The Project Gutenberg eBook of Histoires insolites

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Title: Histoires insolites

Author: comte de Auguste Villiers de L'Isle-Adam


Release date: April 24, 2015 [eBook #48781]
Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/48781

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INSOLITES ***

Histoires Insolites

COMTE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

HISTOIRES
INSOLITES

Les grandes routes sont stériles.

Lamennais.

PARIS
LIBRAIRIE MODERNE
MAISON QUANTIN, 7, RUE SAINT-BENOIT.
1888

Tous droits réservés.
Cet ouvrage a été déposé au ministère de l'intérieur
en mars 1888

LES
PLAGIAIRES DE LA FOUDRE

À MONSIEUR LÉON DIERX

LES PLAGIAIRES DE LA FOUDRE
PROLOGUE

«Divers animaux australiens, entre autres le singe rouge et certains grands aras, imitent, d'une manière des plus surprenantes, le bruit du tonnerre.»

(Bulletins scientifiques de septembre 1887.)

En ces temps-là s'étendait magnifiquement, au sein d'idéals océans, une Île d'aspect enchanté. C'était une prodigieuse forêt fleurie qu'un Pacifique éventait de ses salines et vivifiantes brises,—et, dominant la clairière centrale, sur des couches rocheuses aux puissants échos, s'y dressait un colossal eucalyptus. Depuis près d'un siècle, entre ses ombrages superposés, se multipliait une race de perroquets énormes et versicolores: le grand arbre en rutilait dans les nuées.

Naturellement attentifs aux bruits et aux voix que leur propre est d'imiter, ces perroquets, se trouvant, par hasard, si haut placés qu'ils n'entendaient guère que les orages, en avaient étudié, au fond d'un spécial silence, les vibrations profondes. Si bien qu'aujourd'hui, tous, avec un ensemble,—que le terroir sonore et l'irradiation plongeante des sons rendaient inquiétant,—contrefaisaient, à s'y méprendre, le fracas de l'électricité dans l'étendue, la plainte des longues rafales, les ruissellements de l'averse au travers des feuillées.

Au grondement de cet interminable orage qui, dès l'aurore, commençait à rouler au-dessus de leurs têtes, les infortunés animaux qui peuplaient l'Île se retiraient, courbés, dolents et pleins d'effroi, chacun dans sa retraite,—en se secouant, même, s'imaginant être pénétrés jusqu'aux os par les pluies torrentielles que, positivement, ils entendaient.

Quant à la vertu même de l'orage, à ce qui en anime la réalité,—quant à l'éclair, enfin,—les perroquets, par dédain sans doute, ne le reproduisaient pas. Ce détail leur paraissait une sorte de superfétation, dont leur art, plus sobre que son modèle, ne devait en rien se préoccuper. Oiseux leur semblait l'éclair, bien qu'ils n'eussent pas, au fond, d'opinion très précise à son égard: ils s'en passaient, voilà tout. Histoire de simplifier.—Bref, de la tempête ils ne daignaient démarquer que le vacarme et, satisfaits de leur tourmente postiche, ils eussent, à la rigueur, pu prétendre qu'ils égalaient les réelles, puisque, obtenant des «effets» pour ainsi dire analogues, leur tapage avait sur l'autre l'étourdissante supériorité de la permanence.

Tels, donc, ils florissaient, tempêtueux, tonitruants et prospères.

Qu'importait le marasme où leur bon plaisir plongeait l'Île! N'étaient-ils pas LIBRES, après tout, de dire, eux aussi... ce qui leur démangeait la langue? En bonne justice, nul, au nom d'aucune loi dûment égalitaire, n'eût su le leur contester. De sorte que tout le reste des bêtes naïves de ce séjour dépérissait. Réduites, en effet, à ne sortir que de nuit pour vaquer à leur nourriture, pendant le sommeil des despotiques oiseaux, elles devenaient d'une anémie croissante: car manger tard ne profite guère, et rien n'est mauvais comme de faire de la nuit le jour.

Au résumé, toutefois, les perroquets,—dont on ne doit pas oublier la relative inconscience foncière,—n'étaient que fort peu coupables des résultats moroses que causait, autour d'eux, leur passe-temps favori. Car, ce n'était pas exprès qu'ils avaient choisi ce bruit-là! L'apogée où des circonstances les avaient portés—et qu'ils occupaient pour ainsi dire mordicus,—les rendait maubénins... d'emblée!—Involontaires porphyrogénètes, ils répétaient, gravement, d'une voix forte, ce que leur position élevée leur conférait d'entendre. Encore étaient-ils plutôt juchés qu'élevés. Placés à hauteur convenable et selon l'éparpillement normal, ne sont-ce pas de fort intéressants volatiles, dont le plumage, surtout, par ses chatoiements, est fait pour séduire?... Par un chaotique hasard, ceux-ci n'étaient pas, comme on dit, à leur place, voilà tout. Et, comme il entre en toute nature déplacée de devenir désagréable, parfois même criminelle, ils étaient devenus, naturellement, désagréables, et quelque peu criminels,—par simple ricochet:—ce dont ils se lavaient indifféremment les pattes, les jours de pluie et autres, en leur liberté impunie, en leur maligne irresponsabilité. De plus, le genre de bruit qu'ils proféraient ayant fini par les aguerrir, ils se piquaient, de temps en temps, entre les plumes, les uns les autres, comme si des lions ou des aigles se fussent vaguement rappelés en eux.

—Pour conclure, changeant, à la longue, leur natal éden en un lieu d'ennui, d'horreur et de tristesse pour les autres, ils avaient fini par rendre l'Île inhabitable, sous le très spécieux prétexte qu'ils avaient «DU TALENT».

À ce céleste charivari se limitaient, d'ailleurs, les ressources de leur savoir-faire.—Une fois, en effet, un grand aigle avait effleuré, de son aile terrible, le sommet de leur habitacle: incident qui les avait comblés d'une telle épouvante qu'ils en gardèrent le silence durant deux heures.

L'aigle, familier des rumeurs fulgurales, s'était approché, surpris des insolites éclats de leur tempête; puis, les ayant entrevus, avait poussé un cri dédaigneux et s'était enfoncé dans l'espace.

Or, ce cri, les perroquets l'avaient remarqué, l'avaient médité! Il n'était pas tombé en des oreilles de sourds!... Et, quelque temps après, ils avaient essayé, à leur tour, de pousser de terrifiants cris d'aigles planant sur des proies.

—Ah! ce fut un beau jour, celui-là, pour les hôtes de cette Île singulière! Quel jubilé! Une trêve sembla conclue avec le ciel jusqu'alors inclément. C'est que, si les animaux peuvent être assez facilement abusés sur les bruits de la nature, en revanche ils discernent à merveille, entre eux, l'en-dedans de leurs voix, en reconnaissent le timbre intime: comment donc, cette fois, eussent-ils été dupes une seconde? En la candeur de leur instinct, ils s'étaient dit, tout bonnement, en langue obscure:

—Tiens, les perroquets sont dehors: il fera beau, cejourd'hui!

Aussi, toute la journée, pendant que nos emplumés sycophantes s'épuisaient à contrefaire les clameurs d'imminents aigles aux serres ouvertes se précipitant, farouches, sur toutes les têtes, l'on s'était,—sans même s'apercevoir du sujet de ces exercices,—enivré de soleil, d'herbées, de rosée et de fleurs.

Une autre fois, les perroquets avaient voulu se faire les échos du rugissement, monté jusqu'à leur olympe, d'un sauvage lion des lointains, qui gourmandait sans doute le tonnerre de gronder de si saugrenue façon.

Notre aréopage, hélas! avait constaté, en cette nouvelle tentative, un insuccès égal, pour le moins, au précédent. Les affamés et féroces rugissements que les gosiers des plus hargneux kakatoës et des plus monstrueux aras s'efforçaient de produire, rassuraient, au contraire, délicieusement, comme simples pronostics de beau fixe, les plus pusillanimes d'entre les autres animaux. Il eût fallu voir ceux-ci s'ébattre encore, paisiblement, sous les ramures, en cette heureuse matinée,—mêlant leurs jeux et leurs amours! L'on paissait à loisir; la vie semblait charmante; c'était une résurrection.

Les perroquets, donc, en étaient revenus bien vite à leur orage, dont ils étaient plus sûrs et qu'ils falsifiaient en virtuoses, ayant eu le temps de le mieux étudier que le cri de l'aigle et le rugissement du lion, lesquels,—après tout,—n'intéressaient personne. L'on s'en tint là!... De temps à autre, l'on risquait bien quelque petit ressouvenir,—mais de si brève durée que les bêtes n'en ressentaient qu'en sursauts déçus les effets bienfaisants.

L'Île fut donc replongée dans la désolation. Il semblait que le ciel ne décolérât pas. On gémissait des imaginaires intempéries que suggéraient sans trêve les talentueux jacquots, plagiaires et travestisseurs-jurés de la foudre. Une morne résignation pesait sur les organismes. Les perroquets, en étant même arrivés à ce degré de perfection de se démarquer les uns les autres, l'effet d'ensemble, dans l'imitation générale, était littéralement sans défaut. C'était l'Égalité même. De plus, leur stagnance empestait la région. L'Île n'était plus tenable. Plusieurs d'entre les plus jeunes des bêtes se réfugiaient dans le suicide, ce qui ne s'était jamais vu.

Mais, à la longue, cette déité aux yeux distraits et sagaces, qu'on nomme la Force des choses, résolut, au fond des hasards de sa vague pensée, de confronter les perroquets avec leur bruit quand même sacrilège, en les y ensevelissant. Elle trouva, comme toujours, son moment, pour purger ce lieu de lumière de leur écœurant fléau.

Par un soir de feu, de trombe et de ténèbres, un soudain cyclone enserra l'Île. Flamboyant, sous ses ailes pluvieuses, il la fit d'abord sonner à coups de tonnerre; puis, se ruant à travers la forêt, qu'effondrèrent ses rafales, la franchit, accrochant, de toutes parts, aux branches fracassées, mille crins de sa chevelure d'éclairs. Vu l'imprudente hauteur de l'arbre, un entre-croisement de foudres se concentra sur l'eucalyptus.

Le lendemain, dès l'aube brillante,—dont le vaste de l'azur lavé s'éblouissait,—les animaux, rassérénés par l'accalmie, se répandirent, comme naguère, sous les frondaisons lourdes encore de la nuit diluviale,—et quelques-uns, en passant au pied du tronc foudroyé qui fumait dans la clairière, aperçurent de tous côtés, gisantes sur les gazons, plusieurs centaines de pattes carbonisées, vestiges tôt disparus des terrorisants rabat-joie. L'enveloppement d'un même trépas avait donc été, pour ceux-ci, l'unique témoignage qu'ils se fussent jamais donné de leur Fraternité,—encore que sans le vouloir et à leur insu. Cette fois, l'éclair ne leur avait même pas laissé le temps de le mépriser. Le tonnerre avait grondé pour de vrai.

À dater de ce jour, ce fut un ravissement de vivre, une délivrance, un éden récupéré, dans ce désirable endroit. Les perroquets ultérieurs qui vinrent au jour dans l'Île, se trouvant moins dangereusement placés, pour eux et pour le prochain, que leurs honorables prédécesseurs, furent des plus aimables, ne gênèrent plus personne,—et, ne traduisant plus que de raisonnables murmures, furent écoutés avec plaisir,—avec le plus grand plaisir.

Pour couper court à tout souvenir des ci-devant narrés tyrans de perchoir, désormais légendaires, que servirait, d'ores en avant, de reconnaître de quel mésentendu l'on fut victime?—Leur nullité sereine, qui, si longtemps, de son néfaste et maléfique ramage, consterna, ne frappe-t-elle pas de tant d'insignifiance leur mémoire... QUE CELLE-CI NE VAUT PAS MIEUX D'ÊTRE MAUDITE QUE PARDONNÉE?

LA CÉLESTE AVENTURE

À MONSIEUR GUSTAVE DE MALHERBE

LA CÉLESTE AVENTURE

«Jette le filet, tu prendras un gros poisson: dans sa gueule, tu trouveras une pièce d'argent; elle payera l'impôt de César.»

Nouveau Testament.

Maintenant que sœur Euphrasie, cette enfant divine, s'est enfuie dans la Lumière, pourquoi garder encore le mot terrestre du «miracle» dont elle fut l'éblouie? Certes, la noble sainte—qui vient de s'endormir, à vingt-huit ans, supérieure d'un ordre de Petites-Sœurs des pauvres, fondé par elle, en Provence—n'eût pas été scandalisée d'apprendre le secret physique de sa soudaine vocation: la voyance de son humilité n'en eût pas été troublée un seul instant;—toutefois, il sera mieux que je n'aie parlé qu'aujourd'hui.

À près d'un kilomètre d'Avignon s'élevait, en 1860, non loin d'atterrages verdoyants, en amont du Rhône, une bicoque isolée, d'aspect sordide; ajourée, à son unique étage, d'une seule fenêtre à contrevents ferrés, elle s'accusait, bien en vue d'une protectrice caserne de gendarmerie—sise aux confins des faubourgs, sur la route.

Là, vivait depuis longtemps un vieil israélite qu'on nommait le père Mosé. Ce n'était pas un méchant juif, malgré sa face éteinte et son front d'orfraie dont un bonnet collant, d'étoffe et de couleur désormais imprécises, moulait et enserrait la calvitie. Encore vert et nerveux, d'ailleurs, il eût bien été capable de talonner d'assez près Ahasvérus, en quelques marches forcées. Mais il ne sortait guère et ne recevait qu'avec des précautions extrêmes. La nuit, tout un système de chausse-trapes et de pièges à loups le protégeait derrière sa porte mal fermée. Serviable,—surtout envers ses coreligionnaires,—aumônieux toutefois envers tous, il ne poursuivait que les riches, auxquels, seulement, il prêtait, préférant thésauriser.—De cet homme pratique et craignant Dieu, les sceptiques idées du siècle n'altéraient en rien la foi sauvage, et Mosé priait entre deux usures aussi bien qu'entre deux aumônes. N'étant pas sans un certain cœur étrange, il tenait à rétribuer les moindres services. Peut-être même eût-il été sensible au frais paysage qui s'étendait devant sa fenêtre, alors qu'il explorait, de ses yeux gris clair, les alentours... Mais une chose lointaine, établie sur une petite éminence et qui dominait les prés riverains en aval du fleuve, lui gâtait l'horizon. Cette chose, il en détournait la vue avec une sorte de gêne, d'ailleurs assez concevable,—une insurmontable aversion.

C'était un très ancien «calvaire», toléré, à titre de curiosité archéologique, par les édiles actuels. Il fallait gravir vingt et une marches pour arriver à la grosse croix centrale—qui supportait un Christ gothique, presque effacé par les siècles, entre les deux plus petites croix des larrons Diphas et Gesmas.

Une nuit, le père Mosé, les pieds sur une escabelle, penché, besicles au nez, le bonnet contre la lampe, sur une petite table couverte de diamants, d'or, de perles et de papiers précieux, devant sa fenêtre ouverte à l'espace, venait d'apurer des comptes sur un poudreux registre.

Il s'était fort attardé! Toutes les facultés de son être s'étaient si bien ensevelies en son labeur, que ses oreilles, sourdes aux vains bruits de la nature, étaient demeurées inattentives, durant des heures, à... certains cris lointains, nombreux, disséminés, effrayants, qui, toute la soirée, avaient troué le silence et les ténèbres.—À présent, une énorme lune claire descendait les bleues étendues et l'on n'entendait plus aucunes rumeurs.

—Trois millions!... s'écria le père Mosé, en posant un dernier chiffre au bas des totaux.

Mais la joie du vieillard, exultant au fond de son cœur qu'emplissait l'idéal réalisé, s'acheva en un frisson. Car—à n'en pas douter une seconde!—une glaciale sensation lui étreignait subitement les pieds: si bien que, repoussant l'escabeau, il se releva très vite.

Horreur! Une eau clapotante, dont la chambre était envahie, baignait ses maigres jambes! La maison craquait. Ses yeux, errant au dehors, par la fenêtre, aperçurent, en se dilatant, l'immense environnement du fleuve couvrant les basses plaines et les campagnes: c'était l'inondation! le débordement soudain, grossissant et terrible du Rhône.

—Dieu d'Abraham! balbutia-t-il.

Sans perdre un instant, malgré sa profonde terreur, il jeta ses vêtements, sauf le pantalon rapiécé, se déchaussa, fourra, pêle-mêle, en une petite sacoche de cuir (qu'il se suspendit au cou), le plus précieux de la table, diamants et papiers,—songeant que, sous les ruines de sa masure, après l'événement, il saurait bien retrouver son or enfoui!—Flac! flac! il arpentait la pièce, afin de saisir, sur un vieux coffre, une liasse de billets de banque déjà collés et trempés. Puis il monta sur l'appui de la fenêtre, prononça trois fois le mot hébreu kodosch, qui signifie «saint», et se précipita, se sachant bon nageur, à la grâce de son Dieu.

La bicoque s'écroula derrière lui, sans bruit, sous les eaux.

Au loin, nulle barque!—Où fuir? Il s'orientait vers Avignon; mais l'eau reculait maintenant la distance—et c'était loin, pour lui! Où se reposer? prendre pied?... Ah! le seul point lumineux, là-bas, sur la hauteur, c'était... ce calvaire,—dont les marches déjà disparaissaient sous le bouillonnement des ondes et le remous des eaux furieuses.

—Demander asile à cette image? Non! Jamais.

Le vieux juif était grave en ses croyances, et, bien que le danger pressât, bien que les idées modernes et les compromis qu'elles inspirent fussent loin d'être ignorés du morne chercheur d'Arche, il lui répugnait de devoir—ne fût-ce que le salut terrestre à... ce qui était là.

Sa silhouette, en cet instant, se projetant sur les eaux où tremblaient des reflets d'étoiles, eût fait songer au déluge. Il nageait au hasard. Soudain une réflexion sinistre et ingénieuse lui traversa l'esprit:

—J'oubliais, se dit-il en soufflant (et l'eau découlait des deux pointes de sa barbe), j'oubliais qu'après tout il y a là ce pauvre de «mauvais larron!...» Ma foi, je ne vois aucun inconvénient à chercher refuge auprès de cet excellent Gesmas, en attendant qu'on vienne me délivrer!

Il se dirigea donc, tous scrupules apaisés, et en d'énergiques brassées, à travers les houleuses volutes des ondes et dans le beau clair de lune, vers les Trois-croix.

Celles-ci, au bout d'un quart d'heure, lui apparurent, colossales, à une centaine de mètres de ses membres à demi congelés et ankylosés. Elles se dressaient, à présent, sans support visible, sur les vastes eaux.

Comme il les considérait, haletant, cherchant à discerner, à gauche, le gibet de ses préférences, voici que les deux croix latérales, plus frêles que celle du milieu, craquèrent, pressées par le cours du Rhône, et que le bois vermoulu céda, et qu'en une sorte d'épouvantée, de noire salutation, toutes deux s'abattirent en arrière, dans l'écume, silencieusement.

Mosé demeura sans s'avancer, et hagard, devant ce spectacle: il faillit enfoncer et cracha deux gorgées.

Maintenant, la grande Croix seule, spes unica, découpait son signe suprême sur le fond mystérieux du firmamental espace; elle proférait son pâle Couronné d'épines, cloué, les bras étendus, les yeux fermés.

Le vieillard, suffoqué, presque défaillant, n'ayant plus que le seul instinct des êtres qui se noient, se décida, désespérément, à nager, quand même, vers l'emblème sublime, son or à sauver triplant ses dernières forces et le justifiant à ses yeux qu'une imminente agonie rendait troubles!—Arrivé au pied de la Croix,—oh! ce fut de mauvaise grâce (hâtons-nous de le dire à sa louange) et en éloignant sa tête le plus possible, qu'il se résigna, l'échappé des eaux, à saisir et entourer de ses bras l'arbre de l'Abîme, celui qui, écrasant de sa base toute raison humaine, partage, en quatre inévitables chemins l'Infini.

Le pauvre riche prit pied; l'eau montait, le soulevant à mi-corps: autour de lui la diluviale étendue muette...—Oh! là-bas! une voile! une embarcation!

Il cria.

L'on vira de bord: on l'avait aperçu.

À cet instant même, un ressaut du fleuve (quelque barrage se brisant dans l'ombre) l'enleva, d'une grosse envaguée, jusqu'à la Plaie du côté. Ce fut si terrible et si subit qu'il eut à peine le temps d'étreindre, corps à corps et face à face, l'image de l'Expiateur! et de s'y suspendre, le front renversé en arrière, les sourcils contractant leurs touffes sur ses regards perçants et obliques, tandis que remuaient en avant, toutes frémissantes, les deux pointes en fourche de sa barbe grise. Le vieil Israélite, entrelacé, à califourchon, à Celui qui pardonne, et ne pouvant lâcher prise, regardait de travers son «sauveur».

—Tenez ferme! Nous arrivons! crièrent des voix déjà distinctes.

—Enfin!.., grommela le père Mosé, que ses muscles horrifiés allaient trahir; mais... voici un service rendu par quelqu'un... dont je n'en attendais pas! Ne voulant rien devoir à personne, il est juste que je le rétribue... comme je rétribuerais un vivant. Donnons-lui donc ce que je donnerais... à un homme.

Et, pendant que la barque s'approchait, Mosé, dans son organique zèle de faire ce qu'il pouvait pour s'acquitter, fouilla sa poche, en retira une pièce d'or—qu'il enfonça gravement et de son mieux entre les deux doigts repliés sur le clou de la main droite.

—Quittes! murmura-t-il, en se laissant tomber, presque évanoui, entre les bras des mariniers.

La peur bien légitime de perdre sa sacoche le maintint ferme jusqu'à l'atterrage d'Avignon. Le lit chauffé d'une auberge l'y réconforta. Ce fut en cette ville qu'il s'établit un mois après, ayant recouvré son or sous les décombres de son ancien logis, et ce fut là qu'il s'éteignit en sa centième année.

Or, en décembre de l'année qui suivit cet incident insolite, il arriva qu'une jeune fille du pays, une très pauvre orpheline d'un charmant visage, Euphrasie ***, ayant été remarquée par de riches bourgeois de la Vaucluse, ceux-ci, déconcertés par ses refus inexplicables, résolurent, dans son intérêt, de la prendre par la famine. Elle fut donc bientôt congédiée, par leurs soins, de l'ouvroir où elle gagnait le franc quotidien de sa subsistance et de sa bonne humeur, en échange de onze heures, seulement, de travail (l'ouvroir étant tenu par une famille des plus recommandables de la ville). Elle se vit également renvoyée, le jour même, du réduit où elle remerciait Dieu matin et soir; car, il faut être juste, l'hôtelier, qui avait des enfants à établir, ne devait pas, ne pouvait pas, en sérieuse conscience, s'exposer à perdre les six beaux francs mensuels du cellulaire galetas qu'elle occupait chez lui. «Si honnête qu'elle fût,» lui dit-il, «ce n'est pas avec du sentiment qu'on paye les contributions»; et d'ailleurs, peut-être était-ce «pour son bien, à elle», ajouta-t-il en clignant de l'œil, «qu'il devait se montrer rigoureux.» En sorte que, par un crépuscule d'hiver où le tintement clair des Angelus passait dans le vent, la tremblante enfant infortunée marchait à travers les rues de neige et, ne sachant où aller, se dirigea vers le calvaire.

Là, poussée très probablement par les anges, dont les ailes soulevèrent ses pas sur les blancs degrés, elle s'affaissa au pied de la Croix profonde, heurtant de son corps le bois éternel, en murmurant ces ingénues paroles:—«Mon Dieu, secourez-moi d'une petite aumône, ou je vais mourir ici.»

Et, chose à stupéfier l'entendement, voici que, de la main droite du vieux Christ, vers qui les yeux de la suppliante s'étaient levés, une pièce d'or tomba sur la robe de l'enfant,—et que ce choc, avec la sensation douce et jamais troublante d'un miracle, la ranima.

C'était une pièce déjà séculaire, à l'effigie du roi Louis XVI, et dont l'or jauni luisait sur la jupe noire de l'élue. Sans doute, aussi, quelque chose de Dieu, tombant, en même temps, dans l'âme virginale de cette enfant du ciel, en raffermit le courage. Elle prit l'or, sans même s'étonner, se leva, baisa, souriante, les pieds sacrés—et s'enfuit vers la ville. Ayant remis à l'aubergiste raisonnable les six francs en question, elle attendit le jour, là-haut, dans sa couchette glacée, mangeant son pain sec dans la nuit, l'extase dans le cœur, le Ciel dans les yeux, la simplicité dans l'âme. Dès le jour suivant, pénétrée de la force et de la clarté vivantes, elle commença son œuvre sainte à travers les refus, les portes fermées, les malignes paroles, les menaces et les sourires.

Et son œuvre de lumière fut fondée.

Aujourd'hui, la jeune bienheureuse vient de s'envoler en sa réalité, victorieuse des ricanantes saletés de la terre, toute radieuse du «miracle» que CRÉA sa foi, de concert avec Celui qui permet à toutes choses d'apparaître.

UN SINGULIER CHELEM!

À MONSIEUR HENRI LAVEDAN.

UN SINGULIER CHELEM!

Proh pudor!

Svelte, en des atours surannés, d'un visage amaigri, aux traits fins et fiers sous ses cheveux blancs partagés à l'autrefois, la duchesse douairière de Kerléanor habitait, depuis de longues années de veuvage, son austère manoir breton.

L'imposante bâtisse, dominant une des grèves armoricaines, s'élevait, non loin du bourg de Carléeu, à moins d'un kilomètre des lisières de l'interminable forêt appelée «Coët-an-die, Coët-an-nôs» (bois du jour, bois de la nuit). Retirée en cet exil, la châtelaine y achevait en pieuses pratiques une vie rigide, à l'abri de toutes approches des «idées modernes». Confondus, les vents du large et des bois, par les crépusculaires et froids corridors, se plaignaient en toute saison, soit gémissant à travers les ais rouillés de quelque armure, soit hurlant entre les cadres effacés des ancêtres et la nudité des murailles: mais ces rumeurs du Passé ne déplaisaient pas à la grave habitante du lieu. C'était pour elle comme des voix; elle y distinguait peut-être des paroles.—Quant aux visites, elle n'en recevait guère que des religieuses et de ses paysans, tant le manoir était oublié en sa solitude.

Cependant, presque chaque soir, depuis des années, deux amis familiers, le digne abbé Lebon, recteur de Carléeu, dont le presbytère était proche,—ainsi que l'excellent hobereau, le pauvre et long chevalier d'Aiglelent, sanglé, comme de raison, en l'habit bleu-barbeau à boutons d'or,—et qui habitait une modeste pigeonnière, à moins d'un quart de lieue du château,—venaient, sur les huit heures, rendre à la duchesse douairière de Kerléanor leurs affectueux devoirs.

Presque toujours, après quelques doléances naturelles sur «la Babylone moderne», après maints soupirs et nombre de regards tristement levés au ciel, l'on s'asseyait autour d'une table de jeu et l'on faisait le whist jusqu'à dix heures. Sur ces dix heures, l'on se séparait et, selon la coutume bretonne, chacun des deux hôtes, précédé d'une servante dont le fanal éclairait le chemin, rentrait paisiblement au logis. Alors, en route, la soutane du recteur était souvent bien malmenée par le vent de mer, et les basques de l'habit bleu-barbeau du chevalier s'éployaient éperdument au souffle des bois.

Ainsi s'écoulaient les soirées de ces trois êtres nobles et simples, rares survivants d'une société disparue et qui demeuraient, quand même, des gens de jadis.

C'était grâce à la fortuite circonstance de deux colporteurs venus des villes,—et qui, naguère, perdus en ces parages, avaient vendu au vieil intendant de Kerléanor la provision de jeux (dames, cartes, échecs et tric-trac) recelée en leur balle,—que cette paisible distraction du soir était venue rompre la monotonie des heures. Ceux-ci, avec des airs indéfinissables, après quelques mots échangés entre eux, à voix basse, avaient cédé le tout, en bloc, heureux de l'aubaine, en se hâtant de disparaître.

Les enjeux, naturellement, se limitaient à un petit sou la fiche.

Or, un soir, comme un bon feu d'automne brûlait ses sarments dans la haute cheminée du salon d'apparat, l'inconstante Fortune avait paru sourire plus particulièrement au chevalier: les rayons d'or de la roue mystérieuse s'étaient comme fixés sur ses cartes!—si bien que, de rubber en rubber, il arriva—grâce à une impardonnable «absence» de l'abbé,—que le mort, tenu par d'Aiglelent, présenta tout à coup les symptômes victorieux du chelem.

C'était, on en conviendra, couronner dignement les succès déjà brillants du chevalier!—La duchesse ayant rendu naïvement à l'abbé, son partenaire, l'inconséquente invite de celui-ci, d'Aiglelent se défit d'un singleton, puis coupa. Et atout, et atout! Deux tours encore et le chelem y était! Une surcoupe heureuse le décida. Brandissant donc un dix de trèfle maître, et s'oubliant un peu dans le feu du triomphe, il projeta la carte avec une telle violence que, dépassant le bord de la table, elle glissa, malgré les efforts de l'abbé Lebon pour la saisir, et tomba.

Le vénérable ecclésiastique, avec l'indulgence inhérente à son caractère, saisit un des flambeaux d'argent et, s'étant baissé, la lumière éclaira sur le parquet le fameux dix de trèfle, que d'Aiglelent, un peu confus, s'empressait de ramasser. Soudain, comme l'obligeant vieillard se relevait en même temps que le chevalier, un reflet de la bougie frappa, de revers, la carte malencontreuse.

Sans doute, quelque chose d'anormal dut alors s'accuser en cette carte aux yeux du trop vif gentilhomme, car l'excuse qu'il balbutiait s'arrêta, inachevée: il demeura bouche bée, considérant l'objet avec une attention insolite: puis, sans mot dire, il releva l'un de ses tris et se mit à regarder les cartes en les approchant des lumières.

Étonnés de l'action du chevalier, le digne recteur et la douairière de Kerléanor se prirent, à l'exemple de leur vieil ami, à scruter aussi... Et, autour d'eux, sur les murailles, les physionomies familiales des portraits subitement éclairés, par ainsi, en pleines figures, semblaient encore se renfrogner à ce spectacle. Mais les trois visages vivants, au surgir de ce qu'ils entrevoyaient dans la transparence des cartes, semblaient médusés par une stupeur complexe. Sur le triple échange d'un coup d'œil hagard, l'abbé Lebon trouva seul la force de bougonner, d'une voix tremblante, cette réprobatrice réflexion:

—Et dire que nous jouons avec cela depuis tant d'années!

Mais, d'un geste indifférent, Mme de Kerléanor atteignit une torsade, et sonna.

À cet appel, une simple fille de Bretagne, aux yeux clairs, au regard d'enfant, vision de jeunesse et de grâce, apparut au seuil glacé de la salle.

—Annette, dit avec simplicité la châtelaine et comme si rien ne se fût passé, jetez ces cartes au feu.

Puis, se tournant vers ses hôtes, et en souriant, elle appuya les adieux quotidiens de ces mots tranquilles:

—Nos compliments, chevalier: vous nous avez fait un beau chelem, ce soir!

LE JEU DES GRÂCES

À MONSIEUR VICTOR WILDER

LE JEU DES GRÂCES

—Oh! cela n'empêche pas les sentiments!...

Stéphane Mallarmé (Entretiens).

Les feux d'or du soir, au travers de moutonneuses nuées mauves, poudraient d'impalpables pierreries les feuilles d'assez vieux arbres, ainsi que d'automnales roses, à l'entour d'une pelouse encore mouillée d'orage: le jardin s'enfonçait entre les murs tendus de lierre des deux maisons voisines; une grille aux pointes dorées le séparait de la rue, en ce quartier tranquille de Paris. Les rares passants pouvaient donc entrevoir, au fond de ce jardin, la façade avenante de la demeure, et, dans une pénombre, le perron, surélevé de trois marches, sous sa marquise.

Or, perdues en les lueurs de cette vesprée, sur le gazon, jouaient, au Jeu des Grâces, trois enfants blondes,—oh! quatorze, douze et dix ans à peine, innocence!—Eulalie, Bertrande et Cécile Rousselin, quelque peu folâtres en leurs petites robes d'orléans noire. Riant de plaisir, en ce deuil,—n'était-ce pas de leur âge?—elles se renvoyaient, du bout de leurs bâtonnets d'acajou, de courts cerceaux de velours rouge festonnés de liserons d'or.

Elle avait aimé feu son époux,—ayant conquis, d'ailleurs, à ses côtés, dans le commerce des bronzes d'art, une aisance,—la belle madame Rousselin! Séduisante, économe et tendre, perle bourgeoise, elle s'était retirée avec ses filles, en cette habitation, depuis les dix mois et demi d'où datait son sévère veuvage, qu'elle présumait éternel.

Jamais, en effet, son mari ne lui avait semblé plus «sérieux» que depuis qu'il était mort. Cet accident l'avait solennisé, pour ainsi dire, aux yeux en larmes de l'aimable veuve. Aussi, avec quelle tendresse triste se plaisait-elle à venir, toutes les quinzaines environ, suspendre (de concert avec ses trois charmantes filles), de sentimentales couronnes aux murs blancs du caveau neuf! murs que, par prévoyance, elle avait fait clouter du haut en bas! Sur ces couronnes se lisaient, en majuscules ponctuées de pleurs d'argent, des À mon petit papa chéri! des À mon époux bien-aimé!—Lorsqu'à de certains anniversaires, plus intimes, elle venait seule au champ du Repos, c'était avec un air indéfinissable et presque demi-souriant que, nouvelle Artémise, munie ce jour-là d'une couronne spéciale, à son usage, elle accrochait celle-ci à des clous isolés: sur les immortelles, semées alors de myosotis, on pouvait lire, en caractères tortillés et suggestifs, ces deux mots du cœur: «Souviens-toi!» Car, même avec les défunts, les femmes ont de ces exquises délicatesses où l'imagination plus grossière de l'homme perd complètement pied,—mais auxquelles il serait à parier, quand même, que les trépassés ne sont pas insensibles.

Toutefois, comme c'était une femme d'ordre, chez qui le sentiment n'excluait pas le très légitime calcul d'une ménagère, la belle Mme Rousselin, dès le premier trimestre, avait remarqué le prix auquel revenaient, achetées au détail, ces pâles couronnes, si vite fanées par les intempéries; et, séduite par diverses annonces des journaux qui mentionnaient la découverte de nouvelles couronnes funèbres, inoxydables, obtenues par le procédé galvanoplastique, résistantes même à l'oubli,—couronnes modernes par excellence!—elle en avait acheté, en gros, une provision, quelques douzaines, qu'elle conservait, au frais, dans la cave, et qui défrayaient, depuis, les visites bimensuelles au cher décédé.

Soudain, les trois enfants, dont les boucles vermeilles, alanguies en repentirs, sautillaient sur les noirs corsages, cessèrent de s'ébattre sur l'herbe en fleurs, car, au seuil du perron, et poussant la porte vitrée, venait d'apparaître l'épouse, la grave maman toute en deuil, blonde aussi et déjà pâlie de son abandon. Elle tenait, justement, à la main, trois de ces couronnes légères et solides, nouveau système, qu'elle laissa tomber, auprès de la rampe, sur la table verte du jardin, comme pour appuyer de leur impression les paroles suivantes:

—Et que l'on se recueille maintenant, mesdemoiselles! Assez de récréation: oubliez-vous que, demain, nous devons aller rendre visite à... celui qui n'est plus?

Sûre d'être obéie (car, au point de vue du cœur, ses jeunes anges avaient, elle ne l'ignorait pas, de qui tenir), la belle Mme Rousselin rentra, sans doute afin de soupirer plus à l'aise en la solitude retirée de sa chambre.

À ces mots et aussitôt seules, Eulalie, Bertrande et Cécile Rousselin,—dont les rires s'étaient envolés plus loin que les oiseaux du ciel,—vinrent, à pas lents, méditatives, s'asseoir et s'accouder autour de la table.

Après un silence:

—C'est pourtant vrai! pauvre père! dit à voix basse Eulalie, la jolie aînée, déjà rêveuse.

Et, prenant un À mon époux bien-aimé, elle en considéra, distraitement, l'inscription.

—Nous l'aimions tant! gémit Bertrande, aux yeux bleus—où brillaient des larmes.

Sans y prendre garde, imitant Eulalie, elle tournait entre ses doigts, et le regard fixe, un À mon petit papa chéri.

—Pour sûr qu'on l'aimait bien! s'écria la pétulante cadette Cécile qui, follement énervée encore du jeu quitté et comme pour accentuer, à sa manière, la sincérité naïve de son effusion, fit étourdiment sauter en l'air le Souviens-toi! qui restait.

Par bonheur, l'aînée, qui tenait encore ses baguettes, y reçut, et à temps, la plaintive couronne, laquelle s'y encercla d'abord,—puis, grâce à un mouvement d'inadvertance provenu de l'entraînante vitesse acquise, le Souviens-toi! s'échappant des bâtonnets, fut recueilli de même par Bertrande, après s'être croisé en l'air avec l'À mon petit papa chéri!—et l'À mon époux bien-aimé! que Cécile, bien malgré elle, n'avait pu se défendre de lancer vers ses sœurs.

De sorte que, l'instant d'après—et peut-être en symbole des illusions de la vie,—les trois ingénues, peu à peu de retour sur la pelouse, substituaient à leurs cerceaux dorés ce nouveau Jeu des Grâces, et, inconscientes déjà, se renvoyaient, mélancoliquement, aux derniers rayons du soleil, ces inaltérables attributs de la sentimentalité moderne.

LE SECRET DE LA BELLE ARDIANE

À MONSIEUR PAUL GINISTY

LE SECRET
DE
LA BELLE ARDIANE

«Bonheur dans le crime.»

Jules Barbey d'Aurevilly.

La maisonnette neuve du jeune garde-chef des Eaux-et-forêts, Pier Albrun, dominait, sur un versant, le village d'Ypinx-les-Trembles, sis à deux lieues de Perpignan,—non loin d'un val des Pyrénées-Orientales, ouvert sur cette plaine de Ruyssors que bornent, à l'horizon, vers l'Espagne, de grandes sapinières.

En pente, au-dessus d'un gave dont l'écume bouillonnait entre des roches, le jardin, d'où s'élançaient, ombrageant mille fleurs mi-sauvages, des touffes de lauriers-roses et de caroubiers, encensait, d'une vapeur de cassolettes, la riante bastide, et de hauts prussiers, s'étageant derrière elle, disséminaient, au frôler des brises pyrénéennes, ces aromales senteurs de baume sur le village.—Un paradis, cette pauvre et jolie demeure! qu'habitait, avec sa jeune femme, ce beau gars de vingt-huit ans, à peau blanche, aux yeux de brave.

Sa chère Ardiane, dite la belle Basquaise, à cause des siens, était née à Ypinx-les-Trembles. D'abord enfant glaneuse,—fleur de sillons,—puis faneuse, puis, comme les orphelines du lieu, cordière-tisserande, elle avait grandi chez une vieille marraine qui, jadis, l'avait recueillie en sa masure et qu'en retour la jeune fille avait nourrie de son travail, ainsi que soignée à l'heure de la mort.—Et la sage Ardiane Inféral s'était distinguée, toujours, malgré son enfiévrante beauté, par une conduite sans reproches. De sorte que Pier Albrun,—ex-fourrier aux chasseurs d'Afrique, puis, de retour, sergent instructeur du corps des pompiers de la ville, puis exempté du service pour blessures gagnées dans les incendies, et nommé enfin, pour actes de mérite, à la charge du précédent garde-chef,—avait épousé Ardiane, après six mois, environ, de baisers et de fiançailles.

Or, ce soir-là, près de la croisée grande ouverte sur un ciel d'étoiles, la belle Ardiane, assise, des grains de corail au cou, ses bandeaux noirs au long de ses joues pâles, svelte, en un blanc peignoir, dans le fauteuil de paille tressée, et son bel enfant, de huit mois déjà, lui épuisant le sein, regardait, de ses noirs yeux un peu fixes, le village endormi, la campagne lointaine—et, tout là-bas, les remuantes verdures des sapins. Aux souffles de la nuit, saturés d'effluves de fleurs, ses narines, arquées, voluptueusement frémissaient; la bouche montrait ses irisées dents très blanches entre le pur dessin de ses lèvres couleur de sang;—la main droite, une alliance d'or au second doigt, jouait, distraite, entre les cheveux friselés de son «homme», lequel, à ses pieds, appuyait sur les genoux de la jeune femme sa tête franche et joyeuse, et qui riait à son petit.

Autour d'eux, éclairée par la lampe sur une table, leur chambre nuptiale aux murs tendus de gros papier bleu pâle où se détachait le luisant d'une carabine; près du large lit blanc,—défait, un berceau sous un crucifix; sur la cheminée, un miroir, et, près d'un réveil, entre des flambeaux de cristal, une touffe de genévriers rosés dans une urne d'argile peinte, devant les deux portraits-cartes encadrés de sparterie.

Certes, un paradis, cette demeure! Ce soir-là surtout! Car, dans la matinée de ce beau jour envolé, les joyeux aboiements des deux chiens du jeune garde-chef des Eaux-et-forêts avaient annoncé un visiteur.—C'était une ordonnance, envoyée par le préfet de la ville, et qui avait remis à Pier Albrun le large tube de fer-blanc, contenant—ô joie profonde!—la croix d'honneur, ainsi que le brevet et la lettre ministérielle spécifiant les titres et motifs qui avaient décidé la nomination. Ah! comme il les avait lus, à haute voix, au soleil, dans le jardin, les mains tremblantes d'un plaisir fier, à sa chère Ardiane! «Pour actes de bravoure, en divers engagements, durant son service aux tirailleurs algériens, en Afrique;—pour sa conduite intrépide, comme sergent instructeur aux pompiers du chef-lieu, pendant les incendies successifs qui, en 1883, avaient éprouvé la commune d'Ypinx-les-Trembles, les nombreux sauvetages qu'il y avait accomplis ainsi que les deux blessures qui, entraînant son exemption de service, lui avaient déjà valu sa place forestière, etc., etc.»—C'est pourquoi, ce soir-là, Pier Albrun et sa femme s'attardaient, près de la croisée, au souvenir de toute cette journée de fête; il serrait encore dans le creux de sa main,—ne pouvant se lasser de la regarder de temps à autre,—la croix au ruban de moire rouge!

Un voile de bonheur et d'amour semblait les envelopper tous les deux, aux lueurs silencieuses du firmament.

Cependant la belle Ardiane considérait, toujours songeuse, au loin, certains intervalles de murs noircis et ruinés entre les maisons et les chaumières blanches du village. On les avait laissés à l'abandon, sans rebâtir. L'an précédent, en effet, en moins d'un semestre, Ypinx-les-Trembles s'était vu, tout à coup, sept fois illuminé, en des nuits sans lune, par de soudains sinistres, au milieu desquels des victimes de tout âge avaient péri.—C'était, d'après une rumeur, l'œuvre de vindicatifs contrebandiers, qui, mal accueillis dans le village, y étaient revenus, chaque fois, allumer ces brûlis: puis, disparus là-bas, dans les sapinières, cachés dans les fourrés de myrtes et de trembles, échappant à la gendarmerie qui ne pouvait les y poursuivre, ils avaient su gagner la frontière—et les sierras. Depuis, les scélérats ayant été pris, sans doute, à l'étranger, pour autres crimes, les sinistres avaient cessé.

—À quoi penses-tu, mon Ardiane? murmura Pier, en baisant les doigts de la pâle main distraite qui venait de lui caresser les cheveux et le front.

—À ces murs noirs, d'où sort notre bonheur! répondit lentement la Basquaise, sans détourner la tête.—Tiens! (et elle indiqua du doigt, là-bas, une des ruines)—c'est au feu de cette ferme-là que je te revis!

—Je croyais que ce fut là notre première fois? répondit-il.

—Non, la seconde! reprit Ardiane. Je t'avais vu, d'abord, à la fête de Prades, dix jours avant,—et, méchant, tu ne m'avais pas remarquée. Moi, le cœur, pour la première fois, m'avait battu: je sentis follement que tu étais mon seul homme!... Va, ce fut de cet instant que je résolus d'être ta femme—et, tu sais, ce que je veux, je le veux.

Ayant relevé la tête, Pier Albrun considérait aussi les ruines entre les maisons toutes blanches du clair de lune.

—Ah! cacheuse, tu ne me l'avais pas dit! reprit-il en souriant. Mais ce fut à l'incendie de cette grosse chaumière-là, derrière l'église, que,—voulant, en vain, sauver le vieux couple dont les os n'ont même pas été retrouvés dans les décombres,—une poutre en feu m'ayant blessé, tu me fis venir chez ta vieille marraine, la mère Inféral, et tu m'y soignas si bien, en me réconfortant de ce bon vin chaud... tout prêt déjà, qu'on eût dit!...—C'est égal, ces pauvres vieux, tout de même! Ça serre le cœur d'y songer!

—Tu sais, murmura la Basquaise, je les regrette moins, moi: je les connus que j'étais enfant; ils me payaient mal mes écrus, mes fines cordes: trois sous, cinq sous,—et ils rechignaient;—la vieille ricanait de me voir belle... et puis, ce qu'elle essayait de me calomnier, de son vilain coin de bouche! Et jamais rien aux pauvres!—Aussi, puisqu'on est tous mortels... À quoi qu'ils servaient, ces vieux avaricieux-là? Nous eussions brûlé, nous, qu'ils eussent dit c'est bien fait! Et... de même, à peu près, des autres!—N'y pense donc plus!—Tiens, voici la chaumine Desjoncherêts: celle-là flambait dur, est-ce pas? Ce fut à celle-là que tu m'as embrassée après, chez nous, pour la première fois. Tu avais sauvé le petit; tu t'en étais donné, de la peine! Ah! je t'admirais! Tu étais très beau, je te dis, sous ton casque aux reflets tout rouges!... Ce baiser-là, vois-tu,—si tu savais!

Elle étendit encore sa main tranquille au dehors: l'alliance brilla sous un rais d'astre:—elle reprit:

—Puis, à celle-là, tiens, nous nous fiançâmes;—puis, à celle-là, je fus à toi, dans la grange; et ce fut à celle-ci que tu gagnas, enfin, ta rude et chère blessure, mon Pier!... Aussi, j'aime à regarder ces trous sombres: nous leur devons notre joie, ta bonne place de garde-chef, notre mariage, et cette maisonnette... où est né notre enfant!

—Oui, murmura Pier Albrun devenu pensif: cela prouve que Dieu tire le bien du mal... Mais, va, si je tenais, tout de même, au bout de ma carabine, le trio de scélérats...

Elle se détourna, les yeux graves; ses sourcils contractés se touchèrent, formant une ligne noire.

—Tais-toi, Pier, dit-elle. Est-ce donc à nous de maudire les mains qui ont mis le feu! Nous leur devons, te dis-je, jusqu'à cette croix que tu serres en ton poing. Réfléchis donc un peu, mon cher Pier: la ville seule, tu le sais bien, a une caserne pour ses incendies, pour ceux des faubourgs et des trois villages: Prades et Céret sont trop loin. Toi, pauvre sergent des pompiers, toujours sur le qui-vive, interné, sans congé possible, dans la caserne, devant tenir, constamment, prêts à toute alarme, tes hommes, tu ne pouvais sortir de cette prison que pour ton service! Une seule absence pouvait t'enlever ta paye et ton grade!—Il vous fallait une heure, rien que pour venir ici, quand ça brûlait!... Moi, je tressais mon chanvre, à cinq sous par jour, à Ypinx, avec la tremblante vieille sur les bras... et, l'hiver, c'était dur! Comment aller vivre à la ville sans m'y vendre un peu, comme les autres?—et tu comprends, toi, mon seul homme! que ça ne se pouvait pas!—Donc, sans tous ces beaux sinistres, je tordrais encore mes cordes, dans les ruelles, au village, et toi, tu trimerais encore dans le feu:—nous ne nous serions jamais revus, ni parlé, ni assortis. Or, je trouve qu'il fait meilleur ici, ensemble. Crois moi, ça vaut bien ce qui est arrivé à tous ces... indifférents-là!

—Cruelle, tu as du sang de volcan dans les veines! répondit Albrun.

—D'ailleurs, les contrebandiers,—reprit-elle avec un si étrange sourire qu'il en tressaillit,—ils ont bien autres choses à faire que de revenir s'acharner pour rien: laisse donc! c'est bon pour les simples d'ici... de croire que c'est eux!

Le garde-chef, sans se rendre compte de ce qu'il éprouvait, la regarda, soucieux, en silence; puis:

—Qui serait-ce, alors? dit-il: ici, tout le monde s'aime; on se connaît; pas de voleurs,—ni de malfaiteurs, jamais! Personne, que ces tueurs de gabelous, n'avait intérêt... Quelle main... par vengeance... aurait osé...

—Peut-être fut-ce par amour! dit la Basquaise:—tiens, moi, tu sais, une fois aimante... ciel et terre périssent plutôt!—Quelle main, dis-tu? Voyons, mon Pier!... Et—si c'était celle que tu tiens là, sous tes lèvres?

Albrun, qui connaissait sa femme, laissa tomber, en un saisissement, la main qu'il baisait: il ressentit comme froid plein le cœur.

—Tu veux rire, Ardiane? dit-il.

Mais la sauvage créature parfumée, la belle fauve, d'un enivrant mouvement d'amour, l'attira par le cou—et, d'une voix entrecoupée, dont l'haleine brûla l'oreille du jeune homme, lui chuchota, très bas, sous les cheveux:

—Pier!... Puisque je t'adorais! Pier, puisque nous étions enfermés dans l'indigence, et que bouter le feu à ces taudions était le SEUL moyen de nous voir! et d'être l'un à l'autre! et d'avoir notre enfant!

À ces affreuses paroles, Pier Albrun, l'ex-bon soldat, s'était dressé, les pensers en désarroi, le vertige dans les prunelles.—Hagard, il chancelait! Soudain, sans mot répondre, le garde-chef lança par la croisée, dans les ombres basses, vers le torrent, la croix d'honneur—et d'un jet si violent que l'une des arêtes d'argent de ce joyau, éraflant une roche dans sa chute, en fit jaillir une étincelle avant de s'engouffrer dans l'écume. Puis il fit un geste vers l'arme suspendue au mur; mais ses regards ayant rencontré les yeux endormis de son enfant, il s'arrêta, livide, fermant les paupières.

—Que cet enfant soit prêtre, pour qu'il puisse t'absoudre! dit-il, après un grand silence.

Mais la Basquaise était si ardemment belle que, vers les cinq heures du matin,—de trop persuadeurs désirs aveuglant, peu à peu, la conscience du jeune homme,—sa terrible compagne finit par lui sembler douée d'un cœur héroïque. Bref, Pier Albrun, dans les délices d'Ardiane Inféral, faiblit—et pardonna.

Et, s'il faut parler franc,—après tout, pourquoi n'eût-il point pardonne?

Tel autre, criant un adieu rauque, se fut enfui? Trois mois après, les gazettes eussent relaté sa mort «glorieuse» en Chine ou chez les Hovas; l'enfant, laissé en détresse, fût rentré dans les limbes; et la Basquaise, entretenue dans quelque ville, eût, sans doute, levé les épaules à cette nouvelle lointaine qu'elle était veuve,—et, tout bas, eût traité le défunt d'imbécile.

Tels eussent été les résultats d'une austérité trop rigide.

Aujourd'hui, Pier et son Ardiane s'adorent, et,—moins l'ombre du secret qu'ils gardent et qui les unit à jamais,—certes, ils paraissent des heureux!... Il a su repêcher sa croix, qu'il a bien gagnée d'ailleurs, et qu'il porte.

Enfin, si l'on songe à ce que l'Humanité admire, estime ou approuve, ce dénouement-là, pour tout esprit sérieux et sincère, n'est-il pas le plus... PLAUSIBLE?

L'HÉROÏSME DU DOCTEUR HALLIDONHILL

À MONSIEUR LOUIS-HENRY MAY