La communauté des coëffeuses de la ville de Rouen, erigée depuis un tems immemorial, et gouvernée par des statuts particuliers, dont la redaction date de l'année 1478, a toujours opposé, avec succès, l'antiquité de son origine, et la certitude de ses prerogatives aux pretentions des perruquiers de la même ville. Ces derniers ont essayé plusieurs fois de porter un coup mortel à l'existence de cette communauté florissante. Des decisions solennelles et successives sembloient avoir imposé silence à leurs jalouses reclamations. L'autorité, d'accord avec la justice, avoit fixé d'une manière irrevocable les bornes où devoient se circonscrire les pretentions respectives de ces deux communautés, et le partage naturel de leurs occupations entre les deux sexes qui en sont l'objet[220]. Les perruquiers n'ont pas été contens de ce partage, dont l'egalité ne pouvait pourtant donner lieu au moindre murmure de leur part. Une loi nouvelle, interpretée à leur manière, leur a paru une occasion favorable de renouveller avec succès des pretentions si authentiquement proscrites; leur rivalité s'appuye sur les lettres patentes données à Versailles, le 12 septembre 1772, en faveur des perruquiers des provinces du royaume, et contre l'esprit de ces lettres, contre la disposition precise de leur enregistrement, contre les loix et les arrêts qui assurent l'etat et le commerce des coëffeuses, ils veulent depouiller ces dernières de tous leurs priviléges[221].
Celles-ci viennent avec confiance reclamer aux pieds du trône des droits dont la confirmation a eté l'ouvrage du trône même. La discussion la plus rapide suffira pour devoiler toute l'injustice des pretentions qu'elèvent contre ces droits les perruquiers de la ville de Rouen.
Cette ville est peut-être la seule dans le royaume, où la coëffure des hommes et celle des femmes aient eté confiées, dans l'origine, à des mains differentes. Cette division utile a son principe dans la raison et la nature; il est plus simple en effet de laisser aux femmes le soin de parer et d'embellir les personnes de leur sexe[222]; un tact plus sur sur tous les details de l'ajustement, une intelligence plus fine pour l'invention et l'arrangement des accessoires qui le composent, un goût plus recherché pour les ornemens qui font ressortir la beauté, sans donner dans l'affectation; un instinct, en quelque sorte, inné pour tout ce qui tient à l'elegance de la chevelure; enfin une connoissance plus particulière des moyens que l'art peut ajouter aux grâces naturelles: voilà ce qu'on ne sauroit disputer aux femmes[223].
Il n'est pas d'ailleurs indifferent, aux yeux de la decence, que l'ornement des femmes ait fait l'objet d'un departement exclusif en faveur d'une communauté d'ouvrières. Nos pères auroient cru, sans doute, blesser cette decence si delicate et si sevère, s'ils avoient permis aux mains profanes d'un perruquier de decorer ces têtes charmantes, dont la modestie et la pudeur sont les premiers ornemens.
Quoi qu'il en soit, la communauté des coëffeuses, bonnetières et enjoliveuses de la ville de Rouen etoit regie, il y a plusieurs siècles, par des statuts dressés le 15 juin 1478, et confirmés par lettres-patentes du roi Henri III, du mois de juillet 1588[224].
La succession des tems amène celle des modes, et la varieté des circonstances occasionne des abus, ou necessite des reformes dans les meilleures disciplines. En 1709, les coëffeuses de Rouen perfectionnèrent celle de leur communauté; leurs statuts et reglemens furent dressés alors au nombre de trente articles, le suffrage des magistrats intervint à cette nouvelle redaction. Louis XIV la confirma par ses lettres patentes enregistrées au parlement de Rouen le premier juillet de la même année[225].
Les premier et second articles de ces derniers statuts s'expliquent avec la plus rigoureuse precision sur les objets qui n'ont cessé d'exciter parmi les perruquiers une emulation inquiète et jalouse. Suivant ces articles, les coëffeuses ont le droit exclusif de coëffer les filles et femmes[226], et celui de faire, concurremment avec les perruquiers, tous les ouvrages de cheveux pour la coëffure et ornement de têtes de femmes; et pour cet effet, d'acheter de toutes sortes de personnages, tant de la ville de Rouen qu'etrangères, des cheveux de toute espèce[227].
Le titre des coëffeuses, à cet egard, est donc clair autant que solennel; telle est l'extension que l'autorité souveraine leur a permis de donner à leur industrie et à leur commerce. Mais c'est peu que les termes mêmes des statuts leur assurent ce droit d'ailleurs ancien et incontestable, elles en ont encore joui sans trouble, et toutes les difficultés qu'on a voulu faire à ce sujet ont toujours eté terminées en leur faveur; en effet, un arrêt contradictoire du parlement de Rouen, du 12 mai 1687, a maintenu les coëffeuses dans le droit de faire, concurremment avec les perruquiers, tous les ouvrages de cheveux pour les coëffures des filles et des femmes, et dans la liberté du commerce des cheveux. Cet arrêt défend encore aux perruquiers et à tous autres de leur contester l'exercice de ce droit; un autre arrêt du même tribunal, du 14 août 1752, egalement contradictoire entre les mêmes parties, consacre celui qu'on vient de rappeler[228].
Ce dernier arrêt paroissoit opposer aux vexations des maîtres perruquiers de Rouen contre la liberté du commerce des coëffeuses, une barrière insurmontable; les tentatives des premiers pour la renverser avoient toutes échoué; mais, toujours aveuglés par le même esprit de rivalité et d'intérêt personnel, ils ont saisi avec empressement l'apparence de raison que leur donnent les lettres-patentes du douze decembre 1772, pour apporter un nouveau trouble dans l'exercice paisible du metier des coëffeuses.
Ces lettres patentes ont pour objet d'etendre aux perruquiers de province la jouissance de differens avantages que les loix precedentes ont assurés à ceux de Paris, et de leur attribuer en consequence, sans exception ni restriction, à titre exclusif, et privativement à toutes personnes quelconques, la frisure et l'accommodage des cheveux naturels et artificiels des hommes et des femmes.
Il s'agit de savoir si l'attribution generale, portée par ces lettres patentes en faveur des maîtres perruquiers de province, peut deroger au droit particulier des coëffeuses de Rouen. Cette question est aisée à resoudre.
A n'examiner les choses que superficiellement, la teneur de ces lettres patentes sembleroit peut-être envelopper les coëffeuses de Rouen dans la proscription universelle qu'elles prononcent contre toutes les femmes et filles occupées de la frisure ou de la coëffure des femmes. S. M. permet, à la verité, à ces filles et femmes de continuer ledit exercice, mais à charge par elles, et sous peine de punition, de ne pouvoir faire ni composer des boucles, tours de cheveux ou chignons artificiels, etc.
D'après ce dernier texte et l'exclusion portée plus haut en faveur des maîtres perruquiers des provinces, voici comme raisonnent ceux de Rouen dans la circonstance presente: La prohibition est indefinie, l'exercice de notre metier est interdit à toutes personnes quelconques; si le legislateur permet, par grâce, aux filles et femmes de l'exercer, il leur defend le commerce des cheveux, la composition des boucles, etc. Cette denomination generale de filles et femmes occupées de la frisure et coëffure, comprend necessairement les coëffeuses de Rouen; donc le privilége reclamé par elles est aneanti par ces lettres-patentes; donc elles ne peuvent plus ni travailler les cheveux, ni vendre les chignons, ni, enfin, jouir de toutes les autres libertés que leurs statuts leur avoient données.
On ne nous reprochera pas, sans doute, d'affecter de prendre par son côté foible l'argument de nos adversaires. Nous rapportons leur objection dans toute sa force: deux considérations vont la détruire.
La première est tirée des termes mêmes des lettres-patentes, la seconde est empruntée de leur esprit.
Nous disons d'abord que les termes mêmes des lettres-patentes prouvent evidemment que S. M. n'a pas eu intention de nuire aux droits dont les coëffeuses etoient en possession, à l'epoque de ces lettres, de faire et composer des boucles, tours de cheveux ou chignons artificiels pour les femmes, etc.; en effet, S. M. n'interdit pas ce travail à celles qui en ont le droit, mais seulement aux filles et femmes qui s'occupent actuellement, ou qui s'occuperont par la suite, de la frisure et de la coëffure des femmes. Or, il serait bien singulier de pretendre que ces expressions pussent caracteriser les maîtresses coëffeuses de Rouen; ce ne sont pas des filles et femmes qui se livrent à une occupation vague ou à un commerce arbitraire: c'est une communauté entière, devouée, par etat et par les lois qui la gouvernent, à des occupations fixes, à un commerce determiné. On ne peut pas, comme S. M. le prescrit à l'egard de ces filles et femmes, les faire inscrire sur le registre du bureau de la communauté des perruquiers, puisqu'elles forment une communauté ancienne, reconnue, avouée, protegée; puisqu'elles ont elles mêmes un bureau[229], puisqu'enfin leurs noms, surnoms et demeures sont inscrits sur leurs propres registres. Il est donc certain qu'aux termes de la loi, les coëffeuses de Rouen ne sont pas comprises dans la prohibition de ces lettres-patentes.
Elles ne sauroient y être comprises: l'esprit de la loi y repugne. Le moyen de l'interpreter avec elle même, c'est d'en etudier les differentes dispositions. Or, on y en lit une dont l'application doit se faire à l'espèce presente. Les chirurgiens des Provinces qui etoient en droit et possession d'exercer la barberie et qui n'y ont pas renoncé, y sont maintenus[230]; Sa Majesté attribue aux perruquiers la frisure et l'accommodage, sans exception ni restriction, mais aussi sans prejudice du droit dont sont en possession les chirurgiens qui n'ont pas renoncé à la barbarie, d'en continuer l'exercice comme par le passé.
Cette attention scrupuleuse du legislateur à conserver les droits des chirurgiens sera la sauve garde des maitresses coëffeuses de Rouen; leur droit etoit legitime, il etoit etabli et respecté lors des lettres patentes. Ce ne sauroit donc être l'intention de Sa Majesté de prejudicier, par ce reglement general, à cette prerogative particulière, que l'origine la plus ancienne, la possession la plus longue et les titres les plus solennels consacrent egalement. Tout ce qui emane de l'autorité souveraine doit porter le caractère de l'equité suprême. Cette equité seroit blessée par la derogation que les maitres perruquiers de Rouen voudroient trouver dans ces lettres au droit des maitresses coëffeuses, derogation qui ne s'y trouve point et qu'on ne sauroit y supposer, puisqu'elle seroit contradictoire avec la reserve qui y est faite du droit des chirurgiens-barbiers.
La pretention des maitres perruquiers de Rouen est donc absolument injuste et mal fondée; tout, malgré leurs efforts, se reunit pour solliciter en faveur des maitresses coëffeuses, des lettres patentes de confirmation de leurs priviléges, qui établissent une exception favorable à la disposition dont on pretend inferer l'aneantissement de ces privileges.
Toutes les communautés sont egalement sous la protection bienfaisante du Gouvernement; tous les citoyens sont les enfants d'un même père. Il est trop bon pour enrichir les uns de la substance des autres; il est trop juste pour satisfaire la jalousie des maitres perruquiers de Rouen par la ruine de la communauté des coëffeuses.
Tel est le resumé de ce memoire. Depuis 1478, les coëffeuses jouissent du droit qu'on leur dispute, les lettres-patentes du 12 décembre 1772 ne leur ont pas enlevé ce droit immemorial. Elles ne peuvent pas être censées l'avoir detruit; rien ne s'oppose donc à ce que la puissance, qui lui a donné l'être et la forme, le munisse encore du sceau de la confirmation la plus authentique. Il est même de la bonté equitable de Sa Majesté d'empêcher que la fausse interpretation d'un reglement dicté par sa sagesse ne donne atteinte à l'existence d'une communauté etablie sous l'autorité et l'empire de la loi.
De l'imprimerie de P. M. Le Prieur, imprimeur du
Roi, rue Saint-Jacques.
1773.
Ensemble la resjouissance des harangères et poissonnières faite ces jours passés au gasteau de leurs Reines.
M.DC.XLIII[233].
In-8.
DES POISSONNIÈRES ET DES BOURGEOISES.
La Bourgeoise. Parlez, ma grand'amie, vostre marée est-elle fraîche?
La Poissonnière. Et nennin, nennin, laissez cela là, ne la patené pas tan; nos alauzes sont bonnes, mais note raye put; je panse qu'aussi bien fait vote barbüe.
La Bourgeoise. Je ne m'offence pas de tout ce que vous pouvez dire: car je sçay que celles de vostre condition sont fournies d'assez bonnes repliques, et que vous avez tousjours le petit mot pour rire.
La Poissonnière. Ouy, Madame a raison, le guièble a tort qu'il ne la prend; il est vray que j'avon le mot pour rire et vous le mot pour pleuré.
La Bourgeoise. Mamie, donnons trève à ces propos insolens, qui ne valent pas grand argent; et me dites, en un mot, combien me cousteront ces quatre solles, ces trois vives, ces deux morceaux d'alauzes et ces macquereaux là?
La Poissonnière. Vous en poirez en un mot traize francs. Et me regardez l'oreille de ce poisson là: il est tout sanglant et en vie. Est-il dodu! et qui vaut bien mieux bouté là son argent qu'à ste voirie de raye puante qui sant le pissat à pleine gorge.
La Bourgeoise. Je voy bien qu'il est très excellent. Je vous en donneray joyeusement six livres; je sçay que c'est honnestement, et c'est ce que cela vaut.
La Poissonnière. Parle, hé! Parrette! N'as-tu pas veu madame Crotée, mademoiselle du Pont-Orson, la pucelle d'Orléans! Donnez-luy blancs draps, à ste belle espousée de Massy, qui a les yeux de plastre! Ma foy! si ton fruict desire de notre poisson, tu te peux bien frotter au cul, car ton enfant n'en sera pas marqué!
Un Pourvoyeur, voulant acheter du poisson, dit: Ma bonne femme, n'avez-vous point là de bon saumon frais?
La Poissonnière. Samon framan! du saumon frais! en vous en va cueilly, Parrette! Ste viande-là est un peu trop rare. Ce ne sont point viande pour nos oyseux: car j'iré bouté de seize à dix-huict francs à un meschant saumon, et vous m'en offrirez des demy-pistoles. Et nennin, je ne somme pas si babillarde; je n'avon pas le loisi d'allé pardre note argent pour donné des morciaux friands à monsieur à nos despens[234]. Si vous voulez voir un sot mont, allez vous en sur la butte de Montmartre, note homme dit que c'est un sot mon[235]: car darnierement, quand il estet yvre, il se laissit tombé du haut en bas, et si cela ne l'y coustit rien[236].
Le Pourvoyeur. Vous vous raillez donc ainsi des personnes, avec vos équivoques? Mais parlons d'autre chose. Faites-moy voir une raye, la plus douce et la plus fraische que vous ayez.
La Poissonnière. J'en ay une belle et une bonne; mais, par ma fiyguette! je la garde pour note homme: c'est pour son petit ordinaire; il se rirole comme t'y faut.
Le Pourvoyeur. Ce n'est pas cela que je vous dit. Montrez-moi ce que je vous demande, autrement je m'en iray autre part. N'avez-vous pas là une bonne raye?
La Poissonnière. Un peu, si vous le trouvez bon! Je pance, marcy de ma vie! que j'en pouvon bien avoir, y nous en couste bon et bel argent, bien plaqué, bien escrit, marqué et compté en preuf à deux[237]. Monsieur, vla vote peti faict, comme dit l'autre, sans aler aux halles.
Le Pourvoyeur. Elle me semble bonne. Combien me coustera-telle?
La Poissonnière. Sans vous surfaire la marchandise d'un degné, elle vous coutra, au dernié mot, trente sous, à la charge qu'elle est frache et bonne, et me l'emportés.
Le Pourvoyeur. Quelle apparence y a-til que je paye trente sous d'une chose que j'aurois bien payé si j'en avois donné treize ou quatorze sous tout au plus?
La Poissonnière. En despit soit fait du beau marchand de marde! Hé! je pense qu'ou estes enguieblé! Allez, de par tout les guièbles! à vote joly collet, porté vote argent au trippes[238]! Vous ayrez du mou pour vote chat. Pence-vous que je soyen icy pour vos biaux rieux? Aga! ce monsieu crotté, ce guièble de frelempié, ce pauvre poissart[239], ce detarminé[240] à la pierrette! Y voudret bien porter des bottes à nos despans, ce biau monsieu de neige[241] et de bran! Parlé hau, monsieur de trique et nique, parlé! Parlé, parlé, monsieur de Trelique-Belique! A ga ce monsieu faict à la haste, ce monsieu si tu l'est, ce degouté, ce jentre engoust! Parlé, Jean de qui tout se mesle et rien ne vient à bout! Ce taste-poulle, le guièble scait le benais et le fret au cu! Parlé, ho Dadouille! Helà! qui la chaut! y su, ma foi! Ira-ty, le courtau? Parné-le, parné-le, il a mangé la marde! Vien, vien, voicy une raye derrière moy au service de ton nez! Allé! marci, guiène, va cherché une teste de mouton cornüe qui pura comme vieille charongne, et des pances et des caillettes plaine de gadou! Encore faura-ty qu'en ait la patience qui ne scait point de jours maigres! Jesune, jesune, jusqu'à la coquefredouille, pleure-pain, et ne t'attans pas de mangé de la marée ce carresme à nos despens: car tu n'en airas pas, si je ne m'abuse bien, ny toy ny ès autres! Nostre-dince, et qui m'a baillé st'alteré-là?
Vla qui me porte bien la mène d'un godenos[242]. Tené, vla Pierre Dupuis[243], vla laquet. Est-y creté! L'effronté! il est encore tout estourdy du batiau. Hé! qu'est-ce? Je pence, ma foy, qui nous trouve belle? Y nous regarde tant qui peu à tou ses deux rieux. Voyez st'ecuyé de cuisaine à la douzaine, le vla aussi estonné tout ainsi que s'il estet cheu des nuës. Y! Allons! Ira-telle, la pauvre haridelle? Fricassé-luy quatre œufs. Le vela arrivé! Quand s'en retournera-t'y? Par la mercy de ma vie! ce tu ne t'oste de devan moy, je t'iray la devisagé! Ne pense pas que je me mocque!
Le Pourvoyeur. En verité, je ne m'ebahis plus si le peuple commun vous appelle muettes des halles! Je suis tout confus, et m'estonne où il est possible de trouver le quart des injures qui m'ont esté vomies, sous ombre de n'avoir pas assez offert au gré de cette femme sans raison.
Une autre Poissonnière, reprenant la parole pour la precedente, toute pasmée de colère, luy tint ces paroles: Samon, ma foy! vela un homme bien vuidé pour tourner quatre broche! Vo nous en velé bien conté! Vote mère grand est en fiançaille! N'a vou point veu Dadais, vendeur de fossets? Tené, vela Guillemin croque-solle, carleux de sabots. Donnez ste marée pour la moitié moins qu'elle nous couste! Vrament! c'est pour vote nez! Ma foy! ce ne sert pas là le moyen de porté bague d'or aux doigs ny de donné des riche mariage à nos filles. Aguieu, Jocrisse! Qu'on s'oste bien vite de devant note marchandise, sur peine d'avoir du gratin!
Tellement que le pourvoyeur, tout confus, se contenta de la condition qu'il possedoit, s'esquiva fort honnestement, apprehendant une charge plus grande, qui eust possible esté d'une gresle de coups de poings.
LA RENCONTRE ET COMPLIMENTS DE DEUX FRUICTIÈRES.
La première. Bon vespre, dame Quienette! Hé! qu'est-ce, comme va la santé? Comment se porte sthomme et vos enfants? Je n'ay pas velu passé dans ce quarqué-ci sans avoir le bon-heur de vous voüer!
La deuxième. Je nous portons bien, guieu marci! tretou cheu nou, à vot sarvice; mais que bien vou sçait, vou voyé la plus malade. Queulé bonne affaires ou queu bon van vous amène en ces quarquiez?
La première. C'est que je vien de la halle, faire marché à note garnetière de tras ou quatre sequiez de poüas. Ce n'est pas que n'en ayains faite notre bonne fournication dez le moüas d'oux; mais j'avons peur que je n'en ayain pas assé, et je tramblon d'apprehendation qu'on ne nou les rancherisse. Et pis après ne dit en pas beati-geniti vau bien pus mieux que beati quorum.
La deuxième. C'est pourquoy je vous sçay bon gré d'avoir fait le voyage que vous vené de faire. Je pance, pour moy, que j'en auron assé: car nous n'en vendon qu'à des pauve personnes, et je les faison cuire à la grosse mode, en pleine yau: je bouton tras sciaux d'yau dans un grand chaudron, puis j'y metton environ demy boiciau de poüas, et quan ty sont un peu trop clairs, j'y laissons les ecales et meslons avec cela des chapelures de pain salé, cela les fait senty un peu de sé, et pi j'y bouton un petit tantinet de faines harbes. Mamie, y trouvon cela si bon qui en lichon leur doigts, encore trop heureux à qui en aira.
La première. Je n'oseriain faire cela à note quarqué, y sont trop friandes, et si faineman madrées, seulement quan li trouvon queuque gra voüas croquez sous lieus dans, y nous faison de grosses repluches dans note bouticle, soit qu'en lieu donne des colles; y s'en von tou grondans en nou donnan des fièvre quartaine. Mais pour les espinars, j'y on faict un peu note petit comte, et si j'y hachiain des fueilles de poirée, m'amie, je n'en on pas à demy.
La deuxième. A guieu! C'est trop babillé. En vous remarciant.
La première. Et attendez, en ira au vin.
La deuxième. Nennin, je ne boiray pas davantage. C'est la mode de Paris: quand on est à la porte on prie de boire. Et aguieu; je me recommande.
Vostre très-humble et affectionné serviteur.
Fin.
Avec son armée, qui estoit en nombre de quatre cents mille combatans, deffaicte par Marius, consul romain, et fust enterré près un chasteau nommé Chaumon, et à present Langon, proche la ville de Romans, en Daulphiné.
Là où on a trouvé sa tumbe, de la longueur de trente pieds, sur laquelle son nom estoit escrit en lettre romaine, et les os tirez excèdent 25 pieds, y ayant une des dents d'yceluy pesant 11 livres, comme au vray on vous les fera voir en ceste ville, qui est du tout monstrueux tant en hauteur qu'en grosseur.
A Lyon, par Jean Poyet, 1613.
Avec Permission[244].
Entre tous les effects que ceste grande mère et ouvrière de toutes choses de nature a jamais produict en ce bas univers, l'enorme grandeur de certaines personnes, vulgairement appelées geants, a toujours tenu le plus haut rang et degré sur le theatre des merveilles; tesmoins en sont les Sainctes Escriptures en la destruction de ceste tour de confusion, je dis la tour de Babel; tesmoin les poëtes en leurs gigantomachies, tesmoin l'admiration avec laquelle les historiens vont descrivant ces estranges colosses, tesmoin enfin l'ethimologie de leur nom de geant, qui ne veut dire autre chose que fils de la terre; comme s'il n'eust pas esté au pouvoir des hommes de les engendrer; ce qui fait dire à Juvenal:
Unde fit ut malim fraterculus esse gigantum.
Voulant exprimer une race obscure et incognuë comme n'ayant esté produicte que de la terre; et, qui plus est, ceux qui n'ont point voulu ramper si bas ont bien osé asseurer que leurs progeniteurs n'avoyent esté autres que les genies et demons, comme si ceste generation estoit impossible aux hommes, et comme si la nature n'avoit autre remède pour eslever si haut ces estranges colosses. N'est-il bien vraysemblable que ceste grande architecture ne leur aye peu fournir une extrême chaleur et humeur tout ensemble, vrais instruments et vrayes causes de ceste enorme grandeur, et par ce moyen mettre en practique l'axiôme: Operatur natura quantum, et quandiu potest, sans neantmoins faire aucun sault ab extremis ad extrema: natura enim in suis operationibus non facit saltum.
Il est donc vray, et qu'il y peust avoir eu des geants sur la terre, et qu'ils ont peu avoir pour progeniteurs des hommes, non seulement devant le deluge, ains longtemps après; et à ce propos, avant que passer aux profanes, faict pour moy le docte S. Augustin, quand il va racontant qu'un peu auparavant la ruine que firent les Gots, il y eust à Rome une femme de la grandeur d'un geant, les parens de laquelle n'outrepassoyent point la mesure commune de la stature des autres hommes. Et de faict, d'où auroit esté engendré un Goliath, de quel ciel seroit tombé Og, roy de Basan, le premier estant grand de six coudées et une palme, selon Samuel, et le lict du second, qui estoit de fer, ayant neuf coudées de longueur, la coudée, selon la supputation des Grecs, estant de deux pieds, et, selon les Latins, d'un pied et demy? Davantage, ne vois-je pas les Israëlites ne sembler que sauterelles à comparaison des Amachins? N'entends-je pas toute l'antiquité proclamer contre ceux qui, d'une arrogance plus que terrestre, osent nier avoir jamais marché sur la terre des hommes de telle grandeur? Et en premier lieu Plutarque, en la vie et l'ame de l'antiquité, recite que Sertorius, estant entré en la ville de Tingien, en laquelle, selon les Lybiens, il avoit ouy dire que le corps d'Athènes estoit, ce que ne pouvant croire pour la grandeur de la sepulture, le fit descouvrir et ouvrir, et ayant trouvé un corps d'homme de trente coudées de long, en demeura grandement esmerveillé, et, après avoir immolé dessus une hostie, fit recouvrir et refermer le tumbeau. Pline, curieux en la recerche des choses naturelles, nous en presentera le second, disant qu'en Crète, maintenant nommée Candie, un grand terre tremble estant excité, et une montagne abatuë et renversée, on trouva le corps d'un homme droict estant de quarante-six coudées, lequel quelques uns ont voulu dire estre le corps d'Orion, les autres d'Othion. Philostrate, en ses Héroïques, nous en va descrivant trois en semblable grandeur pour le moins, non de moindre admiration, le tect de la teste d'un desquels il raconte n'avoir peu remplir du tout de vin avec soixante-douze pintes candiotes. Quelques-uns en ont voulu descrire, le premier de la hauteur de trente coudées, le second de vingt-deux et le troisiesme de douze; mais d'autant qu'il ne va exprimant que la grandeur de celuy qui fust trouvé en l'isle de Cos, qu'il dit estre de dix-huit pieds, ne faisant aucune mention de la hauteur de celuy de Lemnos, trouvé par Menocrates, ni aussi de celuy qui fut descouvert en l'isle d'Imbos. N'ayant deliberé d'apporter icy que les choses plus averées, je me contenteray seulement de demeurer avec Philostrate. Enfin les historiens nous en produisent une infinité d'autres, comme celuy qui fust trouvé en Cicile, de quarante pieds; comme le corps d'Orestes, tiré hors par le commandement de l'oracle, estant de sept coudées; comme celuy duquel il y a encore quelques ossements à Valence; comme ceste femme de Cilicie, que descrit Zonatus en la vie de l'empereur Justin Thracian, qui en hauteur surpassoit plus que d'une coudée les plus grands hommes que l'on luy eust peu presenter; comme enfin un des deux Maximiens, empereurs, lequel, au rapport de Julius Capitolinus, en sa vie, selon Cordus, se servoit du brasselet de sa femme pour anneau, tiroit et comme ravissoit après soy les carroces et chargées, brisoit et pulverisoit entre ses doigts la pierre nommée thopase, mangeoit quarante et soixante livres de chair, beuvoit une certaine mesure nommée amphora capitolina, lassoit quinze, vingt et trente soldats, et à la luicte en renversait dix en un corps; bref, exerçoit une infinité d'autres actes qui ne peuvent signifier en luy qu'une estrange grandeur. Je n'aurois jamais faict, et me perdrois au desnombrement de ces énormes colosses si je voulois rechercher tout ce que l'histoire, mémoire du temps, nous en a laissé une chose seule; ne puis-je pas passer soubs silence, à sçavoir, combien grande devoit être la force de Turnus quand il jetta ceste pierre contre Ænée, sur laquelle Virgile dit que douze hommes de front se pouvoyent coucher, par ces vers:
Saxum immane ingens, campo qui forte jacebat
Limes agro positus, litem ut discerneret arvis:
Vix illud lecti bis sex service subirent,
Qualia nunc hominum producit corpora Tellus,
Ille manu raptum trepida torquebat in hostem.
Mais pourquoy prens-je tant de peine à vous representer devant les yeux ces grands corps comme par une image, puis que M. de Langon, gentil-homme daulphinois, en a descouvert un reel et naturel sur ses terres, que toute la France a devant les yeux; un, dis-je, sinon grand de soixante coudées, comme un Antheus; sinon de quarante-six, comme un Orion et autres, neantmoins ne peut que ravir de grande admiration ceux qui auront ce bonheur que de le voir, sinon à tout le moins les principaux ossements, qui par leur grandeur le nous representent, et font juger à l'œil pour le moins de la grandeur de vingt pieds l'os de la cuisse et de la jambe devant qu'estre aucunement rompus conjoincts ensemble, venans jusques à la grandeur de neuf pieds, quoy que desnué et de joinctures du pied et semblables aux autres choses. Mais ne nous enquerons pas seulement quelle est sa grandeur, cherchons ce qui pourra estre dit de son nom. Outre qu'il s'est trouvé sur sa tumbe le nom de Theutobocus, Flore le vous enseignera en son 3 livre, chap. 3, de la Guerre des Cimbres, Teutons et Tigurins, descrivant son estrange grandeur, en ce qu'il estoit eminent de beaucoup par dessus les trophées, et qu'il passoit par dessus quatre et six chevaux. Voicy ce qu'il en dit:
Certe Rex ipse Theutobocus quaternos senosque equos transilire solitus, vix unum cum fugeret ascendit, proximoque in saltu comprehensus insigne spectaculum triumphi fuit, quippe vir proceritatis eximia super trophea ipsa eminebat[245].
Mais à celle fin de rechercher l'histoire un peu plus haut, l'on peut sçavoir que l'an 642 de la ville de Rome bastie, et le 105 devant l'incarnation de nostre Sauveur, les Cimbres, Teutons, Tigurins et Ambrons, quittans leur païs, soit pour le ravage d'eaux que de la mer occeane, par son exondation, avoit faict, comme veut Florus, soit par la resolution de renverser et destruire du tout l'empire romain, comme dit Oriosus, ou à autre but et intention ayant faict et composé une grande et grosse armée, vindrent attaquer le camp de Marius, posé non guères loin de la conjunction du Rhosne et de Lysère, et, après avoir combatu quelques jours, ayant faict trois trouppes, quelques-uns prindrent le chemin de l'Italie et donnèrent loisir à Marius de changer son camp et le loger en un lieu plus avantageux, le campant sur une petite couline eminente sur les ennemis; ce qu'ayant fait, et estant venu aux mains, la victoire estant demeurée neutre jusques à midy, enfin la chance se tourna sur les Tigurins et Ambrons; de telle façon qu'à grand' peine s'en estant sauvé trois mille, il en demeura sur les carreaux deux cents mille armés et huictante mille prisonniers, entre lesquels leur roy Theutobocus rendit le trophée insigne par sa mort. Les femmes, d'ailleurs, n'ayant peu obtenir la demande faicte à Marius, qui consistoit en la liberté et au moyen de pouvoir servir à leurs dieux, après avoir donné de leurs enfants contre les murailles, en partie s'entretuèrent par ensemble, en partie se pandirent, ayant faict des cordes de leurs cheveux. Et voilà ce qu'en dit Orosée au lieu sus alegué. Je sçay bien que quelques-uns, sous l'authorité de Plutarque et Florus, m'objecteront que Marius defit ces troupes à Aix et à Marseille, et que mesmes les Marsiliens fermèrent leurs vignes d'hayes faictes des os des morts, tant fust grande la desconfiture. Mais à cela le grand nombre de gens duquel estoit composée ceste armée fait voir clairement que Marius ne les deffit pas tous à une fois; outre que, puis que nous avons des-jà dit qu'ils se despartirent en trois troupes, l'une prenant le chemin de l'Italie, l'autre tenant de près Marius, il est probable que la troisième fust celle-là que Plutarque dit avoir esté deffaicte à Aix et à Marseille; et quoy que Florus confonde la mort de Theutobocus avec la deffaicte que le dit Marius fit à Aix, neantmoins, tant parce que ceux-cy estoyent vrayement de ses gens, et pour l'authorité d'Orose, que d'autant que nous trouvons la grandeur, spcifiée par Florus, l'on ne peut que l'on ne concède nostre geant estre le vray Theutobocus. Et combien que n'aurions pas ceste preuve qu'ils ayent esté deffaicts proche du chasteau de Chaumon, dit maintenant Langon, neantmoins les medailles qui se sont trouvées dans sa tumbe, outre que le nom de Marius y est demonstré par une semblable figure[246] si est-ce qu'à cause de la ressemblance qu'elles ont avec celles de l'amphitheâtre d'Orange, dit de Marius[247], tout soupçon est osté à ceux qui seront si opiniastres que de n'en vouloir rien croire, si toutesfois il y peut avoir de ces geants encor en ce temps, je veux dire des cœurs et jugements si terrestres. Puis donc qu'il conste asses suffisamment de son nom, parlons plus particulièrement de quelques autres parties de son corps, et accomplissons la prophétie de Virgile,
Grandiaq' effossis mirabitur ossa sepulchris.
Et entre autres ne laissons pas eschapper les dents, desquelles tant s'en faut que nous en disions ce que dit le docte S. Augustin de la dent qu'il vit au bord de la mer de la cité d'Utique, laquelle on pouvoit juger estre cent fois plus grande que chascune des dents de nostre aage, qu'au contraire j'oseray doubler le nombre en la moindre de celles de nostre Theutobocus, desquels une chascune de celles que nous avons à les voir ressemblent entièrement, et en forme et en grandeur, le pied d'un taureau de vingt mois[248]; que, si l'on peut juger du lyon par l'ongle, je vous laisse à penser quelle gorge de four il devoit avoir; et afin de n'estre plus long, laissant la description d'une partie d'une coste et de l'espaule, et semblables autres ossements que l'on pourra facilement voir, je parleray seulement de l'espesseur des vertèbres de l'espine du dos, par la dimension desquelles l'on peut sçavoir au vray combien estoit haut eslevé nostre grand corps; et je croy qu'il n'y a personne qui, estant tant soit peu entendu en ces choses, ne le juge surpasser vingt-cinq pieds, une chacune des vertèbres estant plus espesse de beaucoup que la grandeur de la tierce partie d'un pied, voire approchant le demy pied devant qu'estre rien rompues. Je laisse maintenant au lecteur à faire la supputation, y ayant vingt-huit vertèbres outre les trois de la queue, dictes similitudinaires, et je m'asseure et ose encore bien dire cela, qu'on trouvera qu'il ne dement aucunement sa tumbe, qu'on a trouvé grande de trente pieds[249].
Voilà ce que, selon mon incapacité, je vous ai peu dire de Theutobocus, roy, sinon du tout, au moins d'une partie des Tigurins, Cimbres, Teutons et Ambrons, trouvé ceste presente année mil six cens trèze, environ dix-sept et dix-huit pieds dans terre, tout auprès du chasteau autresfois dit Chaumon, maintenant Langon, auprès d'un petit tertés et coline[250], tout à la plus grande gloire de Dieu et en après à l'honneur du sieur de Langon.
Par son très humble serviteur,
Fin.