L'insolite cause du docteur Hallidonhill va venir prochainement aux assises de Londres. Voici les faits:
Le 20 mai dernier, les deux vastes antichambres de l'illustre spécialiste, du curateur quand même de toutes les affections de la poitrine, regorgeaient de clients, comme d'habitude, leurs tickets d'ordre à la main.
À l'entrée se tenait, en longue redingote noire, l'essayeur de monnaies: il recevait de chacun les deux guinées de rigueur, les éprouvait, d'un seul coup de marteau, sur une enclume de luxe, criant All right! automatiquement.
Dans le cabinet vitré,—borduré, tout alentour, de grands arbustes des tropiques en leurs vastes pots du Japon,—venait de s'asseoir, devant sa table, le rigide petit docteur Hallidonhill. À ses côtés, auprès d'un guéridon, son secrétaire sténographiait de brèves ordonnances. Au montant d'une porte veloutée de rouge, à clous d'or, un valet de monstrueuse encolure se dressait, ayant pour office de transporter, l'un après l'autre, les chancelants pulmonaires sur le palier de sortie,—d'où les descendait, en fauteuils spéciaux, l'ascenseur (ceci dès que le sacramentel «À un autre!» était prononcé).
Les consultants entraient, l'œil vitreux et voilé, le torse nu, les vêtements sur le bras; ils recevaient, à l'instant, au dos et sur la poitrine, l'application du plessimètre et du tube:
—Tik! tik! plaff! Respirez!... Plaff!... Bien.
Suivait une médication dictée en quelques secondes,—puis le fameux «À un autre!»
Et, depuis trois années, chaque matin, la procession défilait ainsi, banale, de neuf heures à midi précis.
Soudain, ce jour-là, 20 mai, neuf heures sonnant, voici qu'une sorte de long squelette, aux prunelles évoluantes, aux creux des joues se touchant sous le palais, le torse nu, pareil à une cage entortillée de parchemin flasque, soulevée par l'anhélation d'une toux cassée,—bref, un douteux vivant, une fourrure de renard bleu ployée sur l'un de ses décharnés avant-bras, allongea le compas de ses fémurs dans le cabinet doctoral, en se retenant de tomber aux longues feuilles des arbustes.
—Tik! tik! plaff! Au diable! Rien à faire! grommela le docteur Hallidonhill: suis-je un coroner bon à constater les décès?... Vous expumerez, sous huit jours, le suprême champignon de ce poumon gauche: et le droit est une écumoire!...—À un autre!
Le valet allait «enlever le client», lorsque l'éminent thérapeute, se frappant le front, ajouta brusquement, avec un sourire complexe:
—Ar-chi-mil-lionnaire! râla, tout larmoyant, l'infortuné personnage qu'Hallidonhill venait de congédier si succinctement de la planète.
—Alors, que votre carrosse-lit vous dépose à Victoria station! Express de onze heures pour Douvres! Puis le paquebot! Puis, de Calais à Marseille, sleeping-car avec poêle! Et à Nice!—Là, six mois de cresson, jour et nuit, sans pain, ni vins, ni fruits, ni viandes. Une cuiller d'eau de pluie bien iodée tous les deux jours. Et cresson, cresson, cresson! pilé, broyé, en son jus:—seule chance... et encore! Ce prétendu curatif, dont on me rebat les oreilles, me paraissant plus qu'absurde, je l'offre à un désespéré, mais sans y croire une seconde.
Enfin, tout est possible...—À un autre!
Le crésus phtisique une fois posé délicatement dans le retrait capitonné de l'ascenseur, la procession normale des pulmonaires, scorbutiques et bronchiteux, commença.
Six mois après, le 3 novembre, neuf heures sonnant, une espèce de géant à voix formidable et joyeuse—dont le timbre fit vibrer le vitrage du cabinet de consultations et frémir les feuilles des plantes tropicales, un joufflu colosse, en riches fourrures, s'étant rué, bombe humaine, à travers les rangs lamentables de la clientèle du docteur Hallidonhill, pénétra, sans ticket, jusque dans le sanctum du prince de la Science, lequel, froid, en son habit noir, venait, comme toujours, de s'asseoir devant sa table. Le saisissant à bras le corps, il l'enleva comme une plume et, baignant, en silence, de pleurs attendris les deux joues blêmes et glabres du praticien, les baisa et rebaisa d'une façon sonore, en manière de paradoxale nourrice normande; puis le reposa comateux et presque étouffé en son fauteuil vert.
—Deux millions? Les voulez-vous? En voulez-vous trois? vociférait le géant, réclame terrible et vivante.—Je vous dois le souffle, le soleil, les bons repas, les effrénées passions, la vie, tout! Réclamez donc de moi des honoraires inouïs: j'ai soif de reconnaissance!
—Ah çà, quel est ce fou? Qu'on l'expulse!... articula faiblement le docteur après un moment de prostration.
—Mais non, mais non! gronda le géant avec un coup d'œil de boxeur qui fit reculer le valet. Au fait, je comprends que vous, mon sauveur même, vous ne me reconnaissiez pas. Je suis l'homme au cresson! le squelette fini, perdu! Nice! le cresson, cresson, cresson! J'ai fait mon semestre, et voilà votre œuvre. Tenez, écoutez ceci!
Et il se tambourinait le thorax avec des poings capables de briser le crâne aux plus primés des taureaux du Middlessex.
—Hein! fit le docteur en bondissant sur ses pieds,—vous êtes... Quoi! c'est là le moribond qui...
—Oui, mille fois oui, c'est moi! hurlait le géant:—Dès hier au soir, à peine débarqué, j'ai commandé votre statue en bronze, et je saurai vous faire décerner un terrain funèbre à Westminster!
Se laissant tomber sur un vaste sopha dont les ressorts craquèrent et gémirent:
—Ah! que c'est bon, la vie! soupira-t-il avec le béat sourire d'une placide extase.
Sur deux mots rapides, prononcés à voix basse par le docteur, le secrétaire et le valet se retirèrent. Une fois seul avec son ressuscité, Hallidonhill, compassé, blafard et glacial, l'œil nerveux, regarda le géant, durant quelques instants, en silence:—puis, tout à coup:
—Permettez, d'abord, murmura-t-il d'un ton bizarre, que je vous ôte cette mouche de la tempe!
Et, se précipitant vers lui, le docteur, sortant de sa poche un court revolver bull-dog, le lui déchargea deux fois, très vite, sur l'artère temporale gauche.
Le géant tomba, la boîte osseuse fracassée, éclaboussant de sa cervelle reconnaissante le tapis de la pièce, qu'il battit de ses paumes une minute.
En dix coups de ciseau, witchûra, vêtements et linge, au hasard tranchés, laissèrent à nu la poitrine,—que le grave opérateur, d'un seul coup de son large bistouri chirurgical, fendit, incontinent, de bas en haut.
Un quart d'heure après, lorsque le constable entra dans le cabinet pour prier le docteur Hallidonhill de vouloir bien le suivre, celui-ci, calme, assis devant sa table, une forte loupe en main, scrutait une paire d'énormes poumons, géminés, à plat, sur son sanguinolent pupitre. Le génie de la Science essayait, en cet homme, de se rendre compte de l'archi-miraculeuse action cressonnière, à la fois lubréfiante et recréatrice.
—Monsieur le constable, a-t-il dit en se levant, j'ai jugé opportun d'immoler cet homme, son autopsie immédiate pouvant me révéler un secret salutaire pour le dégénérescent arbre aérien de l'espèce humaine: c'est pourquoi je n'ai pas hésité, je l'avoue, À SACRIFIER, ICI, MA CONSCIENCE... À MON DEVOIR.
Inutile d'ajouter que l'illustre docteur a été relaxé sous caution purement formelle, sa liberté nous étant plus utile que sa détention. Cette étrange affaire va maintenant venir aux assises britanniques. Ah! quelles merveilleuses plaidoiries l'Europe va lire!
Tout porte à espérer que ce sublime attentat ne vaudra pas à son héros la potence de Newgate, les Anglais étant gens à comprendre, tout comme nous, que l'amour exclusif de l'Humanité future au parfait mépris de l'Individu présent, est, de nos Jours, l'unique mobile qui doive innocenter, quand même, les magnanimes outranciers de la Science.
À MONSIEUR RODOLPHE DARZENS
Par un soir d'avril de ces dernières années, l'un des plus justement estimés citadins de Paris, M. Antoine Redoux,—ancien maire d'une localité du centre,—se trouvait à Londres, dans Baker-street.
Cinquantenaire jovial, doué d'embonpoint, nature «en dehors»,—mais esprit pratique en affaires,—ce digne chef de famille, véritable exemple social, n'échappait cependant pas plus que d'autres, lorsqu'il était seul et s'absorbait en soi-même, à la hantise de certains phantasmes qui, parfois, surgissent dans les cervelles des plus pondérés industriels. Ces cervelles, au dire des aliénistes, une fois hors des affaires sont des mondes mystérieux, souvent même assez effrayants. Si donc il arrivait à M. Redoux, retiré en son cabinet, d'attarder son esprit en quelqu'une de ces songeries troubles,—dont il ne sonnait mot à personne,—la «lubie» parfois étrange, qu'il s'y laissait aller à choyer, devenait bientôt despotique et tenace au point de le sommer de la réaliser. Maître de lui, toutefois, il savait la dissiper (avec un profond soupir!), lorsque la moindre incidence de la vie réelle venait, de son heurt, le réveiller;—en sorte que ces morbides attaques ne tiraient guère à conséquence;—néanmoins, depuis longtemps, en homme circonspect, se méfiant d'un pareil «faible», il avait dû s'astreindre au régime le plus sobre, évitant les émotions qui pouvaient susciter en son cerveau le surgir d'un dada quelconque. Il buvait peu, surtout! crainte d'être emporté, par l'ébriété, jusqu'à RÉALISER, en effet, alors, telle de ces turlutaines subites dont il rougissait, en secret, le lendemain.
Or, en cette soirée, M. Redoux ayant, sans y prendre garde, dîné fort bien, chez le négociant (avec lequel il avait conclu, au dessert, l'avantageuse affaire, objet de son voyage d'outre-Manche), ne s'aperçut pas que les insidieuses fumées du porto, du sherry, de l'ale et du champagne altéraient, maintenant, quelque peu, la lucidité susceptible de ses esprits. Bien qu'il fût encore d'assez bonne heure, il revenait à l'hôtel, en son instinctive prudence, lorsqu'il se sentit, soudainement, assailli par une brumeuse ondée. Et il advint que le portail sous lequel il courut se réfugier, se trouvant être celui du fameux musée Tussaud,—ma foi, pour s'éviter un rhume, en un abri confortable, ainsi que par curiosité, pour tuer le temps, l'ancien maire de la localité du centre, ayant jeté son cigare, monta l'escalier du salon de cire.
Au seuil même de la longue salle où se tenait, dans une équivoque immobilité, cette étrange assemblée de personnages fictifs, aux costumes disparates et chatoyants, la plupart couronne en tête, sortes de massives gravures de mode des siècles, Redoux tressaillit. Un objet lui était apparu, tout au fond, sur l'estrade de la Chambre des Horreurs et dominant toute la salle. C'était le vieil instrument qui, d'après des documents à l'appui assez sérieux, avait servi, en France, jadis, pour l'exécution du roi Louis XVI: ce soir-là, seulement, la Direction l'avait extrait de la réserve comme nécessitant diverses réparations: ses assises, par exemple, se faisant vermoulues.
À cette vue et mis au fait, par le programme, de la provenance de l'appareil, l'excellent actualiste-libéral se sentit disposé, pour le roi-martyr, à quelque générosité morale,—grâce à la bonne journée qu'il avait faite.—Oui, toutes opinions de côté, prêt à blâmer tous les excès, il sentit son cœur s'émouvoir en faveur de l'auguste victime évoquée par ce grave spécimen des choses de l'Histoire. Et comme en cette nature intelligente, carrée, mais trop impressionnable, les émotions s'approfondissaient vite, ce fut à peine s'il honora d'un coup d'œil vague et circulaire la foule bigarrée d'or, de soie, de pourpre et de perles, des personnages de cire. Frappé par l'impression majeure de cette guillotine, songeant au grand drame passé, il avisa, naturellement, le socle où se dressait, dans une allée latérale, l'approximative reproduction de Shakespeare, et s'assit, tout auprès, en confrère, sur un banc.
Toute émotion rend expansives les natures exubérantes: l'ancien maire de la localité du centre, s'apercevant donc qu'un de ses voisins (français, à son estime, et selon toute apparence), paraissait aussi se recueillir, se tourna vers ce probable compatriote et, d'un ton dolent, laissa tomber,—pour tâter, comme on dit, le terrain,—quelques idées ternes touchant «l'impression PRESQUE triste que causait cette sinistre machine, à quelque opinion que l'on appartînt.»
Mais, ayant regardé avec attention son interlocuteur, l'excellent homme s'arrêta court, un peu vexé: il venait de constater qu'il parlait, depuis deux minutes, à l'un de ces passants trompe-l'œil, si difficiles à distinguer des autres, et que MM. les directeurs des musées de cire se permettent, par malice, d'asseoir sur les banquettes destinées aux vivants.
À ce moment, l'on prévenait, à haute voix, de la fermeture. Les lustres rapidement s'éteignaient et de derniers curieux, en se retirant comme à regret, jetaient des regards sommaires sur leur fantasmagorique entourage, s'efforçant d'en résumer ainsi l'aspect général.
Toutefois, son expansion rentrée, mêlée d'excitation morbide, avait transformé, de son choc intime, la première impression, déjà malsaine, en une «lubie» d'une intensité insolite,—une sorte de très sombre marotte, qui agita ses grelots, tout à coup, sous son crâne et à laquelle il n'eut même pas l'idée de résister.
«Oh! songeait-il, se jouer à soi-même (sans danger, bien entendu!) les sensations terribles,—terribles! qu'avait dû éprouver, devant cette planche fatale, le bon roi Louis XVI!... Se figurer l'être! Réentendre, en imagination, le roulement de tambours et la phrase de l'abbé Egdeworth de Firmont! Puis, épancher son besoin de générosité morale en se donnant le luxe de plaindre—(mais, là, sincèrement!... toutes opinions à part!)—ce digne père de famille, cet homme trop bon, trop généreux, cet homme, enfin, si bien doué de toutes les qualités que lui, Redoux, se reconnaissait avoir! Quelles nobles minutes à passer! Quelles douces larmes à répandre!...—Oui, mais, pour cela, il s'agissait de pouvoir être seul, devant cette guillotine!... Alors, en secret, sans être vu de personne, on se livrerait, en toute liberté, à ce soliloque si flatteusement émouvant!—Comment faire?... comment faire?...»
Tel était l'étrange dada qu'enfourchait, troublé par les fumées des vins de France et d'Espagne, l'esprit, un peu fiévreux déjà, de l'honorable M. Redoux. Il considérait l'extrémité des montants, recouverte, ce soir-là, d'une petite housse qui dérobait la vue du couteau,—sans doute pour ne point choquer les personnes trop sensibles qui n'eussent pas tenu à le voir. Et, comme la lubie, cette fois, voulait être réalisée, une ruse lumineuse, surgie de la difficulté à vaincre, éclaira soudain l'entendement de M. Redoux:
—Bravo! c'est cela!... murmura-t-il.—Ensuite, d'un appel, en allant cogner à la porte, je saurai bien me faire ouvrir. J'ai mes allumettes; un bec de gaz, lueur tragique! me suivra... Je dirai que je me suis endormi. Je donnerai une demi-guinée au garçon: ça vaudra bien ça.
La salle était déjà crépusculaire: un fanal d'ouvriers brillait seul, sur l'estrade, là-bas,—ceux-ci devant arriver au petit jour. Des paillons, des cristaux, des soieries jetaient des lueurs... Plus personne, sinon le garçon de fermeture qui s'avançait dans l'allée du Shakespeare. Se tournant donc vers son voisin, M. Redoux prit, subitement, une pose immobile; son geste offrait une prise; son chapeau, de bords larges, ses mains rougeaudes, sa figure enluminée, ses yeux mi-clos et fixes, les plis de sa longue redingote, toute sa personne roidie, ne respirant plus, sembla, elle aussi, et à s'y méprendre, celle d'un faux-passant. Si bien que, dans la presque totale obscurité, le garçon du musée, en passant près de M. Redoux, soit sans le remarquer, soit songeant à quelque acquisition nouvelle dont la Direction ne l'avait pas encore prévenu, lui donna, comme au voisin taciturne, un léger coup de plumeau, puis s'éloigna. L'instant d'après, les portes se refermèrent. M. Redoux, triomphant, pouvant, enfin, réaliser un de ses phantasmes, se trouvait seul dans les azurées ténèbres, semées d'étincellements, du salon de cire.
Se frayant passage, sur la pointe du pied, à travers tous ces vagues rois et reines, jusqu'à l'estrade, il en monta lentement les degrés vers la lugubre machine: le carcan de bois faisait face à toute la salle. Redoux ferma les yeux pour mieux se remémorer la scène de jadis,—et de grosses larmes ne tardèrent pas à rouler sur ses joues!—Il songeait à celles qui furent toute la plaidoirie du vieux Malesherbes, lequel, chargé de la défense de son roi, ne put absolument que fondre en pleurs devant la «Convention nationale».
—Infortuné monarque, s'écria Redoux en sanglotant, oh! comme je te comprends! comme tu dus souffrir!—Mais on t'avait, dès l'enfance, égaré! Tu fus la victime d'une nécessité des temps. Comme je te plains, du fond du cœur! Un père de famille... en comprend un autre!... Ton forfait ne fut que d'être roi... Mais, après tout, moi, je fus bien MAIRE! (Et le trop compatissant bourgeois, un peu hagard, ajoutait d'une voix hoquetante et avec le geste de soutenir quelqu'un):—Allons, sire, du courage!... Nous sommes tous mortels... Que Votre Majesté daigne...
Puis, regardant la planche et la faisant basculer:
—Dire qu'il s'est allongé là-dessus!... murmurait l'excellent homme.—Oui, nous étions, à peu près, de même taille, paraît-il:—et il avait mon embonpoint.
«C'est encore solide, c'est bien établi. Oh! quelles furent, quelles durent être, veux-je dire, ses suprêmes pensées, une fois couché sur cette planche!... En trois secondes, il a dû réfléchir à... des siècles!
«Voyons! M. Sanson n'est pas là: si je m'étendais—rien qu'un peu—pour savoir... pour tâcher d'éprouver... moralement...
Ce disant, le digne M. Redoux, prenant une expression résignée, quasi-sublime, s'inclina, doucement d'abord, puis, peu à peu, se coucha sur la bascule invitante: si bien qu'il pouvait contempler l'orbe distendu des deux croissants concaves, largement entrebâillés, du carcan.
—Là! restons là! dit-il, et méditons. Quelles angoisses il dut ressentir!
Et il s'épongeait les yeux, de son mouchoir.
La planche formait rallonge, sur un plan incliné vers les montants. Redoux, pour s'y installer plus commodément, fit un léger haut-le-corps qui amena, glissante, cette planche, jusqu'au bord du carcan. De telle sorte que, ce hasard le favorisant encore, l'ancien maire se trouva, tout doucement, le col appuyé sur la demi-lune inférieure.
—Oui! pauvre roi! je te comprends et je gémis! grommelait le bon M. Redoux. Et il m'est consolant de songer qu'une fois ici tu ne souffris plus longtemps!
À ce mot, et comme il faisait un mouvement pour se relever, il entendit, à son oreille droite, un bruit sec et léger. Crrrick! C'était la demi-lune supérieure qui, secouée par l'agitation du contribuable, était venue, glissante aussi, s'emboîter sans doute en son ressort, emprisonnant, par ainsi, la tête de l'ex-fonctionnaire.
L'honorable M. Redoux, à cette sensation, se mut, à tort et à travers; mais en vain: la chose avait fait souricière. Ses mains tâtaient les montants,—mais, où trouver le secret pour se libérer?
Chose singulière, ce petit incident le dégrisa, tout à coup. Puis, sans transition, sa face devint couleur de plâtre et son sang parcourut ses artères avec une horrible rapidité; ses yeux, à la fois éperdus et ternes, roulaient, comme sous l'action d'un vertige et d'une horreur folle; agité d'un tremblement, son corps glacé se raidissait; les dents claquaient. En effet, troublé par sa lourde attaque de phantasmomanie, il s'était persuadé que, M. Sanson n'étant pas là, nul danger n'était à craindre. Et voici qu'il venait de songer qu'à sept pieds au-dessus de son faux-col et enchâssé en un poids de cent livres était suspendu le couteau; que le bois était rongé des vers, que les ressorts étaient rouillés, et qu'en palpant ainsi, au hasard, il s'exposait à toucher le bouton qui fait tomber la chose!
Alors—sa tête s'en irait rouler aux pieds de cire de tous les fantômes qui, maintenant, lui semblaient une sorte d'assistance approbatrice; car les reflets du fanal, en vacillant sur toutes ces figures, en vitalisaient l'impassibilité. On l'observait! Cette foule aux yeux fixes paraissait attendre.—«À moi!» râla-t-il;—et il n'osa recommencer, se disant, dans l'excès de ses affres, que la seule vibration de sa voix pouvait suffire pour... Et cette idée fixe ravinait son front livide, tirait ses bonnes bajoues généreuses; des fourmillements lui couraient sur le crâne, car, en ce noir silence et devant la hideuse absurdité d'une tel décès, ses cheveux et sa barbe commençaient graduellement à blanchir (les condamnés, durant l'agonie de la toilette, ont offert, maintes fois, ce phénomène). Les minutes le vieillissaient comme des jours. À un craquement subit du bois, il s'évanouit. Au bout de deux heures, comme il revenait à lui, le froid sentiment de sa situation lui fit savourer un nouveau genre d'intime torture, jusqu'au moment où le soudain grattement d'une souris lui causa une syncope définitive.
Au rouvrir des yeux, il se trouva, demi-nu, en un fauteuil du musée, entouré de garçons et d'ouvriers qui le frottaient de linges chauds, lui faisaient respirer de l'alcali, du vinaigre, lui frappaient dans les mains.
—Oh!... balbutia-t-il, d'un air égaré, à la vue de la guillotine sur l'estrade.
Une fois un peu remis, il murmura:
—Quel rêve! oh! la nuit—sous... l'épouvantable couteau!
Puis, en quelques paroles, il ébaucha une histoire: «Mû par la curiosité, il avait voulu voir: la planche avait glissé, le carcan l'avait saisi—et... il s'était trouvé mal.»
—Mais, monsieur, lui répondit le garçon du musée,—(le même qui l'avait épousseté la veille),—vous vous êtes alarmé sans motif.
—Sans motif!!.. articula péniblement Redoux, la gorge encore serrée.
—Oui: le carcan n'a pas de ressorts et ce sont les coins, en se touchant, qui ont produit le bruit; en vous y prenant bien, vous pouviez le soulever—et, quant au couteau...
Ici le garçon, montant sur l'estrade, enleva du bout d'une perche, la housse vide:
—Il y a deux jours qu'on l'a porté à revisser.
À ces paroles, M. Redoux, se redressant sur ses jambes, et s'affermissant, regarda, bouche béante.
Puis, s'apercevant dans une glace, lui, vieilli de dix années,—il donna, en silence, avec des larmes cette fois sincères, trois guinées à ses libérateurs.
Cela fait, il prit son chapeau et quitta le musée.
Une fois dans la rue, il se dirigea vers l'hôtel, y prit sa valise.—Le soir même, à Paris, il courut se faire teindre, rentra chez lui—et ne souffla jamais un mot de son aventure.
Aujourd'hui, dans la haute position qu'il occupe à l'une des Chambres, il ne se permet plus un seul écart du régime qu'il suit contre sa tendance au phantasme.
Mais l'honorable leader n'a pas oublié sa nuit lamentable.
Il y a quatre ans, environ, comme il se trouvait dans un salon neutre, au milieu d'un groupe où l'on commentait les doléances de certains journaux sur le décès d'un royal exilé, l'un des membres de l'extrême-droite prononça tout à coup les excessives paroles suivantes—car tout se sait!—en regardant au blanc des yeux l'ex-maire de la localité du centre:
—«Messieurs, croyez-moi; les rois, même défunts, ont une manière... parfois bien dédaigneuse... de châtier les farceurs qui osent s'octroyer l'hypocrite jouissance de les plaindre!»
À ces mots, l'honorable M. Redoux, en homme éclairé, sourit—et changea la conversation.
À MONSIEUR LOUIS WELDEN HAWKINS
Ah! ce Mahoin! l'hybride et fangeux brigand! Le tragique et retors malvat! Un rôdeur de routes, une face de crime, à reflets ternes, couleur de couteau sale: l'air d'un gros mauvais prêtre, moins la défroque: et gare à ce qu'il rencontrait!—Échanger une parole avec son grouïnement de ragot féroce portait malheur aux campagnards;—c'était, à leur estime, un fauteur de sécheresses, d'épizooties, de brûlis. Son horrible vigueur musculaire faisait qu'on lui souriait, sur les chemins, dans la campagne belge des environs d'Ixelles; cependant—(et il le savait, d'instinct!)—les plus débonnaires des maîtres d'école, les plus bénins des médecins de villages, souhaitaient, à sa rencontre, en deçà de leurs sourires, que les vieux tortionnaires inoubliés de l'occupation espagnole sortissent une fois de leur séculaire et poudroyant repos pour épuiser, sur son ignoble individu, les ressources de leur art.—La nomenclature des forfaits de ce Mahoin défrayait les veillées et, comme la plupart des gendarmes belges renonçaient à le surprendre hors de ses repaires inconnus, le scélérat, terreur du pauvre et du riche, faisait trembler, à vingt lieues à la ronde, chaumières, couvents, maisons de plaisance et châteaux.—De très jeunes filles, bourgeoises et villageoises, en crise de puberté, le désiraient,—entre autres envies morbides,—quitte à s'étonner, une fois muées, de tout ce nauséeux amas d'appétits dont elles s'étaient senties tourmentées. Seulement, le monstre avait conscience exacte de ces crises, qu'il guettait. Et, donc, il s'était diverti, depuis dix ans, dans les fossés, dans les bois, dans les luzernes, avec une trentaine, à peu près, de ces infortunées. L'on comptait, également, à son acquit, une forte douzaine de meurtres, commis avec des circonstances de barbarie surprenantes, d'une hideur inouïe; des effractions d'une audace hors ligne, d'innombrables larcins—des viols de différents genres, d'une luxure à ce point révoltante que le huis-clos même en eut peut-être refusé les révélations (bien qu'il soit de notoriété que, par tous les pays, la magistrature est friande, en général, de récits égrillards); enfin,—et c'est ce qui fit déborder la coupe de la fureur publique,—des détournements continuels de vases sacrés, opérés avec bris de tabernacles, strangulation des bedeaux,—suivie de profanations exercées sur leurs cadavres;—etc.
Cet état de choses ne pouvait durer: nous l'avons dit, la mesure était comble: il fallait en finir. Une battue sérieuse, avec accompagnement de dogues, de fourches et de carabines, fut organisée et,—de concert avec la gendarmerie,—l'on fut assez heureux pour capturer, dans la grange d'une ferme incendiée, entre deux cultivateurs carbonisés, l'affreux Mahoin: ceci au moment même où il se disposait à consommer, au milieu de fenaisons, sur la personne d'une enfant de trois ans et demi à peine, le plus odieux des attentats.
Il fallut six des plus vigoureux gendarmes du pays pour maintenir et ligotter la grondante bête puante, puis la jeter dans une charrette et la porter ensuite au fond d'un cachot de la prison d'Ixelles.
L'instruction ne fut pas longue:—les assises le furent moins encore: ce Mahoin, comme bien on le pense, fut condamné au dernier supplice,—haut la main, presque sommairement!—et le recours en grâce dûment jeté au panier par Qui de droit: tout cela va sans dire.
Jusqu'ici, j'en conviens, rien de bien extraordinaire:—mais il se passa, le jour de l'exécution capitale, un incident dont la bizarrerie, peu commune, mérite mention.
Aux termes de l'arrêt, la guillotine, sur son grand échafaud, devait être dressée sur la place foraine d'Ixelles.
Or, grâce à la courtoisie du parquet flamand, le jour précis de l'exécution fut connu bien à l'avance: on en finirait vers les sept heures du matin.
En sorte que, le renom du scélérat s'étant répandu dès longtemps à travers la contrée, il se trouva que, de toutes parts, les routes furent encombrées d'une énorme affluence de curieux, de paysans, de bourgeois, de commerçants des deux sexes, suivis de leurs enfants: l'on marcha toute la nuit aux environs d'Ixelles—comme si l'on se fût rendu à une sorte de fête nationale. On voulait voir comment il se tiendrait, le front qu'il aurait.—Et puis, l'on respirerait plus à l'aise de l'avoir vu périr. Rien ne coûte à la vindicte de la foule une fois parvenue à cette effervescence: aussi tous les propriétaires des maisons environnant la place firent d'excellentes affaires cette nuit-là. Comme il pleuvait un peu (c'était, je crois, en octobre), tous les greniers, toutes les mansardes, sous ces grands toits charpentés et ardoisés en pente raide, furent loués tant la place à des milliers d'individus qui s'y tassèrent, debout, et demeurèrent ainsi jusqu'au matin, dans l'obscurité, en causant, coude à coude,—pressés, osons le dire, comme de véritables harengs,—sous les poutres des toits.
Dehors, sur la grand'place, c'était un niveau remuant d'environ quinze mille têtes;—à grand'peine une triple haie de troupes protégeait le libre parcours de la charrette jusqu'au pied de l'échafaud.
Les heures passèrent: le petit jour parut, blanchit les murs, puis le brumeux soleil se leva. Toutes les fenêtres étaient garnies de figures au point que, derrière celles-ci, les gens ayant étagé des chaises, d'autres figures montaient jusqu'aux cintres et que des mains s'accrochaient aux grosses tringles des rideaux enlevés, aux corniches des murs, ceci du haut en bas des maisons.
Enfin, sept heures sonnèrent: et le cri: le voilà! le voilà! retentit: une grommelante rumeur de houle s'éleva de toute la place.
C'était lui, en effet, sur le banc de la charrette, à côté du prêtre qu'il n'écoutait pas.
Solidement ficelé de garcettes, les bras au dos, tête rase, cou nu, blafard, il regardait.
Devant et derrière le véhicule, un piquet de gendarmes faisait escorte.
Deux aides l'attendaient, au pied de l'échafaud, pour l'aider à gravir les douze marches;—l'exécuteur était debout devant la planche, bras croisés.
Mahoin considéra d'un œil d'abord hébété l'ensemble de la place; puis il éclata d'un rire presque inquiétant, qui s'entendit au loin, dans le silence, et vibra, faisant tressaillir les nerfs de la foule. Mais le rire s'arrêta brusquement! Le condamné venait, en relevant les yeux, d'apercevoir un spectacle qui l'étonnait lui-même—et qu'il ne pouvait, sans doute, s'expliquer en ce moment trouble.
Sur les pentes presque perpendiculaires des toitures, criblant la longueur totale de leurs dimensions, l'ardoiserie venait d'être soulevée et arrachée. Et, à travers les milliers de trous superposés, voici que des milliers de têtes de décapités parlants apparaissaient, roulant leurs yeux vers la place et rendant son regard au bandit—sans qu'il fût, tout d'abord, possible de comprendre où pouvaient bien être les corps appartenant à ces têtes.
C'était,—le lecteur l'a déjà deviné,—la multitude des curieux qui avaient passé la nuit dans les mansardes et les greniers. Aussitôt que, par les lucarnes, leur fut parvenue la clameur d'en bas, tous, d'un commun accord, avaient levé les poings et fait sauter les ardoises—puis, s'agrippant et se suspendant aux poutres qui en craquèrent, ils avaient passé leurs têtes au dehors, afin de voir! afin de voir!...
Or, devant cette quantité de têtes, qu'éclairait le brouillard en feu et qui guettaient le tomber de la sienne, les yeux du patient s'agrandirent:—en un grave silence, affolé peut-être, il considéra, dans les airs d'alentour, en frissonnant, cette mouvante assemblée incorporelle de faces sinistres,—avec une stupeur telle... qu'il fut décapité bouche béante.
Ce Mahoin!
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté!
(Charles Baudelaire. L'Invitation au voyage.)
Deux beaux êtres humains se sont rencontrés à cette heure des années qui précède le tomber merveilleux de l'automne; à cette heure où,—telle que, sur de riches forêts, après une ondée d'orage, l'étoile du soir,—la Mélancolie se lève, illuminant de mille teintes magiques toutes les âmes bien nées.
Autrefois,—ô souvenances déjà lointaines!—ces deux âmes, dès les premières aurores, apparurent natalement blanches et douées, à l'état nostalgique, d'une sorte de languide passion pour les seules choses du Ciel.—On eût dit d'éternels enfants, destinés à mourir comme les oiseaux s'envolent et que le lis du matin serait la seule fleur oubliable sur leurs chastes tombes.
Mais ils étaient prédestinés à vivre,—et l'Humanité est venue avec ses luttes et ses stupeurs.
Elle et lui, l'un de l'autre isolés par le hasard des villes et des contrées, grandirent, en des milieux parallèles, sans se rencontrer jamais.
Au cours de l'existence, et sous tous les cieux, ils eurent donc à subir le salut des passants polis, aux yeux sourieurs, aux airs sagaces, aux admirations officielles, aux jugements d'emprunt, aux préoccupations oiseuses, aux riens compassés, aux cœurs uniquement lascifs, aux politiques visées, aux calomnieux éloges,—et dont les présences, très distinguées, dégagent une odeur de bois mort.
Ah! c'est que tous deux avaient, comme nous, reçu le jour au sein triste de ces nations occidentales, lesquelles, sous couleur d'établir, enfin, sur la terre, le règne «régulier» de la Justice, vont, se dénuant, à plaisir, de ces instincts de l'en-Haut—qui, seuls, constituent l'Homme réel,—et préfèrent s'aventurer librement, désormais, au gré d'une Raison désespérée, à travers les hasards et les phénomènes, en payant chaque «découverte» d'un endurcissement plus sourd du cœur.
Au spectacle environnant de cet effort moderne, le plus sage, humainement,—aux yeux, du moins, des gens du «monde»,—ne serait-ce pas de se laisser vivre, en vagues curieux, n'acceptant des années que les sensualités intellectuelles ou physiques, et sans autres passions que celle du plus commode éclectisme?
Cependant, Paule de Luçanges, ainsi que le duc Valleran de la Villethéars, dès leur juvénilité, commencèrent à ressentir beaucoup d'étonnement de faire partie d'une espèce où le dépérissement de toute foi, de tous désintéressés enthousiasmes, de tout amour noble ou sacré, menaçait de devenir endémique.
Aucuns passe-temps ne pouvaient les distraire de l'humiliant déplaisir qu'ils en éprouvèrent, encore presque enfants, sans, toutefois, le laisser transparaître, à cause d'une sorte de charité très douce dont ils étaient essentiellement pénétrés. Paule, svelte, en sa beauté d'Hypatie chrétienne, était de la race de ces mondaines aux cœurs de vestales qui, préservées mieux que les Sand, les Sapho, les Sévigné, même, ou les Staël, de la vanité d'écrire, gardent, très pure, la lueur virginale de leur inspiration pour un seul élu. Lui ne se distinguait, en apparence, du commun des personnes de bonne compagnie que,—parfois,—par un certain coup d'œil bref, très pénétrant, un peu fixe et dont l'indéfinissable impression dissolvait ou inquiétait autour de lui les plus banales insouciances.
Tous deux, ainsi, voilaient, sous les irréprochables dehors qu'imposent les convenances aux êtres bien élevés, les géniales facultés de méditation dont leur Créateur avait doté leurs esprits solitaires. Et, de jour en jour, ces singuliers adolescents,—autant que les despotiques devoirs d'un rang dont ils s'honoraient le leur pouvaient permettre,—s'éloignaient de ces mille distractions si chères, d'habitude, à la jeunesse élégante.
Ne perdaient-ils pas les heures dorées de leur printemps en de trop songeuses et sans doute stériles réflexions touchant... par exemple, ces nébuleux problèmes,—réputés insignifiants, ennuyeux ou insolubles—et auxquels, cependant, une bizarre particularité de conscience les contraignait de s'intéresser?...
—Peut-être.
—Mais il leur apparaissait qu'autour d'eux, par exemple, l'Esprit de nos temps en travail,—qui s'efforce d'enfanter, pour la gloire d'un prestigieux Avenir, le monstre d'une chimérique Humanité décapitée de Dieu—les mettait en demeure, eux aussi, en ce qui concernait l'humain de leurs êtres, d'opter, au plus secret de leurs pensées, entre leurs ataviques aspirations... et Lui.
Le récent idéal—(ce progressif Bien-être, toujours proportionnel aux nécessités des pays et des âges et dont chaque degré, suscitant des soifs nouvelles, atteste l'Illusoire indéfini... par conséquent la fatale démence d'y confiner notre But suprême...)—ne sut éveiller en leurs intelligences qu'une indifférence vraiment absolue. L'orgueilleux bagne d'une telle finalité ne pouvait, en effet, séduire ou troubler, même un instant, ces deux consciences qui, tout éperdues de Lumière et d'humilité, se souvenaient de leur origine. Et ces réalités de bâtons flottants—en qui se résolvent, d'ordinaire, les fascinants mirages à l'aide desquels le vieil opium de la Science dessèche les yeux des actuels vivants,—ces «conquêtes de l'Homme moderne», enfin, leur semblaient infiniment moins utiles que mortellement inquiétantes,—étant remarqués, surtout, le quasi-simiesque atrophiement du Sens-surnaturel qu'elles coûtent... et l'espèce d'ossification de l'âme qu'elles entraînent. Imbus d'un atavisme QUI, EN RÉALITÉ, COMMENÇAIT À DIEU, ils se fussent (oh! même affamés!) refusés, d'instinct, certes! à céder, malgré l'exemple, les droits sacrés de leur aînesse consciente contre toutes les pâtées de lentilles vénéneuses dont un périssable Actualisme eût tenté de séduire leur inanition. Quant à cet Avenir, dont une église de rhéteurs têtus prophétisait la perdurable et sublime rutilance, ces deux jeunes gens hésitaient à s'infatuer au point de par trop oublier, aussi, qu'en fin de compte, (—ne fût-ce qu'au témoignage criard de ces vingt-six changements à vue dont ne cesse de nous assourdir, sous nos pieds, la menaçante géologie,—et en passant même sous silence les fort troublantes révélations de l'astronomie moderne,—) l'univers attesta, maintes fois, inopinément, être une salle trop peu sûre pour que l'on dût caresser une minute l'idée de jamais pouvoir s'y installer définitivement.
En sorte que tout le clinquant intellectuel de la Science, toutes les boîtes de jouets dont se paye l'âge mûr de l'Humanité, tous les bondissements désespérés des impersuasives métaphysiques, tout l'hypnotisme d'un Progrès—si magnifiquement naturel, éclairé par la providence d'un Dieu révélé et, sans lui d'une vanité si poignante,—non, tout cela ne leur paraissait pas aussi sérieux, ni aussi utile, en substance, que le tout simple et natal regard de l'Homme vers le Ciel.
Socialement, toutefois, il leur était difficile, en eux-mêmes, de condamner, à l'étourdie, l'évidence de cet effort de tous vers la grande Justice,—vers une équité meilleure, enfin, que celle dont se lamente le Passé. Mais les résultats très précis, obtenus en appliquant ces théories humanitaires,—empruntées, d'ailleurs, à l'éternel Christianisme,—semblaient jusqu'à présent,—il fallait bien se l'avouer,—singulièrement en désaccord avec les admirables intentions de leurs partisans. Comment ne pas reconnaître, en effet, que les plus libres, les plus fiers et les plus jaloux de la Liberté, parmi les peuples, sont ceux-là même qui, les longs fouets ensanglantés aux poings, supplicient le plus leurs esclaves, savent humilier le mieux leurs pauvres et, entre les forfaits à commettre, ne préfèrent, jamais que les plus vils?
Comment éviter, par tous pays, le spectacle de ces triomphantes lupercales où les majorités—au patriotisme si lucratif, aux éloquences foraines,—exultent si gravement, et dont la sereine servilité,—giratoire seulement aux uniques souffles de ces trahisons écœurantes philosophiquement situées au-dessous de toute pénalité comme de tout dédain,—affirme outre mesure en quelle désespérante inanité s'aplatissent les révolutions? Et, pour conclure, comment ne pas comprendre, sans effort, qu'étant donnée la loi de l'innée disproportion des intelligences, en leur diversité d'aptitudes, le prétendu règne d'une Justice purement humaine ne saurait être jamais que la tyrannie du Médiocre, s'autorisant, gaiement, de quoi? du nombre! pour imposer l'abaissement à ceux dont le génie, constituant, seul, l'entité même de l'Esprit-Humain, a, seul, de droit divin, qualité pour en déterminer et diriger les légitimes tendances!
—Mais, sans daigner juger la mode actuelle des idées septentrionales, le noble songeur et la belle songeuse, détournant les yeux, autant qu'ils le pouvaient, de l'énigmatique performance terrestre, résumaient toujours leurs méditations en cet ensemble de pensées:
—Qu'importe à la Foi réelle le vain scandale de ces poignées d'ombres, demain disparues pour faire place à d'équivalents fantômes?
Qu'importe qu'elles détiennent aujourd'hui, comme hier, comme demain, l'écorce matérielle d'un Pouvoir dont l'essence leur est inaccessible? Nul ne peut posséder d'une chose que ce qu'il en éprouve. Si cette chose est belle, noble,—enfin, divine d'origine, et qu'il soit, lui, d'essence vile,—c'est-à-dire d'une prudence d'instincts nécessairement abaissante,—la beauté, la noblesse, la divinité de cette chose, s'évanouissant immédiatement au seul contact du violateur, il n'en possédera que son intentionnelle profanation,—bref, il n'y retrouvera, comme en toutes choses, que la vilainie même de son être, que l'écœurante, éclairée et bestiale médiocrité de son être: rien de plus.—Donc il n'y a pas lieu de s'en irriter.
Tels, s'attristant, peut-être, quelque peu, de ces fatalités de leur époque,—mais sans oublier qu'il fut des siècle pires,—et se recueillant, chaque jour, en ces visions que l'Art le plus élevé sait offrir aux cœurs chastes et solitaires, ces deux promis de l'Espérance, au défi des années, s'attendaient.
Cette disparité de nature entre eux et la plupart des dignes vivants de nos régions, ils ne l'avaient pas constatée au début de la vie. Non. Ces êtres d'au-delà s'étaient refusés longtemps à se rendre—même aux évidences les plus affreuses, ou, les considérant comme passagères, les avaient pardonnées avec une indulgence jamais lassée. Les regards encore éblouis de reflets antérieurs à leurs yeux charnels, comment eussent-ils démêlé, à première vue, de quel enfer foncier se constitue la banalité sociale! C'est pourquoi leur sensibilité crédule, toute imbue d'angéliques larmes, fut incessamment surprise, alors, et partagea mille mensongères—ou si médiocres «douleurs», que celles-ci étaient indignes d'un tel nom. Longtemps il suffit, autour d'eux, de sembler dans une affliction pour que ces cœurs inextinguibles devinssent réchauffants,—et prodigues! et consolateurs!... Ah! se dévouer, s'oublier! quelle joie d'anges penchés sur ceux que l'on abandonne! Qu'importe si, le plus souvent, ceux-ci ne daignent se souvenir des «anges» que pour en critiquer, toujours un peu tard, l'humiliante irréalité!
Ainsi rayonna leur charité, ce passe-temps divin des justes,—même sur ces assoiffés d'amusements dont le propre est de témoigner une sorte de rabique aversion au seul ressentir, même obscur, de toutes approches d'âmes souveraines, tant l'idée seule que celles-ci puissent encore exister leur semble insupportable, fatigante et révoltante. Oui, tous deux eurent la bienveillance de toujours se tenir éloignés de ce genre de personnes, pour leur épargner l'ennui de cette sensation toute naturelle.
Mademoiselle de Luçanges et le duc de la Villethéars subirent donc, chacun de leur côté, cette existence, jusqu'au jour mortel où, tous deux, presque en même temps, s'aperçurent que les suffocantes bouffées—émanant des lourds ébats de cette Médiocrité universelle—avaient répandu la contagion jusque sur leurs proches, leurs frères, leurs «égaux,»—la plupart de leurs princes et de leurs prêtres!...
Alors un froissement terrible d'âme les glaça, leur causa cette sorte de lassitude sévère qu'un Dieu-martyr seul peut surmonter devant le reniement de son disciple. Humiliés de se sentir quand même solidaires de cet envahissement si près d'eux monté, une tentation d'inespérance les prit, troubla leurs cœurs sacrés et peu s'en fallut qu'elle n'assombrît même, au plus secret de leurs croyances, jusqu'au sentiment de Dieu.
Elle ni lui n'étaient, en effet, du nombre de ces esprits-créateurs, trempés de manière à tenir tête fût-ce au scandale de toute l'Humanité et dont le fulgurant souffle d'infini refoulerait les plus rugissantes rafales: ce n'étaient que deux exquises intelligences, merveilleusement douées,—que cette qualité d'épreuve fit fléchir, comme deux fleurs sous la pluie.
Ils ne se plaignirent pas.—Seulement, ce devinrent, bientôt, deux âmes en deuil, désenchantées même du sacrifice et dont aucune fête ne pouvait augmenter ou diminuer le royal ennui amer.
Maintenant ils n'ont plus soif que d'exils.—«Plaindre? Comment juger! Que sert, d'ailleurs? Instants perdus.»
Un besoin d'adieux les étouffe, et voilà tout. Ils pensent avoir gagné le droit d'oublier. À peine s'ils daignent voiler parfois, sous la pâleur d'un sourire, leur indifférence morose. Devenus d'une clairvoyance inconsolable, ils portent en eux leur solitude. Ne pouvant plus se laisser décevoir, entre eux et la foule sociale la misérable comédie est terminée.
Aussi, dès l'instant conjugal où le Destin les a mis en présence, ils se sont reconnus, d'un regard, et se sont aimés, sans paroles, de cet irrésistible amour, trésor de la vie.—Oh! s'exiler en quelque nuptiale demeure, pour sauver du désastre de leurs jours au moins un automne, une délicieuse échappée de bonheur aux teintes adorablement fanées, une mélancolique embellie!—Jaloux de leur secret, sûrs de leurs pensées, ils se sont écrit. Dispositions prises, ils partent, ils disparaissent,—devant se retrouver, non dans un de leurs lourds châteaux, où des visiteurs, encore...—mais en cette retraite bien inconnue qu'ils ont choisie et noblement ornée, au goût de leurs âmes, pour y cacher leur saison de paradis.
La maison du Bonheur domine une falaise, là-bas, au nord de France, puisqu'enfin c'est la patrie! Elle est enclose des murs verdoyants d'un grand jardin, formé d'une pelouse, tout en fleurs, au centre de laquelle, entre des saules et de grises statues, retombe, en un bassin de marbre, l'élancée fusée de neige d'un jet d'eau.
Deux latérales allées de très hauts arbres obscurs se prolongent solitairement. La solennité, le silence de cette habitation sont doux et inquiétants comme le crépuscule. Là, c'est un tel isolement des choses!—Un rayon de l'Occident, sur les fenêtres—empourprées tout à coup—de la blanche façade,—la chute d'une feuille qui, de la voûte d'une allée, tombe, en tournoyant, sur le sable,—ou quelque refrain de pêcheur, au loin,—ou telle fuite plus rapide des nuages de mer,—ou la senteur, soudain plus subtile, d'une touffe de roses mouillées qu'effleure un oiseau perdu,—mille autres incidences, ailleurs imperceptibles, semblent, ici, comme des avertissements tout à fait étranges de la brièveté des jours.
Et, lorsqu'ils en sont témoins, en leurs promenades, les deux exilés! alors qu'une causerie heureuse unit leurs esprits sous le charme d'un mutuel abandon, voici qu'ils tressaillent, ils ne savent pourquoi! Pensifs, ils s'arrêtent: le ton joyeux de leurs paroles s'est dissipé!... Qu'ont-ils donc entendu? Seuls, ils le savent. Ils se pressent, l'un à l'autre, la main, comme troublés d'une sensation mortelle! Et le visage de la bien-aimée s'appuie, languissamment, sur l'épaule de son ami! Deux larmes tremblent entre ses cils, et roulent sur ses joues pâlissantes.
Et, quand le soir bleuit les cieux, un serviteur taciturne, ancien dans l'une de leurs familles, vient allumer les lampes dans la maison.
—Mais la bien-aimée,—les femmes sont ainsi,—se plaît à s'attarder, par les fleurs, sur la pelouse, au baiser de quelque corolle déjà presque endormie. Puis, ils rentrent ensemble.
—Oh! ce parfum d'ébène, de fleurs mortes et d'ambre faible, qu'exhale, dès le vestibule, la douce demeure! Ils se sont complu à l'embellir, jusqu'à l'avoir rendue un véritable reflet de leurs rêves!
Auprès des tentures qui en séparent les pièces, des marbres aux pures lignes blanches, des peintures de forêts, et, suspendus aux tapisseries anciennes des murailles, des pastels, dont les visages sont pareils à des amies défuntes et inconnues. Sur les consoles, des cristaux aux tons de pierres précieuses, des verreries de Venise aussi, aux couleurs éteintes. Çà et là, cloués en des étoffes d'Orient, luisent, en éclairs livides, incrustés d'un très vieil or, des trophées d'armes surannées.—Dans les angles, de grands arbustes des Îles. Là, le piano d'ébène, dont les cordes ne résonnent, comme les pensées, que sous des harmonies belles et divines; puis, sur des étagères, ou laissés ouverts sur la soie mauve des coussins, des livres aux pages savantes et berceuses, qu'ils relisent ensemble et dont les ailes invitent leurs esprits vers d'autres mondes.
Et, comme nul ne possède, en effet, que ce qu'il éprouve, et qu'ils le savent,—et que ce sont deux chercheurs d'impressions inoubliables, il vivent là des soirées dont le charme oppresse leurs âmes d'une sensation intime et pénétrante de leur propre éternité. Souvent, en regardant l'ombre des objets sur les tentures séculaires, ils détournent les yeux, sans cause intelligible. Et les sculptures sombres, à l'entour de quelque grand miroir,—dont l'eau bleuâtre reflète le scintillement, tout à coup, d'un astre, à travers les vitres,—et l'inquiétude du vent, froissant, au dehors, dans l'obscurité, les feuilles du jardin,—et les solennelles, les indéfinissables anxiétés qu'éveille en eux, lorsque l'heure sonne distincte et sonore, le mystère de la nuit,—tout leur parle, autour d'eux, cette langue immémoriale du vieux songe de la vie, qu'ils entendent sans peine, grâce à leur recueillement sacré. Tels, ne laissant point la dignité de leurs êtres se distraire de cette pensée qu'ils habitent ce qui n'a ni commencement ni fin, ils savent grandir, de toute la beauté de l'Occulte et du Surnaturel,—dont ils acceptent le sentiment,—l'intensité de leur amour.
Ainsi, prolongeant les heures, délicieusement, en causeries exquises et profondes, en étreintes où leurs corps ne seront plus que celui d'un Ange, en suggestives lectures, en chants mystérieux, en joies délicieuses, ils puiseront de toujours nouvelles sensations de plus en plus vibrantes, extra-mortelles! en cette solitude—qu'un si petit nombre de leurs «semblables» se soucierait de jalouser. Incarnant, enfin, toute la poésie de leurs intelligences dans sa plus haute réalisation, leurs aurores, et leurs jours—et leurs soirs, et leurs nuits seront des évocations de merveilles. Leurs cœurs, passionnés d'idéal autant que d'éperdus désirs, s'épanouiront comme deux mystiques roses d'Idumée, satisfaites d'embaumer les hauteurs natales à quelque vague distance même, hélas! des Jérusalem,—en Terre-Sainte, pourtant.
De même que, libres, ils ont distribué, simplement et de la manière la plus discrète, la presque totalité de leurs vastes et austères fortunes à de ces deshérités—qu'en véritables originaux ils se sont donné la peine de chercher avec un choix patient,—de même, hostiles à toutes emphases, ils n'ont éprouvé nullement, le besoin de se «jurer» qu'ils ne se survivraient pas l'un à l'autre. Non.—Seulement, ils savent très bien à quoi s'en tenir là-dessus.
Au parfait dédain de tout ce qui les a déçus, loin du désenchantement brillant de leur monde d'autrefois, ils ont jeté, d'un regard, à leur ex-entourage, oublié déjà, l'adieu glacé, suprême, claustral, que la mélancolie de leur joie grave ne regrettera jamais. Ils sont ceux qui ne s'intéressent plus. Ayant compris, une fois pour toutes, de quelle atroce tristesse est fait le rire moderne, de quelles chétives fictions se repaît la sagesse purement terre à terre, de quels bruissements de hochets se puérilisent les oreilles des triviales multitudes, de quel ennui désespéré se constitue la frivole vanité du mensonge mondain, ils ont, pour ainsi dire, fait vœu de se contenter de leur bonheur solitaire.
Oui, ces augustes êtres (exceptionnels!), s'estimant avoir gagné la paix, sauront conserver inviolable la magie de leur isolement. Persuadés, non sans d'inébranlables motifs, que l'unique raison d'être, (en laquelle cherchent, fatalement, à réaliser leurs semblances), de ceux-là qui, errants et froids, ne peuvent être heureux, consiste à troubler, d'instinct, s'il leur est possible, le bonheur de ceux-là qui savent être heureux, ces divins amants, pour sauvegarder la simplicité de leur automnale tendresse, se sont résolus à l'égoïsme d'un seuil strictement ignoré, strictement fermé.—Inhospitaliers, plutôt, jamais ils ne profaneront le rayonnement intérieur de leur logis, ni les présences,—qui sait!—des familiers Esprits émus de leur souverain amour, en admettant «chez eux», ne fût-ce que par quelque hasardeux soir d'ouragan, tel banal, voire illustre, étranger. Ils ne risqueront, sous aucun prétexte du Destin, le calme de leur indicible,—à jamais imprécis—et, par conséquent, immuable ravissement. Plus sages que leurs aïeux de l'Eden, ils n'essayeront jamais de savoir pourquoi ils sont heureux, n'ayant pas oublié ce que coûtent ces sortes de tentatives. Au reste, ne désirant d'autrui que cette indifférence dont ils espèrent s'être rendus dignes, il se trouve qu'un assentiment inconscient du monde la leur accorde volontiers.
Bref, sous leur toit d'élection, ayant, paraît-il, mérité d'en-haut ce privilège, devenu si rare, de pouvoir se ressaisir quand même dans l'Immortel, ces deux élus,—magnifiques, bien qu'un peu pâles,—sauront défendre attentivement,—c'est-à-dire en connaissance de cause,—contre toutes atteintes «sociales», leur tardive félicité.
À MONSIEUR ÉMILE PIERRE