. . . . . . . . . . . Qui Guenon affecté
Des estrangères mœurs cherche la nouveauté,
Et ne müe inconstant si souvent de chemise,
Que de ces vains habits la façon il deguise.

C'est bien pis au temps où nous sommes, auquel l'on porte la barbe poinctüe, les grandes freizes, les chapeaux hors d'escalades, et d'autres en preneurs de taupes, l'espée la poincte haute, bravant les astres, et crains encores à l'advenir un plus grand debordement de mœurs et humeurs, chose beaucoup plus dangereuse que la superfluité des habits: ce qu'apprehendoit ce poëte liricque.

Damnosa quid non imminuit dies[328]?
Ætas parentum, pejor avis, tulit
Nos nequiores mox daturos
Progeniem vitiosiorem.

Pourquoy nous mocquons-nous d'Hercule quand nous lisons qu'il prit l'habit d'une servante, sinon pour ce qu'il avoit laissé son cœur d'homme et avoit prins celuy de femme, et tant qu'il fut vestu de cet habit, il ne sceut que porter la quenoüille.

Ainsi plusieurs de nos fendeurs de nazeaux qui ont commencé parmy les nations estrangères sans avoir exercé l'art militaire, ne sçavent faire acte de vaillance, quelque morgue qu'ils facent, et la response que fit la belle Heleine à ce mignon et damoiseau Paris leur est fort convenable, lequel persuadant de le suivre à Troye, et luy raconter les braves exploits de guerre, elle le voyant sans armes, ains poupin mignonnement frizé et coiffé de son amour luy dit:

Quod bene te jactas, et fortia facta recenses,
A verbis fades dissidet ista suis;
Apta magis Veneri, quam sint tua corpora Marti.
Bella gerant fortes; tu, Pari, semper ama[329].

Et parce que ceste galante response est digne de remarque, et que les dames de la Cour en facent leur profit pour gausser en ces genereux cavalliers, j'ay mis ces vers françois:

Quant à vos preux et vaillans faicts
Dont vous tenez si grand langage,
Je le crois, mais vostre visage
Ne me semble point si mauvais:
Vous estiez nay mieux pour les femmes
Que pour les armes et debats.
Laissez aux autres les combats,
Mignons, faictes l'amour aux dames.

Je ne tance point par ces vers les braves guerriers et genereux enfants de Mars, qui, pour estre amoureux de la belle Venus, ne laissoient de se trouver aux lieux d'honneur, et faire leur devoir à la guerre.

Ce pacquet s'addresse à certains plumeurs, tellement effeminez qu'ils n'auroient le courage de voir esventer une veine, et cependant ces braves capitaines, en temps de paix, veulent estre estimez des Achilles, des Hercules, et, assis auprès de leurs dames, font à tout propos des rodomontades qu'on diroit, à les ouyr parler, qu'ils avalleroient des charrettes ferrées, prendroient la lune avec les dents, mettroient le soleil en capilotades; que si on demandoit à tels pipeurs preneurs de papillons, vrays Prothées de Cour, pourquoy ils changent si souvent de face et de grimace, ils vous respondront que leur habit, leur demarche et leur barbe est à l'espagnolle[330].

Il voudroit mieux les imiter en ce qui est de vertueux et louable, non-seulement en eux, mais en toutes les nations du monde: car nous devons, sans distinction de personnes, sexes et qualitez, naturaliser la vertu estrangère.

Et si pour lors l'on n'a assez pour se vestir à l'espagnolle, italienne et toupinambourde[331], que les courtisans à la mode s'habillent à la bragamasque.

Il ne faut pas s'etonner si dans Rome, dans la gallerie du cardinal Fernèze, que l'on estime estre l'une des plus admirables pour les peintures et autres singularitez qui s'en puissent trouver dans l'Europe[332].

Où, entre autre chose, l'on voit toutes les nations despeintes en leur naturel, avec leurs habits à la mode des pays, hormis le François, qui est despeint tout nud, ayant un rouleau d'etoffe soubs l'un de ses bras, et en la main droicte des cizeaux, pour demontrer que de toutes les diversitez de l'univers il n'y a que le François qui est seul à changer journellement de mode et façon, pour se vestir et habiller, ce que les autres nations ne font jamais.

Maintenant, à cause de l'alliance de la France avec l'Angleterre, incontinent vous verrez nos courtisans habillez à l'anglaise[333], et par ce moyen, pour rendre leurs freizes et collets jaunes, ils seront cause qu'il pourra advenir une cherté sur le saffran, qui fera que les Bretons et les Poictevins seront contraints de manger leurs beurres blanc et non pas jaune, comme ils ont accoustumé.

Voilà, amy lecteur, ce que pour le present j'ay tracé pour un petit racourcissement sur ma toille le portrait de l'un des plus parfaits courtisans à la mode, lequel pour un peu de temps s'est absenté de la Cour au subject que ses amours n'alloient selon sa volonté, et pour en faire paroistre les vifs ressentimens, je te feray part de ce qu'il a faict sur son depart.


La retraicte du courtisan à la mode.

Que j'ayme l'air des champs! j'y voy en mille endroicts,
Et tout premier object, la nature en son estre;
Je voy d'un franc desir ceste trouppe champestre
Reverer la justice et honorer les roys.

Les petits bergerots, d'une contente voix
En chantant, le matin meinent leur troupeau paistre;
Leur père seul leur sert et d'escolle et de maistre,
Pour suivre mesme trace et vivre en mesme loix.

Heureuses bonnes gens, ainsi loing de nos villes,
Loing de l'ambition, loing des murs inutiles,
Loing des traicts de la Cour, pleins de fidelité.

C'est un theatre ouvert pour jouer les misères.
Chacun tourne le voille au cours des vents prospères,
Et jamais nul n'accorde à la felicité.


Stances
Sur l'adieu d'un courtisan de ce temps à sa maistresse.

Je cherche le plus sombre au fond de ces forests
Pour pleurer mon absence, et contre mes regrets:
Car je ne puis chasser de ma triste pensée
La fortune, bon heur de mon aise passée.

Comme droict au soleil regarde le soucy,
Mon œil trop amoureux, qui se desplaist icy,
Jettant mille souspirs, à toute heure se tourne
Du costé de la France, où ma Blanche sejourne.

Je croy pour me tromper qu'ayant les yeux tournez
Sur le beau paradis des amants fortunez,
Que mon cœur se soulage, et qu'une douce flame,
Compagne de l'amour, vient contenter mon ame.

O jardins compassez de mille lauriers verts!
Beaux vergers fructueux, où je couche à l'envers!
J'ay moderé ma peine et ma douleur charmée
Au giron bien-aymé de ma deesse aymée.

Cabinets derobez, et vous petits destours,
Où nous prenions l'escart pour conter nos amours,
Lorsque sur le tapis de l'herbe la plus molle
Mille mignards baisers nous bouschoient la parolle,

Doux paradis d'amour si souvent frequentez,
Combien depuis six mois je vous ay regrettez!
Mille fois tous les jours dans mon cœur je vous conte
Le malheur qui me tue, et le mal qui me dompte.

Las! vostre souvenir ne me sert seulement
Que d'augmenter ma peine et doubler mon tourment
Car ce fort sentiment, loing du bien qu'on desire,
Au lieu de l'appaiser, augmente le martyre.

Fin.

Lettres patentes du Roi, qui ordonnent que les arbres necessaires pour le Mai et la plantation d'icelui dans la cour du Palais, à Paris, seront annuellement délivrés dans le bois de Vincennes aux officiers de la bazoche dudit Palais, par les officiers de la maîtrise de ladite ville.

Données à Versailles le 19 juillet 1777.

Registrées en Parlement le 12 août 1777.


Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre: A nos amés et feaux conseillers, les gens tenant notre Cour de parlement à Paris, salut. Nous etant fait representer en notre conseil, nous y etant, le contrat passé devant Duclos Dufresnoy, notaire à Paris, et son confrère, le 9 octobre 1770, ratifié par lettres patentes du mois de novembre suivant, duement enregistrées, et par lequel le feu roi, notre très honoré seigneur et aïeul, auroit cedé à M. le duc d'Orléans la forêt de Bondy, en echange des principautés de la Roche-sur-Yon et du Luc, et du comté d'Argenton, à condition, entre autres choses, de fournir tous les ans aux officiers de la bazoche du Palais, à Paris, les arbres qui leur avoient eté accordés par les rois predecesseurs pour le Mai dudit Palais[334], dont la delivrance continueroit de leur être faite par les officiers de la maitrise particulière des eaux et forêts de ladite ville, en la manière accoutumée, si mieux n'aimoit notredit aïeul transferer ce droit sur telle autre de ses forêts qu'il jugeroit convenable; et ayant consideré, d'un côté, que la forme prescrite pour cette delivrance ne pouvoit que difficilement se concilier avec la faculté qui, par ledit contrat d'echange, avoit eté donnée à M. le duc d'Orleans de nommer et instituer pour ladite forêt de Bondy des juges gruyers, et que, d'un autre coté, il etoit preferable que le droit dont il s'agissoit fût exercé dans un bois qui fût dans nos mains, afin qu'il fût conservé dans toute son integrité, et qu'aucune circonstance ne pût y porter atteinte; nous aurions jugé à propos de transporter l'exercice du droit dont il etoit question dans le bois de Vincennes, à quoi nous aurions pourvu par arrêt rendu en notre conseil ce jourd'hui, et sur lequel nous aurions ordonné que toutes lettres necessaires seroient expediées. A ces causes, de l'avis de notre conseil, qui a vu ledit arrêt, et dont extrait est ci-attaché sous le contre-scel de notre chancellerie, nous avons, conformément à icelui, ordonné, et, par ces presentes signées de notre main, ordonnons qu'à commencer en l'année prochaine mil sept cent soixante-dix-huit, les arbres necessaires pour le Mai et la plantation d'icelui dans la cour du Palais, à Paris, seront annuellement delivrés dans le bois de Vincennes aux officiers de la bazoche dudit Palais par les officiers de la maitrise particulière des eaux et forêts de ladite ville, en la manière accoutumée. Si vous mandons que ces presentes vous ayez à faire lire et registrer, et le contenu en icelles garder, observer et executer de point en point selon leur forme et teneur, nonobstant toutes choses à ce contraires: car tel est notre plaisir. Donné à Versailles le dix-neuvième jour du mois de juillet, l'an de grâce mil sept cent soixante-dix-sept, et de notre règne le quatrième. Signé LOUIS. Et plus bas: Par le roi, Amelot. Vu au conseil, Phelyppeaux. Et scellées du grand sceau de cire jaune.

Registrées, ouï et ce requerant le procureur general du roi, pour être executées selon leur forme et teneur, suivant l'arrêt de ce jour. A Paris, en parlement, les grand'chambre et Tournelle assemblées, le douze août mil sept cent soixante-dix-sept.

Signé YSABEAU.

Histoire admirable arrivée en la personne d'un chirurgien, qui fut condamné par justice, il y a environ quatre mois, comme homicide de soy-mesme.

A Paris.M.DC.XLIX.

In-4[335].

Dieu, dit le prophète, est aussi admirable en ses saincts qu'il est sainct en ses actions et judicieux en sa conduite sur les hommes; nous avons des preuves de cette verité infaillible dans toutes les histoires, où nous remarquons que ce n'est pas d'aujourd'huy que le ciel mesnage nos vies et nos fortunes d'une manière qui nous est inconnue, et mesme que nous ne devons pas penetrer par respect. Mais l'histoire suivante, que je vais raconter et qui s'est passée en cette ville de Paris il y a environ quatre mois, en fera foy. Un honneste homme, chirurgien de son art, nommé Jacques de la Cressonnière, natif de Boiscommun, avoit commencé sa fortune avec feu monsieur de Bordeaux, au service duquel il avoit amassé quelque chose; de là en après il s'engagea à celuy du feu chevalier Garnier, qui est mort gouverneur de Toulon, ville frontière de France et de Savoye, et un port de mer d'importance; de sorte qu'il fut avec luy en Catalogne à la prise de Rose, et de là au siége d'Orbitello, à la prise de Portolongone et de Piombino, où moy-mesme qui escris avec larmes, et non sans estonnement, l'accident funeste de sa deplorable mort, l'ay veu mille fois et conversé avec luy civillement et honnestement. Cet homme donc retourné de tous ces voyages, après avoir rendu les derniers devoirs à son bon maistre, vint à Paris, où desjà dans quelques autres rencontres il avoit contracté affection avec quelque sage fille dans l'esperance d'un legitime mariage; et comme ses amis le jugeoient sur le point de s'engager dans les liens de l'hymenée, le bruit couru que luy-mesme, par un desespoir estrange, s'estoit rendu esclave des demons et captif de la mort, laquelle fut approuvée de la justice comme violentée, et pour ce son cadavre condamné d'estre privé de sepulture en terre saincte[336]. Or beaucoup allèguent plusieurs raisons de s'estre ainsi donné la mort: les uns disent qu'ayant somme d'argent, il l'avoit donnée à garder à un procureur, qui, manquant de pratique durant cette guerre, avoit gagné les champs et volé la Cressonnière; les autres asseurent qu'il s'est osté la vie pour avoir esté mal recompensé de son maistre, comme il arrive assez souvent que les meilleurs services sont payez d'ingratitude; les autres enfin protestent que c'est l'amour qui a causé son aveuglement et sa perte, et que cette meurtrière l'a couvert de playes et d'infamie, au lieu qu'elle comble les autres de joye, de gloire et de contentement. Mais ce qui est de plus estrange en cette histoire, c'est que les signes qui paroissent en sa personne font aucunement douter si sa mort est venue de luy ou d'autres. Je dis cecy sans offenser ny interesser personne, et le plus asseuré c'est de laisser l'affaire au jugement de Dieu. Neantmoins l'on juge par les accidens qu'il y a en ce rencontre quelque chose d'extraordinaire. En effet, quelle apparence qu'un corps ensevely depuis quatre mois parmy les immondices, les puanteurs, les charongnes et les ossemens des animaux, ait encore la main palpable, la chair blanche, et les nerfs avec mouvement, si ce n'est par permission de Dieu, qui fait connoistre par ces signes qu'il veut que l'on espluche l'affaire de plus près, et que l'on en examine les circonstances. S'il est vray ce que plusieurs disent avoir veu de leurs yeux, que son bras soit elevé hors de terre, et que sa main piquée d'une lancette ait rendu du sang, sans doute ce sang demande vengeance, et ce bras s'estend pour chastier les coulpables de sa mort. Ce n'est pas d'aujourd'huy que la justice se trompe, qu'elle rend des innocens criminels, et des criminels en fait des innocens. Sainct Nicolas fit miracle en la personne de trois marchands qui avoient esté condamnez au gibet injustement; et les annales rapportent qu'un prevost de Paris fut obligé de faire dependre de la potence trois jeunes hommes de Ponthoise qu'il avoit fait mourir avec trop de precipitation, les conduire la torche au poing jusques au lieu de leur naissance, comme pour faire amende honorable à leur innocence, et les faire inhumer à ses despens. Enfin, sans blamer les juges, ils ont devant les yeux un bandeau qui souvent leur cache la verité d'une affaire, comme les medecins nous laissent mourir pour ne pas connoistre nos maladies. Et pour conclusion, bien que ce malheureux se soit donné la mort luy-mesme, non pas la justice, le grand concours de peuple neantmoins qui va en foule et avec empressement voir ce cadavre à demy vivant, nous fait croire qu'il y a quelque chose de prodigieux, puisque la voix du peuple est celle du ciel, et qu'elle passe pour des inspirations d'en haut.

FIN DU TOME IX.

TABLE DES PIÈCES
CONTENUES DANS CE VOLUME.

Notes