Nouvelle de la venue de la Royne d'Algier à Rome, et du baptesme d'icelle et de ses six enfans et des dames de sa Compagnie, avec le moyen de son départ, le tout prins et traduict de la copie italienne imprimée à Milan par Barthelemy Lavinnon, en ceste année 1587.

A Paris, chez Gabriel Buon, au cloz Bruneau, à l'enseigne S. Claude.

1587.

Avec Permission.

In-8[251].


Monseigneur, dimanche dernier, qui fust le quatriesme d'octobre, jour dedié à la feste du glorieux confesseur S. François, print port au lieu du Tybre appelé Ripa un brigantin tout neuf, dans lequel estoit une très belle et très vertueuse dame, que l'on dict estre la royne d'Algier, accompagnée de vingt-deux personnes; c'est à sçavoir: de huict esclaves chrestiens et six enfans avec leurs nourrices, et aultres dames ses gouvernantes et un frère de son mary[252]. Ceste dame, poussée de l'esprit de Dieu, ne se souciant des grandeurs et dignitez mondaines, pourveu qu'elle peust acquerir le royaume eternel de paradis, se resolust depuis n'aguières de quitter son mary, du quel elle estoit autant aimée qu'autre dame qu'il eust en mariage (si l'on peut dire mariage qui se faict ainsi parmy les payens), en estant devenu amoureux pendant qu'elle estoit esclave en Grèce, où il l'achepta pour l'espouser. Ayant donques communiqué ce sien desir à huict chrestiens esclaves, qui luy estoient donnez du roy son mary pour son service, et eux ayant remercié grandement Dieu pour avoir donné à leur maistresse une si bonne et saincte resolution, promirent de luy garder fidelité et tenir secrette sa deliberation. Elle, depuis, requerit son mary qu'il luy pleust de commander qu'on luy fist tout exprès un brigantin propre pour s'aller pourmener jusques à une prochaine seigneurie des leurs, et aussi pour s'aller esgaier sur mer, comme est la coustume des grands seigneurs et dames; chose que luy fust tout aussi tost accordée de son mary, comme celuy qui eust pensé toute autre chose de sa femme que ceste-cy; et par ainsi fust donné aus dicts esclaves de faire dresser le dict brigantin avec toute diligence et en la plus belle forme que se peut imaginer, ce que fust executé avec extrême vitesse. Or, comme Dieu preste la main par aide speciale à telles entreprinses, il disposa si heureusement les affaires, que le roy son mary fust mandé de venir en la cour du grand seigneur, par le quel mandement il fust contrainct de se partir incontinent. Par quoy ayant dict à Dieu à sa femme bien aimée et à ses enfans, avec promesse de retourner en brief, comme aussi elle l'en requerit en pleurant, il se partit. A ceste occasion la royne, ayant commandé que l'on fist essay du brigantin desjà faict, il feut trouvé fort bon et bien equippé. Quelques jours après elle feignit de se vouloir esbattre jusques à la dite seigneurie, pour passer l'ennuy et fascherie que luy causoit l'absence de son mary; ce qu'elle ne peult faire sans que le frère de son dict mary, à qui elle avoit esté recommandée par le roy en son depart, ne s'entremit à toute force à luy tenir compagnie. De quoy ayant conferé avec les esclaves, ils l'encouragèrent grandement et l'asseurèrent que, pourveu qu'elle eust ferme esperance au Dieu souverain, toutes choses succederoient très heureusement, et qu'ils pourvoyroient à tous inconveniens. Et ainsy, se vestant très richement et se chargeant des plus beaux et plus riches joyaux, et entre autres d'une chaisne de perles grosses, rondes et blanches, qui, après plusieurs tours, luy arrivoit jusques à la ceincture, laquelle, suivant l'estime des joyaliers de ces quartiers, est prisée plus de cent mille escus, sans le reste qu'elle porta à cachettes, afin de n'estre pas descouverte par ses damoyselles, qui ne sçavoient pas ceste sienne intention, outre une grosse somme d'argent qu'elle avoit donné aux esclaves pour porter en la barque; equipée de ceste façon, monta sur son brigantin bien garny de toutes choses necessaires, soit pour le vivre, soit pour la conduite du navigage, et peu à peu vindrent à s'esloigner du rivage, faisant voile en haulte mer. De quoy s'appercevant, son dit beau frère commença de doubter du fait; de sorte que, se levant de cholère et s'escriant contre les esclaves, les menassa de les faire mourir s'ils ne rebroussoient la route vers Algier. Mais tout cela ne servit de rien, d'autant qu'ils estoient plus forts, et l'eussent jetté dans la mer, ne feust que la royne les en garda. Si luy racompta fort amiablement les raisons de son despart, et comme, pour l'amour qu'elle luy portoit, ne vouloit pas permettre que luy fust faict aucun desplaisir; mais qu'elle le vouloit bien prier qu'il se contentast de venir avec soy et qu'elle luy feroit cognoistre combien elle l'aymoit, luy faisant conquester un royaume plus grand que celuy de son frère, entendant le paradis. Mais luy, ne prenant pas en payement ces bonnes remonstrances, devint comme enragé, si qu'elle feust contrainte de commander de le lier et le mettre de son beau long au brigantin. Après, se tournant vers ses damoyselles, les conforta, remonstrant comme elles devoient se contenter de ceste adventure, leur promettant de les conduire en un pays où elles demeureroient de plus en plus contentes. Ainsi doncques, gaignées tant par sa doulceur et bonne grâce que par les menaces des esclaves, estant la mer calme et propice, se laissèrent conduire, et bien tost après arrivèrent à Majorque, où elles furent receues de l'evesque, en grande joye et feste, comme on peut penser qu'en tel evenement on a coustume de faire, qui les baptiza toutes, excepté le beau frère, qui demeura obstiné et fort mal contant de tout ce qui s'estoit passé. S'estant là reposées par quelques jours en la cité de l'isle de Maiorque, et par le dict evesque estants leurs vivres abondamment renforcez, singlèrent vers Rome, pour recevoir aux pieds de Sa Saincteté sa benediction. En cest equippage, ceste noble et magnanime royne, avec toute sa compagnie, aborda ici dimanche passé, loüée grandement et prisée autant comme elle a esté admirée d'une si saincte resolution et d'un si grand courage qu'elle a eu en s'exposant à tant de dangers. Mesmes que soudain que l'on s'apperceust de l'eschauquette d'Algier, que la royne passoit oultre, on la poursuivist avec plusieurs flustes; de quoy estant advertie, se mist à genoux, priant Nostre Seigneur qu'il ne l'abandonnasse point, comme il n'a faict, ny elle ny ceux qui ont bonne esperance en luy; et dict-on que ce brigantin ne sembloit pas couler, mais voler, et que les mariniers à peine touchoient les rames du navire et voguoient neantmoins d'une extrême roideur. Ainsi donques, sans courir aultre empechement, la royne et ses compagnes sont arrivées à Rome. Tout incontinent qu'elle eut prins port, elle donna son brigantin à ses pauvres mais fidèles esclaves, et la liberté, quant et quant si long temps desirée, avec une bonne somme d'argent, dont ils sont demeurez riches et très contents; et dit-on que, pour recognoissance de leur fidelité et peine, ils seront recompensez de Sa Saincteté.

La royne, avec tout son train, fust prinse en son brigantin par la venerable archiconfraternité du Confalon, et ainsi conduicte jusques à Rome et amenée à son logis, où, par le commandement de Sa Saincteté, avoit esté faicte toute la provision qui estoit necessaire pour recevoir une telle dame. Voilà ce qui s'est presenté ces jours passez pour le vous faire entendre. Si autre chose survient digne de remarquer, je n'espargneray ny peine ny papier à fin de vous servir, selon que je sçay que vous desirez, et à tant feray fin à la presente, vous baisant humblement les mains et priant le Createur vous donner,

Monseigneur, en santé longue et heureuse vie.

De Rome, ce septiesme octobre 1587.

Vostre très humble et très affectionné serviteur.

P. N.

La prise du capitaine Carfour[253], un des insignes et signalé voleur qui soit en France, arresté prisonnier ès environs de Fontaine-Bleau, avec un abregé de sa vie, et quelques tours qu'il a faict ès environs et dedans la ville de Paris.

Paris, Jean Martin, 1622.

In-8.


Le desespoir nous fait souvent embrasser des actions que nous mespriserions si la fortune respondoit à nos desirs; l'homme qui de soy a le courage haut, voyant qu'il ne peut effectuer ce que ses pretentions luy promettent, se porte souventefois à des entreprises que d'autre part il rejetteroit pour pernicieuses s'il n'estoit aveuglé de ses propres passions, qui luy servent de conduitte en ce qu'il entreprend, et bouchent ses sens en toutes les considerations qui le peuvent destourner de tels actes.

Carfour, soldat de fortune[254], et d'un grand courage s'il l'eut bien appliqué, se peut dire le vray portrait et le prototipe de Guilleri, qui fut pris du règne du feu roy, car il ne lui cède ny en grandeur de courage ny en subtilité d'inventions, comme on peut voir par les stratagèmes et industries qu'il a exercé ès environs de Paris; de sorte que, si Guilleri a esté tenu pour un des signalez voleurs de son temps, Carrefour se peut dire à juste titre avoir été le premier qui ait imité ses actions et suivy sa piste.

Les archers des prevots des mareschaux[255] ont couru la campagne diverses fois pour le rencontrer, car depuis cinq ou six ans il a fait des vols et extorsions estranges. Mais comme il ne tient pas une même route, et qu'il est tantôt d'un costé, tantôt de l'autre, ils ne l'ont peu jamais attraper, outre qu'il est tousjours en action, et comme il se faict suivre ordinairement d'une cinquantaine de desesperez comme luy; aussi a-t-il divers espions et correspondance, pour estre adverty de tout ce qui se faict en divers endroicts du royaume. C'est la raison pour laquelle jusques icy il s'est tousjours tenu si bien sur ses gardes.

Il y a quelques mois que les archers des mareschaux, courant la campagne, le rencontrèrent à sept ou huict lieuës de Paris, deguisé en habit d'hermiste[256]. Ils luy demandèrent s'il n'avoit point ouy parler de Carrefour. Il leur respondit que tous les jours il estoit traversé de ses courses, et qu'à peine pouvoit-il avoir un morceau de pain dans son hermittage, et que le dict Carrefour lui ravissoit tout ce qu'il avoit; que c'estoit un coup du ciel de prendre le dict voleur, et que pour son regard il y contribueroit ce qu'il pourroit. Sur ce il leur promet de les mener au lieu où il avoit coustume de venir assez souvent, qui estoit au milieu du dict bois. Ils le suivirent; mais à peine furent entrez demi-lieuë qu'il se void enclos de cinquante ou soixante voleurs de sa suite, de façon qu'il fallut reculer au plus viste.

Au pais Vexin, il a faict divers vols de marchands et executé plusieurs rapts et injures sur le peuple. Il ne s'arrestoit jamais en un lieu; on la recogneu desguisé assez souvent dans Paris, qui s'enquestoit si on ne parloit pas de luy. Au reste, il estoit tousjours bien monté et en bon ordre. Il alla il y a quelque temps chez une damoyselle Des Champs, à qui il demanda librement une certaine somme d'argent, que la necessité l'avoit reduict à ce poinct, et qu'au reste il ne se montreroit ingrat en son endroit. La damoyselle, qui au plus n'avoit pour lors que trois ou quatre serviteurs, se trouva bien estonnée, et luy respondit que pour de l'argent, elle ne l'en pouvoit pas accommoder, mais que luy plaisoit de disner chez elle, elle luy en donneroit très volontiers, comme de faict il y disna et s'en alla[257]. Je raconterais icy divers autres actes qu'il a faict aux environs de Paris, mais je reserve tout pour histoire de sa vie à part. Je viens maintenant à sa prise, et de la façon qu'il a été mené prisonnier.

Enfin, quand la mesure est pleine et que Dieu nous a attendu longtemps pour nous remettre en notre debvoir, sa justice est contraincte d'executer ce que sa misericorde ne pouvoit faire auparavant: il y avoit trop longtemps que Carrefour bravoit le ciel et la terre, l'heure estoit venue où il devoit payer le tribut et rendre raison à la justice divine.

Le dit Carrefour, comme j'ay dit du commencement, n'ayant aucun lieu asseuré, ains voltigeant tousjours qui cà qui là, comme il estoit dernierement ès environs de la forest de Fontaine-Bleau, il luy prit envie, en passant, de se rafraichir en une hostelrie fort peu eloignée de la dicte forest, où il vint seul (car il avoit laissé ses compagnons dans le bois). Comme il disnoit, il arriva un gentilhomme de chez le roy, qui revenoit de l'armée avec son homme de chambre et un laquais, qui demanda à se rafraichir. On le met en la mesme chambre que Carrefour. Comme ils estoient tous deux à table, Carrefour va demander audit gentil-homme qui il étoit et d'où il venoit; l'autre lui respondit simplement qu'il estoit serviteur du roy et qu'il venoit de Beziers, où Sa Majesté estoit, et même il lui raconta tout plain de particuliarités de ce qui se passoit au camp. Cecy fait, le gentilhomme luy demanda reciproquement à qui il estoit et quel exercice il faisoit en ces cartiers. Carfour luy respondit d'un visage effronté que pour son regard il estoit à soy-même, et qu'il ne recoignoissoit autre superieur que soy-même. Le gentilhomme repartit incontinent: «N'êtes-vous pas serviteur du roy?—Je ne reconnois, dit Carfour, autre maître que moy-même.» Sur ceste réponse se forma une querelle entre eux; de sorte qu'ils en vindrent aux mains. L'hoste, qui entendit le bruit, accourut, comme aussi firent les hommes du gentil-homme, qui saisirent Carfour au collet.

En mesme temps, comme ils se debattoient par ensemble, arrivast un honneste homme à cheval, qui, estant entré dans l'hostellerie, commença à s'ecrier que c'estoit Carfour, le capitaine des larrons, et qu'il l'avoit autrefois vollé. Sur cette asseurance on le prend et le meine on à Fontaine-Bleau, où il a esté quelques jours. Depuis on tient qu'il a esté ramené à Melun, où nous verrons en bref ce qui en sera arrivé. Ses camarades ont esté bien estonnez de cette prise. Plusieurs, en ayant eu les nouvelles, prirent la fuitte et se sauvèrent. Je vous ai voulu faire esçavoir cecy, en attendant son execution[258], et un sommaire que je dresserai de sa vie tragique et estrange, comme en ayant de beaux memoires et histoires particulières.

Fin.

Effroyables pactions faites entre le diable et les prétendus invisibles, avec leurs damnables instructions, perte déplorable de leurs escoliers, et leur miserable fin.

M.DC.XXIII[259].


C'est une chose etrange que l'Eglise, depuis son etablissement, a tousjours esté agitée, non seulement par la tempeste des payens incredules et par les vents du judaïsme, mais par les bourrasques de ses enfans propres, à qui elle a donné la vie et la cognoissance de la verité. Les escueils des ariens, lescume des lutheriens et les detroicts du caribde des calvinistes, qui se sont efforcez de faire perir le vaisseau de S. Pierre, ont servy d'esperon, de contr'escarpe et de donjon pour soustenir son etablissement contre la violence de tant de canailles qui voudroient faire brèche à l'Evangile, grande merveille de Dieu, qui, pour sa plus grande gloire, a permis que l'on aye contrecarré sa chère espouse et contrepointé la foy catholique, apostolique et romaine, pour donner d'autant plus de lumière aux docteurs de son Eglise de la verité de son sainct nom et de la puissance des evesques qu'il a establis dans son temple sacro-sainct, que les portes d'enfer ne pourront maistriser; mais plus grande merveille d'avoir veu et de voir tous les jours les ennemis du christianisme miserablement perir à la veuë d'un chacun dans les feux et les flammes, et leur ame servir de proye aux diables et aux demons.

Les afflictions que l'Eglise romaine a souffertes jusques aujourd'huy n'ont point esté si violentes que Dieu n'y aye mis la main et envoyé de ses serviteurs pour renverser toutes les nouvelles doctrines qui sont survenuës de siècle en siècle; et quoy que la magie des sacrificateurs de Pharao sembloit avoir autant de pouvoir que les miracles de Moyse, si est-ce toutesfois que le serpent provenu de sa baguette, qui devora tous les autres, debvoit assez faire cognoistre que la puissance de l'un provenoit d'une auctorité divine, et l'autre par charmes et illusions? Simon Magus[260], aussi grand enchanteur qu'aucun autre qui soit venu de son temps, se faisoit eslever en l'air par ses demons familiers, et ses charmes avoient un tel pouvoir que d'aveugler les yeux des assistants, qui le tenoient pour un grand prophète; mais la présence de S. Pierre, venuë pour s'opposer à ses actions diaboliques, monstra, par la mort de l'enchanteur, que ses prières avoient plus de pouvoir que la magie de l'autre.

Arius, qui, par ses artifices, avoit rangé soubs sa banderolle un nombre infini de pauvres ames ignorantes, eust pour ennemy le docteur Angelique[261], qui renversa tellement ses escrits et nouvelles instructions, que la France, et notamment le Languedoc, luy est autant obligé qu'à sainct Dominique: ainsi tous les autres ennemis de la foy et de la vertu ont eu pendant leur temps de grands personnages qui ont deffendu la cause de Dieu et plaidé en plain barreau le droict de son Eglise militaire. Du temps de Luther, parut pour le contreprojecter ce flambeau navarrois nouvellement canonisé; pour Calvin, le subtil Lescot; et pour de Bèze, le docteur Duperon.

Puis donc que Dieu prend le soin de conserver l'auctorité de son Eglise, par l'eloquence et l'elegance de tant de braves hommes qui se sont opposez auz ennemis de la foy, qui estoient soustenus et maintenus par des empereurs, des roys et des potentats puissans; craindrons-nous aujourd'huy qu'un tas de frippons ignorans, si jamais il en fust, puissent, par une nouvelle doctrine, ou par magie, ou par nigromencie, se rendre de visibles invisibles, charmer les ames sainctes, aveugler les yeux de la foy, faire ensevelir nostre croyance, et, par illusions et enchantemens, nous faire renoncer le ciel pour espouser l'enfer? Est-il possible que la curiosité des hommes se porte jusques là, que d'aller non seulement faire dire leurs horoscopes, adjoustant foy aux parolles ambigues du diable, mais encore d'aller rechercher des demons, qui, soubz des habils apparens, fantastiquent une invisibilité, ou des nigromenciens, qui, pour attirer de l'argent, font voir mille fanfares aux curieux?

On tient que les illuminez[262] d'Espagne et les invisibles de France n'ont rien de commun en leur croyance, ains qu'elle est differente grandement de l'un à l'autre. Les illuminez croyent l'immortalité de l'ame, et nos invisibles n'en croyent point: toute leur croyance n'est qu'epicurienne, enseignent la mesme leçon et la mesme methode que ce philosophe italien qui fut brulé à Thoulouze, en la place du Salin, par arrest du parlement du dit lieu, en l'année 1619[263]. Il ne se peut faire que ces sortes de gens ne communiquent avec le diable, qui leur promet toutes sortes de biens et d'asseurance pour la conservation de leur personne; mais la suitte de ces promesses, ce n'est que du vent, ce ne sont que des parolles de la cour, promettre et ne rien tenir, et, pour refrain de la balade, le feu materiel ensevelit leur corps et les flammes eternelles leur ame.

Nos invisibles pretendus sont (à ce que l'on dit) au nombre de trente six, séparez en six bandes: leur assemblée generale fut faicte à Lyon, le 23 juin dernier, sur les dix heures du soir, deux heures avant le grand sabath, où, par l'entremise d'un anthropophage nigromencien qui avoit esté leur precepteur, Astarot, l'un des princes des cohortes infernales, parust splendide et grandement lumineux, pour ne point donner d'espouvente à ses nouveaux enroolez; et sur ce que le nigromencien leur avoit donné à entendre que c'estoit un des messagers du très haut (sans adjouster ny de Dieu ny du diable), tous s'humilièrent et se prosternèrent devant la face de ce démon, qui leur demanda ce qu'ils desiroient de luy. Le nigromencien, prenant la parolle pour eux, dit ces mots: «Grand prince, voicy une petite troupe d'hommes que j'ay assemblez au nom de ton maistre, pour le servir doresnavant aux conditions portées dans ce papier escript qu'ils desirent estre paraphé de ta main, comme ayant charge de ton roy.» Astarot prist le papier et le paraphe, et le remet aux mains du nigromencien pour leur en estre à chacun baillé coppie pour leur servir de passe-port et sauve garde, et fait faire lecture du contenu en iceluy, pour prendre en après d'eux le serment de fidelité, et les faire signer au bas de l'original, qui demeure pour minutte es mains du nigromencien.

Articles accordez entre le nigromencien Respuch et les deputez pour l'etablissement du college de Rose-Croix[264].

Nous soubz-signez, certifions devant le très haut, en la presence de nos genyes, avoir fait les accords et pactions qui en suivent. C'est assavoir: nous qui prenons aujourd'huy le tiltre de deputez pour l'etablissement du college de Rose-Croix, estans au nombre de trente six[265], promettons de recevoir doresnavant le commandement et la loy du grand sacrificateur Respuch, renonceans au baptesme, chresme et onction que chacun de nous ont peu recepvoir sur les fonds du baptesme fait au nom du Christ, detestons et abhorrons toutes prières, confessions, sacremens et toute croyance de resurrection de la chair, professons d'annoncer les instructions qui nous seront donnez par nostre dit sacrificateur par tous les cantons de l'univers, et attirer à nous les hommes, noz semblables d'erreur et de mort; à quoy nous engageons nostre honneur et nostre vie, sans esperance de pardon, grace ne remission quelconque, et pour preuve de ce, nous avons d'une lancette ouvert la veine du bras de nostre cœur pour en tirer du sang[266] et signer d'ice-luy noz noms et noz surnoms, que nous avons posez de noz mains en fin de chacun article. Voila pour ce qui regarde noz volontares.

O mal heureuses gens! O Dieu! souverain createur du ciel et de l'univers, pouvez vous voir de vostre throsne empiré un traité semblable, fait au prejudice de vostre grandeur! Souffrez vous qu'un enchanteur abuse de vostre nom, donnant l'epithète au diableté de très hault, luy qui est englouty dans le profond des enfers! Permettez vous, ô Dieu! que la magie ait tant de pouvoir que de seduire des hommes et leur faire renier leur Createur, leur foy et leur baptesme! Mais, bien plus, Seigneur, pouvez vous voir de l'œil, sans decocher vostre foudre, les detestations que ces renegats font, non seulement des sacrements, mais de la resurrection de l'ame? Ha! Seigneur, vous le permettez pour quelque raison: vous endurcissez leur cœur, afin que par l'establissement de ceste croyance frivole, voz predicateurs paroissent plus que jamais zelez et affectionnez à renverser et boulleverser ces esprits hypocondriaques, plains de manie et remplis de folie.

Puis-je passer soubz silence cette abjuration qu'ils font de la resurrection de la chair, veu que les plus infidelles, les plus payens et les plus incredules y ont aucunement adjousté foy? Pithagoras, quoyque payen, dit que l'ame raisonnable est capable de parvenir, non seulement à la condition des heros, mais encore de les surpasser de beaucoup, jusqu'à s'unir à l'essence de Dieu; et dit plus, que si, delaissans la prison de ce corps, nous passons en la pure liberté ætherée, nous serons faits dieux immortels. Si ce payen, né, nourry, instruit et eslevé dans le paganisme; a eu cette croyance de l'ame, quelle foy doit avoir celui qui a senty les effects du baptesme et l'utilité que nous apporte la vive foy!

Revenons à noz articles et voyons ce que le diable, par l'organe de ce nigromencien, promet à noz invisibles. Voicy les mots du magicien: Moyennant lesquelles promesses cy dessus, je promets aus dits deputez, tant en general qu'en particulier, les faire transporter d'un moment à l'autre du levant au couchant et du midy au septentrion, toutesfois et quantes que la pensée leur en prendra, et les faire parler naturellement le langage de toutes les nations de l'univers[267], couverts des habits du païs, en telle sorte qu'ils seront cogneus comme legitimes du païs et d'avoir tousjours leur bource pleine de la monnoye où ils se trouveront.

Item de les rendre invisibles[268], non seulement en particulier, ains en public, et entrer et sortir dans les palais et maisons, chambres et cabinets, quoy que tout soit clos et fermé à cent serrures.

Item de leur donner l'eloquence pour attirer les hommes à eux et les enseigner en la mesme croyance, et leur promettre de la part du Très Haut faire mesme merveille en faisant le serment et protestations cy-dessus.

Item de leur donner le pouvoir non seulement de dire les horoscopes des choses passées et presentes, ny des futures, mais de dire jusques aux pensées du cœur le plus secret.

Item je leur donne parole qu'ils seront admirez des doctes et recherchez des curieux, en telle sorte que l'on les recognoistra pour estre plus que les prophètes antiens, qui n'ont enseigné que des fadaises; et pour les instruire parfaitement en la cognoissance des merveilles que je leur promets, incontinant qu'ils auront presté le serment de fidelité ès mains de celuy qui viendra de la part du Très Haut, il leur sera delivré à chacun d'eux un anneau d'or enchassé d'un saphir, soubs lequel sera un démon qui leur servira de guide, en tesmoing de quoy j'ay signé de ma main ces presentes articles, et sellé de l'anneau de mon maistre, par lequel je promets faire ratifier dans ce jourd'huy le present accord pour ma decharge et contentement d'un chacun. Faict ce 23 juin 1623. Voila les particularitez de la paction; reste maintenant de voir le serment que l'on leur fait faire, afin de les engager davantage au combat.

Après lecture faicte de ce traicté particulier, Astarot se communique plus courtoisement à ceux qu'il tient deja engagez, et, despouillant une partie de sa lumière feinte, prend le visage d'un adolescent dont le poil doré sembloit floter le long de ses epaules, ce qui faisoit croire à nos aveuglez que c'estoit quelque deité qui se manifestoit, et sur cette simplicité de croire, Astarot les caresse, les embrasse et leur promet toute sorte de bien-vueillance, et après ces espèces d'accolades, il leur dit à tous: «Levez la main», ce qu'ils firent, et, leur main levée, il leur fit faire ce serment:

Vous promettez tous en general et en particulier de ne jamais desroger aux articles que vous avez soubscripts, par vostre sang, de voz noms et sur noms, quoy qu'il arrive ou puisse arriver, et de fermer l'oreille aux predicateurs de l'Evangile du Christ, ains de vive voix publier, annoncer et prescher toutes les nations où vous serez enlevé selon vos pensées, la verité du règne très hault duquel je suis le messager, afin que par voz predications, leçons publiques ou particulières, vous attiriez à vous et à nous les erreurs des hommes de ce siècle, qui croyent l'immortalité de l'ame? A quoy chacun respondit oüy. Ceste parole dicte, Astarot reprend les articles, et, de la part de son maistre, les ratifie, les confirme et les approuve, et promet les entretenir de point en point selon leur forme et teneur à l'esgard de ce qui a esté promis par le nigromencien.

Cela fait, Astarot disparut pour assister au sabath general, qui se fait depuis les unze heures du soir jusques à une heure après minuict de la nuict de la vueille de la S. Jean Baptiste[269], es environ du labirinthe qui est ès monts Pyrenées, tellement qu'il ne restera plus que le nigromencien avec noz invisibles, pour recevoir par le soufle la grace qui leur estoit promise par les articles.

Ce soufle se fit en la manière: noz invisibles se despouillèrent tout nuds, et, la face contre terre, le nigromencien, qui avoit une bouëtte pleine d'onguents et de graisse, leur frotta à chacun le dessus du col[270], les aisselles, le bout d'en bas de l'eschine du dos, les parties honteuses et le fondement, puis souffla dans l'oreille droicte de chacun, leur disant: Allez et jouissez maintenant de l'effect de mes promesses. Et leur donnant à chacun l'agneau, il leur dit: Il ne vous reste plus que d'aller recognoistre la cour de nostre maistre, qui se tient à cent lieuës d'icy, et recevoir de luy le departement de vos voyages; je vous serviray de conducteur pour ceste nuict. Ces paroles achevées, une forme de vent les enlève au lieu de l'assemblée des sorciers et magiciens.

Ce fut ce qui commença d'estonner nos invisibles, voyant et considerant une si grande troupe de personnes sacrifier et faire hommage à Satan. Là, ils furent regardez d'un chacun comme nouveaux venus, et receurent publiquement de la main de leur maistre la marque des magiciens, avec leur despartement de six en six: six en Espagne, six en Italie, six en France, six en Allemagne, quatre en Suède, deux en Suisses, deux en Flandres, deux en Lorraine, et les deux autres en Franche Comté, tellement qu'ils ne vont que sur les terres catholiques pour y semer une nouvelle religion s'ils pouvoient, et non pas sur les terres heretiques et infidelles, qui, hors du giron de l'Eglise, sont dans les griffes de l'enfer.

Voila donc le despartement qu'ils ont receu, quoy que cela n'empesche pas qu'ils n'aillent par tout en un tour de main, selon les promesses du diable. Mais il est question de sçavoir maintenant ce qui est de leur voyage, des fruicts qu'ils ont provignez, les escolliers qu'ils ont gaignez, et si le diable ne les a point trompez.

S'il estoit question de verifier par cent mille cahiers saincts que le diable n'est qu'un trompeur, et que tout ce qu'il a promis, et promet, et promettra, ne sont que mensonges, je ferois plustost un volume qu'un abregé que j'ay entrepris de faire pour monstrer la supersticherie des demons; mais pour toutes les exemples le docteur Fauste[271] nous servira assez. Comme sa curiosité l'a precipité dans les enfers, la magie, la nigromencie, les enchantemens et les horoscopes servent d'academie aux enfans du diable; les ambiguitez qu'un nigromencien italien donna au roy François le grand monstrant assez la malice de l'enfer. Ils ne parlent jamais ouvertement et se confient plustost à la philosomie de celuy qui leur parle qu'à la doctrine de leurs mathematiques.

De dire que le diable n'ait pouvoir (entend que Dieu le permet) de porter un homme d'une part à l'autre, qui est une espèce d'invisibilité, la preuve s'en voit tous les jours. Il se trouvera des Basques qui feront cent lieuës par jour[272], chose qui ne se peut faire de pied; il faut qu'il y aye de l'artifice du diable. De dire aussi qu'il n'y aye des nigromenciens qui vendent des bagues[273] où sont des esprits familiers, l'une pour le jeu, l'autre pour l'amour, l'autre pour les armes, l'autre pour la dance et l'autre pour la fortune, on ne le peut revoquer en doute, car il s'en trouvera qui en usent encore, au mespris du nom chrestien; mais sçachez et voyez la fin de ces gens-là, vous n'y trouverez et n'y verrez que misères, abandonnez d'un chacun, leur esprit familier changer de nom et d'effect. Si le malheureux homme l'a pris au dessein d'estre fortuné, la fin de ses jours seront les plus infortunez du monde; s'il l'a pris pour les armes, son corps sera ulceré en mille endroits; si pour l'amour, la verolle et les naudus luy pourriront les membres; si pour la dance, il sera sur un fumier sans pouvoir se remuer; si pour le jeu, les larmes et les soupirs luy couvriront la face; enfin le diable recompense ces gens-là par un contraire.

Vous avez donc veu comme nos invisibles sont my-partis les uns de-çà et les autres de-là. Il nous faut voir le cours de leurs enseignemens et l'etablissement de leur college. Les six destinez pour la France, qui sont ceux dont nous parlerons, puisque les autres sont ès païs estrangers, et desquels nous aurons (s'il plaist à Dieu) bien tost nouvelle de leur mort ou de leur fuitte, arrivèrent à Paris environ le 14 de juillet, chacun prenant son logis à part pour oster toute sorte de soupçon, ne laissans de communiquer chaque jour ensemblement au lieu où la première pensée les portoit, tantost sur le mont Parnasse[274], près le diable de Vauvert[275], tantost vers les colonnes de Montfaucon, tantost dans les carrières de Montmartre[276] et tantost le long des sources de Belleville[277]; là, proposoient les leçons qu'ils devoient faire en particulier avant de les rendre publiques, et de la difficulté qu'il y avoit d'enseigner une nouvelle religion à Paris, tant à cause des livres theophiliques[278] que de tant de predicateurs qui ne demandent autre chose que d'entrer dans le combat de la verité pour confondre les ennemis de la religion et les fleaux, ou plustost les bourreaux, de la vertu.

Quelques jours se passent, pendant lesquels la depense de leur hostellerie augmente. Point d'escolliers, point de profits pour avoir credit. Il n'est que de bien payer au commencement; mais en payant il se trouve que leur argent devient invisible et que leur bourse est accouchée; cela ne les étonne pas, quoy que le diable manque desja en sa promesse que leur bourse seroit toujours plaine.

Ils ont des chevaux, lesquels ils vendent pour avoir des meubles et prendre des chambres à loüages, afin d'estre plus libres à chercher des escolliers; l'argent reçu, les chevaux sont transportez par l'achepteur et renduz invisibles au vendeur.

Les chevaux vendus, et quoy qu'ils avoient auparavant resolu de se garnir de meubles, ils changent de volonté et louèrent deux chambres garnies dans les marests du Temple[279], où ils logèrent ensemblement, resolus d'y faire leçon particulière et publique: Le temps est venu (disent-ils) de prodiguer et fructifier, et par noz enseignemens attirer à nous les hommes de ce siècle. Pour cet effect, ils affichèrent de nuict, en plusieurs carefours, des billets et memoires dont la teneur en suit:

Nous, deputez du college de Rose-Croix, donnons avis à tous ceux qui desireront entrer en nostre societé et congregation, de les enseigner en la parfaite cognoissance du Très Hault, de la part duquel nous ferons aujourd'hui assemblée, et les rendrons de visibles invisibles et d'invisibles visibles, et seront transportez par tous les pays estrangers où leur desir les portera. Mais, pour parvenir à la cognoissance de ces merveilles, nous advertissons le lecteur que nous cognoissons ses pensées; que si la volonté le prend de nous voir par curiosité seulement, il ne communiquera jamais avec nous; mais si la volonté le porte reellement de fait de s'inscrire sur le registre de nostre confraternité, nous qui jugeons des premiers, nous luy ferons voir la verité de nos promesses, tellement que nous ne mettons point le lieu de nostre demeure, puisque les pensées jointes à la volonté reelle du lecteur seront capables de nous faire cognoistre à luy et luy à nous[280].

Ces memoires, escripts à la main, estans affichez en plusieurs endroits, firent reveiller les esprits des plus curieux, tant des doctes que des ignorans. Chacun s'estonne de cette invisibilité et de la perfection de parler toutes sortes de langues. Les uns disent que ces gens-là viennent de la part du S. Esprit; les autres, qu'il faut que ce soit quelques saincts personnages; et les autres, que ce ne sont que magie et illusions. D'autres admirent davantage la cognoissance des pensées secrettes, veu que cela n'appartient qu'à Dieu seul, et sont incredules à cet esgard. D'autres disent que le diable a cognoissance des choses passées et des presentes; que s'il a cognoissance des choses presentes, les pensées sont choses presentes, et, partant, le diable en peut cognoistre et en donner la cognoissance à ses suppots.

Sur ces contrarietez et anxietez d'esprit passe un advocat du parlement de Paris, qui s'arreste à la lecture de ces affiches, et d'autant que les sergens l'avoient long-temps gallopé et le gallopoient tous les jours pour le mettre dans le croton, la pensée et la volonté le prennent de s'enroller en cet ordre nouveau, rien qu'au subject de se rendre invisible, afin que quand messieurs les sergents le galloperont ou le tiendront, qu'il devienne invisible devant eux. Incontinant que la pensée fut jointe à la volonté, l'un de noz invisibles parut à cet advocat, luy disant: «Je suis un de ceux que vous cherchez, qui ont cogneu la volonté de vostre pensée; trouvez-vous, à huict heures du soir, vis-à-vis des boucheries du Maretz[281], on vous apprendra ce que desirez.» Cela fait, l'autre disparut, ce qui donna plus de force à l'advocat de croire le contenu de l'affiche, et ne manqua pas, à l'heure dicte, de se trouver au rendez-vous, où le mesme personnage le vint trouver, luy bande les yeux et le fait toupier[282] par cinq ou six ruelles pour entrer au logis des invisibles.

L'advocat, arrivé à la chambre, les yeux debandez, voit devant luy cinq personnages en guise de senateurs, dont la façon estoit grave et le parler magistral: «Nous sçavons ce que vous desirez; mais avant que donner contentement en voz desirs, il faut que vous prestiez le serment de fidelité et que vous escriviez dans un papier quatre mots seullement: «Je renonce à moy-mesme.» Car, pour parvenir à l'instruction d'une croyance nouvelle, il faut bander les yeux à toutes autres instructions precedentes.» L'advocat escrit ce qui est dit et preste le serment de fidelité, ensuite du quel on luy soufle à l'oreille, et croyoit que ce soufle fut le vent du Sainct Esprit au lieu de l'halleine du diable. On luy fait voir mille illusions par l'operation des demons: tantost Alexandre le grand monté sur un genez d'Espagne, armé de toutes pièces, et tantost un Neron qui fait estrangler sa mère pour voir le lieu où il avoit esté engendré, et une infinité d'autres choses particulières où sa curiosité le portoit. On luy donne l'instruction des mots qu'il doit dire pour se rendre invisible quand il voudra, et les imprecations qu'il doit faire contre l'Eglise romaine, avec les hommages qu'il est obligé de rendre soir et matin au diable leur maistre, en recognoissance de ses merveilles ainsi prodiguées pour l'utilité et profit particulier des hommes de ce temps. Cela fait, ils font despoüiller l'advocat dans un cabinet pour le frotter de l'onguent de magie, puis luy enjoignirent d'aller se laver à la pointe du jour dans la rivière, pour nettoyer la crasse des ordures passées.

Toutes ces ceremonies faictes, on commence à boire et manger à l'epicurienne, aux despens de l'advocat, qui n'epargnoit rien de ce qu'il possedoit pour traicter ses compagnons; et après bon vin bon cheval, on luy rebande les yeux et le conduict-on, à quatre heures du matin, au lieu où l'on l'avoit pris le soir precedent, avec commandement de s'aller baigner de ce pas, ce qu'il fist, quoy que bridé de vin, pour ne point manquer à son debvoir; mais le pauvre miserable ne fut pas sitost dans l'eau qu'il se voulut mettre en nage pour mieux se laver, et se noya. Et par ainsi de visible fut fait invisible; mais d'invisible visible non, car son corps n'a sceu estre trouvé dans la rivière, quoy que l'on aye fait toute diligence à le chercher. Voila les premiers fruicts qui sont sortis de l'estude des docteurs invisibles à la fin de juillet dernier.

Un soldat du regiment des gardes, aussi curieux que l'advocat pour se rendre invisible et se transporter ès pays estrangers pour y faire une meilleure fortune qu'il n'avoit pas faicte au siége de Monpellier[283], fut porté d'une mesme volonté et traicté en la sorte que le premier, fors qu'au lieu de s'aller baigner on luy commanda que, pour prouver son invisibilité, il se mist de la bande des assassins du faux-bourg Sainct Germain[284], où le lendemain il fut miserablement assassiné au mois d'aoust dernier.

Le bailly de Chaulne, en Picardie, ayant oüy parler de ces invisibles, sa pensée fut tellement ancrée à sa volonté que l'un des six se transporta invisiblement à Peronne, dans le cabinet du bailly, qui feuilletoit les papiers de son procès, et l'invisible parut visible et dit à l'autre l'effet de sa pensée, s'enrolle en la societé, et, deux jours après, le pauvre miserable bailly se donna de luy-mesme un coup de pistolet dans la teste et se tua.

Un Anglois francisé ayant receu la mesme instruction que les autres, voulant retourner en Angleterre, fut porté en un moment au pied de la tour d'ordre de Boullongne sur la mer, et voyant qu'il n'y avoit plus que la mer à passer, pria le demon qui l'avoit porté jusques là de le porter à Londres. Le demon le prend avec telle furie, qu'estant entre Callais et Douvres, il le laissa choir dans le profond de la mer, avec un bruict espouvantable, fait en la presence de deux cens navires hollandois qui flottoient en ces quartiers-là, et qui estoient partis d'Amsterdam pour aller aux Indes au mois de septembre dernier.

Un Gascon, dont les rodomontades sembloient menacer terre et ciel, voulut entrer en ceste congregation nouvelle, afin d'aller trouver le comte de Mansfeld[285] et luy offrir son service. Estant sur les frontières de Bavière, porté dans l'air par son demon, le tonnerre, qui s'estoit fait en l'air, se fend en mille parts, dont le demon eust si grand frayeur qu'il quitta le Gascon, qui tomba dans le lac de Westong, en la presence de sept ou huict pescheurs de poisson.

Un Normand du païs de Sapience au Constantin[286] ayant sceu que l'on enseignoit à Paris la methode de se rendre invisible, vint faire hommage comme les autres; mais quatre jours après, passant par la ville de Reims pour visiter son procureur, la peste le prit, qui l'estrangla au mois d'octobre dernier.

Un Provençal, aussi tost que les autres, qui vouloit sçavoir le fondement de ces merveilles nouvelles, après avoir fait le serment et receu les instructions, fut estranglé la nuict en suivant, et son corps invisible pour avoir manqué à faire l'hommage qu'il devoit soir et matin à son demon. Cela arriva au village de Plisan, au mesme mois d'octobre.

Un jeune homme de l'Isle de France, dont je tays le nom comme des autres, pour ne point scandalizer les maisons ny les familles, ayant fait l'amour un fort long-temps à une fille de bon lieu, laquelle, peu amoureuse des delices du monde, habandonna l'amour passager à un eternel amour, se retirant dans une religion devote où elle a fait profession d'y vivre et mourir; et ce jeune homme, encore passionné de sa maitresse, laquelle il aimoit uniquement, et de laquelle il portoit au cœur et l'image et l'idée, fust si aveuglé que d'aller faire comme les autres pour se rendre invisiblement dans la chambre de la religieuse et contempler à loisir l'original de son portraict. Mais tant s'en faut qu'il peust aller voir secrettement son amante, que la nuict en suivant qu'il eust fait paction et serment à noz invisibles, un desespoir le prist de telle sorte qu'il s'estrangla avec ses jarretières.

Il me semble que, pour eviter prolixité, c'est assez d'avoir fait preuve de ceux cy dessus nommez pour servir de preuve et tesmoignage que noz invisibles sont diables et non pas des hommes, demons qui attirent par leurs enchantemens et discours empoisonnez une infinité de personnes volontaires qui n'ont aucune crainte de Dieu devant les yeux. Parolles empoisonnées qui ne produisent autres fruicts que la mort deplorable du corps et la perte irreparable de l'ame! Trompeurs manifestes qui precipitent les trop curieux dans les enfers, et leur font oublier le Createur pour suivre l'effroyable compagnie de Satan. Retournons encore à eux, et voyons ce qu'ils deviendront.

Pendant le temps qu'ils font toutes ces choses, leurs habits s'usent et les loyers de leurs chambres loquentes escheent sans qu'ils puissent satisfaire à leur hoste, que sur les esperances qu'ils avoient de le payer bien tost. Deux mois sont des-ja escheux, qui est beaucoup attendre pour un hoste qui n'a aucuns gaiges ny asseurance, tellement qu'il les presse fort d'estre payé, ce que les autres voyans, et craignans d'estre arrestez, en vertu du privilege aux bourgeois de Paris, furent d'advis de s'en aller sans payer, ce qu'ils firent une belle nuict, sans dire adieu, et vindrent loger au faux-bourg Sainct-Germain[287]. L'hostesse, qui pensa le lendemain aller faire les licts des chambres, ne s'estonna pas de ce qu'ils n'y estoient pas pour lors, parce que souvent ils se rendoient invisibles; mais ce qui luy fist croire que c'estoient des trompeurs qui s'en estoient allez pour ne point revenir, fut qu'ils avoient emportez tous les draps des licts.

Ceste femme, doublement affligée de la perte de son linge et de ses loyers, ne peut se tenir de crier. Le mary monte, qui ne sceust que dire, sinon qu'il commanda à sa femme de se taire, de crainte que l'on ne decouvrist qu'ils avoient logé et recelé telles sortes de gens sans en advenir le commissaire du quartier[288]. Tout ce que les pauvres gens peurent faire, ce fut de les maudire: O diable soit donné les invisibles! La peste estrangle ces volleurs-là! Malle mort saisisse tels affronteurs! Et d'autres parolles semblables, desquelles les autres s'engraissent. Voila l'invisibilité de nos invisibles de Maretz du Temple aux faux-bourgs S. Germain.

Essans aux faux-bourgs S. Germain des prez, chez un Italien maquereau[289] signalé si jamais il en fust, et se voyans privez de tout secours humain, et mesme de l'execution des promesses du nigromencien, confirmées par Astarot, de ne les laisser jamais la bourse vuide, et que leurs enseignemens ne leur apportoient aucun profit, parce qu'il ne venoit vers eux que des volontaires, des frippons et des vagabonds qui n'ont rien que la cappe et l'espée, ils resolurent que l'un d'eux s'iroit à Lyon pour se plaindre au negromencien de leur necessité. L'un doncques y fut, qui, au lieu d'estre le bien venu, receut mille paroles injurieuses de leur maistre; et pour couronner leur fin finale, il luy dit: «Va, et dit à tes compagnons que pour avoir manqué en leur debvoir, ils ont encouru l'ire et l'indignation du Très Hault, qui est le seul subject pour lequel ils ont esté habandonnez, et que toy et eux se preparent à la mort, car le temps est plus proche qu'ils ne pensent.»

Voila nostre invisible bien estonné, qui raconte à ses compagnons plustost la mort que la vie, plustost la misère d'une eternelle pauvreté que non pas l'esperance de paroistre riches et puissans comme ils esperoient; la colère les transporte, le desespoir les prend, la rage les saisit, et n'ont devant les yeux que l'effroy et l'espouventement. Ils voudroient bien se recognoistre et former un appel contre ce qu'ils ont contracté et signé, mais le sang de leurs veynes paroist à leurs yeux, mille diables sont devant eux, la misericorde de Dieu, qu'ils ont delaisée, leur eschappe, et les boute-feux des demons enragez sont prests d'executer le decret de l'enfer.

En ces perplexitez et premiers tintamarres, l'Italien monte en hault pour sçavoir l'origine de leur mal; mais l'excuse qu'ils prindrent fut qu'ils luy dirent qu'ils estoient fachez de ce qu'ils ne pouvoient luy donner de l'argent sitost qu'ils desiroient, parce qu'ils avoient une lettre d'eschange de mil escus à prendre à Lyon, chez Particelles et Sello[290], qui avoient fait banqueroutte, et que ceste banqueroutte estoit la cause de leur deüil. L'Italien leur dit qu'ils ne se faschassent point pour cela et qu'il auroit encore patience.

Mais ce n'estoit pas là où le mal les tenoit, car plus ils retardent l'execution de la volonté du diable leur maistre auquel ils se sont donnez, et avec lequel ils ont contracté par l'entremise de Respuch, negromencien, leur cœur est epoinçonné de fureur, il n'y a partie en leurs corps qui ne sente de la douleur, et la plus grande douleur qui les tallonne est de la meffiance qu'ils ont de la misericorde de Dieu. Ils cognoissent leur faute et ne peuvent demander pardon, parce que la presence des demons les estonne de telle sorte qu'il semble que s'ils ouvroyent la bouche pour interceder la clemence de Dieu, qu'incontinant ils auroient le col tors. Enfin, privé de secours et divin et humain, ils concluent de sortir le faux-bourgs S. Germain, afin de ne point donner à cognoistre publiquement la detestable fin de leurs jours. C'est ordinairement ce que font ceux qui ont fait paction avec les diables, de sortir de leurs maisons lorsque le temps contracté est finy, afin de ne point donner mauvais augure à leurs parens et à leurs voisins de l'estat malheureux où ils meurent.

Estans sortis de leur chambre, ils prennent le chemin de Vaugirard, passent le Visage sur les six heures du soir, et de là vont sur les côtes des montagnes qui sont entre Meudon et Seure. Là ils se preparent de recevoir la mort ou quelque respit de vie; mais de respit il n'en faut point parler, car le diable, qui sçavoit des-ja qu'ils avoient ballancé pour implorer la misericorde de Dieu, n'avoit garde de leur donner du temps pour perdre sa proie. Astarot parust devant eux, non pas en ange de lumière, comme il avoit fait lors de la ratification de l'accord, pour ne les point estonner, ains avec une presence affreuse et du tout espouvantable, accompagné d'un million de demons qui environnoient ces pauvres gens de tous costez. Hé bien! dit Astarot, vous avez esté curieux de sçavoir la science des langues estrangères et de vous rendre invisibles par tout; il est temps de satisfaire et recompenser la peine de vos precepteurs et conducteurs.» Ces pauvres gens, effrayez non seullement de la parole, mais de la quantité des demons qui les environnoient, ne sceurent que respondre. Les articles entr'eux accordez leur sont representez; ils cognoissent la signature de leur sang; leur ame, qu'ils croyoient mourir avec le corps, ou que le corps fust sans ame, commence à les convaincre d'infidelité.

Pendant ces tristes discours, matines sonnent au novicial des capucins de Meudon, et au son de ceste cloche il se fait un tremblement de terre au lieu où les demons estoient, qui font lever une bourrasque de vent qui enlève en corps et en ame les six curieux, qui de visibles devinrent invisibles. Voila la fin deplorable que la curiosité apporte bien souvent.

Il ne faut point que le lecteur s'estonne de ceste histoire tragique; le diable en a joüé et en joue tous les jours de plus sanglantes. On ne sçait pas tous ceux qui ont des grimoires, ny tous les enchanteurs, ny tous ceux qui font des horoscopes, qui est une espèce de magie, ny la fin miserable de telles sortes de gens, parce que, leur temps venu, ils se retirent hors de leur maison, et vont sans compagnie satisfaire à la justice du diable.

Il ne faut point aussi que le lecteur revoque en doubte que non seullement dans Paris, mais par toutes les villes capitales de France, il y a des personnes qui sont pires que les diables, personnes qui se joüent à la plotte de l'immortalité de l'âme, et qui croyent et enseignent que l'ame est mortelle comme le corps; mais, helas! qui passent bien plus outre, soustenans qu'il n'y a point de Dieu. Les diables connaissent un Dieu et ne peuvent rien faire sans son commandement, et cognoissent l'immortalité de l'ame, et partant ces hommes la sont pires que les diables, pires que les anabaptistes, qui disent que le corps estant mort et mis dans le tombeau, l'ame de ce corps demeure vivante dans ce mesme tombeau, à costé du corps, attendant la resurrection d'iceluy pour se remettre dedans. Les Grecs, antiens payens et infidelles, ont escrit que les heroes sont les ames des hommes valeureux, qui, par leurs vertus et merites, après leur trepas montent à un degré plus auguste et une condition plus approchante de la divinité que ne sont les communs personages.

Je ne veux point m'estendre sur la justification de la preuve de l'immortalité de l'ame, car elle est plus clair que ce qui paroist à noz yeux. Les cahiers saincts en sont remplis; sainct Augustin le chante assez, et l'Eglise, espouse de Dieu, en a la parfaite cognoissance. Je concluray donc, en chrestien, par les regrets que je reçois en l'ame de voir tant de pauvres esprits curieux se precipiter d'eux mesmes dans le gouffre de l'enfer. D'aller chercher l'essence de Dieu, c'est vouloir mettre l'eau de la mer dans un demy septier; et l'immortalité de l'ame, c'est vouloir rendre un verre plus fort qu'un rocher. Bien heureux sont ceux qui, despoüillez de telles curiositez, se contentent seullement de croire ce que l'Eglise croit, et s'efforcent d'executer les commandemens de Dieu et de l'Eglise; bien heureux sont les pauvres d'esprit, puisque le plus souvent nous voyons abysmer dans les ondes infernales les doctes et les plus relevez en doctrines.

Mais afin que ce petit discours puisse destourner les curieux de telle curiosité, ou qu'il puisse profiter à ceux qui sont des-ja escripts dans la capitulation du diable, unissons nous tous d'un commun accord pour presenter nos prières à Dieu à ce qui luy plaise nous destourner de cet ambition de sçavoir tout, et de tout ne sçavoir rien, et que par sa grace il inspire à repentance ceux qui ont contracté et sont sur les poincts de contracter avec les demons pour perdre et leur corps et leur ame. Dieu commande au diable, et quoy que le diable ait la promesse d'une creature, signée et escripte de son sang, on le contrainct de la rapporter, et ce n'est pas la centiesme qu'il a rendue par les suffrages et les exorcismes de l'Eglise. Nous y sommes obligez puisqu'ils sont noz prochains, et s'ils sont indignes de noz prières, elles serviront à autre fin. Ainsi soit-il.

Fin.