Extrait d'une lettre escritte de Lisbonne à Paris, au Prince de Portugal[59].
Du Bureau d'adresse, au Grand-Coq, rue de la Calandre, près le Palais, à Paris, le 31 aoust 1633.
Avec privilége.
J'ai disputé à par moy se je vous ferois part d'un combat memorable arrivé le 27 du passé entre deux personnes de telle qualité qu'il semble plustot un combat de nation que de personne à autre; mais, voyant que les Espagnols en semoyent le bruict à leur avantage, sur ceste maxime qu'à mal exploiter il n'est que de bien escrire, je me suis senti obligé à vous en mander la verité.
Les Espagnols sont de tout temps mal voulus des Portugais, et leur histoire moderne nous apprend qu'ils ont porté leur animosité jusques au Nouveau-Monde, au partage duquel ils ne se sont jamais pu accorder, bien que le S. Siége s'en soit meslé. Mais ceste haine est venuë à son comble lorsque les Espagnols se sont rendus maîtres du Portugal, aneantissans les beaux priviléges de ceste grande province, et mesmes lorsqu'ils ont changé leur liberté en des citadelles, le moyen ordinaire dont se servent les Espagnols pour retenir sous leur domination les peuples par force, puisqu'ils ne le peuvent par amour.
La garnison espagnole qui estoit dans la citadelle de Lisbonne s'estant voulu égayer dans la ville et y vivre avec moins de retenue, les bourgeois portugais, ausquels une domination estrangère ne peut faire oublier leur generosité, lassez de leur façon de faire, l'ont naguères rechassée dans leur citadelle, sans leur vouloir souffrir de remettre le pied dans la ville.
Ce que dom Federico de Tolède[60], general de l'armée espagnole, n'ayant pu endurer sans leur tesmoigner son ressentiment, lascha quelques parolles au desavantage des Portugais; de quoy estant adverty dom Francisco Mascarenhas, gentilhomme portugais de l'ordre de Christo (qui est le principal ordre de Portugal), homme de grande reputation, tant pour avoir fait de grands exploits d'armes aux Ost-Indes que pour avoir esté chef de la faction portugaise qui chassa les Espagnols dans cette citadelle, comme je vous ay dit, employa cinq jours entiers à chercher dom Federico, et l'ayant enfin trouvé seul en une place de cette ville de Lisbonne ditte Terrero de Passo, sur les quatre heures après midy, il luy dit: «Me voilà bien content d'avoir rencontré vostre seigneurie, pour luy demander raison du blasme qu'elle donne aux gentilshommes portugais, dont le moindre vaut mieux que tous les Espagnols; mais afin que vostre meschanceté et impudence face recognoistre vostre tort devant Dieu et le monde, je vous appelle au combat Dos Cardaiz. Amenez-y tant d'Espagnols que vous voudrez: j'ay si bonne opinion de moy qu'avec le tiltre que je porte de Mascarenhas et mon ordre, il y aura assez de moy tout seul pour battre tous les Castillans; il ne reste plus qu'à me donner l'heure, à laquelle je ne manqueray point de me trouver.»
Dom Federico luy respondit en se mocquant: «Je suis bien aise qu'il y ait en ce royaume une personne si vaillante que vous, qui ait la hardiesse d'appeler au combat un général de l'armée espagnole; mais quant à moy, qui suis ministre de Sa Majesté Catholique, je ne le puis accepter.»
Mascarenhas repart: «Je jure par mon ordre que, si vous ne l'acceptez pas, je vous decrieray par tout le monde comme un poltron, et le moindre mal qui vous puisse arriver à la première rencontre est d'avoir l'oreille coupée. Espagnols, quand vous parlez des Portugais, apprenez à mettre les deux genoux à terre.—Eh bien, dit lors Federico, pour faire donc plaisir à si vaillant Portugais, j'accepte l'appel et me trouverai demain au lieu assigné dès les six heures, non, dès les quatre heures après midi, vous donnant avis au parsus que j'iray en général.»
A l'heure dite, dom Francisco Mascarenhas parut le premier au champ où se devoit faire le combat, sans autres armes que l'espée et le poignard; mais vingt-cinq gentilshommes du même ordre le suivoient à cent pas de là, pour voir quelle en seroit l'issue. Dom Federico y arriva aussi, mais fort tard, et après cinq heures, à la teste de trente-cinq capitaines. Lors, après quelques démarches à l'avenant, ils degaînèrent leurs longues estocades, et dom Francisco Mascarenhas disant force injures à l'Espagnol, il luy donna deux coups d'estramasson sur la teste. L'Espagnol fit alors un grand cri, disant qu'il estoit mort; au bruit duquel le neveu de dom Federico bailla un coup d'espée au derrière de la teste de dom Francisco, en suite de quoy les spectateurs accoururent tous de part et d'autre et se meslèrent, de sorte que le combat dura une heure entière. Et toutesfois de la part des Portugais il n'y eut qu'un neveu de dom Francisco tué, mais du costé des Espagnols il demeura sept capitaines sur la place, dont l'accident fit retirer tous les autres. Jugez par là si les Espagnols ont de quoy se vanter.
Fin.
Terres seigneuriales à vendre.
Une terre seigneuriale en chastelenie, avec toute justice, à quatre lieues au deçà d'Orléans, dans la forest, consistant en beau chasteau bien logeable, terres labourables, vignes, prez, droit de pesche et de chasse, bourg qui en depend, plusieurs mestairies, rentes, droits de patronnage et autres droits seigneuriaux. Elle est de deux mille livres de revenu, le prix de soixante mille livres. V. 3. f. 252. à. 3. v.[62]
2o Une autre au village de Saclé, à quatre lieues de Paris, sur le chemin de Chevreuse, consistant en une maison où il y a court, puits dedans, deux grandes chambres, cuisine, salle, caves, bergerie, estables, droit de colombier à pied, et un jardin d'arbres fruitiers, le tout contenant deux arpens et demi, cent arpens de terre labourable, deux arpens et demi de prez, et seize sols parisis de censives. Elle est affermée cinq cens livres; le prix de treize mille livres. V. 3. f. 44. à. 5. r.
Maisons et heritages aux champs en roture à vendre.
3o Une maison au village de Creteil, à trois lieues de Paris, proche Nostre Dame des Mesches, consistante en porte cochère, cour fermée de murs, colombier; un grand corps de logis où il y a cuisine, salle, trois chambres hautes, deux greniers et une foulerie; clos planté d'arbres fruitiers et d'excellentes vignes, fermé moitié de murailles et moitié de hayes vives; demi arpent de terre labourable et un arpent et demi de vignes. Elle est affermée deux cens livres; le prix de trois mille trois cens livres. V. 3. f. 251 à 4. r.
4o Deux mille arpens de bois, tant en taillis que balliveaux anciens et modernes, entre Rembouillet et Espernon, à six lieues de Mantes et Poissi, lequel bois est exempt de dixmes, de tiers et danger; le prix de quatre-vingts livres l'arpent à tout prendre. On vendra aussi cent cinquante milliers de fagots, sçavoir: ceux de pelart, sept livres dix sols le cent, et les autres non pelez quatre livres. V. 3. f. 256. 3 v.
Maisons à Paris à vendre.
5o Deux maisons vers l'hostel de Nemours[63], l'une consistante en porte cochère, court, caves, escurie pour quatre chevaux, grande salle, quatre chambres, bouges, cabinets et galleries, louée mille livres; dans l'autre il y a porte cochère, petite court, escurie pour trois chevaux, cuisines, caves, puits, quatre chambres, cabinets et greniers, louée six cens cinquante livres; on les veut vendre toutes deux trente-six mille livres. V. 3. f. 251. à. 5. v.
6o Une autre vers la vieille rue du Temple, consistante en porte cochère, place au carosse, court, escurie pour cinq chevaux, trois salles, deux chambres au-dessus de plein pied, l'une desquelles avec un cabinet qui en est proche, sont enrichis de force belles peintures; deux autres chambres, un grand grenier, un autre petit corps de logis au-dessus de la cuisine, où il y a deux chambres. Elle est louée depuis dix ans douze cens livres; le prix de trente mille livres, qui est le denier vingt-cinq. V. 3. f. 249. à. 8. v.
7o Une autre bastie de neuf vers la place Maubert, consistante en deux boutiques, deux caves, court, puits, six chambres avec leurs bouges, un pavillon dessus la montée, dans lequel il y a une chambre et grenier avec une estude à costé. Louée quatre cens livres; le prix de neuf mille livres. V. 3. f. 253. à 6. r.
Maisons à Paris à donner à loyer.
8o Une maison au quartier du Pont-Neuf, consistante en deux portes cochères, deux caves, cuisine, puits, grande salle, sept chambres avec leurs bouges et cabinets, du prix de douze cens livres. V. 3. f. 249. à. 6. v.
9o On veut transporter le bail d'une maison, qui n'expirera que dans deux ans, vers la montagne Saincte Geneviève, consistante en petite porte, escurie pour trois chevaux, court dans laquelle y a un beau cabinet; cuisine, puits, salle, six grandes chambres et trois petites, greniers et caves. Le prix de quatre cens vingt-cinq livres. Il faut que celuy qui prendra ce logis veuille tenir des pensionnaires, afin d'acheter vingt lits et autres meubles qui y sont, et on luy laissera douze pensionnaires qui sont dans ledit logis. V. 3. 252. à. 2. v.
10o Une autre au mesme quartier, consistante en porte cochère, escurie pour six chevaux, place à un carosse et beau logement, du prix de six cens livres. V. 3. fol. 250. à 1. v.
11o Une autre au mesme quartier, consistante en porte cochère, place au carosse, escurie, cour et plusieurs chambres, du prix de neuf cens livres. V. 3. f. 250. à. 1. v.
Maisons à Paris qu'on demande à prendre à loyer.
12o Une maison n'importe du quartier ni du prix, où il y ait porte cochère, place à mettre un carosse et un chariot, et trois ou quatre chambres. V. cl. 3. f. 252. art. 1. v.
13o Une autre au Marais du Temple, vers S. Paul ou ès environs, où il y ait porte cochère, place à un carosse et un chariot, et une escurie pour dix chevaux; on y mettra jusques à douze cens livres. V. 3. f. 252. à 1. v.
14o Une autre au fauxbourg S. Germain ou vers S. André des Arts, de trois cens livres; ou bien, à faute d'en trouver une de ce prix, on se contentera de deux belles chambres. V. 3. f. 252. à 2 v.
15o Une autre à porte cochère, de huict à neuf cens livres, n'importe du quartier. V. 3. fol. 249. art. 2. r.
16o Une autre à porte cochère, ou une portion, où il y ait escurie pour quatre chevaux. V. 3. f. 249 à 2. r.
17o Une maison vers le Louvre, consistante en porte cochère, court, place à un carosse, jardin, escurie pour unze chevaux et grand logement, du prix de seize cens livres. V. 3. f. 250 à 1. v.
Rentes à vendre.
18o Une rente, dont le fonds est de mil livres, constituée au denier seize sur une terre en Gastinois, affermée trois mil livres. V. 3. f. 253. à. 7. v.
Benefice à permuter.
19o Une cure au diocèse de Troyes en Champagne, de six cens livres de revenu, contre quelque petit benefice simple, ou autre cure près de Paris. V. 3. f. 33. à. 2. v.
Offices à vendre.
20o Un office de trésorier des régiments en Limousin, aux gages de cinq cens livres, et quelques autres petits profits. Le prix de six mil livres. V. 3. f. 119, à. 2. v.
21o Un autre de conseiller au parlement de Rouen, pour le prix du dernier vendu, qui est quatre vingt quatre mil livres. V. 3 f. 250. à. 2. r.
22o Un habit neuf de drap du sceau[64] escarlate, qui n'est pas encore achevé, doublé de satin de mesme couleur avec un galon d'argent. Le prix de dix huict escus. V. 8. f. 253. à. 3. r.
23o Un lit à pentes de serge à deux anvers, vert brun, avec des bandes de tapisserie et la couverture traînante. Le prix de soixante livres[65]. V. 3. f. 253. à. 4. r.
24o Une tanture de tapisserie de Flandres à personnages, de cinq pièces, du prix de cinq cens livres. V. 3. f. 252. à. 2. r.
25o Deux pendans d'oreille, de deux perles en poires bien blanches et unies de quatre carras, pendantes à un croissant d'or, du prix de cent livres. V. 3. f. 251. à. 3. r.
26o Un chapelet à six dizaines d'amethistes avec des grains et une grosse croix d'or, du prix de soixante escus. V. 3. f. 251. à. 2. r.
27o Une chesne de deux cens perles orientales rondes et blanches, du prix de vingt cinq escus pièce. V. 3. f. 249. à. 2. v.
28o On donnera l'invention d'arrester le gibier et l'empescher de sortir du bois et d'y rentrer, quand il en sera sorti, par d'autres lieux que ceux qu'on voudra. V. 3. f. 253. art. 9. v.
29o Une autre donnera l'invention de nourrir quantité de volailles à peu de frais[66]. V. 3. f. 254, art. 10. v.
30o On demande un homme qui sçache mettre du corail en œuvre. V. 3. f. 251. à. 1. r.
31o On demande, à constitution de rente, la somme de huict cens livres, sur bonnes assurances. V. 3. f. 250. à. 2. v.
32o On veut vendre un atlas de Henricus Hondius le prix de quarante huit livres[67]. V. 3 f. 251. à. 1. r.
33o On prestera, à constitution de rente, la somme de mil livres en une partie, mesme au denier vingt, pourveu que ce soit à quelque communauté. V. 3. f. 250. à. 5. v.
34o On demande compagnie pour aller en Italie dans quinze jours. V. 3. f. 249. à. 3. v.
35o On vendra un jeune dromadaire à prix raisonnable. V. 3. f. 253. à. 11. v.
Le premier des deux points desquels il se traitera céans[68], en la première heure de la conference du lundi cinquiesme du courant, à sçavoir: à deux heures après midi, sera des causes; en la seconde heure, on recherchera particulièrement pourquoy chacun desire qu'on suive son avis, n'y eust-il aucun interest; la troisiesme heure sera employée, à l'ordinaire, en la proposition, rapport et examen des secrets, curiositez et inventions des arts et sciences licites[69].
Fin.
Avec une particulière declaration des submergemens et ravages faits par les dites eaux.
A Paris, par Jean d'Ongoys, imprimeur, rue du Bon-Puits, près la Porte Sainct-Victor, 1579.
Avec permission[70].
In-8.
Entre les terreurs et espouventements lesquels peuvent survenir à l'homme, se voyent journellement estre les plus à redouter ceux qui viennent inopinement et sans qu'on en soit adverty, par ce que aux autres il y a aucun moyen de s'en pouvoir garantir, et non (ou à grand peine) quand les adversitez viennent lorsque moins nous en sommes advertis; et de ce nous en avons plusieurs exemples, et veuz de nostre temps, aussi autres congneuz par noz devanciers et anciens, principalement quand il faut mettre en rang les impetuositez, ravages et demolitions des eaux, element entre les autres superbe et violent, duquel le cours est invincible, ne pouvant estre retenu.
Outre tout ce que de cet element a esté escrit par infiniz historiens (aucuns desquels je citeray ci-après, parlans de telles innondations), je diray premièrement ce que j'ay entreprins faire sçavoir à ceux qui ne l'ont peust estre veu, touchant une petite rivière (dite de Gentilly) descendant ès faulxbourgs S. Marcel, à Paris: d'autant que sur cela (suivant mon propos) je feray entendre ce qui en est advenu de merveilleux et espouvantable.
Mercredi dernier, huictiesme de ce present moys d'avril 1579, entre unze et douze heures de la nuict[71], l'eau d'une petite riviere, laquelle prend son cours ès faulxbourgs S. Marcel, lez Paris (nommée la rivière de Gentilly, d'autant que de ce village ou peu plus loing elle prend sa source et origine) se desborda si outrageusement à cause des pluyes tombées par deux jours entiers, sans cesser, que de mémoire d'homme ne s'est veu en ce lieu eau plus violente et dommageable que celle-là; et par ce que ceste petite rivière passe, par une infinité de canaux fort estroictz, soubz les maisons de plusieurs particuliers (lesquels pour lors ne luy peurent donner assez de liberté pour s'escouler et esvanouyr[72], estans surprins), elle rompit plusieurs bâtimens de maisons, murailles et autres plusieurs edifices faisans obstacle à son cours, si que, à cause qu'il estoit toute nuict et à heure de repos, elle saisit plusieurs personnes dormans ès lieux bas, grande partie desquels seroyent peris par telle sinistre aventure.
De ceste heure, venant sur le jour, elle creut encor de telle sorte, que ceux lesquels pensoyent estre bien asseurez ès chambres ou estages plus hauts que ne venoit le cours de ceste eau, furent incontinent contraints saillir dehors, craignans la ruyne des maisons, les uns à nage, desquels les moins foibles, soit pour la force de l'eau precipitée et inaccessible, furent incontinent submergez par la fureur et violence de ces ondes, et les autres, pensans y demeurer sauves, furent preservez et quelques-uns trouvez à demy noyez et prests à expirer[73].
Ce ravage a fait tomber es dits faulxbourgs plus de soixante maisons[74] dessoubz lesquelles ont esté accablez plusieurs corps peris et blessez par cet encombre, et ne faut douter qu'il ne s'en trouve encor lorsque l'eau sera retirée d'avantage.
O cas estrange! il s'y est trouvé une dolente et pitoyable mère, laquelle, pensant sauver la vie à son enfant bien jeune et delicat, a esté offusquée de la rage et furie de ceste eau sauvage, tenant son tendre enfant embrassé, lequel on a sauvé respirant encor: ce qui doit veritablement estre esmerveillable, la mère y finer plustôt que l'enfant.
On ne sçait au vray le nombre des personnes qui y sont peris, parce que l'eau n'est du tout retirée et que plusieurs de ceux qui estoyent logez ès bas lieux des maisons ne se retrouvent; seulement on a cognoissance de ceux qui ont esté retirez morts de l'eau, et grand nombre qui ont esté secourus par les voisins, à quoy entre les autres ne s'y est faint un soldat des gardes du Roy, nommé Videcoq, demeurant là auprès (et fidèlement), pourquoy il est grandement à louer.
Plusieurs bestiaux, comme vaches, porcs et autres, ont esté trouvez noyez ès estables où ils estoyent. Tellement que la perte advenue a ce faulxbourg, en ce comprins la ruyne des edifices, est estimée à plus de cent mil escuz[75], sans le dommage faict ès jardins et lieux de plaisance estans en ceste part.
Le dommage de ces grandes eaux n'a esté seulement en un lieu, mais en plusieurs autres, tellement que, sur une heure de la nuict sus dicte, ont esté perceuz sur la rivière de Seine grande quantité de diverses sortes de meubles emportez par la violence subite et inopinée de ces eaux.
Aucuns pourront dire que telles sinistres fortunes ne devroyent estre escrites, et que bien souvent on taist les evenemens saincts et prospères, et se divulguent ceux lesquels ne nous apportent que tristesse et desplaisir; mais d'autant que toutes choses viennent par la volonté divine, et que les historiographes en ont escrit d'autres moindres, et aussi que cela ne sçauroit sinon de tant plus inciter le peuple à contrition de ses pechez sur la fin ce caresme, je n'ay voulu passer soubs silence ceste horrible et dommageable innondation d'eaux, afin que chacun se tienne en la crainte de l'omnipotent et que l'on sache que ses faits sont si incompréhensibles que nul n'en peut avoir aucune cognoissance.
Au surplus, c'est pitié de voir les maisons champestres abbatues, lesquelles sont du long de la rivière de Seine, et croy pour certain que le long des autres fleuves n'y a pas moins de desolation: les pauvres villageois s'enfuyans desnuez de tous leurs biens, estans leurs maisons couvertes d'eaux, leurs champs ensemencez noyez, leur espérance de recueillir assez vaine (n'est la grace du Tout-Puissant), leur bestial en partie emporté et noyé par la violence de ces eaux, lesquelles auroyent ruyné entièrement plusieurs villages, abattu et desraciné infini nombre de grands arbres, emporté plusieurs ponts et grande quantité d'hommes, femmes et enfans submergez dans les ondes; ce que vrayement nous doit bien induire à penitence, car depuis plusieurs années n'en a esté veu une en laquelle soyent advenus plus de desastre par tremblemens de terre et ravages des eaux qu'en ceste cy.
Plusieurs deluges sont advenus par le passé, comme celuy en l'aage de Noé, auquel je ne m'arresteray, ny à celuy de Thessalie, du temps de la captivité des Israelites, affligez par Pharaon peu paravant Moyse; seulement je diray de ceux advenuz beaucoup depuis escrits par plusieurs historiens tant anciens que modernes.
En l'an 200 auparavant la nativité de nostre Seigneur Jesus-Christ, y eut à Rome telle innondation du Tibre que l'armée du consul Appie en fut quasi toute submergée; et depuis par plusieurs fois s'est le dit fleuve tellement desbordé, que ce est grand merveille, quand puis après on remarque les endroits jusques où les dites eaux se seroyent haulsées. Parlons de nostre temps, et seulement nous souvienne du deluge advenu en l'an 1570 en la ville de Lyon, lorsque le Rhosne se desborda de telle sorte que la plus grande partie des edifices assis ès environs le cours de ce fleuve furent emportez et ravis par les ondes, et une infinité de personnes peries par ce ravage.
N'est que les histoires sont toutes plaines de tels desbordemens d'eaux, j'en citerois icy d'avantage, et les ruynes et dommages qu'ils auroyent causé, et que peu cela advient qu'il ne soit suivy de quelques maladies et cherté de vivres; mais je n'ay escrit ce peu pour intimider un peuple, seulement afin de luy mettre devant les yeux une contrition de pechez, et que ce sont chastimens que Dieu nous envoye à fin de nous inciter à penitence, auquel je supplie très humblement nous donner ce qui nous est necessaire[76].
Fin.
Favus distilans labia meretricis, novissima ejus amara quasi absynthium sapientiæ.
A Paris, par Claude Percheron, rue Galende, aux Trois Chapelles.
1611.—In-8.
Avec Permission.
Suivant l'erreur commune où guide l'ignorance,
Je me pasmois aymant une ingrate beauté,
Et, aveuglé d'esprit, en ma naïfveté
Je glissois en l'abus d'une vaine esperance;
J'allois, plain de soupirs, rechercher allegeance
Vers l'objet qui m'estoit object de cruauté,
Et ne pensois qu'à l'œil qui m'avoit arresté,
Comme chacun s'adonne à ce que son cœur pense.
Je me perdois d'amour, de regrets et d'ennuis,
Je soupirois de jour, je lamentois de nuicts,
Furieux, n'ayant rien qu'en l'âme une maistresse,
Et ne descouvrant pas que les dames faisoient
Mille jeux de mespris de ceux qui les prisoient,
Trompé par un bel œil, je mourois de destresse.
II.
Maintenant que je sçay (commençant mon bonheur)
De quel esprit fascheux les dames sont menées,
Suivant en liberté meilleures destinées,
Je me donne plaisir de ma première erreur;
Je recognois l'abus dont cette folle humeur
Agitoit quelquefois mon âme et mes pensées,
Et sans plus me former au cœur telles idées,
Je vivray triomphant, et non pas serviteur.
Je braveray l'amour, et d'une belle audace,
Ne craignant leur rigueur ny souhaittant leur grace,
Des dames je prendrai tout ce que je pourray;
Je les feray resoudre à oublier leur gloire,
A se laisser conduire, à prier et à croire
Qu'elles feront enfin tout ce que je voudray.
III.
Lors que premièrement nous abordons les dames,
Nous qui avons l'honneur de la perfection,
Elles ont (je le sçay) de toute esmotion
Pour nous vouloir du bien les agreables flames.
On cognoist aussi tost les delicates ames
Donner lieu doucement à leur affection,
Et si elles osoient, plaines de passion,
Elles descouvriroient leurs amours par leurs larmes.
Cependant, finement par l'art de leur beauté,
Elles sapent nos cœurs, et nostre volonté,
Aise, se laisse aller à leur bel artifice,
Et nous ne voyons pas combien dedans leur cœur
Se logent de desdains, de mepris et d'erreur,
Mais nous sacrifions nostre âme à leur malice.
IIII.
Leur faisant les doux yeux, nos vœux elles reçoivent,
Et d'un soupir larron feignans mesme desir,
Nous tirent doucement pour se donner plaisir
Par les evenemens qu'au cœur elles conçoivent.
Vrayment, quand doucement nostre âme elles deçoivent,
De je ne sçay quel bien nous nous sentons saisir;
Que, peu considerez, nous n'avons pas loisir
De voir en leurs façons ce que tous apperçoivent.
Ainsi subjects d'amour, leurs yeux nous adorons;
Nous nous rendons captifs, nous prions, nous pleurons,
Tous humbles, leur rendans devoir d'obeyssance;
Et lors elles, qui sont d'un cœur rude et hautain,
Se jouent de nos pleurs, et, fières en desdain,
Bravent nostre sottise avec trop d'insolence.
Il faut avoir un cœur pour aller à la guerre,
Et non pour se laisser aux femmes abuser.
Il ne faut aux appas d'un bel œil s'amuser,
Ains prendre ses esclairs pour un rude tonnerre.
Il ne faut pas qu'une âme indiscrettement erre
Pour un lustre d'abus que l'on doit mespriser,
Mais il faut vivement son courage atiser
A surmonter l'orgueil, qui trop fier nous atterre.
Quand nous aurons les cœurs si dignement formez,
Pour des vaines beautez ne serons animez,
Mais sçaurons à propos gouverner nos pensées.
Alors, pleines d'amour, les dames nous prîront;
Humbles, elles viendront à ceux qui les voudront,
Et si s'estimeront encore bien prisées.
VI.
Si quelque dame est belle, elle aura le cœur fier,
Heureux estimera ceux qui parleront d'elle,
Et plus heureux encor cil qui, la trouvant belle,
A ses pieds osera humble s'humilier.
S'elle pense sçavoir en son esprit leger,
Imaginant tousjours quelque chose nouvelle,
Vers les hommes sera vaine, ingratte, rebelle,
Rude à qui la voudra doucement supplier.
Si elle a des moyens, fondée en sa richesse,
Triomphera galande[77] en faisant la maistresse,
Et, pleine de fierté, fascheuse, bravera.
Mesme s'elle estoit laide, ignorante et haire[78],
Elle aura de l'orgueil, car elle pensera
Qu'elle a je ne sçay quoy dont nous avons affaire.
VII.
Je ne regrette point, douce-belle maistresse,
De vous avoir servy, car vous le meritiez;
Mais, loin de ce bel œil duquel vous m'allumiez,
Je plains d'avoir cogneu des autres la rudesse;
Ma belle, vivez donc sans peine et sans detresse,
Et vous, vivez aussi, vous qui humiliez;
Mais vous dont le cœur feint fait que fière soyez,
Perissez de fureur, de despit, de tristesse.
Belle, quand j'adorois l'honneur de vos beaux yeux,
Humble je leur estois, car ils m'estoient piteux;
Mais les autres beautez indignes qu'on admire
Pour se faire valoir font mourir un amant,
Et à plusieurs amis octroyent librement
Ce qu'un pauvre abusé mal à propos desire.
Vous ne sçavez que c'est, vous qui blasmez amour;
Vous n'avez point senty d'un bel œil la blessure,
Mais vains et paresseux ennemis de nature,
Passez loing de l'honneur indignement le jour.
Vous sçavez bien que c'est, vous qui prisez l'amour,
Qui dans le cœur avez d'un bel œil la blessure,
Qui, prompts et diligens, dignes fils de nature,
Passez selon vertu heureusement le jour.
Tous ces propos sont beaux et faits à fantaisie;
Un chacun eslira le sentier de la vie,
Estimant bon et beau le chemin qu'il prendra.
Mais moy j'estime digne, heureux, accort et sage
Qui gentil, jouyssant de son libre courage,
Sy non pour passetemps, aux dames n'entendra.
IX.
Lamenter à part soy pour une beauté vaine,
Importuner le ciel de ses cris amoureux,
Sans cesse regretter, se plaindre malheureux,
Et se feindre à son gré la douleur d'une gesne,
Passionner[79] son ame et s'emmaigrir de peine,
Appeler un bel œil, or doux, or rigoureux,
Idolâtrer l'objet pour qui, tout langoureux,
On souspire son mal d'une piteuse aleine;
Prier honteusement une femme qui n'est
Ny beauté ny vertu qu'autant qu'elle nous plaist,
Et, souffrant son dédain, en tourmenter sa vie,
Avecques trop d'honneur, lasche s'assujettir
A la femme, qui n'est née que pour servir,
Ce sont, à dire vray, des effects de folie.
X.
Que vous estes genez, vous, pauvre douloureux!
Si vous aviez senti de la gesne la presse,
Vous n'auriez point au cœur le nom d'une maistresse,
Et n'auriez en l'esprit les desirs amoureux.
C'est bien faute de cœur à l'homme langoureux
De se forger ainsi une dure destresse;
Au lieu que d'un sang chaud que la grandeur adresse,
On se doit monstrer fort, prudent et genereux.
Qui est celuy qui nous irrite,
Dira quelque belle depite,
Et ne trouve en nous rien de bon?
C'est un qui à tous fait entendre
Que, si ne vouliez nous le vendre,
N'en mettriez à l'air le bouchon.
Fin.
Amy, si tu es curieux
De voir une pièce plaisante,
Escoute, jette un peu les yeux
Sur cette image icy presente:
En ce Tableau plusieurs sujets
Sont representez et portraits
Par une excellente graveure;
Et chaque chose au naturel
Est tracée en cette figure
Par l'art d'un burin immortel.
Il faut qu'à rire tu t'apreste
Voyant qu'un nouvel ouvrier
Bon forgeron de son mestier
S'exerce à forger une teste:
Si Boudan, ce sçavant graveur,
Est de vray le père et l'autheur
De son nom et de sa naissance,
Ce beau nom qui va triomphant
Signale autant sa suffisance
Que l'estre de son propre enfant.
Ce gros vallet refond icy
Une teste fière et facheuse,
Dont l'espoux matté de soucy
Souffroit l'humeur capricieuse:
Un sang fumeux et bouillonnant
Sort des veines abondamment
Brûlé d'une ardeur colerique,
Il s'efforce avec action
A la faire plus pacifique,
Et la rendre sans passion.
Cet homme est des plus admirables
A raffiner tous les metaux,
Et changer ces fiers animaux
En belles assez raisonnables.
Or, pour marque de son sçavoir,
Dans sa loge vous pouvez voir
Des testes de femmes et filles
Qu'il a fondues dextrement,
Et fait devenir plus docilles
Par l'effort de son instrument.
On repare icy les cerveaux
Des femmes les plus obstinées
Qu'on arrive en mille vaisseaux.
Pour mettre sous ses cheminées.
Ce vallet qui court promptement
Les reçoit à chaque moment,
Ravy de voir tant de pratique.
Cet homme avec son hottereau
Va decharger en la boutique
La pesanteur de son fardeau.
Un certain envoye à la forge,
Par un crocheteur rude et fort,
Malgré elle et tout son effort,
Sa femme, afin qu'on la reforge.
Elle veut toujours resister,
Mais enfin il l'y fait porter
Pour qu'on l'y refasse la teste.
Vous y viendrez, chez le limeur,
Luy disoit-il, méchante beste,
Pour faire changer votre humeur.
Sur le dos d'une beste asine
Deux paniers je vois proprement
Qu'un singe assis plaisamment
Guidoit avec une houssine;
L'animal gemit sous le faix
De ces testes pleines d'excès
Dont on souffre tant de caprice.
Au dessous on voit en escrit:
Il est plus chargé de malice
Que le singe qui le conduit.
En voicy une infinité,
A pied, à cheval, en civière,
Qui viennent de chaque costé,
Comme en cage, en coche, en littière;
On les porte chez l'artisan,
Qui se montre lassé d'ahan
Lors que sur la langue il les touche;
Car, les retirant du fourneau,
Pour adoucir leur fière bouche
Il la rabat de son marteau.
Or, l'enseigne de sa maison
C'est une femme decollée,
Qu'à bon tiltre et juste raison
Tout-en-est-bon il a nommée.
Pour son secret rare et divin
On l'appelle le medecin
Et l'operateur cephalique;
Et, comme il est tres-obligeant,
Il aide de son art chimique
Sans recevoir aucun argent.
Mais si cet homme incomparable
Fond les testes si dextrement
De ce sexe altier et charmant,
Qui nous est tant inexorable,
On en doit pourtant excepter
Ces objets qu'on voit habiter
La merveille des autres villes,
Où, sans perdre leur gravité,
Les dames sont aussi civilles
Qu'elles sont pleines de beauté.
Elles surpassent en blancheur
Le teint du lys et de la neige;
Et leur attrayante douceur
Finit un tourment, ou l'allege.
Leur taille, leur grace et leurs yeux
Font des efforts victorieux
Sur les cœurs des plus indomptables;
Et leur bouche, et leurs belles mains,
Sous des loix assez equitables
Asservissent tous les humains.
Ce n'est donc pas dessus sa forge
Que cet insigne LUSTUCRU,
Grand raffineur d'esprit bouru,
Ramolissoit leur belle gorge.
Les belles dames de Paris
Font trop d'honneur à leurs maris,
Pour meriter qu'on les relime;
Et celles que les ouvriers
Repurgeoient d'ordure et de crime
Estoient toutes d'autres quartiers.
Mais que vois-je icy de nouveau?
Sont des femmes qui font carnage,
Et qui, dans cet autre tableau,
Exercent leur fiel et leur rage;
Sur le corps d'un seul innocent
Elles vont toutes s'empressant
Pour le trancher en mille pièces;
Sans doute il n'evitera pas
La fureur de tant de tigresses,
Qui luy vont causer le trespas.
Qu'elles monstrent de passion
En faisant cette boucherie,
Et qu'en cette infame action
On voit de rage et de furie!
A coups de besche et de marteaux,
De pelle, de broche et coûteaux,
Elles luy font mille taillades;
Et cet excellent reforgeur,
Aussi bien que ses camarades,
Est bafoué comme un voleur.
Bien qu'elles soient toutes galantes,
Et que de riches just-à-corps
Ornent la beauté de leurs corps,
Elles contrefont les bacchantes.
Hola! belles, arrestez-vous!
Ne ressemblez pas à ces foux
Qui ne veulent qu'on les reprenne,
Et ne vueillez pas massacrer
Celuy dont la forge et la peine
Concouroit à vous reparer.
Si Penthée, fils d'Echion,
Meurtry dans sa terre natale,
Souffrit l'horrible oppression
D'Agavé, sa mère brutale,
Il avoit un peu méprisé
Ce Dieu si fort authorisé,
Qu'on revère dans la Bourgongne,
Mais le sujet de vos fureurs
Montre bien par sa rouge trongne
Qu'il aime le Dieu des beuveurs.
Mais, pimbèches pleines de rages,
Ces discours ne vous touchent pas,
Et vous l'allez mettre au trépas
De peur qu'il ne vous rende sages.
On dit que vostre intention
Est de traitter en espion
Cet autheur de tant de mystères,
En haine d'un de ses ayeux
Qui découvrit vos adultères
A la face de tous les Dieux.
Les Menades en leur transport
Commirent la mesme injustice,
Persecutans jusqu'à la mort,
Le noble mary d'Euridice.
Et, voyant ce chef tronçonné
A mille opprobres destiné,
Dont vous élevez un trophée,
Il me resouvient qu'autre fois
Les femmes tuèrent Orphée
Pour s'estre mocqué de leurs lois.
Enfin, tant d'excès rigoureux
Luy ont ravy sa pauvre vie,
Sans que dans son sort mal-heureux
Vostre ire puisse estre assouvie;
Car, après l'avoir saccagé,
Et de mille coups outragé
Par une fureur meurtrière,
Vous l'y donnez honteusement
Le beau milieu d'une rivière
Pour honorable monument.
Toutefois, perfides mutines
Qui l'avez tué méchamment,
Vous recevrez le châtiment
De ces cruautez feminines:
Car il eust purgé vos espoux
D'un esprit fantasque et jaloux
S'il eust peu vivre davantage;
Mais vous sentirez leurs rigueurs,
Leurs dépits, leur fougue et leur rage,
Comme il a senty vos fureurs.