Il sera affectionné à son prince, prêt à le servir avec le plus entier dévouement, pour le bien public, mais ne recherchera pas d'emploi à la cour.—Si son gouverneur a de mon caractère, il lui inspirera la volonté de servir son prince avec la loyauté la plus absolue, de lui porter la plus vive affection et d'être prêt à affronter tous les périls pour son service; mais il le détournera de s'attacher à lui autrement que par devoir public. Contracter vis-à-vis de lui des obligations particulières présente, entre divers autres inconvénients qui portent atteinte à notre liberté, celui de faire que le langage d'un homme au service d'un autre, subventionné par lui, est ou moins entier et moins libre, ou entaché d'imprudence ou d'ingratitude. Un vrai courtisan n'a ni le droit, ni la volonté de dire et de penser autrement qu'en bien d'un maître qui, parmi tant de milliers d'autres de ses sujets, l'a choisi, pourvoit à son entretien et l'élève de ses propres mains. Par la force même des choses, cette faveur, les avantages qu'il en retire, l'éblouissent et corrompent sa franchise; aussi, dans un état, voit-on communément le langage de ces gens sur ce qui concerne la cour et le prince, différer de celui de tous autres et en général être peu digne de foi.
On lui inspirera la sincérité dans les discussions; il prêtera attention à tout, s'enquerra de tout.—Que sa conscience et sa vertu soient manifestes dans ses paroles et qu'il n'ait jamais que la raison pour * guide. On lui fera entendre que confesser une erreur qu'il peut avoir commise dans ses propos, alors même qu'il ait été le seul à s'en apercevoir, est une preuve de jugement et de sincérité, principales qualités qu'il doit rechercher. S'opiniâtrer et contester quand même, sont des défauts fréquents qui sont surtout le propre d'âmes peu élevées; se raviser et se corriger, abandonner au cours même de la discussion une manière de voir qui vous semble mauvaise, sont des qualités qui se rencontrent rarement, indices d'une âme forte, véritablement empreinte de philosophie.
On l'avertira de prêter attention à tout, quand il est en société; car je constate que, très communément, les premières places sont souvent occupées par les moins capables et que les faveurs de la fortune ne vont que rarement à qui les mérite; je vois fréquemment que, tandis qu'au haut bout de la table on passe son temps à s'entretenir de la beauté d'une tapisserie ou du goût que peut avoir le malvoisie, à l'autre bout se produisent de nombreux traits d'esprit qui se trouvent perdus. Il sondera la portée de chacun; quiconque, bouvier, maçon, passant, est à faire causer; tous, suivant ce qu'ils font d'habitude, peuvent nous révéler des choses intéressantes, car tout sert dans un ménage. Même les sottises et les faiblesses d'autrui concourent à notre instruction; à observer les grâces et les façons de chacun, il sera conduit à imiter les bonnes et mépriser les mauvaises.
Qu'on lui suggère le goût de s'enquérir de toutes choses, curiosité qui n'a rien que de louable; qu'il regarde tout ce qui, autour de lui, peut présenter quelque particularité: un édifice, une fontaine, un homme, une localité où s'est jadis livrée une bataille, où ont passé César ou Charlemagne; «quelle terre est engourdie par le froid, quelle autre est brûlée par le soleil; quel vent favorable pousse les vaisseaux en Italie (Properce)». Qu'il s'enquière des mœurs, des ressources, des alliances de tel ou tel prince, ce sont là autant de sujets très intéressants à apprendre, très utiles à savoir.
L'étude de l'histoire faite avec discernement est de première importance; supériorité de Plutarque comme historien.—Dans cette pratique des hommes, je comprends aussi, c'est même celle qui offre le plus d'importance, la fréquentation de ceux qui ne vivent plus que par les souvenirs que les livres nous en ont conservés. Par l'histoire, il entrera en communication avec ces grands hommes des meilleurs siècles. C'est là une étude vaine pour qui la tient pour telle, mais c'est aussi, pour qui le veut, une étude dont nous pouvons retirer un fruit * inestimable; c'est la seule étude, dit Platon, que les Lacédémoniens admettaient. Quel profit ne lui procurera-t-elle pas, par la lecture des vies des hommes illustres de Plutarque, maintenant que cet auteur a été mis à notre portée? Mais, pour cela, que le guide que j'ai donné à cet enfant, se souvienne du but qu'il doit poursuivre, et qu'il ne fixe pas tant l'attention de son disciple sur la date de la ruine de Carthage que sur les manières de faire d'Annibal et de Scipion; l'endroit où est mort Marcellus importe moins que ce fait que, s'il n'eût manqué à son devoir, il ne serait pas venu mourir là. Qu'il ne lui apprenne pas tant les faits qu'à les apprécier. C'est à mon sens, de toutes les branches auxquelles s'appliquent nos esprits, celle où nous en agissons dans la mesure la plus diverse. J'ai lu dans Tite-Live cent choses que d'autres n'y ont pas lues, et Plutarque y en a lu cent autres que je n'ai pas vues moi-même et peut-être d'autres que celles que l'auteur y a mises; les uns l'étudient comme ils feraient d'un grammairien; pour d'autres, c'est un philosophe qui analyse et met à jour les parties de notre nature les plus difficiles à pénétrer.—Il y a, dans Plutarque, beaucoup de passages assez étendus méritant d'être sus; sous ce rapport, je le considère comme un maître en son genre. Mais, en dehors de ces sujets qu'il a traités avec plus ou moins de détails, il y en a mille autres qu'il n'a fait qu'effleurer; il nous indique simplement du doigt où nous pouvons aller, si cela nous plaît; quelquefois il se contente d'une allusion qu'on trouve incidemment au cours de la narration palpitante d'un fait autre. Il faut les en extraire et les mettre en lumière; tel ce mot qui est de lui: «Les peuples de l'Asie eurent toujours un maître, parce qu'il est une syllabe qu'ils ne surent jamais prononcer, la syllabe «non»; mot qui, peut-être, a inspiré à La Boétie et lui a fourni l'occasion d'écrire son ouvrage sur la Servitude volontaire. Même quand il cite une parole, un acte de peu d'importance de la vie d'un homme, cela nous vaut parfois des réflexions que le sujet ne semblait pas devoir amener. Il est dommage que les gens qui possèdent une si puissante intelligence aiment tant la brièveté; sans doute, leur réputation y gagne, mais nous-mêmes y perdons. Plutarque préfère que nous louions en lui son jugement plutôt que son savoir; que nous regrettions qu'il ne se soit pas étendu davantage, plutôt que de nous fatiguer par trop de prolixité; il savait que même lorsqu'on traite des sujets bons par eux-mêmes, il peut arriver d'en trop dire. C'est justement là le reproche qu'adressait Alexandridas à quelqu'un qui disait aux Éphores d'excellentes choses, mais les disait trop longuement: «O étranger, tu dis bien ce qu'il faut, mais tu le dis autrement qu'il le faudrait.» Ceux qui ont le corps grêle, le grossissent en rembourrant les vêtements qui les couvrent; ceux traitant un sujet simple par lui-même, l'enflent souvent démesurément par leurs paroles.
La fréquentation du monde contribue beaucoup à nous former le jugement.—La fréquentation du monde est d'un effet merveilleux pour éclairer notre jugement; car nous vivons tous étreints et renfermés en nous-mêmes, notre vue ne s'étend pas au delà de la longueur de notre nez. On demandait à Socrate d'où il était; il ne dit pas d'Athènes, mais répondit: du monde. Pour lui, dont l'intelligence vaste et remplie plus qu'aucune autre, embrassait l'univers comme d'autres font de leur cité, sa société, l'objet de ses affections, c'était le genre humain; c'est à lui qu'il reportait tout ce qu'il savait; sa pensée rayonnait au loin, tandis que nous, nous ne regardons jamais qu'à nos pieds. Quand la vigne gèle dans mon village, le prêtre en conclut que la colère divine menace l'humanité entière, et il croit déjà que les Cannibales en ont la pépie; pour lui, ce petit accident atteint tout l'univers. A voir nos guerres civiles, qui ne va criant que le monde se détraque et que le jour du jugement dernier est proche? On ne réfléchit pas que plusieurs fois il s'est déjà vu pire, et que, pendant que nous nous désolons, les dix mille autres parties de l'univers ont quand même du bon temps et en jouissent; pour moi, à voir jusqu'où vont, en ce moment chez nous, la licence et l'impunité, j'admire combien ces guerres sont bénignes et peu actives. Lorsqu'il grêle sur nos têtes, tout notre hémisphère nous semble en proie à l'orage et à la tempête. Ce Savoyard ne disait-il pas: «Si ce sot de roi de France avait bien su conduire sa barque, il était homme à devenir maître d'hôtel de notre duc!» En son imagination, notre homme ne concevait rien au-dessus de son maître; à notre insu, nous sommes tous dans la même erreur, et cette erreur a de grandes et fâcheuses conséquences. Celui qui, comme dans un tableau, se représente la grande image de la nature notre mère dans la plénitude de sa majesté; qui lit sur son visage ses formes infinies, variant sans cesse; qui y voit non son infime personne, mais un royaume entier, y tenir à peine la place d'un trait tracé avec une pointe d'aiguille effilée, celui-là seul estime les choses à leur vraie grandeur.
Le monde doit être notre livre d'étude de prédilection.—Ce monde si grand, que certains étendent encore, en distinguant des espèces dans chaque genre, est le miroir où il faut nous regarder pour nous bien connaître; j'en fais, en somme, le livre de mon écolier. L'infinie diversité des mœurs, des sectes, des jugements, des opinions, des lois, des coutumes nous apprend à apprécier sainement les nôtres, nous montre les imperfections et la faiblesse naturelle de notre jugement et constitue un sérieux apprentissage. Tant d'agitations dans les états, tant de changements dans les fortunes publiques, nous conduisent à ne pas considérer comme si extraordinaires ceux dont notre pays est le théâtre; tant de noms, tant de victoires et de conquêtes ensevelis dans l'oubli, rendent ridicule l'espérance de passer à la postérité pour la prise de dix mauvais soldats et d'un poulailler connu seulement de ceux témoins de sa chute.—Le faste orgueilleux qui se déploie à l'étranger dans les cérémonies, la majesté si exagérée de tant de cours et de grands, nous rendront plus sceptiques et permettront à notre vue de soutenir l'éclat de ce qui se passe chez nous sans en être ébloui.—Tant de milliards d'hommes nous ont précédés dans la tombe, que ce nous est un grand encouragement à ne pas craindre d'aller rejoindre si bonne compagnie dans l'autre monde, et ainsi du reste.—C'est ce qui faisait dire à Pythagore que notre vie ressemble à la grande et populeuse assemblée des jeux olympiques: les uns s'exercent pour y figurer avec honneur, les autres y apportent des marchandises en vue d'une vente fructueuse; tandis qu'il en est, et ce ne sont pas ceux qui prennent le plus mauvais parti, qui ne se proposent rien * autre, que d'observer le pourquoi et le comment de chaque chose, ils se font spectateurs de la vie des autres pour en juger et régler la leur en conséquence.
C'est la philosophie qui sert à diriger notre vie, qui doit tout d'abord être enseignée à l'homme quand il est jeune.—Aux exemples pourront toujours s'adapter d'une façon rationnelle les raisonnements les plus péremptoires de la philosophie, dont toutes les actions humaines doivent toujours s'inspirer comme de leur règle. On dira à l'enfant: «ce qu'il est permis de désirer; ce à quoi sert l'argent; dans quelle large mesure on doit se dévouer à la patrie et à la famille; ce que Dieu a voulu que l'homme fût sur la terre et quel rang il lui a assigné dans la société; ce que nous sommes et dans quel dessein nous existons (Perse)»; ce que c'est que savoir et ignorer, qui doit être le but de nos études; ce que c'est que la vaillance, la tempérance, la justice; ce qu'il y a à dire sur l'ambition et l'avarice, la servitude et la sujétion, la licence et la liberté; à quels signes se reconnaît un contentement de soi-même vrai et durable; jusqu'à quel point il faut craindre la mort, la douleur et la honte: «comment nous devons éviter et supporter les peines (Virgile)»; quels mobiles nous font agir et comment satisfaire à tant d'impulsions diverses; car il me semble que les premiers raisonnements dont on doive pénétrer son esprit, sont ceux qui doivent servir de règles à ses mœurs, à son bon sens, qui lui apprendront à se connaître, à savoir bien vivre et bien mourir.
Parmi les arts libéraux, commençons par celui-ci qui nous fait libres; tous concourent, à la vérité, d'une manière quelconque à notre instruction et à la satisfaction de nos besoins, comme, du reste, toutes choses dans une certaine mesure; entre tous, il doit passer en première ligne, ayant sur notre vie l'influence la plus directe et servant à la diriger. Si nous savions restreindre les besoins de notre existence dans de justes limites, telles que la nature nous les trace, nous constaterions que la majeure partie dans chaque science en cours est sans application pour nous, et que même dans ce qui, en elles, nous importe, se trouvent des parties superflues et des points obscurs dont nous ferions mieux de ne pas nous occuper, bornant nos études, suivant ce que nous enseigne Socrate, à ce qu'elles ont d'utile: «Ose être sage et sois-le; celui qui diffère pour régler sa conduite, ressemble à ce voyageur naïf qui attend, pour passer le fleuve, que l'eau soit écoulée; pendant ce temps, le fleuve coule toujours et coulera éternellement (Horace).»
Avant d'observer le cours des astres, il doit observer ses propres penchants et s'attacher à les régler.—C'est une grande simplicité que d'apprendre à nos enfants: «quelle est l'influence attachée aux Poissons, au signe enflammé du Lion ou à celui du Capricorne qui se baigne dans la mer d'Hespérie (Properce)», la science des astres, le mouvement de la sphère céleste, avant de leur enseigner leurs propres penchants et les moyens de les régler. «Que m'importe à moi les Pleiades! Que m'importe la constellation du Bouvier (Anacréon)!»—Anaximène de Milet écrivait à Pythagore, alors que les rois de Perse faisaient des préparatifs de guerre contre son pays: «Quel goût puis-je avoir à m'amuser à étudier les secrets des étoiles, quand j'ai toujours présente devant les yeux la mort ou la servitude?» Chacun doit se dire de même: «Constamment en butte à l'ambition, à l'avarice, à la témérité, à la superstition, ayant encore en moi bien d'autres ennemis de moi-même, qu'ai-je à me préoccuper des lois qui président au mouvement des mondes?»
Il pourra ensuite se livrer aux autres sciences, les scrutant à fond, au lieu de se borner à n'en apprendre que quelques définitions vides de sens.—Après qu'on lui aura appris ce qui sert à le rendre plus raisonnable et meilleur, on l'entretiendra de ce que sont la logique, la physique, la géométrie, la rhétorique; et son jugement étant déjà formé, il viendra promptement à bout de celle de ces sciences sur laquelle aura porté son choix. Les leçons se donneront tantôt dans des entretiens, tantôt en étudiant dans des livres; tantôt son gouverneur lui mettra entre les mains les ouvrages les plus appropriés à l'étude qu'il poursuit, tantôt il lui en fera l'analyse et lui en expliquera les parties essentielles dans leurs moindres détails. Si, par lui-même, ce gouverneur n'était pas assez familiarisé avec ces livres pour, en vue du plan qu'il a conçu, y puiser tous les précieux enseignements qui s'y trouvent, on pourra lui adjoindre quelques hommes de lettres qui, chaque fois que besoin en sera, lui fourniraient les matières à distribuer et faire absorber à son nourrisson. Cet enseignement ainsi donné sera plus aisé et plus naturel que la méthode préconisée par Gaza, personne ne le contestera. Ce dernier émet trop de préceptes hérissés de difficultés et peu compréhensibles; il emploie des mots sonores et vides de sens, qu'on ne peut saisir et qui n'éveillent aucune idée dans l'esprit; dans notre mode, l'âme trouve où s'attacher * et se nourrir; le fruit que l'enfant en retirera sera, sans comparaison, beaucoup plus grand et arrivera plus tôt à maturité.
La philosophie, dégagée de l'esprit de discussion et des minuties qui la discréditent trop souvent, loin d'être sévère et triste, est d'une étude agréable.—Il est bien singulier qu'en notre siècle, nous en soyons arrivés à ce que la philosophie soit, même pour les gens intelligents, une chose vaine et fantastique, sans usage comme sans valeur, aussi bien dans l'opinion publique que de fait. Je crois que cela tient aux raisonnements captieux et embrouillés dont foisonnent ses préludes. On a grand tort de la peindre aux enfants comme inaccessible, sous un aspect renfrogné, sévère, terrible. Qui donc l'a ainsi affublée de ce masque qui, contrairement à ce qui est, lui donne cette mine pâle et hideuse? Il n'est rien de plus gai, de plus gaillard, de plus enjoué, et peu s'en faut que je ne dise de plus folâtre; elle ne prêche que fête et bon temps; une mine triste et transie est un signe manifeste que ce n'est pas là qu'elle réside.—Démétrius le grammairien, rencontrant dans le temple de Delphes plusieurs philosophes assis ensemble, leur dit: «Ou je me trompe, ou à voir vos attitudes si paisibles et si gaies, vous ne devez guère être en sérieuse conversation les uns avec les autres.» L'un d'eux, Héracléon de Mégare, lui répondit: «C'est à ceux qui cherchent si tel mot prend deux l, ou d'où dérivent tels comparatifs et tels superlatifs, que surviennent prématurément des rides, en s'entretenant de leur science favorite. Pour ce qui est des études philosophiques, loin de renfrogner et de contrister ceux qui s'y adonnent, elles ont pour effet de les égayer et de les réjouir». «Tu peux reconnaître au visage qui les reflète également, et les tourments de l'âme et ses joies intimes (Juvénal).»—L'âme en laquelle loge la philosophie, fait participer le corps à la santé dont elle jouit; son repos et son bien-être sont manifestes en dehors d'elle; elle sert de moule à son enveloppe corporelle qui, par ce fait, parée d'une gracieuse fierté, présente un maintien révélant l'activité et la gaîté, une contenance satisfaite respirant la bonté. Le signe le plus caractéristique de la sagesse, c'est une félicité continue; le sage est constamment dans la plus parfaite sérénité; on pourrait presque dire qu'il plane au-dessus des nuages; ce sont ces discussions interminables des scolastiques sur le Baroco et le Baralipton, qui rendent leurs adeptes si revêches et si ridicules; ce n'est pas la philosophie, ces gens-là ne la connaissent que par ouï dire. Comment en serait-il autrement? puisqu'elle a pour objet d'apaiser les tempêtes de l'âme, d'apprendre à nous rire de la faim et de la fièvre, non par des hypothèses n'existant que dans notre imagination, mais par des raisons naturelles et palpables. La sagesse a pour but la vertu, laquelle n'habite pas, comme on l'enseigne dans les écoles, au haut d'un mont escarpé, aux pentes abruptes et inaccessibles; ceux qui l'ont approchée l'estiment, au contraire, résidant en un vallon fertile et fleuri, d'où elle voit nettement toutes choses au-dessous d'elle; celui qui sait où la trouver, peut y arriver agréablement par des routes ombragées, gazonnées, exhalant des odeurs agréables, ne présentant que des pentes douces et faciles, telles que peut être celle qui conduit aux cieux. Faute de n'avoir pas frayé avec cette vertu suprême, belle, triomphante, amoureuse, délicieuse autant que courageuse, ennemie déclarée et irréconciliable de la mauvaise humeur, du déplaisir, de la crainte et de la contrainte, qui a pour guide la nature et pour compagnons le bonheur et la volupté, ceux qui ne la connaissent pas, ont été conduits, dans leur ignorance, à la supposer triste, querelleuse, chagrine, rancunière et de mauvaise mine, et, ainsi sottement travestie, à la placer, environnée de ronces, sur un roc à l'écart, à en faire un fantôme à effrayer les gens.
Mon gouverneur, qui sait qu'il a pour devoir d'inspirer à son disciple autant et même plus d'affection que de respect envers la vertu, saura lui dire que les poètes partagent à cet égard les idées communes; il lui fera toucher du doigt que les dieux ont rendu plus pénibles les approches des demeures de Venus que celles de Pallas. Et quand, atteignant l'âge de puberté, notre adolescent commencera à se sentir, le mettant en présence de Bradamante ou d'Angélique s'offrant à lui pour maîtresses: celle-là d'une beauté n'ayant rien qui ne soit naturel, active, généreuse, vigoureuse sans être hommasse; celle-ci belle aussi, mais molle, affectée, délicate, usant d'artifice pour rehausser ses charmes; la première travestie en garçon, coiffée d'un casque brillant; l'autre vêtue comme une jeune fille, avec une coiffure haute parée de perles, il jugera que son amour même témoigne de sa mâle éducation si son choix est tout l'opposé de celui de cet efféminé berger de Phrygie.
La vertu est la source de tous les plaisirs de l'homme, parce qu'elle les légitime et les modère.—Il lui fera cette leçon d'un nouveau genre: Que la récompense et la grandeur de la véritable vertu, sont dans la facilité, l'utilité et le plaisir que sa pratique nous offre; qu'elle présente si peu de difficulté que les enfants comme les hommes, les gens simples comme ceux à l'esprit subtil peuvent s'y adonner. Elle agit par la modération et non par la force. Socrate, son adepte favori, de parti pris ne cherche pas à l'imposer; il ne compte pour la faire pénétrer que sur sa simplicité naturelle et la satisfaction qu'elle procure. Elle est la source de tous les plaisirs humains; en les rendant légitimes, elle nous préserve de toute déception et les purifie; en les modérant, elle leur conserve leur attrait et nous tient en appétit; par la privation de ceux qu'elle nous interdit, elle nous fait désirer plus vivement ceux qu'elle nous conserve; elle autorise largement tous ceux qui importent à la nature et, en bonne mère, elle les admet jusqu'à la satiété, mais non jusqu'à la lassitude, car jamais la modération qui arrête le buveur avant qu'il ne soit ivre, le mangeur avant qu'il n'éprouve une indigestion, le débauché avant qu'il ne soit épuisé, n'a passé pour l'ennemie de nos plaisirs. Si la fortune, telle qu'on la comprend d'ordinaire, fait défaut à la vertu ou lui échappe, elle s'en passe et s'en crée une autre qui n'appartient qu'à elle, qui est stable et non plus ni flottante ni roulante. La vertu sait être riche, puissante, savante; elle couche aussi à l'occasion sur des lits imprégnés de parfums; elle aime la vie, la beauté, la gloire, la santé; mais sa fonction propre et qui lui est spéciale, c'est de savoir user de tous ces biens modérément; et le cas échéant, de les savoir perdre et d'y être toujours préparée; fonction bien plus noble que pénible, sans laquelle toute existence s'écoule en dehors des règles de la nature, dans l'agitation et exposée à tout ce qu'il y a de plus déraisonnable; c'est même à cela qu'on peut à bon droit rattacher les écueils, les broussailles et les pires accidents que heurte sur sa route celui auquel elle fait défaut.
L'éducation à donner à l'enfant ne doit pas se régler d'après le rang de ses parents dans la société, mais d'après ses propres facultés.—Si notre disciple se trouve être de nature si particulière, qu'à la narration d'un beau voyage, ou à un sage entretien, il préfère, après les avoir entendus, qu'on lui eût raconté quelque fable; qu'au lieu d'être entraîné par l'appel d'une fanfare guerrière qui surexcite l'ardeur juvénile de ses compagnons, il se détourne et se dirige vers telle autre qui le convie aux jeux des bateleurs; si la perspective d'aller au bal, ou au jeu de paume et d'y remporter un prix, lui est plus agréable et plus douce que de revenir du champ de bataille couvert d'une noble poussière et le front ceint des lauriers de la victoire; je ne vois d'autre remède, fût-il fils de duc, que d'en faire un pâtissier dans une de nos bonnes villes, suivant à son égard le précepte de Platon: «Qu'il faut établir les enfants, non selon les facultés de leur père, mais selon celles de leur âme.»
La philosophie est de tous les âges.—Puisque la philosophie est la science qui nous apprend à vivre, et que, comme les autres âges, l'enfance y a sa leçon, pourquoi ne la lui communiquerait-on pas? «L'argile est molle et humide, vite, hâtons-nous; et, sans perdre un instant, façonnons-la sur la roue (Perse).» On nous apprend à vivre, quand notre vie s'achève. Cent écoliers sont atteints du mal vénérien, qu'ils n'en sont pas encore arrivés à la leçon d'Aristote sur la tempérance. Cicéron disait qu'alors qu'il vivrait deux vies humaines, il ne perdrait pas son temps à étudier les poètes lyriques; les ergoteurs de nos jours, beaucoup plus ennuyeux, sont tout aussi inutiles. Notre enfant est plus pressé encore; il ne doit demeurer aux mains des pédagogues que jusqu'à sa quinzième ou seizième année; passé cet âge, il se doit à l'action. Employez donc ce temps qui est si court, à lui apprendre ce qui est nécessaire; laissez de côté ces subtilités ardues de la dialectique, qui sont sans effet favorable sur notre vie et sont abusives; bornez-vous aux préceptes les plus simples de la philosophie, sachez les choisir et les traiter comme il convient en vue du but que vous vous proposez; ils sont plus faciles à comprendre qu'un conte de Boccace; un enfant, au sortir du sein de sa nourrice, est capable d'en saisir le sens, bien mieux que d'apprendre à lire et à écrire; la philosophie a des règles pour l'homme en bas âge, comme sur son déclin.
Je pense comme Plutarque quand il dit qu'Aristote n'employa pas tant le temps de son illustre élève à lui faire composer des syllogismes ou résoudre des problèmes de géométrie, qu'à lui donner de sages principes sur la vaillance, la prouesse, la magnanimité, la tempérance et à le mettre au-dessus de toute crainte; et, ainsi nanti, il l'envoya, encore enfant, à la conquête de l'empire du monde, n'ayant pour tout moyen d'action que 30.000 fantassins, 4.000 chevaux et 42.000 écus. Les autres arts et sciences, ajoute Plutarque, Alexandre les honorait et reconnaissait ce qu'ils avaient de bon et d'agréable; mais le peu de plaisir qu'il y prenait ne permet guère de conclure qu'il fût porté à s'y adonner.
«Jeunes gens et vieillards, tirez de là des conclusions pour votre conduite; faites-vous des provisions pour les rigueurs de l'hiver (Perse).» C'est cela même que dit Epicures, au début de sa lettre à Meniceus: «Si jeune qu'il soit, que nul ne se refuse à pratiquer la philosophie, et que les plus vieux ne s'en lassent pas.» Qui en agit autrement semble dire que le temps n'est pas encore venu pour lui de vivre heureux, ou que ce temps est passé.—Pour lui donner cet enseignement, je ne veux pas qu'on emprisonne ce garçon; je ne veux pas qu'on l'abandonne aux colères et aux mélancolies d'un maître d'école furibond; je ne veux pas corrompre son esprit, en le tenant, comme on fait des autres, dans une sorte d'enfer, en l'astreignant au travail, comme un portefaix, pendant quatorze ou quinze heures par jour; je ne trouverais pas bon non plus si, porté par tempérament à la solitude et à la mélancolie, et manifestant un penchant exagéré à se livrer à l'étude des livres, on l'y encourageait; cela rend les jeunes gens impropres à prendre part aux conversations du monde et les détourne de meilleures occupations. Combien ai-je vu d'hommes de mon temps abêtis, en cherchant à acquérir plus de science qu'ils n'en étaient capables; Carnéades en devint fou, au point qu'il ne trouvait plus le temps de soigner sa barbe et sa chevelure, ni de se faire les ongles. Je ne veux pas gâter ses généreuses dispositions par le fait du manque d'éducation et des procédés barbares d'un autre. Jadis il était proverbial que la sagesse française naissait de bonne heure, mais durait peu; il faut reconnaître qu'encore maintenant rien n'est gentil comme, en France, nos petits enfants; mais d'ordinaire, ils ne réalisent pas l'espérance qu'on en a conçue; devenus hommes faits, on ne voit rien en eux de particulièrement bon; j'ai entendu dire à des gens de jugement, que c'est de les envoyer aux collèges, dont nous avons un si grand nombre, qui les abêtit de la sorte.
Toutes les circonstances, même les jeux, prêtent à l'étude de la philosophie; le dressage du corps chez l'enfant doit être mené de front avec celui de l'âme.—Pour notre jeune homme, un cabinet ou un jardin, la table comme le lit, la solitude comme la société, le matin et le soir seront tout un; pour lui, toutes les heures se ressembleront; en tous lieux, il étudiera, car la philosophie, qui sera son principal sujet d'étude, par cela même qu'elle forme le jugement et les mœurs, a ce privilège qu'elle se mêle à tout. Isocrate l'orateur étant, dans un festin, prié de parler sur son art, tout le monde trouva qu'il avait eu raison de répondre: «Ce n'est pas le moment de faire ce que je sais, et je ne sais pas faire ce qui conviendrait en ce moment»; discourir ou encore discuter sur des sujets de rhétorique, devant une compagnie assemblée pour rire et faire bonne chère, sont, en effet, deux choses qui ne vont point ensemble; et on peut en dire autant de toute autre science. Seule, la philosophie, dans la partie qui traite de l'homme, de ses devoirs et de sa fonction, peut, en raison de ce que ce sujet de conversation a d'agréable et de facile, être admise dans les festins et dans les jeux, et cela de l'avis unanime de tous les sages. Platon l'a conviée à son Banquet; nous voyons de quelle façon douce et appropriée au temps et au lieu, elle y entretient l'assistance, bien que les thèses qui s'y traitent soient d'entre celles de la plus haute portée et des plus salutaires de ce philosophe. «Elle est utile aux pauvres, elle l'est également aux riches; les jeunes gens, comme les vieillards, ne la négligent pas impunément (Horace).»
Il est probable que dans ces conditions, mon élève sera moins désœuvré que tous autres de son âge. Quand nous nous promenons dans une galerie, nous fatiguons moins que si nous cheminions suivant un itinéraire trois fois plus long; un effet analogue se produit pour nos leçons qui, données comme cela se rencontre, sans que ce soit en un lieu et à un moment qui nous soient d'obligation, se trouvent mêlées à tous nos faits et gestes et se reçoivent sans même que nous nous en apercevions; les exercices, les jeux mêmes, la course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, l'équitation, l'escrime, y concourent pour une large part.—Je veux que les idées de bienséance, la façon de se conduire dans le monde, la distinction dans la tenue et les manières se prennent en même temps que l'âme se forme; ce n'est pas d'une âme, ce n'est pas d'un corps que l'on effectue le dressage, c'est d'un homme, il ne faut pas les traiter séparément; Platon le dit: il ne faut pas dresser l'âme sans le corps, mais bien les mener de front, comme une paire de chevaux attelés à un même char; et à l'entendre, il semble disposé à consacrer plus de temps et de soins aux exercices corporels, estimant que l'esprit s'en exerce d'autant et que l'inverse n'a pas lieu.
L'étude doit lui être rendue attrayante, et tout procédé violent pour l'y astreindre doit être banni.—Au demeurant, cette éducation doit se faire avec douceur et fermeté, et non comme on en agit d'ordinaire, où au lieu de faire aimer aux enfants l'étude des lettres, on leur en fait un objet de dégoût et de souffrance. Laissez de côté la violence et la force; il n'est rien, à mon avis, qui abâtardisse et étourdisse davantage une nature imbue de sentiments élevés. Si vous voulez que l'enfant redoute la honte et le châtiment, ne l'y endurcissez pas. Ce à quoi il faut l'endurcir, c'est à la fatigue, au froid, au vent, au soleil et à toutes les incommodités qui peuvent survenir et qu'il doit mépriser; amenez-le à être insensible à la mollesse, à toute délicatesse dans ses vêtements, son coucher, ses aliments, sa boisson; accoutumez-le à tout; faites-en, non un joli garçon efféminé, mais un garçon sain et vigoureux. Alors que j'étais enfant, plus tard homme fait, aujourd'hui que je suis vieux, j'ai constamment pensé et agi ainsi sur ce point: la discipline rigoureuse de la plupart de nos collèges, entre autres, m'a surtout toujours déplu; en inclinant davantage vers l'indulgence, l'erreur eût été bien moins préjudiciable. C'est dans de vraies prisons que l'on détient la jeunesse; elles la portent à la débauche, en l'en punissant, avant qu'elle en soit arrivée là. Allez-y au moment où l'école est ouverte, vous n'entendez que cris, vous ne voyez qu'enfants martyrisés et maîtres ne se contenant pas de colère. Quelle manière de rendre ces leçons attrayantes à ces âmes tendres et craintives que de les leur donner avec une mine rébarbative et le fouet en main! Quel injuste et mauvais procédé! sans compter, comme le fait très bien remarquer Quintilien, qu'une autorité qui s'exerce d'une façon aussi tyrannique, a les plus fâcheuses conséquences, en particulier par les châtiments qu'elle emploie. Combien ne conviendrait-il pas mieux que les classes fussent jonchées de fleurs et de verdure, plutôt que des débris de verge ensanglantés! je voudrais qu'elles soient tapissées d'images représentant la Joie, l'Allégresse, Flore et les Grâces, comme fit en son école le philosophe Speusippe. Là où ils travaillent, il faut aussi que les enfants prennent leurs ébats; il faut emmieller la nourriture salutaire qu'on veut leur donner et arroser de fiel ce qui leur est contraire.—Il est merveilleux de voir combien Platon se montre attentif, dans ses lois, à ménager la gaîté et les passe-temps de la jeunesse de sa Cité; combien il insiste sur ses courses, ses jeux, ses chansons, ses sauts, ses danses que, dit-il, les anciens avaient placés sous le patronage et la direction des dieux eux-mêmes: Apollon, les Muses, Minerve; c'est par milliers qu'il fait des recommandations pour ses Gymnases. Pour ce qui est des sciences ayant les lettres pour objet, il s'y attache beaucoup moins; et il ne semble recommander d'une façon particulière la poésie, qu'en raison de ses rapports avec la musique.
L'homme ne doit se singulariser en rien.—Il faut éviter, comme contraire * au bon ton et à la vie en commun, tout ce qui constitue une singularité ou est en contradiction avec nos mœurs et notre condition sociale. Qui ne s'étonnerait de la complexion de Démophon, maître d'hôtel d'Alexandre, qui transpirait à l'ombre et grelottait au soleil? J'ai vu des personnes qui fuyaient l'odeur de la pomme plus que les coups de fusil; j'en ai vu d'autres s'effrayer d'une souris, d'autres chez lesquels la vue d'une crème déterminait des vomissements, d'autres auxquels voir brasser un lit de plumes produisait le même effet; Germanicus ne pouvait supporter ni la vue, ni le chant d'un coq. Ces effets peuvent tenir parfois à quelque disposition naturelle qui nous échappe; mais, à mon avis, on en triompherait, en s'y prenant de bonne heure. En m'y appliquant, moi-même suis arrivé (non sans peine à la vérité) à ce qu'à l'exception de la bière, mon estomac s'accommode indifféremment de tout ce qui se mange et se boit.
Il doit être capable de se conformer aux usages de son milieu quels qu'ils soient, mais n'aimer à faire que ce qui est bien.—Alors que le corps est encore souple, il faut en profiter pour le plier à tout ce qui se fait, à tout ce qui est dans les habitudes. Pourvu qu'il reste toujours maître de ses désirs et de sa volonté, qu'on n'hésite pas à rendre notre jeune homme de force à tenir sa place dans n'importe quelle compagnie à l'étranger comme dans son propre pays; il faut même, si besoin en est, qu'il puisse supporter les déréglements et les excès. Qu'il soit formé suivant les usages de son époque, qu'il soit en état de faire toutes choses, mais qu'il n'aime à faire que les bonnes. Les philosophes eux-mêmes n'approuvent pas Callisthène d'avoir perdu les bonnes grâces d'Alexandre le Grand son maître, pour n'avoir pas voulu lui faire raison, le verre en main. Il rira, il folâtrera, il se débauchera avec son prince; je veux que dans la débauche il se montre plus fort et plus résistant que ses compagnons, et que s'il ne fait pas le mal, ce ne soit pas parce qu'il ne le peut ni le connaît, mais parce qu'il ne le veut pas: «La différence est grande entre ne vouloir pas et ne savoir pas faire le mal (Sénèque).»—Pour faire honneur à un seigneur avec lequel je me trouvais en bonne compagnie, et qui était aussi éloigné que qui que ce soit en France de débordements de ce genre, je lui demandai combien de fois en sa vie il s'était enivré par nécessité, pour les intérêts du roi, alors qu'il était en Allemagne. Il prit ma question comme je la lui adressais et me répondit qu'il s'y était trouvé obligé par trois fois différentes qu'il me raconta. J'en connais qui, ayant pareillement affaire avec cette nation, faute de posséder cette faculté, se sont trouvés parfois fort embarrassés.—J'ai souvent remarqué, et toujours avec admiration, la merveilleuse nature d'Alcibiade, qui lui permettait de se plier si facilement à des façons de faire si différentes, sans que sa santé en souffrît, tantôt surpassant les Perses par son luxe et le faste qu'il déployait, tantôt les Lacédémoniens par son austérité et sa frugalité, aussi rigoriste à Sparte que voluptueux en Ionie.—«Aristippe sut s'accommoder de toute condition et de toute fortune (Horace)»; c'est à cela que je voudrais en arriver avec mon disciple: «J'admirerais celui qui ne rougit pas de ses haillons ni ne s'étonne de la bonne fortune, et joue les deux rôles avec grâce (Horace).»
C'est par ses actes qu'on jugera du profit qu'un jeune homme a retiré de l'éducation qu'il a reçue.—Telles sont mes leçons. Celui qui en tire le meilleur parti, est celui qui les met en pratique, plus que celui qui se borne à les savoir; celui-là, le voir c'est l'entendre, l'entendre c'est le voir.—Platon fait dire à quelqu'un: «Grâce à Dieu, philosopher n'est ni beaucoup apprendre ni s'adonner aux arts». «C'est bien plus par leurs mœurs que par leurs écrits, que les philosophes se sont appliqués au plus grand des arts, à celui de bien vivre (Cicéron).»—Léon, prince des Phliasiens, demandait à Héraclide Ponticus à quelle science, à quel art il se livrait: «Je ne connais, répondit celui-ci, ni art, ni science; je suis philosophe.»—On reprochait à Diogène qu'ignorant comme il l'était, il se mêlât de philosophie: «C'est précisément là, répliqua-t-il, ce qui fait que je suis plus propre à m'en mêler.» Hégésias le priait de lui lire un livre: «Vous êtes plaisant, lui répondit-il; quand vous avez des figues à choisir, vous les prenez vraies et naturelles et non peintes; que ne choisissez-vous pareillement, pour discuter, des sujets bien réels tels que vous les fournit le nature, au lieu de sujets écrits?»
Ces leçons, il ne les redira pas tant qu'il ne les traduira en actions, en faisant application dans les actes de la vie; c'est ainsi qu'on verra s'il apporte de la prudence dans ce qu'il entreprend; de la bonté, de la justice, dans sa manière de vivre; s'il parle avec grâce et témoigne du jugement; s'il supporte courageusement la maladie; est modeste dans ses jeux, tempérant dans ses plaisirs; s'il a de l'ordre dans ses dépenses; s'il a des goûts faciles en ce qui touche les mets, viande ou poisson; les boissons, vin ou eau: «Si sa science lui sert, non à montrer ce qu'il sait, mais à régler ses mœurs; s'il se commande à lui-même et s'obéit (Cicéron).»—Le véritable miroir de nos pensées est le cours de notre vie. Zeuxidamus, auquel on demandait pourquoi les Lacédémoniens n'avaient pas mis par écrit leurs principes sur la vaillance et ne les donnaient pas à lire à leurs jeunes gens, répondit: «Que c'était parce qu'ils voulaient les habituer à juger par les faits et non sur les paroles.»—Comparez au bout de quinze à seize ans, ce jeune homme, élevé de la sorte, avec un de ces bredouilleurs de latin de collège qui aura mis ce même nombre d'années à tout simplement apprendre à parler. Le monde n'est que bavardage; je n'ai jamais vu quelqu'un qui ne dise plutôt plus que moins qu'il ne devrait. Et cependant, c'est à cela que se passe la moitié de notre vie; on nous tient quatre ou cinq ans à apprendre des mots et à les assembler en phrases; autant encore à apprendre à en composer un discours de longue haleine, en quatre à cinq parties; et cinq autres au moins, pour arriver à savoir les combiner d'une façon concise et plus ou moins subtile; laissons cela à ceux qui en font métier.
Me rendant un jour à Orléans, je trouvai, dans la plaine en deçà de Clery, deux professeurs de collège qui allaient à Bordeaux et marchaient à environ cinquante pas l'un de l'autre; plus en arrière, j'apercevais une troupe, et en tête, un personnage qui était feu M. le comte de la Rochefoucault. Un de mes gens s'enquit auprès du premier de ces professeurs, quel était le gentilhomme qui venait après lui. Celui-ci, qui n'avait pas vu le groupe qui le suivait, pensant que je voulais parler de son compagnon, nous fit cette plaisante réponse: «Ce n'est pas un gentilhomme, c'est un grammairien; quant à moi, je suis logicien.» Nous qui, au contraire, ne nous proposons ici de former ni un grammairien ni un logicien, mais un gentilhomme, laissons l'un et l'autre jouir pleinement de leurs loisirs; nous avons affaire ailleurs.
Ce qu'il saura bien, il arrivera toujours à l'exprimer suffisamment, la connaissance des choses importe plus que les mots pour les rendre.—Que notre disciple soit bien pourvu de connaissances, les paroles ne suivront que trop; si elles ne veulent pas suivre, il les traînera. J'en entends qui s'excusent de ne pouvoir exprimer les belles choses qu'ils prétendent avoir en tête et regrettent que leur peu d'éloquence les empêche de les mettre à jour; c'est se moquer. Savez-vous ce qu'il en est à mon avis? ils entrevoient quelques vagues conceptions qui n'ont pas pris corps, qu'ils n'arrivent pas à démêler, dont ils n'ont pas une idée nette et que, par suite, ils sont bien embarrassés d'exprimer, étant hors d'état de se comprendre eux-mêmes; voyez-les bégayant avec peine, pour arriver à accoucher; vous jugez vite que, malgré leurs efforts, l'enfantement ne se produit pas; tout au plus en sont-ils encore à la conception et ne font que lécher cet embryon encore informe. Pour moi, je tiens, et Socrate le dit formellement, que celui qui a dans l'esprit une idée claire et précise, arrivera toujours à l'exprimer, soit en un idiome quelconque, soit par gestes s'il est muet: «Ce que l'on comprend bien s'énonce clairement, et les mots, pour le dire, arrivent aisément (Horace)»; ou, comme dit un autre, d'une façon aussi poétique, quoique en prose: «Lorsque vous possédez votre sujet, les mots suivent (Sénèque)»; ou encore cet autre: «Les choses entraînent les paroles (Cicéron)».—Celui qui est maître de son idée, peut ne connaître ni ablatif, ni conjonctif, ni substantif, ni quoi que ce soit de la grammaire, être à cet égard tout aussi ignorant que son valet ou une harangère du Petit pont, n'empêche que, si vous en manifestez le désir, lui comme eux, vous en entretiendront aussi longtemps, plus même que vous ne pourrez le supporter; et les règles de langage qu'ils ignorent complètement, les déconcerteront aussi peu que le plus docte académicien de France. Il ne connaît pas la rhétorique, ne sait comment, avant d'entrer en matière, on dispose favorablement un lecteur ingénu et ne se soucie guère de le savoir. De fait, toutes ces formes oratoires perdent aisément leur effet, quand il est question d'une vérité simple et naïve; ces jolis préambules ne servent qu'à amuser le vulgaire incapable d'une nourriture plus substantielle et plus réconfortante, ainsi qu'Afer l'indique très clairement dans Tacite.—Les ambassadeurs de Samos s'étaient présentés à Cléomène, roi de Sparte, avec une longue et belle supplique, préparée à l'avance, dans le but de le solliciter de faire la guerre contre le tyran Polycrate. Après les avoir bien laissés dire, le roi leur répondit: «Pour ce qui est de l'exorde par lequel a commencé votre discours, je ne m'en souviens plus, non plus que du milieu; et pour ce qui est de la conclusion, je n'en veux rien faire.» Voilà, ce me semble, une belle réponse et des harangueurs bien penauds.—Et cet autre: Les Athéniens avaient à faire choix entre deux architectes, pour la construction d'un grand édifice: le premier, très affété dans son attitude, se présente avec un beau discours soigneusement préparé sur le travail à exécuter, et déjà le peuple se déterminait en sa faveur, quand le second prononça ces seuls mots: «Seigneurs athéniens, ce que celui-ci vient de dire, moi, je le ferai.»—Alors que l'éloquence de Cicéron était dans toute sa force, beaucoup l'admiraient; Caton, lui, ne faisait qu'en rire: «Nous avons, disait-il, un plaisant consul.»—Qu'on commence ou qu'on finisse par là, une sentence utile, un beau trait, sont toujours bien venus; s'ils ne cadrent pas bien avec ce qui précède, ni avec ce qui suit, ils intéressent par eux-mêmes.
Dans un poème, l'idée et le vers sont deux choses essentiellement distinctes.—Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'un bon rythme suffit pour faire un bon poème; qu'on fasse longue une syllabe brève si cela plaît, je ne m'y oppose pas; si les idées émises sont riantes, s'il y a de l'esprit et du jugement, je dirai: voilà un bon poète, sauf à ajouter: mais un mauvais versificateur; «ses vers sont négligés, mais il a de la verve (Horace).» Que, dans un tel ouvrage, dit Horace, on enlève ce qui relie les sujets les uns aux autres, qu'on modifie leur distribution: «Changez le rythme et la mesure, intervertissez l'ordre des mots, vous retrouvez le poète dans ses membres dispersés (Horace)», il n'en aura pas moins sa valeur réelle, la beauté des morceaux détachés qui s'en trouveront formés n'en sera pas altérée. C'est dans ce sens que répondit Ménandre que l'on tançait, parce qu'ayant promis une comédie pour un jour donné et ce jour approchant, il n'y avait pas encore mis la main: «Elle est composée et prête, il n'y a plus qu'à y ajouter les vers»; comme il avait dans l'esprit son plan et tous ses matériaux à pied d'œuvre, il n'était pas en peine du reste.—Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné du relief à notre poésie française, il n'est si petit apprenti qui n'enguirlande ses mots et ne scande ses phrases à peu près comme eux: «Dans tout cela, plus de son que de sens (Sénèque).» Pour le vulgaire, il n'y a jamais eu tant de poètes; mais s'il leur a été facile de conformer le rythme de leurs phrases à celui de ces modèles, ils n'en sont pas moins demeurés tout aussi incapables d'imiter les riches descriptions de l'un et les délicates inventions de l'autre.
Les subtilités sophistiques qui s'enseignent dans les écoles sont à mépriser, un langage simple est à rechercher.—Et maintenant, que fera notre jeune homme si on lui soumet, en insistant, quelques syllogismes subtils et captieux tels que celui-ci: «Le jambon fait boire, boire désaltère, donc le jambon désaltère»? Il s'en moquera; il y a plus d'esprit à s'en moquer qu'à y répondre. Il peut encore emprunter à Aristippe le tour spirituel qu'en pareille occurrence il donna à sa réponse: «Pourquoi le résoudrai-je, alors que non résolu, déjà il m'embarrasse?» A quelqu'un qui proposait à Cléanthe de ces finesses de la dialectique, Chrysippe dit: «Amuse-toi à ces badinages avec les enfants; et, pour de semblables niaiseries, ne détourne pas de ses pensées un homme sérieux.» Si ces sottes arguties, «sophismes entortillés et épineux (Cicéron)», ont pour but de donner créance à un mensonge, c'est dangereux; mais s'ils sont sans conséquence, si ce sont de simples plaisanteries, je ne vois pas pourquoi il s'en préoccuperait.—Il y a des gens si sots, qu'ils se détourneraient d'un quart de lieue de leur chemin, pour courir après un beau mot: «Les uns n'appliquent pas les mots aux choses auxquelles ils appartiennent et vont chercher, hors du sujet, des choses auxquelles les mots puissent s'appliquer (Quintilien)»; il en est d'autres «qui, pour placer un mot qui leur plaît, s'engagent dans un sujet qu'ils n'avaient pas l'intention de traiter (Sénèque)». J'altère bien plus volontiers les termes d'une belle sentence pour l'encastrer dans ma prose, que je ne modifie l'idée que je veux rendre pour me donner possibilité de l'y introduire. C'est, au contraire, aux phrases à servir et à s'adapter à ce que l'on veut rendre, et si le français ne s'y plie pas, qu'on y emploie le gascon. Je veux que la pensée qu'on veut exprimer prédomine et qu'elle pénètre l'imagination de celui qui écoute, au point qu'il n'ait jamais souvenir des mots par lesquels on l'a traduite.—J'aime un langage simple et naïf, écrit tel qu'on parle, qui soit substantiel, nerveux, bref, précis; je le préfère véhément et brusque, plutôt que délicat et bien peigné: «Que l'expression frappe, elle plaira (Épitaphe de Lucain)»; difficile plutôt qu'ennuyeux; sans affectation, hardi, déréglé, décousu, chaque morceau faisant corps, plutôt que de sentir le pédant, le moine, l'orateur; que ce soit le langage d'un soldat, pour me servir de l'expression par laquelle Suétone qualifie le style de Jules César, bien que je ne saisisse pas bien pourquoi il lui donne cette qualification.
J'ai volontiers imité les modes excentriques de nos jeunes gens dans le port de leurs vêtements: le manteau en écharpe, la cape sur une épaule, des bas mal étirés, par lesquels ils se donnent des airs de nonchalance artistique et de dédaigneuse fierté pour ces élégances si fort prisées à l'étranger; semblable laisser aller dans la manière de parler, me plaît plus encore. Toute affectation, surtout dans la gaîté et la liberté de paroles telle qu'elle existe en France, messied à un courtisan, rôle auquel, dans une monarchie, tout gentilhomme doit être dressé; par conséquent il est sage de ne trop faire le naïf et le méprisant.—Je n'aime pas les tissus dont la trame et les coutures sont visibles, de même qu'en un beau corps il ne faut pas qu'on puisse compter les os et les veines. «La vérité doit parler un langage simple et sans art; quiconque parle avec affectation est sûr de causer du dégoût et de l'ennui (Sénèque).» L'éloquence qui attire par trop sur elle-même l'attention, porte préjudice aux sujets qu'elle traite. De même qu'en fait de toilette, c'est une faiblesse de vouloir se faire remarquer d'une façon particulière et inusitée, de même un langage dans lequel on affecte d'employer des tournures de phrases nouvelles et des mots d'un usage peu fréquent, témoigne de prétentions puériles * telles qu'on en voit chez les pédants. Que ne puis-je faire exclusivement emploi des expressions dont on use aux halles de Paris!—Le grammairien Aristophane n'y entendait rien, quand il reprochait à Épicure la simplicité de son style, et à son discours sur l'art oratoire de se borner à prôner une clarté parfaite du langage.—Imiter quelqu'un dans sa manière de parler est chose facile, aussi les foules le peuvent-elles assez promptement; l'imiter dans son jugement, dans sa fertilité d'imagination, ne va pas si vite. La plupart des lecteurs qui ont trouvé semblable robe, pensent très à tort qu'il leur suffit de la vêtir pour s'identifier avec celui auquel elle appartient; la force et les nerfs ne s'empruntent pas; on ne peut emprunter que la parure et le manteau; la majeure partie des personnes qui me fréquentent, parlent comme je le fais dans ces Essais, mais je ne sais s'ils pensent de même.—Les Athéniens, dit Platon, parlent abondamment et avec élégance; les Lacédémoniens sont brefs; les Crétois ont l'imagination féconde plus que le langage, ce sont eux qui sont le mieux lotis.—Zénon disait que ses disciples étaient de deux sortes: les uns, qu'il nomme «philologues», désireux de s'instruire des choses elles-mêmes, c'étaient ses préférés; les autres, qu'il appelle «logophiles», uniquement occupés à parfaire leur langage.—Ce n'est pas que bien dire ne soit une belle et bonne chose, mais non au degré où on le prône, et je suis au regret de voir notre vie y être tout entière employée. Je voudrais, en premier lieu, bien savoir ma langue maternelle, puis celle de ceux de nos voisins avec lesquels nous sommes le plus en relations.
Comment Montaigne apprit le latin et le grec; causes qui empêchèrent ce mode d'instruction de porter tous ses fruits.—C'est indubitablement un bel et grand ornement que le grec et le latin, mais on l'achète trop cher. Je vais indiquer une manière de l'acquérir à meilleur marché qu'on ne le fait d'habitude; cette manière a été expérimentée sur moi-même; s'en servira qui voudra. Feu mon père, ayant cherché autant qu'il est possible le meilleur mode d'enseignement et consulté à cet égard des hommes de science et de jugement, reconnut les inconvénients de celui en usage. L'unique cause qui nous empêche de nous élever, par la connaissance approfondie de leur caractère, à la grandeur d'âme des anciens Grecs et Romains est, lui disait-on, le long temps que nous mettons à apprendre ces langues, qu'eux-mêmes acquéraient sans qu'il leur en coûtât rien. Je ne crois pas que ce soit là l'unique cause de cette différence d'eux à nous; quoi qu'il en soit, mon père s'avisa de l'expédient suivant: Alors que j'étais encore en nourrice, que je n'articulais encore aucun mot, il me confia à un Allemand qui, depuis, est devenu un médecin de renom et est mort en France; il ignorait complètement le français et possédait parfaitement la langue latine. Cet Allemand, que mon père avait fait venir exprès et auquel il donnait des gages très élevés, m'avait continuellement dans les bras; deux autres, moins savants que lui, lui étaient adjoints pour me suivre et le soulager d'autant; tous trois me parlaient uniquement latin. Pour le reste de notre maison, il fut de règle stricte que ni mon père, ni ma mère, ni valet, ni femme de chambre ne parlaient quand j'étais là, qu'en employant les quelques mots latins que chacun avait appris pour jargonner avec moi. Le résultat qui s'ensuivit fut merveilleux; mon père et ma mère acquirent de cette langue une connaissance suffisante pour la comprendre et même pour la parler au besoin, et il en advint de même des domestiques attachés à mon service personnel. En somme nous nous latinisâmes tant, qu'il s'en répandit quelque chose dans les villages d'alentour; par habitude, on en arriva à y désigner des métiers et des outils par leur appellation latine, dont quelques-unes demeurent encore. Quant à moi, j'avais plus de six ans, que je ne comprenais pas plus le français et notre patois périgourdin que l'arabe; mais, sans méthode, sans livres, sans grammaire, sans règles, sans fouet et sans larmes, j'avais appris un latin aussi pur que mon professeur le possédait lui-même, n'ayant de notions d'aucune autre langue qui me missent dans le cas de le mêler ou de l'altérer. Si, pour essayer, on voulait me donner un thème à faire, comme on les fait dans les collèges, au lieu de me le donner en français comme cela se fait pour les autres, il fallait me le donner à moi en mauvais latin; je le rendais en latin correct. Mes précepteurs particuliers m'ont souvent répété que cette langue, en mon enfance, m'était si familière, si spontanée que certaines personnes telles que Nicolas Grouchy, auteur de l'ouvrage intitulé: «Des comices chez les Romains»; Guillaume Guérente qui a commenté Aristote; Georges Buchanan, ce grand poète écossais; Marc Antoine Muret, que la France et l'Italie reconnaissent pour le meilleur orateur du temps, regardaient à s'entretenir avec moi. Buchanan, que j'ai vu depuis à la suite de feu M. le Maréchal de Brissac, m'a dit qu'occupé à écrire sur l'éducation des enfants, il citait comme exemple celle que j'avais reçue; il était alors chargé de celle de ce comte de Brissac que nous avons vu depuis si valeureux et si brave.
Quant au grec, je ne le comprends pour ainsi dire pas. Mon père essaya de me le faire apprendre méthodiquement, mais en procédant autrement qu'on ne le fait, sous forme de jeu et d'exercice; nous inscrivions nos déclinaisons sur des carrés de papier, que nous pliions et tirions au hasard, comme au jeu de loto, à la manière de ceux qui apprennent ainsi l'arithmétique et la géométrie; car entre autres choses, on lui avait conseillé de m'enseigner les sciences et le devoir, sans m'y astreindre, en m'en faisant naître le désir, et de n'employer, pour m'élever l'âme, que la douceur, sans rigueur ni contrainte, en me laissant toute liberté. Mon père apportait un tel soin à ce qui me touchait, que certains prétendant qu'éveiller le matin les enfants en sursaut, les arracher subitement et brusquement à leur sommeil qui est beaucoup plus profond que celui de l'homme fait, troublent leur cerveau encore incomplètement formé, il me faisait éveiller au son de quelque instrument de musique et eut toujours quelqu'un qui fut chargé de ce soin.
Cet exemple suffit pour juger du reste et faire ressortir l'affection et la prudence de ce père si bon, auquel on ne saurait s'en prendre s'il n'a recueilli aucun fruit d'une éducation donnée dans des conditions aussi parfaites. Deux choses en furent cause: la première, c'est qu'il travaillait un champ stérile et qui ne s'y prêtait pas; car bien que je fusse d'une bonne santé à tous égards, et aussi d'un naturel doux et facile, j'étais avec cela si lourd, si mou, si endormi, qu'on ne pouvait m'arracher à l'oisiveté, même pas pour me faire jouer. Ce que je voyais, je le voyais bien; sous cette complexion lourde, j'avais de la hardiesse dans les idées, et des opinions au-dessus de mon âge; mais j'avais l'esprit lent et qui ne travaillait que lorsqu'on l'y incitait; un certain temps m'était nécessaire pour comprendre; je me mettais rarement en frais d'imagination; enfin, par-dessus tout, je manquais de mémoire à un point incroyable. Avec un pareil sujet, il n'est pas étonnant que mon père n'ait pu arriver à rien qui vaille.—En second lieu, semblable à ceux qui, ayant un ardent désir de guérir, se laissent aller à écouter tous les conseils, cet excellent homme, ayant une peur extrême de ne pas réussir une chose qui lui tenait tant à cœur, finit par se laisser emporter par l'opinion commune qui, comme font les grues, suit toujours ceux qui vont devant; et n'ayant plus autour de lui les personnes qui lui avaient conseillé le mode d'instruction auquel il avait eu recours en premier lieu et qu'il avait rapporté d'Italie, il fit comme tout le monde, et, quand j'eus atteint l'âge de six ans environ, il m'envoya au collège de Guyenne; ce collège, alors très florissant, était le meilleur de France.—Il n'est pas possible d'ajouter aux soins que mon père prit pour moi, pendant le temps que j'y passai, me faisant donner des leçons particulières par des répétiteurs choisis, spécifiant sur tous les autres détails de ma vie dans cet établissement, un traitement particulier qui d'ordinaire ne se concède pas; mais quoi qu'il fit, c'était toujours un collège. Tout d'abord, la correction avec laquelle je m'exprimais en latin, s'en ressentit; depuis, faute de pratiquer, j'en ai perdu complètement l'usage; et le mode inusité que l'on avait employé pour me l'enseigner ne servit qu'à me faire, dès mon arrivée, enjamber les premières classes; si bien qu'à treize ans je quittai le collège, ayant terminé mon cours (suivant l'expression employée), mais aussi, pour dire vrai, n'en ayant recueilli aucun fruit qui, à présent, me soit de quelque utilité.
Comment naquit chez Montaigne le goût de la lecture.—Mon goût pour les livres naquit tout d'abord du plaisir que me causèrent les fables des Métamorphoses d'Ovide. J'avais alors sept ou huit ans; je laissais tout jeu de côté, pour le plaisir de les lire; comme il était écrit dans ma langue maternelle à moi, c'était d'entre mes livres celui dont la lecture m'était la plus facile, et, par son sujet, le plus à portée de mon jeune âge. Quant aux Lancelot du Lac, aux Amadis, aux Huons de Bordeaux, et autres ouvrages du même genre, dont s'amusent les enfants, je ne les connaissais seulement pas de nom, et maintenant encore en ignore le contenu, tant était grande mon exactitude à respecter les défenses qui m'étaient faites. Cette passion pour les Métamorphoses allait jusqu'à me faire négliger l'étude des autres leçons que j'avais à apprendre; heureusement, il se rencontra que, fort à propos, j'eus affaire à un homme de jugement, comprenant son rôle de précepteur, qui sut adroitement tirer parti de cet excès et d'autres pareils; de sorte que je dévorai d'un bout à l'autre l'Énéide de Virgile, puis Térence, puis Plaute, ensuite des comédies italiennes, toujours entraîné par ce que ces ouvrages avaient d'agréable. S'il eût été assez mal inspiré pour m'en empêcher, il est probable que je n'aurais rapporté du collège que l'horreur des livres, qui est à peu près ce que ressent, à leur égard, toute notre noblesse. Il s'y prit à merveille, ayant l'air de ne rien voir, aiguillonnant mon désir en ne me laissant me délecter dans ces lectures qu'en cachette, et, dans le reste de mes études que je faisais comme les autres, s'y prenant doucement pour me faire travailler; car la bonté, une humeur facile, étaient les qualités essentielles que mon père recherchait chez ceux auxquels il me confiait.—Du reste, la nonchalance et la paresse étaient mes seuls défauts; il n'y avait pas à craindre que je fisse le mal, mais que je ne fisse rien; personne ne présumait que je pusse devenir mauvais, mais je pouvais demeurer inutile; on prévoyait en moi de la fainéantise, mais pas de mauvais instincts. Je reconnais que c'est en effet ce qui s'est produit; j'ai les oreilles rebattues de reproches de ce genre: Il est oisif, froid dans ses rapports d'amitié et de parenté, se tient trop à l'écart et se désintéresse trop des affaires publiques.—Ceux mêmes qui me traitent le plus mal, ne disent pas: Pourquoi s'est-il approprié ceci? pourquoi n'a-t-il pas payé cela? mais: Pourquoi ne concède-t-il pas telle chose? pourquoi ne donne-t-il pas telle autre? Je serais reconnaissant qu'on ne désirât pas de moi au delà de ce que je dois, car on va jusqu'à exiger bien injustement ce que je ne dois pas; et ce, avec une rigueur bien autrement grande que celle qu'apportent ceux-là mêmes qui m'adressent ces reproches à régler leurs propres dettes. Par de telles exigences, on ôte tout mérite à ce que je fais, et on s'épargne à soi-même d'en avoir la gratitude qu'on m'en doit et qui devrait être d'autant plus grande que le bien que je fais, je le fais entièrement de mon plein gré et de ma propre initiative, n'ayant sur ce point aucune obligation vis-à-vis de qui que ce soit. Je suis d'autant plus libre de disposer de ma fortune comme bon me semble, que je n'en suis redevable à personne; j'ai également d'autant plus de liberté de disposer de moi-même, que je suis absolument indépendant. Toutefois, si j'étais porté à faire parade de ce que je fais et pour peu que je le veuille, il me serait facile de relever vertement ceux qui m'adressent ces reproches; à quelques-uns je montrerais qu'ils cèdent à l'envie et ne sont pas tant offusqués de ce que je ne fais pas assez, que de ce que j'ai possibilité de faire plus encore.
Mon âme ne laissait cependant pas d'être, à part soi, susceptible de résolutions fermes et de porter, sur les objets qu'elle connaissait, des jugements sûrs et nets, qu'elle se formait sans ingérence étrangère; elle était, entre autres, véritablement incapable, je crois, de céder à la force ou à la violence.—Parlerai-je aussi de cette faculté que j'avais, étant enfant, d'avoir une physionomie, une assurance, une souplesse de voix et de geste, qui me rendaient propre à tous les rôles que j'entreprenais, ce qui m'a permis de jouer convenablement, avant l'âge où d'ordinaire on les aborde, «à peine avais-je alors atteint ma douzième année (Virgile)», les principaux personnages des tragédies latines de Buchanan, de Guérente et de Muret, qui furent représentées, non sans succès, dans notre collège de Guyenne. En cela, comme en tout ce qui relevait de sa charge, Andréa Gouvéa, notre principal, était sans comparaison le meilleur principal de France; et pour ces représentations, j'étais son meilleur interprète. C'est là un exercice auquel je ne trouve pas à redire, pour les enfants de bonne maison; depuis, j'ai vu nos princes s'y adonner, à l'exemple de certains parmi les anciens, le faire très convenablement et y mériter des éloges; en Grèce, c'était même là un métier admis pour les gens honorables: «Il s'ouvre de son projet à l'acteur tragique Ariston, homme distingué par sa naissance et sa fortune; son art ne lui enlevait rien de sa considération, car il n'y a là rien de honteux chez les Grecs (Tite Live).»
Les jeux et les exercices publics sont utiles à la société.—J'ai toujours taxé de manque de jugement ceux qui condamnent ces distractions; et d'injustice, ceux qui refusent l'entrée de nos bonnes villes à des comédiens qui méritent ce privilège et, de la sorte, privent le peuple de ces plaisirs publics. De bons administrateurs s'appliquent à rassembler les citoyens, à les attirer à des exercices et à des jeux comme aux offices plus sérieux de dévotion; cela amène à se connaître et à avoir de meilleurs rapports; on ne saurait procurer à la foule de passe-temps préférables à ceux auxquels tout le monde peut assister et qui ont lieu sous les yeux mêmes des magistrats; bien plus, je trouverais raisonnable que, par un sentiment d'affection et de bonté tout paternel, * les municipalités et le prince, celui-ci à ses frais, l'en gratifient quelquefois, et que, dans les villes populeuses, il y eût des lieux affectés à ces spectacles et disposés à cet effet; cela pourrait parfois détourner de pires actions pour lesquelles on se cache.
Pour revenir à mon sujet, il n'y a rien de tel que de faire, par la douceur, naître chez les enfants le désir d'apprendre et entretenir en eux le goût de l'étude; autrement on n'en fait que des ânes chargés de livres; on leur impose à coups de fouet, de garder leurs pochettes pleines de science, alors que pour bien faire il ne suffit pas de loger cette science chez soi, il la faut épouser.