18,000 noirs, à Méquinez, à Maroc, à Salé et divers petits forts;
        8,000 Oudayas,         autour de Fès;
        2,000 Keïrouanis       autour de Fès;
        3,000   Id.            à Tanger et aux environs;
        2,000   Id             à Larrach et aux environs;
        1,000   Id.            à Tarndant et Mogador;
        2,000   Id.            auprès des gouverneurs et des
                               pachas pour lever la dîme impériale.

Les Keïrouanis sont, suivant toute probabilité, d'après l'étymologie de ce mot, les descendants des familles venues originairement de Keïromin, la première ville où se sont établis les musulmans à leur arrivée en Afrique.

Les noirs étaient autrefois bien plus nombreux; ils furent réunis en corps, vers 1690, par Muley-Ismaël, qui, fatigué de l'inconstance de ses troupes nationales, en acheta une partie, s'en lit donner plusieurs milliers à titre de dîme et de présents, et en porta le nombre jusqu'à cent mille. Devenus assez puissants après la mort de ce prince, arrivée en 1727, pour vouloir disposer du trône, comme les cohortes prétoriennes le faisaient à Rome, ils s'attirèrent la haine des nationaux, à laquelle Muley-Abdallah les sacrifia le premier. Les persécutions continuèrent contre eux jusqu'en 1780, que Sidi-Mohammed les fit désarmer, et leur assigna des terres dans des contrées différentes et éloignées. Dans le cours de moins de soixante ans, les 100,000 noirs de Muley-Ismaël se réduisirent ainsi à environ 18,000. Ce sont encore les meilleures troupes de l'empire Cette garde noire ne compte guère plus maintenant que 10 à 12,000 hommes.

Les Oudayas, nommés aussi garde blanche, établis à Fès depuis plusieurs siècles, étaient devenus en quelque sorte les janissaires du Maroc, disposaient du parasol, insigne de la puissance impériale, faisaient et défaisaient les sultans. Ils servirent d'abord avec dévouement le souverain actuel et en reçurent beaucoup de faveurs; mais, pendant les années 1830 et 1831, ils se révoltèrent, et l'empereur fut obligé de les assiéger dans le nouveau Fès. Ce siège dura six mois, après lesquels les Oudayas durent se rendre à discrétion, faute de vivres. L'empereur leur a fait grâce de la vie; et, au lieu de les exterminer, comme Mahmoud fit des janissaires, il s'est borné à les licencier, et à les disperser dans les différentes parties du Maroc.

(La suite à un prochain numéro.)



On connaît l'espèce vaudevilliste: c'est une race prodigue et affamée qui dépense beaucoup, non pas toujours de son propre esprit et de sa propre imagination, mais le plus souvent de l'imagination et de l'esprit des autres. Il est vrai que par l'énorme consommation de vaudevilles qui se fait sur les théâtres de Paris, il n'y a pas de fonds de vaudevilliste si bien pourvu qui pût y suffire, s'il n'avait recours à des emprunts forcés sur les fonds d'autrui. Aussi, tout vaudevilliste qui sait son métier et place avantageusement sa marchandise se tient-il à l'affût et guette sa proie au passage; le vaudevilliste est embusqué au coin du feuilleton et du cabinet de lecture; à peine une nouvelle piquante et un roman curieux laissent voir le bout de leur nez, que, sans plus attendre, ils le prennent au collet, le dévalisent de gré ou de force, l'égorgent, le dépècent, et en portent les lambeaux, les uns au théâtre du Palais-Royal, les autres au théâtre des Variétés; et souvent même le malheureux est écartelé entre quatre ou cinq théâtres, et ses membres sont dispersés par toute la ville. Qui dit vaudevillistes, dit fabricants de drames et de mélodrames, car ils sont tous de la même race et de la même école; plus d'un même cumule et exerce le mélodrame et le vaudeville du même coup et avec le même succès.

Il va sans dire que le Juif Errant de M. Eugène Sue ne pouvait manquer d'attirer l'attention de cette nation dévorante; quelle bonne pâture! Aussi le premier chapitre du fameux roman avait à peine paru dans le Constitutionnel, que vaudevillistes et dramaturges aiguisaient déjà leurs dents pour s'en repaître. On annonce que trois ou quatre comités de lecture sont convoqués pour procéder à la réception d'autant de Juifs Errants, mêlés de couplets ou de coups de tam-tam. Nous finirons sans doute par voir Morock, le terrible dompteur de tigres, sous les traits de M. Frédéric Lemaître; M Lepeintre aîné, qui a depuis longtemps le monopole des vieux de la vieille, s'emparera certainement du rôle de l'excellent Dagobert; et ces deux anges candides et souriants qui éclairent d'un doux rayon la terrible avant-scène du roman de M. Eugène Sue, Blanche et Rose, douces et ravissantes créatures, reviendront de droit à mademoiselle Rose Chéri et à quelque autre qui lui ressemble.

Cet empressement des auteurs dramatiques à se ruer sur le Juif errant est la preuve incontestable de l'intérêt que cette curieuse publication excite, et de l'attente qu'elle fait naître. MM. les auteurs dramatiques ont trop d'expérience et le nez trop fin pour s'y tromper: ils vont, du premier coup, chercher fortune du côté où le succès se manifeste et flairent la vogue et la popularité d'une lieue.

Il faut avouer que plus M. Eugène Sue avance, plus l'originalité de ses inventions se développe, et justifie ce grand bruit de curiosité qui se fait autour de son livre. Les derniers feuilletons ont porté l'intérêt au plus haut point, l'auteur a mis hardiment le pied dans les voies profonds de son sujet, et le lecteur a senti, aux palpitations et au frisson que cette partie du roman lui a causés, combien d'événements dramatiques et de scènes puissantes l'attendent dans la suite et la progression de cette histoire mystérieuse, aux mille gracieux et terribles épisodes.

Ce n'est pas à Paris seulement et en France qu'on s'occupe du Juif Errant. Un de nos amis, qui arrive de Londres, nous apprend que les murs de la ville et les vitres des librairies sont tapissés d'affiches monstres qui annoncent l'apparition du fameux juif. Le roman de M Sue tient la promesse de son titre: il marche il marche de tous côtés et vers tous les points de l'horizon: on peut, dès à présent, prédire que, comme son héros, il fera le tour du monde.

La partie la plus mondaine et la plus riante de Paris est certainement celle qui s'étend du boulevard Montmartre au boulevard des Capucines et côtoie la Chaussée-d'Antin; là, dans ce lieu de plaisance appelé le boulevard Italien. Tout l'éclat, toutes les grâces, tout le luxe, tous les plaisirs de la ville se donnent rendez-vous; c'est au boulevard Italien qu'il faut aller chercher la Parisienne et le Parisien pur sang, au pied leste, à la fine allure, au sourire railleur, gantés, vernis, élégants, et heureux de montrer leur élégance. Cette race charmante qui semble goûter avec tant de légèreté le bonheur de vivre, ces gracieuses femmes, ces bons amis du plaisir, ne se doutaient pas qu'ils riaient, caquetaient et se dandinaient sur des morts à la suite de démolitions faites dans la rue Taitbout, la pioche du maçon vient de heurter et de découvrir des tombes, la plus grande partie de cette rue et du gai boulevard qui l'avoisine formait autrefois le cimetière de l'église Saint-Roch. Quelques-uns de ces tombeaux ont un intérêt historique, et l'administration de la ville de Paris les a réclamés à ce titre. Toutes les choses humaines ressemblent à ce coin de la rue Taitbout; la vie est à la surface: on s'en amuse, on en jouit, on en tire vanité, on s'en pare; mais, si peu qu'on creuse, on trouve la mort au fond.

M. Margat est enfin parvenu à faire son ascension annoncée depuis trois semaines, et toujours retardée par le mauvais temps. Après tout, M. Margat n'a rien perdu pour attendre. La journée de dimanche dernier, heure de cette entreprise aérostatique, a été une journée magnifique. Le ciel, voilé depuis un mois et lugubre, s'était splendidement habillé de soleil et d'azur pour faire fête à M. Margat. Plus de quatre nulle personnes se trouvaient réunies sur le terrain de la rue de la Roquette ou M. Margat leur avait donné rendez-vous. Un immense ballon, auquel étaient suspendus quatre autres ballons de moindre dimensions, a d'abord obtenu le suffrage des curieux: puis, après les préparatifs nécessaires, on a vu paraître M. Margat de l'air souriant d'un voyageur intrépide; mais M. Margat, il faut le dire, n'a que subsidiairement occupé les regards, tous les yeux s'étant spontanément et invinciblement portés sur une belle jeune fille aux noirs cheveux, à l'œil étincelant au teint vif et animé. Cette jeune fille était mademoiselle Duplas la courageuse, qui s'est offerte à suivre M. Margat dans son voyage aérien avec le sang-froid d'un aéronaute à chevrons. On prétend même que mademoiselle Duplas a payé à M. Margat six mille francs comptant la chance, peu probable, il est vrai, de tomber du haut des nues sur quelque clocher pointu, sur quelque dur rocher, sur quelque rivière profonde, par imitation de ce pauvre Vulcain, qui descendit jadis l'Olympe d'étage en étage, ceci soit dit sans idée aucune de comparer le laid Vulcain à la la brune et jolie mademoiselle Duplas.

Elle est montée dans la nacelle d'un pied léger, le front couronné de roses et toute vêtue de blanc, comme une fiancée qui irait au bal de ses noces, et au moment où l'aérostat s'est élevé dans l'espace, elle a inondé la foule de fleurs et de sourires; l'air en était embaumé; puis mademoiselle Duplas a disparu rapidement, emportée avec son compagnon de voyage Tous les nez étaient en l'air, toutes les lorgnettes braquées, non-seulement dans la rue de la Roquette, mais sur les boulevards, sur les places publiques, sur tous les points de la ville où il était permis d'apercevoir le fier ballon se frayant une route audacieuse. Le ciel était d'une limpidité transparente, et le soleil, illuminant l'aréostat de ses rayons, lui donnait tantôt l'aspect d'un gobe errant revêtu de lames d'or, tantôt d'un gros diamant incrusté dans l'azur.--On ne compte pas cependant que mademoiselle Duplas, qui est nubile, ramène un mari de là-haut.

Paris, d'ailleurs, était, ce jour-là, riant et joyeux; on peut dire que toute la ville s'épanouissait dans les rues et dans les promenades. Nous ne reportons pas à M. Margat, ni même à mademoiselle Duplas, tout l'honneur de cette exhibition générale de Paris endimanché: le beau temps a le droit d'en revendiquer la meilleure pari. Paris, emprisonné depuis un mois, en barbotant sur le pavé humide, s'était précipite tout entier hors de ses maisons, au premier sourire de ce magnifique soleil, et il faut avouer que rien n'est plus saisissant et plus récréatif que de voir cette ville immense s'agitant ainsi par ses huit cent mille têtes, et se promenant sur ses seize cent mille pieds. Je fais déduction cependant des jambes amputées et des pieds dépareillés, qui n'ont pas le droit de figurer, pour cause d'absence, sur ce relevé de semelles ambulantes. Le soir, les théâtres étaient déserts. Le dimanche, par les belles journées d'été, est un jour fatal pour ces théâtres infortunés; il les change en désert; il y fait la solitude et le vide.

Puisque nous y voici, cependant, entrons dans le premier théâtre venu, au théâtre du Palais-Royal, par exemple, qui s'offre à nous; c'est le seul qui nous ait donné l'aubaine d'une pièce nouvelle; et, il faut le dire, cette pièce se présente sous un titre fort peu respectueux pour l'honorable ville de Paris; ce titre le voici: Paris voleur. Quoi donc! y aurait-il vraiment des voleurs à Paris'? Jusqu'ici, j'avais cru qu'on s'était trompé sur ce point important de statistique morale, et que les gens qui défilent tous les jours devant la police correctionnelle et la cour d'assises étaient purement et simplement de pauvres diables calomniés. Mais, puisqu'un vaudeville du théâtre du Palais-Royal l'affirme, comment en douter plus longtemps? Il y a donc, il faut le confesser, un Paris voleur. Mais ce ne sont que les petits voleurs que notre vaudeville nous montre, les gros bonnets étant réservés pour le mélodrame, et appartenant de droit à l'Ambigu Comique et à la Gaieté; donc, voici, en fait de petits larrons, le locataire qui déménage la nuit, par la fenêtre, pour se dispenser du terme celui; la laitière qui met de l'eau dans son lait; le marchand de vin qui fabrique du chambertin suivant la recette de la laitière; le vendeur de montres de chrysocale sous prétexte d'or pur; le restaurateur plumant sa pratique; ces demoiselles attirant dans leurs lacs les provinciaux candides et pourvus de billets de banque: les inventeurs de pommades sans pareilles et de choux mirobolants. Que vous dirai-je? tous les flibustiers qui s'adressent à l'ignorance et à la crédulité. J'aime assez peu, pour mon compte, les pièces, vaudevilles ou drames, qui remuent cette fange; s'ils ont la prétention d'être gais, c'est là un rire qui ne me satisfait point. Rire sur des escrocs et des escroqueries, ne me semble pas une récréation bien acceptable et bien délicate; s'ils ont, au contraire, l'envie de prendre la chose au sérieux, ce sérieux-là me répugne, et les héros de bagnes, au théâtre comme ailleurs, ne sont pas mon affaire. Dans ce vaudeville de Paris voleur, c'est le rire que les auteurs ont cherché; mais ils ont en beau faire, ils n'ont obtenu ce rire que du bout des lèvres; l'esprit qu'ils y ont mis, d'ailleurs, est à la hauteur du sujet, c'est-à-dire parfaitement trivial. Encore cet esprit est-il pris à tout le monde. Le titre de la pièce est ainsi justifié par la pièce elle-même.

M. Depaulis, notre habile graveur en médailles, vient d'ajouter une production nouvelle d'un rare mérité à toutes celles qui l'ont placé, des longtemps, au premier rang dans son art, cette fois, M. Depaulis reproduit et consacre le souvenir de la victoire de Saint-Jean-d'Ulloa, page honorable de notre histoire maritime, dont l'éclat revient à nos braves marins et à leur chef, M. l'amiral Baudin. Sur une des faces de la médaille, l'artiste a représenté le fort Saint-Jean, que domine une montagne dont la cime s'élève à l'horizon; dans les eaux qui baignent le fort, deux vaisseaux français sont arrêtés et tout prêts à l'attaque; la scène est occupée et agrandie par le génie de la France, qui, glissant à travers les airs, l'aile déployée, le casque en tête, les plis de sa tunique flottant au vent, s'apprête à planter le pavillon fiançais sur les murs de la citadelle conquise; sur le revers est placée la figure de Louis-Philippe; on peut dire, sans crainte d'être accusé de partialité, que ce nouveau travail de M. Depaulis est, de tout point, excellent comme pensée et comme exécution; la main si habile de cet artiste distingué n'a jamais rien fait de plus hardi, de plus difficile et de plus achevé dans ses infinis détails. On ne saurait trop témoigner de reconnaissance à un pareil talent qui se voue avec un tel succès et une telle conscience de savoir et d'études, à consacrer la mémoire des faits illustres qui honorent la patrie.

Monseigneur Menjaud, coadjuteur de feu M. de Forbin de Janson, mort récemment évêque de Nancy, est arrivé à Paris, monseigneur Menjaud vient ici, conduit par un devoir pieux, pour assister aux derniers honneurs qu'on doit rendre aux restes mortels de son évêque. M de Janson, auquel il succédera de plein droit et sans qu'il ait besoin d'une nomination nouvelle. Un fait assez curieux, c'est que monseigneur Menjaud est frère du spirituel comédien Menjaud, qui a quitté le théâtre Français il y a deux ans, et que les fins connaisseurs regrettent encore. M. Mengeaud le comédien et monseigneur Menjaud le futur évêque ont toujours vécu dans l'intimité et dans l'affection la plus fraternelle, cette amitié fait à la fois l'éloge du comédien et l'éloge de l'évêque. On dit même que leurs croyances se rencontraient et pactisaient sans peine: l'évêque causait volontiers de Molière, et le comédien de l'évangile, tous deux en esprits convaincus et qui s'y entendent.

Rien de nouveau d'ailleurs, si ce n'est que la foudre est tombée sur une maison du boulevard des Italiens avec courtoisie, sans tuer personne, que trois tigres et une panthère, arrivés d'Afrique tout récemment, charment depuis quelques jours les promeneurs bipèdes du Jardin-des-Plantes, et qu'on aligne des forêts de lampions aux Champs-Élysées pour célébrer les barricades de Juillet.



Hôtel et Collections Delessert.

A l'extrémité supérieure de la rue Montmartre, presque en face du passage des Panoramas, entre les magasins de la Ville de Paris et l'Alliance des Arts, une porte de pierre massive attire les regards des passants. Thierry, dans son ouvrage intitulé: Paris tel qu'il était avant la Révolution, l'appelle un arc de triomphe. Les colonnes qui supportent la corniche sont ornées d'attributs guerriers. Une figure sculptée, je ne sais quelle divinité, décore le fronton. Cette porte a un aspect imposant et mystérieux; elle semble s'isoler avec orgueil des constructions modernes qui se sont élevées de chaque côté, et qui la dominent sans l'écraser. Elle est si haute qu'en se plaçant sur le trottoir opposé, on n'aperçoit pas même les toits des bâtiments dont elle forme l'entrée principale. Ses épais battants s'ouvrent-ils par hasard pour laisser sortir ou entrer quelques élégants équipages, on admire, au bout d'une avenue de beaux arbres, la façade d'un magnifique hôtel.

Cet hôtel est l'hôtel d'Uzes. Reconstruit peu d'années avant la Révolution par M. Ledoux, architecte, il fut, sous la République et sous l'Empire, occupé successivement par le ministère du commerce et par l'administration des douanes. La Restauration le rendit à M. le duc d'Uzes, qui le vendit à M. Ternaux l'aîné. En 1826, il devint la propriété de la famille Delessert.

Paris subit, depuis quelques années surtout, une complète métamorphose. Il grandit et s'étend tout à la fois. A ses extrémités, des rues, que dis-je? des villes nouvelles se continuent jusqu'à son mur d'enceinte qu'elles menacent de franchir bientôt. Dans les quartiers du centre, où il se sent comprimé, il prend en hauteur l'espace qu'il ne peut pas gagner en largeur, et dont son développement extraordinaire a besoin. Il s'entasse dans des cages étroites où il se prive volontairement d'air et de lumière, et où il a peine à se mouvoir et à se tenir debout, Si nos pères revenaient à la vie, ils ne reconnaîtraient plus la ville qu'ils nous avaient léguée. Aussi les terrains ont-ils acquis en deçà de certaines limites une telle valeur, que les plus charmantes constructions des siècles passés, les demeures historiques, les fleurs les plus belles et les plus rares, les arbres les plus magnifiques, tombent pêle-mêle sous la hache ou sous la pioche des démolisseurs. Cette année même, que de ravages n'ont-ils pas exercés! En ce moment, un passage se construit dans le jardin du palais Aguado! L'hôtel Soubise ne rougit pas de se transformer en bazar; la rue Rougemont pose insolemment ses pavés de granit et ses dalles d' asphalte sur la belle pelouse du banquier dont elle a l'audace de porter le nom!

L'hôtel d'Uzes a dû souvent exciter la convoitise des spéculateurs; car il s'étend depuis la rue Montmartre jusqu'à la rue Saint-Fiacre, et sa porte, son avenue, ses cours, son corps de logis principal, ses nombreuses dépendances, son jardin, ses galeries, ses magasins, couvrent un terrain estimé environ 4 millions, en ne comprenant pas dans cette somme le prix des constructions. Cependant ses propriétaires actuels ont toujours résisté, avec une indifférence et une fermeté bien rares à notre époque, aux sollicitations les plus offrantes de la bande noire. Noble exemple, qui a trouvé si peu d'imitateurs!

A ce titre seul, c'est-à-dire comme un dernier vestige des anciennes habitations des familles riches d'autrefois, l'hôtel d'Uzes avait des droits incontestables à la faveur que nous lui accordons aujourd'hui. Mais il possède en outre des richesses artistiques et scientifiques dont il peut être utile de révéler au public l'existence trop peu connue, et dont notre spécialité nous permet de lui montrer en même temps quelques échantillons curieux.

Parvenu au bout de la grande avenue, détournons nous d'abord à gauche avant d'entrer dans l'hôtel, et visitons dans un pavillon séparé le musée et les collections botaniques de M. Benjamin Delessert, situés au-dessus des bureaux de la banque de M F. Delessert.

En 1788, M. Étienne Delessert, membre de la société naturelle d'Édimbourg, frère aîné de M. Benjamin Delessert, commença à tenir en herbiers, les plantes qu'il avait recueillies dans ses nombreux voyages, ou qu'il recevait des divers pays du globe. Mais, en 1794 il mourut à New York, de la fièvre jaune. M Benjamin Delessert, son frère, qui l'avait accompagné dans ses voyages en France, en Suisse, en Angleterre et en Écosse, résolut de compléter les collections, déjà considérables, que lui léguait son frère, et de former une bibliothèque spéciale pour la botanique.

M. Benjamin Delessert, lui aussi, se sentait porté vers cette douce et charmante étude qui, selon les expressions de Rousseau, remplit d'intéressantes observations sur la nature ces vides que les autres consacrent à l'oisiveté ou au jeu. Comment ne l'ont-il pas aimée? C'était à sa mère que Jean-Jacques avait adressé, sur sa demande, ses lettres élémentaires sur la botanique. La petite pour laquelle il écrivait à sa chère cousine, c'était sa jeune sœur, madame Gautier, morte il y a peu d'années. Dans sa troisième lettre, le professeur annonçait à son élève, qu'il lui envoyait un petit herbier destiné à tante Julie. «Je t'ai mis à votre adresse, ajoutait-il, afin qu'en son absence vous puissiez le recevoir et vous en servir, si tant est que parmi ces échantillons informes il se trouve quelque chose à votre usage.

Cet herbier resta longtemps en route et Rousseau s'inquiéta de ce retard. «J'ai grand'peur, dit-il, que M. G. ne passant pas à Lyon, n'ait confié le paquet à quelque quidam qui, sachant que c'étaient des herbes sèches, aura pris tout cela pour du foin. Cependant si, comme je l'espère encore, il parvient à votre sœur Julie ou à vous, vous trouverez que je n'ai pas laissé d'y prendre quelque soin. C'est une perte qui, quoique petite, ne me serait pas facile à réparer promptement, surtout à cause du catalogue accompagné de divers petits éclaircissements écrits sur-le-champ, et dont je n'ai gardé aucun double.»


Vue de l'hôtel de M. Delessert, à Paris, prise du jardin.


Buccin lime.

Porcelaine.

Les craintes de Rousseau ne se réalisèrent pas. L'herbier fut remis à madame Delessert, et conservé précieusement par sa famille. M. le docteur Chenu, auquel madame François Delessert l'a confié, a eu la complaisance de nous montrer ce modèle d'herbier. Il est préparé avec un soin tout particulier. Chaque échantillon, parfaitement desséché, se trouve fixé, au moyen de petites bandelettes dorées, sur des feuilles de papier bordées d'un cadre rouge, et les noms des plantes, écrits en français et en latin, y sont tracés du la main même de Rousseau.


Lymnée des Étangs.

Bénitier.


Spondyle royal.


Vue Intérieure de la galerie des tableaux de M. Delessert.


Galerie de M. Delessert.--Intérieur d'un Estaminet, par Luex.

Les herbiers et les livres du musée de botanique se sont tellement accrus depuis 4794, qu'ils occupent aujourd'hui, comme nous l'avons dit, une aile entière des bâtiments dépendants de l'hôtel. C'est une des plus riches collections actuellement existantes, et M. Delessert l'a toujours mise avec une générosité qui l'honore à la disposition des savants de tous les pays.

Telle est pourtant la modestie de M Delessert, que l'existence de ces trésors est presque ignorée. Il ne se montre pas plus fier qu'avare de tant de richesses. L'amour seul de la science l'a déterminé à faire un si noble usage de sa fortune (2).

Note 2: M. Lasègue publiera prochainement une histoire du musée et des collections botaniques de M. B. Delessert, dont il est le conservateur. Cet ouvrage aura encore plus d'importance que son titre ne l'indique. L'auteur a pensé qu'il y aurait profit à rassembler dans un même livre des informations éparses toujours difficiles, souvent impossibles à retrouver, et qu'il serait utile de donner, avec l'histoire de toutes ces collections, une idée des principaux herbiers qui existent ailleurs, en y ajoutant l'exposé des voyages les plus importants entrepris dans l'intérêt de la science.

Traversons maintenant la cour d'honneur, et pénétrons dans le cœur même de l'hôtel... mais non, arrêtons-nous sur le seuil; les secrets de la vie privée que je pourrais lui révéler n'offrent point d'intérêt à la majorité du public, car je n'aurais à lui montrer qu'une famille patriarcale, se livrant modestement, dans la plus douce intimité, A la pratique tic toutes les vertus domestiques. Respectons donc les mystères de cet intérieur si parfaitement uni, que les trois frères ont confondu les tableaux qui leur appartiennent dans cette belle galerie où nous venons d'entrer.


Mitre épiscopale. Galerie de M. Delessert.--La Lecture de la Bible, tableau de Greuze. Volute queue de paon.


Argonaute dans sa coquille. Chalet suisse à Passy, dans le pré de M. Delessert.


Volute ondulée. Salon des eaux Minérales de Passy. Harpe noble.

Cependant quelle est cette musique guerrière qui vient frapper notre oreille étonnée et ravie? Approchons nous de la fenêtre entr'ouverte de cette salle à manger.--Cette marche de Moscheles, que je croyais exécutée par la musique d'un régiment tout entier, c'est un instrument qui la joue.--On le nomme un panharmonicon, parce qu'il produit à lui seul et sans le secours de l'homme, une harmonie semblable à celle que produirait un orchestre de soixante artistes. Son inventeur, le célèbre mécanicien viennois Jean Maelzel, n'en a fabriqué que quatre: l'archiduc Charles et le prince Leuchtenberg en possèdent chacun un; le troisième, exporté à New-York, y a été détruit; le plus grand, le plus complet et le plus parfait, est celui qui orne la salle à manger de l'hôtel Delessert.--Il joue dix morceaux différents, de Cherubini, de Haydn, de Hændel, de, Moscheles et Cherubini, et le God save the king.

Une petite serre chaude réunit le corps de logis principal à la galerie de tableaux qui sert de clôture au jardin du côté de la rue des Jeûneurs. Si nombreuses quelles soient, les fleurs et les plantes rares dont elle est remplie, ne nous ont pas empêché d'apercevoir la seconde façade de l'hôtel telle que la présente notre dessin, encadrée dans une bordure d'arbres, devant une vaste pelouse qu'arrose un jet d'eau. A la vue de cette délicieuse retraite, si calme et si fraîche, qui se croirait dans le quartier le plus populeux et le plus bruyant de Paris?

La galerie de MM. Delessert se compose d'environ deux cents tableaux des premiers maîtres anciens ou modernes: Baokhuisen, Berghem, Bouton, Drolling, Gérard, Gérard Dow, Géricault, Girodet, Greuze, Alexandre Hesse, Claude Lorrain, Luex, Metzu, Mieris, Mignard, Murillo, Ostlade, Paul Potter, Raphaël, Rubens, Ruysdæl, Sasso Fercato. N. Scheffer, Jean Steen, Téniers, Terburg, Van der Heyden, Van der Meulen, Van Dyck, Joseph, Carle et Horace Vernet, Vickenberg, Woumermans, s»'y disputent tour à tour l'attention et l'admiration des visiteurs: le Raphaël est la Vierge et l'Enfant Jésus, qui enrichissait jadis la galerie Aguado. Des deux tableaux appartenant à MM. Delessert que nos artistes ont reproduits par la gravure, l'un, celui de Greuze, la lecture de la Bible, est déjà connu, car il a été gravé par Martinasi et par Flippart. L'autre, l'Intérieur d'un Estaminet, nous parait le chef-d'œuvre d'un jeune artiste belge appelé à de brillantes destinées. M. Luex n'a que quarante et un ans; il est né à Malines en 1803; il ne lui manque, selon nous, que l'audace d'être franchement original. Sous le double rapport de la composition et de l'exécution, les toiles signées de lui que possède la galerie Delessert ne laissent rien à désirer.--Qu'il crée désormais au lieu d'imiter.

M. Delessert, fils de M. François Delessert, imitant l'exemple que lui donne son oncle, a commencé dès son jeune âge une collection de gravures du plus grand intérêt. Cette collection n'a pas la prétention d'être complète; mais elle renferme de précieux documents pour l'histoire de la gravure, dont on peut suivre tous les progrès depuis l'origine de cet art jusqu'aux travaux des grands maîtres. Parmi les premiers maîtres allemands on remarque une gravure non encore mentionnée dans les catalogues, un saint Georges, du maître de 1166, des Martin Zenh, Israël de Mecken, Martin-Shongauer, Mair, Lucas de Leyde, Lucas de Cranack, Albert Durer. Ce dernier est représenté dans la collection par les plus belles épreuves qui existent de l'Adam et Eve et de l'Enfant prodigue. L'école d'Italie nous a fait admirer Baccio-Baldini, Robetta, Nicolas de Modène, Benoit Montagna, André Mantégua, Campagnola, et enfin le Raphaël de la gravure, Marc-Antoine. Les plus belles planches de ce dernier sont l'Adam et Eve chassés du Paradis, et Dieu parlant à Noé. Enfin l'école de Flandre est représentée par quelques-uns des plus beaux chefs-d'œuvre de Rembrandt.

La porte du fond de la galerie s'ouvre sur un escalier qui conduit dans les salles du musée conchyliologique. A peine entré, le docteur Chenu, directeur de ces galeries, a la bonté de nous remettre une intéressante notice à laquelle nous empruntons les détails suivants:

«M. Benjamin Delessert, tout en s'occupant de botanique, commençait, il y a environ quarante ans, à réunir quelques coquilles curieuses. L'étude des espères fossiles l'intéressa d'abord, et il s'y livra avec ardeur, ainsi que son frère M. Étienne Delessert. Ils parcoururent ensemble les environs de Paris, ne négligeant aucune des espèces qu'ils trouvaient, et successivement ils visitèrent la Suisse et l'Angleterre.

«Chaque voyage enrichissait la petite collection d'un assez grand nombre de coquilles, et son développement rapide est la preuve du zèle des collecteurs.

«Plus tard, M. Delessert, obligé de s'occuper des affaires de sa maison de commerce, ne perdit pas de vue, pour cela, l'étude à laquelle il continua de consacrer quelques moments; mais, ne pouvant plus voyager lui-même pour augmenter sa collection, il se procura les plus beaux échantillons qu'il put rencontrer; et, en 1833, il donna une grande importance à son cabinet, jusque-là ignoré, en achetant la collection de coquilles faites par Dufresne, et composée de 8,200 individus bien nommés et classés.

«Plus la collection s'enrichissait, plus aussi M. Delessert se trouvait entraîné à l'augmenter; et c'est depuis cette époque, surtout qu'il reçut un grand nombre de coquilles vivantes de toutes les parties du monde, mais surtout du Cap de Bonne-Espérance, du Sénégal, de l'Inde, du Brésil et de la mer Pacifique. De nombreux voyageurs ont beaucoup contribué au développement d'un musée qui intéressait déjà la science; mais c'est seulement en 1840 que la collection de M. Delessert s'éleva au premier rang, qu'aucune autre ne lui dispute.

«On connaissait dans le monde savant plusieurs cabinets du plus haut intérêt, celui de Linné d'abord, et celui de Chemnitz; malheureusement ils ont été partagés, disséminés et perdus pour la science; celui de Draparnaud était vendu hors de France; il ne restait d'intact que celui de Lamarck: c'était aussi le plus important, parce qu'il avait servi à ce célèbre naturaliste pour la publication de son ouvrage, qui est encore de nos jours généralement apprécié par les conchyliologistes.

«Ce riche cabinet faisait depuis longtemps partie du magnifique muséum du prince Masséna, qui voulut s'en défaire pour s'occuper exclusivement d'ornithologie. Cette collection précieuse, classée par Lamarck et étiquetée de sa main, allait sans doute aussi être divisée et passer peut-être à l'étranger. M. Delessert en fit l'acquisition pour la conserver à la science, et il éleva de cette manière le plus beau monument à la gloire de Lamarck; elle se composait, au moment où ce savant la vendit, de 13,288 espèces, dont 1,243 n'étaient pas encore décrites, et l'on y comptait au moins 50,000 coquilles. Le prince Masséna, collecteur enthousiaste, l'enrichit encore d'un très-grand nombre d'espèces rares ou nouvelles, en y ajoutant les collections de madame Baudeville et de M. Soulier de la Touche, et la plupart des belles coquilles de la collection Castellin.

«Ce n'était point assez pour M. Delessert d'avoir réuni tant d'éléments de travail, précieuses reliques de la science; plusieurs des espèces de ces collections, après avoir passé par d'autres mains, payaient leur noble et vieille origine par la perte d'une partie de leurs couleurs, sans cependant rien perdre de leur mérite scientifique. Il fallait autant que possible mettre à côté de ces anciennes coquilles, parfois un peu fanées, quelques échantillons frais et riches de leurs couleurs: c'est ce qu'a fait M. Delessert, en ajoutant à son musée la collection de M. Teissier, colonel du génie, directeur des fortifications des colonies.

«Ce collecteur n'admettait dans ses cartons que les coquilles fraîches et intactes, la moindre égratignure était un motif d'exclusion; aussi cette collection brillante, et de création moderne; pour laquelle M. Teissier avait dépensé plus de 100,000 fr., vint-elle se placer heureusement à côté des anciennes, et cette réunion établit avec avantage pour l'élude, toutes les différences d'âge, de grosseur et de coloration. Ces richesses conchyliologiques sont réunies dans une belle galerie de 50 métrés de longueur, et sont contenues dans 440 tiroirs, dont la surface est d'un peu moins d'un mètre carré. Les espèces trop grosses pour entrer dans ces tiroirs, et celles destinées aux échanges, sont arrangées avec soin dans 18 armoires vitrées et exposées à la vue des nombreux curieux qui visitent la collection.

«Les coquilles sont en partie collées sur des cartons dont la couleur indique la patrie de chaque espèce, et en partie libres dans des boîtes pour pouvoir se prêter plus facilement à l'étude. Les couleurs bleu, jaune, rouge, vert et violet indiquent à la première vue les espèces d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique et de l'Océanie. Toutes les espèces fossiles sont aussi collées sur des cartons brun-clair. Cette collection classique est consultée journellement par toutes les personnes qui s'occupent de conchyliologie. Le conservateur communique, à ceux qui veulent se livrer à l'étude, non-seulement les espèces, mais encore les livres qui leur sont nécessaires, et là chacun travaille avec toutes les facilités qu'il aurait de la peine à réunir partout ailleurs La bibliothèque conchyliologique s'enrichit chaque jour des ouvrages nouveaux sur la science, français et étrangers; et jamais M. Delessert ne manque l'occasion de se procurer les livres anciens, devenus rares aujourd'hui, et qui ne se trouvent plus dans le commerce de la librairie.»

Enfin, non content de communiquer ainsi ses collections et ses livres aux conchyliologistes qui habitent Paris et aux étrangers qui veulent venir nommer ou étudier des espèces, M. Benjamin Delessert a eu l'heureuse pensée de publier un magnifique ouvrage in-folio orné de planches gravées et coloriées avec le plus grand soin, intitulé Recueil de coquilles décrites par Lamarck, mais non figurées par les auteurs. Le succès obtenu par cet ouvrage a engagé le docteur Chenu à entreprendre les Illustrations conchyliologiques (3) qui seront, nous n'hésitons pas à l'affirmer, le plus beau monument élevé à cette branche des sciences naturelles.

Note 3: Illustrations conchyliologiques, ou Descriptions et figures de toutes les coquilles connues, vivantes et fossiles, classée» suivant le système de Lamarck, modifié d'après les progrès de la science, et comprenant les genres nouveaux et les espèces récemment découvertes; par M. Chenu, docteur en médecine, chirurgien-major de la gendarmerie de la Seine, conservateur du musée conchyliologique de M le baron Benjamin Delessert, avec la collaboration des principaux conchyliologistes de la France et de l'étranger.--22 fr. 50 c. la livraison composée de cinq planches et d'un texte descriptif et raisonné. Trente-deux livraisons sont en vente.

Au sortir de la galerie conchyliologique, nous descendons par un escalier de bois dans de vastes magasins dont la porte principale s'ouvre sur la rue Saint-Fiacre. Toutes ces richesses que nous venons d'admirer, M. Benjamin Delessert les doit à son travail et à son industrie. D'où viennent ces marchandises qu'on décharge ou qu'on emballe? de ses usines et de ses manufactures. La raffinerie de Passy, le seul de ces établissements que nous ayons pu visiter, livre chaque jour 2,400 pains de sucre au commerce de Paris.

Puisque nous sommes à Passy, montons sur les terrasses des maisons de campagne qui couronnent la colline. Toutes elles appartiennent aux divers membres de la famille Delessert, et elles communiquent entre elles par des escaliers dont les portes restent toujours ouvertes. N'oublions pas d'aller contempler dans le chalet les paysages les plus ravissants de la Suisse, tout en admirant le beau point de vue que l'on découvre de ses fenêtres et de ses galeries, sur Paris, le Champ-de-Mars, le cours de la Seine, les coteaux de Vanves, d'Issy et de Meudon. En redescendant nous nous reposerons dans le salon de bains, où chaque jour une foule nombreuse de malades vient demander aux eaux ferrugineuses de Passy la santé qu'ils ont perdue, et qu'ils peuvent être sûrs d'avance, d'en obtenir, si la renommée n'est point injuste. Le seul défaut de ces sources bienfaisantes est de se trouver trop facilement à la portée de ceux qui ont besoin d'en faire usage. Il y a longtemps déjà que madame de Sévigné l'a dit: «Un malade va à Vals parce qu'il habite Paris, et l'autre à Forges parce qu'il est à Vals. Tant il est vrai que jusqu'à ces pauvres fontaines, nul n'est prophète dans son pays!»



Rapport de M. Thiers

SUR LE PROJET DE LOI RELATIF A L'INSTRUCTION SECONDAIRE.

Lorsque M. Villemain apporta à la chambre des pairs son projet de loi sur l'instruction secondaire, précédé d'un fort bon exposé des motifs, qui était la critique ou plutôt la condamnation des concessions mal entendues que proposait le ministre, nous exposâmes dans ce journal ft. (t. II, p. 102) la question de l'enseignement et les différents intérêts qu'il s'agissait de mettre d'accord.--Pendant le cours de la discussion à la chambre du Luxembourg, nous avons fait connaître, dans l'Histoire de la Semaine, les travaux de sa commission, le rapport de M. le duc de Broglie et les modifications votées par la pairie. On a vu ce projet, conçu d'abord dans un certain esprit, rédigé par faiblesse dans un autre, recevoir, de la part de la commission de la chambre des pairs, des modifications qui le rendaient plus logique, mais qui n'en faisaient pas disparaître, qui en aggravaient quelquefois les inconvénients, et devenir ensuite, par les votes de la pairie, sur l'intervention de M. de Montalivet, que beaucoup se sont obstinés à ne considérer en cette occasion que comme un porte-voix, un projet dangereux et, grâce au ciel, impossible.

Mais rien n'est impossible, en fait d'inconséquence, pour M. le ministre de l'instruction publique. Il n'avait pas même prêté appui aux orateurs de la pairie qui défendaient l'Université comme une des grandes institutions que nous a léguées l'empire; grand maître du corps enseignant, il l'avait laissé mettre en suspicion et avait consenti à suivre, pour la fixation du programme des études, l'avis d'un maréchal ou d'un financier, plutôt que le sien propre. Il était donc tout naturel que M. Villemain ne vit aucun inconvénient à apporter à la chambre des députés ce qu'il avait laissé faire à la chambre des pairs. Il a saisi nos représentants de ce projet, qu'accompagnait cette fois un exposé insignifiant et embarrassé, à une époque de la session où il se flattait qu'aucune commission ne pourrait plus mener à fin son travail. Mais le calcul était mal fait; après la levée de boucliers des fils des Croisés, après les réclamations collectives, impérieuses et peu adroites des prélats, après l'obligation imposée par eux à leur clergé d'adhérer à cette ligue, la chambre des députés et la commission qu'elle a instituée ont pensé que c'était pour elles un devoir, si elles étaient prises de trop court pour faire une loi, d'arrêter du moins un projet et de faire une déclaration afin de marquer nettement la ligne que les représentants du pays entendaient suivre, et que les clameurs des coteries, les efforts et les fureurs des partis ne sauraient jamais leur faire déserter. Une semblable démarche, dans la pensée fort juste de ses auteurs, était de nature à décourager les intrigues et à dissiper les inquiétudes que les hésitations des autres branches du pouvoir avaient jusque-là encouragées et excitées.

Le premier soin de la chambre fut donc d'apporter à la composition de sa commission une attention, une solennité qui entourent rarement ces élections de bureaux. On comprit que pour lui donner toute autorité elle ne devait point être composée tout entière dans une même tendance, que toutes les opinions qui se débattaient dans le pays devaient pouvoir se débattre dans son sein, et c'est à cet esprit de justice et à ce loyal calcul que tel membre, assez favorable aux prétentions du clergé, et qui, à coup sûr, ne comptait pas dans son bureau trois collègues pour partager son avis, a dû la majorité qui l'a nommé commissaire. On comprit également l'intérêt qu'il y avait à y appeler des hommes éminents de toutes les fractions de la Chambre, habitués à voir des adhérents nombreux se rallier à leur voix, de manière que pour tout le monde les conclusions qu'ils viendraient déposer pussent, dès ce moment, être regardées comme sanctionnées d'avance par la grande majorité de leurs collègues. La commission fut donc composée, en suivant l'ordre des bureaux, de MM. de Tocqueville, Thiers, Saint-Marc-Girardin, de Carné, de Salvandy, de Rémusat, Quinette. Odilon Barrot et Dupin aîné. Elle e cessa pas de siéger tous les jours jusqu'à ce que sa tâche fût accomplie, cet fit choix de M. Thiers pour présenter à la Chambre le résultat de ses travaux. Quelque désireuse que fût celle-ci d'abréger sa session, elle a voulu, contrairement à l'usage consacré pour les rapports et surtout pour ceux de quelque étendue, qu'on ne se bornât pas à déposer celui-ci sur le bureau du président, mais qu'une de ses séances presque entière fût consacrée à écouter religieusement la lecture du travail de l'honorable rapporteur.

La question générale y a été exposée, traitée et définie avec autant d'élévation que de justesse. Le rapporteur a établi avec sa haute raison que la liberté d'enseignement ne saurait être considérée comme un droit des enseignants de se saisir à volonté de la jeunesse pour en faire la matière de leurs spéculations; que la vraie liberté d'enseignement repose sur une autre base que celle du droit des enseignants, le droit du père de famille; que ce droit n'est pas sans contre-poids, car l'enfant qui vient de naître appartient à deux autorités à la fois; le père, qui lui a donné le jour et qui voit en lui sa propre postérité, le continuateur de sa famille, et l'État, qui voit en lui le citoyen futur, le continuateur de la nation; que le père a le droit d'élever cet enfant d'une manière conforme à sa sollicitude paternelle, l'État, de le faire élever d'une manière conforme à la constitution du pays; que la liberté d'enseignement consiste à fournir à tous les pères les moyens de satisfaire leurs penchants divers, et de les satisfaire non-seulement dans l'asile sacré de la famille, asile fermé à toute autorité extérieure, mais aussi dans les établissements publics, régulièrement constitués et toujours ouverts; que là s'arrête l'autorité du père de famille, là commence le droit de l'État; que quiconque nierait cela, nierait la patrie et ses droits, et que s'il serait impie de nier les droits sacres de la paternité sur ses enfants, il ne serait pas moins impie de nier les droits de la patrie sur ses citoyens; que la vérité en cette matière est dans la reconnaissance de ces deux autorités également sacrées et dans la conciliation de leur action bienfaisante; qu'elles doivent se soutenir une l'autre, s'aider, quelquefois se limiter, jamais se combattre ou s'entre détruire, résumant sa pensée, M. Thiers ajoute: «Un pays où règne la liberté d'enseignement est celui où la loi a procuré des régimes d'éducation divers, entre lesquels la sollicitude paternelle peut choisir, suivant ses goûts et ses sentiments, mais tous animés de l'esprit commun, de la constitution du pays, tous conformes au génie de la nation, tous destinés à lui conserver son rang dans l'estime du monde civilisé. Le pays où ne règne pas la liberté d'enseignement serait celui où l'État, animé d'une volonté ferme, absolue, voulant jeter la jeunesse dans un même moule, la frapper comme une monnaie à son effigie, ne souffrirait aucune diversité dans le régime d'éducation, et, pendant sept ou huit ans, ferait vivre tous les enfants sous le même habit, les nourrirait des mêmes aliments, les appliquerait aux mêmes études, les soumettrait aux mêmes exercices physiques, les plierait ainsi, pendant quelques années, à une égalité forte, qui n'empêcherait pas que chacun d'eux prit plus tard la place assignée à sa naissance ou à son génie naturel.»

La commission s'est posé cinq questions principales, auxquelles se rattachent toutes les questions secondaires soulevées par le projet de loi, et dont la solution a déterminé à ses yeux la nécessité des modifications qu'elle propose:

I. A quelles conditions faut-il soumettre les postulants qui se présentent pour créer des établissements d'instruction publique?

II. A quelle surveillance, à quelle juridiction faut-il soumettre les établissements particuliers d'instruction publique?

III. Sera-ce à des agents particuliers indépendants de l'Université ou à l'Université même que sera dévolue la surveillance et la juridiction sur les établissement particuliers?

IV. Quelle doit être la nature de l'enseignement? Est-il aujourd'hui tel que l'esprit du temps, les besoins de la société le réclament; et, par exemple, les études des langues anciennes, des sciences mathématiques et physiques, de la philosophie enfin, sont-elles à leur place, et ont-elles l'importance naturelle et nécessaire?

V. Faut-il soumettre les écoles ecclésiastiques connues sous le nom de petits séminaires à un régime général de droit commun, ou bien les laisser dans le régime spécial, à la fois privilégié mais restreint, que la législation du dernier règne leur avait imposé?

La commission est d'accord, bien entendu, avec le projet primitif du gouvernement et celui de la chambre des pairs, sur l'abolition de l'autorisation préalable, qui armait l'autorité du moyen de refuser à volonté la création des établissements nouveaux; mais elle a voulu que cette formalité entravante et incompatible avec la liberté proclamée par la Charte fût abandonnée franchement, sans l'arrière-pensée de la faire renaître sous une autre forme. Il est naturel que l'on exige capacité et moralité de quiconque veut ouvrir un établissement d'enseignement, mais il ne faut pas que la constatation de cette capacité soit une manière, où offre le moyen de faire renaître l'autorisation préalable. Le projet du gouvernement et celui de la chambre des pairs exigeaient un examen spécial, indépendamment de celui qui avait conféré autrefois au postulant les grades universitaires, subi au moment même où l'on veut devenir instituteur, en présence de juges avertis du projet, de celui qui s'offre à eux, de juges placés, pour un certain nombre, sous la dépendance du ministre. Les conditions donnaient prétexte à l'objection que la loi n'était pas sincère, que la renonciation à l'autorisation préalable n'était qu'une feinte, et qu'on l'abandonnait d'un côté pour la rétablir de l'autre. La commission dont M. Thiers est le rapporteur a cherché le moyen d'accorder sans danger les avantages du plein droit, de faire que tout aspirant pût être infailliblement instituteur, pourvu qu'il réunit certaines qualités, conférées d'une manière générale, non à la veille de l'entrée de la carrière, mais à une époque quelconque de la vie. Elle a trouvé, dans un système de grades élevés, combinés avec un stage, le double avantage du plein droit et de garanties suffisantes. Il lui a paru qu'avec de telles conditions la société devait être rassurée, car il ne restait plus au delà que les inconvénients attachés à la liberté même, et que ces inconvénients la Charte a imposé le devoir de les souffrir et de les braver. Ainsi, plus exigeante en cela que la chambre des pairs, la commission a voulu que, pour être chef de pension, on fût bachelier ès-lettres et bachelier ès-sciences; que, pour être chef d'institution, on fût licencié ès-lettres et bachelier ès-sciences. Elle a voulu, de plus, trois ans de stage comme professeur ou surveillant dans un collège royal ou communal, ou dans une institution particulière de plein exercice. Enfin, pour ceux qui ne réuniraient pas aujourd'hui, ou qui ne voudraient pas subir plus tard les conditions auxquelles la liberté pleine et entière, la liberté sans limite est accordée, elle leur a laissé, comme alternative, la ressource de subir à l'entrée de la carrière un examen de capacité, sans être obliges de faire preuve ni des grades, ni du stage préalable. Le brevet de capacité ne sera donc rétabli que pour ceux qui ne se seront pas mis en mesure d'en être dispensés.

--La nécessité de la surveillance des établissements particuliers d'instruction n'a pas besoin d'être démontrée. De semblables maisons, créées à volonté, pourraient donner une instruction négligée, mais, ce qui est pire, souffrir des mœurs relâchées chez leurs élèves, ou leur inspirer un esprit contraire aux institutions. Il serait intolérable que cela pût être, sans que cela fût réprimé à l'instant même. Mais pour exercer cette surveillance, il faut un corps spécial, voué à ce genre de fonctions, familiarisé avec l'éducation publique, avec ses difficultés, avec ses méthodes, habitué à juger les vices ou les qualités des établissements consacrés à la jeunesse. La commission a pensé que, pour exercer une simple censure, une première décision du conseil académique, placé sur les lieux, composé des membres de l'Université et de citoyens notables de différentes classes suffisaient, sauf recours au conseil royal de l'instruction publique. Quant au cas de suspension, cas tout différent et bien plus grave, la commission a pensé que le recteur devait être chargé de l'information; que le conseil royal devait être chargé de prononcer en première instance cette peine de la suspension, depuis trois moi» jusqu'à cinq ans, c'est-à-dire depuis la simple interruption jusqu'à la suppression à peu près; elle a pensé enfin que le conseil d'État devait être le recours naturel contre une telle décision. Cette opinion avait été celle du gouvernement dans le projet de loi primitif; elle n'avait pas été partagée par la chambre des pairs. Celle-ci avait demandé que, pour la simple censure comme pour la suspension, la justice ordinaire fût seule investie de la juridiction des établissement» d'instruction publique. Pour répondre à l'objection qu'un corps rival jugerait ainsi des établissements élevés en concurrence avec lui, la commission a déféré au conseil d'État le recours contre les décisions du conseil royal de l'instruction publique Toutefois elle a pensé qu'il y a des délits dont les tribunaux ordinaires doivent connaître, et que si le jugement d'un établissement dans son ensemble, dans sa discipline, dans son esprit, devait être envoyé au conseil royal et au conseil d'État, les actes personnels d'un maître, d'un professeur, d'un surveillant qui aurait offensé les mœurs, pouvant être démontré par des preuves précises, atteints de peines personnelles et afflictives, devaient être déférés aux tribunaux ordinaires.

--Par un tableau largement tracé, par une appréciation soigneusement motivée des avantages et des garanties de l'Université, le rapporteur de la commission conclut en son nom à ce que la surveillance des établissements particuliers soit exercée par ce corps enseignant. Il appelle toutefois l'attention du gouvernement sur la situation et le choix des maîtres d'études; demande qu'on élève la qualité de ces hommes, qu'on les choisisse dans une classe plus cultivée, parce qu'on relèverait la jeunesse, avec laquelle ils sont perpétuellement en contact en les relevant eux-mêmes.

--La nécessité de conserver à l'étude des langues mortes et de l'antiquité toute la part qu'elle a aujourd'hui dans l'instruction a fourni au rapporteur des pages sagement pensées et habilement écrites. Mais sur ce point il n'y avait pas conteste de la part de la chambre des pairs; il en est, on se le rappelle, tout autrement de l'enseignement de la philosophie. Nous avons dit tous les dangers qu'elle y avait vus, et les singulières garanties qu'elle avait cru devoir prendre pour les conjurer. La commission de la chambre des députés a ainsi répondu à ses inquiétudes et caractérisé ses précautions qu'elle efface bien entendu de son projet pour laisser subsister l'état de choses actuel, c'est-à-dire le règlement des études philosophiques, comme de toutes les autres, par le conseil royal de l'Université: reste à savoir si la composition de ce conseil, tel que nous le voyons établi aujourd'hui, présente toutes les garanties qu'on peut demander à une institution chargée de représenter l'État dans ce que son action a de plus grand et de plus délicat à la fois. Sous cette réserve, nous continuons de citer M. Thiers, en approuvant son opinion sur le conseil d'État considéré comme direction de enseignement.

«Voulant à tout prix imaginer quelque chose contre cette malheureuse philosophie, on a songé à la soumettre à une décision du conseil d'État, en exigeant que le programme des études fût discuté comme un règlement d'administration publique: ceci nous a semblé moins admissible encore que tout le reste. Assurément nous avons assez témoigné tout à l'heure notre estime pour ce grand corps, l'une des plus belles institutions de la révolution française: nous ne croyons certainement pas que ce fût parmi ses membres que se trouvassent des proscripteurs de la philosophie; mais lui soumettre de telles questions, c'est abuser, en vérité, de l'universalité de son esprit. Qu'il juge des questions de propriété et même des plus hautes matières d'État, nous le voulons bien, et nous l'en croyons capable, mais nous serions désolés, messieurs, de voir les Chambres elles-mêmes, les trois pouvoirs fussent-ils réunis pour délibérer ensemble, se charger de juger de telles questions. Laissez les savants dans leur retraite prononcer, avec l'aide du temps, entre Leibnitz, Descartes et Kant, mais, de grâce, ne mêlez pas la science et la politique. Que la politique, comme un son qui traverse les corps les plus denses, retentisse à un certain degré dans l'asile de la science, y exerce une influence lointaine, soit; mais que ce soit le moins possible. En voulant lier ainsi le sort des études aux variations de la politique, il arriverait ceci: c'est qu'on inscrirait bientôt sur le programme d'un ministère nouveau un article relatif à la philosophie. Locke viendrait avec un ministère et Leibnitz avec un autre. Gardons-nous de ce scandale à la fois repoussant et puéril. La politique a assez de ses misères, n'y ajoutons pas ses ridicules. Nous pensons donc, messieurs, qu'il faut laisser les études réglées comme elles l'ont été dans le passé, par les savants et le conseil royal de l'Université, sans y mêler une autorité administrative ou politique. Nous pensons qu'il suffit de la main que, par un ministre responsable, le gouvernement a sur ces objets, pour nous rassurer contre les écarts qui pourraient être commis, car, à la rigueur, si des scandales étaient commis en ce genre, nous pourrons toujours obliger le gouvernement à y porter la main. Nous vous proposons donc d'effacer à ce sujet l'amendement apporté au projet de loi du gouvernement, consistant à déférer au conseil d'État le programme des études, et d'éviter ainsi de donner en 1844 un signe de méfiance à la philosophie.»

--Enfin, une dernière et grave différence entre le projet de la commission de la chambre des députés, le projet primitif du gouvernement et celui de la chambre des pairs, c'est le parti à pendre vis-à-vis des écoles secondaires ecclésiastiques Le projet de M. Villemain et celui du Luxembourg abrogeaient les ordonnances de 1828, et ne mettaient au nombre des candidats que ces établissements, institués pour faire des prêtres, pouvaient présenter au baccalauréat, c'est-à-dire dans le fait fermer pour les carrières civiles, qu'une limite dont l'inconnu était fort difficile à dégager dans l'œuvre du ministre, et qui n'était pas beaucoup plus heureusement déterminée dans celle de la pairie. La commission de la chambre des députés, au contraire, rend lois les ordonnances de 1828, qui imposent trois conditions à l'existence de ces établissements, en prescrivant qu'ils ne pourront contenir que 20,000 jeunes gens; que ces élèves, à quatorze ans, seront tenus de prendre l'habit ecclésiastique, et, enfin, que, sortis de ces écoles, ils ne pourront se présenter aux examens du baccalauréat sans avoir consacré, depuis leur sortie, deux ans, dans leur famille ou dans un établissement de plein exercice, à l'étude de la rhétorique et de la philosophie. Ces ordonnances ne se bornaient pas là. Comme l'argument le plus spécieux qu'on pût faire valoir pour obtenir la faculté d'élever dans les petits séminaires des jeunes gens de toutes les classes, c'est qu'il fallait le profit procuré par les uns pour faire vivre les autres. Le roi Charles X créa, par les mêmes ordonnances, 8,000 bourses, représentant un secours de 1,200,000 fr. Il entendait suppléer ainsi à la ressource dont on privait les petits séminaires. Deux choses étaient advenues depuis; d'une part, les bourses ont été supprimées en 1830; et de l'autre, les petits séminaires ont de nouveau reçu de jeunes gens destinés à tout autre carrière que celle de l'Église. On en a la preuve dans les écoles préparatoires de Paris. Ces écoles, qui préparent les jeunes gens aux écoles militaires, navales, scientifiques et autres, contiennent un grand nombre d'élèves qui ont fait leurs premières classes dans les petits séminaires. Il ne paraît pas que le nombre de 20,000 soit dépassé; mais l'habit ecclésiastique n'est porte presque nulle part, ce qui rend facile l'introduction dans ces écoles d'enfants qui ne sont pas destinés à la prêtrise. La commission demande la stricte exécution des conditions imposées, et propose par contre le rétablissement des bourses.

M. Thiers résume ainsi le travail et les résolutions de la commission;

«Nous réalisons pleinement et entièrement la promesse de l'article 69.

«Nous supprimons l'autorisation préalable, directe ou indirecte.

«Quiconque aura des grades déterminés, et fait un stage de trois ans dans un établissement, c'est-à-dire quiconque aura prouvé sa science et sa vocation, sera instituteur de plein droit, et pourra ouvrir un établissement d'instruction publique. Aucun examen spécial à l'entrée de la carrière ne gênera l'exigence du plein droit, sauf pour les individus qui le voudront ainsi. Ces établissements nouveaux compris dans la grande institution de l'Université, destinés à l'agrandir, à l'éveiller, si elle pouvait s'endormir dans la routine, seront surveillés, contenus, et ramenés sans cesse à l'unité nationale.

«L'Université sera agrandie et non affaiblie, rendue plus capable de soutenir la concurrence.

«L'étendue et des objets de l'enseignement secondaire seront maintenus, sauf les changements résultant lentement de l'expérience et du temps, non des caprices de la politique.

«Les langues anciennes, avec l'histoire, des sciences, la religion et la philosophie, resteront la base de l'enseignement littéraire et moral.

«On ne restreindra ni réglementera les études philosophiques, sauf la surveillance de l'Université, dans l'intérêt des doctrines morales admises par tous les peuples.

«Enfin, les petits séminaires continueront d'être dans l'exception, telle qu'elle a été définie, limitée par les ordonnances de 1828.

«Voilà, messieurs, le fond de nos propositions, nous ne vous avons parlé que des dispositions principales du projet de loi. Le projet vous dira lui-même les dispositions de détail, et la discussion, si elle nous est un jour accorde, vous justifiera plus complètement les grandes et les petites dispositions arrêtées par votre commission...

«L'esprit de notre révolution, dit-il en terminant, veut que la jeunesse soit élevée par nos pareils, par des laïques animés de nos sentiments, animés de l'amour de nos lois. Ces laïques sont-ils des agents d'impiété? Non encore; car, nous le répétons sans cesse, ils ont fait les hommes du siècle présent plus pieux que ceux du siècle dernier. Si le clergé, comme tous les citoyens, sous les mêmes lois, veut concourir à l'éducation, rien de plus juste; mais comme individu, à égalité de conditions et pas» autrement. Le veut-il ainsi? Alors, plus de difficultés entre nous. Veut-il autre chose? Il nous est impossible d'y consentir.

«Qu'adviendrait-il, messieurs, de cette lutte? Rien que le triomphe de la raison, si, vous renfermant dans les limites du bon droit et dans votre force, vous savez attendre et persévérer. L'Église est une grande, une haute, une auguste puissance, mais elle n'est pas dispensée d'avoir le bon droit pour elle. Elle a triomphé de la persécution et des époques antérieures, cela est vrai et cela devait être pour l'honneur de l'Immunité. Elle ne triomphera pas se la raison calme, respectueuse, mais inflexible.»



Les Forçats.

(3e et dernier article.--Voir t. III. pages 299 et 345.)

Après la bastonnade et la remise en couple, la peine disciplinaire la plus dure à laquelle les forçats puissent être condamnes au bagne, c'est l'emprisonnement; les cachots où ils subissent cette peine sont d'étroites cellules toutes semblables à celle que représente notre dessin. Des planches enchâssées dans un cadre de fer, et supportées par des montants de même métal, une couverture, un seau contenant de l'eau, un baquet, en composent l'ameublement. Elles ne reçoivent d'air et de lumière que par un petit trou carré donnant sur un corridor commun; un adjudant veille constamment à l'entrée de ce corridor; la grille près de laquelle il fait sa faction s'appelle le parloir.


        Corridor des cellules.

Les forçats condamnés au cachot sont non-seulement enfermés seuls dans les cellules, mais on les attache à leur lit par une chaîne dont l'autre extrémité est solidement fixée à un de leurs pieds. Pendant toute la durée de leur peine ils n'ont que du pain et de l'eau; tout travail leur est interdit, surtout celui qu'ils pourraient faire pour augmenter leur petit pécule. Et cependant, malgré cet isolement et ce repos forcés, ils sont moins malheureux moins à plaindre que ne le seront un jour à venir les détenus des futures prisons cellulaires, si la chambre des pairs consent à voter dans la session prochaine le projet de loi qu'a voté cette année la chambre des députés. Ils sont seuls, abandonnés à leurs pensées, mais leur cachot n'est pas éloigné de la salle commune, ils entendent sinon ce que disent leurs compagnons de crime et d'infortune, du moins le bruit qu'ils font, ils peuvent même les voir aux heures de leur sortie pour les travaux ou de leur rentrée dans les salles pour le repos de onze heures et pour la nuit. Leur chaîne est si longue qu'elle leur permet de se hisser jusqu'à la fenêtre de leur cellule et de passer leur tête par ce petit trou carré. Cette distraction, la seule dont ils jouissent, est tolérée. A certains moments de la journée, le corridor des cachots, garni de toutes ces têtes curieuses, offre un spectacle étrange aux visiteurs du bagne.

Outre ces cellule» particulières, il y a, au bagne de Toulon, un cachet général qu'on appelle la salle des indisciplinés. Les forçats qui y sont enfermés y restent jour et nuit enchaînés; des gardes-chiourmes, toujours armés de carabines chargées à balle, ne les perdent pas de vue un seul instant, et les contraignent à faire de l'étoupe qui sert à calfeutrer les bâtiments de guerre. On ne les laisse sortir que le matin pendant deux heures, le temps nécessaire pour laver, nettoyer et purifier leur salle.


Intérieur de la cellule.

Vue extérieure de la cellule.


Le Viatique.

Si les forçats valides et bien portants sont assujettis aux plus rudes travaux, soumis au plus sobre de tous les régimes et couchés sur des planches, dès qu'ils sont sérieusement malades, on les conduit à l'hôpital où ils reçoivent tous les secours que réclame leur état, où rien n'est épargné pour leur rendre la santé. Une espèce de robe de chambre en moui rouge, descendant jusqu'aux talons, remplace leur costume.

Ils ont un bon lit, ils mangent de la viande et boivent du vin, quand les ordonnances du docteur le permettent; deux fois par jour, soir et matin, le médecin de la marine leur rend une visite; des infirmiers et des sœurs de charité leur préparent ou leur administrent les remèdes dont ils ont besoin. Enfin la salle de l'hôpital renferme une chapelle. Les malades ont toujours sous les yeux l'image du Sauveur des hommes, ils entendent la messe et les sermons sans quitter leur lit; à toute heure du jour et de la nuit, un prêtre est prêt à écouter leur confession, à les exhorter au courage, à leur promettre le pardon des crimes qu'ils ont expiés par leur châtiment et par leur repentir.

Tous les secours de l'art ont été impuissants, tous les soins inutiles... Les privations, l'âge, les remords ont tari en lui les sources de la vie; ce forçat qui se soutient à peine sur son lit, il va mourir; il n'y a plus d'espoir de le sauver, lui-même sent que sa fin approche.... Avant de quitter le monde, il a éprouvé le besoin de faire à un ministre du Dieu de miséricorde l'aveu de toutes ses fautes passées, d'en solliciter l'absolution; mais il essaie en vain de se lever seul sur son séant, comment aurait-il pu s'approcher de la sainte table pour communier? Son confesseur lui apporte le viatique... c'est à son lit de mort, sous les yeux de ses compagnons émus et recueillis, qu'il recevra de ses mains avec une reconnaissance profonde le sacrement de l'Eucharistie.... Si sa vie fut criminelle, sa mort est sainte..... Le Dieu qu'il implore en expirant ne sera pas insensible à ses prières... Cette pensée consolante adoucit l'amertume de ses derniers instants...

Il se trouve dans tous les bagnes des forçats tellement incorrigibles, ou malheureux qu'ils y commettent des assassinats par vengeance et par cruauté, ou pour mettre fin à une existence qui leur est à charge et dont ils n'ont pas le courage de se débarrasser eux-mêmes. Les arrêts de mort rendus par le tribunal maritime spécial étaient autrefois, comme nous l'avons dit, exécutés dans les vingt-quatre heures; aujourd'hui ils sont soumis préalablement à la ratification royale. Dès que cette ratification arrive au bagne, l'exécution a lieu dans l'intérieur de la cour du bagne, en présence de tous les forçats: ils sont à genoux et tiennent leur bonnet à la main; une force armée considérable est réunie d'avance et placée en front pour empêcher tout mouvement de leur part... C'est la confrérie des Pénitents Gris qui, à Toulon, assiste un forçat condamné à mort à son heure dernière: la veille de l'exécution, elle l'a reçu frère; c'est elle aussi qui se charge de ses funérailles; la justice des hommes satisfaite, elle s'empare du corps, le met dans une bière et l'enterre sans prêtre.

«On a prétendu, dit M. Venoste de Gleizes, que le spectacle effrayant d'une exécution au bagne n'était pas un exemple pour les compagnons de l'homme qui allait ainsi au supplice. On s'est trompé.

On a dit encore que plusieurs d'entre eux présents à l'exécution portaient envie à celui qui mourait devant tous. On s'est encore trompé. Sans doute, en remontant au bagne, on a entendu dire: «Un tel ne souffre plus maintenant!» mais ce n'est pas là porter envie à celui qui vient de mourir, et il n'en est pas moins vrai que l'exemple est terrible et efficace. Nous avons vu des mauvais sujets frappés de stupeur et s'amender, à notre grande surprise. Cela vient de ce que l'homme sent toujours en lui, quelque malheureux qu'il soit, le vif désir de sa conservation, et de ce qu'il ne perd pas l'espoir d'arriver à des jours meilleurs par la voie des remords et du repentir.

«Ce qui confirme encore ce que nous venons de dire, c'est que, dans ce gouffre de misère, de souffrances et de tribulations de toute espèce dont on ne peut se faire une idée exacte lorsqu'on ne l'a pas vu en détail et longtemps, dans cette agglomération de 3,000 hommes malheureux et criminels, il n'y a presque jamais de suicide.

Les corps des forçats qui meurent à l'hôpital du bagne sont transportés à l'hôpital principal de la marine et déposés à l'amphithéâtre pour y servir aux études anatomiques des étudiants en chirurgie. Cette translation se fait sans cérémonie religieuse. Les forçats qui portent le cercueil ne sont pas accouplés, ils ont seulement un anneau de fer à une jambe. Un garde-chiourme les accompagne.


Exécution au Bagne.

Tous les forçats ne meurent pas au bagne. Après avoir passé dans ces prisons un certain nombre d'années, la majorité des condamnés à temps ou même à vie, obtient sa libération; quelques-uns,--c'est le plus petit nombre.--redeviennent honnêtes et gagnent leur vie en travaillant; mais la plupart de leurs compagnons sortent du bagne encore plus corrompus qu'ils n'y étaient entrés. A peine rendus à la liberté, ils commettent de nouveaux crimes, plus grands encore que ceux dont ils viennent de subir la peine, et ils ne vivent que du produit de leurs vols et de leurs assassinats jusqu'à ce que la justice humaine, s'en emparant, les renvoie su bagne ou les condamne au dernier supplice.

La loi nouvelle votée par la Chambre des députes sera-t-elle plus efficace que la législation actuelle? Les pénitenciers cellulaires,--cette abominable invention des philanthropes du dix-neuvième siècle, seront-ils,--sous le rapport de l'amendement des condamnés,--préférables aux bagnes? A l'avenir seul il appartient de résoudre cette grave question.


Transport des forçats morts à l'amphithéâtre.

Toutefois, qu'il nous soit permis, en terminant cet article, d'emprunter les réflexions suivantes au vieil avocat, notre ami Oscar Pinard, qui publie chaque mois dans le Droit des chroniques si spirituelles et si sensées sur la salle des Pas-Perdus.

«Sur quoi repose la loi nouvelle des prisons? sur la nécessité de réprimer les récidives. Il ne peut pas y avoir d'autre raison que celle-là, à moins qu'on ne vienne dire qu'on va dépenser des sommes énormes et inaugurer, dans un siècle de douceur, des pénalités rigoureuses, pour le plus grand honneur de systèmes philosophiques et de théories incertaines. C'est la société qui s'effraie, se cabre, pour ainsi dire, et qui recule sur elle-même, au risque d'écraser, en reculant, quelques bandits qui la menacent.