouvait distinguer ni pressentir l'âge ou le sexe des voix qui les hurlaient,—passât dans l'entrebâillement de cette porte, comme une lointaine bouffée d'enfer.
Puis, le morne silence, les souffles froids, et, dans les corridors, les angles de soleil sur les dalles solitaires qu'à peine heurtait, par intervalles, le claquement d'une sandale d'inquisiteur.
Torquemada prononça quelques mots à voix basse.
L'un des familiers sortit, et, peu d'instants après, entrèrent, devant lui, deux beaux adolescents, presque enfants encore, un jeune homme et une jeune fille,—dix-huit ans, seize ans, sans doute. La distinction de leurs visages, de leurs personnes, attestait une haute race, et leurs habits—de la plus noble élégance, éteinte et somptueuse—indiquaient le rang élevé qu'occupaient leurs maisons. L'on eût dit le couple de Vérone transporté à Tolède: Roméo et Juliette!... Avec leur sourire d'innocence étonnée,—et un peu roses de se trouver ensemble, déjà,—tous deux regardaient le saint vieillard.
—«Doux et chers enfants», dit, en leur imposant les mains, Tomas de Torquemada,—«vous vous aimiez depuis près d'une année (ce qui est longtemps à votre âge), et d'un amour si chaste, si profond, que tremblants, l'un devant l'autre, et les yeux baissés à l'église, vous n'osiez vous le dire. C'est pourquoi, le sachant, je vous ai fait venir ce matin, pour vous unir en mariage, ce qui est accompli. Vos sages et puissantes familles sont prévenues que vous êtes deux époux et le palais où vous êtes attendus est préparé pour le festin de vos noces. Vous y serez bientôt, et vous irez vivre, à votre rang, entourés plus tard, sans doute, de beaux enfants, fleur de la chrétienté.
«Ah! vous faites bien de vous aimer, jeunes cœurs d'élection! Moi aussi, je connais l'amour, ses effusions, ses pleurs, ses anxiétés, ses tremblements célestes! C'est d'amour que mon cœur se consume, car l'amour, c'est la loi de la vie! c'est le sceau de la sainteté. Si donc j'ai pris sur moi de vous unir, c'est afin que l'essence même de l'amour, qui est le bon Dieu seul, ne fût pas troublée, en vous, par les trop charnelles convoitises, par les concupiscences, hélas! que de trop longs retards dans la légitime possession l'un de l'autre entre les fiancés peuvent allumer en leurs sens. Vos prières allaient en devenir distraites! La fixité de vos songeries allait obscurcir votre pureté natale! Vous êtes deux anges qui, pour se souvenir de ce qui est RÉEL en votre amour, aviez soif, déjà, de l'apaiser, de l'émousser, d'en épuiser les délices!
Ainsi soit-il!—Vous êtes ici dans la Chambre du Bonheur: vous y passerez seulement vos premières heures conjugales, puis me bénissant, je l'espère, de vous avoir ainsi rendus à vous-mêmes, c'est-à-dire à Dieu, vous retournerez, dis-je, vivre de la vie des humains, au rang que Dieu vous assigna.»
Sur un coup d'œil du Grand-Inquisiteur, les familiers, rapidement, dévêtirent le couple charmant, dont la stupeur—un peu ravie—n'opposait aucune résistance. Les ayant placés vis-à-vis l'un de l'autre, comme deux juvéniles statues, ils les enveloppèrent très vite l'un contre l'autre de larges rubans de cuir parfumé qu'ils serrèrent doucement, puis les transportèrent, étendus, appliqués cœur auprès du cœur et lèvres sur lèvres,—bien assujettis ainsi,—sur la couche nuptiale, en cette étreinte qu'immobilisaient subtilement leurs entraves. L'instant d'après, ils étaient laissés seuls, à leur intense joie—qui ne tarda pas à dominer leur trouble—et si grandes furent alors les délices qu'ils goûtèrent, qu'entre d'éperdus baisers ils se disaient tout bas:
—Oh! si cela pouvait durer l'éternité!...
Mais rien ici-bas, n'est éternel,—et leur douce étreinte, hélas! ne dura que quarante-huit heures.
Alors des familiers entrèrent, ouvrirent toutes larges les fenêtres sur l'air pur des jardins: les liens des deux amants furent enlevés,—un bain, qui leur était indispensable, les ranima, chacun dans une cellule voisine.—Une fois rhabillés, comme ils chancelaient, livides, muets, graves et les yeux hagards, Torquemada parut et l'austère vieillard, en leur donnant une suprême accolade, leur dit à l'oreille:
—Maintenant, mes enfants, que vous avez passé par la dure épreuve du Bonheur, je vous rends à la vie et à votre amour, car je crois que vos prières au bon Dieu seront désormais moins distraites que par le passé.
Une escorte les reconduisit donc à leur palais tout en fête: on les attendait; ce furent des rumeurs de joie!...
Seulement, pendant le festin de noces, tous les nobles convives remarquèrent, non sans étonnement, entre les deux époux, une sorte de gêne guindée, d'assez brèves paroles, des regards qui se détournaient, et de froids sourires.
Ils vécurent, presque séparés, dans leurs appartements personnels et moururent sans postérité,—car, s'il faut tout dire, ils ne s'embrassèrent jamais plus—de peur... DE PEUR QUE CELA NE RECOMMENÇAT!
À MONSIEUR JORIS KARL HUYSMANS
Diverses correspondances de l'étranger, publiées récemment dans les journaux parisiens, donnent à entendre que les enfants vendus en Angleterre pour y subir toutes flétrissures finissent, de rebuts en rebuts, par se perdre en des spirales d'infamie et de misère si sombres que l'œil ne saurait se résoudre à les y suivre.
Or, si l'on en croit des bruits qui circulent à Londres, il paraîtrait que tel n'est MÊME pas le sort de plusieurs de ces pauvres petits êtres et que, sous peu de temps (si des influences marquantes n'étouffent pas un tardif cri de justice), certains rapports inattendus menacent d'éclairer d'une lueur d'horreur toute nouvelle l'ensemble des faits acquis à la vérité déjà par les cinq attestations du Comité supérieur d'enquête. Peut-être allons-nous apprendre, cette fois, jusqu'à quel degré d'atrocité compassée peuvent se porter, dénaturés par les excès, non seulement un grand nombre d'hystériques vieillards, mais une partie de la jeunesse actuelle d'outre-Manche.
La Pall Mall Gazette se réserve, sans doute, après de très secrètes recherches, les révélations PRÉCISES dont nous ne pouvons encore prendre l'initiative. Nous nous décidons cependant à publier aujourd'hui—afin de laisser simplement pressentir au public l'esprit de ces révélations plus ou moins prochaines—un certain entretien que nous eûmes, vers la fin du printemps de cette année même (c'est-à-dire quelques semaines avant le bruit provoqué par les scandales de Londres) avec deux jeunes et célèbres littérateurs anglais, alors qu'un soir, aux Champs-Élysées, nous eûmes l'agrément de les rencontrer.
Les nommer serait une inconvenance qu'il ne faudrait pas trop nous défier, toutefois, de commettre.
La coïncidence, entre ce qu'ils nous déclarèrent ce soir-là, sur le ton de causerie le plus naturel du monde, avec les récits, avérés aujourd'hui, de la Pall Mall Gazette, nous fait un devoir de porter à la connaissance du lecteur le tout spécial excédent d'affirmations inquiétantes qu'ils émirent en cette conversation.
Comme l'un et l'autre se répandaient en doléances bizarres sur la «frivolité» des vices de notre décadence:
—Oh! répondis-je, on sait que les étrangers ont coutume d'affecter, en France, une austérité de mœurs qui leur permet de traiter Paris de Babylone, de Gomorrhe et de Capoue, en profitant, tout bas, de cette même licence qu'ils condamnent si haut.
—C'est la qualité de votre libertinage que dédaignent quelques étrangers! répliqua l'un de ces gentlemen; et ce n'est que par curiosité qu'un Anglais sérieux effleure, en passant, vos trop futiles plaisirs. Les nôtres, chez nous, sont, vraiment, d'un confort supérieur.—Tenez:
Et, à grands traits, ils se mirent l'un après l'autre à nous esquisser cette organisation, si connue aujourd'hui, de la Traite des vierges: cette exportation, par jour, d'une moyenne de trente à cinquante enfants de huit à treize ans, cette mise en coupe réglée de toute virginité, de toute pudeur humaine. Ils s'étendirent en savantes variations sur le viol et sur les moyens dont on se sert, là-bas, pour l'accomplir commodément, soit en certaines demeures de Londres, soit en certains vieux châteaux anglais perdus dans les brumes. Chambres matelassées, oubliettes perfectionnées, anesthésiques et voitures de sûreté défilèrent sur leurs langues avec une verve sinistre qui eût confondu Ann Radcliffe. C'était par milliers et par milliers qu'ils évoquaient les victimes de l'hypocrite lubricité de leurs compatriotes, et, chose étrange! ce n'était que cette hypocrisie qui paraissait les indigner.
—Bah! répondis-je, un peu surpris,—voilà bien les poètes! Ces abus se passent à Londres comme à Pétersbourg, à New-York, à Vienne, ici même, et dans toutes les grandes villes. C'est le droit du seigneur, demeurant toujours le même et se monnayant, à présent, en droit du patron sur «ses petites ouvrières», du propriétaire sur ses bonnes, du passant sur les affamées. C'est le Progrès. La faim, l'isolement, les mauvais traitements de la famille, la paresse, le pavé, les guenilles, l'exemple, l'idée d'un bien-être, d'une sorte d'âcre vengeance sont partout des moyens qui dispensent les libertins d'employer la force.
Ceci est éternel, et les chiffres fournis par les statistiques européennes sont tels qu'il sera difficile d'y remédier de longtemps. Paris, je vous assure, n'a que faire de chambres matelassées et personne, même, ne trouve nécessaire de prier un orgue de Barbarie de jouer sous les fenêtres, comme dans Fualdès, pendant l'instant psychologique, attendu que les Parisiennes ne jettent pas les hauts cris pour si peu. Elles s'en vont, leur salaire en poche, en chantonnant Il bacio, les Cerises ou Tant pis pour elle! et tout est dit.—Je ne vois donc pas pourquoi vous reprochez à Paris les facilités qu'il offre, au contraire, à vos assouvissements.
L'un de mes interlocuteurs, avec un sourire pâle et fatigué, secoua la tête:
—À Paris, les jeunes filles, les enfants ne crient pas, dites-vous?... Eh! c'est là, justement, ce que plusieurs connaisseurs, et nous, entre autres, nous leur reprochons!... Voilà bien les Français avec leurs sens d'oiseaux! Pour quelques innocentes privautés, quelques jeux d'enfants, quelques faveurs banales, les voilà se croyant des princes de la Débauche! En vérité, nous sommes plus... sérieux.
—Ah? répondis-je.
Après un moment de silence:
—Au fond,—continua tranquillement celui des deux promeneurs qui venait de parler,—pour connaître et comprendre les préférences passionnelles d'un peuple, la nature, enfin, des sens dont son organisme, en général, est pénétré, je dis qu'il n'est pas inutile de méditer, d'approfondir les impressions dominantes que laissent dans l'esprit, à cet égard, les œuvres de son exprimeur favori, de son Poète national. Ce que «chante», en effet, celui-ci, les autres l'accomplissent—ou rêvent de l'accomplir.
Voyons: en France, vous avez votre Victor Hugo, par exemple, dont les œuvres crèvent de santé, de morale convenue et de solennelles vieilleries: tous le lisent. Donc, la dominante des préférences sensuelles de la majorité des Français est exprimée en ses ouvrages, et la simplicité, toute primitive, de vos joies libertines en fait foi.
Nous... c'est autre chose. Notre poète vraiment national est Algernon Charles Swinburne, dont le génie ou le talent sont également hors ligne: les éditions de ses œuvres se succèdent et s'épuisent, tous les ans, par vingt et trente mille volumes. Il est, on peut le dire, sous tous les yeux, en Angleterre. Donc, la dominante de ce qu'il exprime, en ses rêves sensuels, correspond le mieux à celle des sens de la majorité des Anglais.
Mon raisonnement, croyez-le bien, est fort solide; et pour vous mieux laisser comprendre de quelle nature peuvent être, entre les voluptés défendues, celles que nous rêvons et préférons,—de quel genre sont les sens, enfin, de la majeure partie des tempéraments anglais,—je ne vois rien de mieux que de vous citer—en les prenant, au hasard, dans son œuvre (et entre cent mille, tous de la même nature d'impression)—que de vous citer, dis-je, tels ou tels passages d'entre les poèmes de Swinburne. Vous comprendrez, alors, à l'instant même, ce que nous regrettons de ne point trouver à Paris.
Voici donc un fragment pris, au hasard, encore une fois, de l'un de ses derniers poèmes, Anactoria. Celle qui parle est une jeune fille amoureuse; elle s'adresse à son amie, autre jeune fille de la même île.
Et mon interlocuteur me récita, d'une voix féline et caressante, le passage suivant, du grand poète anglais.
Traduction littérale:
«Je voudrais que mon amour te tuât: rassasiée de ta vie j'aspire à ta mort. Oh! trouver des moyens douloureux pour te tuer! des moyens intenses, des superflus de douleurs! te torturer amoureusement, laisser souffrir ta vie vacillante sur tes lèvres, extraire ton âme en des tortures trop douces pour tuer!
«Oh! que ne puis-je, mêlée à ton sang et fondue en toi, mourir de ta peine et de mon plaisir! Ne te châtierais-je pas d'une agonie raffinée? Ne saurais-je pas te faire souffrir dans la perfection, affecter de torturer tes pores sensibles, faire étinceler tes yeux de pleurs de sang et d'un éclat d'angoisse! frapper la douleur de la douleur comme on frappe la note de la note, saisir le médium du sanglot dans ta gorge, prendre tes membres vivants et en repétrir une lyre d'innombrables et impeccables agonies! Ne saurais-je pas te repaître de fièvre, de famine, de soif, convulser de spasmes de torture parfaits ta bouche parfaite, faire frissonner en toi la vie, l'y faire brûler à nouveau et arracher ton âme même à travers ta chair!
«Cruelle, dis-tu? Mais l'amour rend ceux qui l'aiment aussi savants que le Ciel et plus cruels que l'Enfer! Et moi, l'amour m'a rendue plus cruelle à ton égard que la mort à l'égard de l'homme. Fussé-je celui qui a créé toutes choses pour les détruire une à une, et si mes pas foulaient les étoiles et le soleil et les âmes des hommes comme ses pas les ont toujours foulées, Dieu sait que je pourrais être plus cruelle que Dieu.
«—Ah! plût aux dieux que mes lèvres, inharmonieuses, ne fussent que des lèvres collées aux charmes meurtris de ta blanche poitrine flagellée! qu'au lieu d'être nourries du lait céleste, elles le fussent du doux sang de tes douces petites blessures! Que ne puis-je les sentir avec ma langue, ces blessures! et goûter, depuis ton sein jusqu'à ta ceinture, leurs faibles gouttelettes! Que ne puis-je boire tes veines comme du vin et manger tes seins comme du miel!... Que ta chair n'est-elle ensevelie dans ma chair!»
—Ainsi, conclut-il, l'énorme, l'immense succès de ces vers dans toutes les classes de la société anglaise prouve—comprenez-le, de grâce!—que ces images sont les PRÉFÉRÉES de nos sens, de notre imagination, de notre tempérament national: en d'autres termes, c'est ainsi que nous... aimons, que nous comprenons principalement les plaisirs de l'amour, et par conséquent c'est ainsi que nous les RÉALISONS, quand notre fortune nous le permet.
—Hein? m'écriai-je.
—Mais, sans doute! acheva paisiblement le jeune gentleman: pourquoi pas? Ces milliers d'enfants et de toutes jeunes filles enlevés, achetés et exportés chez nous, servent, je vous l'atteste, à nous procurer le genre de délices voluptueuses dont parle notre poète national; nous épuisons, parfois, sur leurs personnes, la série des plus douloureux raffinements, faisant succéder aux tortures des tortures plus subtiles. Et si la mort survient, nous savons faire disparaître ces restes inconnus.
L'enivrant spectacle de leurs souffrances et de leur beauté nous procure des ravissements qui vous sont lettre close, et, lorsqu'on les a goûtés une fois, on ne se soucie plus de ces autres transports qui vous sont suffisants.
Si vous croyez que je plaisante, rapprochez, en esprit, de tous les vœux exprimés dans les vers nationaux de Swinburne, ces précautions que je viens de vous spécifier, ces chambres matelassées des châteaux perdus et des maisons un peu sombres de l'Angleterre (de celles où l'on ne pénètre pas sans de longs détours) et vous concevrez sans effort que ce n'est point, comme à Paris, pour étouffer des marivaudages, des enfantillages, des viols et des minauderies, que quelques-uns de nos vieux et blasés industriels ont fait ces frais de tapissiers. Ils mettent leur Swinburne en action, car ils sont pratiques et ils partagent de tout point l'avis du poète Carlyle, qui déclare «préférer désormais au poème écrit le poème agi».
—Le fait est, répondis-je après un moment de stupéfaction,—le fait est que vos compatriotes ne pourraient se procurer que bien difficilement à Paris et en France des joies de cet acabit: notre décadence en ferait bien vite une question de cour d'assises, et je ne trouve pas, s'il faut tout dire, qu'il y ait lieu de nous blâmer de notre infériorité à cet égard. D'ailleurs, l'Angleterre n'a pas le monopole de ce genre—d'amour. Aux yeux de quiconque a voyagé sur notre planète, ayant quelques notions d'Histoire ancienne, ces sortes d'excès sont de tradition à l'ordre du jour chez bien des peuples. En Perse, dans l'Inde, en Turquie d'Asie, en Russie, dans tout l'Orient et de nombreux parages de l'Amérique, ces tristes horreurs sont banales, sont dans les mœurs, au point que tel civilisé qui s'en choquerait ne se ferait même pas comprendre. Elles sont DANS LA NATURE HUMAINE, paraît-il, et, même ici, bon nombre de moralistes qui jetteraient, à ce sujet, feu et flammes laisseraient percer, à leur insu, dans leur style, on ne sait quelle jalousie de n'en avoir point tâté eux-mêmes quelque peu, faute de ressources suffisantes. Regrets qui formeraient le plus clair de leur indignation contre vos richards.
Mais une réflexion console de ces turpitudes maladives et révoltantes: c'est qu'au dire de la Science, qui le prouve, elles réussissent assez mal aux tempéraments de ceux qui s'y adonnent. Vos bons vieux millionnaires qui, pour quelques livres, s'offrent ainsi des plaisirs de césars, de radjahs et de sultans, se réveillent vite paralysés, épileptiques, ataxiques ou gâteux. Les griffes de la méningite les guettent et ils finissent, pour la plupart, à quatre pattes. Laissez-moi penser qu'ils sont en fort petit nombre et que chez vous comme ici, les gens riches se contentent de séduire les enfants sans les martyriser.
—Croyez-le... si cela vous est agréable, répliqua l'autre gentleman; mais ces voluptés ne nous semblent pas aussi révoltantes qu'elles vous le paraissent et je maintiens que Paris est en retard sur ce point. La seule chose qui m'irrite, chez les miens, à Londres, ce que je voudrais démasquer si j'en avais le loisir, c'est seulement, je vous le répète, la puritaine hypocrisie de ceux qui, là-bas, hurlent des shoking! pour un beau vers païen, puis s'en vont, à la sourdine, apaiser, en de très sombres et très étouffées retraites, leurs passions renouvelées de votre maréchal de Retz. Oui, ce n'est que leur manque de franchise qui me semble shoking! à moi; mes vers sont là pour le prouver. Bref, et pour conclure, ce que nous condamnons, ce n'est pas précisément le fond, mais la forme.
—Ah! par exemple, vous êtes surprenants ici, messieurs! m'écriai-je. Ne voyez-vous pas que toute sincérité mettrait ces monstres hors d'état de parvenir à leurs fins et que, par suite, leur hypocrisie est obligatoire? Ne voudriez-vous point qu'ils prissent leurs salaces ébats coram populo?... Il m'est doux de penser qu'alors ils seraient assommés comme des chiens peu dignes de ce nom.
—Tiens, c'est assez juste, en effet! me fut-il répondu.
—Messieurs, si réellement de tels cas d'hystérie odieuse se produisent, chez vous, avec la fréquence que vous dites, j'incline à déclarer qu'il faut les signaler à la vindicte des gens tolérables de l'Europe, et qu'alors la loi—si noblement présentée, pour la protection de l'enfance, par lord Salisbury—passera au Parlement, avec toute la rigueur des châtiments dont elle peut être sanctionnée.
Mes interlocuteurs se mirent à rire.
—Aucune loi ne changerait grand'chose au marché de chair humaine en question: celles qui se vendent ne savent pas ce qui les attend, ceux qu'on enlève ou que l'on achète l'ignorent également. Nos entremetteurs sont nombreux et rusés, les matrones sont fines... la loi serait tournée par mille précautions...
—Laissez donc! répondis-je tranquillement; on allègue ces choses-là par insouciance, la veille: mais le lendemain l'on s'aperçoit d'un changement... sensible.
Certes, rien n'est absolu sur la terre et les faux monnayeurs biaisent aussi, mais beaucoup moins, en vérité, qu'ils ne le feraient sans la loi qui les condamne, ferme, à perpétuité. Tenez! je vous affirme, moi, qu'un bon millier de caresses, distribuées par votre chat à neuf queues sur les reins de deux à trois cents des exécrables tourmenteurs d'enfants dont vous parlez,—accompagnés, pour leurs subalternes, de quelque dix années de labor pedestris (vous savez?)—dégoûteraient du métier bien vite les bourreaux des deux sexes qui vivent impunément, en Angleterre, de cette abjecte industrie—et que bon nombre de vos compatriotes hésiteraient, à l'avenir, à se choisir cette carrière.—J'ajouterai qu'à leur exception personne ne s'en porterait plus mal: au contraire.
Sur quoi, nous nous séparâmes.
Jusqu'à présent, j'avais traité, en mon for intérieur, d'exagérations ces confidences étranges; mais depuis le retentissement des scandales de Londres, renforcé des bruits récents touchant les atrocités occultes que la lubricité, s'affolant elle-même, exerce, paraît-il, en Angleterre, sur tant d'innocents et d'innocentes, j'avoue qu'en me rappelant cette courte causerie d'il y a six mois, je suis devenu un peu pensif.
À MONSIEUR CHARLES LAMOUREUX
Va devant toi! Et, si la terre que tu cherches n'est pas créée encore, Dieu fera jaillir pour toi des mondes du néant, afin de justifier ton audace.
Paroles d'Isabelle la Catholique à Christophe Colomb.
C'était un soir d'hiver, voici de cela quelque trente années. Un étranger de passage, un jeune artiste,—affamé, comme de raison,—sans ressources, abandonné «même de son chien», se trouvait perdu, dans Paris, en un taudis glacé de la rue Saint-Roch.
L'inexorable détresse harcelait, depuis de longs mois, ce bohème inconnu—jusqu'à le contraindre de prodiguer, par pluie ou verglas, à raison de deux francs l'heure, de réconfortantes leçons de solfège, la plupart du temps non payées. Il en était parvenu, même, à commettre, en vue de trois écus possibles, des «ouvertures ou préludes» pour folies-vaudevilles, que des impresarii de banlieue laissaient parfois grincer à leurs doubles quatuors devant des tréteaux quelconques. Le reste du temps, il goûtait la joie de s'entendre gratifier du titre de FOL par les passants éclairés qui l'approchaient:—d'aucuns, même, poussaient la condescendance jusqu'à lui donner du «ma vieille» et du «mon petit!»long comme le bras: ceux-là, c'étaient des gens équilibrés, c'est-à-dire doués de cette stérilité de bon goût qui, rehaussée d'une indurée suffisance, caractérise les personnes un peu trop exclusivement raisonnables.
Donc, cet attristé, que tant d'oisifs eussent déclaré mûr pour le suicide, était assis, ce soir-là, devant certain notable commerçant—qui, jambes croisées en face de lui, l'observait, avec une pitié sincère, aux lueurs d'une morne chandelle, en lui souriant d'un air familier.
Cet interlocuteur de hasard n'était autre (la destinée offre de ces contrastes) que l'un de nos Épiciers les plus en vue,—le plus sympathique, le plus éminent peut-être,—celui, enfin, dont le nom seul fait battre, aujourd'hui, d'une émulation légitime, tant de cœurs, en France. L'excellent homme avait, en effet, supplié longtemps son «ami» d'accepter (oh! sans phrases!) ces quelques menus liards qui, une fois reçus, confèrent—de l'assentiment de nous tous—au bon prêteur le droit d'en user sans façons avec celui qu'il ne rêvait d'obliger qu'à cette fin. Il s'agissait, pour le trop libéral millionnaire, en cette aventure, de cinquante-quatre beaux francs, avancés, sans garantie, en cinq fois, de peur de gaspillage artistique. Aussi, regardait-il désormais en camarade son débiteur, lequel, depuis lors, était devenu, aux yeux du Bienfaiteur, simplement un «drôle de corps!», pour me servir d'une heureuse expression bourgeoise.
Soudain, voici que, relevant la tête, l'Inconnu, fixant sur son «ami» de calmes prunelles, se prit à lui notifier, avec le plus grand sang-froid, les absurdités suivantes:
—Ô cinq fois sensible et serviable ami, qui suis-je, hélas! pour mériter ainsi, de ton cœur, l'évidente sympathie dont tu me combles? Un musicien! un crin-crin! le dernier des vivants! l'opprobre de la race humaine. Eh bien, en retour, laisse-moi t'offrir une franche confidence. Si tu daignes distraitement l'écouter, le sens de ce que je vais t'annoncer t'échappera fort probablement;—car nul n'entend, ici-bas, que ce qu'il peut RECONNAÎTRE,—et comme, en tant qu'intelligence, tu es un désert où le son même du tonnerre s'éteindrait dans la stérilité de l'espace, j'ai lieu de redouter, pour toi, du temps perdu. N'importe, je parlerai.
—Quels ingrats, tous ces artistes!... murmura, comme à part soi, le sévère industriel.
—Voici donc, ce nonobstant, reprit l'Ingrat, ce que je me propose d'accomplir d'ici peu d'années,—étant de ceux qui vivent jusqu'à l'Heure Divine...
(Ces deux derniers mots firent tressaillir, malgré lui, le négociant hors ligne: une vive inquiétude—hélas! elle ne devait point tarder à s'accroître—se peignit dans le coup d'œil méfiant dont il enveloppa, dès lors, son croque-notes favori.)
—Tu n'es pas sans ignorer, n'est-ce pas? continua l'Étranger, que des hommes ont paru, DANS MA PARTIE, qui s'appelaient Orphée, Tyrtée, Gluck, Beethoven, Weber, Sébastien Bach, Mozart, Pergolèse, Palestrina, Rossini, Hændel, Berlioz,—d'autres encore. Ces hommes, figure-toi, sont les révélateurs de la mystérieuse Harmonie à l'espèce humaine, qui, sans eux, privée même du million de vils singes dont la lucrative parodie les démarqua, en serait encore au gloussement.—Eh bien, mon «âme», à moi (ne te scandalise pas trop, cher frère, de cette expression démodée), mon «âme», disons-nous, rationnel camarade, est toute vibrante d'accents d'une magie NOUVELLE,—pressentie, seulement, par ces hommes,—et dont il se trouve que, seul, je puis proférer les musicales merveilles.
C'est pourquoi, tôt ou tard, l'Humanité fera pour moi—que l'on traite, à cette heure, d'insensé—ce qu'elle n'a jamais fait, en vérité, pour aucun de ces précurseurs.
Oui, les plus grands, les plus augustes, les plus puissants de notre race,—en plein siècle de lumières, pour me servir de ta suggestive expression, mon éternel ami,—seront fiers de réaliser, d'après mon désir, le rêve que je forme et que voici... (Efforce-toi, s'il se peut, de ne pas mettre le comble à tes libéralités en me prodiguant encore celle de ton inattention, et ton Ingrat va, selon son devoir, te distraire... presque pour ton argent. Je dis presque, attendu, je le sais, que ma vie même, sacrifiée pour la moindre de tes fantaisies, ne saurait m'acquitter, à tes yeux, de tous tes bienfaits.)
L'heure viendra, d'abord, où les rois, les empereurs victorieux de l'Occident, les princes et les ducs militaires, oublieront, au fort de leurs victoires, les vieux chants de guerre de leurs pays, pour ne célébrer ces mêmes victoires immenses et terribles (et ceci dans le cri fulgural de toutes les fanfares de leurs armées!...) QU'AVEC LES CRINCRINS DE MON INSANITÉ!... Toutes ces musiques n'exécuteront pas d'autres chants de gloire que mes ÉLUCUBRATIONS, à l'heure du triomphe! Ce premier «succès» obtenu, je prierai, quelques années après, ces princes, rois, ducs et vieux empereurs tout-puissants, de vouloir bien se déranger pour venir écouter l'une de mes plus nébuleuses PRODUCTIONS. Ils n'hésiteront pas à délaisser les soucis politiques du monde, à des heures solennelles, pour accourir, et au jour fixé, à mon rendez-vous. Et je les tasserai, par quarante degrés de chaleur, autour du parterre d'un Théâtre que j'aurai fait construire à ma guise, aussi bien à leurs frais qu'à ceux de mes amis et ennemis. Ces compassés exterminateurs écouteront, au dédain de toutes autres préoccupations, avec recueillement, pendant des trentaines d'heures,—quoi?... MA MUSIQUE.—Pour solder les constructeurs de l'édifice, je manderai des confins de la terre, du Japon et de l'Orient, de toutes les Russies et des deux Amériques, divers milliers d'auditeurs,—amis, ennemis, qu'importe!—Ils accourront, également, quittant, sans regrets, familles, foyers, patries, intérêts financiers—(FI-NAN-CIERS! entends-tu, digne, ineffable ami?),—bravant naufrages, dangers et distances, enfin, pour entendre aussi, pendant des centaines d'heures consécutives, au prix de quatre ou cinq cents francs leur stalle,—quoi?... MA MU-SIQUE.
Mon Théâtre, exclusif, s'élèvera, en Europe, sur quelque montagne dominant telle cité que mon caprice, tout en l'enrichissant à jamais, immortalisera!—Là, disons-nous, mes invités arriveront, au bruit des canons, des tambours furieux, aux triomphales sonneries des clairons, aux bondissements des cloches, aux flottements radieux des longues bannières. Et, à pied, en essuyant la sueur de leurs fronts, pêle-mêle, avec lesdites Altesses et Majestés, tous graviront fraternellement ma montagne.
Alors, comme j'aurai lieu de redouter que la furie de leur enthousiasme—qui sera sans exemple dans les fastes de notre espèce—ne nuise à l'intensité de l'impression qu'avant tout doit laisser MA MU-SIQUE, je pousserai l'impudence jusqu'à DÉFENDRE D'APPLAUDIR.
Et tous, par déférence pour CETTE musique, ne laisseront éclater qu'à la fin de l'Œuvre toute la plénitude de leur exaltation.—Bon nombre d'entre eux accepteront même d'être, au milieu de ma patrie, les représentants d'une nation vaincue par la mienne et saignante encore, et, au nom de l'Esprit humain, sourds aux toasts environnants portés contre leur pays, auront la magnanimité de m'acclamer! Les plus parfaits chanteurs, les plus grands exécutants,—si intéressés d'habitude, et pour cause,—oublieront, cette fois, tous engagements, lucres, feux et bénéfices, pour le seul honneur d'exprimer, gratuitement, quoi?—MA MU-SIQUE.
Et, chaque année, je recommencerai le miracle de cette fête étrange, qui se perpétuera même après ma mort comme une sorte de religieux pèlerinage. Et, chaque fois, après des centaines d'heures passées à mon théâtre, chacun s'en retournera dans son pays, l'âme agrandie et fortifiée par la seule audition de quoi?... de MA MU-SIQUE! Et, tous, au moment des adieux, ne projetteront QUE DE REVENIR L'ANNÉE SUIVANTE.
Et le plus mystérieux, c'est que, devant ces faits accomplis, personne, parmi les tiens, ne trouvera rien d'extraordinaire à tout cela.
Et enfin, lorsque ceux-là mêmes qui, de par le monde entier, haïront, de naissance, MA MUSIQUE, seront acculés jusqu'à se voir contraints de l'applaudir quand même, à peine de passer pour de simples niais malfaisants, c'est-à-dire d'être reconnus, je te dis et jure que MA MUSIQUE résistera même à leur fictive et déshonorante admiration: et qu'alors leur secrète rage, affolée, finira par élever cette musique à la hauteur d'un CAS DE GUERRE!! Car il faut que certains peuples ne puissent l'entendre.
Oui, mon cher consolateur, voilà le rêve que je réaliserai sous peu d'années, quand la seule exploitation de mon œuvre intellectuelle nourrira, physiquement, sur le globe, des milliers et des milliers d'individus.
Et, pour te dédommager d'avoir eu la complaisance d'en écouter—vainement, d'ailleurs—le prophétique projet, je vais te signer, sur-le-champ, pour peu que tu le souhaites, une excellente stalle que tu revendras cher, l'heure venue.
À ces incohérentes paroles, le trop sensible Industriel, qui avait écouté, jusque-là, bouche bée, se leva silencieusement, les yeux pleins de larmes. Car est-il rien de plus triste, même au regard froid du trafiquant, que le spectacle d'une intelligence «amie» sombrant dans la démence? Le généreux Mécène souffrait sincèrement—et c'est à peine si le sentiment de cette indiscutable suprématie qu'exercera toujours, espérons-le, le Sens commun riche sur la Pensée pauvre, calmait un peu, tout au fond de son être, l'amertume de sa consternation. Entre deux hoquets douloureux donc, il supplia son bohème de se mettre au lit. Voyant que sa suggestion n'était accueillie que par un doux sourire, il bondit, selon son devoir, hors de la chambre (le cœur gros) et courut, à toutes jambes, requérir divers médecins aliénistes pour fourrer à Bicêtre, le soir même, vu l'urgence, son malheureux protégé.
Lorsqu'il reparut deux heures après, suivi de trois docteurs qu'accompagnaient des gardiens munis de cordes—(car, on doit le constater à sa louange, quand il s'agit de rendre ces sortes de services aux intelligences artistiques à force de misère troublées, le Bourgeois sait se dévouer,—outre mesure, même;—et ne regarde alors ni à son temps ni à la dépense!)—lorsque, disons-nous, le noble cœur revint avec son escorte, le désolant fol avait disparu.
Des policiers, mal informés sans nul doute—(nous ne mentionnons leur témoignage que pour mémoire)—ont prétendu, au cours de l'enquête, que l'exalté s'était dirigé, tranquillement,—quelques instants après la fugue de son «ami»,—vers la gare de Strasbourg et qu'il avait pris, sans trop se faire remarquer, le train de 9 h. 40 pour l'Allemagne.
Depuis, naturellement, on n'a plus entendu parler de lui.
Aujourd'hui, son Bienfaiteur parisien (qui, le suivant semestre, reçut un mandat de deux cents francs d'un débiteur anonyme) se demande encore, parfois, non sans un soupir et un attristé sourire, en quel cabanon d'aliénés les «gens sérieux» de là-bas ont dû renfermer, dès l'arrivée, son pauvre monomane «qui, souvent, l'avait amusé, après tout!—et dont il a oublié le nom».—Il ne regrette pas, ajoute-t-il même, de l'avoir nourri, non plus que la bagatelle... peuh! d'un ou de... deux milliers de francs?—peut-être?.. dont il l'obligea de la main à la main.
—«Baste! Article profits et pertes!» conclut-il avec cette insouciance enjouée qui décèle, malgré lui, la trop spontanée libéralité de sa nature et lui concilie, chaque jour, à bon droit, tant de sympathies congénères.
À MONSIEUR ÉMILE BERGERAT
L (latitude) égale H (hauteur), moins δ (première différenciation), cosinus P (pôle), moins δ2, sinus carré de P (pôle), tangente H2 (hauteur).
Formule des peuples civilisés, à l'aide de laquelle,—étant donnés une étoile et un sextant,—chacun peut préciser sur une carte le point exact du globe où il se trouve.
Au sud-est de la Terre de Feu, l'on a relevé, ces temps derniers, en plein océan, la présence d'une île très éloignée de toutes autres et qui, jusqu'à nos jours, avait échappé aux lunettes, cependant exercées, des navigateurs.
En cette île, depuis des siècles, florissait une race de Nègres volontairement médiocres et qui, pour sauvegarder à tout jamais ce précieux don de la nature, avait adopté cette loi fondamentale—(qu'un de leurs plus sages monarques avait jadis édictée)—de «serrer, dès la naissance, entre des ais, le crâne de leurs enfants, afin de les empêcher de pouvoir jamais songer à des choses TROP élevées».
L'opération leur était devenue aussi familière que l'est, pour nous, celle de couper le sifflet;—et, stérilisant quelques rudimentaires notions de lecture purement phonétique et d'écriture presque indistincte, une douce animalité progressait en leur exemplaire peuplade.
Par quel mystérieux décret du Sort, Tomolo Ké ké, le noir orphelin, l'exception confirmant la règle, avait-il été dédaigné de la loi commune jusqu'à posséder un crâne indignement naturel?... On ne sait. Toujours est-il que, parvenu à l'âge viril et à force de s'isoler de ses «semblables» en promenades taciturnes sous les baobabs, il avait fini par se persuader, à tort ou à raison, de cette idée originale que la terre ne devait pas finir à son île.
Fortement travaillé par cette conception bizarre, voici qu'une circonstance fortuite— comme il en arrive toujours à ces sortes de gens—vint servir ses ambitieux projets.
Au centre d'une crique sauvage, un singulier remous ayant attiré son attention, l'inventif insulaire trouva le moyen d'en explorer les profondeurs et découvrit bientôt que ce remous provenait, tout bonnement, de deux éperdus courants sous-marins, dont l'un des foyers d'ellipse (leur point de rencontre) était cette crique même!.. Une grosse branche, toute ronde, jetée dans le courant qui s'enfuyait, disparut comme l'éclair pour un inconnu voyage! Trois jours après, Tomolo Ké Ké (qui en épiait, avec anxiété, le retour par l'autre courant) fut assez heureux pour le constater et la recueillir. Elle n'était pas sensiblement endommagée: le courant, longeant les sinuosités des écueils, l'avait gouvernée mieux qu'un pilote, et ce fut avec une grande joie que l'observateur constata, sur l'un des bouts, la présence, incrustée, de sédiments terreux dont elle était dénuée au départ... Houh! ses pressentiments ne l'avaient pas trompé!
En moins d'un semestre, une épaisse pirogue, aux extrémités coniques, en cœur de manglier, pouvant se clore hermétiquement (grâce à un enduit graisseux qui, sitôt fermée, en imperméabilisait les rentrants), fut construite dans le silence de sa hutte solitaire par l'étonnant Ké Ké. Ses expériences réitérées lui apprirent bientôt qu'à égalité de force inverse dans les courants, sa grosse branche mettait environ trente-six heures à toucher l'autre foyer de l'ellipse; et, par des calculs hypergéniaux (ces sauvages n'en font jamais d'autres!), il avait trouvé le poids exact de lest qu'il fallait à sa pirogue—(celle-ci étant remplie de sa personne et de deux seconds de son poids)—pour se maintenir, sans monter ni enfoncer, dans la ligne sous-marine du courant. Tomolo Ké Ké donc, grâce à l'éloquence des hommes à idée fixe, persuada bientôt deux des crânes les moins triangulaires de ses compatriotes de l'accompagner en son voyage de découverte; ceux-ci, transportés par sa faconde, acceptèrent, non sans une danse d'enthousiasme.
Étant donné l'insensibilisant breuvage, aussi connu de certaines tribus indigènes qu'il l'est, par exemple, des Yoghis de l'Inde,—breuvage grâce auquel, selon la dose, on peut demeurer en léthargie, sans manger ni respirer, durant le temps que l'on veut,—les trois aventuriers en absorberaient chacun pour trente-cinq heures. Le premier réveillé couperait, d'un coup de tomahawk, la tresse qui, nouée à l'intérieur de la pirogue, retiendrait le lest; il enfoncerait le bouchon en feuilles de caoutchouc dans l'ouverture, et l'on remonterait, en trois secondes, à la surface de la mer où, le couvercle étant soulevé d'une énergique poussée, l'on respirerait d'abord, et l'on découvrirait ensuite la terre nouvelle. Cela fait, et après un séjour plus ou moins prolongé chez les sympathiques peuplades de ces parages, les trois nautoniers, à l'aide de la seconde dose emportée à leurs ceintures, réintégreraient la pirogue, la réimmergeraient en plein courant de retour—et, une fois revenus en leur île natale, raconteraient les choses dans une assemblée solennelle présidée par le roi.
Comme on le voit, c'était excessivement simple.
Un beau matin donc, les noirs aventuriers, ayant ingurgité le nécessaire, s'étendirent dans leur embarcation, et, dès les premiers symptômes léthargiques, ayant rabattu le couvercle, se laissèrent, d'une commune secousse, rouler dans le courant—qui les emporta comme une flèche.
Trente-cinq heures après, sur les sept heures et demie du soir, Tomolo Ké Ré, s'étant réveillé le premier, grâce à sa nature nerveuse, trancha l'amarre du lest, et, en quelques secondes, l'insubmersible pirogue s'épanouissait à découvert, sur les flots, au lever de constellations ignorées de ce trio d'explorateurs. Tout un rivage étrange, et, autour d'eux, d'énormes monstruosités qui se balançaient sur la mer, et mille et une merveilles inconcevables apparurent soudain aux yeux, agrandis par la stupeur, des trois naturels, et en immobilisèrent les fronts couronnés de hautes plumes versicolores. Ce qu'ils entrevoyaient, aucune parole ne pourrait le traduire. Toutefois, avec le calme qui sied aux chefs d'expéditions mémorables, Tomolo Ké Ké, leur ayant bien indiqué le point présumable,—certain, même, à son estime,—du courant de retour, et laissant la pirogue (cachée entre deux rocs au-dessus de ce courant), à la garde de ses deux seconds,—s'aventura, seul et intrépide, au milieu des enchantements du rivage.
Tomolo Ké Ké venait de découvrir la Cannebière.
Comme, rêvant déjà de la coloniser, il en prenait naturellement possession, avec une mimique sacramentelle, au nom du roi de son île, une demi-douzaine de matelots, s'échappant, avec des hurlements sauvages, d'un cabaret d'alentour,—sous les ombrages duquel ils venaient de prendre leur repas du soir en fêtant la dive bouteille,—l'aperçurent, et, le prenant pour le Diable, se ruèrent sur lui. L'infortuné navigateur, ayant voulu se défendre, fut assommé sur place par ces superstitieux mathurins, sous les regards perçants et terrifiés de ses deux séides.
Ceux-ci, en promenant autour d'eux des prunelles effarées, remarquèrent, sur le sable, auprès d'eux, un long et vieux cordage abandonné. S'en saisir, y lier un morceau de roche—d'un tiers moins gros que celui du précédent lest—fut, pour eux, l'affaire d'une demi-minute.
Ayant transporté la pirogue sur le bord avancé des rocs, au-dessus du courant sauveur indiqué par le défunt, ils avalèrent, à la hâte, l'autre moitié de leur fameux topique, se coulèrent dans la pirogue, rabattirent sur eux le couvercle hermétique et, d'un vigoureux balancement intérieur, s'envoyèrent en plongeon dans la mer, entraînant la corde et son lest central.
Trente-cinq heures après, l'embarcation heurtant, à coups redoublés, les roches de leur île, réveilla les dormeurs en sursaut: la pirogue s'étant brisée, ils prirent un bain peut-être involontaire, mais revivifiant, et remontèrent chez leurs semblables—où, les larmes aux yeux et troublés à jamais de ce qu'ils avaient entrevu là-bas—ils narrèrent l'aventure.
Cette fois, le roi décréta la peine de mort contre tout père de famille qui oublierait, à l'avenir, de «cônifier le crâne de ses enfants».
En sorte que—quand (il y a déjà plusieurs années) le capitaine Coupdevent des Bois, ayant découvert cette île, s'aventura, suivi d'une forte escorte, au milieu de cette peuplade polie en sa médiocrité sagace, il aperçut, en la capitale de cette île, au centre même de la grande place des Huttes, une sorte de monument grossier, construit en bois et en pierres, et bariolé d'une inscription.
Lorsque l'interprète put enfin se faire comprendre, l'état-major et même les marins de l'équipage (auxquels fut contée l'histoire) tombèrent, durant quelques instants, dans un étonnement rêveur, en apprenant que l'inscription signifiait: À la mémoire de Tomolo Ké Ké, massacré par les sauvages.
À MONSIEUR TEODOR DE WYZEWA