DIALOGUE VI.
La Bourgeoise.
Le Boucher.
La Femme du Boucher.
La Bourgeoise.
Hé bien, mon amy, avez-vous là de bonne viande? Donnez-moy un bon quartier de mouton et une bonne pièce de bœuf, avec une bonne poictrine de veau[201].
Ouy dea, Madame, nous en avons de bonne, d'aussi bonne qu'il y en ayt en la boucherie, sans despriser les autres. Approchez, voyez ce que vous demandez; voilà une bonne pièce de nache du derrière[202], bien espaisse; cela vous duit-il?
La femme du Boucher.
Madame, voila un bon colet de mouton: tenez, voila qui a deux doigts de gresse; je vous promets que le mouton en couste sept francz, et si encore on n'en sçauroit recouvrir, je serons contraints de fermer nos boutiques.
La Bourgeoise.
Combien voulez-vous vendre ces trois pièces-là?
Le Boucher.
Madame, vous n'en sçauriez moins donner qu'un escu; voilà de belle et bonne viande.
La Bourgeoise.
Jesu! mon amy, vous mocquez-vous? et vramment prisez mon vos pièces.
Le Boucher.
Madame, je ne sommes pas à cette heure à les priser; il y a longtemps que je sçavons bien combien cela vault: ce n'est pas d'aujourd'huy que nous en vendons.
La Bourgeoise.
Tredame, mon amy, je croy que vous vous mocquez quant à moy, de faire cela un escu; encore pour quarante sols je me lairrois aller.
La femme du Boucher.
Ah! Madame, il ne vous faut pas de si bonne viande; il faut que vous alliez querir de la cohue[203], on vous en donnera pour le prix de vostre argent; je n'avons point de marchandise à ce prix là, il vous faut de la vache et de la brebis.
La Bourgeoise.
Tredame, m'amie, vous estes bien rude à pauvres gens[204]! Je vous en offre raisonnablement ce que cela vaut; vous me voudriez faire accroire, je pense, que la chair est bien chère.
Le Boucher.
Madame, la bonne est bien chère; voirement, je vous asseure que tout nous r'encherit: la bonne marchandise est bien chère sur le pied. Mais tenez, Madame, regardez un peu la couleur de ce bœuf-là? Quel mouton est cela? Cette poictrine de veau a t'elle du laict? Vous ne faictes que le marché d'un autre.
La Bourgeoise.
Mon ami, tout ce que vous me dittes là et rien c'est tout un; je voy bien ce que je voy; je sçay bien ce que vaut la marchandise; je ne vous en donneray pas un denier davantage.
La Bouchère.
Allés, allés, il vous faut de la vache. Allés à l'autre bout, on en y vend: vous trouverrez de la marchandise pour le prix de vostre argent. Il ne faudroit guières de tels chalans pour nous faire fermer nostre estau.
DIALOGUE VII.
Le Medecin.
L'Apotiquaire.
Le Chirurgien.
La Bourgeoise maladie.
Son Mary.
Sa Servante.
Deux Servantes malades.
La Bourgeoise malade.
Mon amy, je me trouve grandement mal. Je ne sçay qui m'a pris cette nuit, c'est à dire que tout me fait mal; je serois bien aise qu'on entendist à moy plustost que plustard.
Le Mary.
Et bien, m'amie, il faut avoir patience, nous envoyrons querir le medecin. Perrette, va-t'en dire au medecin que je le prie de venir jusques icy, voir ma femme qui est bien malade.
Perrette au Medecin.
Bon jour, Monsieur; M. Bourgeois m'a envoyée par devers vous pour vous prier de venir un peu voir madame, qui est grandement malade.
Le Medecin.
Allez, allez, m'amie, je m'y envois tout à cette heure; j'y seray aussi tost que vous.
Le Mary.
Monsieur, je vous ay envoyé querir pour voir nostre femme qui est toute desbauchée.
Le Medecin.
Il faut la voir, il faut la voir. Bon jour, Madame; eh bien, comment vous trouvez-vous?
La Bourgeoise malade.
Monsieur, je me trouve grandement mal, j'ay de si grandes douleurs que ne sçaurois durer.
Le Medecin.
Hon! Que je taste un peu vostre poux? Elle a de la fiebvre. N'a t'elle rien pris aujourd'huy?
Le Mary.
Vous m'excuserez, Monsieur: nous luy avons fait prendre un bouillon à toute force.
Le Medecin.
Ah! ah! ah! falloit pas, falloit pas. Que je voie un peu vostre langue? Voilà de l'ardeur; elle est bien chargée. Avez-vous le ventre libre?
La Bourgeoise malade.
Nany, Monsieur; il y a deux ou trois jours que je n'ay esté à la selle; je suis si recuite dans le corps!
Le Medecin.
Hon! Comment vostre mal vous a t'il pris?
La Bourgeoise malade.
Monsieur, cela m'a prise à mon resveil cette nuit; je me suis trouvée avec un si grand mal de cœur et une si grande douleur de teste, j'estois toute de glace: jamais on ne m'a pensé eschauffer.
Le Medecin.
Hon! il y a bien là de la repletion d'humeurs. Y a il longtemps que vous n'avez rien veu?
La Bourgeoise malade.
Monsieur, à la verité, cela m'a un peu tardé plus que de coustume.
Le Medecin.
Hon! Il ne vous faut pas donner une purgation bien forte, j'aurois peur que vous fussiez empeschée et que cela vous fist tort; il vous faudra seulement donner un petit lavement[205], et puis après on vous tirera un petit de sang.
Mon Dieu, Monsieur, j'apprehende bien cela.
Le Medecin.
O la, la, il ne faut point apprehender, cela est bien aisé à prendre; il y en a bien d'autres que vous qui en prennent: cela ne vous sçauroit faire de mal. Je crois qu'après cela vous vous trouverez bien.
La Bourgeoise malade.
Hé, mon Dieu, je voudrois bien pourtant n'en prendre point; j'apprehende trop cela.
Le Mary.
Et la, la, faut-il tant faire la delicate? Ce ne sera que par derrière, tu n'en verras rien[206].
Madame, prenez courage, vous n'en aurez que le mal. Y a il moien d'avoir un peu de papier, que j'envoie une ordonnance à l'apotiquaire? Que je voie un peu de son urine.
Le Mary.
La, ma fille, monsieur veut voir un petit de ton urine.
Le Medecin, tout bas au mary.
Voilà de l'urine qui est bien cruë! Prenez-y garde, elle est plus malade que vous ne pensez. Sa fiebvre ne paroist pas, c'est ce que j'en trouve de plus mauvais; voilà qui se prepare à une longue maladie: donnez-vous bien de garde pourtant de l'estonner. Vous lui ferez prendre son lavement sur les six heures; je reviendray demain au matin la voir pour lui faire tirer un petit de sang; après, selon qu'elle se trouverra, nous verrons ce que nous aurons à faire.
L'Apotiquaire.
Ca, Madame, voila un lavement que je vous apporte: il faut le prendre vistement, cela vous deschargera beaucoup.
La Bourgeoise malade.
Jesu! que je sens de mal! Je ne pense pas vivre encore longtemps comme cela: je me sens si debile!
L'Apotiquaire.
O la, la, Madame, prenez courage, taschez à vous fortifier, et me prenez souvent de bons bouillons.
La Bourgeoise malade.
Helas! je ne sçaurois rien prendre.
L'Apotiquaire, en donnant le clistère.
Madame, ne vous estonnez point, ouvrez la bouche et retenez vostre haleine, s'il vous plaist.
Le Mary.
Eh bien, m'amie, comment te trouves-tu? Tu ne veux pas prendre courage? Tasche un peu à te r'avoir: il me fasche de te voir si longtemps comme cela, tu m'attristes grandement.
La Bourgeoise malade.
Helas! mon ami, je prends le meilleur courage que je puis, mais je sens tant de mal que je ne sçay de quel costé me tourner.
Le Mary.
Et bien, ma fille, ton clistère a t'il bien opéré?
La Bourgeoise malade.
Nany, tout m'est demeuré dans le corps; il ne m'a de rien servi qu'à m'affoiblir davantage; cela m'a esmeue de la plus terrible façon que je ne sçay plus où j'en suis; ne me parlez plus de prendre des clistères, si vous ne me voulez faire mourir.
Le Mary.
Mais, ma fille, encore faut-il se contraindre pour sortir vistement de là; car si tu ne voulois rien prendre, ce ne seroit pas le moien de te guerir. Le medecin a ordonné que tu serois saignée demain, et puis après tu prendras une petite potion.
La Bourgeoise malade.
Mon Dieu, vous me rendez si debile que vous n'y pourez plus quelle pièce coudre, et que vous ahannerez[207] bien à me tirer de là. Vous sçavez bien que je ne suis pas femme à prendre tant de drogues; j'ay le plus meschant cœur du monde: il n'est pas possible que je prenne rien. Si vous croiez ces medecins, ce ne sera jamais fait. Vous voulez faire une boutique d'apotiquaire de mon corps.
Le Medecin.
Bon jour, Madame. Et bien, comment vous trouvez vous, m'amie? O là là, prenez courage: avec l'aide de Dieu vous n'en aurez que le mal. Vous vous estonnez de vous mesme. Que je taste vostre poux. Je ne vous trouve pas la fiebvre si forte que vous aviez hyer. Là, ma fille, voilà monsieur qui vous vient saigner. A t'elle pris quelque chose?
Le Mary.
Monsieur, nous lui avons donné le jaune d'un œuf.
Le Medecin.
Ha! falloit bien, falloit bien.
Le Mary.
Ouy, mais il a fallu que tout soit revenu.
Le Medecin.
Ah! falloit pas, falloit pas.
La Bourgeoise malade.
Mais je ne sçay pour moy ce que vous pensez faire, car, pour moy, si vous me saignez, je demeureray entre vos mains: je suis desja assez debile.
Le Chirurgien.
Madame, on ne vous fera qu'ouvrir la veine; vous n'en serez pas debilitée davantage, et si cela diminuera beaucoup vostre fiebvre.
La Bourgeoise malade.
Ah! entendez à moy. Ah! je me meurs!
Le Medecin.
Un peu d'eau fresche, ce n'est rien.
Le Chirurgien.
Une goutte de vin.
La Bourgeoise malade.
Ah Jesu! vous me ferez mourir. Que je serois heureuse si j'estois morte!
Le Medecin.
La la, ce n'est rien qu'une petite debilité qui vous a prise. Il faudra tantost que vous lui faciez un bon bouillon avec toute sorte d'herbes; et surtout ne la laissez pas dormir.
Le Mary.
Perrette, faicts un bouillon à ma femme, mets-y toutes sortes de bonnes herbes et un morceau de beure frais; surtout ne le salle guière.
Perrette.
Madame, vous plaist-il prendre vostre bouillon?
Jesu, quel bouillon! Voilà qui est amer comme suye: j'aimerois autant prendre une medecine. Vous estes une pauvre sorte de fille de n'avoir pas l'habileté de faire un potage.
Perrette.
En da, Madame, j'y ai gousté: il est fort bon; c'est que vous estes degoustée; voilà du meilleur bouillon qu'on sçauroit jamais prendre.
La Malade.
M'amie, puisque tu le trouves bon, mange-le.
Perrette.
En da, je ne sçay donc quel bouillon il vous faudroit; quand ce seroit pour la bouche du roy, il ne sçauroit estre meilleur.
Rouline, deuxième voisine.
Hé bien, Perrette, comment se trouve ta dame? Nostre maistresse m'avoit envoyée pour en sçavoir des nouvelles.
Perrette.
Je ne sçay comment elle se trouve: elle me donne plus de mal que la gresle[208]. Je ne sçaurois rien faire à son gré: je lui avois tantost faict le meilleur bouillon qu'on eust sceu voir, et si elle n'y a daigné gouster. Il y a bien des affaires après elle; si son mary n'est tout le jour à luy licher le nez, on n'a ny beau fait ny beau dict avec elle. Elle se chatouille pour se faire rire. J'en voudrois estre aussi loing que j'en suis près.
Georgette, seconde voisine.
Et bien, Perrette, ta dame ne se veut pas bien tost guerir? Il y a moult longtemps qu'elle est malade; cela est bien ennuiant pour toy. Tu me sembles grandement changée.
Perrette.
Je n'ay garde de faillir que je ne sois bien changée, d'estre jour et nuit sur pied: j'ay plus de mal qu'un pauvre chien, et si encore on ne m'en sçait point gré.
Rouline.
Pardy, la nostre n'est point comme cela, Dieu mercy: c'est la femme la plus aisée à gouverner qui soit en Chartres. Mais en recompense, notre maistre est assez malaisé pour tous deux.
Georgette.
Vramment, tu aurois donc beau dire si tu estois en ma place; tu te plains de saine teste. J'ay affaire à la veufve et aux heritiers, moy; si la femme est bien mal-aisée, le maistre est encore pire.
Perrette.
J'aymerois bien mieux oüir crier une femme debout que de la voir geindre couchée, car tout de jour elle me viendra dire: Chauffez-moy un peu des linges; tantost: Tirez-moy un petit ce rideau; tantost: Faictes taire ces enfans si vous voulez; cela fait un si grand bruit que cela m'alourde. Enfin ce n'est jamais fait, car je n'ozerois jamais destraquer[209] de sa chambre: il faut que je sois là tousjours liée.
Rouline.
Jesu! si tu sçavois la vie que nostre maistre me fit l'autre jour, c'estoit bien autre chose. Je ne sçais ce qu'il avoit en la teste, je croy qu'il s'estoit levé le cul le premier; il sembloit qu'il me deust tout jetter à la teste; vramment je disois bien que je sortirois ce jour-là. Jamais je n'en endureray tant que j'en ay enduré: je gratterois plustot la terre avec les ongles que de me retenir en une telle maison.
Georgette.
Helas! qu'il est heureux qui se peut passer de servir! Helas! ma pauvre, j'aymerois mieux ne manger qu'une croute de pain et n'aller point en service; il y a tantost je ne sçay combien d'années que je sers, et si Dieu sçait ce que j'y ay amassé.
Perrette.
Ouy vramment, en amasser! Une personne qui va droit en besongne, ma foy, il n'en amasse point tant; quand il faut prendre de quoy s'entretenir sur cinq ou six escuz, le demeurant est bien jeune à la fin: car de dons il n'en faut point chercher ceans. C'est une maison bien chanceuse; ils ont regret au pain qu'on mange; ce sont les gens les plus mécaniques[210]: seulement mes qu'elle soit relevée, Dieu sçait la vie qu'elle fera, je ne seray pas bonne à donner aux chiens; j'auray bien fait de la despence. Elle me dira bien: Jesu! m'amie, vous mettez bien tout à sac, hardy qui rien n'y met; si vous estiez à vostre mesnage, je ne sçay si vous feriez comme cela; la, la, m'amie, quelque jour vous chommerez de ce que vous gaspillez. Et si Dieu sait comme nous nous traictons, je n'ay pas seulement le cœur de manger.
Rouline.
Jesu! qui eust cru que ces gens-là eussent esté comme cela! Je croyois pour moi que tu y feusses bien à ton aise.
Perrette.
Ma foy, on ne cognoist pas le monde pour le voir: tout ce qui reluit n'est pas or! Voilà que je prends bien de la peine après elle, et quand j'acquesteray quelque bonne maladie, ils ne me feront pas gouverner, ils ne mettront guières à me mettre dehors; encore si en ne faisant point de bien, ils ne faisoient point de mal par leurs criries.
Rouline.
Tu fais bien de la dissimulée. Je veux bien que ta maistresse te fasche, mais ton maistre t'appaise bien; je ne m'estonne pas si elle te crie, elle a mal à la teste.
Georgette.
Ma foy, le nostre n'arrestera pas les coups, il la fera bien plustost crier contre moy; s'il recognoist seulement qu'on ne fasse pas bien quelque chose à sa fantaisie, il yra tout reconter; c'est le plus maussade villain: je suis bien heureuse quand il n'est point à la maison, j'en demande plustost les talons que le devant.
Rouline.
Encore je patianterois, moy, si je n'avois qu'un maistre et une maistresse à gouverner; mais j'avons un si grand train d'enfans que je ne sçay auquel entendre: l'un me demandera du pain, l'autre me demandera à boire, l'autre me demandera à pisser, l'autre voudra aller jouer, et je ne sçaurois auquel obeïr. Je n'ay jamais eu d'enfans, et si j'en suis bien saoule.
Le Mary.
Perrette, n'est-ce point tantost assez caquetté? Voilà une pauvre femme qui se meurt, et, au lieu d'estre là auprès d'elle à y prendre garde, il y a une heure qu'elle est à cette porte à causer. Si je vas à toy, je te hasteray bien d'aller.
Perrette.
Tredame! cela luy a donc pris bien soudain? Je n'en viens que de partir tout à cette heure, elle m'a dit que je la laissy un peu reposer.
Le Mary.
Va-t'en vistement querir le medecin.
Qu'est-ce, Monsieur? Qu'y a-t'il de nouveau? Est-il empiré à madame vostre femme?
Le Mary.
Hélas! Monsieur, on n'y cognoist plus rien; c'est à ce coup que je n'ay plus de femme.
Le Medecin.
Je la trouve grandement changée, je croy que vous ne la garderez plus guières; il faut attendre la grace de Dieu. Si ce n'est la grande jeunesse qui la puisse r'amener, je n'y vois pas grande apparence qu'elle en puisse reschapper. Si vous avez quelques affaires, prenez-y garde, il est temps d'y penser.
Perrette au mari.
Hé Jesu! Monsieur, je pense que voilà madame qui tire à sa fin.
Le Mary à sa femme.
Ma fille, prends courage. Tu ne veux rien dire?
La Femme.
Helas! mon ami, je voy bien qu'il me faut mourir. Je vous recommande vos pauvres petits enfans; comme vous m'avez esté bon mary, soiez-leur bon père; encore que vous vous remariassiez, ne les oubliez pas pourtant.
Le Mary.
Que je me remarie? Ah! ma fille, ne me parle point de cela: je ne croy pas que jamais je peusse aimer autre femme que toy.
Mon cœur, que je te dise adieu. Baise-moy encore un coup pour la dernière fois; je te prie de ne m'oublier jamais.
Le Mary.
Hé bien, m'amie, hé bien, ma fille, mon pauvre cœur, tu ne me veux rien dire? Ne me connois-tu point? Ma fille, parle un petit à moi; hé, dis-moy encore une pauvre parole. Ah! mon Dieu, je croy qu'elle est passée! Ah! que je suis misérable! Ah! que j'ay perdu une bonne femme! Ah! que c'estoit une bonne mesnagère! Je ne trouverray jamais sa pareille: c'estoit la femme de la meilleure humeur. Ah! mes enfans, que vous avez perdu une bonne mère! Vous avez perdu la plus belle rose de vostre rosier, mes pauvres enfans!
Perrette.
Hé! Monsieur, qu'est-ce que vous pensez faire de vous affliger tant? Il vous faut conserver pour survenir à vos enfans: car s'il vous alloit ecasser du mal, ce seroit une terrible playe pour vos enfans.
Le Mary.
Mais quoy? ou iray-je! de quel costé me tourneray-je! Helas! j'ay perdu toute ma consolation! Combien ay-je de mal au cœur, quand je vois tant de pauvres petits enfans après moy! Hélas! que j'ay la queuë longue[211]! Je n'avois le soing de rien, et à cette heure, il faut que j'aye le soing de mon mesnage et de ma vacation.
Perrette.
Monsieur, encore faut-il se consoler avec Dieu. Vous avez perdu une bonne femme, et moy j'ai perdu une bonne maistresse. Hélas! je disois qu'elle estoit si grondeuse; mais pleust à Dieu qu'elle fust encore au monde, à la charge de la gouverner encore autant que j'ay fait: la pauvre femme! c'estoit le mal qui luy faisoit dire cela. Hé! Jesu! que j'ay perdu une bonne maistresse!
Le Mary.
Perrette, mon enfant, si tu as perdu une bonne maistresse, tu as trouvé en moy un bon maistre; pourveu que tu gouvernes bien mes enfans, je ne te delairay ny à la mort ni à la vie, ce sera au plus vivant des deux.
Perrette.
O Monsieur, je n'ay garde de vous quitter. Je vous gouverneray vous et vos enfans aussi fidellement que j'aye jamais faict; je ne feray pas pis que j'ay faict.
L'Amant.
Bon soir, Madame; comment vous portez-vous depuis que je n'ay eu l'honneur de vous voir?
La Maistresse.
Je me porte fort bien, Monsieur, pour vous rendre service.
L'Amant.
Pour moy, Madame, je n'ay peu me bien porter estant absent d'une personne si belle que vous estes.
La Maistresse.
Monsieur, cela vous plaist à dire.
L'Amant.
Madame, je ne dis rien qui ne soit, moy indigne d'en parler.
La Maistresse.
Monsieur, vos mespris vous servent de louanges[212].
Madame, j'ay esté bien fasché d'estre esloigné si longtemps de ces beaux yeux qui sont mes soleils; je vous jure que j'ay reçu mille desplaisirs de leur eclipse.
La Maistresse.
Monsieur, je n'ay pas tant merité envers vous.
L'Amant.
Madame, vous avez tant de merites qu'on ne sçauroit les nombrer; mon Dieu, que voila une belle bouche, que voila des cheveux qui sont beaux!
La Maistresse.
Monsieur, ne vous mocquez point de vostre servante.
L'Amant.
Madame, je n'aurois garde de m'adresser à vous pour me mocquer, mais je vous prie de croire que c'est l'amour que je vous porte qui me faict parler de la façon.
La Maistresse.
Monsieur, vous ne voudriez pas choisir un si bas subject, vous ne voudriez pas estendre vos drappeaux en si basse haye.
L'Amant.
Ah! Madame, voila comme on dict quand on se veult desfaire d'une personne; aussi ne suis-je pas digne que vous pensiez en moy; je n'ay pas assez de merite pour vous; il vous en faut bien un autre; peut-estre qu'il y en a desja quelqu'un qui occupe la place.
La Maistresse.
Pardonnez-moy, Monsieur, je vous asseure que je n'aime personne plus que l'autre; quant à de moy, je voy tout le monde esgalement.
L'Amant.
Ah Dieu! que celuy sera heureux qui possedera une si belle dame! Que je ferois estat de moy si j'avois ses bonnes graces.
La Maistresse.
O Monsieur, je sçay bien que vous sçavez bien vostre monde; vous n'allez point chercher à vos talons ce que vous voulez dire.
L'Amant.
Madame, pardonnez-moy, je n'ay point tant de discours; mais c'est que vous estes si belle qu'on ne sçauroit s'empescher de vous aymer. Mon Dieu, que voila un bras qui est blanc et potelé!
La Maistresse.
Monsieur, vous vous mocquez aussi bien d'assiz comme debout; il n'y a nullement de beauté en moy.
L'Amant.
Madame, c'est vostre humilité qui vous faict parler ainsi; il vault mieux que ce soit vous qui le die qu'un autre.
Monsieur, il faudroit avoir leu les livres de bien dire pour vous respondre[213]. Je ne suis pas personne qui entende si bien le discours; c'est une chose ou je ne m'estudie guieres.
L'Amant.
O Madame, vous n'estes pas en ceste resputation-là: vous avez le bruict d'estre la mieux disante de Chartres, et d'estre bien venue en toutes sortes d'honnestes compagnies, où on vous affectionne grandement.
La Maistresse.
O Monsieur, ne m'attribuez point tant de louanges, car elles ne me sont point deuës pour tout.
L'Amant.
Madame, je ne vous en sçaurois tant attribuer qu'il vous en est deu; vous n'avez que toutes belles perfections dont vous charmez tout le monde, car je croy que toutes les sept beautés sont en vous. Mon Dieu, que voila un beau visage! Il m'est a voir que je serois assez content si vous me vouliez favoriser seulement d'un baiser.
Monsieur, vous m'en excuserez, s'il vous plaist: je ne suis point fille qui baise personne.
L'Amant.
Jesu! Madame, me refuserez-vous pour si peu de chose? Si vous ne me le voulez donner d'amitié, je le prendrai de force, encore que ce me seroit plus de contentement d'une façon que de l'autre.
La Maistresse.
Monsieur, arrestez-vous si vous voulez, je ne prends point de plaisir à tout cela.
L'Amant.
Ah! Madame, voulez-vous me desobliger de la façon! Serez-vous tousjours farouche de la sorte?
La Maistresse.
Je ne suis farouche que de bonne sorte; si on vous donne un pied d'abandon, vous en prenez deux; on n'a que faire de se rendre familier avec vous, vous prenez assez de liberté.
L'Amant.
Madame, je vous demande pardon, si je vous presse de me permettre un baiser, mais c'est la grande amour que je vous porte qui m'incite à cet effet. Madame, je vous prie de me l'accorder.
La Maistresse.
Monsieur, vous estes grandement importun; arrestez-vous si vous voulez, je n'aime pas le bruit si je ne le fais; on en a bien veu d'autres que vous.
Quoy, Madame, on n'ozeroit donc vous approcher? Au moins que je touche à ce beau sein là.
La Maistresse.
C'est un autre fait, Monsieur. Nous ne sommes pas de ces gens là, qui se laissent ainsi manier: c'est à faire à d'autres. Je croy que ce n'est que pour m'esprouver ce que vous en faictes; je ne croy pas que vous ayez rien recogneu en moy qui vous porte à cela.
L'Amant.
Madame, ce que j'en ay fait ce n'estoit pas pour vous offencer; vous vous faschez pour un bien maigre subjet: j'ayme bien mieux m'en aller que de vous estre davantage importun. Je voy bien que vous n'estes pas aujourd'huy en vostre belle humeur, je m'en vais vous donner le bon soir: peut-estre que vous ne serez pas demain si fascheuse. Tout cela n'empeschera point que je ne demeure vostre serviteur. Mais, Madame, je vous prie que je ne m'en aille point disgracié de vostre personne.
La Maistresse.
Monsieur, il n'y a point de disgrace à tout cela; mais c'est que vous estes si pressant, et si mouveux[214], qu'on ne sçauroit estre un quart d'heure en repos avec vous.
Madame, si je sçavois vous avoir esté importun, je m'estimerois le plus malheureux du monde.
La Maistresse.
Et la, la, mon Dieu, vous n'estes pas si fasché que vous en faites le semblant; on vous cognoist bien; vous en yrez dire tantost autant à une autre: c'est pour donner carrière à vostre esprit.
L'Amant.
Madame, croyriez-vous que je feusse de ces gens là qui sont si changeants? Je vous asseure que vous estes le seul subjet pour qui j'aye de l'affection, et vous jure que si vous avez mon service pour agreable, je n'en auray jamais d'autres que vous.
La Maistresse.
O Monsieur, tous les jeunes hommes disent ainsi. Si je n'avois oüy dire beaucoup de tels diseurs et autres, vous pourriez m'en faire accroire; mais je ne suis pas de si legère creance.
L'Amant.
Madame, en quoy desirez-vous que je vous tesmoigne l'amour que je vous porte? Vous n'avez qu'à me commander, je vous obeïrai en tout.
La Maistresse.
Monsieur, je ne voudrois pas faire de mon maistre mon serviteur; je voy bien que vous estes grandement obligeant.
Hélas! Madame, je ne me mets qu'en mon devoir.
La Maistresse.
Monsieur, vostre devoir ne vous y oblige point, c'est que vous estes ainsi bien appris.
L'Amant.
Madame, ce n'est point civilité, mais affection: je m'asseure que maisque[215] vous l'ayez recongneuë, vous l'aurez agreable; vous ne trouverrez jamais personne qui vous serve avec plus de bonne volonté et de discretion.
La Maistresse.
Ouy vramment, Monsieur, discretion, je le penserois bien. Cela est bon pour un temps; mais quand on a eu d'une fille ce qu'on en desiroit, on ne s'en soucie plus: quand vous serez hors d'ici, vous en rirez.
L'Amant.
Madame, je vous prie de n'avoir point cette pensée-là de moy; j'aimerois mieux estre mort mille fois, que d'avoir songé à parler de la moindre faveur que j'aurois receuë de vous.
La Maistresse.
Monsieur, vous me faites maintenant de belles promesses, mais j'ay grand peur qu'elles ne tiennent pas; si vous me trompez en la moindre chose, jamais je ne me fieray en vous.
L'Amant.
Madame, je ne vous puis dire autre chose, sinon que vous me cognoistrez fidelle en tout et par tout.
La Maistresse.
Monsieur, je le verray bien. Mais, mon Dieu, je croy que voila dix heures qui viennent de sonner; il est temps de se retirer, il ne faut pas que ma mère vous trouve icy.
L'Amant.
Pardonnez-moy, Madame, il n'est pas si tard. Quoy! faut-il que je me separe si tost d'avec vous? Je vous conjure de me tenir tousjours pour très affectionné serviteur, et que je tiendray tousjours très secret notre amour. Pour le confirmer, Madame, permettez-moy un baiser sur cette belle bouche.
La Maistresse.
Hé! mon Dieu, vous me gastez tout mon colet.
L'Amant.
Quoy, m'en irois-je sans toucher ce beau sein? Il n'y a pas moïen, il faut que je le baise.
La Maistresse.
Hé! Jesu! vous me foupissez toute[216]! Que dira-t'on de me voir ainsi?
A Dieu, mon cœur. Faut-il que je me sépare si tost! Je ne sçaurois vivre absent de toy.
La Maistresse.
Bon soir, Monsieur; vous pourrez venir tous les soirs icy; nous pourrons y estre librement une heure ou deux sans que personne nous puisse voir; mais sur tout je vous recommande d'estre secret.
L'Amant.
Mon cœur, tu n'auras jamais sujet de te plaindre de moi. A Dieu jusqu'à demain.
DIALOGUE IX.
Le Bourgeois qui traite ses amis.
Les deux Conviés.
Le Bourgeois.
Messieurs, je vous donne le bon jour; vous soyez les très-bien venus en nostre logis, vous me faites beaucoup d'honneur.
Le premier Convié.
Monsieur, c'est moi qui le reçois.
Messieurs, vous plaist-il pas passer?
Le second Convié.
O Monsieur, je n'ay garde de faire cette faute-là.
Le Bourgeois.
Messieurs, je vous en prie, sans ceremonie.
Le premier Convié.
Monsieur, je ne le feray pas, je ne passeray jamais devant vous.
Le Bourgeois.
Messieurs, à quoy est bon cela? Nous fussions desjà à la table. Entrez, je vous prie.
Le second Convié.
Monsieur, nous ne le ferons pas: nous serions plustost là tout aujourd'huy[217].
Messieurs, ce sera donc pour vous obéïr: j'aime mieux faire l'incivil que l'importun[218]. Là, Messieurs, ne laissons point froidir les viandes, elles n'en seroient pas meilleures. Messieurs, lavons, s'il vous plaist. Là, Monsieur, mestez-vous là.
Le premier Convié.
Monsieur, quand vous aurez pris vostre place.
Le Bourgeois.
Non, Messieurs, je n'ay garde. Je vous supplie, ne perdons point de temps. Messieurs, vous estes venus pour faire penitence.
Le second Convié.
La penitence est bien douce à faire, Monsieur.
Messieurs, excusez si je vous traite si mal; je ne sçay en quelle ville nous sommes, je n'y ay jamais sçeu rien faire trouver.
Le premier Convié.
Jesu! Monsieur, hé! que pourriez-vous desirer davantage? voilà trop de viande de moictié.
Le second Convié.
Vous nous voulez rassasier tout d'un coup: quand je voy tant de viande, je ne sçaurois manger. Sans mentir, Monsieur, voilà trop de mets. O maisque vous veniez chez nous, vous ne serez pas si bien traité; pourveu qu'il y ait une pièce ou deux plus que l'ordinaire, c'est assez: on mange jusques aux os avec appetit.
Le Bourgeois.
Pardonnez-moy, il n'y a rien de superflu; mais c'est qu'on est bien aise qu'une table soit couverte. Messieurs, vous ne mangez point.
Le premier Convié.
Hélas! Monsieur, il n'y a que moy.
Le Bourgeois.
Messieurs, je m'en vais boire à vostre santé; vous soyez les très bien venus.
Mon fils, donne-moy du vin. Monsieur, je m'en vais vous faire raison.
Le Bourgeois.
Ah! Monsieur, n'y mettez point d'eau, le vin est petit.
Le second Convié.
Monsieur, voilà de fort bon vin.
Le Bourgeois.
C'est du vin de ma cueillette, à votre service. Messieurs, si vous le trouvez bon, ne l'espargnez pas.
Le premier Convié.
Il n'y a point de plaisir d'avoir des vignes, c'est un pauvre heritage, elles ne payent pas leurs façons. Je trouve que c'est un plus grand mesnage d'achepter le vin: il n'apartient qu'aux vignerons d'avoir des vignes.
Le Bourgeois.
Pour moy, j'ayme mieux avoir des vignes: on a le plaisir de voir faire son vin, on est asseuré qu'il est pur et net, on sçait ce qu'on boit; ou ces vignerons font mille meschancetez à leur vin quand on l'achette.
Le second Convié.
J'en achetay l'autre jour qui estoit le plus pauvre vin du monde; je croy qu'il y avoit plus de moictié d'eau, et cependant il ne laissoit pas de me couster bien cher.
Le Bourgeois.
O! il n'y a rien tel que de voir faire son vin; le mien n'est pas des plus excellents, mais il est bon pour un ordinaire.
Le premier Convié.
Comment, il n'est pas des plus excellents! Hé Dieu, je le trouve fort bon.
Le Bourgeois.
O! beuvons-en donc, puisque vous le trouvés bon, et ne le faictes point pour l'espargner.
Le premier Convié.
Comment, Monsieur, encore un service? Hé, que pensez-vous faire? Je pense que vous vous mocquez. Vous ne nous traitez pas en amis, vous n'avez pas envie que nous y revenions.
Le Bourgeois.
Monsieur, ce ne sont que deux ou trois pièces que l'on m'a données; ce lapin et ce levrault sont pris au ah ah, ils ne nous coustent rien.
Le second Convié.
Voilà un lapin qui est de bonne garanne, je ne mangeay de ma vie d'un meilleur morceau.
Le Bourgeois.
Courage, mangeons-en donc, resjoüissons-nous; qui chapon mange, chapon luy vient: quand nous aurons dépesché ce lapin, nous en aurons d'autres. Allons, je m'en vais boire à vostre santé, faites comme moy.
Le premier Convié.
Je m'en vais vous faire raison, et le porte à Monsieur; il est trop brave homme pour manquer de repartie.
Le second Convié.
Pour faire raison à Monsieur, à la santé de Monsieur nostre hoste, je le porte aux Anges.
Le Bourgeois.
Garçon, oste-nous tout: il m'est advis que Messieurs ne mangent plus.
Le premier Convié.
Ma foy, c'est trop mangé; je n'en suis pas mieux quand j'ay fait de telles desbauches.
Le second Convié.
Pour moy, je n'en puis plus, tant j'ay donné furieusement sur ce levrault.
Le Bourgeois.
Messieurs, priez Dieu pour les mal traitez. Ce ne sont pas les grands banquets qui font les grands amis; ce peu que je vous ay donné, ça esté de bon cœur; le bon visage vaut mieux que tous les festins du monde.