Catalogue des Princes, Seigneurs, Gentilshommes et autres qui accompaignent le Roy de Pologne.

A Lyon, par Benoist Rigaud, 1574.

Avec permission.

In-8[81].


Benoist Rigaud[82] aux Lecteurs.

M'estant de tout temps voué au service du public, je desire ne laisser chose en arrière qui puisse proffiter ou delecter; pourtant, ayant recouvert le present catalogue des Princes, seigneurs et autres conduisans le roy de Polongne en son royaume, je le vous ay bien voulu communiquer, lecteurs debonnaires. Je suis tout asseuré que le depart de ce magnanime prince de la très noble et très illustre maison de France causera un regret indicible à tout vray François; mais, considerant que Sa Majesté s'achemine à un ample et florissant Royaume, duquel la coronne luy est apprestée, au grand contentement et resjouissance de tous ses fidèles sujects en iceluy, vous ne devez de vostre part luy envier son heur, ains en souvenance de ses rares vertus, bonté naturelle, et de ses plus que heroïques deportemens en ses tendres ans[83], au service de noste Roy très chrestien, son frère, et de la patrie[84], prier Nostre Seigneur pour sa prosperité. A Dieu.

Premierement.

La maison de Sa Majesté, assavoir: maistres d'hostel, escuyers, gentilshommes servans, vallets de chambre et autres officiers, c chevaux.
Monsieur de Villequier, grand maistre et grand chambellan[85], 24
Monsieur de Chomberc, grand mareschal de la court[86], 14
Monsieur de Villequier l'aisné, premier gentilhomme de la chambre[87], 9
Monsieur le viconte de la Guierche, maistre de la garderobe[88], 9
Monsieur de Larchant, capitaine de la garde[89], 8
Monsieur Miron, premier médecin[90], 4

Chancellerie du dit Seigneur.

Monsieur de Pibrac[91], conseiller au conseil privé du Roy, 9
Monsieur Sarred, secretaire d'Estat, 9
Monsieur de l'Isle[92], 8
Monsieur de Beaulieu, sieur de Ruzé, secretaire ordinaire[93], 9
Monsieur le tresorier general, 9
Monsieur des Portes, secretaire[94], 3

Princes.

Monsieur de Nevers[95], 35
Monsieur le marquis du Mayne[96], 30
Monsieur le marquis Dalbeuf[97], 25
Monsieur le grand prieur[98]. 25

Ambassadeurs.

Monsieur de Bellievre[99], 15
Messieurs les Ambassadeurs de Pologne, qui sont neuf, et la garde à cheval. 66

Seigneurs, chambellans et gentilshommes de la chambre.

Monsieur de la Roche-Pousay, conseiller du Roy en son conseil privé[100], 8
Monsieur de la Guiche, gouverneur du Bourbonnois[101], 8
Monsieur de Seissac[102], 6
Monsieur de Bessigny, 6
Monsieur de la Roche Guyon[103], 6
Monsieur du Gas[104], 6
Monsieur de Belle-Ville[105], 6
Monsieur de Lessum[106], 6
Monsieur de Couldray, 6
Le colonel Otho Planto[107], 6
Monsieur de Ruffé de Bourgoigne[108], 6
Monsieur de Clermont d'Antragues[109], 6
Le sieur de Castelnau[110], 6
Le sieur de Combault[111], 6
Le sieur de Ruffy[112], 6
Monsieur le conte Coccomaz[113], 6
Monsieur de Beauvais Nanzi[114], 6
Monsieur de la Nocle[115], 6
Monsieur de Crillon[116], 6
Monsieur de Rouvray[117], 6
Monsieur d'Antragues le jeune[118], 6
Monsieur de Cheverand la Roche[119], 6
Monsieur de Beaufort[120], 6
Monsieur de Chasteau-Vieux[121], 6
Monsieur de Ranty[122], 6
Monsieur de Lyancourt[123], 6
Monsieur Dampierre[124], 6
Monsieur de Champvallon[125], 6
Monsieur de Ganaches[126], 6
Monsieur de Quellus[127], 6
Monsieur l'abbé Gadayne[128], 6
Monsieur de Sainct-Luc[129], 6
Monsieur de Rochefort le jeune[130], 6
Le sieur d'Inteville[131], 6
Le sieur de Camille[132], 6
Le sieur d'Aurigny. 6

Secretaires et interprètes.

Note que monsieur de la Mauvissière vient jusques à Mayance[133].

Rolle du nombre d'hommes qui sont à la première troupe, conduite par monsieur le mareschal de Retz.

Premièrement.

Fin.

Lettre circulaire à tous les seigneurs de la cour pour leur donner advis de la mort du grand Macaty, singe de S. A. S. M. le C. D. C., et pour les inviter à sa pompe funèbre[152].


De par Dragon[153], fidèle amy
Et compère de Macaty,
A la respectable jeunesse
Quy brille en ce beau sejour
Et d'un auguste roy compose la cour,
Salut! mais salut de tristesse.

Comme tout finit icy bas
Qu'il est un moment fixe où tout ce quy respire
Doit grossir de Pluton le sombre et vaste empire,
Quadrupèdes, humains, bergers et potentats;
Qu'à ce fatal arrest toute espèce asservie
Subit la même loy du sort,
Et qu'en tout ce qui nait le germe de la vie
Devient un principe de mort,
Macaty, né sujet à ceste loy sevère,
Vient de payer au Styx le tribut necessaire.
Macaty, singe en son vivant,
Mais singe d'illustre memoire,
Singe dont à jamais doit vivre ici la gloire,
Singe courtois, singe amusant,
Delices d'une cour fleurie,
Singe fleur de singerie,
Singe subtil, singe badin,
Faute de dents singe benin;
Singe enfin qui de son espèce
Avoit, sans les deffauts, toute la gentillesse,
Ce même Macaty n'est plus!
Mais du pauvre animal sur la funeste rive
L'ombre encore errante et plaintive,
Desdegnant des pleurs superflus,
Exige seulement qu'on se haste de rendre
Les derniers devoirs à sa cendre.

Et demain, par ordre du roy,
Pour soulager le mort, pour consoler ses mânes,
On doit celebrer son convoy,
D'où seront exclus tous profanes.
Vous seuls, habitans de la cour,
Dument instruits par ces presentes,
En habit noir, mantes traînantes,
Venez par votre hommage honorer ce grand jour.
Surtout qu'une honneste contenance,
Interprète de vos douleurs,
A travers un morne silence
Exprime aux yeux de tous ce que sentent vos cœurs.
Car, pour qu'aucun n'allègue excuse d'ignorance,
Nous, Dragon, nous faisons extrême deffence
A tout courtisan invité
De venir en ces lieux, par un ris sacrilége,
Profaner du convoy la noble gravité,
Insulter au deffunt et troubler son cortége.


Épitaphe.

Macaty, ce pauvre animal,
Victime du ciseau fatal,
Est mort à la fleur de son âge;
Macaty, qui si joliment
Avoit fait, je ne sçay comment,
Un grand prince à son badinage,
Macaty n'est plus! Quel dommage!


Autre.

J'ai vécu, ma course est finie;
Mais, tombant sous ses coups, je triomphe du sort,
Et me console de ma mort
Par l'honneur dont elle est suivie.

Ce nouveau monument, qui s'élève à vos yeux
Par les soins de Louis, consacre ma mémoire;
Les plus fameux héros que célèbre l'histoire
Trouveroient mon sort digne d'eux.


Autre.

Singe sans fourbe et sans malice,
Singe de cour sans artifice,
D'un prince que j'aimois favori sans hauteur,
Son domestique sans bassesse
Et son complaisant sans fadeur,
Je sçus par mes talens mériter sa tendresse.
Homme, de qui le lot fut, dit-on, la raison,
Souffre que je te parle en maistre:
Mon portraict, utile leçon,
T'apprend ce que tu devrois être.

De l'imprimerie de Jean Batiste Coignard,
Imprimeur ordinaire du Roy.

1723.
Avec permission.

Le vray discours sur la route[154] et admirable desconfiture des Reistres[155], advenue par la vertu et prouësse de Monseigneur le Duc de Guyse, sous l'authorité du Roy, à Angerville, le vendredy xxvij de novembre 1587; avec le nombre des morts, des blessez et prisonniers.

A Paris, par Pierre Chevillot, au Palais, en l'allée de la Chapelle Saint-Michel.

M.D.LXXXVII


Encores que nous soyons en possession sur tous les autres peuples de la terre de ce beau et excellent tiltre de tres chrestien peuple françois, si est-ce que nous sommes si prompts à nous deffier de la grace et misericorde de nostre Dieu, que, lors que les affaires ne nous viennent à poinct nommé et selon que nous les avons pourpensées, nous nous laissons très-lachement couler en une desasseurance de la bonté divine: il ne fault pour preuve de mon dire que les occurences du present. Noz deportemens portent tesmoignage contre nous-mesmes. La saison nous a esté très-apre, la disette grande, la famine universelle. Nous nous laissons presque emporter au long et au loing.

Mais lorsque le desespoir est prest de nous gaigner, la largesse celeste nous retient: la main de Dieu ouvre ses benedictions et thresors d'abondance: il nous remplit de tant de biens, que nous nous trouvons grandement empeschez à les resserrer. Pour cela, nostre legereté ne peult estre asseurce avec solidité en la puissance celeste; nous faisons de mesmes que ceux lesquels, eschappez d'une très perilleuse tourmente, lorsqu'ils se trouvent à bord, ne se ressouviennent du danger auquel ils ont esté; avons-nous des biens à planté[156], il nous semble que nous ne sommes plus ceux lesquels estions battus de la famine, de la souffrette et nécessite.

Et pour ce, afin de nous resveiller, Dieu a permis que l'aquilon a chassé en nostre France une formillières de hannetons, deliberez non point de brotter seulement le tendron de noz arbres, mais de s'emparer de l'estat, nous bannir de nostre propre terre, nous en chasser. Ce coup de fouet a fait gemir les plus advisez souz la juste prudence de nostre Dieu, recognoissans que sa Majesté estoit grandement indignée contre le peuple françois, en ce qu'à peine avoit-il le pied tiré hors de Scylle, qu'il choquoit Charybde; la famine n'estoit presque appaisée, que la guerre venoit moissonner le rapport de l'année, et qui pis est menaçoit l'estat françois de submersion, et nostre saincte Eglise catholique, apostolique et romaine d'esbranlement.

Tant de soupirs, tant de regrets, tant de gemissements, enfin ils ont tasché à semondre la clemence divine à prendre pitié et commiseration des desolations de nostre France, et des restes de son Eglise sacrée, par vœux, par penitences et par autres œuvres devotieuses. Les autres ont pensé qu'il failoit opposer la force à la force, et monstrer à ceste racaille estrangere quelle estoit la vertu des François; ils y ont porté ce qui s'est peu, la générosité, la magnanimité, l'adresse, leurs moyens, y ont exposé leur propre vie. Les autres, faillis de cœur et tournans le dos à la masle dignité du nom françois et de la magnanimité chrestienne, ont voulu que l'on traictast avec l'estranger[157].

Aucuns d'eux mesmes ont esté tellement pippez, que, se deffians d'eux-mesmes et de l'assistance celeste, ils se sont rangez avec eux, et de vrais et naturels François qu'ils estoient, ils se sont lachement bandez contre la propre France. Qu'ils prennent tel masque qu'ils vouldront, ils ne se sçauroient sauver que l'on ne les repute pour estre tombez en deffiance de la bonté de Dieu.

Voire mais, ne taxons point. Bien peu d'entre nous se trouveront qui, par l'apparence humaine, ne fit jugement que se rendre du costé des reistres c'estoit suyvre le party le plus fort, une armée estrangère de trente à quarante mil hommes, despouillée de toute humanité, ne respirant que le ravagement de cest estat, secondée des intelligences que le party huguenot et de noz chrestiens à simple semelle avoit pratiqué en France, estoit bien pour affoiblir les forces de la France, et renforcer l'ennemi de nostre France.

Ne faisons point des vaillans et des trop asseurez; nous nous trompons nous mesmes si nous nous voulons coucher pour avoir esté sans peur. Ceste grande et efformidable force nous effrayoit seulement dès qu'elle estoit delà le Rhin. Elle le passe, elle donne jusques au cœur de la France. On fait mine de luy faire teste, elle gaigne pays. Desja se promettoit la conqueste de ce très florissant royaume françois; desja ces brodes[158] se partageoient entre eux nos despouilles, dissipoient cest estat françois, y batissoient leurs tudesques colonies, et pour combler la France d'infelicité, luy vouloient ravir ce beau lys de très-chrestienté, pour y planter la cigüe d'atheisme, d'huguenotisme, d'impiétée et heresie. He! pauvre peuple françois, où estois-tu? Tu ne perdrois point seulement la franchise françoise, mais aussi ta foy chrestienne.

Tu allois souffrir la tyrannie de l'estranger. Lorsque tu es aux abbois de perdre cœur, et que l'Alemand bransle son estendard au milieu de tes terres, voicy le Dieu du ciel qui te veult apprendre qu'il ne t'a jamais perdu de veue, qu'il t'a gardé, qu'il a eu pitié de toy; il nous a mis à l'esperance, non point pour nous perdre, ains pour ce que noz pechez ont attiré sur nous sa juste indignation. Le reistre nous a la pistole sur le gosier; il ravage notre France; elle est tellement bigarrée, que tant de milliers de François qui l'habitent, à peine s'est trouvée une poignée de François qui ait voulu combattre ceste volée de voleurs estrangers.

Le roy a eu des forces; quelque partie de sa noblesse l'a assisté, mais cela estoit-ce pour opposer à ces Tudesques? Ce grand et valeureux prince monseigneur le duc de Guyse avoit quelques troupes, mais qui n'esgalloient de beaucoup près en nombre celles des estrangers; toutes fois, comme jamais la vertu ne se fait bien paroistre que lors qu'il y a apparence qu'elle ne peut subsister, aussi ce non moins prudent que martial prince, voyant un tel monceau d'estrangers, delibère, à quelque pris que ce fut, restaurer la reputation et la vertu françoise et d'exterminer les espouvantaux d'ames tièdes et non françoises, leur passer sur le ventre, en engraisser et fumer les champs françois, et qu'ils publioient que c'estoit à luy qu'ils en vouloient, leur faire ressentir que sa generosité estoit trop heroique pour souffrir le choc de ces ames venales; alors, avoir veu quels ont esté ses exploits en la deffaicte qu'il fit à Villemory pres Montargis[159], comme il fit perdre la vie aux ennemis qui estoient en nombre de quinze à seize cens, lesquels demeurèrent morts sur la place, sans compter les blessez et les prisonniers, et bien quatre cens chariots qu'ils pillèrent et furent brusler une grande partie, outre seize cens chevaux de butin.

La deffaicte d'Auneau[160] est singulièrement remarquable, pour y avoir esté faicte une execution merveilleuse de ces miserable reistres, sept de leurs cornettes deffaictes, trois cens de leurs chariots bruslez, deux mil cinq cens d'entre eux morts, sans compter les blessés et prisonniers, qui estoient en nombre de trois cens hommes, et soixante qui gaignerent le hault par l'une des portes du village d'Auneau, et emporterent deux cornettes avec eux; oultre ce ils ont deux mille chevaux de butin, sans ceux qui furent bruslez. Exploicts que je celèbre volontiers, comme je me resjouis de ce qu'il plaist à Dieu de benir les sainctes et vertueuses entreprinces de ce magnanime prince, non point pour nous faire chanter (comme l'on dit) le triomphe avant la victoire.

Ceste descharge n'escruoit pas beaucoup l'armée ennemie; il sembloit qu'ils se roidissent d'avantage contre leur desconvenue.

Cependant monseigneur de Guyse se retire à Dourdan, et envoyé à Estempes prier et louer Dieu par les Eglises de la grace qu'il luy avoit faict d'avoir eu un si grand heur à la desconfiture de ces reistres, ce qui fut faict mardy au matin par une grande messe chantée avec le Te Deum laudamus[161]. A peine fut parachevée l'action de grace, que nouvelles vindrent que les reistres, esperdus au possible de l'eschec que mon dit seigneur venoit de leur livrer, s'acheminoient droict à Angerville[162] pour prendre deliberation de ce qu'ils devoient faire; et là faisoient estat d'y sejourner le mercredy vingt cinquiesme de novembre lendemain de la deffaicte d'Aulneau; mais ils entendirent que mon dit seigneur de Guyse avoit volonté de les aller combattre, mesmes esventerent qu'il estoit party d'Estempes avec ses forces.

Ce qui leur donna un extreme allarme, s'attendans bien de n'avoir meilleur marché que leurs compagnons d'Auneau.

Si jamais vous avez veu des personnes complices d'un vol, et qui, voyans ceux qui leur ont assisté au vol monté sur l'eschelle du gibet, prest à estre jetté du haut en bas, et que d'eux on s'informe de ceux qui ont assisté au vol qui leur ont tenu escorte, vous pourrez vous représenter ces reistres; ils avoient veu quel traictement mon dit seigneur de Guyse avoit faict à leurs compagnons, tant à Villemory qu'à Aulneau; qu'il n'en laissoit eschapper pas un qu'il ne luy fist rendre gorge et poser le butin qu'il avoit fait en France; ils trembloient en eux mesmes, et estoient aussi peu asseuré qu'est le pauvre criminel, lequel ayant receu la condamnation de mort, a en queue l'executeur de la haulte justice, qui le tient attaché du licol par le col. Que font ils? De se sauver, ils ne peuvent. Ils sont prevostables non domiciliez, et pourtant prevoyent bien qu'ils ne peuvent decliner ny reculer en arière, moins pallier la verité, ont recours à la misericorde de la justice; les autres, comme ils se sentent horriblement miserables pour leurs forfaicts, desesperans que la justice puisse aucunement leur faire grace et misericorde, brisent et rompent les prisons.

De mesme, peuple françois, il en est pris aux ennemis de la France. Les Suisses, recognoissans qu'ils avoient offensé griefvement contre la majesté du roy, ont tasché de le rappaiser; il n'ont cessé à le poursuyvre de leur vouloir donner un pardon et passeport à ce qu'ils eussent moyen d'eux retourner en leur pays, protestants de ne porter jamais les armes en France contre sa dicte Majesté, ny contre l'Eglise catholique, apostolique et romaine, benefice duquel, jaçoit qu'ils s'en soient renduz indignes par leur grande forfaiture, si croi-je qu'ils jouyront, ayans affaire à un prince lequel, instruit par le Sauveur de tous les humains, ne desire point la mort du pecheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive; ils ont requis mercy à ce grand et invincible Henry, lequel se repute à une victoire très signalée de ce qu'il se rend vainqueur de soy mesme, quittant à ces miserables l'offense, laquelle il avoit moyen de vanger.

Et quant aux reistres et autres François bigarez, qui ont conjuré avec l'estranger contre la France, ils s'en sont enfuis; ils n'ont osé comparoir devant le soleil de justice, devant la majesté du roy très chrestien, leur propre conscience leur donnant affre[163]: ils ne se sont osé asseurer; ils ont fremy de peur. Eux mesmes se sont mis en vau de route pour eviter la justice du prevost; ils ont levé le siege, ils ont brisé les prisons, ils ont bruslé leurs chariots et bagaiges, enterré leur artillerie, pour monstrer qu'ils avoient du courage et de la force par les talons.

Mais, je vous prie, considerons un peu à part nous, peuple françois, qui nous a mis la victoire en main? Qui a humilié ces Suisses? Qui a estouppé et bridé ces pistoliers? Ce ne sont point les forces françoises: l'estranger nous surmontoit. Ce n'est point le bras humain: le prince du monde avoit desployé sa puissance contre l'estat très chrestien, esperant de donner soudainement le coup de ruine à l'epouse de Jesus-Christ. C'est donc Dieu qui a rendu noz ennemis esperdus. Noz forces ont esté les bouteilles de Gedeon. En un mot, peuple françois, si tes ennemis ont vuidé la France, si la France jouit de sa franchise, n'impute point ce bien à la prudence humaine: elle ny voyoit goutte; moins à noz forces: elles estoient trop foibles; ains à la toute puissante grace de Dieu, lequel a voulu encores pour ce coup te garentir des pattes du loup et de la griffe du lyon. N'espère qu'en luy; ne l'appuie sur ce qui est de l'extérieur. Dieu fait ses miracles et œuvres prodigieuses lors que toutes choses sont reduites au desespoir. De ma part je presage, mes vœux tendent là, que Dieu veult retirer son courroux de nostre France, moyennant que par recognoissance de noz faultes et repentance de noz pechez nous nous rendons capables de sa digne faveur.

Desja, peuple chrestien, françois, parisien, je vois que tu te veux estranger au nombre des ingrats et mescognoissants, attendu que si tost que ceste heureuse nouvelle de la route de noz ennemis nous a esté annoncée, il n'y a eu celuy d'entre nous qui ne se soit bandé pour en remercier humblement la majesté divine; et pour plus particulièrement tesmoigner l'obligation que tous unanimement nous avons recogneue avoir reçue par ceste signalée desconfiture, nous nous sommes tous assemblez pour presanter à la divine majesté l'hymne Te Deum laudamus, messieurs de la cour et autres corps de la ville y assistans avec une grande et solennelle ceremonie.

Dieu par sa saincte grace vueille que ce soit avec fruit et utilité, et face prosperer à toujours les heureux et sages desseins de nostre Roy, l'assiste de bon conseil chrestien et prudent, à ce que ce royaume françois puisse fleurir à son honneur et gloire, et à l'edification de sa sainte Eglise.

Courage donc, peuple françois! Tu vois le Dieu des armées de ton costé, qui empoigne la querelle, qui tracasse les ennemis, qui donne du courage et de la force au vrais chrestiens et François pour chasser l'estranger; que l'heur est inopinement de ton costé, que tu jouis de la victoire, que noz ennemis ont reçeu la perte, le dommaige et le joug; que le champ de la battaille nous est demeuré. Il te faut en louer et benir la majesté divine, et la supplier que tousjours il luy plaise de continuer sa favorable assistance, tendre les mains à sa bonté.

Fin.

La Promenade du Cours[164] à Paris.

M.DC.XXX


Ces carosses dont la rencontre
Contente si fort nos esprits,
Tous ces beaux objects que Paris
Meine au Cours pour en faire montre,
Tirsis, est-ce pas un plaisir
Qui merite que ton plaisir
Luy donne une heure en la journée?
Comme l'hyver meine au printemps,
Le travail de la matinée
Nous convie à ce passe-temps.

Le Cours n'est pas chose nouvelle,
Puisque tout court en l'univers
Et que ses mouvemens divers
En rendent la face plus belle.
Ne voyons nous pas mesme un cours
Au ciel, aux planettes, aux jours?
Les eaux courent dessus la terre,
Les vents courent parmy les airs;
Voit-on pas rouler le tonnerre
Après le signal des esclairs?

Entrons dans ce palais de Flore[165]
Où son soin entretient des fleurs
Avec de plus vives couleurs
Que les lumières de l'aurore:
On diroit, à voir l'ornement
De ce pompeux ameublement,
Que la terre toute orgueilleuse
Veuille combattre avec les cieux,
En cette saison amoureuse,
A qui se parera le mieux.

Ce champ de tulipes diverses
Retire l'ame du soucy,
Et plusieurs viennent perdre icy
La mémoire de leurs traverses.
La nature en ces beaux effects,
Pour nous rendre plus satisfaits,
Semble avoir usé d'artifice:
Mesme elle en tire de son sein
Quelques fois plutost par caprice
Que non pas avec du dessein.

Mais ce sont subjets d'inconstance
Qui se laissent aller au temps;
Cherchons des objets plus constans
Et qui luy fassent resistance.
Toute cette confusion
N'est qu'une vaine illusion:
Au sentiment des hommes sages,
Un esclat qui dure si peu
Vaut bien moins que ces beaux visages
Qui cachent un cœur tout de feu.

A voir du haut de la Bastille
Tant de carosses à la fois,
Qui ne croiroit que quatre roys
Font leur entrée en ceste ville?
Le soleil, dans l'estonnement
De les voir si superbement
Fouler une mesme carrière,
Voudroit bien descendre icy bas
Avec son coche et sa lumière
Pour y prendre aussi ses esbats.

Icy les dames plus discrettes
Communiquent à leurs amans,
Par de certains allechemens,
L'effect de leurs flames secrettes.
De leurs regards, sans discourir,
Elles nous font vivre et mourir;
Et cette aggreable licence
De s'entendre avec leurs appas
Est si juste que l'innocence
Ne nous en destourneroit pas.

Tirsis, tu seras idolatre,
De ce bel œil qui va passer.
Pour moy, je viens de trepasser
Devant ceste gorge d'albastre;
Cette déesse a des cheveux
Qui me ravissent mille vœux;
Mais que cet autre objet me touche!
Celui-cy sera mon vainqueur,
Mon ame est desjà sur ma bouche,
N'as-tu point veu sortir mon cœur?

Tu cognois bien cette rieuse?
Son roquentin[166] n'est pas mal faict:
Vrayment, j'ay l'esprit satisfait;
Mon humeur devient plus joyeuse
A voir cette bouche et ces yeux.
Le ciel ne sauroit faire mieux;
On peint ainsi les belles choses,
Comme le soleil et l'Amour,
Ou l'Aurore en un lict de roses
Quand elle accouche d'un beau jour.

Ce resveur au fond du carosse
Medite sur ses pensions,
Et ses plus fortes passions
Regardent la mithre et la crosse;
S'il voit venir un cardinal
C'est là le seul objet fatal
Oui passe jusques dans son ame;
Et, comme il est ambitieux,
Cette vive couleur de flame
Est la plus charmante à ses yeux.

Amy, voicy venir les reines[167],
Avec autant de majestez
Que toutes les divinitez
Qui sortent du bois de Vincennes.
Il faut que tant d'astres errans
Qui paroissent dessus les rangs
Deviennent fixes à leur veue:
Il se faut descouvrir icy.
Que Cloris n'est-elle venue?
Je la verrois sans masque aussy[168]!

Qui vit jamais une des Graces,
Et tout ce qu'elle avoit de beau,
Dira que voicy son tableau,
Que ce visage en a les traces.
Encor si ce fascheux cocher,
Quand nous le pouvons approcher,
Rendoit sa course un peu plus lente!
Que n'ay-je quelque invention
Pour arrester ceste Athalante
Où j'ay mis mon affection!

Cette coquette, à la portière,
Fort mal instruite en son devoir,
Dans l'impatience de voir,
Regarde devant et derrière;
On l'accuse de tous costez,
Et des collets qu'elle a gastez,
Et de la peine qu'elle donne;
Mais, son esprit suivant ses yeux,
Elle est sourde, et n'entend personne
Que ses desirs trop curieux.

Qu'Aminthe sera regardée!
Mais je n'en ay point de soucy,
Pourveu qu'on n'emporte d'icy
Que sa memoire et son idée;
Pourveu qu'elle garde sa foy,
Sa constance et ses feux pour moy,
Je me plairay dans sa victoire,
Et ceux que j'en verray mourir,
Je m'empescheray bien de croire
Qu'ils en puissent jamais guerir.

Ce fanfaron croit que les dames
Ne vont au Cours que pour le voir,
Et qu'on ne peut pas concevoir
Combien il leur donne de flame.
Ce cavalier vit de credit,
Car ces jours passez il perdit
Tous ses biens dessus une carte.
Cet autre, durant tout le Cours,
N'a songé qu'a la fièvre quarte,
Qui l'a quitté depuis huict jours.

Considère cette mignarde:
Elle a de quoy se faire aymer,
Et ses yeux me pourroient charmer
Si ce n'estoit qu'elle se farde.
Enfin, tous ses attraits pipeurs,
Se reduisans en des vapeurs,
Se perdront comme une fumée,
Et ceste merveille en beauté
N'aura plus que la renommée
De l'avoir autrefois esté.

Ce faiseur de vers, que l'estude
A rendu si pasle et défaict,
Est bien dans le Cours en effect,
Mais comme dans sa solitude;
Il medite certaines loys
Qu'il mesure dessus ses doigts,
Et roule dans sa fantaisie
Quelques vieux fragmens mal appris,
Que la meilleure poësie
Condamne aux Chansons de Paris.

Approuve-tu cette fantasque,
Qui n'a point d'attraicts si puissans
Qu'elle en puisse ravir les sens,
Et ne met pourtant point de masque?
Regarde ces petits amours
Dessus des carreaux de velours:
Que j'ayme ces jeunes visages,
Qui dans la fleur de leur printemps
Donnent desjà de beaux presages
De se faire aymer en leur temps!

Ces gens d'estat et de finances
Passent dedans le souvenir
Tous les moyens de parvenir
Et d'asseurer les espérances.
Ces cordons bleus, dans leurs discours,
Au milieu des plaisirs du Cours
Parlent du succez de la guerre;
Ils condamnent les factieux;
Et ces petits dieux de la terre
Font des desseins dignes des cieux.

Que ces deux mouches[169] à la face
Et sur le beau sein de Philis,
Parmy les roses et les lys,
Luy donnent une bonne grace!
Cette autre avec tout son caquet
Fait plus de bruit qu'un perroquet;
Je la trouve un peu trop folastre,
Et tous ses gestes affetez
Ressentent trop l'air du theatre
Pour arrester mes volontez.

Ces respects, ce profond silence.
Ces devoirs, et ces doux regards
Qu'on eslance de toutes pars
Avec un peu de nonchalance,
Ces charmes, ces enchantements,
Sont-ce pas des contentements
Qui flattent doucement une ame
Et la font resoudre à chérir
Tous les mouvemens d'une flame
Que la raison ne peut guerir?

Cependant le jour diminue;
Luy mesme a tantost fait son cours,
Sans avoir donné du secours
A nostre fievre continue.
A moins que d'aymer des prisons,
On ne doit rentrer aux maisons;
Mais chacun retourne à la sienne.
O douceurs! plaisirs sans pareils!
Dieux! se peut-il que la nuit vienne
Au milieu de tant de soleils?

Fin.